mieux se défendre

  1. Émilie BoutDoctorante, Inria
  2. Valeria LoscriAssociate research scientist, Inria
Inria

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En 2015, deux chercheurs ont trouvé une vulnérabilité qui permettait de prendre le contrôle à distance d’une Jeep Cherokee, y compris son système de direction et de freinage. Cette découverte avait entraîné un retrait du marché de 1,4 million de véhicules.

En 2020, NCC Group a réalisé une analyse de sécurité approfondie sur onze modèles de sonnette sans fil, produits par des géants du numérique tels que Ring (filiale d’Amazon), Vivint et Remo. Ils ont montré que diverses vulnérabilités permettaient de s’insérer dans le réseau de votre maison ou de vous espionner. Cette enquête a donné lieu à un dépôt de plainte contre Amazon pour « protections insuffisantes » contre le piratage.

Le marché des appareils connectés n’a cessé de croître ces dernières années. À l’hôpital par exemple, des thermomètres connectés surveillent la température des réfrigérateurs pour que les médicaments soient conservés dans des conditions convenables. Au quotidien, ampoules et balances connectées arrivent dans les logements, montres connectées à nos poignets, et aides aux manœuvres de stationnement dans nos véhicules.

Ces objets connectés constituent ensemble ce qu’on appelle l’« internet des objets » (soit « Internet of Things » ou « IoT », en anglais). Ils sont devenus une véritable aire de jeu pour les attaquants. Au moins 20 % des organisations ont subi une attaque en lien avec des dispositifs IoT entre 2015 et 2018 dans le monde. Par conséquent, sécuriser ces appareils, de plus en plus fréquents dans nos vies, est un enjeu primordial. Face à ces menaces, les entreprises et la recherche sont forcées d’adopter une stratégie basée sur l’attaque.

Quand l’attaque est la meilleure des défenses

Se mettre à la place d’un attaquant permet de mieux comprendre le fonctionnement des appareils IoT, en les détournant de leur fonctionnalité première. Ceci permet aussi d’anticiper les actions des attaquants et d’utiliser les mêmes outils et techniques, pour évaluer la sécurité des systèmes IoT et pour trouver de nouvelles vulnérabilités, des failles qui permettent de s’introduire dans le système.

Par exemple, une des failles les plus simples d’exploitation pour un cybercriminel est de trouver les identifiants de connexion par une attaque dite de « force brute » afin d’avoir accès a l’appareil. De plus, les utilisateurs ne modifient pas forcément les identifiants définis par défaut lors de la première utilisation. Il suffit alors pour un attaquant de retrouver les identifiants définis par le constructeur (la plupart du temps le même pour chaque type d’appareil) et de se connecter à un appareil afin d’avoir accès au réseau complet.

Cette faille a été utilisée lors de l’attaque Mirai Botnet en 2016. Les attaquants avaient identifié les objets IoT vulnérables qui utilisaient des identifiants et de mots de passe par défaut pour se connecter et installer un logiciel malveillant permettant d’effectuer des attaques à grande échelle. Plusieurs grandes entreprises responsables du trafic web, telles que OVH ou Dyn, en ont été victimes, ce qui a entraîné de nombreuses difficultés d’accès à Twitter ou Airbnb par exemple.

Cette faille a aussi permis a des attaquants de s’introduire dans le réseau d’un casino, afin d’avoir accès aux données des clients (identité, numéro de compte, etc.) par le biais d’un thermomètre déployé dans un aquarium.

Les failles liées aux spécificités des appareils connectés sont de plus en plus exploitées. Ces appareils fonctionnent sur batterie et sont pourvus de ressources mémoires limitées. Pour saturer le fonctionnement de ces éléments (batterie, mémoire), un attaquant peut envoyer de nombreuses requêtes à l’appareil et ainsi provoquer son arrêt – on parle alors d’attaque par « déni de service » (« DDoS »).


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L’un des objectifs est d’identifier les « zones à risques » les plus évidentes dans le réseau d’objet connecté, afin de créer des solutions le plus rapidement possible… avant qu’une personne malveillante ne la trouve. On peut considérer cela comme un jeu où deux équipes s’affrontent pendant un temps imparti pour atteindre le même but : trouver la faille – certains la répareront, d’autres l’exploiteront.

Cette méthode a permis de découvrir plusieurs dysfonctionnements avant qu’ils n’engendrent des conséquences importantes, comme pour l’exemple du modèle de Jeep Cherokee cité plus haut. Cette méthode a aussi permis de rappeler plus de 500 000 pacemaker de la vente, suite à une découverte d’une faille pouvant entraîner la mort des patients par un groupe de chercheurs anglais.

Anticiper un portfolio d’attaques en développement constant

En adoptant le point de vue de l’attaquant, on peut aussi créer de nouvelles attaques qui dérivent des attaques existantes. De nouvelles attaques sont imaginées en continu, et les systèmes de sécurité doivent donc être testés continûment et mis à jour.

De plus, un nouveau type d’attaque se développe – elles utilisent des algorithmes d’apprentissage automatique, qui peuvent contourner plus facilement les systèmes de sécurité mis en place. En effet, en utilisant des algorithmes de machines learning, il est maintenant possible de créer des données semblables à celles circulant sur un réseau IoT et de les injecter dans ce dernier afin de falsifier des informations et de contourner le système de détection.

Ces algorithmes d’intelligence artificielle sont de plus en plus accessibles et faciles à implémenter, grâce à des outils libres et gratuits – ce qui va contribuer à rendre ce type d’attaque de plus en plus fréquent d’après Europol.

Les défis de sécurité des systèmes IoT

Avec un marché qui ne cesse de croître, les réseaux IoT deviennent de plus en plus nombreux et complexes. Cette croissance se fait de manière hétérogène, ce qui complique les travaux et les recherches en sécurité : chaque constructeur possède son propre matériel et logiciel. De nombreux protocoles peuvent être utilisés pour interconnecter les objets entre eux. Tous ces éléments sont à prendre en compte lors de l’établissement d’une solution de sécurité ou d’un nouveau système de détection d’attaque. Il n’existe pas encore pour le moment une solution applicable sur tous les appareils IoT permettant de faire face à toutes les attaques existantes et à venir.

De plus, ces appareils embarquent avec elle de nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle. C’est par exemple le cas des enceintes Amazon Echo, qui intègrent des composants supportant l’apprentissage automatique permettant de répondre à des requêtes spécifiques (allumer une lumière, jouer une musique).

Dans quelles conditions les algorithmes sont-ils fiables ? Natilyn Hicks, UnspashCC BY

L’intelligence artificielle permet de résoudre de nombreux problèmes et de rendre les appareils IoT plus autonomes, mais elle ouvre aussi de nouveaux vecteurs d’attaques. Par exemple, les voitures autonomes sont capables de reconnaître, entre autres, les panneaux de signalisation routière. Cependant, une modification en apparence anodine pour l’homme peut mener à de terribles répercussions sur un algorithme de machine learning : le simple ajout d’un autocollant sur un panneau « STOP » peut par exemple mettre l’algorithme en échec. Celui-ci croit alors qu’il s’agit d’un panneau de limitation de vitesse, et ce avec une grande confiance en lui (97 %).

Il devient donc bien évidemment primordial d’inclure ces nouveaux champs de menace en compte dans l’élaboration des nouveaux moyens de sécurité.

Enfin, quand une solution de sécurité est trouvée, il peut être difficile de l’appliquer sur tous les appareils IoT déjà déployés. En effet, certains constructeurs, pour des raisons essentiellement financières et de temps, ne permettent pas de mettre à jour les dispositifs IoT, qui par rapport aux autres outils informatiques connectés sont par définition plus autonomes et moins développés.

Des risques, mais aussi des solutions

Apporter des solutions de sécurité pour l’ensemble des réseaux IoT existants est impossible de nos jours. Cependant, il est envisageable de les sécuriser en fonction de leur utilisation et de leur domaine. Par exemple, les solutions de sécurité apportées pour une utilisation de surveillance ne seront pas les mêmes que celles pour une exploitation dans un milieu hospitalier. En effet, de nombreuses données privées transitent au sein des hôpitaux, comme le numéro de sécurité sociale ou l’âge d’un patient, ce qui n’est pas le cas pour un système de surveillance. Dans ce dernier, les attaquants se focaliseront plus sur l’intégrité de l’appareil IoT (batterie, composants électroniques) qui pourrait empêcher son bon fonctionnement que sur les données qui sont véhiculées. Ainsi, repérer les failles en amont, en prenant la place d’un attaquant dans des milieux réels, permet de répondre à cette problématique.

Dans tous les cas, l’un des moyens de se protéger face à ces attaques est de faire attention à ce que nous connectons sur nos réseaux, et bien sûr de respecter les protections de base, par exemple en changeant régulièrement ses mots de passe.

Bien que de nombreuses solutions existent pour sécuriser les réseaux IoT, comme l’exigence d’identifiants de connexion d’un niveau de sécurité élevé pour les appareils ou le chiffrement des données qui y circulent, la sécurité de ces derniers reste faible. Il est essentiel d’adopter une stratégie fondée sur l’attaque afin de mieux comprendre les attaquants et les outils qu’ils utilisent. La sécurité reste encore un domaine en tension, et au vu du nombre d’attaques apparaissant chaque année, il est devenu urgent de former de nouvelles personnes sur ce sujet.

Nouvelle présidence au Louvre : une analyse stratégique

  1. Anne GombaultProfesseure de management stratégique, directrice des programmes du MSc Arts & Creative Industries Management à Paris et de la partie française de l’Institut Franco-Chinois de Management des Arts et du Design à Shanghai, Kedge Business School
  2. Bénédicte JaminDocteure en sciences de gestion, enseignante contractuelle et chercheure, Université d’Artois

Déclaration d’intérêts

Anne Gombault a mené différents conventions de recherche au musée du Louvre pour observer son identité organisationnelle, sa stratégie et sa gestion, depuis sa thèse de doctorat en 2000 jusqu’à la fin de la présidence d’Henri Loyrette en 2013. Par ailleurs, elle est actuellement membre du conseil d’administration du Musée national des Arts Asiatiques Guimet présidée par Sophie Makariou.

En 2019, Bénédicte Jamin a soutenu une thèse en sciences de gestion intitulée : L’ambivalence, un choix stratégique créateur de sens ? Le cas du Louvre-Lens.

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Au-delà du communiqué officiel et de ses éléments de langage repris de façon commune dans toute la presse, comment peut-on analyser la nomination de Laurence des Cars à la présidence du musée du Louvre à partir de septembre 2021 ?

Plus grand musée du monde, symbole de la révolution française, c’est un outil majeur de la diplomatie culturelle française. Nous proposons ici d’analyser une décision plus complexe qu’elle n’y parait, à l’aune de 25 ans de recherche sur la stratégie et l’organisation du Louvre pour éclairer la campagne de sélection. L’article s’appuie sur les enquêtes longitudinales qualitatives que nous avons menées sur les différentes périodes du Grand Louvre depuis sa création.

L’histoire organisationnelle du Grand Louvre

L’histoire organisationnelle du Grand Louvre présente quatre phases : la fondation sous la présidence de Michel Laclotte (1987-1995), la consolidation avec Pierre Rosenberg (1995-2001), le développement avec Henri Loyrette (2001-2013), la stabilisation, voire une forme de repli, avec Jean‑Luc Martinez (2013-2021) dont le deuxième mandat s’est achevé dans une crise interne et médiatique pointant les limites de sa gestion plus controversée que celle des trois présidents précédents.


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Dans ce contexte, malgré des félicitations officielles au président sortant qui mettent en avant un record de fréquentation de 10 millions de visiteurs en 2018 et une politique d’accès au musée, bilan qu’il défend lui-même fortement dans sa candidature à un troisième mandat, l’Élysée lui refuse, pour choisir Laurence des Cars, actuelle présidente du musée d’Orsay, très proche d’Henri Loyrette.

Poursuivre le « Très Grand Louvre » d’Henri Loyrette

La nomination de Laurence des Cars s’inscrit dans la droite filiation des valeurs de la présidence d’Henri Loyrette. Il existe de nombreuses similitudes entre les éléments de son programme – Louvre 2030 – et « l’agenda décisionnel » d’Henri Loyrette dans les années 2000-2010 : « accroître la vocation universelle du musée » constituait déjà un noyau central, avec trois principaux objets de décision : « la politique d’ouverture sur les collections », « le progrès de la connaissance » et « la transmission au plus grand nombre ».

