La salinisation des sols, un défi majeur pour la sécurité alimentaire mondiale

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  1. Sougueh CheikDocteur en sciences de l’environnement (sciences du sol), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Institut de Recherche pour le Développement (IRD) apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

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Environ 1 milliard d’hectares de sols dans le monde sont touchés par la salinisation, ce qui représente autour de 7 % de la surface terrestre de la planète. Shutterstock

Les récentes projections démographiques de l’Organisation des Nations unies (ONU) prévoient que la population mondiale actuelle de 7,3 milliards d’habitants devrait atteindre 8,5 milliards en 2030 et 9,7 milliards en 2050.

Par conséquent, pour fournir suffisamment de calories et de nutriments à une population plus nombreuse et de plus en plus urbaine, il faudra augmenter la production alimentaire mondiale de quelque 70 % entre 2005 et 2050, dont une grande partie devrait provenir de l’intensification de la culture de terres, de la conversion de forêts, de prairies et d’autres écosystèmes en terres arables, ce qui aura une incidence sur la biodiversité et les multiples services écosystémiques.

Les sols constituent l’un des écosystèmes les plus complexes et les plus variés au monde. En plus de fournir à l’humanité 98,8 % de sa nourriture, ils sont au cœur de nombreux enjeux sociétaux tels que l’accès à l’eau potable, le stockage du carbone, la régulation du climat, l’atténuation du changement climatique et la préservation de la biodiversité.

Cependant, l’intensification de la production agricole, les diverses pressions anthropiques et les changements climatiques modifient la capacité des sols à fournir ses nombreux services écosystémiques.

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Les principales formes de cette dégradation sont l’érosion, la perte de carbone organique, la pollution, l’imperméabilisation, la compaction, la salinisation, l’engorgement, l’acidification, le déséquilibre des éléments nutritifs et la perte de la biodiversité.

Parmi ces menaces, la salinisation-sodication des sols devient un problème agricole majeur dans le monde entier, principalement dans les régions arides et semi-arides.

7 % de la surface de la Terre

Les problèmes de salinisation dans les sols peuvent se référer à un excès de sels solubles (sols salins), à un excès de sodium échangeable dans la solution du sol (sols sodiques), ou à un mélange des deux cas (sols salins-sodiques). Le terme de sol affecté par les sels est plus couramment utilisé pour désigner les sols salins, les sols sodiques et les sols salins-sodiques.

La salinité-sodicité des sols est l’un des plus grands défis mondiaux dans les régions arides et semi-arides, qui affecte gravement la production agricole. 20 % du total des terres cultivées et 33 % des terres agricoles irriguées dans le monde en sont touchés. Environ 1 milliard d’hectares de la surface terrestre mondiale sont touchés par la salinisation, ce qui représente autour de 7 % de la surface terrestre de la planète. À l’échelle mondiale, les pertes économiques dues à ce phénomène sont estimées à 27,3 milliards de dollars US.

Un phénomène plus vieux que la Mésopotamie

Il convient de rappeler que ceci n’est pas un phénomène récent, un exemple historique bien connu est celui de la Mésopotamie (l’Irak actuel), où les premières civilisations ont d’abord prospéré, puis échoué en raison de la salinisation induite par l’humain.

Une publication intitulée « Salt and silt in ancient Mesopotamian agriculture » retrace l’histoire de la salinisation en Mésopotamie, où trois épisodes ont été identifiés (le plus ancien et le plus grave a touché le sud de l’Irak de 2 400 à 1 700 av. J.-C. au moins, un plus léger s’est produit dans le centre de l’Irak entre 1 200 et 900 av. J.-C., et l’est de Bagdad après 1 200 après J.-C.

Aux racines de la salinisation des sols

Il existe deux facteurs majeurs de salinisation des sols, à savoir la salinisation primaire due à des causes naturelles (l’altération des roches contenant des sels solubles, l’activité volcanique, le dépôt atmosphérique de sels marins par le vent, etc.) et la salinisation secondaire liée à des actions anthropiques, principalement en raison de méthodes d’irrigation inappropriées, souvent associées à de mauvaises conditions de drainage.

Avec un climat marqué par de faibles précipitations et des caractéristiques de sol qui limitent l’élimination subséquente des sels (lixiviation), les terres irriguées arides constituent des « points chauds » de la salinisation.

En outre, le changement climatique pourrait accélérer l’intrusion d’eau salée en raison de l’élévation du niveau de la mer, l’augmentation de la température, l’accroissement de l’évaporation et la surexploitation d’eau souterraine dans les régions sèches du monde. On estime qu’environ 600 millions de personnes vivant dans les zones côtières du monde pourraient être affectées par la salinisation.

À l’échelle mondiale, la superficie des terres agricoles mondiales détruites chaque année par l’accumulation de sels est évaluée à 10 millions d’hectares. Ce rythme peut être accéléré par les changements climatiques, la surexploitation des eaux souterraines et l’utilisation croissante d’eau de mauvaise qualité pour l’irrigation.

Impact de la salinité sur les plantes

L’augmentation du niveau de salinité et de sodicité entraîne des impacts négatifs sur les propriétés du sol et la physiologie des plantes.

En effet, de nombreux travaux scientifiques montrent que la salinité et la sodicité affectent presque tous les aspects du développement des plantes, notamment la germination, la croissance végétative et le développement reproductif. La salinité-sodicité du sol impose aux plantes une toxicité ionique, un stress osmotique et oxydatif, une carence en nutriments et limite ainsi l’absorption d’eau du sol.

La salinité-sodicité du sol entraîne une augmentation de la conductivité électrique, une dégradation de la structure du sol et un faible potentiel hydrique du sol. Le développement du stress salin chez les plantes peut être décrit de deux façons : phase osmotique et phase ionique.

Gestion des sols affectés par les sels

Face à ce stress salin, de nombreuses stratégies telles que la sélection végétale, le génie génétique des plantes et toute une série de techniques agricoles, y compris l’application de rhizobactéries, ont été élaborées afin d’améliorer le système de défense des plantes.

Parmi ces stratégies, les amendements organiques tels que le biochar, le compost et les amendements inorganiques riches en calcium par exemple, les cendres volantes, le gypse et le phosphogypse ont été utilisés pour remettre en état les sols sodiques

D’autres techniques ont été utilisées pour réduire la salinité-sodicité du sol : l’agroforesterie, le biodrainage (l’utilisation de la végétation pour gérer les flux d’eau par évapotranspiration), les plantes halophytes (plantes adaptées aux milieux salés) et la gestion durable des sols.

Néanmoins, aucune de ces techniques ne saurait garantir une pérennité à long terme. Elles dépendent du type de sol, de la topographie, de la géohydrologie, du climat et d’autres facteurs locaux variant d’un milieu à un autre.

En outre, une sélection judicieuse des sites pour l’établissement des cultures peut diminuer le risque de salinisation et de sodication des sols.

Surveiller la salinité des sols

Des cartes actualisées sont nécessaires pour quantifier les taux de salinisation des sols et pour informer les politiques et les stratégies nationales et internationales visant à protéger les sols contre une salinisation accrue

En effet, la surveillance de la salinité des sols dans les régions agricoles est nécessaire pour inventorier les ressources en sol, pour identifier les tendances et les facteurs de salinisation et pour juger de l’efficacité des programmes de restauration et de conservation.

De ce fait, les outils de télédétections et les méthodes avancées d’analyse des données telles que les techniques d’apprentissage automatique sont les meilleurs moyens pour y parvenir en temps voulu.

In fine, compte tenu de la complexité inhérente aux problèmes de salinité, il est indispensable d’adopter une approche holistique, multidisciplinaire, en garantissant la participation de plusieurs acteurs lors de la prise de décisions sur le développement et la mise en œuvre de technologies, accélérant ainsi le taux de remise en état des sols salins-sodiques.

Pourquoi les dosages des vaccins sont différents chez les enfants et les adultes

Auteur

  1. Brian PeppersAssistant Professor of Pediatric and Adult Allergy/Immunology, West Virginia University

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À la naissance, notre espèce est particulièrement vulnérable et le développement entamé dans le ventre maternel se poursuit lors de nos premières années de vie. À tous les niveaux. Tout comme nous devons apprendre à marcher, notre système immunitaire doit, lui, apprendre à se défendre contre les infections. Au fil du temps, il va ainsi passer par différents stades de maturation, de la même manière que nous passons du « quatre pattes » à la station debout puis de la marche et à la course.

Ce processus de maturation est l’une des raisons pour lesquelles les scientifiques étudient la réponse immunitaire à un vaccin dans différents groupes d’âge et pourquoi, par exemple, les vaccins Covid-19 doivent être testés séparément chez les enfants de 5 à 11 ans et chez ceux de 12 à 16 ans. Les médecins veulent utiliser la dose de vaccin qui offre la meilleure protection avec le moins d’effets secondaires possible. Et cela va dépendre du fonctionnement du système immunitaire – qui découle lui-même de son niveau de développement. Autant de points qui ne peuvent pas vraiment être évalués de l’extérieur.

Je suis immunologiste, et voici comment j’explique à mes patients, enfants et adultes, comment, chacun à leur façon, ils vont réagir aux vaccins.

Les deux visages de notre système immunitaire

Le processus de maturation immunitaire commence peu après la naissance.

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Pendant nos premiers jours, notre principale protection provient des anticorps transmis par notre mère par le biais du placenta et du lait maternel. Ils fournissent ce que l’on appelle l’« immunité passive ». Le système immunitaire adaptatif du nouveau-né (ou immunité acquise) – la partie du système immunitaire qui fabriquera les anticorps – n’est pas encore véritablement opérationnel : s’il est bien déjà actif, il lui faudra parfois des années pour atteindre sa maturité et devenir pleinement efficace.

Un bébé nouveau-né tête sa mère
Juste après la naissance, les défenses immunitaires de l’enfant dépendent en grande partie des anticorps reçus de sa mère via le placenta et l’allaitement. Jonathan Borba/Pexels, CC BY

Heureusement, nous naissons également avec ce que l’on appelle un système immunitaire inné, qui reste actif tout au long de notre vie. Contrairement au système immunitaire adaptatif, lui n’a pas besoin de passer par un apprentissage pour être capable de combattre les infections. Sans ses bons offices, les gens tomberaient malades beaucoup plus vite et plus souvent.

Peau et muqueuses font partie des premières lignes de défense de ce système immunitaire inné. Et si des germes réussissent à franchir ses barrières physiques, il dispose d’enzymes prêtes au combat – à s’attaquer et décomposer, littéralement, les organismes étrangers. En outre, certaines cellules spécialisées recherchent tout ce qui n’est pas « nous » afin de le détruire, tandis que d’autres, appelées « phagocytes », avalent les envahisseurs identifiés comme tels.

Le système immunitaire inné est donc le premier à répondre quand la sécurité de notre corps est engagée. Il nous fait gagner un peu de temps. Ensuite, notre système immunitaire adaptatif entre en jeu et se joint à la lutte.

