Difficultés de recrutement : les nouvelles clés pour attirer les jeunes

  1. Elodie GentinaAssociate professor, marketing, IÉSEG School of Management

Elodie Gentina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Près d’un candidat sur deux décroche pendant le parcours de recrutement parce qu’il l’estime trop long.

Les jeunes arrivant sur le marché du travail subissent de plein fouet la crise et l’envolée du chômage provoquée par la crise sanitaire de la Covid-19. Les chiffres en témoignent : en 2020, le taux d’emploi (nombre de personnes en emploi rapporté à la population) des 15-25 ans a reculé de 1,2 point, alors qu’il a diminué seulement de 0,4 point pour les 25-49 ans. Trois quarts des 700 000 destructions d’emploi enregistrées au premier semestre 2020 concernent les contrats à durée déterminée (CDD) et les contrats intérim, qui sont surtout occupés par les jeunes. En outre, d’après une étude de l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) de mai 2021, 25 % des jeunes diplômés de 2019 niveau Bac+5 étaient encore en recherche d’emploi en janvier.

Dans ce contexte, les entreprises rencontrent de leur côté des difficultés de recrutement. Selon le dernier baromètre de l’Apec, près de 8 entreprises sur 10 qui prévoient de recruter au moins un cadre au 3e trimestre 2021 anticipent des galères pour trouver le bon candidat.

Dès lors, comment faire en sorte que l’offre rencontre mieux la demande ? Pour les entreprises, comment bien recruter un jeune candidat qui rentre tout juste sur le marché du travail ? La crise de la Covid-19 a chamboulé un grand nombre de pratiques traditionnelles de recrutement : elle a d’ailleurs moins suscité un bouleversement qu’une accélération des évolutions autour de la digitalisation du recrutement déjà en cours.

Un processus jugé trop lent

Les actifs sont aujourd’hui 81 % à utiliser leur mobile dans leur recherche d’emploi et deux tiers d’entre eux ont accès à leur CV depuis leur smartphone. Face à cette digitalisation des usages, les entreprises utilisent notamment la force des réseaux sociaux. Par exemple, Accenture, Axa ou encore Michel et Augustin utilisent différents canaux selon l’objectif recherché : LinkedIn et Twitter pour mettre en avant leur entreprise et leurs métiers, et Snapchat pour les stages et les jobs étudiants.

De son côté, le réseau social TikTok a lancé une nouvelle plate-forme de recrutement en mai dernier afin d’aider les jeunes utilisateurs à entrer plus facilement en contact avec les entreprises. En outre, TikTok et Pôle emploi se sont associés pour créer #MissionEmploi, un espace dédié à la recherche d’emploi et de formation.

La digitalisation du recrutement passe aussi par les outils d’intelligence artificielle pour identifier les profils à rencontrer, ou encore le « chatbot RH » qui automatise les réponses aux questions des candidats. De grands groupes comme MazarsLa PosteAlten, ou encore Adecco ont ainsi déployé une solution pour améliorer et simplifier l’expérience candidat lors du processus de recrutement.

Environ 8 entreprises sur 10 anticipent des difficultés de recrutement dans les prochains mois.

Néanmoins, l’essor de ces outils n’a pas permis de répondre aux exigences de rapidité des candidats en termes de processus de recrutement : 58 % des candidats à des postes de cadres déclarent avoir connu un processus de recrutement de plus d’un mois, et plus de 2 mois pour 26 % d’entre eux, avec pour conséquence l’abandon de près d’un candidat sur deux en cours de parcours.

En outre, la localisation de l’emploi constitue un critère d’attractivité important pour 49 % des jeunes, qui privilégient la qualité de vie plutôt que des critères strictement liés au travail (salaires, etc.). D’où l’importance de géocaliser les offres d’emploi via une application de recrutement. En outre, les jeunes restent attentifs aux possibilités de télétravailler. Près de 43 % des 18-24 ans estiment que le travail à distance va devenir une nouvelle norme, contre 21 % des 55-64 ans.

Nouveaux leviers de motivation

Paradoxalement, si la nouvelle génération est à la fois ultra-connectée, 80 % des jeunes préfèrent se présenter devant un employeur lors du processus de recrutement plutôt qu’en virtuel, et 91 % d’entre eux souhaitent bénéficier d’une plus grande immersion dans la culture d’une entreprise avant de la rejoindre (visite des locaux, rencontre avec la future équipe, etc.).

Plus généralement, d’après une étude que nous avons réalisée en 2018 auprès de 2 230 jeunes Français (15-22 ans), leurs leviers de motivation portent à présent sur l’esprit d’équipe (28,8 %), la possibilité d’évoluer rapidement (28,4 %), la possibilité de développer ses compétences en faisant plusieurs missions (16,2 %), la mobilité à l’international (12,3 %), et enfin le salaire (11,7 %).

Les jeunes candidats, même ultra-connectés, se montrent particulièrement sensibles à l’esprit d’équipe dans les entreprises.

La prise de conscience de l’importance des jeunes à travailler en « mode projet » et en « mode collectif » amène les recruteurs à développer des tests de recrutements en présentiel sous forme de scénarios collectifs et ludiques, tels que les business games, des challenges créatifs, des ateliers/entretiens collectifs, des job dating en école, des entretiens express, etc.

L’essor de ces exercices de mise en situation lors des recrutements peut être relié aux discours actuels des professionnels des ressources humaines qui montrent que les « non techniques » (soft skills) sont à plébisciter, face aux compétences « techniques » (hard skills). Au-delà du savoir-faire, c’est en effet le savoir-être qui prévaut dans six recrutements sur dix.

Si, pendant longtemps, les procédures traditionnelles centrées sur les CV ont été efficaces pour évaluer les compétences (hard skills, savoir-faire, etc.), elles semblent aujourd’hui montrer leurs limites pour évaluer les compétences transversales et comportementales de plus en plus recherchées par les entreprises (savoir-être). Le distributeur Boulanger a par exemple compris cette nécessité lorsqu’il a lancé l’une de ses dernières campagnes de recrutement sur Twitter avec le slogan « Pas de CV, une personnalité ! »

Les recruteurs ont pour mission aujourd’hui de séduire les nouveaux talents en mettant à l’honneur l’humain et le bien-être en entreprise. Les jeunes candidats cherchent à intégrer des entreprises qui placent les impacts positifs de leur démarche au centre de leurs décisions. D’ailleurs, d’après une étude récente par le cabinet Gartner auprès de 2 800 jeunes candidats, 65 % ont mis fin au processus de candidature après avoir découvert certains aspects du poste ou de l’entreprise qui leur déplaisaient.

La beauté des comportements collectifs, ou comment le tout devient plus grand que la somme des parties

  1. Jérémy FersulaDoctorant en Robotique, Sorbonne Université

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Jérémy Fersula a reçu des financements du Sorbonne Center for Artificial Intelligence (SCAI).

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Sorbonne Université
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Dans le cinéma fantasy ou de science-fiction, des batailles titanesques mettent en scène simultanément des milliers de personnages, comme lorsque les cavaliers du Rohan font face aux armées des Orcs dans les films du Seigneur des anneaux. Ces images spectaculaires sont rendues possibles à l’aide de techniques de simulation de foule : chaque personnage animé possède un comportement individuel très simple, mais du fait du grand nombre de personnages et de leurs interactions, il est possible de faire naître un vrai comportement collectif. Mais comment orchestrer un si grand nombre d’« individus » de façon cohérente à partir des règles les plus simples possible ?

Cette question fait l’objet d’une réflexion ancienne, non pas chez les réalisateurs de films, mais chez les éthologues. Que dire lorsque s’élèvent par milliers les oiseaux d’une nuée de migrateurs ! Marquants le bleu du ciel d’un corps noir, souple, cohérent, la nuée agit d’un seul bloc alors qu’elle se compose bel et bien d’individus tout à fait distincts. La question vient d’elle-même : comment décrire un tel phénomène ? Comment une association d’individus peut-elle engendrer un tout, si cohérent qu’on pourrait le croire animé d’une volonté propre ?

Nous allons voir que les comportements de groupe, même complexes, ne nécessitent pas forcément une forme évoluée d’intelligence ou de perception. Un petit nombre de règles simples suffit parfois pour faire émerger des comportements collectifs à grande échelle.

Les comportements collectifs chez les animaux… et les bactéries

En éthologie, ce genre de phénomène de groupe n’est pas limité aux nuées d’oiseaux : banc de poissons, essaims d’abeilles, on les retrouve chez de nombreuses espèces. Ces agrégations en grand nombre sont depuis longtemps étudiées et servent différentes fonctions bénéfiques à l’espèce.

Par exemple, l’agrégation est bénéfique, car elle permet la protection du groupe, un plus grand choix de partenaires et une diffusion de l’information plus efficace. Dans le cas des poissons, un article paru en 2018 suggère de plus que le banc peut aider à diminuer l’énergie requise au déplacement dans l’eau, en suivant les courants induits par le groupe !

Plus étonnant encore, on retrouve des comportements collectifs complexes dans des organismes simples qu’on ne qualifie ordinairement pas d’« intelligents ». Certaines colonies de bactéries peuvent former d’étranges structures qui témoignent d’un comportement collectif.

Cet exemple est particulièrement intéressant, car il suggère que des comportements collectifs ne nécessitent même pas une forme d’intelligence ou de perception. Les comportements collectifs peuvent être « émergents », c’est-à-dire être le fruit d’interactions à la fois simples et locales.

Les comportements collectifs d’objets physiques inanimés

Les clefs d’une compréhension plus fine de ces comportements collectifs sont peut-être à chercher ailleurs qu’en éthologie. Aussi, la question des comportements collectifs émergents s’exporte désormais à d’autres domaines des sciences, comme la physique ou l’informatique.

D’une part, la physique de la matière active poursuit les travaux des biologistes, en construisant de nouveaux systèmes émergents, pilotés par des règles plus élémentaires. Il n’est définitivement plus question ici d’êtres vivants ni d’intelligence, mais d’éléments simples, qui interagissent mécaniquement, et parviennent tout de même à produire des effets collectifs de grande ampleur.Du fait de leurs collisions, les « grains marcheurs » s’alignent deux à deux et un mouvement collectif apparaît spontanément. Ces petits grains sont des disques rigides de quelques millimètres, asymétriques. Ils sont construits avec une patte fine et rigide à l’avant, et un support souple et épais à l’arrière. Crédit : Olivier DAUCHOT.

Un exemple de comportement émergent en physique est celui des « grains marcheurs ». Quelques milliers de ces grains sont placés sur un plateau vibrant, et voilà que chacune se retrouve propulsée vers l’avant. Ici, faire varier l’amplitude de vibration du plateau revient à faire varier la puissance que possède chaque particule pour avancer, mais augmente aussi le caractère erratique du mouvement individuel des particules. Pour des valeurs intermédiaires de l’amplitude de vibration, un mouvement collectif et coordonné émerge. Pourtant dépourvu d’appareil sensoriel ou cognitif, tout se passe comme si ces petits grains avaient choisi d’aller de concert dans un même sens.

