Témoignage : Compostou, une recherche-action au service des écosystèmes et de la population

  1. Sébastien MoreauMaître de conférences en biologie, Université de Tours

Sébastien Moreau a reçu des financements du Conseil Régional Centre Val de Loire, de l’ADEME et du Syndicat mixte Touraine Propre. Il est membre de Zéro Déchet Touraine.

Université de Tours

Université de Tours apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

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Le Compostou, composteur partagé bioinspiré fonctionnant à froid et sur couche mince Zéro Déchet Touraine, Author provided

Cet article est publié dans le cadre de la prochaine Fête de la science (qui aura lieu du 2 au 12 octobre 2020 en métropole et du 6 au 16 novembre en Corse, en outre-mer et à l’international) dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème : « Planète Nature ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


En janvier 2020, l’Institut national de la propriété industrielle (INPI) a accordé à quatre inventeurs tourangeaux un brevet français sur un composteur d’un nouveau genre, le Compostou. La délivrance de ce brevet ne récompensait pas uniquement un dispositif inventif, nouveau et industrialisable. C’était aussi l’aboutissement d’une démarche scientifique et citoyenne originale qui a vu chercheurs et militants en prévention des déchets travailler étroitement ensemble pendant trois ans.

Le Compostou a été conçu par une équipe pluridisciplinaire réunissant un biologiste, un ingénieur agronome, un chimiste et un menuisier. Partant du constat qu’une litière forestière dégrade efficacement et sans nuisance la matière organique, les quatre inventeurs se sont inspirés du fonctionnement d’une hêtraie pour concevoir un nouveau modèle de composteur partagé.

Comme la litière de la hêtraie, le Compostou accueille une microfaune abondante et diversifiée et permet une stratification des dépôts de matière organique en horizons pédologiques fonctionnels. Comme tout composteur bien géré, il permet la transformation de biodéchets, plutôt humides et azotés, et de matière sèche, plutôt carbonée, en un compost sain et équilibré. Ce qui le distingue en revanche, c’est la démarche de recherche-action qui a abouti à sa création.

Partir des représentations

Dans une approche scientifique classique, les chercheurs auraient tenté de modéliser le fonctionnement d’un composteur partagé afin d’en isoler les paramètres les plus saillants et d’en optimiser le fonctionnement à petite échelle, en conditions contrôlées. À la fin d’une période d’expérimentation plus ou moins longue, les scientifiques auraient diffusé, sous la forme d’un article de recherche ou d’une conférence, une série de recommandations théoriques et pratiques censées optimiser le fonctionnement de ce type d’appareil.

Dans le cas du Compostou, le principe a été de partir des représentations des acteurs impliqués dans le compostage de proximité (utilisateurs, élus, techniciens de collectivités, maîtres-composteurs, représentant de services de l’état…), réunis en table ronde afin que soient identifiés les freins et les leviers actuels au développement de cette pratique.

L’enjeu est de taille : le compostage permet en effet de réduire de 25 40 % le volume de nos poubelles, il est créateur de lien social et permet le retour au sol d’un amendement de qualité. Pourtant, il peine à se développer en France, en partie à cause d’un manque de formation dans la population urbaine qui peut engendrer des mésusages.

La température d’un composteur classique, ou « chaud », peut monter à plus de 55 °C, sous l’effet d’un fort développement de bactéries thermophiles (qui apprécient les températures élevées) grâce au potentiel énergétique des biodéchets frais. Lorsque les conditions d’humidité et d’oxygénation sont mal contrôlées, des nuisances (mauvaises odeurs, animaux indésirables) peuvent apparaître pendant ou après cette phase de prolifération bactérienne.https://www.youtube.com/embed/Dy6SYUoRQ7Q?wmode=transparent&start=0Présentation du Compostou sur France 3 Centre-Val de Loire.

Les inventeurs ont constaté que cette méthode de compostage, bien qu’efficace et largement préconisée par l’ADEME (agence française de la transition écologique) et le Réseau compost citoyen (principale fédération française des accompagnateurs au compostage de proximité), ne convient pas à tous les utilisateurs. En particulier, elle exige une certaine discipline et des compétences qui ne peuvent être acquises que par une pratique techniquement très encadrée.

En cherchant à simplifier les pratiques pour mieux intégrer les utilisateurs débutants, négligents ou trop faibles pour procéder à des brassages profonds du compost, les inventeurs du Compostou ont formulé l’idée que « moins serait peut-être mieux » : moins de bactéries, moins d’humidité, moins de brassages manuels, moins d’épaisseur de biodéchets aussi, afin que le compost ne soit pas confiné dans le composteur et puisse « respirer ».

Innovation économique

La méthode mise au point a ainsi abouti à une quasi-absence d’élévation de température en phase de décomposition de la matière organique. Or ce compostage « froid » s’est révélé très favorable aux animaux décomposeurs (acariens, collemboles, cloportes, insectes, myriapodes, annélides, mollusques…) qui pullulent rapidement dans le Compostou. Un compost sain également, car les organismes pathogènes semblent y être en forte compétition avec les flores intestinales des animaux décomposeurs.

Par sa conception et son fonctionnement, le Compostou contribue donc à deux services écosystémiques importants : la décomposition de la matière organique (service de régulation) et le maintien de la biodiversité du sol (service de soutien).


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Mais l’innovation matérielle et méthodologique ne suffit pas à résoudre tous les problèmes rencontrés par le compostage partagé. Il a aussi été décidé d’innover sur le plan économique et social. En effet, la plupart des composteurs partagés vendus dans le commerce ne sont pas réparables, faute de commercialisation de leurs pièces détachées ou à cause de certains choix de conception. Ainsi, certains composteurs en bois sont constitués de planches clouées et collées, non démontables. D’autres, en plastique recyclé thermoformé ont des parois, des couvercles et des pièces de liaisons spécifiques qui ne peuvent être commandés séparément ni reproduits aisément.

Au-delà de ces aspects matériels, le succès d’un site de compostage partagé repose surtout sur la qualité de l’accompagnement humain dont il bénéficie. Les inventeurs du Compostou ont donc confié à une association locale, Zéro Déchet Touraine, le soin d’organiser son développement commercial à travers une formule de mise à disposition, maintenance et accompagnement annuel des utilisateurs, par du personnel bénévole ou salarié qualifié. Ainsi, les Compostous restent la propriété exclusive d’un organisme à but non lucratif et constituent une nouvelle catégorie de biens communs mis au service de la population. L’autogestion joue un grand rôle dans ce modèle économique et fait appel à du salariat et à du bénévolat.

Ceci préfigure probablement l’avenir du travail et des moyens de production qui devront être nécessairement repensés et partagés, pour rompre avec la précarité et l’individualisme, la déconsidération des métiers essentiels, et pour dynamiser les relations sociales au sein des communautés locales. Il n’y a qu’en faisant communauté que l’on peut faire société. Cette initiative communaliste s’inscrit donc pleinement à la fois dans l’économie de la fonctionnalité, dans l’économie circulaire et dans l’économie sociale et solidaire.

Science citoyenne

Le projet Compostou a aussi et surtout été l’occasion de « faire science » avec créativité. Il est connu que tout observateur doit inévitablement modifier l’objet de son observation s’il veut en avoir une vision exhaustive. Pour tendre vers une supposée neutralité objective, on peut tenter de minimiser les interactions possibles avec l’objet étudié, le soustraire à son environnement, ou l’abstraire. Mais cela engendre généralement une perte de données, un réductionnisme intellectuel, ou une artificialisation excessive de l’expérimentation.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1172178199263903744&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Ftemoignage-compostou-une-recherche-action-au-service-des-ecosystemes-et-de-la-population-143570&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Le concept de recherche-action encourage au contraire l’observateur à s’impliquer auprès de son sujet pour mieux l’appréhender et le faire évoluer. Ce faisant, l’observateur assume d’être objectivement engagé dans un processus de transformation de l’objet étudié et s’impose un engagement objectif dans la collecte de données. La recherche-action est très répandue en sciences humaines et sociales en tant que méthodologie d’enquête et moyen de transformation sociale, de la part des intellectuels les plus engagés. Il est plus rare de voir cette démarche mise en œuvre par des chercheurs issus des sciences et techniques.

Pourtant cette approche, transposable à bien des sujets, peut permettre de revitaliser une recherche académique parfois trop éloignée des attentes sociétales. En outre, elle oblige le scientifique à s’interroger en permanence sur le sens de son engagement et à être particulièrement attentif aux normes de son éthos (universalisme, collégialité, désintéressement et scepticisme, selon le sociologue Robert K. Merton), là où une démarche plus ordinaire ne l’aurait conduit qu’à rechercher une certaine exhaustivité statistique.


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Non, le rôle de chercheur ne se limite pas à la comparaison de moyennes basées sur au moins 30 valeurs. Compte tenu des processus décisionnels vitaux dans lesquels il peut être engagé, des données auxquelles il a accès, de la robustesse des méthodologies et des outils d’analyse qu’il peut maîtriser, le scientifique peut pleinement apporter une contribution à la transformation positive du monde.

Lynchage de Samuel Paty sur les réseaux sociaux : comment réguler les algorithmes de la haine ?

Auteur

  1. Nathalie DevillierProfesseur de droit, Grenoble École de Management (GEM)

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Le samedi 17 octobre 2020, hommage au professeur décapité à Conflans-Sainte-Honorine. Bertrand GUAY / AFP

L’enquête sur l’assassinat du professeur Samuel Paty, perpétré ce vendredi 16 octobre à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), indique que la polémique survenue après l’un de ses cours sur la liberté d’expression a été intentionnellement faussée, puis relayée sur les réseaux sociaux, devenus de véritables tribunaux virtuels. Un hommage national lui sera rendu ce mercredi 21 octobre.

Reste cette question : le régulateur a-t-il les moyens d’agir face aux réseaux sociaux ?

Un lynchage public

Abdouallakh Anzorov, auteur de l’attaque de Conflans abattu par les forces de l’ordre peu après le meurtre, n’était pas un élève du professeur Paty ; sur le réseau Twitter, il communiquait sous le profil @Tchétchène_270.

Son message de revendication publié sur ce réseau social, accompagné d’une photo de Samuel Paty décapité, a été supprimé puis son compte désactivé. Situation troublante, son profil Twitter avait fait l’objet de plusieurs signalements depuis l’été : un mois avant le crime sur la plate-forme Pharos pour « apologie de la violence, incitation à la haine, homophobie et racisme » ; le 27 juillet, par la Licra, pour un « tweet à caractère antisémite ».