Lorsqu’il est mature, notre système adaptatif peut générer une immunité en produisant activement des anticorps adaptés suite à une infection ou une vaccination. Les anticorps sont des protéines qui agissent comme des ventouses qui se collent aux virus ou aux bactéries pour aider l’organisme à les identifier afin de s’en débarrasser plus rapidement et ainsi empêcher l’infection de se propager. Les anticorps sont spécialisés : chacun reconnaît et élimine un germe précis.

Ce système est dit adaptatif, car il s’ajuste à chaque nouvelle infection et apprend d’elle pour y répondre spécifiquement. Ce travail de reconnaissance n’est pas perdu, car, par la suite, si notre corps est à nouveau exposé à des germes similaires, ce système sera capable de s’en souvenir et pourra réagir vite.

Les vaccins tiennent compte du développement immunitaire

De la même manière qu’un enfant va apprendre à marcher même si vous ne sécurisez pas les escaliers et les piscines pour lui, votre système immunitaire est tout à fait capable d’apprendre à repousser un virus envahissant sans vaccin. Mais, dans certains cas, le risque de blessure est beaucoup plus grand.

Les vaccins fonctionnent en déclenchant la création d’anticorps qui reconnaîtront un germe spécifique et s’efforceront de le combattre d’une manière plus sûre que si l’infection était contractée pour la première fois sans vaccin. L’efficacité d’un vaccin dépend de la quantité d’anticorps que notre corps va produire en réponse à l’injection, de leur efficacité… et de la sécurité du vaccin lui-même. D’où, notamment, un travail de dosage de ce dernier.

Lorsque les chercheurs veulent évaluer la concentration d’un vaccin à adopter pour différents groupes d’âge, ils doivent savoir quelles parties du système immunitaire seront engagées dans la réponse attendue et pourraient ne pas être encore pleinement actives selon l’âge du public considéré. C’est en partie pour cette raison que certains vaccins – comme celui contre le Covid-19 – sont testés et approuvés selon des calendriers différents pour les adultes, les adolescents, les enfants et les bébés. (En France, l’Académie de médecine vient seulement d’approuver l’extension de la vaccination aux enfants de 5 à 11 ans dans certains cas : comorbidités, proximité de personnes vulnérables, etc. Ndlr)

Un technicien tient deux fioles de vaccin Pfizer contre le Covid
Le dosage des injections est adapté à la maturité du système immunitaire des personnes vaccinées. Contre le Covid, chez les 5-11 ans, il n’y a besoin que d’un tiers de la dose prévue des enfants de plus de 12 ans. Jorge Guerrero/AFP

Pour le vaccin contre le Covid-19 de Pfizer, il a été montré que les enfants âgés de 5 à 11 ans présentaient une réponse immunitaire et une sécurité similaires avec un tiers de la dose utilisée pour les enfants âgés de 12 ans et plus.

Un certain nombre de vaccins destinés aux nourrissons sont administrés en série, c’est-à-dire qu’ils reçoivent le même type de vaccin plusieurs fois en quelques mois. Non parce que le vaccin est inefficace, mais parce que le système immunitaire adaptatif d’un bébé est susceptible d’être oublieux ou de ne pas bien « écouter » à cet âge – de la même manière qu’un bébé vacille lorsqu’il essaie de se tenir debout et de marcher. À chaque exposition, chaque partie du système immunitaire se renforce et s’améliore pour se défendre contre l’infection potentielle.

Enfance et grand âge, quand notre protection naturelle est moindre

Après l’âge de 4 ans, et tout au long de la vie adulte, notre système immunitaire tend à être plus réactif et moins enclin aux oublis. Ce n’est pas une coïncidence si c’est à cette période que les gens sont le plus susceptible de contracter la plupart de leurs allergies.

Lorsqu’ils étudient les vaccins, les scientifiques tendent à déjà s’intéresser à des patients de 18 à 55 ans. Le système immunitaire étant mûr pour ce groupe d’âge, ils peuvent s’appuyer sur ses résultats pour identifier toute réaction indésirable. Les observations faites donnent également aux médecins de premières pistes pour prévoir ce qui pourrait se produire lorsque le vaccin sera administré à d’autres ; cela leur permet également d’être immédiatement attentifs chez des groupes plus jeunes à l’éventuelle survenue des effets secondaires déjà repérés.

Vers l’âge de 55 ans environ, le système immunitaire adaptatif commence à s’affaiblir à nouveau et à perdre la mémoire, rappelant d’une certaine manière ce qui s’observe chez le nourrisson (où à l’inverse il n’a pas encore acquis toute l’expérience nécessaire). Heureusement, les rappels de vaccins peuvent fournir une remise à niveau rapide pour ces patients. (Comme c’est désormais le cas contre le Covid-19 en France. Ndlr)

En fin de compte, les vaccins constituent l’environnement le plus sûr pour l’apprentissage du système immunitaire, et le fait d’adapter les doses aux différents groupes d’âge permet de s’assurer que chaque patient reçoit juste ce qui lui est nécessaire pour faire son

Mexique : Christophe Colomb est mort, vive la jeune femme d’Amayac !

  1. Arnaud ExbalinMaître de conférence, histoire, Labex Tepsis – Mondes Américains (EHESS), Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

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Vue d’une statue en l’honneur des « Femmes qui luttent » placée par des collectifs féministes au rond-point de l’avenue Paseo de la Reforma, d’où l’effigie de Christophe Colomb a été retirée, à Mexico, le 7 octobre 2021. Pedro Pardo/AFP
Aujourd’hui, l’emplacement de la statue est occupé par une figure féminine, poing en l’air, érigée par les collectifs féministes et baptisée l’Antimonumenta. Le piédestal est entouré de plaques de protection sur lesquelles sont inscrits des centaines de noms de femmes assassinées ou de mères dont les enfants ont disparu. Ici les mères des victimes du massacre d’Ayotzinapa, en 2014, qui a coûté la vie à 43 étudiants.. A. Exbalin, Fourni par l’auteur

Mexico, 12 octobre 2021. Le monument à Christophe Colomb, retiré de son socle il y a un an, sera remplacé par une reproduction d’une statue d’origine olmèque, la Joven de Amayac. Cette annonce de la maire de Mexico, Claudia Sheinbaum, qui appartient au même parti (Morena gauche) que le président du pays, Andrés Manuel López Obrador, a déchaîné les opinions contradictoires, suscité des réactions hostiles de la part de l’opposition et divisé la communauté des historiens.

Lue dans un premier temps par les médias comme une manifestation du tournant iconoclaste de l’été 2020 à la suite du mouvement nord-américain Black Lives Matter, la nouvelle exige d’être appréhendée dans son contexte national et replacée dans une séquence plus longue. Au Mexique, le monument à Colomb n’a, à vrai dire, jamais fait l’unanimité et il est régulièrement contesté, au moins depuis la fin des années 1980.

La Joven de Amayac est une statue découverte il y a un an par des paysans de la Huastèque dans la région de Veracruz. Avec ses mains jointes sur le ventre, elle représente la déesse Teem de la fertilité et de la terre, à moins qu’elle n’incarne avec sa coiffe, son collier et ses boucles d’oreille, une jeune gouvernante de l’élite locale de la fin du XVe siècle. La statue est actuellement présentée au Musée d’Anthropologie et d’Histoire de Mexico pour l’exposition La grandeza de México. Une reproduction de grande taille (six mètres de hauteur) remplacera le monument à Colomb.

La Joven de Amayac. A. Exbalin, Fourni par l’auteur

Un monument à Colomb ou à la colonisation ?

Le monument à Colomb est situé sur l’axe le plus emblématique de la capitale mexicaine. Le paseo de Reforma est une grande avenue qui va du Centre historique au bois de Chapultepec, résidence de Maximilien d’Autriche lorsqu’il fut porté au pouvoir en 1862 après l’invasion française et qui planifia le tracé de cette promenade de prestige. Reforma concentre aujourd’hui le pouvoir économique, politique et symbolique du pays.

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Entre 1870 et 1900, Porfirio Diaz mena une politique active d’édification de statues à la gloire de la nation mexicaine, une politique édilitaire dont on retrouve des équivalents à la même époque au Chili sous Manuel Bulnes, au Guatemala sous José María Reyna Barrios mais aussi en Espagne ou en France sous la IIIe République. Le monument à Colomb de Mexico s’inscrit donc dans un ensemble monumental dont la composition n’a cessé d’évoluer depuis sa création au gré des régimes politiques et mémoriels.

Ce plan de la ville est traversé par le Paseo de la Reforma : la retonde du monument à Colomb de 1877 (n° 6) jouxte le monument à Cuauhtémoc de 1887 (n° 5) et la retonde au Caballito (n° 7) où la statue équestre de Charles IV d’Espagne demeura de 1852 à 1977. Références à la monarchie espagnole et au passé préhispanique se mêlaient jusqu’à une date récente sur cette avenue monumentale. INEGI 2015/Google maps, Fourni par l’auteur

La statue de Colomb, en bronze, mesure près de quatre mètres de hauteur et repose sur un piédestal de trois mètres. Le « découvreur de l’Amérique » est représenté en pied, sans arme ni armure, le regard et une main tendus vers l’horizon, l’autre main découvrant le voile qui drape un planisphère centré sur l’Amérique. La statue surmonte un groupe de quatre autres statues situées sur un plan inférieur et en position assise. Le monument a donc été conçu comme un dialogue entre ces cinq personnages.

Pedro Gante (1478-1572) fut l’un des treize franciscains débarqués en 1523 dans le Mexique tout juste conquis par Cortés, missionnaire, traducteur inlassable des langues indigènes et auteur de catéchismes en images destinés à évangéliser ceux que l’on appelait alors les Naturels. Bartolomé de Las Casas (1484-1566), plus connu, dominicain, fut d’abord encomendero (propriétaire d’Indiens) à Cuba puis évêque du Chiapas et grand protecteur des Indiens. Diego de Dieza (1443-1523), lui aussi frère dominicain, fut le confesseur et chapelain des Rois Catholiques avant d’être nommé archevêque et Grand Inquisiteur de Castille. S’il n’a jamais foulé le Nouveau Monde, il fut le plus sûr soutien de Colomb auprès d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon. Enfin, Juan Pérez, franciscain du Couvent de la Rabida en Andalousie où Colomb prit asile avec son fils en 1484, accompagna le navigateur génois lors de son premier voyage.

L’ensemble monumental n’est pas uniquement centré sur le moment de la Découverte ; il inclut également ce qui suit : la conquête « légitime » des terres nouvelles au nom de Dieu et du monarque espagnol, l’évangélisation des natifs et la colonisation.