Quant au vœu de la future présidente de créer un département des Arts de Byzance et des chrétiens d’Orient, Henri Loyrette l’avait déjà exprimé dès 2011. Un projet abandonné par Jean‑Luc Martinez à son arrivée en avril 2013 et dont Henri Loyrette parle encore avec regret en 2021.

Deux héritières en lice

Dans cette campagne pour diriger le Louvre, deux candidates étaient en lice à distance, qui pouvaient revendiquer son héritage, mais de manière très différente. Henri Loyrette a été engagé dans sa confiance donnée aux femmes qu’il a toujours encouragées à prendre des responsabilités comme le montrent ci-dessous les carrières de ces dirigeantes de musées nationaux.https://www.instagram.com/p/BbQLwA1jBHB/embed/captioned/?cr=1&v=13&wp=658&rd=https%3A%2F%2Ftheconversation.com&rp=%2Fnouvelle-presidence-au-louvre-une-analyse-strategique-

D’un côté, Sophie Makariou, conservatrice générale du patrimoine, issue du musée du Louvre, incarnant à la fois la diversité et la disruption, avec une compétence majeure sur l’Orient, le monde islamique et l’Asie, qui aurait pu permettre de redéployer l’ambition internationale affaiblie du musée. Née d’un père chypriote et d’une mère française, Sophie Makariou a voué le début de sa carrière à ce que son histoire familiale lui donnait pour ennemi : l’Islam, pour comprendre et « réparer ».

Entrée au Louvre à 26 ans, plus jeune conservatrice du musée, elle se consacre à partir de 2001, à la demande d’Henri Loyrette, à la création du département des Arts de l’Islam, inauguré en 2012. En 2013, elle prend la présidence du musée national des arts asiatiques-Guimet, où elle accomplit un travail remarquable de relance du musée. Donnée un temps favorite au motif d’un profil brillant pour le musée, l’administration française lui préfère un profil plus classique cependant ouvert à l’innovation.

Laurence des Cars, également conservatrice générale du patrimoine, issue du musée d’Orsay. Venant d’une très ancienne famille aristocratique, elle partage avec Henri Loyrette la même passion pour la peinture du XIXe siècle. En 1994, alors qu’il préside Orsay, il propose à la jeune conservatrice son premier poste. En 2007, elle prend la direction scientifique de l’Agence France Museum pour conduire, sous l’égide de son mentor devenu entre-temps président du Louvre, l’ambitieux projet du Louvre Abu Dhabi qu’elle n’a pu mener à bien en raison de relations tendues avec les Émiriens.

En 2014, elle est nommée directrice du musée de l’Orangerie, avant de devenir à son tour présidente du musée d’Orsay pendant 3 ans. Elle y mène notamment le chantier « Orsay grand ouvert », pour le rendre plus accessible aux jeunes générations.https://www.youtube.com/embed/3o9X9WEG23E?wmode=transparent&start=0

Un Louvre contemporain et ouvert à la jeunesse ?

Le projet de la nouvelle présidente du Louvre est louable, mais il n’est pas tout à fait neuf. Il semble tout autant lié au projet politique du président Macron, à la sortie de la crise du Covid-19 afin de reconquérir la jeunesse (dans la ligne du pass Culture) en vue de l’élection de 2022, qu’en rapport avec les réels enjeux du musée.

Il a toujours été dans l’identité même du Grand Louvre que d’être inscrit dans son temps présent : au début des années 1980, François Mitterrand refonde le musée pour en faire avec Jack Lang et Michel Laclotte le Grand Louvre, à la pointe de la modernité des plus grands musées du monde et accessible aux foules qu’on connaît. Henri Loyrette mène avec Marie-Laure Bernadac une ambitieuse politique d’art contemporain avec des commandes d’œuvres auprès de grands artistes, comme cela a toujours été la tradition du Louvre et invite, pour des « Cartes blanches » pluridisciplinaires, différents créateurs comme Toni Morrisson et son exposition « Corps Etrangers »Patrice Chéreau, Umberto Eco, Enki Bilal.

c. A.Gombault, Un étudiant dans la Galerie du Temps au Louvre-Lens en 2019.

Les jeunes sont inclus dans le Grand Louvre dès le début, sous les présidences de Michel Laclotte puis Pierre Rosenberg. A la tête du premier service des publics, Jean Galard et Claude Fourteau instaurent une importante politique de médiation et d’édition pour les enfants ainsi qu’une action phare, « Les dimanches gratuits », remplacés après 2014 par des mesure plus ciblées. Henri Loyrette crée les nocturnes gratuites reprises par Jean‑Luc Martinez.

Il réalise surtout le Louvre-Lens dans un ancien bassin minier qui compte une des populations les plus jeunes de France et dont l’ambition est d’attirer en priorité un public local éloigné des pratiques culturelles. Si l’architecture du bâtiment de Sanaa et la muséographie de la galerie du Temps très pédagogique, sont particulièrement actuelles, la diversification des publics a cependant été discutée depuis l’ouverture.


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Enfin Jean‑Luc Martinez avait pour objectif de rendre le Louvre moins élitiste et peut se targuer, entre autres, d’avoir créé la Petite Galerie, attiré les jeunes en accueillant Beyoncé et Jay-Z pour le tournage d’un clip (près de 250 millions de vues sur YouTube), ou encore avec la série Lupin de Netflix.

Reste à rapprocher les expositions des enjeux de société, peut-être, comme le font très bien depuis longtemps les Anglais, les Américains ou les Québécois, mais dans cet autre modèle de l’inclusion sociale qui n’est pas celui de l’universalisme français. Guy Cogeval avait initié cette pratique à Orsay, poursuivie par Laurence des Cars avec cette exposition remarquée sur « Le modèle noir » en 2019. De ce point de vue, la candidature de Christophe Léribault, qui enchaîne au Petit Palais des expositions jugées audacieuses et transdisciplinaires, avait aussi du sens.

D’une façon générale, l’innovation sociale (le terme n’est pas mentionné dans le communiqué de presse, ni le nom du Louvre-Lens), sera à affirmer de façon plus poussée et plus concrète dans la politique des publics.

D’autres enjeux majeurs d’innovation

En vertu de sa proximité avec Henri Loyrette, cette nomination de Laurence des Cars peut ainsi être interprétée comme la reconnaissance du leadership, du bilan et de la stratégie expansionniste de l’ancien président : Arts de l’IslamLouvre-LensLouvre Abu Dhabi, politique internationale active (expositions et fouilles), création de la marque et essor du mécénat avec le premier fonds de dotation français.

En duo avec un administrateur général Didier Selles particulièrement efficace, il a très fortement transformé le musée, après les années 2000, dans la continuité de la vision de Michel Laclotte et de l’administratrice générale Brigitte Joseph-Jeanneney, d’un Louvre conçu et réalisé comme un laboratoire expérimental, ce qui a permis d’en faire « une bureaucratie performante » avec un rôle d’entraînement pour l’innovation des musées en France.

C’est bien cela qu’il s’agit de retrouver aujourd’hui, en réinvestissant fortement la stratégie et l’organisation du musée : entre autres la gouvernance, la place à redonner aux départements, la confiance aux équipes avec une gestion concertée des projets, l’international à reconquérir, le national à mieux valoriser, la marque à diriger, la stratégie numérique à ouvrir.


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Souhaitons à Laurence des Cars de réussir à poursuivre ce projet d’Henri Loyrette d’un Louvre pleinement contemporain.


Anne Gombault a contribué à l’ouvrage en 3 tomes « Histoire du Louvre » que le musée a publié en 2016.

Quand étudier les séismes de Mars permet des prouesses techniques inédites

  1. Charles YanaChef de Projet Opérations SEIS pour la mission InSight, Centre national d’études spatiales (CNES)
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Insight avec le sismomètre SEIS en bas à gauche. NASACC BY-SA

La NASA vient d’annoncer une grande première pour une mission spatiale de planétologie, en l’occurrence avec la mission InSight qui s’est posée sur Mars en 2018 : le nettoyage d’un panneau solaire par une action autre que le vent ou via les conditions naturelles à la surface de la planète.

Les ingénieurs du Jet Propulsion Laboratory (JPL, un laboratoire de la NASA) sont parvenus à dépoussiérer les panneaux solaires… en projetant du sable dessus ! Cette activité contre-intuitive est rendue possible par l’effet de saltation : de gros grains de sable, poussés par le vent, viennent arracher les plus petits grains de poussière collés au panneau solaire, permettant d’augmenter la production d’énergie de ce dernier.

Cette action était devenue une nécessité du fait de l’ensablement important des panneaux solaires de l’atterrisseur, diminuant considérablement l’énergie disponible pour la mission et ses instruments scientifiques. Elle découle directement de travaux d’enfouissement du câble d’un des instruments de la mission, que je vais vous présenter.


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Prolongée fin 2020 par la NASA pour deux années supplémentaires, la mission InSight se focalise désormais sur les opérations du sismomètre français SEIS, à l’écoute des tremblements et vibrations de la planète Mars depuis l’atterrissage dans la plaine d’Elysium Planitia le 26 novembre 2018.

InSight, qui fait partie du 12e programme Discovery de la NASA, a pour objectif de déterminer les grands mécanismes de la formation et de l’évolution des planètes telluriques en mesurant et caractérisant finement la structure interne de Mars. Tout cela grâce au sismomètre SEIS (développé par le Centre national d’études spatiales et l’Institut de physique du globe de Paris, avec le support de nombreux partenaires français, européens et américains), ainsi qu’avec la sonde de température HP3, développée par le Centre allemand pour l’aéronautique et l’astronautique, dont l’objectif était de s’enfoncer dans le sol martien jusqu’à 5 mètres de profondeur afin de mesurer les flux de chaleur sous la surface. Les deux instruments SEIS et HP3 avaient été déployés sur le sol de Mars peu après l’atterrissage, grâce au bras robotisé de l’atterrisseur InSight.https://www.youtube.com/embed/NAorZFLVH8M?wmode=transparent&start=0SEIS pour écouter battre le cœur de Mars (CNES).

Si SEIS a pu rapidement enregistrer les premiers séismes martiens, la pénétration de la sonde HP3 dans le sol s’est avérée plus difficile et cette dernière n’a jamais pu, après presque deux ans de tentatives, s’enfoncer complètement dans le sol.

Les tentatives de forage infructueuses de la sonde de température allemande HP3 ont été abandonnées début 2020 afin de libérer le bras robotique de l’atterrisseur et permettre d’entamer l’enfouissement du câble de SEIS sous du régolithe martien (la poussière fine à la surface de la planète) grâce à la pelle installée au bout du bras. En effet, s’il est installé sur le sol de Mars, le sismomètre SEIS reste relié à l’atterrisseur par un câble appelé tether, en charge de transmettre les commandes à SEIS et de transférer ses données scientifiques.

L’installation de SEIS et de son câble a été particulièrement minutieuse afin d’éviter toute contrainte mécanique du câble sur la structure du sismomètre. Les forts gradients de température à la surface de Mars génèrent en effet des effets mécaniques de rétractation et de dilatation de ce câble. À la tombée de la nuit, vers 18h sur Mars, les températures chutent de près de 80 °C en 1 heure. Cela a pour effet de générer des craquements thermoélastiques du câble qui génèrent du bruit sismique sur les données de SEIS, des glitchs que l’équipe cherche toujours à mieux comprendre et caractériser.

Afin de réduire la fréquence et l’amplitude de ces craquements, les équipes de l’IPGP ont eu l’idée d’enfouir le câble sous une couche de sable afin de l’isoler thermiquement. In fine, l’objectif est d’améliorer les performances de SEIS, déjà excellentes, et la qualité des données scientifiques produites. L’opportunité s’est présentée avec l’extension de mission par la NASA sur les années 2021 et 2022, car la durée nominale de la mission n’était que de deux ans, jusqu’à fin 2020.

Un enfouissement extrêmement minutieux

Cette activité est minutieusement préparée depuis le début de l’année par les équipes du CNES et du JPL. Les ingénieurs opèrent le bras d’InSight à partir des consignes de l’équipe opérationnelle du CNES, qui appuie son plan d’action sur les essais effectués au CNES sur le modèle de qualification du sismomètre.

