Marsanne : des éoliennes de 150m aux 108m actuels ?

L’ESSENTIEL

LE PREMIER RENOUVELLEMENT ÉOLIEN DRÔMOIS OUVERT AU FINANCEMENT CITOYEN 

Développé par RES et mis en service en 2008 sur les hauteurs de la commune de Marsanne, dans le département de la Drôme, le parc éolien de Marsanne est constitué de 6 éoliennes d’une puissance unitaire de 2 MW, pour une puissance totale installée de 12 MW. Très bien accepté localement, il produit depuis 12 ans l’équivalent de plus de 29% de la consommation électrique annuelle de la ville de Montélimar.

La durée de vie moyenne d’une éolienne est d’une vingtaine d’années, et l’installation de Marsanne arrive progressivement en fin de vie. Depuis sa mise en service, la filière éolienne a connu des avancées technologiques significatives. Les anciennes machines peuvent aujourd’hui être remplacées par des éoliennes plus performantes, sans en augmenter le nombre, permettant au développeur de prolonger la durée de vie du parc tout en optimisant sa production d’électricité.

Depuis 2018, RES travaille donc activement avec la commune de Marsanne au projet de renouvellement complet du parc éolien de Marsanne. Les 6 éoliennes existantes seront entièrement démantelées et remplacées par autant de nouvelles machines, plus performantes.

La mise en service du nouveau parc éolien de Marsanne est prévue pour 2023-2024. Les 6 éoliennes existantes seront entièrement démantelées, fondations comprises, et seront remplacées par 6 nouvelles machines plus performantes et dotées d’équipements de pointe leur permettant de fonctionner pleinement en toutes circonstances. À la suite de ce renouvellement, la puissance totale du site passera de 12 MW à 25,2 MW.

LA COLLECTE

POURQUOI INVESTIR ?

PLACER UNE PARTIE DE SON ÉPARGNE DANS LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

A travers cette campagne de financement participatif, RES souhaite associer les citoyens à la transition énergétique de nos territoires en leur proposant de placer une partie de leur épargne directement dans le projet de renouvellement du parc éolien de Marsanne.

En permettant à tout un chacun de participer à ce projet, RES entend redistribuer sur le territoire d’implantation une partie des richesses produites par les installations éoliennes, afin que que les habitants puissent bénéficier des retombées économiques générées par l’exploitation d’une ressource naturelle commune : le vent.

C’est l’opportunité pour chaque citoyenne et citoyen de s’informer et de s’investir à son échelle dans le développement des énergies renouvelables, en contribuant collectivement et directement à la réussite de la transition énergétique de notre territoire.

Le renouvellement du parc éolien de Marsanne nécessite un investissement total de 40 millions d’€. Pour 1 000 € investis, vous contribuez donc à la production de plus de 2 168 kWh par an, soit l’équivalent de près de 31% de la totalité de vos besoins électriques annuels.

La loi de transition énergétique du 17 août 2015 a défini que, d’ici à 2030, 32% de l’énergie consommée par la France devait être produite grâce aux énergies renouvelables. C’est un objectif ambitieux, car cette part n’est aujourd’hui que de 16% ! Pour l’atteindre, il va nous falloir investir 124,5 milliards d’euros. Ça paraît énorme, mais il faut savoir que le montant total de l’épargne des Français s’élève à 5 000 milliards d’euros. Cet investissement équivaut donc à seulement 2,6% de notre épargne !

LE REPOWERING, UNE SOLUTION D’OPTIMISATION DES PARCS EXISTANTS 

La durée de vie moyenne d’une éolienne est d’une vingtaine d’années. Au terme de cette période, les exploitants ont l’opportunité de renforcer le potentiel de leurs parcs grâce aux avancées technologiques, sur des sites qui ont déjà fait leurs preuves et dont le potentiel éolien est reconnu. Il peuvent alors remplacer les anciennes éoliennes par des machines plus performantes, sans nécessairement en augmenter le nombre et donc sans augmenter l’impact sur les paysages, les activités et l’environnement proche.

Ces opérations présentent de nombreux avantages :

✔ alors que l’exploitation de nouveaux sites demande la réalisation de nombreuses études pour évaluer le potentiel, le prolongement de la durée de vie d’un site déjà équipé permet de s’appuyer sur un ensemble de données connues sur les ressources disponibles, tout en profitant des infrastructures existantes : accès, poste de livraison, raccordement…

✔ le remplacement des vieilles turbines par des machines aux rendements plus élevés permet d’exploiter une plus grande quantité d’énergie ;

✔ ces opérations permettent de préserver les emplois locaux et de fournir aux municipalités des revenus constants, sous la forme d’impôts locaux sur les parcs éoliens en exploitation ;

✔ l’amélioration du matériel permet de diminuer les risques et les nuisances qui peuvent être induits par l’installation.

MODALITÉS D’INVESTISSEMENT

UNE COLLECTE RÉSERVÉE !