Éléments de décoration, gestuelle, position des corps et accessoires participent au sein de cet ensemble à un discours politique alors en vogue parmi les élites conservatrices hispanophiles qui plaçaient clairement la nation mexicaine dans la lignée des découvreurs, des conquistadors et des frères évangélisateurs. Ce monument fut pourtant moins le fruit d’une politique nationale que l’œuvre d’un homme d’affaires mexicain alors exilé en France…

La naissance du Colomb mexicain

Son nom apparaît comme donateur en bas de la dédicace en latin apposée sur une plaque en bronze. C’est une consécration. Antonio Escandón (1825-1877) est un magnat de l’industrie du chemin de fer. Il fit fortune, devint banquier, acquit la concession de la ligne ferroviaire entre Veracruz et Mexico et se lia, grâce à un mariage opportuniste, à la noblesse de l’ancien régime colonial. Compromis avec le régime de Maximilien, il dut s’exiler en France en 1867, à l’avènement du gouvernement libéral de Benito Juarez. Il entra en grâce sous le premier gouvernement de Porfirio Diaz, qui l’impliqua personnellement dans l’érection du monument.

Le magnat et le président passèrent un contrat : une donation de 60 000 pesos contre la concession d’une nouvelle ligne ferroviaire. Escandón joua un rôle déterminant non seulement dans le financement, mais aussi dans les choix esthétiques et idéologiques du monument. C’est lui qui imposa les quatre statues des religieux au détriment des figures allégoriques des quatre océans initialement prévues. C’est également lui qui décida de confier l’exécution de l’œuvre à un sculpteur français, Charles Cordier.

Le groupe de statues fut donc fondu à Paris, le corps principal et le piédestal sculptés dans du marbre des Vosges et l’ensemble convoyé en bateau jusqu’à Veracruz en décembre 1875. Le convoi est interrompu à plusieurs reprises par des révoltes indiennes dont on craint qu’ils s’en prennent à la statue. Le Colomb de Cordier met près de 18 mois pour arriver jusqu’à Mexico !

Lorsque le monument fut inauguré en août 1877 en présence de Porfirio Diaz, Antonio Escandón venait de décéder à Paris. Dans le milieu artistique mexicain et les gazettes de l’époque, les réactions au monument furent globalement hostiles : manque d’harmonie dans les formats (les religieux avaient une place démesurée), problèmes de proportions, accusations de plagiat du sculpteur français à partir de modèles conçus au Mexique, etc. Dans la presse, les journalistes fustigeaient une œuvre réalisée par un étranger et l’influence culturelle de la France sur le Porfiriat. Mais durant un siècle, le monument demeura intact, trônant sur la plus belle avenue du Mexique et, chose remarquable, il ne fut jamais inquiété pendant la Révolution mexicaine de 1910.

Le 12 octobre 1892, pour le IVᵉ centenaire de la Découverte, Porfirio Diaz inaugurait un autre monument à Colomb situé en face de la gare ferroviaire de Buenavista. Cette statue toujours sur pied, n’a pas été attaquée, ni remise en cause dans l’actualité, du fait de sa situation excentrée et peut-être aussi parce que, contrairement à celle de Reforma, elle n’est pas entourée de personnages liés à la conquête. Photographie de la fin du XIXᵉ siècle. Collection Villasana-Torres

Le monument contesté

Depuis 1928, le 12 octobre, Día de la Raza, est au Mexique un jour férié qui célèbre l’arrivée de Colomb et la fusion des races indienne et européenne.

Le 12 octobre 1989, le jour de la Race, des membres de Coordinadora Nacional de Pueblos Indios (CNPI), qui regroupe des communautés indiennes, manifestent et défilent jusqu’au Zocalo (la Place centrale) où, dans une annonce officielle, ils déclinent l’invitation faite par le président Carlos Salinas de Gortari (1988-1994) à participer aux futures commémorations de la Découverte prévues en 1992. Sur le parcours, le délégué politique de la CNPI passe le cordon policier qui protégeait l’édifice, dérobe une gerbe de fleurs déposée en l’honneur du découvreur pour l’offrir à la statue de Cuauhtémoc située sur la même avenue à 200 mètres de là. Cuauhtémoc fut l’empereur qui assura la défense de Mexico pendant le siège de Tenochtitlan en 1521 et dont la statue fut érigée en 1887.

Le corps principal du monument à Colomb est occupé par quatre autres statues, on voit ici Gante et Las Casas. Sur cette photographie, le monument a été fleuri à l’occasion du Jour de la Race, le 12 octobre 1989. Au premier plan, un jeune homme en béquilles dérobe ostensiblement une couronne de fleurs. Archives photographiques de El Universal

Un an plus tard, toujours un 12 octobre, même scénario : cette fois, les gerbes de fleurs furent brûlées. En 1992, lors des commémorations du Vᵉ centenaire de la Découverte, des manifestations contre le jour de la Race éclosent en Bolivie, au Chili, au Costa Rica, au Honduras, au Guatemala, etc. À Mexico, près de 25 000 contre-manifestants partis depuis la Place des Trois Cultures, des groupes d’étudiants, des activistes anarchistes, des organisations indigènes communautaires et des partisans du Parti écologique accrochent à la statue de Colomb un drap blanc sur lequel on pouvait lire : « Ve centenaire des massacres d’Indiens » et bariolent le monument de graffitis : « Répudiation du conquistador/Respect aux Indiens/Christophe Colomb au poteau d’exécution/Le Mexique ne célèbre pas, il est en deuil/500 ans de résistance indigène ». Les dirigeants du Parti écologique rédigent une demande officielle au gouvernement de la ville pour faire enlever la statue.

Le monument à Colomb de Reforma fut par la suite la cible régulière de dégradations successives commises par des altermondialistes, néo-zapatistes, membres des confréries de danseurs néo-aztèques. En 1994, des manifestants tentèrent à l’aide de cordes d’abattre la statue, en vain : elle était trop lourde.

C’est dans le contexte nouveau d’émergence de groupes féministes en août 2019 que le monument est à nouveau graffé. Les activistes dénoncent le sexisme structurel et les viols commis par les Européens sur les jeunes femmes indigènes depuis la découverte qu’incarne Colomb. La statue est retirée en octobre 2020, officiellement pour restauration, officieusement pour la préserver d’une destruction prochaine annoncée par le mouvement « Nous allons le faire tomber ».

En 1992, pour le Vᵉ centenaire de la Découverte, des étudiants montent sur la statue de Colomb pour y fixer une banderole, « Vᵉ centenaire des massacres d’Indiens ». Archives El Universal

Ces attaques doivent être lues comme des tentatives de réécriture de l’histoire officielle. Les spécialistes de l’histoire de l’iconoclasme, d’Olivier Christin à Emmanuel Fureix en passant par Dario Gamboni, ont montré que ces moments destructeurs correspondaient à des transformations politiques majeures de l’histoire de l’humanité : la Réforme au XVIe siècle, la Révolution française ou la chute des régimes communistes qui ont vu des milliers de statues brisées.

Les réécritures de l’histoire mexicaine en 2021

Le retrait de la statue de Colomb et des quatre religieux doit finalement être replacé dans le mandat d’Andrés Manuel López Obrador. Le président du Mexique est l’héritier d’une certaine conception de l’histoire nationale dont les programmes scolaires, les politiques mémorielles et patrimoniales puisent dans l’indigénisme des années 1950-1960 : valoriser le passé indigène – quitte à l’embellir et à l’instrumentaliser – et minimiser les apports de la culture européenne trop longtemps survalorisée dans la construction nationale.

Alvarado était un capitaine de Hernan Cortés. L’Avenue du Pont d’Alvarado, en référence à un épisode de la Conquête, a été débaptisée et renommée Avenue Mexico-Tenochtitlan en septembre 2021. A. Exbalin, Fourni par l’auteur

Le retrait du monument à Colomb n’est qu’une action parmi d’autres qui forment un véritable programme de commémoration-décommémoration.

Le jour de la Race a été transformé en journée de la Nation Pluriculturelle ; l’Arbre de la Nuit triste sous lequel Cortés aurait pleuré la perte de ses soldats face à la vigueur d’une attaque aztèque en 1520 a été rebaptisé Arbre de la Nuit Victorieuse ; la station de métro de la place centrale où se trouvent la cathédrale, le Palais présidentiel et le Templo mayor s’appelle désormais Zocalo-Tenochtitlan. Parmi les 15 dates retenues par le gouvernement pour les commémorations du bicentenaire de l’Indépendance en 2021, seront célébrés les sept siècles de fondation de Tenochtitlan et les cinq cents ans de « résistance indigène », un slogan porté par les contre-manifestants de 1992.

À Buenos Aires, la statue de Colomb qui se trouvait en face du palais présidentiel et qui avait été offerte par la communauté italienne à la Ville en 1921 a été retirée en 2013 sous le gouvernement de Cristina Kirchner et remplacée par la statue d’une guérillera des guerres d’indépendance, Juana Azurduy, originaire de Sucre (Bolivie), don du gouvernement bolivien d’Evo Morales. Fourni par l’auteur

Contrairement à nombre de statues de Colomb détruites aux quatre coins du continent pendant l’été 2020, le monument de Mexico survivra. Une fois « restaurée », la statue sera replacée dans le Parc de l’Amérique à Polanco l’un des quartiers les plus riches, les plus blancs et les plus cosmopolites de la capitale. Y sera-t-elle davantage en sécurité ? Sera-t-elle défendue par le voisinage ? Affaire à suivre…

Récession économique française : le creux est passé, mais les effets perdurent

  1. Valérie MignonProfesseure en économie, Chercheure à EconomiX-CNRS, Conseiller scientifique au CEPII, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières
  2. Laurent FerraraProfesseur d’Economie Internationale, SKEMA Business School

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L’économie française a fortement rebondi au troisième trimestre 2020, mais la croissance est restée proche de zéro en cumul sur les trois trimestres suivants. Joël Saget / AFP

Le comité de datation des cycles du National Bureau of Economic Research (NBER) a annoncé, en juillet 2021, que l’économie américaine était sortie de récession en avril 2020 après avoir connu un pic deux mois auparavant. Il s’agit ainsi de la récession la plus courte jamais connue par les États-Unis. Qu’en est-il en France ? Peut-on considérer que la crise économique liée au Covid-19 est derrière nous ?

Selon le Comité de datation des cycles de l’économie française (CDCEF) de l’Association française de science économique (AFSE), dont l’objectif est d’établir une chronologie historique des points de retournement du cycle économique de la France et de la maintenir à jour, il convient de répondre par l’affirmative à cette question.

Rappelons tout d’abord que le cycle économique se définit comme étant la succession de phases de baisse du niveau d’activité, c’est-à-dire de croissance économique négative (récessions), et de phases de hausse de ce même niveau, c’est-à-dire de croissance positive (expansions). Ces différentes périodes sont délimitées par des creux (plus bas niveau d’activité) et des pics (plus haut niveau d’activité), correspondant aux points de retournement du cycle.

Toute la difficulté réside dans la datation de tels points de retournement dans la mesure où le cycle n’est, par définition, pas observable. À cette fin, il est nécessaire de recourir à diverses approches qui sont, pour la plupart, statistiques et économétriques. La méthodologie retenue par le CDCEF est originale au sens où elle mêle approches statistiques et économétriques, d’une part, et approche historique, d’autre part.