Lancées le 14 mars et le 28 mars derniers, les deux premières pelletées ont déposé le régolithe directement sur le bouclier qui recouvre SEIS, permettant ainsi d’être au plus près de l’instrument en laissant glisser le sable jusqu’au tether (le câble qui relie l’instrument à l’atterrisseur), permettant de recouvrir les quelques centimètres les plus proches de SEIS, que l’on pense être les plus critiques vis-à-vis du bruit sismique. L’opération s’est parfaitement déroulée et a permis de recouvrir l’extrémité du câble la plus proche de SEIS de quelques millimètres de sable, mais les spectaculaires images revenues de Mars ont soulevé quelques questions.

Coupe du sismomètre SEIS, le câble à enfouir est à droite de l’image. NASA/JPL-Caltech/CNES/IPGPCC BY

En premier lieu, le dépôt est tombé un peu plus à gauche que prévu du tether, qui a tout de même été recouvert en grande partie. Cela est dû à la forme en dôme du bouclier thermique, ainsi qu’à l’imprécision mécanique de placement du bras. Le résultat s’est avéré un peu différent des tests sur Terre, pourtant réalisés avec un modèle identique du bouclier de SEIS.

S’est également posée la question de l’effet du vent sur le dépôt et de son influence sur la dispersion du régolithe qui est lâché d’assez haut (environ 40cm) par sécurité. L’énergie de l’atterrisseur étant limitée, le capteur de vent de la station météo (également opérée au CNES) n’avait pas été allumé. La dispersion des particules fines est cependant clairement apparue sur la trace laissée par le régolithe sur le bouclier, dont la surface s’est retrouvée spectaculairement nettoyée de sa poussière accumulée depuis deux ans.

Enfin la quantité de sable déposée sur le câble dépend forcément de la quantité de sable qui a pu être préalablement transféré dans la pelle. Les photos prises avant et après l’opération sont le seul moyen de s’assurer par exemple que la pelle s’est bien vidée, ou d’estimer le volume de remplissage, forcément difficile à déterminer à partir d’une image vue du dessus. Chaque opération de dépôt permet aux équipes de progresser dans la compréhension des mécanismes sous-jacents, et de gagner en efficacité à chaque nouvel essai.

Fortes de cette première expérience, les équipes opérationnelles ont pu continuer l’activité sans perdre de temps. Mars approche en effet de son aphélie (point de l’orbite d’une planète où elle se trouve à la plus grande distance du soleil), ce qui marquera pour InSight les températures les plus froides de l’année. De plus, les panneaux solaires commencent à être fortement recouverts de poussière, ce qui limite l’énergie disponible pour les opérations.

Un plan sur 6 à 8 dépôts a ainsi été mis en place d’ici à cet été avant que l’énergie ne vienne à manquer. L’activité est complexe et nécessite de prendre en compte de nombreux paramètres :

  • La température à la surface de Mars en premier lieu, car le bras ne peut pas être opéré à des températures trop froides.
  • L’incertitude dans le placement du bras et la hauteur du dépôt ensuite, bien qu’ils s’affinent au fur et à mesure des opérations.
  • Le vent est également primordial, car si des rafales ne sont jamais à exclure, le vent résiduel change la physionomie du dépôt au sol. Il est ainsi pris en compte pour estimer le point de dépôt (au cm près) et finalement mesuré en temps réel pendant l’exécution de l’activité avec le capteur de vent.
  • Enfin, les ombres portées sont importantes pour estimer la hauteur de la pile de régolithe, et les activités ont ainsi lieu tard dans la journée, au moment où le soleil est rasant dans Elysium Planitia.

Une idée pour dépoussiérer les panneaux solaires

Les deux premiers dépôts ont été effectués directement sur le bouclier thermique, avant de glisser jusqu’au sol. Cela a eu l’effet de nettoyer la poussière qui s’était accumulée sur le panneau. Ce qui a pu indirectement donner aux ingénieurs du JPL l’idée à l’équipe d’effectuer une activité similaire pour dépoussiérer un des panneaux solaires par effet de saltation (l’autre panneau n’étant pas atteignable par le bras robotique) : en effectuant un dépôt depuis assez haut sur le pont de l’atterrisseur sur un endroit proche du panneau solaire et à une heure de la journée avec suffisamment de vent dans la bonne direction, les gros grains poussés vers le panneau par le vent viennent arracher les poussières collées au panneau en rebondissant à la surface par saltation.

Les dépôts sont précédés d’une phase de « scraping » (raclage) pendant laquelle la pelle vient racler le sol afin de rassembler suffisamment de régolithe au sol. La pelle vient ensuite se remplir dans ce tas avant le dépôt.

Les troisième et quatrième dépôts visaient la pinning mass, le petit appendice rajouté sur le tether pour ajuster ce dernier lors de la phase de déploiement. Si le premier dépôt s’est avéré un peu à côté (le vent n’avait finalement pas soufflé aussi fort qu’attendu), le 4e dépôt a été une belle réussite, venant en grande partie recouvrir le câble.

Les effets de cette activité sont déjà visibles dans la qualité des données scientifiques, avec une légère réduction des glitchs, ces craquements thermoélastiques qui viennent perturber les signaux sismiques. L’effet plus complet est attendu à partir de 8 dépôts sur Mars, objectif qui pourra être atteint avant l’été si l’énergie disponible le permet, ou à partir de la rentrée une fois les températures remontées sur Mars.

Les dépôts 5 et 6 ont été effectués les 10 et 17 mai respectivement, toujours sur la pinning mass qui est maintenant bien recouverte. L’étape suivante pour SEIS est de recouvrir la partie du câble plus éloignée de SEIS, mais celle-ci est plus sensible car un « pont » s’est créé en dessous lors du déploiement de l’instrument il y a deux ans. En effet, lors de la phase de déploiement de SEIS juste après l’atterrissage, le câble a été ajusté sur le sol grâce à la pelle (la même qui sert à décharger le régolithe sur le câble) qui est venue tirer ce dernier vers l’atterrisseur. Cela a eu pour effet de venir « bomber » un peu le câble et le décoller légèrement du sol à peu près en son milieu.

Le câble ne reposant pas directement sur le sol, il faut éviter que le régolithe déposé dessus ne vienne créer une contrainte mécanique et modifier l’installation du câble. Des tests sont en cours au CNES pour déterminer la meilleure approche pour cette activité à risque.

L’activité d’enfouissement du câble de SEIS est menée conjointement par le CNES et par le JPL (qui opère notamment le bras robotisé), avec le support scientifique de l’Institut de Physique du Globe de Paris, du Laboratoire de Planétologie et Géodynamique de Nantes, et du Laboratoire Navier.

À ce jour, la mission InSight compte 600 séismes détectés par l’instrument SEIS, dont une petite dizaine peut être qualifiée de majeur (de magnitude 3,1 à 3,6). Ils proviennent tous de la zone sismique de Cerberus Fossae, située à 1 600km à l’Est d’InSight.

Philosophie: trois clés pour apprendre à surmonter un échec

  1. Charles HadjiProfesseur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes (UGA)
Université Grenoble Alpes

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Si l’obstacle, comme l’échec, force à un temps d’arrêt, il ne stoppe pas définitivement une trajectoire. Shutterstock

Avec les premiers verdicts du site d’orientation post-bac Parcoursup, voilà que commence la période des résultats de concours et d’examens. Beaucoup de jeunes verront leurs souhaits se réaliser. Mais beaucoup d’autres seront déçus. L’impossibilité d’intégrer l’école pour laquelle ils se préparaient, ou la filière qui leur semblait idéale pour réaliser leurs projets personnels représente un échec, parfois difficile à supporter.

Est-il alors possible d’apprendre à ses enfants à surmonter ce type de déception ? Trois grands philosophes peuvent nous éclairer, en nous donnant des éléments pour une économie rationnelle du désir.

Avec Descartes, cerner les limites de ses désirs

Dans le dictionnaire, l’échec est tout simplement défini comme l’opposé de la réussite. Mais, au-delà de cette évidence, que signifie réussir, sinon précisément obtenir le résultat que l’on espérait ? Il n’y aurait donc de réussite que par référence à une attente. Si bien que l’échec n’existe pas dans l’absolu. Comme la réussite, il est toujours relatif à un but particulier, préalablement valorisé.

On peut donc déjà s’interroger sur la pertinence de cette valorisation, en fonction des ressources (de tous ordres) dont on dispose, et de la probabilité objective d’atteindre le but. Il ne s’agit nullement de s’interdire tout rêve, ou toute ambition. Mais tous nos désirs peuvent-ils être satisfaits ?

Car l’échec est d’une certaine façon l’horizon de l’action humaine, dans la mesure où la réussite met en jeu beaucoup de choses qui ne dépendent pas de nous. Il faut savoir faire son deuil de l’omnipotence, et se délivrer de l’illusion que tout est possible. Telle est la sagesse, d’inspiration stoïcienne, que Descartes préconise dans la « troisième maxime » de sa « morale par provision », dans le Discours de la méthode :

« Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde… en sorte qu’après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. »

Pour celui qui a fait de son mieux, l’échec n’est jamais qu’un événement, certes malheureux, en tant que contraire à ses espoirs, mais dont il n’y a pas lieu d’être soi-même malheureux. L’essentiel est d’avoir fait tout son possible. Cela suffit pour connaître ce que Spinoza nommera le « contentement de l’âme », synonyme de « béatitude ».

Avec Pascal, hiérarchiser ses rêves

Certains échecs ne sont-ils pas plus graves que d’autres ? On pourra apprécier la gravité à l’aune de la valeur accordée au but. Mais cette valeur peut être jugée soit à la lumière de simples préférences subjectives (je serais si heureux de devenir membre du prestigieux « Grand Corps » des Inspecteurs des finances !) ; soit dans le cadre d’une échelle hiérarchisée, définissant des « ordres » de réussite, plus ou moins importants selon un principe clair et défendable.

On pourra apprécier la gravité de l’échec à l’aune de la valeur accordée au but. Shutterstock

La gravité de l’échec, comme l’importance de la réussite, sera alors fonction de la valeur propre de « l’espace de réussite » où ils surviennent. C’est ce que Pascal, dans ses Pensées, nous invite à comprendre avec sa distinction des « trois ordres » : « L’ordre des corps, l’ordre des esprits, l’ordre de la charité. ». Chaque « ordre » a sa grandeur propre :

« La grandeur des gens d’esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair.

La grandeur de la sagesse… est invisible aux charnels, et aux gens d’esprit. Ce sont trois ordres différents de genre. » (Pensées)

Les « grands de chair » voient par les yeux du corps ; les « grands génies », par les yeux de l’esprit ; les sages et les saints, par les « yeux du cœur ». Qu’est-ce qu’un échec à un concours de grande école, aux yeux de l’esprit ? Et, bien plus encore, aux « yeux du cœur » ?

« Grandeurs charnelles », grandeurs « spirituelles », « sagesse » : il faut savoir ce que l’on « admire », dans quel “ordre” on souhaite se situer, et donc apprendre à voir les choses avec les bons yeux.

Avec Spinoza, apprendre à se réinventer

Mais un échec, même dans l’ordre de la charité, n’en reste-t-il pas moins un échec ? L’échec, en quelque sorte, ralentit le cours du désir. N’est-il pas, pour cela, mauvais en soi ? Nous sommes invités à mieux définir le désir. Avec son Ethique, Spinoza va nous aider à progresser dans sa connaissance.

Pour lui, « le désir est la tendance accompagnée de la conscience de cette même tendance ». La « tendance (appetitus) » n’est « rien d’autre que l’essence même de l’homme ». Si bien que « Le désir est l’essence même de l’homme… c’est-à-dire l’effort par lequel l’homme persévère dans son être ».

Si l’on se réfère à Spinoza, l’essentiel est de vivre, et d’aller de l’avant, avec le souci de se perfectionner.. Shutterstock

L’essentiel est donc de préserver le « conatus », ou effort de l’être pour persévérer dans son être. Le désir est toujours, en soi, positif, à tel point que « le bonheur consiste pour l’homme à pouvoir conserver son être ». Que nous recommande alors la raison ?