Le compte Twitter @Tchetechene_270 appartenant au terroriste a été suspendu après avoir diffusé la photo de l’enseignant décapité. Twitter

La veille du cours en question, le professeur indiquait à sa classe :

« Demain, je vais vous montrer un dessin susceptible de choquer certains d’entre vous, de confession musulmane. Si vous le souhaitez, vous pourrez sortir de la classe, fermer les yeux ou détourner le regard. »

Une élève, décrite comme régulièrement insolente, se serait emballée, criant qu’elle ne sortirait pas de classe. L’échange aurait été si houleux qu’elle a été finalement exclue du collège pour deux jours au motif d’« insolence répétée ».

Le lendemain, le professeur Paty a donné son cours sur la liberté d’expression comme il le faisait chaque année. Sur les réseaux sociaux, le père de l’élève renvoyée s’en est pris au professeur dans une vidéo largement relayée ; il y assurait que sa fille avait été exclue car elle avait refusé de sortir de la classe. Une situation impossible : ayant été exclue, la jeune fille n’était logiquement pas présente le jour du cours.

Dans cette vidéo, le père scandait que ceux qui ne sont « pas d’accord avec ça » doivent écrire à la direction de l’établissement « pour virer ce malade » ; il livrait publiquement le nom du professeur, son téléphone portable et l’adresse du collège.

On sait également que le prédicateur Abdelhakim Sefrioui – fondateur du collectif pro-palestinien Cheikh Yassine et membre du conseil des imams de France, connu des services de renseignement – a accompagné le père auteur de la vidéo lors d’un rendez-vous avec la principale du collège, le 8 octobre dernier. Il s’est ensuite lui-même exprimé dans une autre vidéo ; il y filme l’élève exclue affirmant avoir assisté à ce cours et accuse l’enseignant de s’en prendre à « sa » religion ; il exige « la suspension immédiate de ce voyou ».

Cette vidéo a été envoyée directement aux parents d’élèves et diffusée sur les réseaux sociaux.

Les excuses du professeur n’y auront rien fait : les insultes, menaces et commentaires haineux contre l’enseignant et la directrice du collège fusent sur Facebook, WhatsApp, Instagram, Twitter, Snapchat, YouTube, TikTok, Google…

Plus qu’une campagne du cyberharcèlement, c’est un véritable lynchage public qui a lieu. Ni la médiation scolaire, ni l’entretien avec le référent laïcité du rectorat n’auront pu calmer la colère de l’auteur de cette vidéo, qui a aussi porté plainte contre l’enseignant. À l’issue de son audition du 12 octobre, Samuel Paty avait à son tour déposé plainte pour diffamation publique.

Pourquoi cette inaction des réseaux sociaux ?

Sur Twitter, calomnies, rumeurs et « chasse en meute » sont malheureusement monnaie courante. Cécile Ribet-Retel, membre d’une des associations de parents d’élèves du collège de Conflans-Sainte-Honorine, aura vainement signalé aux différents opérateurs, et dès leur apparition, les vidéos incriminées.

Mais toute victime, une fois prise dans les filets du réseau social se retrouve piégée. La capacité de nuisance d’un post est destructrice. Entretenir la haine, être prisonnier de la peur et tenter de s’en libérer en jetant l’opprobre sur un individu isolé est devenu le meilleur moyen de se faire entendre. Plus les posts montrent de l’indignation, plus ils seront relayés par la plate-forme dont le fonctionnement repose sur la conflictualité, la polarisation et l’hystérisation des expressions. C’est le levier émotionnel qui déclenche les like et les retweet : ce qui pousse à la réflexion passe en revanche inaperçu.

Des chercheurs de l’université Beihang de Pékin ont analysé en 2014 plus de 70 millions de messages postés sur Weibo, l’équivalent chinois de Twitter, en se focalisant sur l’emploi des smileys (joie, colère, dégoût et tristesse). Leur verdict :

« Nos résultats montrent que la colère est plus influente que les autres émotions, ce qui indique que les tweets colériques peuvent se propager plus rapidement et plus largement dans le réseau. »

Pour provoquer une colère telle qu’elle générera un partage/retweet (engagements des utilisateurs) dans l’arène virtuelle, quoi de mieux qu’une opinion, une rumeur voire des allégations, souvent fausses ?

En mai 2020, le Wall Street Journal a révélé que les dirigeants de Facebook avaient mené des recherches en interne sur les effets générés par leur plate-forme. Le rapport concluait que les algorithmes de Facebook exploitent « l’attrait du cerveau humain pour la division » dans le but d’attirer l’attention des utilisateurs et d’augmenter le temps passé en ligne.

Quel qu’il soit, un réseau social repose sur des posts, empilés à l’infini sur des « murs » ; le contenu doit être compris en un clin d’œil. L’efficacité repose ici sur l’exploitation de nos capacités d’interaction et du temps limité dont nous disposons.

Qu’est-ce qui retient notre attention : un titre ? Sans aucun doute, surtout s’il y a une photo ou, encore mieux, une vidéo ; et surtout si le post arrive après la pause déjeuner ou après 18h… On s’interroge rarement sur la réaction que son auteur cherche à provoquer, ni sur la réalité qui se cache derrière ces 280 caractères soigneusement ponctués d’émojis incitant à cliquer sur partager/retweet avant même d’avoir regardé l’intégralité du contenu ; encore moins de l’avoir vérifié !

Au tribunal médiatique, personne ne semble être épargné par le phénomène de la haine en ligne. Sur les réseaux, chacun est un médium qui se combine à des millions d’autres et concourt à cette machine à broyer qu’est devenu Internet.

Chacun y est aussi potentiellement une victime. 62 % des citoyens français ont déjà fait l’objet de cyberharcèlement, soit une augmentation de 10 points par rapport à 2018.

Les limites de la régulation des contenus

À chaque tentative de régulation, les GAFAM s’engouffrent dans les failles – la taxe française sur le numérique en constitue un bon exemple.

S’abritant derrière un « droit à l’information du public », les géants du Web ne réparent aucun des dégâts qu’ils ont contribué à causer auprès de victimes de cyberharcèlement. Amandine Rollin, conspuée pour une chanson s’en rappelle très bien, tout comme Linda Kebbab (déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police-FO), victime d’insultes et menaces de mort, elle qui utilise son éloquence pour relayer le mal-être de ses collègues, dénoncer les conditions de travail et les problèmes internes.


À lire aussi : Le cyberharcèlement, ou l’agression par Internet


Longue est la liste des personnes contre lesquelles ce « droit à l’information » se retourne.

La loi Avia de juin 2020 sur la haine en ligne souhaitait notamment obliger les plates-formes et les moteurs de recherche à retirer sous vingt-quatre heures – et même dans l’heure pour les images pédopornographiques et les documents faisant l’apologie du terrorisme – les contenus « manifestement illicites » qui leur sont signalés, sous peine de fortes amendes.https://www.youtube.com/embed/n2EiH8jY9bA?wmode=transparent&start=0Haine sur Internet : la loi Avia censurée par le Conseil constitutionnel. (CNews/Youtube, juin 2020).

Elle imposait des conditions strictes aux plates-formes et aurait pu être efficace dans le cas du professeur Paty : le compte Twitter @Tchétchène_270 aurait été supprimé. Mais elle a été retoquée par le Conseil constitutionnel au nom de la protection de la liberté d’expression, ce qui soulève la nécessité de clarifier les obligations de notification et de retrait de contenus illicites sur Internet au niveau européen des hébergeurs de contenus.

Inspecter les algorithmes

Les patrons des filiales françaises de Twitter, Facebook ou Google, mais aussi Instagram, Tiktok, Snapchat seront reçus ce mardi 20 octobre par Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté.

L’exigence d’accentuer la lutte contre les discours haineux, les infox et les faux comptes, a pourtant montré ses limites, comme avec la diffusion en direct sur Facebook de l’attentat de Christchurch en Nouvelle-Zélande. Agir ex post sur le terrain des valeurs démocratiques n’est pas la bonne méthode avec les GAFAM : bien que condamné en 2018 par la Commission européenne à payer 4,34 milliards d’euros (une amende record) pour abus de position dominante, le cours de bourse de Google est resté intact. Ceux qui gèrent les réseaux sociaux n’ont aucune légitimité démocratique.

Pour venir à bout de cette haine en ligne, la réponse ne peut venir du seul terrain démocratique ; toucher le cœur des réseaux sociaux réclame de s’attaquer à leur fonctionnement technique et, disons-le franchement, à l’opacité des algorithmes et aux relations économiques spécifiques à cet écosystème.

Aujourd’hui, nous savons que les mots-clés placés dans un moteur de recherche seront utilisés à des fins de marketing ciblé. Sur un réseau social, l’algorithme souhaite vous « garder » sur la plate-forme et, surtout, générer de l’engagement. Pendant ce temps, la récolte des données personnelles ultérieurement exploitées s’opère…

Quoi de plus efficace qu’un contenu à haute portée émotionnelle (infox et propos haineux) pour attirer notre attention ? Vous l’avez compris, attendre des réseaux sociaux qu’ils régulent d’eux-mêmes ces contenus est tout simplement utopique, leurs modèles économiques reposant précisément dessus !

Nous n’achèterions pas de voiture sans airbag ; alors raisonnons enfin comme les afficionados des systèmes d’information et reprenons le credo : « code is law » (« le code est la loi, le code régule »). Exigeons son contrôle, qu’il respecte bien notre droit et nos valeurs.

Ce défi implique aussi de réfléchir à l’instauration de cours d’éducation sociale ou numérique, de moyens de sensibiliser au harcèlement dès le plus jeune âge à l’école mais aussi de favoriser l’Observatoire de la haine en ligne, annoncé en juillet 2020 par le CSA.

Il est surtout temps de dédier, dans chaque État et à l’échelon européen, une équipe d’experts capables d’auditer les algorithmes, comprendre comment ces contenus apparaissent, comment les algorithmes génèrent cette viralité pour ensuite la corriger et fixer une feuille de route politique. Le régulateur doit s’entourer de moyens techniques et humains capables d’en décrypter les méandres.

Bientôt la fin du SF6, le plus puissant des gaz à effet de serre ?

4 octobre 2020, 20:05 CEST

Auteurs

  1. Marie-Charlotte Guetleinprofesseur d’économie, Grenoble École de Management (GEM)
  2. Carine SebiAssociate Professor and Coordinator of the « Energy for Society » Chair, Grenoble École de Management (GEM)

Partenaires

Grenoble École de Management (GEM)

Grenoble École de Management (GEM) apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

Intervention sur un disjoncteur de circuit à moyenne tension, un appareillage électrique utilisant du gaz SF6. Shutterstock

Vous saviez sans doute que nous sommes entourés d’appareillages électriques (disjoncteurs, interrupteurs…) dont l’objectif est de protéger nos réseaux de distribution. Mais saviez-vous qu’une grande partie de ces dispositifs, principalement utilisés dans le système de transport et de distribution d’électricité et dans les installations commerciales ou industrielles, intègrent le plus puissant des gaz à effet de serre, l’hexafluorure de soufre (SF6) ? Heureusement, les fuites et les accidents sont rares.