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La datation des points de retournement s’effectue ainsi via une évaluation des critères de durée, d’amplitude et de diffusion de la phase du cycle (règle « DAD ») et repose sur deux piliers : un pilier quantitatif basé sur des approches économétriques et un pilier qualitatif basé sur une approche narrative (dire d’experts).

Un point bas au deuxième trimestre 2020

Réuni le 25 octobre 2021, le CDCEF, qui avait préalablement identifié le pic du cycle économique français au quatrième trimestre 2019, s’est accordé pour acter le creux au deuxième trimestre 2020.

Si une telle conclusion peut sembler logique, elle n’était toutefois pas évidente en raison de l’incertitude qui domine encore aujourd’hui. Face au caractère inédit de ce cycle, le CDCEF avait délibérément choisi d’attendre avant de se déterminer car, depuis le premier confinement de mars 2020, l’activité économique est restée dominée par les évolutions de l’épidémie de Covid-19 et des mesures sanitaires l’accompagnant.

Les vagues successives de la pandémie auraient ainsi pu décaler au-delà du deuxième trimestre 2020 le point bas du cycle. En général, les comités de datation mettent beaucoup plus de temps pour identifier les sorties de récession (par exemple 15 mois en moyenne pour le NBER) que les débuts (7 mois en moyenne pour le NBER). À cet égard, au niveau de la zone euro, le comité de datation du Center for Economic Policy Research (CEPR) n’a pas encore daté la sortie de récession dans la mesure où la situation reste très hétérogène selon les pays.

L’économie française a connu un fort rebond au troisième trimestre 2020, mais la croissance a été proche de zéro en cumul sur les trois trimestres suivants – affichant même une valeur négative au dernier trimestre 2020. La confirmation de la reprise à l’été 2021 (le PIB a progressé de 3 % au troisième trimestre 2021, selon les dernières données des comptes nationaux fournies) par l’Insee le 29 octobre 2021, permet toutefois de considérer que l’économie se situe bien dans une phase de rattrapage de l’activité depuis le troisième trimestre 2020 (voir graphique 1).

Graphique 1 : PIB et cycle économique de la France. Note : les barres grisées correspondent aux périodes de récession estimées par le CDCEF. Le PIB est exprimé en milliards d’euros constants (PIB trimestriel en volume aux prix de l’année précédente chaînés). Insee, données disponibles au 29 octobre 2021

Ainsi, même si les confinements de novembre 2020 et d’avril 2021 ont pesé sur l’activité, la méthodologie retenue par le CDCEF permet d’affirmer que le point bas du cycle a eu lieu au deuxième trimestre 2020. En effet, parmi les diverses variables macroéconomiques considérées, l’investissement total des entreprises, l’emploi et le taux d’utilisation des capacités de production dans l’industrie sont restés sur une croissance continue depuis le deuxième trimestre 2020 ; la production industrielle et les heures travaillées ayant quant à elles connu une plus forte volatilité au cours de cette période.

En outre, si l’on s’intéresse à la diffusion de la phase de rattrapage au sein de l’économie, il ressort que seuls cinq secteurs sur les quinze secteurs principalement marchands non agricoles ont connu une baisse entre le troisième trimestre 2020 et le premier trimestre 2021.

Ces secteurs, qui sont ceux qui ont été les plus touchés par les confinements de novembre 2020 et d’avril 2021 (commerce, transport, hôtellerie et restauration, services aux ménages et industrie des matériels de transport), représentent moins de 20 % du PIB. La grande majorité des secteurs principalement marchands non agricoles, représentant près de 60 % de l’activité économique en 2019, ont à l’inverse enregistré une croissance au cours de cette période.

Une récession historique, mais courte

Le choc qu’a connu l’économie française en 2020 est inédit à plusieurs égards. La phase du pic au creux du cycle aura été la plus courte depuis les années 1970, puisque sa durée est de deux trimestres, contre une moyenne de quatre trimestres pour les quatre précédents épisodes de récession identifiés par le CDCEF depuis 1970 (chocs pétroliers de 1974-75 et 1980, cycle d’investissement de 1992-93 et Grande Récession de 2008-09 engendrée par la crise financière).

Tableau 1 : Datation du cycle économique de la France par le CDCEF. Note : la durée de la phase baissière est exprimée en trimestres, l’amplitude en % et la sévérité est définie par l’équation suivante : | 0,5 × Durée × Amplitude |. La date t du pic correspond à la fin de la période d’expansion (c.-à-d., la récession commence en t+1). La date t du creux correspond à la fin de la période de récession (c.-à-d., l’expansion commence en t+1). * Par convention, les dates des deux derniers points de retournement sont considérées comme provisoires. CDCEF (Octobre 2021)

Cependant, cette récession reste de loin la plus marquée en termes d’amplitude et de sévérité puisque la perte de PIB est de 18,4 % entre le pic et le creux, contre une moyenne de 1,6 % lors des précédentes récessions (voir tableau 1).

Si le creux du cycle lié à la pandémie de Covid-19 est désormais derrière nous, peut-on pour autant considérer que les effets de la crise ont été totalement absorbés ? Si les prévisions de croissance pour l’année 2021 sont plutôt bonnes (6,75 % selon le FMI), il ne faut oublier que ce rebond intervient après une baisse historique d’environ 8 % en 2020.

De plus, les études empiriques soulignent le caractère souvent dévastateur des récessions sur la croissance de long terme : ce sont les effets d’hystérèse mis en évidence dans les années 1980, par exemple par les économistes Olivier Blanchard et Lawrence Summers. Il est maintenant bien établi empiriquement que les cycles peuvent affecter les facteurs de la croissance potentielle des économies, notamment les performances à long terme du marché du travail. La France ne semble pas échapper à ce phénomène puisque le PIB est passé d’une croissance moyenne d’environ 1,3 % par trimestre sur la période 1970-1974 à une croissance de l’ordre de 0,3 % par trimestre sur la période 2009-2019.

Au total, même si le point bas du cycle lié à la pandémie de Covid-19 est derrière nous et que l’économie française est à ce jour dans une phase de rattrapage de son activité, les expériences passées nous enseignent qu’il convient de rester vigilants sur la croissance future, notamment s’agissant du support des politiques économiques à l’activité.

L’intelligence artificielle peut-elle créer une poésie d’un genre nouveau ?

  1. Thierry PoibeauDR CNRS, École normale supérieure (ENS) – PSL

Déclaration d’intérêts

Thierry Poibeau est membre de l’institut 3IA PRAIRIE (PaRis Artificial Intelligence Research InstitutE, http://prairie-institute.fr/). Le projet Oupoco a aussi été soutenu par l’EUR Translitterae (https://www.translitterae.psl.eu/).

Partenaires

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La boîte à poésie. RAFFARD ROUSSEL

Il existe des centaines de programmes de génération de poésie sur Internet – c’est-à-dire des systèmes capables de produire de la poésie automatiquement –, mais à quoi peuvent-ils servir ? Ces programmes ont-ils un intérêt, au-delà de celui de satisfaire leur concepteur ?

On a beaucoup entendu parler de GPT2 ou GPT3, ces énormes programmes informatiques capables de produire des textes très réalistes, et même de la poésie. GPT2 et GPT3 sont en fait des « modèles », des espèces de bases de connaissances, alimentés par des milliards de phrases et de textes glanés sur Internet, et « digérés » afin de pouvoir produire des textes nouveaux, inspirés des textes anciens, mais en même temps très différents.

Ajouter des contraintes

Pour produire de la poésie, il « suffit » d’y ajouter des contraintes : surveiller les rimes et la longueur des vers, respecter la structure globale, l’absence de répétition en position rimée, etc. Les systèmes de génération automatique connaissent un certain succès (on en trouve un nombre phénoménal sur Internet) car la tâche est amusante, ludique, mais aussi complexe si on veut produire des textes avec du sens (et encore plus si on veut contrôler ce qui est dit).


À lire aussi : Quand l’IA prend la parole : des prouesses aux dangers


On a donc ici un cadre idéal pour expérimenter (souvent hors contrainte de financement) : la génération de poésie est souvent un loisir et un passe-temps, chez le chercheur comme chez l’amateur éclairé.

Une question se pose toutefois. Ces systèmes sont-ils dignes d’attention ?

Sur le plan littéraire, la plupart des systèmes sont encore, il faut bien l’avouer, assez rudimentaires et ont du mal à rivaliser avec du Baudelaire ou du Rimbaud. Les plus avancés sont toutefois bluffants, et c’est avant tout la base d’entraînement qui joue un rôle crucial (c’est-à-dire l’ensemble des textes qui ont permis au système d’apprendre. On peut en effet fournir à un système un jeu de données réduit, mais spécialisé (des œuvres de poètes du XIXe siècle par exemple) pour « spécialiser » un système, l’adapter à moindre coût. On peut alors obtenir des systèmes qui rédigent des paragraphes à la manière de Balzac, ou de la poésie à la manière de Baudelaire.

Il faut toutefois noter que les résultats apparaissant dans la presse (qu’il s’agisse de génération de prose ou de poésie) sont souvent le fruit de multiples essais, voire le fruit d’un travail de postédition de la part du journaliste.

Le projet Oupoco

Le projet Oupoco (Ouvroir de poésie combinatoire) que nous avons développé avec une équipe du laboratoire LATTICE, avait un but plus modeste. À l’image de l’expérience de Queneau dans Cent mille milliards de poèmes, notre ambition première était de produire des milliards de poèmes simplement en recombinant des vers issus d’un corpus poétique français représentatif.

Cent mille milliards de poèmes, Raymond Queneau, 1961. Musée Médard

À cette fin, nous avons assemblé une base de plus de 4000 sonnets d’auteurs allant du début du 19e jusqu’au début du XXe siècle. Alors que tous les vers de Queneau riment ensemble, il nous a fallu déterminer automatiquement la rime de chaque vers afin de pouvoir produire de la poésie avec rimes. Le projet était donc dès l’origine davantage un projet d’analyse qu’un projet de génération (comme en témoigne cette vidéo.

Ce projet peut paraître dommageable, en ce qu’il ferait passer la poésie pour du « n’importe quoi ». Mais le but est évidemment bien différent. Des expériences concrètes et la rencontre avec le public nous ont montré que cette crainte est en grande partie injustifiée. Le public (jeunes et vieux, femmes et hommes) est amusé, intrigué, veut en savoir plus. Un public d’ordinaire peu attiré par la poésie s’intéresse à ce qui est produit. Le public n’est pas naïf, même quand il s’agit d’enfants : il voit bien le caractère fabriqué, étrange et ludique de l’affaire. Il sait que derrière ce qui est produit se cachent d’autres textes et l’incongruité d’un vers hors norme pousse souvent à aller voir le contexte original, c’est-à-dire le poème d’origine.