Comment décrire mathématiquement les mouvements collectifs de ce type de particules ? Les modèles les plus simples de mouvement collectif, comme celui de Vicsek, se résument parfois à deux équations simples et un nombre très réduit de paramètres. En faisant varier ces paramètres, on peut faire apparaître des « transitions de phase », où le système se met spontanément à exhiber des comportements collectifs à grande échelle, comme si les particules se mettaient soudainement d’accord sur la marche à suivre.

Par ailleurs, bien que la compréhension fine des comportements émergents reste un sujet actif de recherche, il existe déjà des modèles et des applications tangibles, en robotique et en informatique.

Essaims de robots et animations de foules : les comportements collectifs en robotique et informatique

Des systèmes informatiques analogues à ceux des biologistes ont commencé à apparaître il y a une trentaine d’années, avec entre autres le modèle des boids. Ce modèle, proposé en 1986, permet de simuler très simplement des nuées et des essaims, au travers de petits triangles, libres de se mouvoir dans l’espace, appelés boids. Le comportement de ces derniers est régi par un mélange correctement dosé de 3 grandes règles : se rapprocher des groupes, s’aligner avec ses voisins, et fuir les zones trop densément peuplées.

Par sa simplicité, ce modèle inspire même des techniques de simulation de foules, qui finissent utilisées dans la production de films et ultimement au cinéma, par exemple dans « Le seigneur des anneaux », sorti en 2001.

Aujourd’hui, avec la miniaturisation des composants électroniques, la baisse des prix et l’augmentation des vitesses de calcul, des essaims de robots réels voient le jour. Les chercheurs en robotique s’exercent à manipuler simultanément plusieurs centaines de robots, et leur coordination est un défi d’envergure, à la fois technique et théorique.

Kilobot est un essaim de mille robots développé à l’Université de Harvard, aux États-Unis. asuscreative, WikimediaCC BY-SA

Les avantages d’un essaim de robots par rapport à un robot unique sont multiples : une couverture spatiale plus importante, un coût réduit, une plus grande tolérance à la panne. Le lien avec la question de l’émergence est direct : quel est le plus simple ensemble de règles qui permet de régir l’essaim tout entier pour atteindre un objectif fixé ?

Ici, chaque robot ne peut obtenir qu’une information partielle de l’environnement dans lequel il évolue, grâce à ses capteurs et ceux de ses pairs. La simplicité des règles qui régissent son comportement n’est pas seulement un questionnement théorique, il y a également une forte dimension pratique : la réduction du coût du matériel nécessaire pour construire les robots.

Des résultats bluffants sont déjà d’actualité, en 2019 une équipe du Massachsetts Institute of Technology a développé une flotte de robots bio-inspirés – individuellement, ils ne peuvent que se contracter ou se dilater, mais ils parviennent en groupe à former un organisme cohérent capable de se déplacer et de franchir des obstacles, comme on le voit sur cette vidéo (en anglais).

Le parallèle avec la biologie se poursuit en 2021, alors qu’une équipe de Harvard développe des robots-poissons, ici aussi en vidéo, dont le comportement rappelle celui des boids.

Combiner intelligence individuelle et intelligence collective émergente est un pas majeur vers des systèmes multi-robots adaptatifs. Les systèmes robotiques et intelligences artificielles de demain se situent-elles à la croisée des sciences, entre biologie, physique et informatique ?

Restitution des « bronzes du Bénin » par l’Allemagne : pourquoi c’est loin d’être suffisant

  1. Jürgen ZimmererProfessor, University of Hamburg

Jürgen Zimmerer a reçu des financements de la ville de Hambourg, de la fondation Gerda-Henkel et de la fondation Volkswagen.

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Acquis dans des conditions pour le moins discutables, les bronzes du Bénin sont dispersés dans de nombreux musées européens. Son of Groucho/Flickr, CC BY

Après des années de pressions, l’Allemagne a annoncé en avril dernier qu’elle allait restituer au Nigeria des centaines d’objets d’art inestimables pillés à l’époque coloniale et exposés depuis dans ses musées.

Communément appelés « bronzes du Bénin », ces artefacts étaient devenus un symbole des débats sur la restitution des œuvres pillées. Pourquoi cela a-t-il pris autant de temps ? D’autres pays vont-ils suivre cet exemple ? Et que vont devenir les bronzes désormais ? Le professeur Jürgen Zimmerer, spécialiste de l’histoire coloniale allemande connu pour son implication dans le débat autour des œuvres pillées, explique pourquoi (presque) tout reste à faire.

Que sont les bronzes du Bénin et pourquoi sont-ils si importants ?

Les bronzes du Bénin – ou plutôt les objets du Bénin, car ils ne sont pas tous en métal ; certains sont en ivoire ou en bois – sont des objets originaires du royaume du Bénin, situé dans l’actuel Nigeria. Des milliers d’entre eux ont été pillés lors de l’invasion du royaume en 1897 par l’Empire britannique, en partie pour payer les frais de l’expédition militaire.

Vendus aux enchères à Londres et ailleurs, ils sont rapidement devenus des pièces centrales des collections de nombreux musées des pays du Nord. En raison de leur grande valeur artistique, ils ont changé la façon dont les Européens voyaient l’art africain, celle-ci rendant caduc le vieux stéréotype raciste hérité de l’ère coloniale selon lequel il n’y jamais eu d’art en Afrique mais que de l’artisanat. Néanmoins, les Européens, et plus tard les États-Unis, n’eurent aucun scrupule à garder le butin.L’Allemagne va rendre au Nigeria des « bronzes du Bénin » pillés durant l’époque coloniale, Euronews, 1ᵉʳ mai 2021.

Pourquoi font-ils parler d’eux aujourd’hui ?

Le Nigeria et d’autres États africains réclament leur restitution quasiment depuis qu’ils ont été dérobés. Ils n’ont donc jamais été totalement oubliés, même si le sujet n’a que rarement été abordé dans la presse internationale. Aujourd’hui, alors que l’intérêt pour la question du pillage colonial est en hausse, l’attention se porte également sur eux. Le point de bascule fut l’annonce faite par Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017, expliquant qu’il allait restituer le butin colonial des musées français et commander un rapport sur ce thème à Felwine Sarr, universitaire et écrivain sénégalais, et à Bénédicte Savoy, historienne de l’art française : une révolution à l’échelle du débat.

L’approche de l’ouverture du Forum Humboldt à Berlin, l’un des plus grands musées du monde, a également suscité des discussions. Ce musée allait abriter les collections des anciens musées ethnologiques de Berlin, et plus de 200 bronzes du Bénin devaient y être exposés. Toutefois, des activistes et des universitaires ont pointé du doigt le problème du pillage colonial, ce qui a abouti à la suspension partielle du projet, notamment en raison de l’intérêt de la presse internationale. Ouvert au public depuis fin juillet 2021, le musée contient pour l’instant une salle remplie des cartels et présentoirs prévus à l’origine, mais vide de toute œuvre.

Manifestation contre le Forum Humboldt, Berlin, 20 juillet 2021. Paul Zinken/AFP

En Allemagne, cette polémique eut lieu au même moment que d’autres controverses à propos du premier génocide du XXe siècle, commis par l’ancien empire colonial contre les peuples indigènes Herero et Nama dans ce qui était alors le Sud-Ouest africain allemand, aujourd’hui la Namibie, qui avaient déjà fait apparaître la question du colonialisme et de ses conséquences dans le débat public.

Comment l’Allemagne a-t-elle géré cette restitution ?

Très mal. Au départ, les responsables de la politique culturelle et de nombreux musées n’étaient pas du tout conscients du « problème » du butin colonial.

Lorsque la polémique s’est mise à enfler, ils ont minimisé la critique, tourné leurs détracteurs en ridicule, puis les ont attaqués et diffamés. Le pire épisode, jusqu’ici, s’est produit lorsque l’historien de l’art Horst Bredekamp (l’un des premiers directeurs fondateurs du Humboldt Forum) a accusé les critiques postcoloniaux d’être antisémites. Tout cela dans le but de protéger les collections et la « tradition du savoir » occidentale, accusées – de manière justifiée à mon avis – d’avoir ignoré les éléments racistes de leur histoire.

Ce n’est qu’après les pressions de la société civile allemande et de la presse internationale que le gouvernement et les musées ont concédé que certains – le communiqué officiel parle d’un « nombre substantiel » – bronzes du Bénin devaient être restitués.

Où se trouve le reste des bronzes ?

Ils sont répartis dans tout l’hémisphère Nord. Même si l’Allemagne devait restituer tous les objets béninois se trouvant à Berlin, cela ne représenterait guère plus de 10 % de ce qui a été pillé.

Il est certain que d’autres musées suivront, voire joueront les premiers rôles dans les restitutions, comme les musées de Stuttgart ou de Cologne. Cependant, d’autres grands musées en dehors de l’Allemagne tardent à agir. Le colonialisme était un projet européen, tout comme le pillage des œuvres d’art. Toute l’Europe, tous les pays du Nord, sont donc impliqués et doivent s’attaquer à ce problème. De nombreux bronzes du Bénin se trouvent par exemple aux États-Unis.

La collection la plus importante, qui compte près de 800 objets, se trouve au British Museum de Londres, qui, apparemment avec le soutien du gouvernement, ne s’empresse pas de procéder à la moindre restitution.« Le British Museum est rempli d’objets volés », Vox (sous-titré en français).

Cette position est liée à un débat plus large sur la responsabilité du colonialisme en tant que crime contre l’humanité. Dans les pays du Nord, nous sommes désormais prêts à admettre que le colonialisme a donné lieu à des actes de violence, mais nous devons comprendre que le colonialisme en lui-même était (et est) une violence.

Que va-t-il se passer après leur arrivée au Nigeria ?

Un musée d’art ouest-africain est en construction à Benin City, dans l’État d’Edo (sud du Nigeria), et devrait accueillir des bronzes du Bénin. Cependant, la manière dont les œuvres d’art restituées sont réparties entre le Nigeria en tant qu’État-nation, l’État d’Edo en tant qu’entité fédérale et le roi Oba – en tant qu’héritier de l’ancien royaume et représentant du peuple d’Edo – fait encore l’objet de discussions.

L’Edo Museum of West African Art devrait être érigé d’ici cinq ans. Adjaye Associates

En tout état de cause, cela ne concerne pas les Européens. Il appartient aux propriétaires légitimes de décider ce qu’ils feront de leurs œuvres d’art, et cela ne doit pas retarder la restitution.


La traduction vers la version française a été assurée par le site Justice Info.

Fusion de trous noirs : d’où viennent ces phénomènes gravitationnels les plus violents de notre univers ?

  1. Sylvain ChatyProfesseur des Universités, astrophysicien au CEA, Université de Paris

Déclaration d’intérêts

Cette étude a été réalisée par des chercheurs issus des laboratoires français Astrophysique, Instrumentation, Modélisation (AIM, CNRS/CEA/Université de Paris) et Astroparticule & Cosmologie (APC, CNRS/Université de Paris). Ces travaux ont bénéficié du soutien financier du Laboratoire d’Excellence UnivEarthS (ANR-10-LABX-0023 et ANR-18-IDEX-0001, De l’évolution des binaires à la fusion d’objets compacts). Les simulations ont été toutes effectuées sur le cluster du laboratoire APC.