Le volume de SF6 utilisé dans les réseaux d’alimentation électrique soulève toutefois des préoccupations environnementales, d’autant que sa présence devrait s’intensifier avec l’extension du réseau électrique et l’intégration croissante des énergies renouvelables.

Existe-t-il des alternatives efficaces au SF6 ? La réglementation entraînera-t-elle une diminution de son utilisation dans un avenir proche ?

Pour répondre à ces questions, nous avons utilisé les résultats de notre récente étude empirique sur l’impact environnemental et socio-économique du SF6 et de ses alternatives.

Notre étude se focalise sur le secteur de la moyenne tension (MT) où les alternatives sont plus avancées et devraient gagner du terrain plus rapidement que dans le secteur de la haute tension.https://www.youtube.com/embed/HUk3KCqNMvE?wmode=transparent&start=0Le gaz SF6 dans les équipements électriques. (Schneider Electric France/Youtube, 2020).

Le plus puissant des gaz à effet de serre

Avec un impact de réchauffement climatique plus de 23 000 fois supérieur à celui du CO2, et une durée de vie atmosphérique de 3200 ans, le SF6 est le gaz à effet de serre (GES) le plus nocif. Sans surprise, le protocole de Kyoto le liste parmi les six GES pour lesquels les usages doivent être restreints (avec le CO2, CH4, N2O, HFC et PFC).

Pouvoir réchauffant pour les différents gaz à effet de serre sur une période de 100 ans. GWP100 — IPCC 2014

Malgré cela, le SF6 est largement utilisé dans l’industrie électrique en raison de ses excellentes propriétés techniques : on l’emploie depuis les années 1950 en Europe et dans le monde pour ses capacités d’isolant et de coupure d’arc électrique au sein des équipements de moyenne et haute tension.

L’un de ses principaux atouts réside dans la compacité qu’il apporte aux équipements de moyenne tension (notamment par rapport aux autres isolants employant par exemple de l’air), critère particulièrement important dans les zones urbaines où l’espace est limité.

« L’appareillage moyenne tension » est un terme général qui désigne les dispositifs de protection et de coupure : il s’agit d’une combinaison d’équipements de contrôle, de mesure, de protection et de régulation. Ils sont présents dans tout le système de transport et de distribution d’électricité.

Considérée comme rentable et performante, la technologie SF6 joue un rôle important pour la fiabilité des réseaux de transport et de distribution d’électricité en Europe. Ce sont ces réseaux qui se trouvent au cœur de la transition énergétique.

La Commission européenne garde un œil sur le SF6

La réglementation européenne sur le gaz fluorés interdit l’utilisation du SF6 dans les applications non électriques, mais pas dans les appareillages moyenne tension.

Aujourd’hui, environ deux tiers des 15 millions d’unités fonctionnelles d’appareillage de moyenne tension installées en Europe (UE28) utilisent du SF6. La dernière révision, en 2014, de cette réglementation considérait qu’il n’existait pas d’alternative rentable et fiable. Dans le secteur de la moyenne tension, cette situation évolue lentement.

Au vu des progrès technologiques dans le domaine, la Commission européenne s’est engagée à publier dans les mois qui viennent un rapport et des recommandations réévaluant la disponibilité des alternatives au SF6 dans les appareillages moyenne tension.

Sur la base de ce rapport, la Commission pourrait suggérer des modifications de l’actuelle réglementation, notamment une élimination progressive du recours à ce gaz.

Les utilisateurs adopteront-t-ils des alternatives ?

Aujourd’hui, il existe différentes alternatives au SF6 pour les appareillages moyenne tension. Pourtant, les utilisateurs – distributeurs d’électricité, sites industriels, secteur tertiaire et infrastructure – semblent réticents à les adopter.

Dans un tel contexte, nous avons mené une enquête à grande échelle pour mieux comprendre les critères d’achat (techniques, économiques et environnementaux) des utilisateurs.

Les participants à l’enquête ont été sélectionnés parmi des représentants d’entreprises ayant des connaissances sur les appareillages électriques MT. L’enquête a été complétée de manière anonyme par un total de 443 participants dans cinq pays européens entre novembre 2019 et janvier 2020.

Nos résultats révèlent que les utilisateurs anticipent d’ici trois ans une diminution de l’utilisation du SF6. Cependant, la technologie qui le remplacera demeure encore incertaine. Les alternatives actuellement disponibles ne sont pas attrayantes pour de nombreux clients potentiels, principalement parce qu’ils estiment qu’elles prendront trop de place, sont ou seront trop chères, qu’il n’y a pas de fournisseurs fiables.

Résultats de l’enquête à la question : « Selon vous, quelles sont les principales raisons incitant votre entreprise à utiliser une technologie avec du SF6 ? Vous pouvez sélectionner 5 raisons maximum ».. Guetlein/Sebi, CC BY-NC-ND

La diminution envisagée d’utilisation du SF6 dans ces appareillages pourrait survenir principalement grâce à des actions politiques : une majorité de 54 % des participants indique que les politiques et les réglementations sont les principales raisons qui pousseraient leur entreprise à adopter des alternatives sans SF6.

Plus précisément, ils considèrent que des incitations financières (comme les subventions) et une interdiction complète du SF6 seraient les plus utiles pour promouvoir les appareillages électriques moyenne tension sans SF6.

Payer pour des appareillages plus écologiques

Selon les personnes interrogées, un prix d’achat plus élevé serait l’un des principaux obstacles à l’adoption d’une alternative sans SF6.

En même temps, les participants semblent prêts à payer plus cher pour des options respectueuses de l’environnement – en moyenne jusqu’à 20 % de plus par rapport au prix d’achat habituel. Le respect environnemental a par ailleurs été identifié comme l’un des critères d’achat les plus importants pour les appareillages MT.

Tout cela indique que les utilisateurs seraient prêts à opter pour des solutions de rechange sans SF6 – donc plus écologiques – bien que des obstacles subsistent.

Un label et des décisions politiques

Au vu de ces résultats, la mise en place d’un label contribuerait à accélérer l’adoption de technologies alternatives ; d’autant que notre enquête montre un réel intérêt de la part des utilisateurs concernant les aspects environnementaux. Ce label pourrait comporter, par exemple, une évaluation de l’impact environnemental du produit ou être utilisé pour certifier ces appareillages sans gaz fluoré.

Pour être largement adoptées, les alternatives sans SF6 doivent non seulement répondre à des exigences environnementales mais aussi techniques et économiques.

Compte tenu de ces contraintes, il semble peu probable que les forces du marché suffisent à elles seules pour que la majorité des utilisateurs d’appareillages MT se tournent vers des technologies de substitution dans un avenir proche.

Un label pourrait soutenir cette transition, mais des interventions politiques plus drastiques sont probablement nécessaires. Si les volumes de production des produits de substitution restent faibles et leurs prix élevés, des incitations financières ciblant les utilisateurs pourraient stimuler leur adoption.

Enfin, un bannissement progressif du SF6 dans les appareillages MT pousserait inévitablement les fabricants et les utilisateurs vers des solutions de remplacement.

En Belgique aussi la reconnaissance des Islams crispe la société

  1. Corinne TorrekensProfesseure de sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Corinne Torrekens a reçu des financements de Innoviris (Organisme bruxellois de financement de la recherche et de l’innovation), FNRS (Fond National de la Recherche Scientifique) et Fondation Roi Baudouin

Université Libre de Bruxelles
AUF (Agence Universitaire de la Francophonie)

Université Libre de Bruxelles et AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information

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Le Roi Philippe participe à un repas pour l’Iftar lors de la rupture du jeûne pour Ramadan à Evergem, en Belgique le 12 juin 2017. DIRK WAEM / Belga / AFP

Alors que le confinement et la situation sanitaire avaient largement éclipsé la question de l’insertion de l’islam en Belgique, depuis quelques semaines elle fait son grand retour à l’avant plan de l’actualité : port du foulard dans l’administration publique à Molenbeek, arrêt de la Cour européenne concernant l’interdiction de l’abattage rituel, tergiversations relatives au rapatriement des djihadistes belges et de leurs enfants, etc.

La Belgique, royaume de 11 millions d’habitants dont un peu plus de 19 % sont issus de différentes vagues migratoires (les pays d’origine constituant le top 5 sont le Maroc, l’Italie, la France, la Turquie et les Pays-Bas) est en effet aujourd’hui, comme d’autres pays d’Europe, confrontée à de nombreuses crispations autour de la place de l’islam et de son insertion dans la société.

Pays de tradition catholique, le système belge de gestion des différents cultes (catholicisme, protestantisme, judaïsme, anglicanisme, islamique) et communautés philosophiques non confessionnelles (laïcité, bouddhisme) est basé sur la reconnaissance (et donc leur financement par les pouvoirs publics) et la séparation (et donc une non-immixtion respective). Cependant, le poids de l’Église catholique reste largement prédominant dans ce système tant en termes de financement qu’en termes de structuration.

L’imam de Molenbeek cheik Mohamed Toujgani et des habitants de Molenbeek et Bruxelles après les attentats avril 2016
L’imam de Molenbeek cheik Mohamed Toujgani et des habitants de Molenbeek et Bruxelles rassemblés en hommage aux victimes des attentats du métro de Bruxelles en avril 2016. Thierry Charlier/AFP

Mais depuis les attentats de mars 2016 à Bruxelles revendiqués par l’État islamique, la question de la radicalisation et de l’islamisme semblent s’être transformés en prismes d’analyse uniques de l’insertion de l’islam dans le royaume pour une partie de l’opinion publique belge.

Une hausse d’actes islamophobes

Ainsi, dans un sondage publié en 2017, 60 % des 4 734 personnes sondées estimaient que la présence des communautés musulmanes en Belgique était une menace pour l’identité de la Belgique.

Ils n’étaient que 13 % à la voir comme un facteur d’enrichissement culturel. Peu après les attentats, Unia, le centre interfédéral de lutte contre les discriminations, constatait une augmentation des signalements pour islamophobie qui représente l’écrasante majorité des dossiers de discrimination ouverts sur base des convictions ainsi que l’accroissement de la violence dans les passages à l’acte.

Il y a quelques jours à peine, des inconnus jetèrent des abats d’animaux et exhibèrent des croix ensanglantées sur une famille musulmane louant un gite dans les Ardennes. Ces derniers mois, plusieurs femmes musulmanes ont également été poignardées en pleine rue, l’islamophobie touchant de fait très majoritairement d’abord les femmes.

Les lieux de culte sont aussi visés : ainsi une mosquée turque située dans une localité rurale de la partie francophone du pays a vu son site souillé par le dépôt de têtes de cochons.