Un exemple de poésie (Oupoco) – en rouge, les passages présentant un problème de cohérence. Oupoco, Fourni par l’auteur

Le générateur de poésie, avec les dispositifs de diffusion qui vont avec (comme la Boîte à poésie, une œuvre d’art conçue par l’Atelier Raffard-Roussel et permettant d’obtenir un objet portatif intégrant le générateur de poésie d’Oupoco), permettent à un public large de renouer avec la poésie, alors que c’est une forme souvent délaissée même par les lecteurs régulier.

Quant aux expériences en génération pure (où la poésie produite n’est pas composée à partir de vers préexistants, mais est réellement conçue par ordinateur), elles amènent à réfléchir à d’autres aspects. Sur le texte lui-même : quelle est la richesse du texte produit ? Qu’est-ce qui fait la valeur d’un texte poétique ? Si on est dans le cadre d’une génération « à la manière de » (de façon similaire à la production de musique « à la manière de »), on peut s’interroger sur la valeur du résultat, sur les caractéristiques d’un auteur, sur ce qui fait le style d’un auteur, finalement.

Différents niveaux de créativité

Ces questions amènent enfin à s’interroger sur la notion de créativité elle-même. Margaret Boden, une informaticienne anglaise ayant développé une théorie sur la question, distingue trois niveaux de créativité, chez les humains comme chez les ordinateurs : la « créativité exploratrice », qui consiste juste à étendre un peu ce qui existe déjà (écrire un poème à la façon de Hugo) ; la « créativité combinatoire », qui consiste à combiner de façon originale des éléments existants autour de nous, mais de nature éloignée (les travaux de l’Oulipo, mêlant littérature et contraintes mathématiques sont probablement de cet ordre). La troisième forme de créativité, qualifiée de « transformationnelle », est d’une autre nature, elle change radicalement la façon de voir la réalité et produit généralement toute une nouvelle lignée d’œuvres. Margaret Boden parle de l’invention du cubisme par Picasso ; on peut penser à l’abandon des codes du roman dans les années 1950, autour du nouveau roman, mais la notion de rupture en littérature serait un concept à discuter en lui-même.

Le système Oupoco, recombinant juste des vers existants, est indéniablement de nature exploratrice, même si cette exploration est fondée sur la combinatoire. Le Graal de la créativité par ordinateur serait d’atteindre la créativité transformationnelle, au sens que Boden accorde à ce mot. Un ordinateur serait-il capable d’atteindre ce niveau ? On peut en douter, car ce niveau implique une certaine conscience de soi, une prise de recul par rapport au réel, pour imaginer des mécanismes complètement nouveaux. L’apprentissage artificiel, à la source de la plupart des développements récents et médiatiques en matière d’IA (intelligence artificielle), est très bon pour généraliser et recombiner les milliards de données reçues en entrée, mais est incapable de « faire un pas de côté », pour réellement transformer le réel.

Notons enfin que les humains apprennent aussi à partir de stimulis et par imitation. La nature et la réalité de la créativité transformationnelle n’est pas complètement prouvée. Peut-être qu’à partir des milliards de perceptions reçues au cours de sa vie l’homme est capable de recombiner de manière suffisamment libre pour donner l’impression d’une créativité transformationnelle. On est alors au cœur de la cognition !


Ont participé à Oupoco les personnes suivantes : Claude Grunspan, Mylène Maignant, Clément Plancq, Frédérique Mélanie Becquet, Marco Naguib, Yann Raphalen, Mathilde Saurat, ainsi que l’Atelier Raffard-Roussel.

Migrants : plus de 10 millions de Français vivent dans une commune accueillante

  1. Thomas LacroixDirecteur de recherche CNRS, CERI SciencePo, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
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Des bénévoles donnent donnent des cours à des migrants venus d'Afghanistan
De nombreuses municipalités organisées en réseaux mettent en place des politiques destinées à améliorer les conditions de vie des migrants en situation de vulnérabilité. Loic Venance / AFP

Les événements à la frontière biélorusse illustrent une nouvelle fois à quel point l’agenda des États européens sur les migrations reste guidé par des considérations sécuritaires. À contre-courant des politiques nationales, des municipalités s’efforcent, dans la mesure de leurs moyens et de leurs compétences, à développer une autre approche des migrations.

En septembre 2021, 73 maires du monde entier, de Marseille à Los Angeles, de Freetown à Mannheim, ont signé une déclaration commune affirmant que leurs villes se tiendraient prêtes à accueillir des réfugiés afghans. Le 21 octobre, le Parlement Global des Maires s’est réuni à Palerme pour discuter des migrations climatiques. Ces événements récents reflètent une tendance de fond observable partout dans le monde.

En Europe, mais aussi en Amérique du Nord et Latine, des municipalités mettent en place des politiques destinées à améliorer les conditions de vie des migrants en situation de vulnérabilité. Elles le font d’abord pour des raisons pragmatiques : on ne peut laisser dans la rue des populations sans droit, ne serait-ce que pour des raisons sanitaires, humanitaires ou de sécurité. Aux États-Unis, 12 millions de sans-papiers habitent et travaillent dans le pays sans aucun droit. En Europe, ils seraient entre 3 et 4 millions à vivre dans la marginalité. Elles le font ensuite pour faciliter à long terme une intégration dans le tissu social et économique local en favorisant l’accès au logement, à l’emploi ou encore en déconstruisant les préjugés sur l’immigration.

À Düsseldorf, une clinique associative est ouverte pour assurer un accès aux soins aux migrants en situation irrégulière ; San Francisco demande à ces fonctionnaires municipaux de ne pas demander leur titre de séjour afin de construire une relation de confiance avec ces populations ; New York délivre une carte d’identité municipale ouvrant un accès à une multiplicité de services ; Villeurbanne s’appuie sur ses associations et le centre d’action sociale pour trouver des solutions en matière de logement, d’alimentation ou de soin ; et Amsterdam développe un programme avec sa police municipale pour permettre aux sans-papiers de déposer plainte lorsqu’ils sont victimes d’une infraction… Toutes ces mesures furent initiées ou soutenues par les mairies et/ou les collectivités régionales (länders, États fédéraux, etc.).

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750 villes européennes accueillantes

Pour rendre compte de ces initiatives méconnues, des ONG allemandes ont mis en ligne une carte recensant près de 750 villes européennes qui auraient pris des initiatives similaires. On en compte 123 en France : au total, plus de 10 millions de Français vivent dans une commune qui met en œuvre une politique pour l’accueil et l’intégration des migrants. Ils sont 23 millions en Allemagne et 32 millions en Grande-Bretagne.

De fait, une grande partie de la population européenne et américaine a élu un maire, un élu régional ou un député qui agit en faveur des migrants.

Carte des villes française ayant pris des mesures pour accueillir des personnes immigrées
43 villes françaises ont pris des initiatives pour accueillir dans des conditions décentes des personnes immigrées. Fourni par l’auteur

Ces idées circulent… À la Chaux-de-Fonds, en Suisse, le conseil municipal a voté en faveur de la création d’une carte d’identité municipale. Cette carte permettrait d’emprunter des livres à la bibliothèque, faire une demande de logement à la gérance de la ville, de servir de monnaie locale ou encore de titre de transport. La ville de Zurich pourrait aussi suivre cet exemple.

Ces dernières années, la constitution d’associations et de réseaux de municipalités abordant les questions d’accueil et d’intégration s’est multipliée. Ainsi, en France, l’Association Nationale des Villes et Territoires Accueillants, fondée en 2016, propose un modèle alternatif d’accueil fondé sur le principe d’inconditionnalité. Selon ce principe, adopté dans la charte de l’organisation, les membres de l’association s’engagent sur l’accès des migrants à l’hébergement, la nourriture, l’hygiène, la santé ou l’éducation, quel que soit leur statut, y compris les personnes en situation de transit.Vidéo réalisée et diffusée par l’ANVITA, décembre 2020.

L’association constitue un espace d’échange entre municipalités sur des thématiques aussi variées que l’hébergement d’urgence, la participation citoyenne des exilés ou encore les cartes d’identité locales.

Ailleurs en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique du Nord et Latine, d’associations similaires sont créés. Au total, on en dénombre une soixantaine de réseaux de villes dans le monde. Dans les pays du Sud, ces réseaux sont le plus souvent soutenus par des organisations internationales ou régionales, à l’image de l’Unesco qui finance le la coalition des villes africaines contre le racisme et la discrimination. Mais l’on trouve également des regroupements de villes qui se sont spontanément créés à la suite d’une situation migratoire préoccupante. C’est le cas au Brésil, où l’État et la ville de Sao Paulo sont en pointe sur l’accueil des réfugiés venus d’Haïti ou du Vénézuela depuis le début des années 2000 : la loi fédérale sur l’immigration votée en 2017 s’appuie largement sur les recommandations formulées par la mairie de Sao Paulo.

De la mer à la ville

Lors de l’incendie d’un camp sur l’île grecque de Lesbos le 9 septembre dernier, et face aux conditions de vie insalubres dans les camps surpeuplés des îles grecques, Munster, Hanovre, Amsterdam, Barcelone ou encore Düsseldorf ont invité les États à accélérer les réinstallations et se sont dites prêtes à recevoir des exilés en fonction de leur capacité d’hébergement. Dans les semaines qui suivirent, sur les 12 000 migrants dans le camp au moment de l’incendie, 4000 ont été déplacés en Europe, notamment 1 500 accueillis en Allemagne.

Le camp de Kara Tepe sur l’île grecque de Lesbos
L’île grecque de Lesbos, à proximité de la Turquie, est un lieu de passage pour les personnes désirant rejoindre l’Europe. Certains migrants sont retenus dans des camps, comme ici celui de Kara Tepe, avant que leur situation administrative ne soit traitée. Manolis Lagouratis/AFP

Un autre exemple de solidarité nous est donné par le projet « From the Sea to the City » porté par une soixantaine de villes dont font partie Palerme, Barcelone, Utrecht, Marseille ou Kiel. A l’origine de ce projet, le refus par le gouvernement italien, en juin 2018, de laisser le navire Aquarius affrété par SOS Méditerranée de débarquer les 600 migrants qu’il avait recueillis à son bord.

Cet incident a suscité une discussion entre ONGs de sauvetage en mer, villes portuaires méditerranéennes et villes allemandes prêtes à accueillir les migrants débarqués dans les ports méditerranéens. Leoluca Orlando, le maire de Palerme, a su réactiver des liens de solidarité entre la Méditerranée et l’Allemagne tissés lors de l’arrivée massive d’immigrants en 2015.

À de nombreux endroits dans le monde, les élus mettent en avant leurs capacités d’accueil et les besoins du marché du travail local pour justifier la mise en place de corridors humanitaires entre villes qui reçoivent et villes qui souhaitent accueillir des migrants.

Une source d’inspiration est notamment le programme Mediterranean Hope, initié par la communauté de San’Egidio en Italie : sur la base d’un accord avec le gouvernement italien, l’ONG protestante a fait venir plus de 2000 réfugiés depuis 2016 vivant dans les camps libanais, ensuite accueillis par différentes associations et paroisses partout en Italie (Latium, Piémont, Sicile et Toscane).