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L’astronomie gravitationnelle est née lors de la détection, en 2015, d’ondes gravitationnelles provenant de la fusion de deux trous noirs. Depuis, de nombreux autres événements, fusions de trous noirs mais aussi d’étoiles à neutrons, ont été observés. Les astronomes disposent aujourd’hui d’un nouveau messager pour étudier les phénomènes les plus violents de l’Univers à l’origine de ces ondes gravitationnelles, et ainsi en apprendre plus sur les lois et les origines de notre cosmos.

Cet évènement a aussi révélé quelque chose de surprenant : les trous noirs dont on a détecté la fusion étaient bien plus massifs que ce qui semblait probable jusqu’alors.

Ceci a soulevé de nombreuses questions sur la formation et l’évolution des trous noirs, et en particulier des couples de trous noirs – ceux qui peuvent fusionnent en laissant derrière eux une tempête d’ondes gravitationnelles que nous détectons parfois des milliards d’années plus tard (les ondes gravitationnelles voyagent jusqu’à nous à la vitesse de la lumière).

Comment naît un couple de trous noirs ?

L’histoire la plus commune de ces progéniteurs est la suivante : deux étoiles, souvent massives, naissent dans le même nuage interstellaire. Elles échangent de la matière au cours de leur vie, avant de finir par s’effondrer l’une après l’autre lors de deux événements de supernova, formant ainsi un duo de trous noirs. Ce couple continue alors inexorablement de se rapprocher, pendant un temps qui peut atteindre quelques milliards d’années, avant finalement de fusionner.

La fusion des trous noirs émet alors des ondes gravitationnelles, qui peuvent être détectées par des détecteurs d’ondes gravitationnelles comme LIGO-Virgo ou des détecteurs futurs, par exemple le Einstein Telescope européen ou le Cosmic Explorer américain.Simulation de la fusion de deux trous noirs supermassifs (NASA Goddard).

Couple stellaire : une vie semée d’embûches

Si ce scénario est connu dans les grandes lignes, les conditions d’évolution précises amenant un couple d’étoiles à se transformer en binaire de trous noirs destinés ensuite à fusionner entre eux restent indéterminées.

L’histoire de ce couple stellaire est en effet semée d’embûches, et de nombreux paramètres entraîneront, ou non, la fusion de deux trous noirs : citons entre autres la masse initiale de chaque étoile, leur composition, leur séparation orbitale, ou encore leur vitesse de rotation. Le devenir du couple dépend également des propriétés de l’effondrement de chaque étoile en trou noir lors de sa supernova, du moment auquel il traverse la phase d’« enveloppe commune » avec sa partenaire, et de l’efficacité du transfert de masse vers sa partenaire au cours de l’évolution.

Cette phase d’« enveloppe commune » est une étape cruciale et pourtant méconnue de la vie du couple stellaire – c’est ce moment relativement bref au cours duquel une enveloppe de gaz commence à immerger entièrement la binaire, juste après la première supernova. Pendant cette phase, un important transfert de masse a lieu entre les deux astres, et l’orbite qui les sépare diminue considérablement.

Identifier les progéniteurs stellaires de fusions de binaires de trous noirs constitue donc un sujet au cœur des préoccupations des astrophysiciens, permettant de mieux prédire le nombre de ces fusions.

Afin de lever le voile sur ce mystère, plusieurs études ont déjà été conduites dans le but de déterminer les paramètres des progéniteurs de fusions de trous noirs stellaires de grande masse, supérieure à 20 fois la masse du Soleil – comme on l’a vu, l’existence de trous noirs stellaires aussi massifs semblait peu probable avant leur détection par LIGO-Virgo.

À l’inverse, peu d’études se sont encore penchées sur les progéniteurs de trous noirs stellaires moins massifs (moins de 10 fois la masse du Soleil) qui pourraient fusionner. Si ces trous noirs « légers » sont par nature plus faciles à former, leur fusion n’en est pas pour autant assurée et le couple peut très bien se briser si les conditions requises ne sont pas réunies – les étoiles partant alors chacune de leur côté.

Un code pour retracer l’histoire d’une vie stellaire

C’est justement le but que nous nous sommes donné, dans le cadre d’une collaboration entre astrophysiciens des laboratoires Astrophysique, Instrumentation, Modélisation (CNRS/CEA/Université de Paris) et Astroparticule & Cosmologie (CNRS/Université de Paris) : caractériser les propriétés des étoiles progénitrices à l’origine des fusions de trous noirs stellaires « légers ».

Pour ce faire, nous avons reproduit l’évolution de ces couples d’étoiles massives (ce sont bien des étoiles dites « massives » – plusieurs fois la masse du Soleil – qui s’effondreront au final en trous noirs « légers ») en ajustant des paramètres cruciaux, avant de comparer les résultats obtenus aux détections de LIGO-Virgo.

Afin de reproduire l’évolution de ces couples stellaires, nous avons utilisé un code public, MESA, capable de simuler précisément l’évolution des étoiles, basée sur la modélisation de leur structure interne, à partir de la résolution, à chaque pas de temps, d’équations hydrodynamiques de la physique, ainsi que les interactions entre les étoiles au sein du couple. Nous avons adapté MESA afin d’y inclure les étapes liées à la formation du trou noir et au transfert de masse se produisant pendant la phase d’enveloppe commune.

Ainsi, partant d’un scénario d’évolution relativement classique (les deux étoiles naissent en même temps dans le même nuage interstellaire), nous avons réalisé plus de 66 000 simulations hydrodynamiques d’étoiles sur le calculateur du laboratoire APC. Si ce nombre est modeste comparé aux millions de simulations réalisées dans le cadre des modèles de synthèse de population habituellement utilisés, c’est parce que ces simulations d’évolution stellaire requièrent bien plus de temps de calcul, étant basées sur la résolution, à chaque pas de temps, d’équations hydrodynamiques. Cependant, elles se révèlent également bien plus précises, grâce à une simulation réaliste de l’intérieur des étoiles, et des changements provoqués par le transfert de matière et de moment cinétique.

Infographie de l’évolution des progéniteurs stellaires d’une fusion de trous noirs, telle que déterminée par cette étude. Adapté de Garcia et al. 2021 par Sylvain Chaty et Elsa Couderc, Fourni par l’auteur

66 000 simulations hydrodynamiques d’étoiles

Ces 66 000 simulations constituent donc autant de combinaisons de paramètres qui ont pu être testées et comparées aux taux détectés par LIGO-Virgo de fusions de trous noirs dans cette gamme de masse.

Nous avons ainsi prédit des taux de fusion compris entre 0,2 et 5,0 par an dans notre « univers local », soit un volume d’univers dans un rayon de 1 giga parsec (qui correspond à 3,26 milliards d’années-lumière, soit environ 1/14 de la distance jusqu’à l’horizon de notre univers observable), distance à laquelle on peut observer les galaxies avec assez de détails mais où les effets d’évolution cosmique sont faibles.

Ceci correspond à 1,2 et 3,3 détections par an de ce type de fusion de trous noirs « légers » de moins de 10 masses solaires (soit des taux comparables aux événements détectés par LIGO-Virgo lors des premières campagnes d’observation).

Ce taux de détection est bien celui atteint par LIGO-Virgo, et ceci permet de dresser un profil plus précis des progéniteurs stellaires des trous noirs légers qui peuvent fusionner.

Quelles étoiles peuvent donner naissance à des trous noirs qui fusionnent ?

Notre étude montre que pour obtenir une fusion de trous noirs « légers », il faut partir de couples d’étoiles de masses spécifiques (de 25 à 65 masses solaires) avec une séparation initiale particulière (entre 30 et 200 rayons solaires). Les deux étoiles doivent suivre une évolution au cours de laquelle elles s’échangent de la matière.

Le résultat principal de cette étude est que le destin des progéniteurs stellaires dépend fortement des masses initiales des étoiles, de la perte de masse du fait des vents stellaires et de la séparation orbitale initiale. Les deux étoiles suivent une évolution similaire, avec un premier épisode de transfert de masse stable avant la formation du premier trou noir, puis un deuxième épisode de transfert de masse instable conduisant à une phase d’enveloppe commune, qui sera ensuite éjectée. Cette phase d’enveloppe commune joue un rôle fondamental, car seuls les progéniteurs survivant à cette phase sont capables ensuite de fusionner en un temps inférieur à la durée de vie de l’univers (temps de Hubble).

Identifier les progéniteurs

Notre étude propose également une nouvelle méthode d’identification des progéniteurs d’objets compacts, comme les trous noirs ou les étoiles à neutrons, à partir de simulations hydrodynamiques précises d’évolution stellaire, se rapprochant ainsi chaque jour d’une meilleure compréhension des origines des phénomènes gravitationnels parmi les plus violents de notre univers.

9/11 : que sont nos super-héros devenus ? L’exemple de Batman9

  1. Frédéric AubrunEnseignant-chercheur en Marketing Digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC U.*
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The Dark Knight (2008) © 2008 Warner Bros. Entertainment Inc.

Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont considérablement marqué l’imaginaire collectif avec la diffusion en direct sur les chaînes du monde entier de l’effondrement des deux tours du World Trade Center. Des images d’une ampleur dramatique inédite pour la télévision, dont la ressemblance avec des œuvres cinématographiques populaires (Independance DayDie Hard) a déjà été soulignée par des chercheurs.

Si des liens apparaissent clairement entre la fiction et la réalité, il peut être intéressant de s’interroger sur la représentation du super-héros au cinéma après le 11 septembre 2001. « Les années 2000 ont été les années super-héros au cinéma avec trois Spiderman, deux Batman, Superman, Thor, Hulk, Captain America… Les super-héros sauvent encore le monde, mais le traitement de l’histoire est très sombre. Les personnages sont tourmentés, bien dans leur époque, en pleine crise de confiance. C’est l’époque du danger. », explique Jean‑Michel Lavantin, chercheur en études stratégiques et auteur du livre Hollywood, Washington et Le Pentagone.

Le Batman post-11 Septembre

Joker (2019). 2008 Warner Bros. Entertainment Inc

À la manière des monstres du studio Universal popularisés dans les années 1930 au cinéma, les super-héros sont des figures matricielles qui peuvent faire écho aux problématiques d’une époque. Le long-métrage Joker (2019) propose ainsi une lecture socio-économique de la naissance de la Némésis de Batman à travers un Gotham des années 1980 asphyxié par une crise sociétale terriblement actuelle. Le Joker, ou plutôt Arthur Fleck, y devient le produit d’une crise économique et identitaire. Les époques définissent et redéfinissent les personnages.

Pour s’en convaincre, il suffit de penser au Batman post-11 Septembre de Christopher Nolan qui offre une nouvelle lecture du Chevalier noir. Entre 2005 et 2012, trois longs-métrages proposent une version contemporaine du super-héros de Bob Kane et Bill Finger : Batman Begins (2005), The Dark Knight (2008) et The Dark Knight Rises (2012).