Dans le cadre du financement du renouvellement du parc éolien de Marsanne, RES propose d’ouvrir un financement auprès des habitants du département de la Drôme. D’un montant total de 150 000 €, la collecte s’effectuera en minibons.

➔ À PARTIR DU 8 OCTOBRE | investissement réservé aux habitant·es de la commune de Marsanne
➔ À PARTIR DU 15 OCTOBRE | investissement réservé aux habitant·es des communes autour de Marsanne : Bonlieu-sur-Roublon, Saint-Gervais-sur-Roublon, Mirmande, Condillac, Roynac, La Roche sur Grane, Grane, Cléon d’Andran, La Laupie, Autichamp, Chabrillan, Cliousclat, Saulce-sur-Rhône, Les Tourrettes et la Coucourde
➔ À PARTIR DU 29 OCTOBRE | investissement réservé aux habitant·es de la Communauté d’Agglomération de Montélimar
➔ À PARTIR DU 5 NOVEMBRE | investissement réservé aux habitant·es du département de la Drôme
➔ 12 NOVEMBRE | fin de la collecte

LE PROJET

LE RENOUVELLEMENT DU PARC ÉOLIEN

UN PARC ÉOLIEN SUR LES HAUTEURS DE LA COMMUNE DE MARSANNE

C’est sur les hauteurs du département de la Drôme, que le parc éolien est implanté. En service depuis 2008, le parc éolien de Marsanne est composé de 6 éoliennes situées sur les hauteurs de la commune de Marsanne.

OPTIMISER UN PARC EXISTANT POUR UN MOINDRE IMPACT SUR L’ENVIRONNEMENT

Ses atouts principaux sont le gisement de vent et la bonne intégration paysagère sur ce site. Les contraintes paysagères seront respectées, comme la nécessité de ne pas augmenter l’impact visuel depuis le centre de Marsanne, laisser les éoliennes en retrait sur les crêtes – de façon à éviter le surplomb -, mais également assurer une cohérence visuelle avec les éoliennes du parc actuel de la Teissonnière. Ce parc bénéficie d’une très bonne intégration locale de la part des riverains.

D’une puissance unitaire maximale de 4,2 MW  – soit plus du double des machines actuelles -, ces nouvelles éoliennes permettront au parc de Marsanne d’augmenter de manière significative sa production d’électricité, sans pour autant modifier le nombre d’éoliennes. À la suite de ce renouvellement, la puissance totale du site passera donc de 12 à 25,2 MW maximum, ce qui permettra de doubler la production d’électricité renouvelable du parc éolien.

UNE NOUVELLE VIE POUR LE PARC ÉOLIEN DE MARSANNE

 
L’ÉNERGIE ÉOLIENNE, UN DES PLUS GRANDS POTENTIELS DE PRODUCTION ÉLECTRIQUE

Le nouveau parc éolien de Marsanne disposera d’une puissance installée maximale totale de 25,2 MW. Les études estiment une production d’environ 86 700 MWh par an*, soit l’équivalent de la consommation électrique annuelle de près de 38 070 personnes**. Le parc éolien renouvelé de Marsanne produira donc chaque année plus de 7% de la consommation électrique totale de la Drôme. Cette production décarbonée, par opposition aux ressources fossiles, permettra de préserver l’environnement en évitant le rejet dans l’atmosphère de plus de 3 790 tonnes de CO2 chaque année***.

2008
Mise en service des 6 éoliennes de Marsanne

2017
Première rencontre des élus à la Mairie de Marsanne pour le projet de renouvellement

2018
Prise de contact avec Montélimar Agglomération et présentation du projet
Lancement des études environnementales, paysagères et patrimoniales
Première permanence d’information en Mairie

2019
Campagne acoustique
Réunion de cadrage avec les services de l’état
Conférence sur la transition énergétique organisée avec le CEDER Drôme
Deuxième permanence d’information en Mairie
Organisation de trois ateliers de concertation sur les mesures d’accompagnement

2020
Visite de site avec l’ONF et la DDT Drôme
Présentation du projet aux Mairies autouer de Marsanne
Dépôt de la Demande d’Autorisation Environnementale auprès de la Préfecture de la Drôme (août)

2021
Instruction du dossier par les services de l’état

2023-2024
Construction et mise en service du nouveau parc éolien de Marsanne

*productible prévisionnel sur la base des données relevées lors des études
**consommation d’électricité par habitant en France – 6 940 kWh/an (source Banque Mondiale)
***émissions de CO2 pour une centrale à charbon – 0,986 tonnes/MWh (source RTE)


DES MACHINES DERNIÈRE GÉNÉRATION DOTÉES D’ÉQUIPEMENTS TECHNOLOGIQUES DE POINTE POUR UNE MEILLEURE PRODUCTIVITÉ ET UNE RÉSISTANCE ACCRUE

 LE PARC INITIALLE PARC RENOUVELÉ
Puissance installée maximale totale12 MW25,2 MW
Nombre de turbines66
Puissance unitaire maximale2 MW4,2 MW
Hauteur totale des machines107 m max.150 m max.