Les villes dessinent une autre politique migratoire

On le voit à travers cette diversité d’actions : les villes dessinent les contours d’une politique migratoire basée sur les capacités d’accueil locales plutôt que sur le contrôle des frontières.

D’une part, elles négocient la mise en place de corridors humanitaires mettant en relation les espaces où se trouvent les migrants et les espaces de leur accueil. D’autre part elles s’appuient sur leurs ressources propres, mais aussi sur les associations et habitants pour proposer hébergement, accès aux droits et insertion économique. Forts de cet agenda, les acteurs locaux cherchent à peser sur la formulation des politiques migratoires au niveau national et international.

En Europe, le réseau Eurocités milite pour la création d’instruments de financements de l’Union qui bénéficieraient directement aux municipalités sans passer par la médiation des États. Autre exemple, celui du programme « Urban Innovative Action » qui attribue des financements directs aux villes sous la forme de bourses, de transferts de fonds, ou de financements de partenaires locaux pour la mise en place de politiques innovantes en matière d’accueil et d’intégration.

Mais les villes reçoivent aussi le soutien de l’ONU. Ainsi, elles ont pu, grâce à l’appui de plusieurs réseaux de villes signataires de la déclaration de Mechelen qui revendique un plus grand rôle dans la gouvernance des migrations, peser sur la rédaction du Pacte de Marrakech sur les migrations : l’objectif 15 relatif à l’accès aux droits à la santé et à l’éducation intègre le principe d’inconditionnalité. Cet objectif enjoint les pouvoirs publics de garantir l’accès aux services dans discrimination de genre, d’origine ou de statut légal.

Une autre façon de gérer les migrations

Les villes possèdent aujourd’hui leurs organes de représentation dans le système onusien : le Forum des maires pour la mobilité et le développement, le Mécanisme des maires et le conseil des maires sur les migrations avec lequel l’ANVITA et ses membres collaborent régulièrement.

Loin des lumières médiatiques, les villes mettent en résonance leurs initiatives pour proposer une autre façon de gérer les migrations. Vont-elles parvenir à contrebalancer les politiques nationales en la matière ? La mise en cause judiciaire des acteurs locaux de l’accueil montre que le rapport de force avec les États a commencé.

Les multiples interpellations de Cédric Herrou, l’agriculteur militant de la Roya, ont mis en évidence la façon dont les pouvoirs publics peuvent chercher à bloquer l’action des acteurs de terrain. Il en va de même pour les maires qui s’impliquent en faveur des migrants.

En octobre, Domenico Lucano, le maire de la petite commune calabraise de Riace écope d’une peine de treize années de prison ferme, deux fois les réquisitions du procureur. Il avait été poursuivi une première fois en octobre 2018 pour aide à l’immigration clandestine alors que le leader d’extrême droite, Matteo Salvini, était au pouvoir. Son tort ? Tenter de répondre à la désertification de son village en proposant à des familles de migrants d’occuper les logements abandonnés. Après 18 mois d’assignation à domicile, puis d’exil hors de sa commune, il fut reconnu non coupable. En septembre 2021 un nouveau procès le condamne pour association de malfaiteurs visant à aider l’immigration irrégulière et mariage de convenance pour des déboutés du droit d’asile. Nul ne doute que derrière sa condamnation, c’est le « modèle de Riace » de l’accueil qui était visé.

Connaissez-vous Françoise d’Eaubonne, la pionnière de l’écoféminisme ?

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  1. Virginie VialProfesseure d’économie, Kedge Business School

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Portrait de la penseuse écoféministe en 1964. WikipediaCC BY-SA

En France, la découverte de l’« écoféminisme » est pour beaucoup récente, se manifestant ces derniers mois sous les traits de Sandrine Rousseau, la candidate à la primaire du parti EELV.

Si l’on attribue souvent ce mouvement au monde anglo-saxon – où il s’est largement développé depuis les années 1970 – c’est cependant une figure française, Françoise d’Eaubonne, qui est à l’origine du terme et du concept. Cette penseuse est aussi, et surtout, comme la plupart des figures du mouvement d’ailleurs, une femme d’action.

Une infatigable militante

Née en 1920 au sein d’une famille bourgeoise, désargentée et fortement politisée, elle est d’abord autrice de romans et d’essais qu’elle écrit dès l’âge de 13 ans ; elle en publiera plus d’une centaine.

Infatigable militante, elle s’engage au Parti communiste après la Seconde Guerre mondiale, pour le quitter dix ans plus tard, s’insurgeant contre la position du parti préconisant aux soldats de rester dans les rangs de l’armée mobilisée lors de la guerre d’Algérie. Elle signera en 1960 le Manifeste des 121, pour le droit à l’insoumission.

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Fortement influencée par Simone de Beauvoir qui deviendra son amie, elle participe dans les années 1970 à la création du Mouvement de libération des femmes (MLF), signe le manifeste des 343 appelant à la légalisation de l’avortement, co-fonde le Front homosexuel d’action révolutionnaire et participe à l’attentat contre la centrale de Fessenheim.

Les éditions Le Passager clandestin ont réédité l’ouvrage de Françoise d’Eaubonne en 2020.

En 1974, elle publie Le Féminisme ou la mort dans lequel elle emploie pour la première fois le terme d’« écoféminisme ».

Elle crée dans la foulée le Front féministe, rebaptisé plus tard Écologie et féminisme. Elle peaufine sa pensée écoféministe dans Écologie et féminisme. Révolution ou mutation ?, démontrant la proximité et l’imbrication des causes environnementales et féministes au sens large.

L’écoféminisme, une pensée en action

Le parcours de vie et l’œuvre de Françoise d’Eaubonne témoignent du profond engagement intellectuel et politique que réclame l’écoféminisme : au-delà de l’élaboration conceptuelle, il est surtout question d’agir pour la cause des femmes, des minorités et de l’environnement.

Dans ce contexte, le corps occupe une place centrale : elle en souligne l’importance dans un texte court, De l’écriture, du corps et de la révolution où l’on peut lire :

« Les coups, les opérations à vif, l’avortement, l’accouchement, il a tout vécu en défiant l’ennemi et se redressait en chantant. »

Il s’agit d’incarner la connexion de l’être humain avec la nature, reconnaître que nous ne sommes pas en dehors ni au-dessus du monde naturel ; comme le souligne la philosophe Terri Field dans un article de mars 2000 : « Il est de l’intérêt des philosophes de l’environnement de commencer à théoriser l’incarnation avec une perspective spécifiquement écoféministe ».

L’incarnation, le corps, constituent les éléments centraux de cette approche : ils sont les moyens par lesquels nous, humains, nous connectons, ressentons, comprenons et in fine prenons soin – ou non – de notre environnement.

Répondre aux urgences sociales et environnementales

En 1965, un rapport scientifique alertait déjà la Maison Blanche d’un potentiel dérèglement climatique et de graves problèmes environnementaux.

Dès 1972, Françoise d’Eaubonne annonçait les prémices de sa théorie écoféministe en concluant dans son ouvrage Le Féminisme : Histoire et actualité :

« Le prolongement de notre espèce est menacé aujourd’hui grâce à l’aboutissement des cultures patriarcales, par une folie et un crime. La folie : l’accroissement de la cadence démographique. Le crime : la destruction de l’environnement. »

La principale thèse de l’autrice peut se résumer ainsi : la double exploitation de la femme et de la nature par l’homme – entendu respectivement comme genre masculin et genre humain – a généré une « bombe démographique » qui conduira à la destruction de notre environnement.

Pour elle, ni le socialisme ni le capitalisme n’ont réussi à offrir de véritables résultats dans la protection de l’environnement, parce que ni l’un ni l’autre ne remettent en cause le sexisme universel qui sous-tend l’ordre des sociétés.Extrait de l’émission « Apostrophes » avec Françoise d’Eaubonne. (Vincent Cespedes/Youtube, 2021).

Pour elle, la solution consisterait en une prise totale de pouvoir des femmes sur leur pouvoir de procréation pour limiter drastiquement la croissance démographique et par conséquent les besoins de production et d’exploitation des ressources naturelles.

C’est cette attention centrale portée aux femmes en tant que « procréatrices » qui cristallisera les nombreuses critiques des mouvements féministes et environnementalistes, qui taxeront Françoise d’Eaubonne d’essentialiste.

Ces attaques témoignent d’une mécompréhension de la complexité de la tâche que s’est fixée Françoise d’Eaubonne : reconnaître une réalité naturelle (ce sont les femmes qui portent et mettent les enfants au monde), tout en les désessentialisant (elles ne sont pas naturellement faites pour devenir mères).

Pour elle, l’assignation à la procréation et à la maternité relève bien d’une construction sociale ; le contrôle démographique par les femmes elles-mêmes les libérerait du « “handicap” de la grossesse ».

L’épineuse question démographique

Les positions de Françoise d’Eaubonne sont souvent présentées comme néo-malthusiennes et vivement critiquées à ce titre : les politiques de contrôle démographique apparaissent comme des répressives, réduisant les libertés, notamment celle d’avoir des enfants.

La thèse selon laquelle le contrôle démographique viendrait pallier l’épuisement des ressources est également depuis longtemps réfutée par nombre d’économistes, selon lesquels le progrès technologique apporterait la solution au problème.

De nombreux travaux scientifiques (comme ici en 2008 et là en 2021) montrent cependant que des politiques démographiques bien menées seraient plus efficaces que d’autres mesures, comme la réduction technologique des émissions de gaz à effet de serre par exemple.


À lire aussi : 7,7 milliards d’humains en 2019 : sommes-nous trop nombreux sur Terre ?


Les autrices et auteurs ne s’aventurent toutefois pas à dévoiler le contenu de telles politiques démographiques : la question reste centrale mais personne n’ose l’aborder tant elle est épineuse et cela à double titre. Premièrement, d’un point de vue historique comme le souligne la géographe Joni Seager, « le contrôle de la population est un euphémisme pour le contrôle des femmes ».

Deuxièmement, d’un point de vue idéologique, cette approche remet en cause les institutions et l’ordre social établi. Si Malthus prônait le retardement de l’âge du mariage et l’imposition de limites au nombre d’enfants par famille, se situant ainsi dans une structure patriarcale, d’Eaubonne propose la prise en main totale des femmes sur la procréation, renversant l’ensemble du système.

Il s’agirait d’opérer une « mutation de la totalité », une révolution féministe qui comprendrait la disparition du salariat, des hiérarchies compétitives et de la famille, promouvant un « nouvel humanisme ».

Pour d’Eaubonne, « ce grand renversement » ne serait « pas le “matriarcat”, certes, ou le “pouvoir aux femmes”, mais la destruction du pouvoir par les femmes. Et enfin l’issue du tunnel : la gestion égalitaire d’un monde à renaître (et non plus à “protéger” comme le croient encore les doux écologistes de la première vague). Le féminisme ou la mort. »

Comment se forment les nouvelles espèces de grenouilles ?