« La raison demande que chacun s’aime soi-même, qu’il cherche ce qui est réellement utile pour lui, qu’il désire tout ce qui conduit réellement l’homme à une perfection plus grande, et, d’une manière générale, que chacun, selon son pouvoir, s’efforce de conserver son être. »

Mais alors, aucun échec ne doit pouvoir éteindre le désir. L’échec n’est qu’un coup de frein passager. S’il marque un temps d’arrêt sur une ligne particulière de développement, il ne signifie nullement un arrêt du développement lui-même. Celui-ci se poursuivra en contournant l’obstacle, comme le cours d’eau contourne et dépasse le rocher qui ne le retarde qu’un court instant.

L’essentiel est de vivre, et d’aller de l’avant, avec le souci de se perfectionner (dans un « ordre » digne d’être valorisé). Il faut apprendre à son enfant à conserver l’envie d’avoir envie, pour tenter de se dépasser toujours, et connaître ainsi un bonheur durable…

Inégalités scolaires : les élèves des territoires ruraux manquent-ils vraiment d’ambition ?

  1. Amaël AndréMaître de conférences HDR, Université de Rouen Normandie
  2. Catherine Delarue-BretonProfesseure des universités, Université de Rouen Normandie
Université de Rouen Normandie

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Les jeunes ruraux sont souvent très attachés à leurs territoires et cherchent à préserver ces liens de proximité. PexelsCC BY

Les inégalités territoriales en matière de parcours scolaire font actuellement l’objet de nombreux débatsDes rapports récents mettent notamment en évidence les inégalités entre territoires ruraux et urbains. Les élèves des territoires ruraux, s’ils réussissent aussi bien que ceux des villes à l’école et au collège, s’engagent dans des filières plus courtes (filière professionnelle, apprentissage…), accèdent moins à l’enseignement supérieur et s’engagent moins dans des filières sélectives comme les classes préparatoires aux grandes écoles.


À lire aussi : Choix scolaires : une « orientation heureuse » est-elle possible ?


Pour expliquer ces différences, le manque de mobilité, l’éloignement des opportunités d’emploi plus concentrées dans les grandes agglomérations ou encore le manque de diversité des métiers représentés sont identifiés comme des obstacles. Par ailleurs, les aspirations de ces jeunes seraient limitées à cause du phénomène d’autocensure. Selon ce postulat, ces élèves manqueraient d’ambition car ils auraient peu confiance en eux, « verraient petit », auraient un esprit d’initiative limité et seraient moins compétitifs.

Nous proposons de dépasser ces conceptions péjoratives et déficitaires de la ruralité, impliquant des personnes et non des contextes, pour analyser plus finement les processus psychosociaux en jeu dans le parcours scolaire de ces élèves.

Sentiment d’appartenance

Si le rural se caractérise par une faible densité de population, les géographes montrent qu’il n’y a pas une mais des ruralités qui recouvrent des problématiques éducatives et scolaires différentes. Par exemple, la ruralité périurbaine est très différente du rural isolé, comme le milieu montagnard.https://www.youtube.com/embed/0jAs2aSj_bQ?wmode=transparent&start=0La place de la jeunesse dans le monde rural, explications du géographe Jean Ollivro (CESE, 2016).

L’étude que nous avons menée se centre sur le rural à tradition industrielle, qui concerne des petites villes comprenant une forte proportion d’ouvriers et d’employés et qui sont également marquées par des fragilités économiques et sociales liées à la désindustrialisation.

Cette enquête menée auprès de 1 400 élèves de cours moyen, sixième et troisième, des membres de la communauté éducative et des familles, vise à mieux comprendre les freins et les leviers à l’ambition scolaire de ces élèves. Nous en livrons ci-dessous les premiers résultats.

Les élèves de notre étude ont un sentiment d’appartenance élevé à leur territoire et se sentent davantage liés à leur école ou à leur collège que leurs camarades vivant en milieu urbain et issus de milieux socioprofessionnels similaires. Par ailleurs, ils rapportent majoritairement des relations sociales positives avec les pairs et avec les adultes dont ils se sentent proches, et se considèrent comme soutenus par leurs enseignants.

Globalement, les familles soulignent leur confiance dans l’école pour favoriser les apprentissages et le bien-être de leurs enfants. Et les membres de la communauté éducative disent engager de nombreux efforts pour préserver ou développer ce climat bienveillant dans lequel les relations positives avec les élèves occupent une place importante.

Cela se traduit par une écoute et par la proposition de nombreuses activités périscolaires (voyages, clubs..) permettant de développer la convivialité et le sentiment d’appartenance des élèves à la structure scolaire.

Des ambitions différentes

Contrairement aux idées parfois véhiculées, les élèves de ces territoires ruraux se sentent aussi compétents scolairement que leurs pairs des villes. Les résultats des questionnaires montrent que nombre d’entre eux estiment qu’ils réussissent plutôt bien à l’école et qu’ils sont en mesure de répondre aux attendus scolaires.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3R3ZWV0X2VtYmVkX2NsaWNrYWJpbGl0eV8xMjEwMiI6eyJidWNrZXQiOiJjb250cm9sIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1388451137318232065&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Finegalites-scolaires-les-eleves-des-territoires-ruraux-manquent-ils-vraiment-dambition-161112&sessionId=a17ed029030e0e1a58a2f845675bee448f9fa762&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=82e1070%3A1619632193066&width=550px

Les élèves rapportent également un soutien, de la part de leur famille, plus important qu’en ville en ce qui concerne les devoirs. Cela se traduit par un niveau d’investissement scolaire perçu comme plus élevé pour les écoliers et les élèves de sixième de ces territoires même si la différence s’estompe en fin de collège.

La différence avec les zones urbaines réside dans une plus grande homogénéité de ce public, pour lequel les positionnements extrêmes (sentiment très positif ou très négatif de ses compétences) se font plus rares.

Malgré des fragilités sociales parfois importantes et susceptibles d’affecter la réussite et la motivation scolaire, les enseignants de ces territoires sont très engagés dans la lutte contre l’échec scolaire. Ils soulignent l’importance de proposer un enseignement adapté à chacun, avec des situations de niveaux différents, un accompagnement régulier et un soutien individuel des élèves afin de donner confiance et soutenir les élèves les plus en difficulté.

Dans le même sens, de nombreux enseignants rapportent limiter les comparaisons entre les élèves afin de préserver les plus fragiles et de centrer les élèves sur leurs propres progrès.

Au-delà de l’autocensure régulièrement évoquée pour désigner le manque d’ambition des élèves des territoires ruraux, on pourrait, pour bon nombre d’entre eux, interpréter ces différences comme traduisant des ambitions autres, éloignées de la performance et de la compétition scolaire. Celles-ci résideraient avant tout dans le désir construit par les élèves avec les différents membres de la communauté éducative de préserver un mode de vie familier, qui s’inscrive dans un climat serein, propice à la préservation des liens de proximité.

Il s’agit donc d’abord pour ces élèves de s’insérer dans le tissu social local. Ces attentes sont parfois difficilement compatibles avec l’ambition de poursuivre des études longues et sélectives impliquant mobilité, compétition et possible perte de repères.https://www.youtube.com/embed/gbKkuO1qeXk?wmode=transparent&start=0Interview du sociologue Benoît Coquard sur la ruralité (LCP, 2020).

Le défi à venir consiste à préserver et à renforcer ces atouts de l’enseignement en territoire rural, mais également à accompagner les équipes éducatives dans la construction de parcours sécurisés diversifiés, permettant une plus grande ouverture des possibles pour ces élèves.

Se délocaliser ou valoriser son territoire ?

Ces constats invitent à poser la question de l’ambition un peu différemment ; dans la société de la complexité qui est la nôtre, penser l’ambition des élèves, ou plus largement des individus, ne nous semble plus pouvoir relever d’une vision uniforme ou normative, et gagne à se penser dans sa pluralité, ce qui suppose d’accepter qu’elle fasse l’objet de réalisations diverses.

Au-delà de son acception géographique ou sociale, où l’ambition, sur son versant positif toujours, se conçoit comme un désir individuel d’aller au loin et plus haut, il nous semble nécessaire de la repenser comme un désir multiforme de se dépasser soi-même, de s’augmenter et d’augmenter aussi ce qui nous entoure. On peut avoir de l’ambition pour soi – et chercher à se délocaliser – ou pour son territoire – et chercher à le valoriser – par exemple.

La reconfiguration de la notion d’ambition entraîne ainsi à sa suite un retour sur celle de mobilité : être mobile, ce peut être savoir se déraciner pour aller chercher ailleurs des formes d’altérité qui peuvent nous augmenter, mais aussi savoir aller chercher ailleurs, au-delà de soi, ce qui permet de revisiter son monde pour s’y enraciner mieux.

Cette conception protéiforme, dynamique et évolutive que nous proposons de l’ambition scolaire nous permet de mieux penser la question des freins et des leviers à un enseignement exigeant et plus équitable ; mais elle suppose de tenir ensemble les différentes échelles, celle de l’élève dans la classe, mais aussi celle de l’environnement scolaire, et plus largement du territoire et des possibilités qu’il offre, ou pourrait offrir.

Cette approche multiscalaire est précisément celle du programme de recherche d’investissement et d’avenir « 100 % Inclusion : un défi, un territoire » (PIA3 100 % IDT), qui vise à relever le défi de l’inclusion de tous les élèves, à travers le décloisonnement des territoires éducatifs des régions Hauts-de-France et Normandie.

Banksy et le monde de l’art : au milieu et nulle part

  1. Amélie BoutinotAssociate Professor in Management Science. PhD, HDR. Ecole de Management Strasbourg, Université de Strasbourg
  2. Raffi DuymedjianProfesseur associé,, Grenoble École de Management (GEM)
  3. Sylvain ColomberoAssistant Professor, Grenoble École de Management (GEM)
Grenoble École de Management (GEM)
Université de Strasbourg
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La petite fille au ballon, de Banksy. Londres, 2002. Wikipédia/Dominic RobinsonCC BY-SA

A Nottingham, des propriétaires viennent, avec l’aide d’une galerie privée, de vendre un Banksy qui égayait l’un de leurs murs – la célèbre petite fille au hula-hoop. L’artiste, pourtant, a été le grand oublié de cette transaction. Nous allons essayer de comprendre pourquoi !

Artiste ou collectif anonyme célèbre, Banksy propose des œuvres de street-art peintes au pochoir, égratignant l’époque avec poésie et dérision. Citons la Fille au Tympan Percé, la Petite Fille au Ballon ou la récente Aachoo !. L’artiste souhaite garder son identité secrète pour mettre en valeur son engagement politique et social sans être inquiété par la police – et ce malgré quelques indices et hypothèses sur son identité potentielle.

Mythe et propriété

Certes, ce statut anonyme nourrit le mythe autour de sa personne en tant qu’artiste, mais aussi autour de ses œuvres et de la liberté, dans le fond et la forme de sa production. Mais il peut aussi s’avérer néfaste, jusqu’à nier potentiellement à Banksy la propriété de ses œuvres.

En 2005, Banksy crée le Lanceur de Fleurs (Flower Thrower) sur un mur à Jérusalem, et dépose une marque pour cette image en 2014 auprès de l’Union européenne, lui attribuant officiellement la paternité et le monopole d’exploitation par le droit européen. De même que pour ses autres œuvres, le Lanceur de Fleurs a été authentifiée par Pest Control – sa propre structure d’authentification. Il résume ainsi sa philosophie :

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« Je continue à encourager tous ceux qui veulent copier, emprunter, voler ou amender mes œuvres à des fins de divertissement, de recherche universitaire ou de militantisme. Mais je ne veux pas que quiconque puisse avoir l’exclusivité de l’exploitation commerciale de mon nom ».

Cette position a pourtant vacillé à cause de son anonymat. En 2018, un fabricant de cartes de vœux, Full Colour Black, a voulu utiliser le graffiti du “Lanceur de Fleurs” pour en faire des cartes à usage commercial. L’entreprise a soutenu qu’elle pouvait l’utiliser en raison de l’anonymat de l’artiste.