Geert Wilders et Filip Dewinter
Le néerlandais Geert Wilders, extrême droite (g) avec chef de file de la droite nationaliste belge Filip Dewinter à Bruxelles le 3 novembre 2017. Tous deux sont dénoncent ce qu’ils nomment l’« islamisation » de l’Europe. Emmanuel Dunand/AFP

Des appels à la haine et au meurtre avaient également été publiés sur les réseaux sociaux.

Ces vagues haineuses heurtent de plein fouet les velléités d’intégration et espoirs multiculturels d’une société belge déjà fragilisée par ses propres dissensions identitaires entre Flamands (néerlandophones) et Wallons (francophones).

Une migration ancienne

Même si aujourd’hui la population musulmane belge s’est largement diversifiée, depuis le début des années 2000, sous le double mouvement des conversions et de flux migratoires plus récents en provenance de la Syrie, d’Irak, du Pakistan ou encore de différents pays d’Afrique noire, on estime qu’elle est majoritairement issue d’un mouvement migratoire précis : celui des accords bilatéraux signés avec le Maroc et la Turquie en 1964.

Dans un objectif d’intégration, le jus soli (droit du sol) est introduit en 1984 et les conditions d’acquisition de la nationalité sont également assouplies. Par conséquent, les Marocains et les Turcs, auparavant étrangers, deviennent des citoyens belges mais d’origine étrangère, le terme « immigré » qualifiant cette différence dans le débat public.

Quant aux politiques d’intégration, elles sont relativement tardives. Il faudra attendre 1996 pour que le premier décret wallon organise et coordonne la politique d’intégration pour la partie sud du pays. Dans celle-ci, la perspective assimilationniste est assez visible dans la prédominance donnée à l’apprentissage de la langue combinée à un travail d’intégration sociale et d’alphabétisation.

En Flandres et à Bruxelles, la politique de « citoyennisation » (inburgering) impliquant un parcours d’intégration basé sur des cours de langue et de citoyenneté, d’une part, et les mesures appuyant la cohésion sociale d’autre part, seront adoptées dans la première moitié des années 2000.

De l’immigré au musulman

Cependant, une double dynamique va bousculer le débat public. Il s’agit d’une part de l’activation du référentiel religieux dans le monde musulman suite aux échecs des entreprises de modernisation autoritaire. C’est le cas par exemple de la révolution iranienne de 1979 qui va être une source d’inquiétude pour le monde occidental certes, mais qui l’est aussi pour le reste du monde musulman, largement sunnite, qui craint une contagion du chiisme révolutionnaire et où apparaissent de nombreux mouvements de l’islam politique.

Certains cadres de ces mouvements vont fuir les régimes autoritaires et participer, en Europe cette fois, à la réislamisation des populations musulmanes.

Des hommes se recueillent à la Grande Mosquée de Bruxelles, mars 2016. Philippe Huguen/AFP

Les immigrés deviennent progressivement des « musulmans » dans les discours publics et médiatiques. Les attentats du 11 septembre 2001 et tous ceux qui vont suivre ne feront qu’amplifier cette dynamique.

Désormais le religieux semble de plus en plus s’établir comme la nouvelle frontière de l’altérité opposant les musulmans et les non-musulmans. Et les débats récents tendent en effet à se cristalliser sur des pratiques religieuses perçues comme problématiques.

Difficile de savoir s’il s’agit d’un effet miroir, mais les données disponibles montrent que l’identification en tant que musulman est désormais largement majoritaire au sein des populations belgo-turques et belgo-marocaines. Notons toutefois que celle-ci ne s’oppose pas à une identification parallèle et significative tant aux groupes d’origine qu’à la Belgique.

Des communautés musulmanes plurielles

Les pratiques religieuses ou les lieux où elles se déroulent comme les mosquées sont devenus les vecteurs principaux des polémiques relatives à l’insertion de l’islam en Belgique.

Il existe par ailleurs au sein de l’opinion publique belge une certaine tendance à voir les communautés musulmanes de Belgique comme une entité homogène.

Et pourtant elles sont plurielles tant sur le plan ethnique et théologique que sur le plan politique. Sans compter sur les rapports de genre et de générations qui viennent encore complexifier les clivages existants.

Par ailleurs, sur le plan des pratiques religieuses, les données disponibles laissent entrevoir une individualisation et une certaine forme de bricolage de celles-ci, dessinant une pluralité de manières d’être musulman et musulmane.


À lire aussi : Être musulman·e·s en France : une identité qui n’est pas que religieuse


Admettre que la Belgique est en partie aussi musulmane

La condition minoritaire expérimentée par l’islam dans les sociétés occidentales démocratiques est la source sans aucun doute d’un certain nombre d’opportunités représentées par la sécularisation et l’individualisation, les régimes de séparation entre le religieux et le politique, l’ensemble des droits et des libertés dont les citoyens peuvent jouir mais aussi de nombreux défis.

Certains États (tiers comme l’Arabie saoudite via le financement de lieux de culte, ses maisons d’édition ou d’origine comme le Maroc et la Turquie via leurs ambassades et consulats) cherchent aussi en Belgique à garder une main sur le devenir de l’islam belge. On observe aussi que l’imamat se structure parfois en décalage avec les attentes d’une partie non négligeable des musulmans belges, en particulier les jeunes.

Et qu’un ensemble (minoritaire) des communautés musulmanes belges se placent en rupture par rapport à la société belge. C’est cette tendance qui, de fait, donne raison à certains qui ne peuvent admettre que la Belgique est aussi, en partie, musulmane.

Il y a là un réel enjeu pour les pouvoirs publics qui consiste à soutenir et à investir dans les nombreuses initiatives issues des communautés musulmanes.

Lettre aux enseignants, en première ligne pour défendre les valeurs de la RépubliqueAjouter un nouvel article

  1. Charles HadjiProfesseur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes (UGA)

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Samedi 17 octobre, hommages déposés devant le collège de l’enseignant assassiné vendredi 16 octobre, à Conflans-Sainte-Honorine. Bertrand Guay / AFP

Professeur d’histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine Samuel Paty a été assassiné à la sortie de son collège vendredi 16 octobre 2020, quelques jours après avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression.

Je ne le connaissais pas personnellement. Mais je voudrais dire ici combien son horrible mort met en lumière la grandeur du combat dont les enseignants sont aujourd’hui, plus que jamais, les hussards.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1317470613766836224&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Flettre-aux-enseignants-en-premiere-ligne-pour-defendre-les-valeurs-de-la-republique-148315&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

En tant que professeur d’histoire, il lui appartenait d’assurer un enseignement moral et civique (EMC) poursuivant trois finalités, précisées par le Bulletin officiel n° 30 du 26-7-2018 de l’Éducation nationale :

  • respecter autrui ;
  • acquérir et partager les valeurs de la République ;
  • construire une culture civique.

Avant la mise en place de ce nouvel enseignement en 2015, certains avaient exprimé des interrogations sur son bien-fondé : était-on bien là dans le domaine du savoir, propre à l’école ? N’enseigne-t-on pas une foi en la République qui ne vaudrait ni plus ni moins que la foi en Dieu, Allah, ou L’Éternel, ou tout autre Absolu ?

Précisément, la République n’enseigne pas une foi particulière. Les valeurs de la République, qu’expriment ses lois, sont d’un ordre autre que celui des convictions religieuses. Elles rendent possible, et organisent, la vie en société, en assurant à chacun la totale liberté de vivre sa foi, à condition simplement de respecter celle des autres, et aussi le choix de ceux qui ne vivent aucune foi particulière.


À lire aussi : La laïcité, valeur essentielle de la République


Samuel Paty représentait cette loi républicaine, pour qui la foi est une possibilité (à défendre), non une obligation (à imposer). Il voulait en faire saisir le sens, et la pertinence. Il voulait faire comprendre que la foi ne peut avoir la prétention de museler la liberté de penser.

C’en était trop pour le fanatique qui l’a abattu sauvagement.

Parler pour progresser dans le savoir

Ne pourrait-on lui reprocher de n’avoir pas respecté son devoir de réserve en tant que fonctionnaire ? Ne pourrait-on pas estimer qu’il a pris parti, en utilisant un contenu pouvant choquer certaines sensibilités religieuses ? La liberté d’expression exercée dans le cadre de son enseignement n’est-elle pas venue heurter de plein fouet la possibilité qui devrait être offerte aux élèves, et à leurs parents, d’avoir et d’exprimer librement certaines convictions religieuses ?

La réponse est non, sans équivoque, car il a fait ce que tout professeur doit faire. Certes, comme l’a souligné Spinoza, « personne ne peut renoncer à la liberté de juger et d’opiner comme il veut ». « Dans un État libre il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense » (Traité Théologico-Politique).

Mais, d’une part, cela ne donne nullement le « droit d’agir de son propre décret ». Pour les actes, c’est la loi républicaine qui prévaut, et s’impose à tous, fussent-ils les serviteurs les plus zélés de la religion la plus respectable.

D’autre part, cette liberté vaut pour l’expression de ses opinions. Or, ce qui fonde la parole du professeur, et ce qu’il enseigne, n’est pas de l’ordre de l’opinion, mais du savoir. Ici, la parole n’est bonne que si elle permet de progresser dans la connaissance.

Ce qui légitime la parole professorale est sa capacité d’aider les élèves à construire des savoirs qui seront au service de leur liberté de penser, en les élevant au-dessus de la simple opinion.

C’est cette liberté de penser, qu’il appartient aux enseignants de la République de promouvoir et de défendre, que l’on a voulu tuer en assassinant Samuel Paty.

Virus de la haine

On pouvait se demander si le coronavirus n’allait pas faire disparaître, à tout jamais, les jours heureux. La mort de Samuel Paty nous montre que l’humanité doit faire face à un virus encore plus destructeur, celui de la haine. Pour Spinoza (Ethique), la haine « ne peut jamais être bonne ». Elle n’est qu’une tristesse, qui marque le passage à une moindre perfection. Elle doit être « vaincue par l’amour, (ou générosité) et non compensée par une haine réciproque ».


À lire aussi : Laïcité, les termes du débat (1) : Rousseau et Spinoza à la rescousse


Pourquoi faudrait-il éprouver de la haine pour ceux qui ne partagent pas notre foi ? Dans le fond, c’est la générosité de l’enseignant qu’haïssait son assassin. Il était la démonstration vivante du fait qu’un professeur n’a pas pour tâche de convertir des adolescents à ses propres opinions, mais de les accompagner dans la construction de leur liberté de penser.

Car, si un enseignant doit aimer ses élèves, c’est en tant qu’ils sont des personnes humaines capables d’élaborer une pensée libre, et, à cet égard, absolument dignes de respect.https://www.youtube.com/embed/eDA8E0jD-ws?wmode=transparent&start=0Attentat à Conflans-Sainte-Honorine : sidération et silence devant le collège (CNews, 17 octobre 2020).