Rompant avec l’adaptation cartoonesque de Joël Schumacher, Christopher Nolan plonge Batman dans les méandres de l’Amérique post-11 Septembre en abordant des thèmes comme le terrorisme, la sécurité, la justice et la peur et en réinventant les origines du Chevalier noir. Ainsi, Gotham City devient une grande ville américaine corrompue, divisée socialement, victime d’une crise économique majeure. Christopher Nolan utilise alors Batman pour explorer ces thématiques, autour de la figure de cet homme torturé. Les antagonistes sont associés à des terroristes (le Joker, Bane) qui visent à la destruction d’un système (Ra’s al Ghul et sa fille), créant un parallélisme évident avec le contexte sociopolitique des États-Unis du début du XXIe siècle.

Batman face au terrorisme dans Batman Begins

Dans Batman Begins (2005), nous découvrons les origines du Chevalier Noir incarné à l’écran par Christian Bale. Raconter des origines, c’est enraciner un personnage dans une forme de réalité, un contexte économique, politique, géographique et parfois sociologique. Bruce Wayne est ainsi présenté comme un homme sombre et mystérieux qui entame son entraînement physique et mental pour devenir Batman au sein d’une société secrète, la Ligue des Ombres, menée par Ra’s al Ghul. Celle-ci se révèle être un groupe terroriste, destinée à la destruction des sociétés jugées décadentes, comme l’explique Henri Ducard (alias Ra’s al Ghul) dans le film :

« La Ligue des Ombres a mis un frein à la corruption de l’humanité pendant des milliers d’années. Nous avons saccagé Rome, chargé les navires de commerce de rats de la peste, brûlé Londres. Chaque fois qu’une civilisation parvient au sommet de sa décadence, nous revenons pour rétablir l’équilibre. »

Le métro de Gotham City menant à la Tour Wayne. 2008 Warner Bros. Entertainment Inc

Parmi les actes terroristes commandités par la Ligue des Ombres, nous retrouvons la destruction de la Tour Wayne à l’aide d’un métro. Ces différents éléments fictionnels ne sont pas sans nous rappeler les attentats du 11 Septembre, tant dans les thèmes choisis que dans le traitement scénaristique. Cet exemple est symptomatique d’une époque post-traumatique, sans que la moindre référence directe ne soit faite au 11 Septembre pour autant. Le discours fictionnel semble vouloir combler ce manque sémiotique « en ne se situant pas, ou pas immédiatement, ou pas exclusivement, dans une logique argumentative, avec une faible nécessité d’adéquation factuelle, en investissant d’un poids de signification les choix poétiques qui président à l’élaboration des fictions », observe Nicolas Xanthos, professeur de littérature au département des Arts et Lettres à l’UQAC.

L’effet de réel dans The Dark Knight

Lors de la sortie du second film de Nolan, The Dark Knight (2008), la menace terroriste prend le visage d’un clown qui compte bien semer le chaos dans la ville de Gotham. Mais là encore, c’est la réalité qui va véritablement prendre le dessus sur la fiction, jusque dans la stratégie de promotion. En effet, Warner Bros demande à 42 Entertainement, agence spécialisée dans le marketing viral, de penser une campagne de communication en lien avec le film en proposant aux spectateurs de devenir des citoyens de ce Gotham fictif à travers une multitude de jeux, de vidéos, de sites Internet, d’événements et d’indices sur le film.

Site web du candidat de fiction Harvey Dent. 2008 Warner Bros. Entertainment Inc

Fondé sur la campagne fictionnelle de l’avocat Harvey Dent (Double-Face) pour devenir procureur de la ville de Gotham, le marketing viral se déploie. L’année de promotion du film devient l’année de campagne de Harvey Dent, préparant ainsi les enjeux au cœur du film de Nolan. L’année de promotion permet de s’immerger dans l’univers de Gotham au travers de l’enjeu politique à venir. La campagne de Dent est mise en avant par des sites Internet, vidéos virales et affiches. Le slogan « I Believe in Harvey Dent » devient le site de campagne du candidat.

L’analogie entre la campagne politique américaine et le film est pertinente dans la mesure où, à l’instar d’un candidat qui doit obtenir un ralliement massif pour s’élever, voter Harvey Dent, c’est aussi devenir un potentiel spectateur du film. Rappelons par ailleurs que cette idée est en lien direct avec la réalité puisque les primaires présidentielles de 2008 étaient au cœur de l’actualité. Le slogan de Barack Obama, alors candidat en liste pour l’investiture démocrate, « Yes, we can », ressemble étrangement à celui du procureur. Cette corrélation avec l’actualité politique montre à quel point ces univers de fiction puisent leur essence dans la réalité.

En parallèle, la menace terroriste incarnée par le Joker se construit autour de la campagne de Dent par la mise en ligne d’un site intitulé « Why so serious ? ». Les détournements des affiches de campagne, des journaux fictionnels comme le Gotham Times deviennent les marques apparentes du clown fou. En effet, des débats télévisuels fictionnels sont proposés dans le cadre d’une imitation des journaux d’information américains type CNN/late-night show avec Gotham Tonight with Mike Engel. Ces vidéos proposent des débats sur Batman, la politique à Gotham, ou l’élection du procureur, comme autant de préludes au film à venir.Gotham Tonight #1 « Election Night », The Dark Knight’ Special Features.

L’analogie avec l’actualité américaine est évidente (crise économique, chômage, insécurité) et assure une corrélation avec le réel que le chercheur Hervé Glevarec définit comme « l’effet de réel ». Une impression qui « se produit chaque fois qu’un univers diégétique représentationnel (fictionnel ou cadre ordinaire) vient toucher le monde réel ». Le choix de copier le format des émissions de débats américaines s’inscrit dans ce que Glevarec appelle la néo-télévision, laquelle « se caractérise par ceci qu’elle rend perméable ses frontières avec le réel, dont elle est de surcroît, une partie ». En touchant le réel, dans sa forme et dans son fond, la campagne fonctionne en écho avec l’actualité américaine.

The Dark Knight Rises : se relever

Dans le dernier volet de la trilogie de Nolan, The Dark Knight Rises (2012), Batman est cassé physiquement et moralement, mais apprend à se relever, faisant écho à la scène centrale du premier film : « Pourquoi tombons-nous, Bruce ? Pour apprendre à mieux nous relever », explique le père du héros à son fils. Dans Batman V Superman (2016) de Zack Snyder, nous assistons de nouveau à la chute de la Tour Wayne, en plein milieu de Metropolis, ville fictive basée à New York. Ces plans familiers de gratte-ciel s’effondrant au sol, suivis de nuages de fumée, nous rappellent que le 11 Septembre est à jamais ancré dans l’imaginaire collectif.

Depuis « Mary Poppins », Disney cherche la baby-sitter idéale

3 septembre 2021, 11:22 CEST

Auteur

  1. Christian ChelebourgProfesseur de Littérature française et Littérature de jeunesse, Université de Lorraine
Université de Lorraine

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Quand Walt Disney demande aux frères Sherman de composer des chansons pour Mary Poppins, il s’aperçoit qu’ils ignorent ce qu’est une nanny. Ils pensent qu’il leur parle d’une biquette (en anglais nanny-goat). On est en 1960 : l’Amérique ignore tout de cette figure typiquement britannique. Les artistes de Burbank ont tout à apprendre sur le sujet… et tout à réinventer.

Une nanny chez les baby-sitters

À vrai dire, les studios ont déjà animé ce type de personnage à deux reprises, mais de façon indirecte. La première fois, c’était dans Peter Pan avec Nana, la chienne qui veille sur les enfants Darling. Mais elle était qualifiée de « nourrice » (nursemaid). La seconde, c’était dans One Hundred and One Dalmatians avec Nanny. Mais le nom de la profession était alors le nom propre de l’employée de maison. Dans les films de Disney, avant Mary Poppins, on trouve une chienne qui veille sur une nursery et une aimable vieille dame qui prend soin des chiens au point de les imiter parfois, comme le souligne Pongo, mais il n’y a pas de nanny à proprement parler. Aujourd’hui, nanny est un métier à part entière dans les parcs d’attractions de la firme et un service proposé à leur clientèle.

En adaptant Pamela Lyndon Travers, Disney ne s’approprie pas qu’un personnage, mais aussi une fonction sociale qu’il élève au rang de métalepse de son industrie : prendre soin des enfants en sollicitant leur goût de la magie plutôt que leur sens pratique, les éduquer en les émerveillant.

Par ricochet, il a également contribué à définir un idéal de la garde d’enfants. Sorti le 27 août 1964, Mary Poppins est le premier film sur le sujet. Il sera suivi l’année suivante de The Sound of Music de Robert Wise pour 20th Century Fox, d’après la comédie musicale de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein, créée à Broadway en novembre 1959. Le public y retrouvera Julie Andrews dans le rôle principal, celui de Maria, la gouvernante qui fait découvrir les plaisirs du chant aux sept enfants du capitaine von Trapp.

Mary et Maria sont encore des nurses à l’ancienne, salariées d’une famille à plein temps. Elles appartiennent à l’histoire. Mais l’intérêt créatif qu’elles suscitent au tournant des années 60 correspond à une actualité : l’émergence du babysitting dans les banlieues résidentielles au cours des années 50. Ce n’est pas un hasard si le verbe to babysit n’a fait son entrée dans le lexique anglais qu’en 1947, une dizaine d’années après le substantif baby-sitter. Alors que ce petit job devient la principale activité professionnelle des adolescentes de l’après-guerre, Mary et Maria leur assignent une mission plus noble que de simplement rester assises à surveiller les enfants : les divertir, les enchanter, libérer leur imaginaire et révéler leurs talents.

Des parents défaillants

En 1992, un autre film de la Walt Disney Company, sorti sous le label Hollywood Pictures, change du tout au tout l’image de l’employée de maison en charge des enfants. The Hand That Rocks the Cradle de Curtis Hanson, en français La Main sur le berceau, est un thriller psychologique. La veuve d’un gynécologue qui s’est donné la mort après avoir été accusé d’attouchements sur ses patientes se fait recruter comme nounou par le couple à l’origine du scandale, afin de se venger en leur enlevant tout ce dont elle estime avoir été privée. L’intrigue développe le titre d’un poème de William Ross Wallace : La Main qui berce l’enfant est la main qui gouverne le monde. La sagesse toute matriarcale de l’aphorisme pourrait aussi bien s’appliquer à Mary Poppins, qui subvertit les valeurs patriarcales défendues par George Banks en le ralliant à sa fantaisie. Mais en l’espèce, la formule met l’accent sur la menace qu’une nourrice représente pour l’harmonie domestique. La fonction maternelle ne se délègue pas sans risque.

Les deux scénarios s’opposent. À une trentaine d’années de distance, ils signalent l’existence d’une tension dans la représentation disneyenne de la garde d’enfants. Elle peut tout aussi bien consolider la famille que la diviser. Dans tous les cas, elle est le symptôme d’une défaillance de la parentalité. C’est tout l’enjeu du retour de Mary Poppins dans le film de 2018. Cette fois, personne ne recrute la nanny : elle vole d’elle-même au secours de Jane et Michael Banks pour s’occuper des enfants de celui-ci, qui n’a pas su gérer ses finances après le décès de sa femme. Elle vient sauver le foyer endeuillé, dont la maison est très symboliquement menacée de confiscation. Elle comble à point nommé la place laissée vacante par la mère qui s’occupait des comptes, qui donc, dans les termes de William Ross Wallace, gouvernait ce petit monde.