Marque et exploitation

Le fait que Banksy ne puisse pas être rattaché à un acteur identifiable a finalement invalidé la marque du Lanceur de Fleurs, cette dernière n’étant pas associée à un auteur. En effet, le droit des marques donne aux acteurs économiques et sociaux qui la déposent un monopole d’exploitation sur des produits et des services. La marque liée au Lanceur de Fleurs a donc été jugée invalide le 17 septembre 2020, selon une décision européenne, Banksy perd un procès contre le fabricant de cartes de vœux. Son anonymat implique qu’il ne peut pas être juridiquement identifié comme son auteur : « Le problème que posent les droits de Banksy sur l’œuvre “Le Lanceur de Fleurs” est clair : protéger ses droits au titre de la propriété intellectuelle exigerait qu’il perde son anonymat, ce qui nuirait à son personnage », précise le texte de l’Office de l’Union européenne pour la Propriété intellectuelle. « Il ne peut pas être identifié comme le propriétaire incontestable de telles œuvres ». Ce qui n’était pas le cas, par exemple, du groupe Daft Punk ; malgré leur pseudo-anonymat permis par leurs casques, l’industrie du disque et une partie du grand public connaissait leurs noms.

Pour le site World Trademark Review qui a relayé les dires de l’avocat de Full Colour Black, Aaron Mills, ce procès peut présenter une menace réelle sur l’ensemble de l’œuvre de Banksy : « S’il n’y a pas d’intention d’utiliser la marque, alors elle est invalide », développe-t-il. « En réalité, toutes les marques de Banksy sont en danger. »

La situation dans laquelle se trouve Banksy est intéressante par son ambivalence. En effet, un personnage qui revendique une liberté totale dans l’appropriation d’espaces publics (voire privés comme les galeries d’art, comme évoqué au début de cet article) et qui s’oppose aux systèmes économiques dominants pourrait se retrouver dans ce slogan de mai 68 « il est interdit d’interdire ». Pourtant, cet obsédé du contrôle cherche précisément à interdire tout usage commercial de ses œuvres. Celui qui se moque des interdits se retrouve ainsi dans l’étrange position de souhaiter interdire l’usage commercial de ses œuvres, sans pouvoir le faire.

Banksy comme « centre vide »

Ce paradoxe mérite d’être exploré par le prisme du « centre vide » de Roland Barthes dans son livre L’Empire des Signes (1970, 2002). Le « centre vide » de Barthes est utilisé pour désigner le palais impérial de Tokyo. Toute la ville gravite autour de lui sans qu’on sache quoi que ce soit sur ce qu’il renferme. Nous considérons que Banksy n’est pas tant un centre vide au sens géographique du terme, mais plutôt médiatique. Banksy peut tout d’abord être considéré comme un « centre », car « marqué » « C’est en lui que se rassemblent et se condensent les valeurs de la civilisation ». Il attire les propos, les commentaires, sur lui, sur ses œuvres vendues très cher aux enchères, sur les lieux choisis pour faire son art, sur les messages défendus. Mais ce « il » demeure obscur, opaque, voire « vide » au sens de Barthes : il ne s’agit de personne en particulier, c’est une multiplicité.

Comme le centre-ville de Tokyo, Banksy demeure masqué. Quand on parle de Banksy, on se demande davantage ce que c’est, et non qui il est. Au même titre que les rues de Tokyo n’ont pas de nom, l’anonymat de Banksy demeure, au sein d’un système dont il se joue. Mais au même titre que les rues de Tokyo peuvent être expliquées par des schémas, des repères, Banksy se révèle par ses œuvres, les propos sur lui, les critiques d’art, ou encore la vente de ses œuvres.

Ce statut de « centre vide » a des implications. Tout d’abord, grâce à ce statut, Banksy peut exercer pleinement son art, sans pouvoir être totalement territorialisé, autrement dit « capturé » au sens de Gilles Deleuze et Félix Guattari (Mille Plateaux, 1980) par les instances d’évaluation et de conservation traditionnelles des mondes de l’art (critiques, marchands, grand public…). Si les œuvres exposées et vendues aux enchères sont, elles, potentiellement capturées, Banksy, lui, ne l’est jamais. Son identité indéterminée ne le met pas en position de devenir-imperceptible, mais au contraire, le place dans une lumière qui opacifie plus qu’elle ne clarifie et précise l’artiste. Ainsi, il attire la lumière, certes diffuse, tout en profitant des ressources du système (murs ou objets publics sur lesquels il peint par exemple).

Mais l’événement juridique récent nous montre une facette du personnage qui brouille son image (encore davantage). C’est un artiste qui refuse la capture « identitaire » tout en mobilisant les ressources institutionnelles contre elles-mêmes. À ceci près que ces ressources sont maillées et qu’on ne peut, dans le cas qui nous préoccupe, jouer une norme contre une autre. La loi qui protège l’usage commercial d’une œuvre suppose que le plaignant ait une identité administrativement définie (ce que Banksy refuse) et doit en même temps faire un usage commercial de l’œuvre dont il veut précisément interdire… l’usage commercial – l’institution lui permettant donc d’exister tout en l’obligeant à ne pas être.

Lutte contre l’insécurité : ce qu’en dit la science économique

  1. Marc DeschampsMaître de conférences en économie, Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC)
  2. Julien PillotEnseignant-Chercheur en Economie (Inseec) / Pr. associé (U. Paris Saclay) / Chercheur associé (CNRS), INSEEC Grande École

Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC)
INSEEC Business School
INSEEC U.

Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC)INSEEC Business School et INSEEC U. fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

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Près de 9 Français sur 10 estiment que la sécurité sera l’un des principaux sujets de la prochaine campagne présidentielle. Denis Charlet / AFP

En l’espace d’une année, la préoccupation sécuritaire des Français a bondi si bien que 86 % d’entre eux pensent aujourd’hui que le combat contre la délinquance et le terrorisme constituera un sujet essentiel de la campagne présidentielle 2022. À l’image des débats actuels (et si l’on s’accorde sur la véracité du diagnostic), les interrogations devraient porter sur les mécanismes de maintien de l’ordre et d’efficacité des sanctions, des notions qui ont fait l’objet d’une abondante littérature en sciences économiques.

Deux approches, qui paraissent complémentaires, peuvent notamment être distinguées : l’approche rationnelle, dite de la sanction optimale, et l’approche par l’identité.

Prix « Nobel » d’économie en 1992 pour ses travaux en microéconomie, Gary Becker (à gauche) reçoit ici en 2007 la médaille présidentielle de la liberté des mains du président américain George W. Bush. Mandel Ngan/AFP

La première, l’approche rationnelle, s’appuie sur les travaux fondateurs de l’économiste américain Gary S. Becker qui lui vaudront de recevoir en 1992 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Dans son article de 1968 intitulé Crime and Punishment, Becker marche sur les traces du philosophe britannique Jérémy Bentham et choisit d’appréhender l’acte criminel ou délictuel comme le résultat d’un calcul économique rationnel.

Il postule ainsi que, en dehors de certains cas que nous pourrions qualifier de cliniques ou passionnels, les individus sont rationnels et opèrent leur choix selon un simple bilan coûts/bénéfices. Selon cette approche, tout individu constitue donc un potentiel délinquant qui met en balance, pour chacun de ses actes, d’un côté les gains escomptés découlant de son acte illicite, et de l’autre la sévérité de la sanction encourue associée à la probabilité de détection de son acte.

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Est-il rationnel de frauder dans le métro ?

Cette approche est intéressante pour le législateur car elle lui donne des clés pour déterminer des régimes de sanction et de détection efficaces, au sens où ils dissuadent les individus de commettre des actes illégaux.

Pour bien comprendre, prenons un exemple chiffré : celui de la fraude dans les transports qui coûterait quelque 171 millions d’euros chaque année à la RATP. Admettons que le ticket de métro soit affiché à 2 euros. Prenons un individu qui a besoin de réaliser 5 aller-retour par semaine, et ce, 45 semaines dans l’année. Le coût total pour l’usage du service à 225 reprises est donc de 2 x 225 = 450 euros. S’il choisit de frauder systématiquement, ce coût se transforme en gain s’il n’est jamais sanctionné.

Imaginons maintenant que la sanction en cas d’infraction soit fixée à 65 euros et que celle-ci soit automatiquement recouvrée. Mais pour qu’une amende forfaitaire soit recouvrée, encore faut-il que l’infraction soit constatée au préalable. Dans notre exemple, il faudrait que l’infraction soit constatée 7 fois pour annuler le gain économique espéré de l’individu (7 x 65 = 455 euros).

Autrement dit, à sanction pécuniaire constante, il faudrait une probabilité de détection au moins égale à 3,11 % (7/225) pour le dissuader de commettre une infraction, et donc de suivre la règle établie… tout du moins s’il est rationnel.

Bien évidemment, notre exemple est extrêmement simplifié, et ignore volontairement l’ensemble des paramètres qui peuvent décourager plus fortement l’acte frauduleux (par exemple, avec des sanctions majorées en cas de récidive), ou au contraire l’inciter davantage (par exemple, des sanctions minorées, voire non perçues en cas d’usurpation d’identité).

Fin 1980, cette photo de Jacques Chirac, alors Maire de Paris, enjambant le tourniquet du métro à Auber fait le tour du monde. Un acte fruit d’un calcul rationnel unissant économie du prix du billet, coût de l’amende et probabilité de se faire prendre ? D’après le photographe, le futur président ne savait simplement pas qu’il fallait un ticket pour ouvrir le portillon. Jean‑Claude Delmas/AFP

Toutefois, cette approche a le mérite de poser de façon limpide les deux leviers d’action à la disposition de l’autorité publique pour dissuader les délinquants de passer à l’acte : la sévérité de la sanction (et la certitude de son application), et la probabilité de détection. Ces deux leviers font respectivement référence aux fonctions régaliennes de justice et de police, et peuvent être actionnés séparément ou conjointement.

Augmenter la probabilité de détection nécessite des moyens humains et informationnels. Ils se doivent d’être visibles, crédibles et performants. C’est le choix opéré, par exemple, par la Chine lorsqu’elle met en application son système de crédit social. Certes, l’efficacité dudit système repose en partie sur le caractère certain et automatique de la sanction, mais c’est bien le déploiement massif de forces de l’ordre, de caméras et de capteurs intelligents dans les villes et les bâtiments qui modèle fortement les comportements.

Car, dans les grandes cités de l’empire du Milieu, il est de notoriété publique que rien n’échappe plus à l’œil de Pékin. Bien évidemment, le système de crédit social paraît inacceptable en France, ce qui est pour nous le témoignage de l’attachement à nos valeurs démocratiques et républicaines.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3R3ZWV0X2VtYmVkX2NsaWNrYWJpbGl0eV8xMjEwMiI6eyJidWNrZXQiOiJjb250cm9sIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1009518185425653761&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Flutte-contre-linsecurite-ce-quen-dit-la-science-economique-161677&sessionId=6394472c0348f4d05f43a6d0162969746f85aca2&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=82e1070%3A1619632193066&width=550px

Cependant, l’histoire récente a rappelé toute l’inertie liée au déploiement et, avant cela, au recrutement et à la formation des forces de l’ordre, notamment dans un contexte d’austérité budgétaire. Autrement dit, faute de pouvoir augmenter de façon substantielle les capacités de détection des actes illicites, la situation pourrait, en suivant cette approche rationnelle, commander d’actionner le levier judiciaire, en renforçant à la fois les sanctions encourues et l’application des peines prononcées.

C’est cette logique qui est poursuivie quand, par exemple, certaines voies s’élèvent en faveur de l’alourdissement des peines de sûreté en cas d’agression sur les forces de l’ordre, la création de nouvelles places de prison, ou encore l’abaissement de l’âge de la majorité pénale à 15 ans.

Des sanctions qui contribuent à l’exemplarité

Tout intéressante qu’elle soit, l’approche de la criminologie « à la Becker » comporte évidemment certaines limites. Elle occulte notamment complètement la question du déterminisme social que l’on peut considérer prégnante en matière de délinquance. Elle peine également à rendre compte de la préférence individuelle pour la transgression, notamment lorsque ladite transgression répond à des normes sociales alternatives à celles promues par la société qui construisent des identités asociales.