De la difficulté d’être professeur aujourd’hui

La violence de cet assassinat montre quelles sont l’importance essentielle et l’immense difficulté de l’exercice du métier de professeur aujourd’hui.

Importance essentielle, car il s’agit d’accompagner tous les enfants de la République sur le chemin du savoir, gage et moyen d’une vraie liberté de penser.

Immense difficulté, car ce travail se heurte aux obscurantismes, aux sectarismes, et aux fanatismes les plus réducteurs, à l’heure où la foi court le risque d’étouffer le doute, et où la barbarie pourrait se croire plus forte que l’humanisme.

Mais la mort de Samuel Paty signifie aussi la défaite de la haine. Car si, comme l’écrivait Alain, « le printemps a toujours le même hiver à vaincre », la dureté de l’hiver n’est pas de taille à empêcher le printemps d’advenir.

Le vote catholique, aspect sous-estimé mais crucial de la présidentielle américaine

Auteurs

  1. Blandine Chelini-Ponthistoire contemporaine, Aix-Marseille Université (AMU)
  2. Mark J. RozellFounding Dean of the Schar School of Policy and Government, George Mason University
Aix-Marseille Université

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Joe Biden, alors vice-président des États-Unis, en compagnie du pape François, à Washington le 24 septembre 2015. Andrew Caballero-Reynolds/AFP

Alors que les analystes politiques se sont beaucoup concentrés sur le soutien écrasant des évangéliques blancs à Donald Trump en 2016, la plupart ont négligé de souligner le rôle crucial des catholiques dans les trois États des Grands Lacs, qui ont fait pencher la balance du Collège électoral en sa faveur – la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin.

Trump a gagné chacun de ces États par des marges étroites, mais avec un fort soutien des catholiques blancs. Cette année, le vote catholique pourrait-il à nouveau jouer un rôle clé dans le résultat final ? Comme l’écrit le professeur Ryan P. Burge dans le numéro du 20 septembre du magazine Christianity Today, pour être réélu, le président Trump peut se permettre de perdre des votes évangéliques ; mais il ne peut certainement pas se permettre de perdre des votes catholiques.

Contexte du soutien catholique à Trump en 2016

Il y a environ 51 millions de catholiques adultes aux États-Unis, ce qui représente près d’un quart de l’électorat national. Bien que, depuis les années 1980, vote national et vote catholique se suivent de très près à chaque cycle électoral, 2016 a été une exception notable : Hillary Clinton a remporté le vote populaire national, mais Trump a attiré sur son nom la majorité des électeurs catholiques.

Deux facteurs ont aidé Donald Trump à obtenir cette majorité catholique : d’une part, ses appels populistes aux électeurs blancs de la classe ouvrière des États clés de Pennsylvanie, du Michigan et du Wisconsin ; et, d’autre part, l’absence de la très attendue « vague latino ». Le vote latino a au contraire diminué de 3 % par rapport à 2012 et Trump a obtenu 10 % de voix latino de plus que Mitt Romney en 2012.

Pendant la convention nationale républicaine tenue à Cleveland, Ohio, le 21 juillet 2016. Jeff Swensen/AFP

Trump a également bénéficié d’une longue tendance dans le vote chrétien blanc à soutenir le Parti républicain. En 2012, le candidat du GOP Mitt Romney a remporté 78 % des suffrages des évangéliques blancs, et en 2008 John McCain en avait attiré 73 %. Trump s’est encore mieux tiré d’affaire en 2016, avec 81 % du vote évangélique blanc. En 2008 et 2012, 56 % des catholiques blancs avaient voté pour le candidat à la présidence du GOP ; ce pourcentage est passé à 60 en 2016.

Y a-t-il encore un vote catholique ?

Il est difficile de considérer le « vote catholique » comme une force monolithique compte tenu de la variation de ses choix dans le temps et de son hétérogénéité socioethnique. Tout candidat est confronté à la diversité de ce groupe et c’est un défi de trouver des slogans qui feront mouche pour tous.

Pendant de nombreuses années, les catholiques ont largement appartenu à la coalition du New Deal qui a porté le Parti démocrate 30 ans durant. Mais depuis les années 1980, leur vote s’est scindé, en raison de deux facteurs : l’amélioration de leur niveau de vie et la question de l’avortement.

Autrefois composés de la sous-classe immigrée qui s’est installée dans les centres-villes, qui a massivement adhéré aux syndicats et a voté pour le Parti démocrate, les catholiques ont progressivement changé de milieu, se sont trouvés mieux éduqués, économiquement prospères, et se sont souvent installés dans les banlieues, devenant plus conservateurs. Avec l’adoption du droit à l’avortement par les démocrates (à commencer par le candidat à la présidence de 1972, George McGovern) puis avec la fameuse décision de la Cour suprême dans l’affaire Roe vs. Wade, de nombreux catholiques ont considéré que le Parti démocrate ne les représentait plus.https://www.youtube.com/embed/xM_0qKs4Izs?wmode=transparent&start=0

Les stratèges républicains ont alors ciblé les catholiques du Nord-Est et du Midwest, ainsi que les évangéliques blancs du Sud, en insistant sur le thème des « valeurs morales ». Le GOP a réussi à séduire les électeurs « pro-vie » et de nombreux catholiques ont rejoint le parti dans les années 1980 ou sont devenus indépendants. Entre 1980 et 2000, un seul candidat démocrate à la présidence a remporté une forte majorité des suffrages catholiques : Bill Clinton, en 1996.

Les catholiques votent-ils nécessairement pour les candidats catholiques ?

L’identité catholique commune, si importante dans le passé, n’est plus un facteur déterminant de leur vote. En 1960, le soutien catholique a été sans faille pour le démocrate et catholique John F. Kennedy. Mais, avec le temps, cette identité a compté de moins en moins. En 2004, la fois suivante où le candidat démocrate à la présidence, John Kerry, était un catholique, il a perdu le vote catholique au profit du républicain méthodiste George W. Bush.

Ainsi, les croyances religieuses communes ne seront pas un critère suffisant pour justifier un vote en faveur du catholique Joe Biden. D’autant qu’il n’existe pas d’organisation politique unique qui mobiliserait les catholiques en tant que bloc électoral. L’épiscopat américain se montre généralement réticent à donner des consignes de vote, bien que certains évêques essaient ouvertement de le faire. Et quand ils le font, il n’est pas sûr ni prouvé que les catholiques les écoutent. Quant à l’influence éventuelle du pape François, malgré sa grande popularité auprès des catholiques aux États-Unis, rien ne prouve que sa voix aura un quelconque impact sur la façon dont ils voteront. En 2016, le pape avait critiqué ouvertement la position de Trump sur un mur à la frontière avec le Mexique, sans empêcher ce dernier de remporter le vote général des catholiques.

Le vote catholique s’éloigne-t-il de Trump ?

L’exode catholique hors du Parti démocrate n’a pas signifié un déplacement à grande échelle vers le Parti républicain. Depuis l’éclatement du vote catholique, les démocrates ont substantiellement perdu leur identification catholique, mais les républicains n’ont connu que des gains modérés. Comme le reste de l’électorat, les catholiques sont devenus de plus en plus indépendants vis-à-vis des partis politiques. La tendance générale est à une « républicanisation » accrue des catholiques blancs et à un soutien accru aux démocrates de la part des nouveaux immigrants et des catholiques non blancs.

Certes, comme bon nombre de catholiques se sont détournés du Parti démocrate, les scores obtenus par le GOP dans leurs rangs ont augmenté. Mais les sondages montrent que les catholiques s’éloignent désormais de Donald Trump, ce qui pourrait causer sa perte.

Des données récentes du Public Religion Research Institute témoignent d’une baisse significative de la cote de popularité du président parmi les catholiques blancs. Le débat sur l’immigration, en particulier, a ouvert une fissure. Si, comme nous l’avons dit, bon nombre de catholiques blancs ayant atteint un certain succès économique et abandonné les centres-villes ne pensent pas politiquement comme leurs parents et grands-parents, ils se souviennent encore comment les générations précédentes sont arrivées en Amérique et peuvent éprouver de la sympathie pour les immigrants d’aujourd’hui, en particulier les Latinos. En outre, la rhétorique anti-immigration de la campagne de 2016 s’est traduite en une politique migratoire si profondément offensante pour beaucoup d’électeurs latinos que ces derniers ont une claire et forte motivation à s’opposer au locataire actuel de la Maison Blanche.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1309068392457003010&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-vote-catholique-aspect-sous-estime-mais-crucial-de-la-presidentielle-americaine-146858&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Certains instituts de sondage de premier plan, comme le Pew Research Center ne pronostiquent pas un brusque changement dans le vote des groupes religieux en 2020 par rapport à 2016. Par exemple, les données de l’enquête hebdomadaire Data for Progress, menée depuis avril, suggèrent que les intentions de vote des protestants blancs (non évangéliques) seront très probablement comparables aux données de 2016. La démocrate Hillary Clinton a obtenu 41 % dans ce bloc, et Joe Biden devrait atteindre le même score. Trump est actuellement crédité de 47 % dans ce groupe, avec environ 10 % de restants indécis. Il est possible que le vote protestant mainline ne s’écarte pas beaucoup de celui 2016.

Cependant, pour que Trump répète sa victoire de 2016, il doit retrouver la cohésion et la forte participation du vote chrétien conservateur blanc qui l’a envoyé à la Maison Blanche. Peu doutent de sa capacité à mobiliser les évangéliques blancs, bien que le seuil prévisionnel de sa majorité parmi eux ait baissé. L’analyse des Data for Progress déjà citée montre que la baisse du vote catholique blanc pour Trump est encore plus forte que celle des évangéliques. Une estimation similaire se retrouve dans l’enquête du Public Religion Research Institute. Il est peu probable que la nomination à la Cour suprême d’une catholique fervente, Amy Coney Barrett, ait un impact sur les électeurs catholiques, étant donné que la Cour est déjà majoritairement catholique.

Pour Biden, l’une des clés de ses chances électorales va consister à contenir ses pertes parmi les chrétiens conservateurs blancs, en continuant à manifester sa piété. Il pourrait bien sûr gagner une large partie du vote catholique, mais pour cela il faudrait qu’il obtienne en prime une forte majorité des catholiques latinos.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1308167387791921158&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-vote-catholique-aspect-sous-estime-mais-crucial-de-la-presidentielle-americaine-146858&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Malgré son rôle crucial dans les élections américaines, le vote catholique reste dans l’ombre des nombreuses analyses consacrées aux électeurs évangéliques. C’est une erreur, car les électeurs catholiques sont une clé des résultats des élections nationales, compte tenu de leur concentration dans les États les plus compétitifs du Collège électoral. À mesure que nous nous rapprochons du jour même des élections, les médias et les autres observateurs de la campagne feraient bien de se pencher de plus près sur l’important vote catholique.