Le biopic sur la création de Mary Poppins, réalisé par John Lee Hancock en 2013, confirme ce rôle dévolu à la nanny en nous apprenant que l’enjeu du roman, pour son auteur, était de réparer son enfance entre un père alcoolique et une mère suicidaire. L’idéalisation de la nourrice est le produit direct de la carence des parents.

Aventures en tous genres

Entre les deux pôles de la magie réparatrice et de la rivalité destructrice, le babysitting moderne ouvre grand le champ de l’aventure. Tel est le sujet explicite d’Adventures in Babysitting, le film réalisé par Chris Columbus en 1987 pour le label Touchstone, et de son remake de 2016 pour Disney Channel. Ce qui est au cœur de l’action, ici, c’est une totale perte de contrôle sur le cours des événements. On est chez Disney et tout finit bien, évidemment. Les enfants, exposés aux pires dangers, passent la plus belle de leurs soirées. Mais l’intrigue fait voler en éclat l’illusion de sécurité dont se bercent les parents. Au passage, leur responsabilité n’est pas exonérée : une mère s’enivre au grand dam de son mari, une autre revendique son droit de s’amuser pour une fois. Le happy end fait taire à bon compte tout sentiment de culpabilité.

L’aveuglement des adultes est un ressort comique qui ne suffit pas à les innocenter. Au total, la contradiction apparaît patente entre leur exigence de sécurité et les conséquences concrètes de leur revendication de liberté. Les fictions disneyennes de babysitting peuvent apparaître conservatrices : elles suggèrent que la vigilance parentale, particulièrement maternelle, est irremplaçable. Adventures in Babysitting fait mauvais ménage avec le féminisme, parce qu’il place les mères face à leurs contradictions.

La Walt Disney Company prend soin néanmoins de compenser en faisant découvrir les joies de la condition maternelle à trois coureurs de jupons dans Three Men and a Baby. Remake de Trois Hommes et un couffin de Coline Serreau, le film sort en novembre 1987, cinq mois après le premier Adventures in Babysitting. En 2005, The Pacifier surenchérit avec un Vin Diesel à contre-emploi dans un rôle de nounou. Agent des forces spéciales en mission de protection rapprochée, il calque ses méthodes éducatives sur ses habitudes de commandement. Par-delà l’humour queer de la situation, le scénario fait ressortir les défis auxquels les mères sont confrontées au quotidien.

Super-bébés pour super-babysitters

Le babysitting est d’autant plus une aventure aujourd’hui que les enfants ne sont plus ce qu’ils étaient. La jeune Kari et la styliste Edna Mode le découvrent l’une et l’autre à leurs dépens en gardant le petit dernier des enfants Parr, Jack-Jack, dans deux courts-métrages Pixar : Jack-Jack Attack en 2005 et Auntie Edna en 2018. Le premier se présente comme une scène coupée de The Incredibles, révélant les pouvoirs du bébé. Le second s’intercale de même dans Incredibles 2 et rebondit sur le calvaire que le père y vit, alors que l’inversion des rôles dans le couple le réduit à jouer à la maison un rôle similaire à celui de Vin Diesel. Les superpouvoirs de Jack-Jack lui assurent une totale domination sur ses nourrices comme sur son père. Il est l’allégorie drolatique d’une enfance toute-puissante, qui prend le pouvoir sur ses aînés et ne reconnaît plus aucune autorité.

Pour faire du babysitting dans ces conditions, mieux vaut être une superhéroïne comme Jo Frost, la Supernanny du reality show international, adapté par ABC de 2005 à 2011 d’après le modèle britannique, puis repris sur Lifetime en 2020. Marinette, alias Ladybug, en offre un autre exemple dans la série française Miraculous sur Disney+ et Disney Channel. Tikki, son petit compagnon magique, lui fait remarquer dans l’épisode pilote que s’occuper de Manon, la fille d’une amie de sa mère, la prépare efficacement à affronter les supervillains – c’est dire l’ampleur de la tâche.

Mary Poppins introduisait la magie dans la nursery de Jane et Michael. Avec les enfants du Millenium, le schéma tend à s’inverser, comme le confirme depuis 2019 sur Disney Channel la série Gabby Duran & the Unsittables, d’après les romans d’Elise Allen et Daryle Conners. Une collégienne, nouvellement arrivée dans sa ville, s’y retrouve à garder toute une série d’extraterrestres, plus fantaisistes les uns que les autres. La corvée du babysitting se voit réhabilitée à la lumière des préoccupations actuelles sur l’intégration et le respect des sensibilités.

L’échange avec les aliens constitue une leçon d’ouverture d’esprit et de bienveillance, mais aussi de responsabilité. Les showrunners distillent un humour woke sans tomber dans la complaisance. Les scénarios déconstruisent toute idée de normativité et défendent la cause de la diversité tout en illustrant les difficultés rencontrées par chacun pour vivre avec les autres. L’effort de tous est requis. C’est à ce prix que Gabby Duran peut s’épanouir dans sa mission, au lieu de végéter entre une mère un brin égocentrique et une petite sœur surdouée.

En 60 ans, depuis Mary Poppins, la magie du babysitting a changé de camp. Elle ne consiste plus seulement à émerveiller les enfants, mais aussi à s’émerveiller soi-même à leur contact dans l’espoir d’édifier une société plus inclusive, où chacun puisse être fier de soi et trouver sa place dans le monde. La Walt Disney Company travaille ainsi pour l’avenir, considérant que les baby-sitters d’aujourd’hui sont les mères de demain.

Les talibans à l’épreuve du pouvoir

  1. Jean-Marc HuissoudProfesseur et chercheur, Relations Internationales Stratégies d’internationalisation, Grenoble École de Management (GEM)

Déclaration d’intérêts

Jean-Marc Huissoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Partenaires

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Soldat taliban en civil équipé d'une mitrailleuse sourit au milieu d'une foule.

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Soldat taliban en civil équipé d'une mitrailleuse sourit au milieu d'une foule.
Un soldat taliban durant un rassemblement de célébration du départ de l’US Army à Kaboul, le 31 août 2021. Hoshang Hashimi/AFP

Aussi dérangeant que soit ce constat pour la communauté internationale, le régime taliban peut apparaître, pour une partie des Afghans, comme acceptable.

Dans un pays marqué par quarante ans de guerre, le retour au pouvoir des « étudiants en religion » est synonyme de possibilité de stabilisation et de justice (violente) rendue aux tenants corrompus des régimes précédents. En outre, les valeurs des talibans ne sont pas si éloignées des mœurs d’une partie de la population (ils n’ont inventé ni la burqa, ni la réclusion des femmes), du moins dans les régions pachtounes.

Reste que pour les nouveaux maîtres de Kaboul – qui viennent d’annoncer la composition de leur gouvernement, où l’on ne retrouve aucune personnalité extérieure à leur mouvement, et comme il fallait s’y attendre aucune femme –, le plus dur est à venir.

Un pays ingouvernable ?

Les effectifs des talibans sont estimés à environ 60 000 hommes permanents et 90 000 « saisonniers ». Cela paraît insuffisant pour contrôler le pays.Vivre en pays taliban (Arte, 3 juin 2021).

Maîtriser les villes (ce qui est théorique) et les points de passage frontaliers (par ailleurs peu nombreux) n’a jamais assuré le contrôle du pays, comme l’ont illustré toutes les tentatives modernes d’asseoir un pouvoir national en Afghanistan.

Les seuls pouvoirs un tant soit peu fonctionnels se sont toujours basés sur l’arbitrage des intérêts tribaux et régionaux et sur la capacité de l’État à s’entendre avec les chefs locaux, dont les alliances mouvantes et les vendettas font la réalité de la politique afghane. Les talibans sauront-ils satisfaire (ou plutôt laisser faire) les chefs de clans ? Au-delà de cette question cruciale, quatre dossiers s’annoncent problématiques :

  • Une partie des Tadjiks – un groupe ethnique qui représente environ 25 % de la population totale du pays – s’est regroupée, dans le nord, autour d’Ahmad Massoud. Une proportion importante des Tadjiks sont ismaéliens, une forme de l’islam incompatible avec le rigorisme taliban. Même s’ils ont dernièrement subi des déconvenues militaires, les Tadjiks du Nord vont continuer de faire peser une menace sécuritaire sur le pouvoir taliban.
  • Les Hazaras (moins de 10 % de la population), eux aussi « hérétiques » aux yeux des talibans car chiites, redoutent de subir un ethnocide. Même si ce risque ne semble pas immédiat du fait des contacts pris par les talibans avec l’Iran, cette minorité se sent en danger et les talibans, qui ont déjà commis de nombreuses exactions à son égard, peinent à la convaincre de leur faire confiance.

  • Les producteurs d’opium, dont nombre sont alliés aux talibans d’une façon ou d’une autre, ne sont pas totalement sous leur contrôle. On peut supposer que les talibans auront du mal à se passer d’eux, étant donné la place de l’opium comme ressource financière pour le pays. Or, le 18 août dernier, les nouveaux dirigeants ont annoncé qu’il n’y aurait « plus de production ni de contrebande d’opium » en Afghanistan…
  • L’État islamique, dont les militants en Afghanistan restent actifs, comme on l’a constaté lors du sanglant attentat de l’aéroport de Kaboul le 26 août dernier, n’a rien à envier aux talibans en termes de violence et de détermination. Les deux groupes se sont combattus plus ou moins vivement ces dernières années.

Même en admettant que le pouvoir taliban arrive à atténuer ces problèmes (les résoudre semble illusoire), d’autres questions vont devoir trouver des réponses pour la construction d’un pouvoir pérenne.

Insurgés mais pas fonctionnaires

De l’aveu même des responsables talibans, le contrôle de leurs propres troupes est difficile : l’ivresse de la victoire, la tentation de pillage, le zèle de certains et la structure même de l’appareil militaire taliban (qui fait appel à de multiples commandants autonomes auxquels va la fidélité de leurs hommes) entraînent des actes de violence qui risquent d’aliéner durablement la population, et rendent peu crédibles les discours d’apaisement des leaders du pays.

Les militants talibans sont par ailleurs bien incapables de prendre en charge une administration, sans parler des aspects techniques de la gouvernance : le pouvoir devra rallier les fonctionnaires et techniciens présents dans le pays, moins susceptibles d’accepter, du fait de leur éducation et de leur statut de classe moyenne privilégiée, le rigorisme taliban.

La peur et la violence ne permettront pas de les mettre au service du pouvoir de manière durable et efficace. D’autant qu’une partie de ces cadres sont des femmes. Dès lors, la capacité des talibans à assurer les services publics, la santé, l’alimentation, la distribution d’eau et d’électricité semble compromise.

Un positionnement délicat sur la scène internationale

La situation internationale n’est pas non plus très simple. Outre que les talibans ne peuvent plus durablement invoquer l’ingérence étrangère comme explication à tout (d’autant qu’il faudra clarifier leurs liens avec le Pakistan), l’environnement régional ne leur est, a priori, guère favorable.