Également connu pour ses travaux su le marché des véhicules d’occasion, George Akerlof (à gauche) reçoit le « Nobel » d’économie en 2001 des mains du roi Carl XVI Gustaf. Henrik Montgomery/AFP

C’est ce vide que peuvent combler certains travaux économiques portant sur l’identité et, notamment, ceux de George Akerlof (prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2001) et Rachel Kranton. Dans leur article Economics and Identity paru en 2000, les économistes exposent en substance que les individus adhèrent à des normes sociales qui guident – et parfois dictent – la façon dont ils doivent se comporter, bref qui définissent des critères d’identité. Par exemple, un bon citoyen ne doit pas jeter ses déchets au sol mais les mettre dans une poubelle car il pense à la fois aux autres et à la planète.

Or, si les individus adhèrent à des groupes contestataires, marginaux, voire criminels, ce raisonnement fonctionne également et ils peuvent retirer un bénéfice en défiant l’ordre public… Ce bénéfice est à la fois tangible, par exemple lorsque les trafics génèrent un gain monétaire, et intangible, lorsque les actes déviants répétés augmentent la notoriété ou la légitimité de l’individu dans son groupe d’appartenance.

Dans un tel schéma, l’approche « à la Becker » n’est plus opérante. En effet, comment discipliner des individus pour qui la sanction, bien loin d’être crainte, est parfois l’objectif recherché ? En effet, la marginalisation est très souvent la résultante d’un sentiment, plus ou moins authentique, d’exclusion. L’approche par l’identité suggère ainsi de se garder d’une trop forte médiatisation des criminels et délinquants, et préférer l’ensemble beaucoup plus nombreux de ceux qui travaillent et œuvrent pour une meilleure société.

Pour (re)créer les conditions propices à une adhésion aux valeurs communes de la société, il existe des propositions qui, par exemple, s’articulent autour du « name and shame » (« nommer et couvrir de honte »). Ces dernières ont pu montrer une certaine efficacité, notamment dans le cadre de la lutte contre la criminalité en col blanc, en sanctionnant des pratiques déviantes de personnes physiques ou morales.

Le « name and shame », une pratique qui a fait ses preuves face à la délinquance en col blanc. WikimediaCC BY-SA

Plus ces méthodes se montreront dissuasives, plus elles contribueront à la nécessaire exemplarité des élites, des élus et des entreprises, qui par leurs agissements déviants génèrent non seulement un coût social direct, mais induisent en outre une sorte de caution morale autorisant l’ensemble de la société à adopter des comportements déviants.

Nous le voyons, les approches par la rationalité et l’identité se complètent. Une application unique de l’une ou de l’autre risque de créer de nouvelles inefficiences. D’un côté, l’approche beckerienne exclusive disciplinerait probablement les fraudeurs occasionnels, mais n’aurait aucun effet sur les individus qui sont aujourd’hui en marge des normes de la société.

De l’autre, une approche par la seule norme sociale, non seulement mettrait longtemps à produire ses effets, mais se montrerait incapable de répondre aux urgences et au sentiment, présent dans l’opinion, d’insécurité et d’impunité.

Le commerce de drogues n’a pas attendu Internet pour impliquer nos réseaux sociaux

  1. Sonny PerseilHDR en science politique et sc. de gestion, Lirsa EA4603, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Déclaration d’intérêts

Sonny Perseil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

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La vente de drogue par le biais des réseaux sociaux est une prolongation des modes de consommation et de trafic plus conventionnels. Unsplash/GRAS GRÜNCC BY-NC-ND

Depuis le début de l’année 2021, quelques événements tragiques liés à la problématique des drogues, comme le procès de l’affaire dite Sarah Halimi ou la mort du policier Éric Masson retiennent l’attention de la presse. Ces faits divers, pas nécessairement plus représentatifs que d’autres, sont à ce point médiatisés qu’ils semblent obliger les politiques à prendre position, suivant la logique des effets d’information mise en évidence en particulier par Jacques Gerstlé.

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a ainsi tenu, à plusieurs reprises, des déclarations percutantes visant à mettre en avant, et en scène, la lutte engagée contre le trafic de stupéfiants. L’une des plus récentes (19/05/2021) concerne l’utilisation des réseaux sociaux, l’ancien maire de Tourcoing s’en prenant tout particulièrement à Snapchat.

« C’est sur Snapchat que les livreurs de drogue donnent leurs rendez-vous, comme vous donnez rendez-vous sans doute pour livrer une pizza. […] C’est totalement démoralisé. »

Il dénonce par la suite une « ubérisation » du trafic via « les réseaux sociaux », appelant les dirigeants de Snapchat à « prendre (leurs) responsabilités » pour « arrêter d’être le réseau social de la drogue ».

Il est vrai que depuis quelques années, de nombreuses affaires de trafic de stupéfiants, via les réseaux sociaux, ont été dévoilées. Le phénomène n’est donc pas si nouveau que cela et déjà, pour les années 2015-2016, l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) pointait les tendances, pour les commerçants de drogues, à recourir au dark web et à Internet. Les réseaux sociaux vont également très vite être sollicités.

En novembre 2019, l’Institut de Recherche et d’Études en Droit de l’Information et de la Culture, note que « les dealers utilisent les réseaux sociaux pour mettre en avant des offres promotionnelles du type « jusqu’à minuit, 1 gramme acheté, 1 gramme offert » ou des ventes flash avec distribution à prix cassés, sur un lieu de rendez-vous annoncé aux clients à la dernière minute », avec des exemples de ce type d’offres promotionnelles dans la région marseillaise.

« Uber-shit »

Tout le territoire français est concerné. Fin juillet 2020, un réseau relativement important avait d’ailleurs été démantelé en Bretagne ; le chef de l’organisation, originaire de Rennes, avait « constitué un réseau labellisé “Ubershit” développé par un marketing numérique diffusé sur différents réseaux sociaux ».

D’autres se déploient à Grenoble, Annecy et dans bien d’autres régions, suivant des informations de plus en plus fréquentes et diversifiées disponibles dans les médias : « À Toulouse, les dealers font ouvertement leur pub sur les réseaux sociaux » (Le Journal toulousain, 6 aout 2020), « Un trafic de drogue démantelé sur les réseaux sociaux » (sur WhatsApp, en Guadeloupe, 7 janvier 2021), « “Shit, beuh ou coke ?” : quand le trafic de drogue s’invite sur les réseaux sociaux » (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, 10 mars 2021) ; « Bourg-en-Bresse : il vendait la drogue sur les réseaux sociaux » (La Voix de l’Ain, 29/03/2021), « À Lille, via Snapchat ou WhatsApp, la livraison de drogue en plein essor » (La Voix du Nord, 20 avril 2021), etc.

Une adaptation de filières traditionnelles

Si l’ensemble des réseaux sont utilisés, ceux qui donnent le plus de mal aux autorités de police semblent être Snapchat, qui « ne permet pas de trouver des profils d’utilisateur par mots-clefs » ou les messageries cryptées comme WhatsApp. Par ailleurs, il est à noter que ces trafics organisés via les réseaux sociaux apparaissent essentiellement comme des développements de réseaux déjà structurés.

Selon l’OFDT (septembre 2020), ils sont « l’expression de l’adaptation de filières traditionnelles aux réalités de la demande dans les grandes métropoles et de la volonté de développer des pratiques moins visibles » que le fonctionnement des points de deal repérés en milieu urbain, dans ce que l’on nomme un peu vite les quartiers.

Gérald Darmanin en visite à Marseille où les autorités policières ont effectué une importante saisie de drogues le 25 février 2021. Nicolas Tucat/AFP

Dès lors, le fait que les réseaux sociaux favorisent la discrétion et la banalisation des transactions du commerce de drogues est-il problématique, ainsi que le ministre de l’Intérieur tend à l’affirmer ?

Un premier constat, tout d’abord, relatif à la répression des trafics : comme en témoignent les affaires mentionnées précédemment – et bien d’autres – l’utilisation des réseaux sociaux n’offre aucunement l’impunité aux dealers, et quelles que soient les techniques utilisées, le risque de se faire prendre perdure. Des facilités supplémentaires sont même parfois offertes aux forces de l’ordre, qui, sous certaines conditions, peuvent se faire passer pour des acheteurs, beaucoup plus facilement que dans la rue.

Est-ce que, par ailleurs, ce type de méthodes assèche les trafics plus traditionnels de ce que l’on appelle parfois « les supermarchés de la drogue », ces lieux de deal quasiment institutionnalisés, parfois connus de la police depuis longtemps, comme nous le montrions déjà dans une enquête publiée en 2003 ?

Apparemment pas : aucune étude ne démontre un recul du nombre de points de deal du fait de la sollicitation de ces nouvelles technologies, ni d’ailleurs de lien avec une éventuelle augmentation de la consommation de stupéfiants.

Les réseaux sociaux offrent confort et sécurité

L’utilisation des réseaux sociaux paraît présenter des avantages notables pour l’ensemble de la société. Tout d’abord, ils permettent effectivement d’éviter les transactions dans la rue, risquées non seulement pour le trafiquant, mais surtout pour l’usager, qui peut parfois être confronté à des groupes criminels armés et se retrouver mêlé à des violences, voire des rixes.

Du point de vue de la consommation, on remarque aussi, sur les réseaux sociaux, que les ventes s’accompagnent parfois d’informations (certes non contrôlées) sur la nature des produits, ce qui n’est pas le cas à l’extérieur.

Surtout, ces procédés permettent d’éviter les nuisances faites aux riverains et aux habitants des zones concernées par les trafics les plus denses. L’équipe d’Envoyé spécial vient par exemple de montrer l’impact de l’un de ces trafics sur le milieu scolaire dans un quartier sensible de Nîmes : « des trafiquants aux portes de l’école ».https://www.youtube.com/embed/XUP46ezPgVA?wmode=transparent&start=0Envoyé spécial, France 2.

Cependant, au-delà de l’aspect technique qui focalise l’attention, le recours aux réseaux sociaux est-il vraiment nouveau ?

Si l’on considère une acception large de l’idée de réseau social, on se doit de remarquer que la commercialisation de drogue dans des cercles privés, le plus souvent aux domiciles des vendeurs ou des acheteurs, se pratique de longue date, pour, semble-t-il, l’ensemble des substances.

Des amis qui vous veulent du bien ?

La confiance faite à des amis ou à des relations plus ou moins proches offre en effet depuis bien longtemps le cadre sécurisé recherché. Aude Lalande montre ainsi qu’une partie importante du trafic d’héroïne en France dans les années 1970-2000 se déroulait en appartements.

Pour le cannabis également, des pratiques sociales relationnelles sont bien connues des consommateurs : un membre du groupe social achète en gros et revend aux autres de petites quantités. Que le téléphone, autrefois, soit utilisé, ou tel réseau numérique aujourd’hui, est-ce vraiment important ?

Ne serait-on pas, une fois de plus en matière de drogues et d’addictions, en train de se focaliser sur un sujet finalement pas si pertinent que cela ?

La priorité ne doit-elle pas être de réduire les nuisances sociales et de rendre plus sûre la vie de tous, notamment celle des riverains et des usagers de drogues ? L’existence des trafiquants est également mise à mal, et les mauvais traitements qu’ils subissent vont parfois bien au-delà de ce que l’on peut attendre de l’application du principe de proportionnalité des peines.

Les dealers sont en effet communément diabolisés dans l’espace politico-médiatique, mais ce sont souvent aussi des victimes de violences, comme l’explique par exemple Vincent Benso dans sa contribution aux séminaires de l’EHESS organisés sur ces questions, dont les actes viennent d’être publiés.

En partant de ces considérations, le recours aux réseaux sociaux ne constitue-t-il pas un moindre mal ? Face au blocage des processus de légalisation, dont nombre d’experts montrent les avantages en termes de lutte contre le crime organisé, de connaissance des produits consommés et de prévention – ce qui transparaît dans le rapport parlementaire sur le cannabis récréatif tout récemment publié –, ces procédés ne permettent-ils pas de limiter les dommages liés à l’exposition des points de deal ?

Où et comment implanter les éoliennes pour épargner les chauves-souris ?

  1. Charlotte RoemerPost-doctorante, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Déclaration d’intérêts

Les travaux de Charlotte Roemer sont financés par l’Office français pour la biodiversité et par Naturalia Environnement. Elle est par ailleurs bénévole au sein du groupe Chiroptères Languedoc-Roussillon et à la Société française pour l’étude et la protection des mammifères.