Invasion de criquets pèlerins : le vieux cauchemar est de retour

Invasion de criquets pèlerins : le vieux cauchemar est de retour

  1. Haithem TliliÉtudiant doctorant à la Faculté des Sciences de Tunis (FST) – Université de Tunis El Manar – étudiant stagiaire à l’ISYEB, Institut systématique, évolution, biodiversité, UMR 7205 ; entomologiste, acridologue et écologue, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
  2. Khemais AbdellaouiProfesseur associé de physiologie des insectes , Institut Supérieur Agronomique Chott Mériem (Université de Sousse)
  3. Laure Desutter-GrandcolasProfesseure, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
  4. Manel Ben ChouikhaDoctorante, Université de Gabés
  5. Mohamed AMMARProfesseur d’agronomie, Institut national agronomique de Tunisie (INAT)

Muséum National d’Histoire Naturelle

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Le fléau que représentent les insectes acridiens est mentionné dans l’histoire humaine depuis la nuit des temps. Il correspond à la huitième plaie d’Égypte mentionnée dans la civilisation égyptienne antique et dans la Bible.

Criquet dans la chambre funéraire d’Horemheb (Égypte).

En parler revient à parler de l’Afrique, car les invasions de criquets pèlerins sont récurrentes sur ce continent. Les premiers enregistrements historiques des invasions datent de 1861, et depuis cette date, 11 invasions généralisées ont été enregistrées jusqu’à la dernière, en 2020. Une invasion peut durer de 1 à plus de 10 ans.

Depuis 1989, les invasions sont devenues plus périodiques et plus stables, avec une invasion tous les 15 ans (1988-89, 2004-05, 2019-2020).

Qui est le criquet pèlerin ?

Décrit par Forskål en 1775 sous le nom de Gryllus gregarius, et appelé de nos jours Schistocerca gregaria, le criquet pèlerin est un insecte de l’ordre des Orthoptères, du sous-ordre des caelifères, regroupant les criquets, locustes et sauteriaux. Il s’agit d’un gros insecte, pesant de 2 à 3 g, dont la durée de vie moyenne est de 3 à 5 mois, avec une vie larvaire d’une trentaine de jours. Dans des conditions de développement optimales, une femelle peut déposer de 300 à 400 œufs au cours de sa vie.

Parmi les quelque 11 000 espèces actuelles que comptent les Orthoptères Caelifères, Schistocerca gregaria fait partie des quelques espèces d’acridiens dites grégariaptes, c’est-à-dire dont les individus changent de comportement, de physiologie, de couleur et de forme en réponse à des variations de leur abondance. Quand les densités sont faibles, les criquets sont dans une phase dite solitaire.

Quand les densités sont élevées et que les ressources locales s’épuisent, les criquets rentrent dans une phase dite grégaire (ils se regroupent en bandes larvaires ou en essaims d’adultes ailés très mobiles.

L’espèce connaît ainsi une alternance de phases solitaires, qui ne posent pas de problème aux cultures, et de phases grégaires, qui peuvent se traduire par des invasions catastrophiques pour l’homme. Les individus grégaires sont plus petits et plus colorés que les solitaires. Le passage de la forme solitaire à la forme grégaire se fait au minimum sur 4 générations : c’est donc un processus rapide (moins d’un an), ce qui complique la tâche de surveillance des populations.

Le criquet pèlerin dans sa phase solitaire et grégaire. Patricio et coll., 2016, Author provided

Un seul essaim comprend jusqu’à plusieurs milliards d’individus, qui suivent le vent pour trouver de la nourriture et avalent en un seul jour la nourriture consommée en une semaine par toute la population du Grand Londres. Ces essaims, dévastateurs et mobiles, peuvent parcourir des milliers de kilomètres en quelques semaines et pondre leurs œufs dans des localités très éloignées les unes des autres. Ce sont ces migrations d’essaims qu’on appelle invasions.

Essaims de criquets pèlerins. T. Benhalima, 2004

Les causes de la grégarisation sont donc avant tout environnementales, et les changements climatiques seraient impliqués dans les dernières invasions. Keith Cressman, spécialiste des invasions acridiennes à la FAO, considère ainsi que l’origine de la crise actuelle réside dans une succession de cyclones, dont le nombre n’a cessé d’augmenter depuis dix ans.

Étendue géographique

L’aire d’invasion du criquet pèlerin couvre environ 31 millions de kilomètres carrés, soit presque la totalité de l’Afrique au nord de l’équateur, la péninsule arabique et l’Asie du Sud-Ouest. Cette aire concerne l’agriculture et les pâturages de plus de 65 pays ; elle représente plus de 20 % des terres émergées et le dixième de la population mondiale. Au cours des années de rémission, les populations de criquets pèlerins restent cantonnées dans les parties les plus désertiques de l’aire d’habitat.

Les limites des aires d’invasion et de rémission du criquet pèlerin et subdivision biogéographique de son aire d’habitat. Sword et coll., 2010

L’impact macro-économique des invasions a été particulièrement important par le passé, avec de nombreuses famines enregistrées, dont les plus récentes en Éthiopie et au Soudan dans les années 1950. Les moyens modernes de surveillance et de lutte permettent en théorie de maîtriser l’impact des invasions, mais les dégâts annuels du criquet pèlerin peuvent cependant atteindre plusieurs dizaines de millions d’euros.

Quelle est la situation en 2020 ?

La Corne de l’Afrique a connu cette année la pire invasion de criquets pèlerins depuis des décennies. L’Éthiopie, le Kenya et la Somalie sont confrontés à une situation tout à fait exceptionnelle : le Kenya n’avait pas connu une telle invasion depuis 70 ans, la Somalie et l’Éthiopie depuis un quart de siècle. Des dizaines de milliers d’hectares de terres cultivées et de pâturages ont déjà été endommagés.

Situation actuelle de l’invasion du criquet pèlerin. FAO, 2020, Author provided

Quels moyens pour lutter contre les acridiens ?

Auparavant, les paysans luttaient contre les criquets migrateurs par des méthodes traditionnelles : ils frappaient les bandes larvaires avec des branchages et piégeaient les larves dans des tranchées afin de les ramasser pour les consommer. Certains criquets attrapés furent consommés en brochettes dans les cours royales des Assyriens (vers 700 ans av. J.-C.) !

Avec l’avènement des insecticides de synthèse, la lutte chimique a pris le devant de la lutte anti-acridienne. Ce traitement s’est cependant traduit par un bilan environnemental très lourd, avec une intoxication des humains et du bétail, et la destruction de la faune locale. La communauté scientifique mondiale a donc recherché des méthodes de lutte alternatives plus respectueuses de l’environnement.

Actuellement, la lutte anti-acridienne s’organise avec d’une part une surveillance régulière des populations, et d’autre part des traitements chimiques à l’échelle locale en cas de risque accru de grégarisation. La situation est cependant loin d’être simple.

La lutte préventive est ainsi basée sur la surveillance intensive des aires grégarigènes. L’utilisation des outils de communication performants (eLocust3 ; DLIS – Desert Locust Information Service), des prévisions climatiques saisonnières, et l’introduction plus récente des drones ont permis d’améliorer le système d’alerte précoce.

Les traitements locaux ont pour but de contrôler les petites concentrations de criquets dans des aires bien définies, et s’inscrivent de plus en plus dans des méthodes utilisées en lutte biologique. Les champignons entomopathogènes – des champignons parasites qui entraînent la mort des insectes – sont ainsi considérés comme les agents les plus prometteurs. D’autres substances végétales pourraient constituer des sources de bio-pesticides contre les insectes, en meilleure harmonie avec l’environnement.

La présence d’un facteur de grégarisation dans l’écume recouvrant les œufs du criquet pèlerin pourrait être utilisée pour provoquer la grégarisation à une période défavorable pour le criquet, et sans danger pour l’homme, par exemple avant que la végétation ne pousse sous l’influence favorable des pluies sahariennes : les larves seraient ainsi condamnées à brève échéance.

Quelles que soient les méthodes de lutte utilisées, il est clair que les populations de criquets doivent être régulièrement contrôlées et suivies, de manière à déclencher les interventions précoces nécessaires pour prévenir la grégarisation à l’échelle locale. L’insécurité et l’instabilité qui interdisent l’accès à de nombreuses régions pour la surveillance acridienne, notamment du fait de conflits armés, accroissent les risques d’invasion, comme le montrent les cartes publiées par la FAO. Ainsi le Yémen, où la guerre sévit depuis 2016, connaît des invasions répétées de criquets pèlerins.

La défaillance du dispositif de prévention est également de nature organisationnelle, car il n’existe pas de véritables plans prévisionnels d’urgence permettant une mobilisation de fonds et une intervention immédiates sur une population en phase de grégarisation.

Avec la Covid-19, quel impact ?

Pour lutter contre les acridiens, et sous la direction de la FAO, plusieurs pays ont développé des stratégies de coopération visant à rendre l’opération de lutte anti-acridienne plus efficace, mais avec l’apparition de la Covid-19, la situation s’est aggravée à cause de la fermeture des frontières, et de la complication des échanges de produits chimiques. Malgré toutes ces contraintes, la FAO continue à maintenir ses actions et ses efforts pour contrôler la situation dans les régions les plus touchées comme les pays de la Corne de l’Afrique, d’autres pays au Moyen-Orient et l’Inde.

Graisse abdominale et décès prématuré : pourquoi il faut vraiment perdre ce ventre

  1. Rebecca DumbellLecturer, Nottingham Trent University

Rebecca Dumbell a reçu des fonds de la British Society for Neuroendocrinology, de la Physiological Society et de la Genetics Society. Elle est administratrice de la British Society for Neuroendocrinology.

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Personne tenant une pomme et une poire.
Les personnes au corps « en forme de pomme » stockent plus de graisse dans leur abdomen, tandis que celles au corps « en forme de poire » la stockent plutôt dans le bas du corps. Red Confidential/ Shutterstock

On savait déjà que le gras excédentaire, qui a tendance à s’accumuler en « bouée » autour de la taille de certaines personnes, augmente le risque de survenue de maladies telles que diabète de type 2 et maladies cardiovasculaires.

Une nouvelle méta-analyse de la littérature scientifique révèle que les personnes concernées courent également un risque plus élevé de mort prématurée, et ce quel que soit leur poids. Les chercheurs à l’origine de ces travaux ont sélectionné 72 études portant sur les données de 2,5 millions de personnes. Ces dernières ont été combinées et analysées, permettant ainsi de comparer divers paramètres corporels : forme du corps, rapport taille/hanches, rapport taille/cuisses ainsi que le tour de taille et de cuisses – en d’autres termes, toutes les zones où l’organisme d’un individu stocke naturellement la graisse.