Ni les puissances d’Asie centrale, ni l’Iran, ni l’Inde, ni la Chine, ni la Russie ne peuvent rester indifférents à ce qui se passe dans ce carrefour régional, surtout s’il s’y profile un risque djihadiste. Les talibans eux-mêmes n’ont un agenda que national, mais d’autres mouvements (à commencer par l’EI et Al-Qaïda) pourraient faire du pays leur base arrière s’ils n’y prennent pas garde.

L’Iran peut-il accepter sur ses frontières un régime inspiré du radicalisme sunnite en provenance du Golfe ? Téhéran a acté la prise de pouvoir contre garanties, mais il faudra que ce modus vivendi résiste au temps. De même, l’Inde vient d’engager des prises de contact, mais craint un soutien depuis l’Afghanistan aux islamistes du Cachemire.

Les dirigeants talibans actuels sont incontestablement intelligents, pragmatiques et soucieux de reconnaissance internationale, comme en témoignent les multiples contacts et accords établis (notamment à Doha) avec les pays voisins et les USA.

Homme en costume sert la main d’un taliban afghan en turban
Poignée de main entre le représentant des États-Unis et le représentant des talibans après la signature de l’accord de paix stipulant que les Américains vont quitter l’Afghanistan. Doha, 29 février 2020. Giuseppe Cacace/AFP

Cette tentative de normalisation est-elle réelle ou temporaire ? L’avenir le dira, mais, pour l’instant, les relations internationales des talibans sont moins conflictuelles qu’elles ne pourraient l’être. En dépendent les revenus des futurs gazoducs devant traverser le pays, l’aide internationale, ou encore les réserves en dollars détenues (mais bloquées) par la banque centrale, toutes ressources vitales à l’installation durable du nouveau régime à la tête du pays.

C’est bien sur le plan interne que les difficultés les plus grandes s’annoncent dans l’immédiat.

Une doctrine de guérilla à l’épreuve du pouvoir

L’Afghanistan est plus une région avec un écosystème politique particulier qu’un État au sens plein, qui n’est né que parce que Britanniques et Russes souhaitaient une zone tampon entre leurs zones d’influence respectives en Asie (traité de Saint-Pétersbourg, 1907).

Contrôler Kaboul n’a jamais permis de contrôler le pays autrement que symboliquement. D’autant qu’il faut aussi contrôler une population de la ville très jeune, éduquée, connectée et moderne, peu susceptible d’accepter des interdits religieux impliquant un retour en arrière.Un pays « accidenté », Le dessous des cartes | Arte, 2019.

La prise du territoire implique aussi la perte de l’avantage stratégique dont les talibans disposaient dans le passé : la souplesse opérationnelle et la mobilité. Le contrôle effectif du territoire et la menace d’un conflit de longue durée avec les Tadjiks mobilisent leurs moyens déjà limités.

Par ailleurs, aucun régime dont la base doctrinale est la pureté (religieuse, ethnique ou morale) n’a jamais perduré. La réalité des hommes, la nécessité de pragmatisme et de compromis, a toujours soit transformé ces tentatives en régimes totalitaires inefficaces, soit renforcé l’hostilité internationale, soit entraîné la disparition progressive de ses prétentions.

Quoi qu’en disent les dirigeants talibans, chantres de valeurs de l’islam « non négociables », cette position n’est pas tenable dans le temps. Car la prétention à la pureté n’est légitime que si elle entraîne une récompense (paix, prospérité, victoire militaire, extension…) : face à l’impossibilité de réaliser ces objectifs, sa légitimité politique devient nulle.

La victoire des talibans n’est pas une fin mais le début d’un nouvel épisode. Il ne se passera pas six mois avant que le nouveau pouvoir ne soit confronté à des contradictions qu’il lui sera extrêmement difficile de surmonter. Pour tenir, il devra perdre une partie de son identité, ou voir s’affaiblir ses capacités, ce qui menacerait les compromis difficilement établis avec les parties prenantes nationales. Dans l’intervalle, quel bien et quel mal les talibans feront-ils au pays ? Nul ne peut le dire aujourd’hui.

Il est toujours plus difficile de gérer la paix que d’obtenir la victoire par les armes. Les talibans devront tirer les conclusions des leçons apprises par ceux qu’ils se vantent d’avoir vaincus : les Américains, qui se retirent finalement autant par réalisme que par découragement.

Quelle nation française pour 2022

Quelle nation française pour 2022 ?

  1. Sébastien LedouxHistorian, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne/

Déclaration d’intérêts

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Foule célébrant la victoire à la coupe du monde de football 2018 à Paris. Tommy Larey / Shutterstock

Au moment où la France entre dans une campagne présidentielle complexifiée par les enjeux de la crise sanitaire, les recours à l’idée de « refaire nation », de promouvoir les « valeurs » de la nation, sous-entendu de la République française, semblent devenus incontournables dans les discours des candidats à l’Élysée, quel que soit leur bord politique. Mais que recouvre ce terme ? Et que dit-il plus particulièrement de la nation française et de notre rapport à cette dernière ?

Au sens moderne, la nation est liée de façon quasi indissociable à l’existence d’un État comme l’illustre le terme courant d’État-nation. Ce modèle d’État-nation s’est diffusé depuis l’Europe dans le monde depuis la fin du XVIIIᵉ siècle. La nation s’est ainsi trouvée définie comme un territoire limité par des frontières et composé d’une population administrée par les mêmes lois et un même gouvernement.

Dans ce cadre, la nationalité a été l’outil juridico-politique de cette nationalisation des sociétés en faisant de chaque individu vivant sur le territoire un membre appartenant soit au groupe des nationaux, soit à celui de non-nationaux avec la perspective d’obtenir sa nationalité selon certains critères, ou au contraire de se la voir retirer.

Photo prise entre 1941 et 1943, montrant l’arrivée de juifs au camp de transit de Beaune-La Rolande près d’Orléans où ils étaient placés sous la garde de la gendarmerie française avant leur déportation vers les camps de la mort. Fond Cercil/AFP

Environ 15 000 personnes dont 7 000 juifs ont ainsi été dénaturalisés par l’administration de Vichy entre 1940 et 1944. La création de la Société des Nations (SDN) après la Première Guerre mondiale, puis celle de l’Organisation des Nations unies (ONU) au sortir de la Seconde Guerre mondiale en 1945 sont venues renforcer et consacrer cette définition de la nation dans des règles internationales au cours du XXe siècle.

Un groupe humain partageant la même culture

Pour autant, deux autres sens du mot nation se juxtaposent à cette première acception. D’abord un sens beaucoup plus ancien que l’on trouve dans l’Antiquité définissait la nation – étymologiquement de natio/nascor = naître – comme un groupe humain partageant la même origine par un ancêtre commun. L’Ancien Testament témoigne de ce sens initial avec la natio qui est le peuple juif élu de dieu et les nationes qui désignent les peuples païens. Chez les Romains, Cicéron l’associe à des peuples, sans aucun lien avec des États. Le sens du mot s’élargit quelque peu au Moyen-âge ou l’on peut évoquer la présence d’étudiants et de maîtres de plusieurs « nations » au sein des Universités européennes, appellation qui recouvrait en fait des regroupements par des origines géographiques et linguistiques (exemple des quatre nations anglaise, française, picarde, normande à la Faculté des arts de Paris).

Registre des conclusions de la nation de Picardie, 1476-1483. Sorbonne

Une troisième définition survient avec les révolutions américaine et française de la fin du XVIIIe siècle où la nation devient synonyme de « Peuple » dans un sens politique. La nation existe par la souveraineté détenue par le Peuple et non par un monarque. C’est le sens de l’acte novateur et irréversible des députés du tiers état qui se déclarent « assemblée nationale » le 17 juin 1789, contestant de fait au roi Louis XVI de représenter à lui seul la nation française.

Ce nouveau sens rapproche alors la nation de la notion de démocratie puisqu’il est question d’un groupe humain qui représente la nation par le fait de posséder une parcelle du pouvoir politique pour gouverner une population, ou par le fait de déléguer ce pouvoir à d’autres personnes de ce même groupe humain, les élus (démocratie représentative).

Gravure : Assemblée nationale, époque du 4 février 1790. Archives nationales/Wikimedia

Cette acception démocratique de la nation a immédiatement donné lieu à des débats – et jusqu’à aujourd’hui – afin de savoir quels individus étaient légitimes pour gouverner au nom de la nation ou choisir ses élus de la nation : les plus riches uniquement (suffrage censitaire) ? Les hommes (suffrage masculin) ? Les nationaux seulement (voir les débats sur le vote des étrangers aux élections locales) ?

Dans cette acception, la question est ainsi posée depuis 1789 en France : qui incarne la nation ? Les délégués du peuple qui ont été élus, et, suivant la constitution de 1958, d’abord et avant tout le président de la République, ou le peuple lui-même ?

Une évolution depuis le XIXᵉ siècle

Depuis le XIXe siècle, l’idée de nation n’a cessé d’évoluer en entremêlant ces trois sens :

  • étatique, soulevant la question des frontières et la conformité d’un espace politique avec le groupe humain national (droit des peuples à former une nation, sort réservé aux minorités nationales)
  • culturelle, soulevant la question de la construction d’un groupe humain homogène fondé sur des mêmes traditions culturelles et donc celle du sentiment d’appartenance nationale de ses membres
  • démocratique, avec la question de la représentation politique d’un groupe humain dénommé Peuple, et de la définition de ses contours (démocratie participative, inclusion des groupes minoritaires à la communauté politique).

Loin de s’ignorer, ces trois acceptions de la nation se sont le plus souvent entremêlées. Le projet des États-nations européens a été d’affirmer des frontières (l’Alsace-Lorraine pour l’unification de l’Allemagne en 1871), de produire des cartes nationales d’identité (la première en 1921 pour la France) mais également une culture commune homogène à travers le partage par des individus d’une religion, d’une langue, mais aussi de rituels, de symboles (hymnes, drapeaux), d’allégories (Marianne en France), de contes, de mythes, de musiques, de danses, de cuisines (invention des « plats nationaux ») etc.

« plébiscite de tous les jours »

Dans sa conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? » donnée en 1882 à la Sorbonne, Ernest Renan cherche à dissocier la conception culturelle allemande de la nation donnant une place éminente à la langue, de celle de la France qu’il voit au contraire comme éminemment politique. Dans l’héritage de la Révolution française, la nation se définit pour lui par un contrat entre citoyens manifestant leur volonté de vivre ensemble (« plébiscite de tous les jours »).

Mais Renan ajoute que la nation existe également par « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » qui doit inculquer chez chacun un sentiment national, soit un attachement autant qu’une appartenance à cette nation.

Par la transmission du passé historique, la nation revêt chez Renan aussi une dimension culturelle. Ces processus de nationalisation administrative, politique et culturelle des populations par les États, qui ont constitué une fabrique massive de « nationaux » depuis deux siècles, ont régulièrement engendré du nationalisme.