Sorbonne Université
Muséum National d’Histoire Naturelle

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Les pales des éoliennes représentent un réel danger pour nombre d’espèces volantes. Shutterstock

Pour diminuer drastiquement le recours aux énergies fossiles et réaliser sa transition énergétique, la France s’est fixé l’objectif ambitieux de tripler ses installations d’éoliennes dans les 8 prochaines années.

Si le changement climatique est devenu le symbole de l’urgence environnementale, on ne doit pas oublier les autres menaces qui pèsent sur l’environnement et contribuent à l’effondrement de la biodiversité.

RTE

Certaines énergies renouvelables, présentées comme le fer de lance de la lutte contre le changement climatique, sont paradoxalement l’une de ces menaces. II devient ainsi primordial de planifier leur développement en prenant en compte les enjeux de biodiversité.

Collisions avec les pales

Dès les années 1990, plusieurs effets néfastes de l’éolien sur la faune ont en effet été constatés. On en distingue principalement deux. Le premier concerne la mortalité par collision avec les pales chez les chauves-souris, les oiseaux et les insectes.

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Ces mortalités se produisent dans des quantités qui sont en mesure de porter atteinte à la survie de certaines espèces sur le court et moyen terme. Ainsi, le développement de l’éolien pourrait conduire à l’extinction de la chauve-souris cendrée, une espèce migratrice nord-américaine.

En France, certaines chauves-souris – comme la Pipistrelle de Nathusius, la Noctule de Leisler et la Noctule commune – paient un lourd tribut chaque année ; leur état de conservation s’est dégradé entre 2009 et 2017.

La Noctule commune est désormais classée comme « vulnérable » sur la liste rouge des mammifères français ; cela est en partie lié au fait que « le développement de la production d’énergie éolienne a particulièrement affecté cette espèce migratrice de haut vol ».

Noctules communes. Laurent Arthur

Des habitats dégradés

Les seconds effets délétères concernent la forte diminution de la qualité des habitats engendrée par la présence d’éoliennes.

Chez les chauves-souris, cet effet est mesurable jusqu’à une distance d’au moins un kilomètre et se traduit par une diminution progressive de l’activité au fur et à mesure qu’on se rapproche des éoliennes.

Or on sait que la dégradation des habitats est l’une des causes majeures de déclin de nombreuses espèces.

Permis de construire sous conditions

Toutes les espèces de chauves-souris sont protégées en France. Il est donc interdit de les perturber intentionnellement ou de les tuer.

Afin d’obtenir le permis de construire, le développeur éolien doit donc apporter la garantie que les impacts du futur parc sur les chauves-souris seront négligeables. Pour cela, il engage un bureau d’étude qui réalisera une « étude d’impact », avec le contrôle et l’avis des services de l’État pour la région concernée.

Le bridage pour réduire les impacts

Depuis quelques années, une méthode phare de réduction de l’impact éolien a été mise en place, mais n’est toujours pas appliquée de façon optimale.

Il s’agit d’arrêter les éoliennes – on parle de « bridage » – lorsque les conditions météorologiques sont les plus favorables à l’activité des chauves-souris. Ce bridage, lorsqu’il est mis en place, est appliqué par vent relativement faible engendrant donc une perte de production électrique très faible.

Bien que cette méthode soit appliquée sur les parcs les plus récents, des mortalités de chauves-souris continuent à être recensées. En effet, le bridage ne permet qu’une réduction partielle de la mortalité. Or chez ces espèces à cycle de vie long et faible fécondité (comme par ailleurs les éléphants d’Afrique ou les grands cétacés), une faible mortalité a des conséquences importantes sur le devenir des populations.

Dix ans après l’évolution réglementaire qui imposait la réalisation d’une étude d’impact dans ce secteur d’activité, nous sommes encore loin de maîtriser les impacts de l’éolien sur les chauves-souris.

Parmi les raisons de cet échec figure probablement le fait que chaque étude d’impact de futur parc éolien est réalisée au cas par cas et sur une seule année, alors que l’activité des chauves-souris sur un site est variable d’une année à l’autre et dépend d’une combinaison de facteurs météorologiques et paysagers.

Mettre la biodiversité au cœur des préoccupations

Un autre problème majeur est lié au fait que les sites d’implantation sont d’abord choisis, et c’est assez logique, sur des critères de production énergétique et de contraintes liées aux activités humaines (aéronautiques notamment), et très secondairement en fonction des enjeux de biodiversité.

Cet état de fait va à l’encontre de la séquence « éviter-réduire-compenser » formalisée en juillet 2010 par la loi Grenelle II et qui demande que les enjeux environnementaux soient pris en compte dès la conception du projet, « alors que toutes les options sont encore possibles ».

Encore faut-il que des cartes des enjeux de biodiversité soient disponibles, accessibles et reconnues par les services instructeurs…

L’exemple du programme Vigie-Chiro

Pourtant, les données existent. La France bénéficie de tout un réseau d’observateurs de la biodiversité ; on peut citer le programme de sciences participatives Vigie-Chiro par exemple.

Dans le cadre de cette initiative lancée en 2006 – qui implique 500 professionnels et bénévoles coordonnés par des chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle –, l’activité des chauves-souris est quantifiée sur tout le territoire français au moyen de détecteurs d’ultrasons.https://www.youtube.com/embed/B4mfn3WhqT4?wmode=transparent&start=0Vidéo de présentation de Vigie-Chiro (Vigie Nature, 2020).

Ce programme aide à évaluer l’état des populations et contribue notamment à l’établissement des listes rouges d’espèces menacées par l’UICN. Il a par exemple mis en évidence un déclin de près de 88 % pour la Noctule commune sur la période 2006-2019.

Ce programme permet également de prédire la distribution des principales espèces de chauves-souris en France et donc de définir les zones à enjeux importants. Ainsi, pour la Noctule commune, on est frappé de voir que les grands fleuves français et leurs affluents concentrent une large part de l’activité, de même que la région Centre-Val de Loire.

Carte de la distribution prédite des populations de Noctules communes. MNHNCC BY-NC-ND

Bien orienter le choix des sites éoliens

Ces cartes tiennent compte des variations de l’activité sur plusieurs années ; elles pourraient être utilisées parallèlement à la cartographie des gîtes de chauves-souris afin que ce type d’information soit pris en compte lors du choix du site d’implantation des éoliennes ; il pourrait ainsi s’additionner aux autres contraintes, comme celles de l’aéronautique.

Cette prise en compte permettrait d’orienter les études préimplantatoires vers des sites où les enjeux de biodiversité sont a priori moindres ; cela limiterait non seulement les impacts sur la biodiversité, mais aussi d’emblée les coûts associés à la réorientation probable du projet.

Le coût associé au bridage des éoliennes pourrait être anticipé de la même manière. À proximité d’un fleuve comme la Loire, par exemple, on s’attend à ce que l’étude d’impact sur le terrain révèle de forts niveaux d’activité chez la Noctule commune et donc à ce qu’il faille brider fortement les éoliennes pour réduire les collisions avec cette espèce, ce qui entraînerait une perte de production électrique plus conséquente.

Redoubler de prudence, notamment outre-Mer

Si ces cartes de distribution des espèces reflètent à l’heure actuelle le plus objectivement les enjeux liés aux chauves-souris en France métropolitaine, elles doivent faire l’objet d’une mise à jour régulière ; il s’agit d’intégrer les nouvelles données, les avancées méthodologiques (statistiques notamment). Un des enjeux concerne l’amélioration de la résolution spatiale (et donc du caractère opérationnel) de cette cartographie.

En outre-Mer, les connaissances sur la distribution spatiale et temporelle des chauves-souris sont malheureusement encore très lacunaires, alors même que ces territoires concentrent de forts enjeux de conservation en abritant des populations réduites et des espèces endémiques (comme la Roussette noire à la Réunion ou le Murin de la Martinique).

Dans ces zones, on a pour l’instant peu de connaissances sur l’identité des espèces de chauves-souris les plus à risque, leurs hauteurs de vol et leurs habitats préférentiels. Ces incertitudes engagent à la prudence et à l’anticipation, ainsi qu’à poursuivre les efforts pour améliorer les connaissances dans ces territoires.

Rappelons qu’aux prémices du développement éolien en Europe occidentale et en Amérique du Nord, on ne savait pas que les éoliennes impactaient à ce point ces mammifères volants. Aujourd’hui, c’est un fait avéré.

Qui est « identitaire » ? Enquête dans les quartiers populaires

  1. Guillaume RouxChercheur, sciences politiques, FNSP, laboratoire PACTE, Université Grenoble Alpes (UGA)
  2. Anaïk Purennesociologue, chargée de recherche à l’Université de Lyon, ENTPE
  3. Hélène BalazardChercheure en science politique à l’Université de Lyon, ENTPE
  4. Julien TalpinChargé de recherche en science politique au CNRS, Université de Lille
  5. Marion CarrelProfesseure de sociologie, Université de Lille
  6. Samir Hadj BelgacemMaître de Conférence en sociologie à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne, Université Jean Monnet, Saint-Étienne
  7. Sümbül kayaChercheure, Responsable des Études contemporaines IFEA, Institut français d’études anatoliennes

Déclaration d’intérêts

Anaïk Purenne a reçu des financements de l’ANR et de la Fondation de France.

Hélène Balazard a reçu des financements de l’ANR

Julien Talpin a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche et de l’Université de Lille

Marion Carrel a reçu des financements de l’ANR.

Samir Hadj Belgacem a reçu des financements de l’ANR.

Guillaume Roux et Sümbül kaya ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

Université Grenoble Alpes
Université de Lille
Université Lille Nord-Europe (ULNE)

Université Grenoble Alpes apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

Université de Lille et Université Lille Nord-Europe (ULNE) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

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Une manifestante porte le bonnet phrygien lors d’une mobilisation contre la loi séparatisme’: une étude montre que de nombreux habitants de quartiers populaires souffrent d’un ‘déni de francité ’. Alain JOCARD / AFP

En France, des « identitaires » auto-proclamés, liés à la tradition de l’extrême droite, essentialisent et racialisent l’appartenance nationale, de manière explicite, afin de distinguer, contre la tradition civique et républicaine française, des « faux » et « vrais » Français selon leur origine.

Dans le débat public cependant, ce sont souvent des collectifs antiracistes luttant contre les discriminations, voire les universitaires travaillant sur la question raciale, qui se voient accusés « d’essentialiser des identités », de verser dans « l’islamogauchisme » et de menacer la cohésion de la République. Sont mises en cause notamment certaines organisations (par ailleurs en conflit) comme le Comité Adama ou le Parti des Indigènes de la République (PIR), qui sont parfois qualifiées « d’entrepreneurs identitaires ». Ce terme désigne des personnes ou organisations qui viseraient à promouvoir des appartenances collectives selon un critère ethnique – une notion qui s’applique, de manière privilégiée, à des groupes nationalistes ou ethno-religieux.

Ces collectifs comme d’autres moins controversés, (associations locales par exemple), mais aussi des universitaires ou des agents publics alertant sur l’ampleur des discriminations ethno-raciales, sont présentés comme responsables de la « racialisation des identités ». Ce faisant, des acteurs dont les démarches sont à la fois diverses et différentes se trouvent amalgamés et stigmatisés.

Assa Traoré, co-fondatrice controversée du collectif Justice pour Adama, est souvent accusée de « communautarisme ». Ici avec Sofia Chouviat fille de Cedric Chouviat, décédé lors d’une interpellation policière à Paris en 2020. Sameer Al-Doumy/AFP

Dans cette perspective, les membres de minorités ethno-raciales tendraient à leur emboîter le pas, s’appropriant des identités raciales réifiées ou figées.

Qu’en est-il réellement ? Au-delà des fantasmes, l’enquête par entretiens (N = 245) et par observations que nous avons conduite dans des quartiers populaires en France et à l’étranger entre 2014 et 2018 apporte des réponses empiriques à cette question. Elle permet notamment de comprendre comment se construisent des modes d’identification minoritaires. Cette enquête montre à cet égard le rôle prépondérant des discriminations ethno-raciales, territoriales et religieuses.

Des identités plurielles : origine, quartier, classe…

En sciences sociales, la notion d’identification rend compte depuis longtemps du caractère labile des « identités » : selon les situations, les individus se réfèrent à une pluralité de critères identitaires – une même personne ayant tendance à se penser plutôt comme femme, par exemple, ou comme jeune, noire, française, musulmane, membre des classes populaires ou habitante d’un quartier populaire, etc., en fonction des contextes.