Les résultats obtenus indiquent que, pour chaque augmentation de 10 cm de tour de taille, le risque de mortalité (toutes causes confondues) augmente de 11 %. Les chercheurs ont également constaté que les personnes dont la graisse est plutôt stockée sur les hanches et les cuisses que sur l’abdomen ont un risque plus faible de décès prématuré. Chaque augmentation supplémentaire de 5 cm du tour de cuisse supplémentaire s’est avérée associée à un risque de décès réduit de 18 % pendant la période de suivi (entre 3 et 24 ans, selon l’étude considérée).

Comment l’expliquer ? La réponse tient au type de tissu adipeux que nous avons tendance à stocker, qui varie selon la région du corps.

Graisse et santé : des relations complexes

La graisse corporelle, aussi appelée « tissu adipeux », joue un rôle important dans notre physiologie. Les cellules adipeuses qui la constituent stockent le glucose prélevé dans le sang sous forme de lipides, lesquels peuvent ensuite être utilisés comme carburant par notre organisme. Ces cellules produisent également des signaux hormonaux qui influencent de nombreux processus corporels, dont l’appétit. De ce fait, le tissu adipeux joue un rôle important dans la santé métabolique.

Si le fait d’avoir trop de tissu adipeux est problématique, en avoir trop peu est aussi source de problèmes, car cela peut affecter la régulation de la glycémie (le taux de sucre sanguin) par l’insuline. En temps normal, sous l’influence de cette hormone, les cellules adipeuses absorbent le glucose et le stockent pour plus tard. Si la quantité de tissu adipeux est insuffisante (comme dans le cas de la pathologie appelée lipodystrophie), ce processus ne fonctionne pas correctement, ce qui entraîne une résistance à l’insuline pouvant conduire au diabète.

La graisse est donc importante pour le métabolisme. Cependant, ses conséquences sur la santé varient selon l’endroit où elle est stockée et selon le type de tissu adipeux formé. Des recherches on montré que des personnes de taille et de poids similaires, mais qui stockent leur graisse à des endroits différents, courent des risques différents de développer certaines maladies métaboliques, telles que diabète de type 2 ou maladies cardiovasculaires.

Graisse viscérale, graisse sous-cutanée

La forme du corps est influencée par l’endroit où la graisse est stockée. Les personnes dont la physionomie est « en forme de pomme » stockent davantage de graisse autour de la taille. Elles sont aussi sont susceptibles de stocker plus de graisse, et plus profondément. Celle-ci a tendance à entourer leurs organes : on parle alors de graisse viscérale. À l’inverse, les personnes dont la physionomie est « en forme de poire » ont des cuisses plus larges, et stockent la graisse de façon plus uniforme autour de leur corps, sous la peau : on parle de graisse sous-cutanée.

La façon dont se répartit la graisse corporelle s’accompagne de propriétés physiologiques différentes. Les gènes qui s’expriment varient également. À l’heure actuelle, on pense que les cellules adipeuses qui constituent les dépôts de graisse viscérale et celles qui forment les dépôts de graisse sous-cutanée proviennent de précurseurs différents (les précurseurs sont des cellules capables de se transformer en cellules adipeuses).

La graisse viscérale est considérée comme étant davantage résistante à l’insuline. Sa présence implique donc un risque plus élevé de diabète de type 2. Cette graisse stockée autour de la taille libère également davantage de triglycérides sanguins en réponse aux hormones du stress par rapport à la graisse qui est stockée autour des hanches et des cuisses. Or, on sait qu’un taux élevé de triglycérides dans le sang est associé à un risque accru de maladies cardiaques. C’est en partie pour cette raison que la graisse viscérale est considérée comme plus nocive que la graisse sous-cutanée.

Une femme en surpoids mesure son tour de taille.
La graisse viscérale peut s’avérer mauvaise pour la santé. Yekatseryna Netuk/ Shutterstock

À l’inverse, cette dernière est capable de mieux absorber les triglycérides sanguins et de les stocker en toute sécurité. Elle évite ainsi qu’ils ne se retrouvent emmagasinés incorrectement dans les muscles ou le foie, ce qui peut être à l’origine de maladie hépatique. Le tissu adipeux sous-cutané peut même développer des cellules adipeuses spécialisées, les cellules adipeuses “beiges” qui sont capables de brûler la graisse. Pour toutes ces raisons, on considère que la graisse sous-cutanée est plus sûre que la graisse viscérale, voire qu’elle joue un rôle protecteur contre les maladies métaboliques.

Comment expliquer ces différences ? On pense actuellement que, chez certaines personnes, la capacité à stocker la graisse sous-cutanée arrive à saturation plus tôt que chez d’autres, soit parce que l’espace de stockage manque, soit parce que la capacité à fabriquer de nouvelles cellules adipeuses fait défaut. Dans l’organisme des individus concernés, davantage de graisse se retrouve de ce fait stockée dans les régions viscérales, avec les problèmes exposés précédemment. Cette graisse viscérale peut en outre provoquer une inflammation, laquelle finit par entraîner des maladies métaboliques et cardiovasculaires. Par ailleurs, si la graisse ne peut plus être stockée dans le tissu adipeux, les lipides peuvent s’accumuler ailleurs, notamment dans le cœur, les muscles et le foie, ce qui peut, là encore, avoir des conséquences sur la santé.

Comme en ce qui concerne la taille, les gènes jouent un rôle important dans le poids et la forme du corps. De vastes études génétiques ont identifié plus de 400 minuscules différences génétiques qui pourraient contribuer à la distribution de la graisse corporelle. Les personnes qui présentent une mutation du gène LRP5 ont par exemple plus de graisse au niveau de l’abdomen et moins dans le bas du corps. Ces petites différences génétiques sont courantes dans la population. Elles affectent la plupart d’entre nous d’une manière ou d’une autre, ce qui explique que les physionomies des êtres humains sont si différentes les unes des autres.

Cela signifie malheureusement qu’il peut s’avérer plus difficile, pour une personne qui stocke naturellement la graisse autour de sa taille, de se maintenir en bonne santé. Cependant, les recherches démontrent perdre du poids peut permettre de diminuer la quantité de graisse viscérale, et d’ améliorer la santé métabolique. La forme du corps n’est qu’un facteur de risque parmi d’autres : en s’assurant de mener un mode de vie sain, il est toujours possible de réduire le risque de maladie chronique.

La Covid-19, un premier pas vers la paix économique ?

  1. Dominique SteilerTitualire de la chaire Mindfulness, Bien-être au travail et paix économique, Grenoble École de Management (GEM)

Grenoble École de Management (GEM)

Grenoble École de Management (GEM) apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

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Le président français Emmanuel Macron, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le secrétaire général Conseil de l’UE Jeppe Tranholm Mikkelsen, lors du sommet européen du 21 juillet 2020. Stephanie Lecocq / POOL / AFP

La crise sanitaire et économique liée à la Covid peut être vue comme un risque d’effondrement mondial, mais elle peut aussi être pensée comme le révélateur de notre interdépendance et le déclencheur d’une nouvelle façon de construire la vie en société et les relations entre les nations.

C’est notamment ce que laisse penser l’acceptation par les pays de l’Union européenne d’une dette commune pour soutenir les plus fragiles. Il nous semble cependant que des progrès sont encore à faire en la matière, car les discours de soutien naissent encore trop souvent de la conscience des risques économiques encourus par les pays les plus forts s’ils ne soutiennent pas les plus faibles et pas nécessairement d’une intention humaniste.

Cette prise de conscience des interdépendances fait écho aux travaux de l’économiste Georges de Ménil qui, dans son ouvrage sur l’interdépendance des politiques économiques des nations, évoquait en 1983 le fait qu’aucune nation, même parmi les plus puissantes, n’était en mesure de résoudre avec efficacité ses difficultés si elle agissait seule.

Une utopie en action

Aujourd’hui, les événements qui s’enchaînent nous montrent que les esprits s’ouvrent et qu’il nous faut agir pour pérenniser l’élan constructif et respectueux de la vie contenu dans cette période avant qu’une peur ou une finance incontrôlée ne réimposent leurs lois. Nous pouvons dire sans hésitation que jamais dans les années passées, il n’y avait eu autant d’efforts pour faire valoir la nécessité d’un agir ensemble.

Autrement dit, la paix économique semble prendre son essor. Ce principe, sur lequel nous travaillons depuis 2008, n’est pas une théorie économique, c’est en effet un engagement, une utopie en action qui nous propose un nouvel horizon. La paix économique redonne le pouvoir d’agir et de créer ensemble, de reprendre part à la vie économique en rejetant l’obligation à l’hyperconsommation et à l’hypercompétition.

La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron lors du sommet européen, le 21 juillet 2020. John Thys/AFP

Prenons quelques exemples pour illustrer cette montée en puissance. D’abord, s’est engagé récemment en Rhône-Alpes un travail dont l’intention est de mobiliser différents acteurs – préfecture, département, offices des HLM, entreprises privées et centre de recherche – pour transformer les relations, renforcer le tissu social et co-construire un territoire de paix en projetant de nouvelles idéalités et en conduisant des transformations pragmatiques : des cultures managériales, aux transports en passant par le logement ou les relations entre administrations publiques et entreprises privées.

À une échelle plus large, le plus complexe à faire évoluer tant les frontières réelles des pays ou virtuelles de la concurrence sont puissantes, la prise de conscience de la nécessité d’actions communes semble également apparaître au plus haut niveau.

Ainsi, Jürgen Braunstetter, chef du département supply chain (chaînes de fournisseurs) du groupe de pneumatiques allemand Continental nous donne un exemple de la montée en puissance de la prise de conscience dans le monde économique, dans une interview accordée au journal Le Monde en juillet dernier :

« L’Italie du Nord est très performante dans la production de certaines pièces qui sont essentielles dans l’industrie automobile : les pièces de fonte, les faisceaux de câblage, l’électronique et les techniques de connexion… Pendant les premières semaines de l’épidémie, j’étais en contact permanent avec les responsables des chaînes d’approvisionnement au sein de la fédération automobile allemande (VDA). Nous étions d’accord sur le fait que les fournisseurs d’Italie du Nord devaient continuer à produire le plus longtemps possible… L’expérience nous a rendus modestes ».

Bien sûr, il est probable que l’élan de ce regard nouveau a été guidé par la peur des conséquences pour le marché national de l’épidémie chez les fournisseurs étrangers, mais peut-être nous faut-il accepter qu’il n’y a en économie et en politique d’altruisme que dans un intérêt commun.