Absolutiser la nation comme objet totem supérieur

Il existe en effet dans le fait national une tentation du pouvoir, comme des individus, celle d’absolutiser la nation comme objet totem supérieur dont on est soi-même membre élu, et d’identifier d’autres groupes – internes ou externes au territoire – comme fondamentalement allogènes et inférieurs, menaçant la perpétuation du « nous-national ». Charles Maurras aura été en France l’un des chantres de ce nationalisme dans la première moitié du XXe siècle en développant une théorie sur des groupes qu’il considérait comme des étrangers internes inassimilables et dangereux pour la nation française (protestants, juifs, franc-maçons, « métèques »).

Charles Maurras, portrait photographique par Frédéric Boissonnas, 1925. Wikimedia

La nation connaît des usages politiques variés qui vont donner priorité à tel ou tel sens selon les périodes. Lourdement discréditée par les deux guerres mondiales, marginalisée par le projet européen, rejeté par le mouvement de Mai 68 et les mouvements régionalistes, l a question nationale refait son apparition dans les années 1980 au gré du déclin du projet internationaliste communiste et d’une accélération de la mondialisation économique.

Mais de quelle nation s’agit-il alors ? Très éloignée du contrat politique pensé par Renan, la question de la nation revient par son acception culturelle, captée par l’extrême droite qui fait irruption dans les élections avec le parti du Front national sur le thème de l’immigration brandie comme une menace pour la nation française.

Un enjeu électoral

Comme l’a montré l’économiste Thomas Piketty, les élections se jouent désormais dans les classes populaires sur la défense des identités culturelles – non plus seulement sur la défense des acquis sociaux – qui ont comme référent la nation, face à ce qui viendrait la/les menacer : immigrés, musulmans, Europe, mondialisation. La nation devient enjeu électoral.

Lors de la campagne présidentielle de 2007, la défense de l’identité nationale structure de façon très efficace le discours du candidat Sarkozy autour de la fierté de l’histoire nationale et de la condamnation de la « repentance » (nom péjoratif donné aux politiques de reconnaissance de crimes français menées en particulier par Jacques Chirac depuis 1995 avec le discours du Vel’ d’Hiv’) présentée comme une haine de la France. Elle est reprise par François Fillon dans son projet de « redressement national » pour la campagne des élections présidentielles de 2017, ou très récemment par le candidat Xavier Bertrand pour celle de 2022 qui dénonce la « déconstruction » de l’histoire opérée par le président de la République Emmanuel Macron.

La mise en récit du passé national sous une forme binaire simpliste (glorification versus repentance) est devenue l’une des formes incontournables du discours politique à visée électorale. Dans la même acception culturelle, la nation est définie par l’éditorialiste Éric Zemmour comme une civilisation aux racines chrétiennes que la présence de musulmans sur le sol français viendrait aujourd’hui menacer. Cette interprétation de la nation constitue l’une des bases de son engagement, pour l’instant non déclaré, dans la campagne présidentielle de 2022.

Dépasser le seul cadre de la droite ?

La nation ne serait-elle que de droite ? Rien de plus faux historiquement qui a vu la gauche élaborer une pensée sur la nation depuis la Révolution française, puis avec notamment Jean Jaurès qui s’est efforcé d’articuler nation et internationalisme. Il y a bien aujourd’hui un travail de réflexion sur la participation citoyenne par le mouvement écologiste ou à travers les propositions d’une VIe République, mais la nation n’est que très rarement avancée dans ces propositions issues de la gauche.

Discours de Jaurès au Pré-Saint-Gervais, lors de la manifestation contre la loi des Trois ans, 25 mai 1913. Wikimedia

Ce qui prime reste le plus souvent le dépassement de la nation, soit dans le projet européen chez les socialistes, soit plus à gauche dans une internationale des solidarités ou dans le souci environnemental des résistances locales.

La gauche a peine à répondre aux défis du monde contemporain des sociétés plurielles qui revendiquent des identités et des passés différenciés. Comme si la droite avait préempté la nation pensée exclusivement vers la défense des frontières culturelles d’un « nous-national » menacé et à laquelle des opinions attachées à un patrimoine culturel et à la peur du déclassement sont sensibles. La campagne présidentielle de 2022 prolongera-t-elle cette tendance lourde depuis 40 ans d’une droitisation du fait national, ou verra-t-elle le retour d’une pensée de gauche sur la nation dans une acception démocratique renouvelée par une attention sociale et écologique ?

Virus SARS-CoV-é : la transmission aérienne est confirmée; comment s’enprotéger simplement9

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  1. Valérie Pernelet-JolyCheffe de l’unité Évaluation des risques liés à l’air, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

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Alors que la rentrée scolaire a eu lieu, que les entreprises voient revenir leurs salariés au bureau, mais que la Covid-19 est toujours là, beaucoup se posent des questions sur les risques à se retrouver à nouveau à plusieurs dans des espaces confinés.

Présence et viabilité du coronavirus SARS-CoV-2 dans l’air, situations propices à son accumulation, lutte contre sa propagation… Voici ce qu’il faut retenir de sa capacité de transmission et ce qu’il faut faire pour se protéger.

Deux vecteurs de contamination

Inconnu il y a un an et demi, le coronavirus SARS-CoV-2, responsable de la pathologie infectieuse respiratoire Covid-19 (pour CoronaVIrus Disease 2019), est désormais mieux compris.

Après les hésitations initiales sur son mode de contamination, il est maintenant établi qu’il se retrouve principalement dans les sécrétions nasales ou orales. Celles-ci sont excrétées dans l’air lorsque l’on parle, tousse, éternue ou simplement respire, sous 2 formes :

  • des gouttelettes (dont la taille va de 1 µm à 1 mm), qui vont se déposer par gravité au sol ou sur des surfaces à courte distance (moins de 2 mètres),
  • des aérosols, autrement dit des particules bien plus fines (quelques millièmes de µm à 100 µm), pouvant être transportés dans l’air au-delà de 2 mètres. Contrairement aux gouttelettes plus grosses, les aérosols sont capables rester en suspension plusieurs minutes – voire plusieurs dizaines de minutes, et même indéfiniment, pour les plus fines, après évaporation dans un environnement clos avec un air stagnant.
Selon leur taille, les aérosols potentiellement chargés de particules virales se diffusent plus ou moins loin
Les virus, présents dans les sécrétions nasales et orales, se diffusent lorsqu’une personne malade parle, respire, tousse… Selon qu’elles sont sous forme de gouttelettes ou d’aérosols, elles se transmettent plus ou moins loin. Designua/Shutterstock

Soulignons qu’il n’existe pas de frontière nette entre gouttelettes et aérosols : entre 1 à 100 µm, en particulier, les gouttelettes peuvent avoir des comportements relevant d’un mode et/ou de l’autre, en fonction des conditions.

Quatre voies de transmission

Gouttelettes et aérosols émis par une personne malade sont les deux premiers vecteurs dont disposent les virus respiratoires pour contaminer une autre personne. Les premières peuvent gagner ses voies respiratoires, sa bouche ou ses yeux si la distance est inférieure à deux mètres ; les seconds peuvent atteindre ses voies respiratoires, y compris à une distance supérieure à deux mètres.

La contamination peut également se faire par contact physique, une fois que les gouttelettes et aérosols contenant des particules virales se sont déposés sur une surface. Le contact peut être direct : par exemple lorsqu’une personne contaminée après avoir toussé dans sa main ou s’être mouchée par exemple serre la main d’une autre personne, laquelle va ensuite porter ses mains à son visage.

Il peut aussi être indirect, via une surface contaminée (ou « fomite », soit un vecteur passif de transmission de maladie) : notamment lorsque l’on touche une poignée de porte contaminée, puis que l’on porte, là encore, sa main à son visage.

Les quatre voies de transmission des particules virales : par les airs et par contact
Les particules virales excrétées dans l’air peuvent atteindre de quatre façons différentes un nouvel hôte. Askhat Gilyakhov/ShutterStock

La transmission à distance confirmée

La transmission à distance a fait l’objet de nombreuses études et hypothèses récemment passées en revue par l’ANSES dans une bibliographie. Cet état des connaissances montre qu’il existe un solide faisceau d’arguments en faveur de la réalité de cette voie de transmission par des aérosols chargés de particules infectieuses.

Une étude réalisée en condition de laboratoire a en premier lieu démontré que le SARS-CoV-2 pouvait effectivement survivre sous forme aérosolisée, tout comme le premier SARS-CoV. De plus, sa transmission par voie aérienne a été démontrée expérimentalement chez le furet et le hamster.

La transmission du virus chez l’humain apparaît également possible. Elle a notamment été signalée entre personnes placées en quarantaine dans des chambres d’hôtel adjacentes, suggérant une diffusion par le système de climatisation. Le génome du virus a d’ailleurs été détecté dans les filtres de centrales de traitement de l’air (CTA) et conduits d’aération d’hôpitaux où se trouvaient des patients atteints de la Covid-19.

Des cas de contamination à distance mettant en cause les flux d’air ont même été rapportés par exemple en Chine dans un restaurant et dans un bus.

Densité d’occupation et durée augmentent le risque

Il est pour l’instant encore impossible de déterminer la part respective de chaque voie de contamination. Ce qui est établi, c’est que dans un environnement clos et mal aéré et/ou ventilé où se tiennent un ou plusieurs individus contaminés, la quantité de particules virales va s’accumuler jusqu’à atteindre des concentrations suffisantes pour infecter d’autres individus. Plus la densité d’occupation est élevée, plus le public est présent sur une durée prolongée, plus le risque augmente – surtout lorsque le masque n’est pas porté.

Le SARS-CoV-2 peut subsister dans l’air jusqu’à 3 heures, tout en perdant la moitié de son activité au bout d’une heure environ – ceci en condition expérimentale à 65 % d’humidité relative et à 21-23 °C, ce qui correspond à une ambiance intérieure d’hiver, voire de mi-saison. Faibles températures et humidités relatives extrêmes (inférieure à 40 % ou supérieure à 85 %) lui permettent de persister plus longtemps.

Il est en revanche sensible aux UV : 90 % des virus aérosolisés à partir d’un substitut salivaire soumis à un rayonnement UV similaire à celui du soleil en été sont neutralisés au bout de 8 minutes.

Limiter la présence virale dans l’air

La problématique de la contamination aérienne est donc surtout à considérer dans des environnements intérieurs mal ou peu ventilés/aérés, avec un taux et/ou une durée d’occupation important, en présence d’activités physiques ou vocales soutenues, et de surcroît en l’absence de port du masque. Des conditions qui peuvent correspondre à certains établissements recevant du public comme les salles de classe d’école, les restaurants, les bars, les discothèques, les salles de sport les salles de concert, les toilettes publiques…

Pour prévenir les risques de contamination, le port du masque combiné à une ventilation ou aération optimale doit permettre de diminuer la présence du virus dans l’air.

Un homme ouvre la fenêtre dans un train pour permettre d’aérer
Porter le masque, pour se protéger, et aérer, pour diminuer la présence des virus dans l’air sont les deux mesures les plus simples et les plus efficaces. DimaBerlin/ShutterStock

Pour savoir quand il convient de renouveler l’air d’une pièce, la concentration en dioxyde de carbone (CO2) est un bon indicateur. Le Haut Conseil de la santé publique (HCSP) recommande un seuil de 800 ppm au-delà duquel aération ou ventilation est nécessaire.