Accuser les sciences sociales de vouloir essentialiser les identités témoigne ainsi d’une forme d’ignorance : les mots en – tion (identification, racialisation) visent précisément à souligner le caractère processuel et contingent des « identités ». Qu’en est-il des catégories mobilisées par les personnes interrogées dans le cadre de notre enquête ?

Ces enquêtés représentent une diversité de quartiers populaires (dans différentes villes) et de générations et sont membres, le plus souvent, d’une minorité ethno-raciale. S’ils ne se réfèrent pas systématiquement à un « nous » – « nous les Maghrébins », « musulmans », « habitants d’un quartier populaire », etc. – beaucoup mobilisent malgré tout dans le cours de l’entretien, plus ou moins ponctuellement, ces marqueurs identitaires. Contrairement à une idée répandue dans les sciences sociales, le marqueur ethno-racial (« nous les noirs », « les Arabes », etc.) est ici plus souvent mobilisé (par un tiers des enquêtés) que le marqueur territorial (« nous membres des quartiers populaires », qu’évoque un enquêté sur huit). De même, il est fait un peu plus souvent référence à la religion (« nous les musulmans ») qu’au territoire.

Des marqueurs identitaires imbriqués

La mobilisation de catégorisations ethno-raciales est d’abord liée à l’expérience des discriminations dont la moitié renvoie, dans notre corpus, à l’origine (contre 21 % à la religion supposée, et 13 % seulement au lieu de résidence). Si les identifications ethno-raciales et religieuses sont bel et bien saillantes au sein des quartiers populaires, elles restent malgré tout labiles et plurielles : ainsi par exemple, si le « nous, habitants des quartiers populaires » est peu mis en avant, il tend à le devenir quand les individus évoquent l’action de la police. Ce marqueur identitaire est rendu saillant par le sentiment qu’ont certaines personnes d’être ciblées comme membres de ces quartiers, notamment par la police – ce qui illustre le caractère relationnel, ou la dimension dialectique, des « identités ».

C’est le « déni de francité » qui transpire des enquêtes réalisés. Emmanuel Macron en visite en 2017 à la cité du Chêne Pointu à Clichy, 92. Ludovic Marin/AFP

De plus, les marqueurs identitaires apparaissent couramment imbriqués plutôt qu’opposés, le « nous » pouvant renvoyer à la fois au quartier et au critère de « l’origine » – les deux appartenances étant souvent mêlées. La souffrance suscitée par les expériences de discrimination ou de stigmatisation découle bien souvent de formes d’altérisation fortement imbriquées où classe, race et quartier s’entremêlent, à l’image de l’expérience relatée par Cyntia, qui associe la classe (« J’étais la seule qui avait une mère aide-soignante ») et la race (« j’ai toujours été la seule Noire dans ma classe ») :

« On était dans le vestiaire de sport avec ma classe, ça se passe en 6e. Tout le monde disait “tes parents font quoi ?” et j’avais presque la moitié de ma classe qui disait “mon père est avocat, chirurgien”. Vraiment des grands métiers ! Et j’étais la seule qui disait “ma mère elle est aide-soignante”. J’ai une élève qui m’a demandé c’était quoi aide-soignante ? ! J’avais expliqué “elle s’occupe des malades”. “Comme une infirmière ?”, je dis “non, elle les change, elle les lave”, alors elle fait “Aaaah…”, comme ça, dégoûtée ! Je me suis sentie mal ! Je me suis sentie très très mal ! J’avais l’impression que j’étais toute seule dans ma classe. J’ai toujours été la seule Noire dans ma classe. » (Cyntia, F, 19 ans, BAC STMG, étudiante, Villepinte)

Cela peut témoigner d’un « nous » aux frontières floues. On a bien affaire, quoi qu’il en soit, à des identifications rendues (ou non) saillantes dans un contexte donné – en aucun cas à des identités essentialisées.

Le poids des discriminations : des identités réactives

Labiles, les identités apparaissent principalement réactives : c’est d’abord l’expérience d’une discrimination ou d’une minoration qui rend saillant un « nous » stigmatisé. Autrement dit, les individus font d’abord le constat qu’ils sont désignés ou traités, de manière récurrente, en tant que membres d’une catégorie – dans laquelle, souvent, ils ne se reconnaissent pas. Comme le dit Malika à Roubaix, Française d’origine algérienne âgée de 47 ans, au chômage en dépit de son Bac+3 :

« On nous pousse… jamais je n’aurais pensé un jour dire “on” ou “nous”. À force, on se pose la question du “on”. »

Le « on » dont il est question ne renvoie pas à l’idée d’une « essence » (ethnique ou raciale), mais au partage d’une même expérience, celle d’interactions quotidiennes marquées, souvent depuis l’enfance, par la différenciation ou la minoration – voire simplement du racisme.

Manifestation à Toulouse, le 27 mars 1999, jour de la Saint Habib, prénom d’un jeune homme tué par un policier en décembre dans ce quartier. Plus de 20 ans plus tard, le vécu discriminatoire continue d’apparaître comme un marqueur identitaire fort. Jean‑Loup Gautreau/AFP

L’appartenance réelle ou supposée à cette catégorie devient alors pertinente : elle renvoie à une « réalité », celle de l’assignation identitaire (une identité subie, imposée de l’extérieur) et de l’expérience d’une stigmatisation ou discrimination.

Ainsi l’enquête confirme que le racisme, la stigmatisation ou la minoration contribuent à produire des appartenances minoritaires, ou la race au sens sociologique du terme, comme catégorie de sens commun pouvant venir à faire sens pour les individus.

Des collectifs ou des militants peuvent toujours viser à retourner le stigmate associé à ces catégories, en se les réappropriant de manière positive. Mais les catégories que promeuvent certains mouvements antiracistes – « racisés », « indigènes », etc. – souvent jugées dangereuses dans le débat public, ne sont quasiment pas mobilisées par les personnes que nous avons rencontrées.

Pour notre enquête, nous avons suivi onze associations, des collectifs locaux créés par les habitants de quartiers populaires portant, de manière indirecte parfois, sur la lutte contre les discriminations (à partir d’une action culturelle, d’éducation populaire, au sein de centres sociaux, etc.). À la différence des mouvements évoqués ci-dessus, ces associations, qui sont directement en contact avec les habitants, ne reprennent pas à leur compte ces catégorisations.

Si elles s’emparent des enjeux de discrimination ethno-raciale, c’est toujours, bien loin d’un supposé « séparatisme » ou « communautarisme », dans une logique d’aspiration à la reconnaissance et à l’égalité.

« Être français, c’est quand tu m’accepteras »

Les enquêtés ont très souvent le sentiment que leur appartenance à la communauté nationale leur est symboliquement refusée ou déniée. C’est le cas d’Amir, quand l’enquêteur lui demande s’il se sent français :

« Je suis allé faire le service militaire. Pendant un an, j’ai appris à côtoyer le drapeau français […] Et aujourd’hui, on veut me faire comprendre qu’il y a de bons Français, enfin des Français de souche et des mauvais Français. Être Français c’est quoi ? Être Français c’est quand tu m’accepteras. C’est vrai que je ne suis pas né ici. Mais je ne me suis jamais posé la question. Je vis en France. Je travaille en France. Je me suis marié en France. J’ai mes enfants en France. Et vous me posez la question : est-ce que vous vous sentez français ? Je suis ému, je ne me suis jamais posé ce genre de question. » (Amir, H, 52 ans, marié, licence, formateur en auto-école, originaire des Comores, Vaulx-en-Velin)

https://www.youtube.com/embed/y1lGaaoCePQ?wmode=transparent&start=0FR 4 Latifa Ibn Ziaten à l’Assemblée nationale, extrait de « Latifa, le cœur au combat ».

« Je suis français, je suis né en France, mais j’ai l’impression qu’on ne veut pas que je sois Français. » (Amine, H., 19 ans, lycéen bac S, parents franco-algériens, Vaulx-en-Velin)

Ce sentiment d’un déni de francité résulte largement de l’expérience des discriminations, à laquelle les enquêtés l’associent spontanément – surtout lorsqu’il s’agit de discriminations institutionnelles, émanant notamment de la police, ou qui surviennent dans le cadre scolaire.

Il peut renvoyer également, pour certains enquêtés, à des discours ou propositions politiques : ainsi du projet de loi sur la déchéance de nationalité, du débat sur le thème de l’identité nationale, ou des propos stigmatisant les musulmans après les attentats terroristes de 2015.

« On nous rabâche à longueur de temps : “Vous n’êtes pas française”. On finit par y croire ! » (Aya, F, 27 ans, master étudiante en école d’infirmière, parents ivoiriens, Villepinte)

Ali quant à lui s’interroge :

« En France, j’ai été considéré comme un étranger depuis toujours […] Au bout d’un moment on se dit : “Je ne suis ni un Arabe, ni un Français. Je suis quoi ? Je suis rien ?” » (Ali, H, 27 ans, CAP, sans emploi, mère algérienne, Vaulx-en-Velin)

Pour certains enquêtés, peu nombreux, le déni de francité, l’assignation subie à des catégories ethno-raciales ou religieuses et ses effets pratiques – discriminations, humiliations, brimades… – peuvent mener jusqu’à des formes d’exit ou de rupture d’avec la communauté nationale.

Ainsi quelques personnes au sein de notre corpus déclarent ne plus se sentir, au bout du compte, françaises. Alors que les enquêtés rejettent massivement le « communautarisme » – lui préférant de loin l’idéal de « mixité » – quelques individus finissent par opter pour une forme de repli sur une communauté autre – le plus souvent religieuse, pour des individus se disant salafi – leur assurant une protection face aux attaques extérieures.

Des minorités qui aspirent à l’égalité

À rebours des discours sur le séparatisme qui irriguent le débat public, nos résultats montrent que la concentration spatiale des minorités dans les quartiers populaires est le plus souvent subie, fruit de politiques de peuplement discriminatoires – ces minorités aspirant fortement à la mixité, et à être traitées à égalité avec les autres citoyens.

En témoigne l’interpellation, le 19 avril dernier, d’Emmanuel Macron lors de sa visite d’un quartier populaire de Montpellier, par une habitante réclamant davantage de mixité sociale :

« Mon fils de 8 ans m’a demandé si le prénom de Pierre existait vraiment ou s’il n’était que dans les livres parce qu’il n’en connaît aucun. »

Enfin, certains enquêtés envisagent ou ont fait le choix de quitter la France et trouvent, au Canada ou en Angleterre notamment, non pas une société exempte de tout racisme, mais où ils font l’expérience d’une inclusion, d’une tolérance et d’un accueil meilleurs.

C’est d’abord le racisme qui « essentialise »

Le constat n’est pas nouveau : la stigmatisation produit des catégories et des identités réactives, et c’est le racisme qui crée et invente historiquement la race. La société française s’est crue longtemps « aveugle à la couleur ». Des études empiriques nombreuses montrent que les assignations raciales, souvent implicites ou « masquées », y sont en fait courantes.

Actant l’existence de fait de catégories ethno-raciales et de leur caractère contingent, différents collectifs ou acteurs se voient accusés de les réifier et de promouvoir, ce faisant, des « identités » figées et irréconciliables. Une démarche intellectuelle rigoureuse et honnête implique de raisonner autrement qu’à partir de quelques cas choisis d’une façon partiale, qui peuvent être marginaux.

Notre enquête montre que les minorités sont loin de se référer à des identités figées ou exclusives : les appartenances minoritaires, et l’appartenance ethno-raciale spécialement, ne constituent jamais à leurs yeux une « essence » (ou une race au sens de la pensée raciste).

Si des marqueurs identitaires ou des catégories apparaissent, dans certains contextes, pertinents c’est parce qu’elles désignent des personnes qui partagent l’expérience d’une discrimination ou d’une mise à l’écart – une assignation identitaire subie. Et si la tentation de l’exit ou du « repli » existe, nos résultats montrent qu’elle ne résulte ni de l’influence de mouvements ou d’organisations de lutte contre les discriminations, ni des analyses de la question raciale, mais bien de l’existence, massive et largement invisibilisée, de discriminations et de l’exclusion symbolique d’une partie des citoyens de la communauté nationale.