Du jugement moral à la compréhension

À cause de cette pandémie, « jamais encore la circulation des marchandises entre les pays de l’UE n’avait été autant perturbée. Jamais les industriels ne s’étaient à ce point rendus compte qu’ils dépendaient des frontières ouvertes et de la fluidité des chaînes de sous-traitance intraeuropéennes pour leur production », comme cela est très justement relevé dans l’article du Monde qui évoque Continental.https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=DomSteiler%20&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1284102320226291712&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fla-covid-19-un-premier-pas-vers-la-paix-economique-146888&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Enfin, la conscience de cette interdépendance aura eu raison des résistances nationales à engager un emprunt commun européen, ce qui est une révolution dans l’Union. Si l’on compare avec la gestion de la crise grecque il y a quelques années, l’expérience directe de tous les états européens face à la pandémie nous aura fait passer d’un jugement quasi moral sur un état défaillant, considéré comme « pécheur » à l’époque, à la compréhension de la nécessité d’une dette commune.

Si l’on reste à ce niveau macro, il convient de créer cette solidarité au-delà même de l’Union européenne, non plus en raison de la nécessité de protéger notre marché commun face à la concurrence, mais parce que ceux qui en ont les moyens, se doivent de soutenir les plus faibles pour juguler les pandémies à venir, ralentir le dérèglement climatique travailler au problème du manque d’eau et de la faim dans de très nombreux pays.

Pour l’ensemble de ces défis dans lesquels tous les acteurs sont de fait impliqués, nous le comprenons mieux aujourd’hui, la simple question des frontières et des chauvinismes économiques est devenue archaïque, obsolète et ridicule.

… Mais au-delà, pour avancer sur ce chemin périlleux faut-il encore repenser l’éducation de nos futurs leaders !

Uniforme à l’école, l’éternel débat ?

  1. Claude LelièvreEnseignant-chercheur en histoire de l’éducation, professeur honoraire à Paris-Descartes, Université de Paris

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Si beaucoup d’élèves portaient des blouses par le passé, jamais l’uniforme n’a été imposé à l’école primaire au niveau national. Shutterstock

Sous les hashtags #balancetonbahut et #14septembre, des collégiennes et lycéennes revendiquent depuis la rentrée le droit de s’habiller comme elles le souhaitent, pointant le sexisme d’établissements scolaires plus stricts vis-à-vis des tenues portées par les filles que par celles des garçons.

Interrogé sur ce sujet par RTL le 21 septembre, le ministre de l’Éducation nationale Jean‑Michel Blanquer a déclaré qu’il fallait venir « à l’école habillé de façon républicaine ». Une expression qui a depuis fait couler beaucoup d’encre, réactivant le débat sur le retour de l’uniforme en classe.

Or, contrairement à ce qui est parfois soutenu, il n’y a jamais eu en France de politique nationale pour imposer le port d’uniformes dans les établissements d’enseignement primaire ou secondaire. Il suffit de regarder d’anciennes photos de classe – et il y en a des milliers sur Internet – pour constater de visu qu’il n’y a jamais eu d’uniformes dans le primaire public métropolitain. Et, si beaucoup d’élèves portaient des blouses, elles étaient plus ou moins disparates.

Distinction d’établissement

C’était pourtant dans ces écoles communales, plus marquées par la diversité socioculturelle, qu’aurait pu se poser le plus la question de l’égalité, souvent invoquée pour l’imposition fantasmée de l’uniforme. Or, ce sont les établissements où il y avait une certaine sélection socioculturelle qui ont par le passé fait porter à leurs élèves des uniformes – ou des blouses uniformes – à savoir dans beaucoup des établissements privés, mais aussi dans certains établissements secondaires publics, généralement les plus huppés.

Ces uniformes étaient avant tout un signe de distinction d’établissement (dans tous les sens du terme), la mise en avant d’une appartenance à une communauté sélectionnée, voire d’un « patriotisme d’établissement ». Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’égalité d’éducation n’était pas le souci dominant en l’occurrence.

Dans un passé assez lointain, beaucoup ont porté des blouses disparates à l’école communale, certes. Mais beaucoup d’enfants portaient également la blouse à la maison. En réalité, les mères de famille préféraient laver la blouse plutôt que le pull, d’autant que planait alors à l’école la menace constante des crachotis d’encre de la « plume sergent major ». Les blouses ont commencé à disparaître dans les années 1960, lorsque la pointe Bic l’a remplacée.

Photographie d’un groupe d’écoliers, lieu non déterminé, photographe Nicolas Dominger, Nancy. Vers 1890.

Il y a eu dans le passé davantage de pression de l’uniforme dans les établissements secondaires publics féminins que dans leurs homologues masculins car le souci de former des « jeunes filles rangées » a pu être plus prégnant que celui de normaliser les jeunes gens.

Nombre de ces jeunes filles ont tenté toutefois de ruser avec la normalisation des tenues qui leur était imposée. Et elles sont parvenues parfois à des compromis qui pouvaient être cocasses par exemple l’obligation, pour porter un pantalon, de mettre par-dessus une jupe plissée afin de donner l’air d’aller dans le sens du règlement.

Tournant des années 2000

Depuis une vingtaine d’années on assiste régulièrement à des tentatives de mettre en plein débat public la question de l’uniforme à l’école. Le plus souvent, afin de s’appuyer sur l’autorité d’une tradition qui serait perdue, il est prétendu qu’il s’agirait d’un retour à un passé regretté. Et assez souvent, il est affirmé que ce retour serait à faire au nom de « l’égalité ». Mais, selon les moments, il arrive aussi que ce ne soit pas la seule raison invoquée. Et on aurait bien tort de le méconnaître.

Pour ce qui concerne les initiatives ministérielles, on doit évoquer en premier lieu celles de Xavier Darcos qui vont être réitérées et susciter des réactions diversifiées, mais significatives, parmi des dirigeants politiques de haut rang appartenant généralement à la droite. Le 14 décembre 2003, alors ministre délégué à l’Enseignement scolaire, il déclare publiquement que

« la question de l’uniforme en classe mérite d’être posée. Les tenues vestimentaires qui signalent les origines sociales des élèves ne correspondent pas à l’esprit d’une classe où tout le monde doit être respectueux d’autrui ».

Cette déclaration avait été précédée de peu par celles de François Baroin et de Renaud Donnedieu de Vabres évoquant le « retour des tabliers gris » pour lutter contre les enfants « fashions victims » et surtout combattre la « montée des communautarismes et le voile à l’école ». Dès le début, la question du « retour » de l’« uniforme à l’école » est pour le moins à géométrie variable (dans ses attendus comme dans ses formes). Et cela ne va pas cesser, bien au contraire.

Le ministre de tutelle de Xavier Darcos (à savoir Luc Ferry, alors ministre de l’Éducation nationale) répond vertement au ministre délégué à l’Enseignement scolaire que « le port de l’uniforme n’est plus possible. Tous ceux qui disent que le seul moyen de défendre la République est de revenir aux plumes Sergent Major affaiblissent l’idée républicaine ». Rien n’est donc décidé.https://www.youtube.com/embed/u0BnNrAsAKM?wmode=transparent&start=01960, reportage à l’École alsacienne : pour ou contre l’uniforme au lycée ? (INA Société).

En 2007, et pour la première fois dans un programme en vue des élections présidentielles, Philippe de Villiers préconise « le port obligatoire de l’uniforme à l’école et le drapeau tricolore hissé dans toutes les cours de récréation ». A partir de là, et c’est une nouvelle variante de l’ovni « uniforme à l’école », cette association inédite aura une certaine postérité dans certaines propositions ultérieures.

Pétitions de principe ?

En mai 2008, Xavier Darcos devient ministre (cette fois de plein exercice) de l’Éducation nationale. Le 18 janvier 2009, en visite à Londres, il ne fait pas la promotion de la « blouse grise d’antan » ou d’un uniforme proprement dit mais du port d’un tee-shirt siglé qui signale « l’appartenance à l’établissement ». Là encore, aussi bien les attendus que la forme de l’uniforme à l’école varient une nouvelle fois. Mais, finalement, rien n’est tranché. Et le Premier ministre François Fillon ne se manifeste d’aucune façon.https://www.youtube.com/embed/8L4FRCre9m4?wmode=transparent&start=0Voyage à Londres : Xavier Darcos favorable à l’uniforme dans les écoles françaises (INA Société/France 2 – 2009).

Il faut attendre novembre 2011 pour que le Premier ministre François Fillon déclare dans une réunion publique qu’il se réjouit

« de la proposition qui a été faite par plusieurs des parlementaires UMP d’expérimenter la mise en place d’une tenue uniforme dans certains de nos établissements scolaires. Une tenue uniforme serait le signe qu’à l’école il n’y a pas de différence de classes, pas de différence sociale. C’est un des éléments forts de l’intégration républicaine ».

Mais rien ne se passe en fait à ce sujet jusqu’en mai 2012, date à laquelle François Fillon doit céder sa place à Jean‑Marc Ayrault à la suite de l’élection présidentielle.

Cela n’empêche pas François Fillon de réitérer en août 2013 la proposition, ou encore de déclarer dans une tribune parue dans le « Figaro » du 7 mai 2015 qu’il est « favorable à ce que tous les élèves portent une tenue uniforme afin de créer un esprit de communauté et d’éviter les querelles sur les marques de vêtements ou sur la longueur des jupes ».

En janvier 2015, Bernard Debré (avec le concours d’une quarantaine de députés (dont Éric Ciotti et Nicolas Dupont-Aignan) avait déposé un projet de loi aux attendus significatifs (et erronés historiquement) :

« L’école doit être le lieu où se forme le sentiment d’appartenance à notre communauté nationale et à la République française […]. Le port d’une tenue commune dans les établissements scolaires du premier et du second degré doit redevenir la règle ».

Deux ans auparavant, en janvier 2013, une quinzaine de sénateurs de droite avaient déjà déposé une proposition de loi rendant « obligatoire le port de l’uniforme ou de la blouse à l’école primaire et au collège ». L’article 2 précisait qu’il appartiendrait « à la direction de l’établissement de déterminer le vêtement, blouse ou uniforme, qui doit être porté en son sein ».

Le plus remarquable, c’est l’éternel retour de la question de l’uniforme à l’école dans le débat public depuis plus d’une quinzaine d’années sans qu’il y ait vraiment passages à l’acte. Cela tient sans doute à ce qu’on a affaire surtout à des professions de foi ou des pétitions de principe qui ne s’accordent pas nécessairement et qui ne peuvent pas si facilement que cela trouver une forme opérationnelle, pragmatique.

Comme le disait déjà il y a une dizaine d’années le SNPDEN (le principal syndicat de chef d’établissements) dans le « Figaro » du 16 novembre 2011, « la décision d’introduire la blouse ou l’uniforme dépend aujourd’hui de chaque établissement, qui peut décider de l’inscrire dans le règlement intérieur. Cette pratique ne fait plus recette, faute de demande des parents et des enseignants ». Et ces dernières années, les tentatives effectives se comptent en effet sur les doigts de la main.