  1. Christophe DufresnesProfesseur universitaire de zoologie, Nanjing Forestry University
  2. Pierre-André CrochetDirecteur de recherche, Université de Montpellier

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Récemment découvert, le crapaud épineux ne s’hybride que marginalement avec son cousin le crapaud commun dans le sud de la France. Christophe Dufresnes, Fourni par l’auteur

Comment des animaux similaires évoluent-ils au point de former des espèces différentes devenues incapables de s’hybrider ? La question tarabuste les chercheurs en biologie évolutive depuis Darwin.

Certains imaginent un processus rapide, fruit de modifications sur quelques gènes clés pour le choix de partenaires ou l’écologie : s’hybrider devient alors préjudiciable, car les descendants, même viables, ne seront ni attractifs ni adaptés aux environnements parentaux du fait de leurs caractères intermédiaires.

D’autres y voient plutôt l’effet de la différentiation graduelle des génomes : quand des populations restent isolées pendant des millions d’années, l’ensemble de leurs gènes divergent sous l’effet de la mutation et deviennent progressivement incompatibles, induisant des problèmes de développement et de fertilité chez les hybrides.

Les zones hybrides comme laboratoire

Pour confronter ces deux grandes hypothèses, nous nous sommes penchés sur les zones hybrides d’amphibiens : les régions géographiques où des lignées génétiques de crapauds, de grenouilles ou encore de rainettes plus ou moins divergentes se rencontrent, et se mélangent si affinité. L’idée est de mesurer le degré de divergence nécessaire pour limiter l’hybridation, et le nombre de gènes potentiellement responsables.

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Pour cela, il a fallu collecter de l’ADN dans les populations naturelles, ce qui a nécessité un effort de terrain considérable au grès de nombreux voyages à travers l’Europe, l’Afrique du Nord et le Proche-Orient, avec la complicité de proches collaborateurs à l’étranger pendant près de 5 ans. Ces échantillons ont alors été analysés avec des outils qu’on qualifie de « génomiques », qui donnent accès à des milliers de régions du génome.

Les récompenses ont été de taille : les analyses ont d’abord conduit à la découverte de nouvelles espèces, et ont clarifié de nombreuses questions quant à l’évolution de l’herpétofaune européenne. En particulier, l’application de ce qu’on appelle des “horloges moléculaires” sur les séquences d’ADN ont permis de dater le moment ou les espèces sont apparues, c’est-à-dire au moment où elles ont divergé de leurs cousins. En tout, c’est près d’une quarantaine de transitions géographiques naturelles qui ont été comparées, représentant tous les genres connus du vieux continent.

Les analyses génétiques ont permis de clarifier la diversité et l’évolution de nombreux groupes d’amphibiens. Chez les alytes (des petits crapauds où le mâle porte les œufs jusqu’à ce qu’ils soient près à éclore), nous avons pu découvrir une nouvelle espèce pour la France. Christophe Dufresnes, Fourni par l’auteur

Il faut du temps pour faire une nouvelle grenouille

Les résultats, publiés dans PNAS, montrent que c’est l’ensemble du génome, qui en divergeant pendant des millions d’années, devient progressivement incompatible entre les espèces émergentes, et non quelques gènes clés seuls. Les vieilles lignées ont donc plus de soucis pour s’hybrider que les lignées plus jeunes, car un plus grand nombre de gènes ont perdu de leur compatibilité.

Ainsi, les lignées isolées au cours des dernières périodes glaciaires parviennent encore à s’hybrider sans soucis, et on en retrouve les traces sur des centaines de kilomètres. Un signe que leurs génomes encore très similaires n’ont rien perdu en compatibilité. C’est ce qu’on observe notamment chez les formes ibériques et françaises du pélodyte ponctué, qui s’hybrident sur toute la Catalogne (voir figure).

La côte catalane est une terre de rencontres ! Mais les conséquences sont différentes pour les pélodytes, où les lignées ibérique (rouge) et française (bleu) se mélangent très bien, tandis que pour les alytes, elles ne se mélangent que sur quelques kilomètres. Christophe Dufresnes, Fourni par l’auteur

Plusieurs millions d’années plus tard en revanche, les échanges génétiques sont bien plus restreints. Par exemple, les alytes accoucheurs et almogavarre ne se mélangent que sur quelques kilomètres (voir figure). Car des centaines de gènes sont devenus incompatibles, et de concert, réduisent la viabilité et la fertilité des hybrides. C’est ce que les chercheurs appellent des « gènes barrières », car ils sont à l’origine des barrières reproductrices.

La formation des espèces chez les amphibiens. Des incompatibilités génétiques se mettent graduellement en place au fil que les lignées divergent. Ainsi, les génomes restent initialement compatibles, puis des gènes barrières (qui causent des soucis chez les hybrides) s’accumulent, au point qu’ils deviennent finalement incompatibles, et que l’hybridation ne fonctionne plus. On peut alors les qualifier d’espèces au sens taxonomique. Christophe Dufresnes, Fourni par l’auteur

Au début, on se trompe

Comme elles sont initialement maintenues par des mécanismes essentiellement génétiques (incompatibilités à de nombreux gènes) qui mettent des millions d’années à se mettre en place, les espèces d’amphibiens évoluent donc relativement lentement. Pour le reste, elles restent néanmoins identiques à nos yeux : même écologie, même morphologie, mêmes chants d’accouplements. On parle d’espèces « cryptiques », identifiables uniquement grâce à des outils moléculaires.

Mais puisqu’elles se ressemblent encore beaucoup, ces espèces cryptiques cherchent toujours à essayer de s’hybrider lorsqu’elles se croisent, à tort donc. Il faudra attendre encore pour que des différences externes suffisamment marquées n’évoluent, ce afin qu’elles évitent de s’accoupler avec le mauvais partenaire.

Les jeunes espèces de rainettes sont restées similaires malgré des incompatibilités entre leurs génomes. Ainsi, les hybridations infructueuses sont fréquentes. C’est plus tard au fil de l’évolution que l’on verra apparaître des différences notables, par exemple au niveau de la coloration et du chant d’accouplement. Christophe Dufresnes, Fourni par l’auteur

Une nouvelle approche pour classer la biodiversité

En montrant que la formation des espèces était un processus graduel qui peut être quantifié à l’échelle génétique, l’étude ouvre la voie à de nouveaux concepts pour catégoriser les lignées évolutives en sous-espèces ou en espèces.

Plus spécifiquement, en dessous de deux millions d’années de divergence, grenouilles et crapauds restent compatibles et correspondaient donc au mieux à des sous-espèces. C’est au-delà de cinq millions d’années que l’on est presque à coup sûr en présence de véritables espèces. Entre-deux, il y a une « zone grise », ou les lignées sont néanmoins classables en inspectant le nombre de gènes barrières déjà accumulés.

Avec la découverte de centaines d’espèces chaque année de par le monde, ce type d’approche standardisée devrait contribuer à établir des listes taxonomiques plus objectives et donc plus stables pour les amphibiens, mais aussi sur tous les groupes animaux, ce qui est nécessaire pour décider des espèces prioritaires à protéger.

Les différences cérébrales entre les sexes ne se réduisent pas aux différences de taille du corps

  1. Franck RamusDirecteur de recherches CNRS, École normale supérieure (ENS) – PSL

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Médecin observant des images de cerveau obtenues par IRM. Atthapon Raksthaput/Shutterstock

En début d’année, un article de Lise Eliot et ses collègues de l’université Rosalind Franklin de Chicago a passé en revue plusieurs dizaines d’études documentant les différences cérébrales entre les sexes, et a conclu qu’une fois prises en compte les différences de taille (du corps) entre hommes et femmes, les différences cérébrales observées étaient totalement négligeables.

Au même moment, mon équipe au sein du Département d’études cognitives de l’ENS-PSL était en train de publier les résultats d’une vaste étude d’imagerie cérébrale, qui aboutissait à des résultats différents. Cela nous a conduits à écrire et publier un commentaire sur l’article de Lise Eliot, pour souligner de quelle manière nos résultats remettaient en cause leurs conclusions.

Notre étude avait un objectif plus large, consistant à documenter les variations neuroanatomiques dans l’ensemble de la population. Elle est basée sur la cohorte nommée UK Biobank, comprenant de nombreuses données médicales, biologiques, et sociales sur 500 000 adultes britanniques. Parmi eux, environ 40 000 ont passé une IRM cérébrale. De ce fait, notre étude n’a pas la fiabilité limitée de la plupart des études précédentes. C’est en fait la plus vaste étude sur les différences cérébrales entre les sexes jamais publiée.

Qu’avons-nous donc trouvé ?

Premièrement, s’il est vrai que le volume du cerveau est lié à la taille du corps, il n’est pas vrai que les différences de taille expliquent entièrement les différences de volume cérébral entre les sexes. Comme le montre la figure ci-dessous, même à taille égale, les hommes ont un cerveau plus gros en moyenne que celui des femmes.

Volume cérébral total en fonction de la taille (en échelle logarithmique), pour environ 20 000 hommes (points bleus) et 20 000 femmes (points mauves). Si les hommes et les femmes avaient le même volume cérébral à taille égale, les deux droites bleue et mauve seraient superposées. Ici leur décalage vertical est très significatif. Camille Williams, Fourni par l’auteur

Deuxièmement, lorsque l’on prend en compte les différences de volume cérébral total, il n’est pas vrai qu’on ne trouve presque aucune différence de volume de structures cérébrales entre hommes et femmes.

On en trouve de nombreuses, un peu partout dans le cerveau. Sur 620 régions cérébrales que nous avons analysées, environ les deux tiers (409/620) étaient significativement différents entre hommes et femmes, environ pour moitié relativement plus grosses chez les hommes, et pour moitié le contraire. La Figure ci-dessous montre la distribution de ces différences.

Distribution des différences entre les sexes à travers 620 régions et mesures cérébrales, à volume cérébral égal. L’axe des abscisses représente la taille des différences entre les sexes (en écarts-types), et l’axe des ordonnées montre le nombre de régions ayant une différence donnée. Les barres en bleu représentent les mesures qui sont relativement plus grandes chez les hommes, et celles en mauve les mesures qui sont relativement plus grandes chez les femmes. Camille Williams, Fourni par l’auteur

De toute évidence, les régions cérébrales ont des dimensions qui ne sont pas très différentes entre hommes et femmes. Mais de nombreuses régions montrent de petites différences statistiques. Clairement, on ne peut pas dire qu’il n’y en a pas ni qu’elles se réduisent aux différences de volume global du cerveau. Si les cerveaux des hommes et des femmes sont globalement similaires, au-delà de la différence de volume total, ils sont également proportionnés de manière légèrement différente.

Si ces résultats vont à l’encontre des affirmations de l’article d’Eliot, il est important de souligner aussi ce qu’ils ne montrent pas. Ils ne disent rien, ni sur les causes ni sur les conséquences de ces différences. Et le reste des connaissances scientifiques en neurosciences ne permet pas à l’heure actuelle de combler ces lacunes.