Il est bon de se rappeler que l’aération des locaux est de toute façon une bonne pratique : on sait que pour un enfant, une concentration en CO2 supérieure à 1000 ppm subie sur toute une journée a des effets sur la performance psychomotrice et augmente la fréquence des symptômes liés à l’asthme.

Mais si il est difficile d’assurer un renouvellement de l’air permettant d’atteindre ces seuils, comment tout de même réduire la présence du virus dans l’air ?

Purificateur d’air or not purificateur d’air ?

La question du recours à des purificateurs d’air (de type unités mobiles, qui aspirent et traitent l’air d’une pièce) est devenue prégnante. En 2017, l’Anses identifiait plusieurs technologies émergentes d’épuration (ozonation, plasma froid, catalyse, photocatalyse et ionisation), mais il n’a pas été possible de démontrer leur efficacité et innocuité en conditions réelles d’utilisation, certaines pouvant même être à l’origine de l’émission de polluants secondaires dans l’air intérieur.

Le cas de la purification par filtration est différent. Développés et éprouvés depuis des années, les filtres à haute efficacité HEPA (high efficiency particulate air) H13 ou H14 (et équivalent) notamment sont capables de capter les particules chargées du virus incluant les plus fines. Le recours à cette technologie) est à envisager lorsque ventilation ou aération d’un local s’avèrent insuffisantes. Attention toutefois à bien respecter les conditions d’utilisation comme à se doter du nombre adéquat d’épurateurs d’air en fonction du volume de la pièce à considérer… comme au faux sentiment de sécurité qu’ils peuvent entraîner.

Quoiqu’il en soit, ces installations ne peuvent en aucun cas se substituer aux apports d’air neuf. La ventilation et/ou l’aération des espaces clos, associée(s) au port du masque, restent les actions incontournables pour limiter la présence du virus dans l’air – et donc les risques liés à cette voie de transmission.

Concernant les autres voies impliquant un contact, le maintien des mesures barrières (incluant la distanciation physique, le lavage des mains et le nettoyage des sols, surfaces et objets) reste des leviers de prévention primordiaux.

Bonnes feuilles : « Les mémoriaux du 13 novembre »

  1. Gérome TrucSociologue, chargé de recherche CNRS, ISP, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Déclaration d’intérêts

Cette recherche, réalisée en partenariat avec les Archives de Paris, a bénéficié du soutien du CNRS dans le cadre de l’appel « attentats-recherche ».

Université Paris Nanterre

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CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Devant le Carillon après le 13 novembre 2015. François Grunberg, Ville de Paris / DICOM, Author provided (no reuse)

Les attentats qui ont frappé la France cette dernière décennie ont donné lieu à de nombreux ouvrages tentant de comprendre, décrypter et analyser le phénomène djihadiste, la terreur et les émotions qui ont accompagné ces événements. Alors que s’ouvre le procès des attentats du 13 Novembre 2015, The Conversation publie un extrait de l’ouvrage dirigé par Sarah Gensburger et Gérôme Truc, consacré à la mémoire de ces attentats, et intitulé Les mémoriaux du 13 novembre, Paris, Éditions de l’EHESS, 2020, et plus particulièrement un texte de Gérôme Truc issu du chapitre 4, « Ce que disent les messages du 13 novembre ».


Déposer un message dans un mémorial de rue, à la suite d’un attentat, participe d’un rituel de deuil collectif. Le geste tire tout son sens du fait que d’autres le font en même temps que nous, l’ont fait avant ou le feront après. N’ajouter que quelques mots, un simple « Pray for Paris » ou « Je suis Paris » est déjà une manière de s’affirmer comme membre de la communauté de deuil qui prend forme.

Mais celle-ci ne se confond pas nécessairement avec la communauté nationale ni avec celle que forment les habitants de la ville attaquée. Ses frontières sont floues, car ce ne sont en fait pas un, mais plusieurs « nous » qui se manifestent ainsi dans l’épreuve, qui se superposent les uns aux autres, peuvent se recouper, se cumuler, mais jamais ne se confondent.

Les « nous » du 13 Novembre

Depuis une même position, certains ont le sentiment d’appartenir au « nous » frappé, ils estiment qu’ils auraient pu être à la place des victimes, tandis que d’autres compatissent à leur sort sans pour autant s’identifier à elles, en distinguant le nous et le vous : « Nous sommes de tout cœur avec vous ».

C’est toute la différence entre un message que l’on signe en tant que Français, considérant les attentats du 13 Novembre comme une attaque contre tout le pays, et un autre signé d’un Lillois ou d’un Marseillais, qui se déclare solidaire des Parisiens. Cette ambigüité est récurrente dans les réactions aux attentats dans les sociétés occidentales.

Les attentats du 7 juillet 2005 à Londres, par exemple, furent perçus au Royaume-Uni comme un événement concernant d’abord et avant tous les Londoniens, plutôt que le pays dans son ensemble, tandis que ceux du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont à l’inverse été vécus comme une attaque contre l’ensemble du pays, et pas seulement contre New York et Washington.

Les attentats d’Oslo et Utøya, le 22 juillet 2011, furent de même assimilés à une attaque contre toute la nation norvégienne, bien qu’ils aient ciblé les élus et les jeunes d’un mouvement politique spécifique. Que nous disent les messages des mémoriaux du 13 novembre à ce propos ?

Paris et la France y sont massivement présents, dans des proportions sensiblement similaires : 40,5 % des messages pour Paris, 40,2 % pour la France. Une différence apparaît toutefois dès lors que l’on distingue les mentions en toutes lettres des symboles graphiques.

« Paris » ou « Parisien/Parisienne » est écrit dans 27,9 % des messages, et évoqué par la représentation d’un symbole, principalement la tour Eiffel ou le logo du Paris Saint-Germain, dans 12,6 % des cas. Les proportions sont strictement inverses pour la France : 12,6 % de mention en toutes lettres et 27,5 % d’évocations graphiques, le plus souvent un drapeau tricolore ou l’usage de bleu/blanc/rouge. […]

Après ces niveaux de réaction classiques que sont la ville, la nation et le monde, viennent les références à des entités collectives davantage spécifiques au 13 novembre.

Il s’agit d’abord de la communauté des professionnels et amateurs de musique et de rock, présente dans 3,2 % des messages, puis de celle des habitants et habitués des quartiers et lieux frappés, que l’on retrouve dans 2 % des messages, tel celui-ci où on lit « À mes voisins du quartier morts dans les attentats du 13 novembre 2015. Nous ne vous oublierons jamais », ou cet autre commençant par « NOUS, habitants de ce quartier… », dans lequel un collectif de riverains rappelle son attachement à l’un des bistrots frappés, le Comptoir Voltaire.

Document 3908W1-11, collecté devant le Comptoir Voltaire. Archives de Paris, Author provided

Un effet de site très net s’observe dans les deux cas. La mention d’un « nous » local monte à 13 % pour les messages collectés devant le Comptoir Voltaire, alors que sa part oscille entre 0,7 % et 3,6 % sur les autres lieux. L’attentat du Comptoir Voltaire, qui ne fit aucun mort hormis le kamikaze qui s’y est fait exploser, fut totalement éclipsée dans les médias par les autres attaques, ce qui semble avoir exacerbé la réaction de ses riverains.

De même, c’est presque exclusivement devant le Bataclan que se concentrèrent les références à la musique et au rock, représentant sur ce site 4 % des messages collectés, contre une douzaine ailleurs en tout et pour tout. On notera au passage que réagir aux attentats sur ce mode peut conduire des personnes assistant régulièrement à des concerts au Bataclan à des résolutions diamétralement opposées : les uns écrivent sur un billet pour un concert prévu dans cette salle « Nous n’irons plus jamais » (phrase soulignée deux fois) – ce qui se comprend comme une volonté de respecter la mémoire de ceux qui y ont perdu la vie –, un autre, au contraire, « Je reviendrai écouter de la musique au Bataclan, comme je le fais depuis 30 ans », tout en précisant bien qu’il aura alors une pensée pour toutes les victimes, – manière d’indiquer qu’il ne cèdera pas aux terroristes et à la peur.

Devant le Bataclan, le 11 janvier 2016. Patrice Clavier/Archives de Paris, Author provided

Réagir en tant que musulmans

Parmi ces « nous » du 13 Novembre, il y a aussi celui que forment celles et ceux qui réagissent aux attentats en tant que musulmanes ou musulmans, pour se désolidariser explicitement des terroristes, souligner que le Coran n’appelle pas à tuer et que l’islam est une religion de paix.

Leurs messages, qui représentent 1,5 % du corpus, sont restés dans les mémoriaux jusqu’à ce que les Archives de Paris les collectent. C’est vrai également des messages en arabe, qui sont au nombre de 60, ce qui en fait l’une des langues étrangères les plus présentes, au même niveau que l’allemand, juste après l’anglais, l’italien et l’espagnol.

Cela indique qu’il n’y eut pas, ou peu, de censure islamophobe et/ou arabophobe dans les mémoriaux, tandis que l’on sait, pour l’avoir observé, que les messages à caractère raciste y avaient en revanche une durée de vie très limitée, de sorte qu’ils ne constituent qu’une infime partie du fonds constitué par les Archives de Paris (0,2 %).

Devant le Bataclan, le 21 décembre 2015. Patrice Clavier/Archives de Paris, Author provided

Il y a enfin un mode de réaction au 13 Novembre, un dernier « nous », que je n’avais jusqu’alors jamais rencontré, autour d’autres attentats : des réactions en tant que parents.

Étant donné que les victimes du 13 novembre étaient dans l’ensemble relativement jeunes (la moyenne d’âge des personnes décédées est de 35 ans), et que l’accent a précisément été mis dans les médias sur leur jeunesse – cette « génération Bataclan » qui fit la une du quotidien Libération le 16 novembre 2015 – il semble que certains se soient sentis concernés du fait de leur condition de parents (ou grands-parents, dans quelques cas). Ils ne se sont pas dit qu’ils auraient pu être à la place des victimes, devant un concert au Bataclan ou en terrasse d’un café un vendredi soir, mais que leurs enfants ou petits-enfants auraient pu l’être, eux. Près de 1 % du corpus consiste ainsi en messages qui sont signés en tant que « maman », « papa » ou « mamie » et/ou les victimes sont désignées comme des « enfants » – bien qu’il n’y ait eu qu’une seule mineure, Lola Ouzounian, âgée de 17 ans, parmi les personnes tuées ce soir-là.

Document 3904W3-22, collecté devant le Bataclan. Archives de Paris, Author provided

Bien entendu, ces titres auxquels on compatit au sort des victimes ne sont pas exclusifs les uns des autres ; ils peuvent au contraire se cumuler. Ont ainsi pu être récoltés devant le Bataclan des messages anonymes se terminant par « Parisienne et maman » ou « une maman du 11e ».

C’est vrai aussi pour les musulmans : « Je suis Paris, je suis jeune, je suis musulman, je suis français », dit un autre message collecté au même endroit. Autant de raisons de se sentir concerné.