Les facteurs qui induisent ces différences cérébrales entre les sexes

S’agit-il de facteurs génétiques (chromosomes X et Y) ? De différences hormonales, précoces ou tardives ? De différences environnementales, notamment dans la manière dont les êtres humains sont élevés et traités différentiellement selon leur sexe ? Une combinaison des trois ? Certaines personnes s’empresseront d’affirmer que ces différences sont évidemment innées, d’autres qu’elles ne peuvent être qu’acquises.

Dans un cas comme dans l’autre, ces personnes s’avanceront bien au-delà de ce que la connaissance scientifique permet de dire. Il y a de bonnes raisons de penser qu’à la fois des différences génétiques, hormonales et environnementales peuvent induire de telles différences. Mais personne n’est à l’heure actuelle capable de préciser leurs contributions relatives et les mécanismes précis qui sont en jeu.

Enfin, quelles sont les conséquences de ces différences cérébrales ? Induisent-elles des différences dans le fonctionnement cognitif des hommes et des femmes ? Nous n’en savons rien. S’il existe des différences cognitives relativement robustes entre hommes et femmes, notre compréhension actuelle des bases cérébrales de ces différences cognitives est à peu près nulle. Bien que le volume du cerveau soit corrélé au quotient intellectuel, il ne s’ensuit pas que la différence substantielle de volume cérébral entre hommes et femmes entraîne une différence similaire des scores de QI, qui sont très proches entre les deux sexes. De manière plus générale, aucune différence cérébrale observée entre les sexes ne vient à l’appui de stéréotypes sexistes.

Dans l’état d’ignorance qui est le nôtre, il serait donc prudent d’éviter de trop spéculer sur les causes et les conséquences des différences cérébrales entre les sexes. Mais il serait aussi temps d’abandonner le discours tendant à nier systématiquement la possibilité même de l’existence de ces différences, car il est maintenant clair que ce discours est erroné.


Les jeux érotiques de Salammbô et de son python fétiche

  1. Christian-Georges SchwentzelProfesseur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

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Salammbô
Salammbô par Gaston Bussière (1910), Musée des Ursulines, Mâcon. WikipédiaCC BY

Le célèbre roman de Flaubert, Salammbô, publié en 1862, mêle histoire ancienne et fantasmes. L’auteur, qui avait d’abord penché pour un conte égyptien, qui se serait intitulé Anubis (du nom d’une ancienne divinité pharaonique), n’a pas choisi la facilité. De l’antique Carthage, où il situe son intrigue, ne subsistent ni pyramides, ni grand sphinx, ni momies… L’archéologie carthaginoise, au milieu du XIXe siècle, n’en était qu’à ses débuts. Salammbô n’en connut pas moins un énorme succès que retrace l’exposition « Fureur ! Passion ! Éléphants ! », à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert.

C’est une exposition itinérante, constituée autour de la figure de Salammbô, qui sera successivement présentée au Musée des Beaux-Arts de Rouen (à partir du 20 mai 2021), au Mucem à Marseille (fin 2021-début 2022), puis au Musée du Bardo à Tunis (du printemps à la fin de l’été 2022).

Trois étapes d’une chaîne qui suivra à peu près le périple que Flaubert lui-même accomplit en 1858, lorsqu’il se rendit en Afrique du Nord, en quête d’informations et de sensations, mais aussi de rêveries et de fantasmes, qui devaient nourrir son projet littéraire.

L’Orient précieux et cruel

Le roman déborde d’or, de pierres précieuses et de tissus splendides. L’accumulation de termes rares et la débauche descriptive y créent un exotisme mystérieux et envoûtant. Cet Ailleurs est aussi un lieu d’expression de la cruauté. Raffinement extrême et barbarie sanglante sont les deux pôles que Flaubert se plaît à réunir.

Il compose des scènes terribles, source de jubilation trouble. Des lions crucifiés, des hommes écrasés par des éléphants, des enfants sacrifiés dans le feu du grand dieu Baal. Un étalage sidérant et jouissif sous la façade de la reconstitution historique et de l’érudition.

Wikipedia
Salammbô par Glauco Cambon (1916).

L’exactitude archéologique n’importe que dans la mesure où elle assure la promotion de descriptions raffinées, parfois scabreuses ou sadiques, dont le but est d’abord de provoquer l’imaginaire du lecteur et de réveiller ses fantasmes. Il ne faut pas prendre Salammbô trop au sérieux. Souvent Flaubert s’amuse. Il peut donc, en janvier 1863, écraser de son mépris ironique les attaques de Wilhelm Frœhner, un savant archéologue du moment :

« Je n’ai, monsieur, nulle prétention à l’archéologie. J’ai donné mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m’étonne qu’un homme aussi illustre que vous, par des travaux si considérables, perde ses loisirs à une littérature si légère ! »

Des œuvres dérivées de Salammbô

La puissance évocatrice du roman a donné naissance à toute une série d’œuvres secondaires inspirées de quelques scènes particulièrement marquantes et jouissives.

Il y a, bien sûr, la perte de la virginité de Salammbô dans les bras du Libyen Mâtho que la jeune fille est allée trouver dans le camp des mercenaires (chapitre XI, « Sous la tente »). En 1895, une sculpture de Théodore Rivière montre l’amant de la jeune fille, « à genoux, par terre, devant elle », soupirant « de façon caressante » en étreignant le corps désiré.

Théodore Rivière, Salammbô chez Mathô. Je t’aime ! Je t’aime, 1895.

On pense à Cléopâtre s’offrant à César, selon la description que donne l’auteur antique Plutarque (Vie de César, 54) de la première nuit d’amour entre la reine d’Égypte et le chef romain.

Flaubert établit également un lien avec Judith, l’héroïne biblique, qui rejoint sous sa tente le général Holopherne, ennemi de son peuple, afin de le séduire avant de le décapiter. D’ailleurs, Salammbô, saisie « d’une envie sanguinaire » songe elle aussi, un instant, à tuer Mâtho endormi.

Érotisme torride et serpent sexuel

Gaston Bussière, Salammbô, 1910. Wikimedia

L’autre moment intense qui suscita une importante production artistique est la fameuse danse de Salammbô avec son python « fétiche » (chapitre X, « Le serpent »). Outre la référence biblique à Eve confrontée au reptile tentateur, Flaubert a pu en trouver l’idée dans l’œuvre de Plutarque (Vie d’Alexandre, 2) et de Justin (Histoires philippiques, XI, 11) qui évoquent l’union entre Olympias, mère d’Alexandre le Grand, et Zeus, le grand dieu, incarné sous la forme d’un serpent. « Un serpent d’une grosseur prodigieuse » (serpente ingentis magnitudinis), écrit Justin. L’historien latin Suétone (Vie d’Auguste, 94) rapporte quant à lui une légende racontant que la mère du futur empereur Auguste vit en songe un reptile venu faire l’amour avec elle.

Un tableau de Gaston Bussière (1910) illustre les préliminaires de la danse de Salammbô avec son python lorsque, « la queue collée contre le sol, il se leva tout droit ».

Autre œuvre dérivée du roman, une sculpture de Désiré Maurice Ferrary montre le serpent qui enlace déjà le corps de la jeune fille. Salammbô paraît s’abandonner au plaisir intense que lui procure la caresse du reptile.

L’artiste a probablement voulu traduire dans le marbre l’image mentale suggérée par cette phrase : « Salammbô haletait sous ce poids trop lourd, ses reins pliaient ».

Salammbô par Désiré Maurice Ferrary (1899).

La relation avec le reptile rapproche encore Salammbô de Cléopâtre dont le suicide, par la morsure d’un serpent, a souvent été représenté dans l’art, dès le Moyen Âge, comme un orgasme produit par un reptile phallique. Le contact entre les seins de la reine et le serpent produit un puissant effet érotique. Beauté du corps féminin nu et monstruosité de l’animal, plaisir et mort sont imbriqués.

Mais pour Salammbô, « mourir » sous le poids de son python est métaphorique. Le verbe suggère l’abandon à un plaisir intense qui fait perdre tout contrôle de soi en une pâmoison érotique. Contrairement au suicide de Cléopâtre, on remarque aussi que le reptile ne touche pas les tétons de la Carthaginoise, mais pénètre au creux de ses cuisses : « Elle se sentait mourir ; et du bout de sa queue, il lui battait la cuisse tout doucement ».

La mort de Cléopâtre par Giampetrino (vers 1530), Musée du Louvre, Paris. Wikimedia

Carthage futuriste

Au XXe siècle, le cinéma s’empare à son tour de la figure de Salammbô. Un film muet lui est consacré en 1925 par Pierre Marodon. En 1960, le péplum franco-italien Salammbô de Sergio Grieco s’achève sur un happy end en contradiction totale avec l’œuvre de Flaubert : condamné à mort, Mâtho est finalement sauvé par Hamilcar qui lui accorde la main de sa fille !

Plus étonnant encore, de 1981 à 1986, Philippe Druillet sort (aux éditions Glénat) les trois volumes de son adaptation graphique de Salammbô, d’abord publiée, à partir de 1978, dans le magazine Métal hurlant. Le monde carthaginois s’est métamorphosé en un étrange univers de science-fiction. Toujours un Ailleurs, mais cette fois non ressuscité du passé : la mythique Carthage est projetée dans le futur et sur une autre planète.

Mais, au fond, est-ce si différent ? Sous le masque de l’archéologie, la reconstitution flaubertienne était bien fantaisiste et excessive.

Dans un jeu vidéo tiré de la bande dessinée en 2003 (Salammbô, les périls de Carthage ; en anglais, Battle for Carthage), Salammbô sertie d’étonnants bijoux et revêtue d’extravagantes tenues futuristes demeure conforme à l’image de la femme exotique et sublime.

Salammbô sur la pochette du jeu Battle for Carthage, 2003. Mais où est donc passé son python ? Wikimedia

De Salammbô à Salma Hayek

Sans référence directe à Salammbô, des œuvres de la fin du XXe siècle ont ressuscité la figure érotique de la femme désirable associée à un serpent. Nastassja Kinski se fait photographier par Richard Avedon, en 1981, nue, un reptile enroulé autour de son corps.

L’œuvre, diffusée sous la forme de posters, connut un grand succès et fut souvent imitée.

En 1996, dans le film From Dusk till Dawn, réalisé par Robert Rodriguez (en français, Une Nuit en Enfer), Salma Hayek incarne une danseuse satanique qui tétanise Quentin Tarantino dans le rôle de Richie. De la même manière, l’apparition de la sublime Salammbô, dans les jardins d’Hamilcar, avait échauffé et subjugué l’esprit de Mathô. Quentin Tarantino, qui est aussi l’auteur du scénario, se serait-il inspiré de la Carthaginoise de Flaubert ?

Salma Hayek dans From Dusk till DawnAllociné

Christian-Georges Schwentzel a publié « Le Nombril d’Aphrodite, une histoire érotique de l’Antiquité », aux éditions Payot.