Avec Mars, une nouvelle ère pour la recherche d’échantillons extraterrestres

  1. Bernard Martyprofesseur de géochimie, Université de Lorraine
  2. Shogo TachibanaProfessor of Cosmochemistry, University of Tokyo

Bernard Marty a reçu des financements du Centre National d’Etudes Spatiales (CNES). Ses travaux sont également soutenus par l’European Research Council.

Shogo Tachibana receives funding from the Ministry of Education, Culture, Sports, Science and Technology (MEXT) and Japan Society for the Promotion of Science (JSPS).

Université de Lorraine

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Récupération de la capsule contenant des échantillons de l’astéroïde Ryugu à Woomera (Australie). JAXA, Author provided

Nous vivons une période extraordinaire pour l’exploration du système solaire. Dans les deux prochaines décennies, des échantillons d’astéroïdes, de la Lune, de Mars, et peut-être de comètes vont être ramenés par des missions spatiales dédiées.

Des échantillons prélevés sur d’autres corps planétaires, comme Mars par exemple, nous diront si la vie y a existé. L’analyse de roches et poussière échantillonnées sur des astéroïdes qui n’ont pas évolué depuis 4,567 milliards d’années permettra de mieux comprendre d’où vient la matière qui a formé le système solaire et comment elle a évolué dans les premiers millions d’années.

L’origine des éléments volatils formant les océans terrestres et les atmosphères planétaires sera investiguée.

L’âge d’or de l’exploration lunaire

Dans les années 70, environ 380 kg de roches et sols lunaires ont été ramenés sur Terre grâce aux missions Apollo de la NASA et dans une moindre mesure aux missions soviétiques Luna. Des centaines de laboratoires ont analysé la composition des premiers échantillons ramenés d’une autre planète. Ces recherches ont permis de comprendre comment non seulement la Lune, mais également les autres planètes se sont formées et ont évolué.

La composition du Soleil a été précisée par l’analyse des ions solaires implantés dans les sols lunaires, et la nature et le flux de matière externe sur les surfaces planétaires a été quantifié. Ces investigations ont nécessité le développement de nouvelles méthodes analytiques, qui se sont améliorées au fil du temps, et dont la limite est maintenant l’échelle atomique.

Harrison Schmidt, astronaute et géologue sur la mission Apollo 17 échantillonnant un sol lunaire en 1972. NASA, Author provided

Ces missions étaient avant tout dictées par des enjeux stratégiques et cette période miraculeuse pour la cosmochimie fut malheureusement suivie par un désintérêt pour ce type de mission pendant les trois décennies suivantes, la lune n’ayant plus d’intérêt géostratégique.

Les météorites comme seuls espions

Les seuls échantillons extraterrestres disponibles étaient les météorites provenant de petits corps, les astéroïdes et, comment on devait l’apprendre plus tard, la surface de la Lune et de Mars. Ces échantillons de grand intérêt étaient cependant souvent dégradés par des chocs ayant provoqué leur éjection de leurs corps parents et par leur interaction avec l’environnement terrestre.

Dans les années 2000, les missions de retour d’échantillon ont refait surface sous l’impulsion de géochimistes américains. La mission NASA Genesis a échantillonné la matière solaire éjectée par notre étoile, dont l’analyse a permis de résoudre deux grands problèmes de cosmochimie: les compositions isotopiques de l’oxygène et de l’azote dont les variations importantes et non comprises étaient utilisées comme indicateurs de filiation entre différents corps planétaires.

La mission NASA Stardust a permis d’échantillonner quelques grains cométaires lors du passage du vaisseau spatial dans la queue de la comète Wild2. Ces grains, fortement dégradés lors du prélèvement à haute vitesse, ont cependant permis de montrer le brassage de la matière dans le disque entourant notre étoile, depuis ses régions les plus centrales jusqu’au système solaire externe réservoir des comètes. Ces résultats ont permis de mieux comprendre comment des systèmes stellaires – étoile centrale et disque planétaire – se forment et évoluent durant les premiers millions d’années.

Grains de comète récupérés par la mission Stardust de la NASA. Les particules ont été implantées dans de l’aérogel, un matériau de faible densité qui a amorti leur capture. Les particules ayant une vitesse de 6 km/s ont littéralement explosé à l’entrée (cavités en haut) et des grains terminaux ont parcouru environ 1 cm dans l’aérogel. Il s’agit du premier retour sur Terre d’échantillon cométaire. NASA, Author provided

L’agence spatiale japonaise JAXA a ouvert la voie aux missions actuelles et futures de retour de matière extraterrestre. La mission Hayabusa («faucon» en japonais) a ramené en 2010 quelques milligrammes de grains échantillonnés sur l’astéroïde Itokawa. Plusieurs problèmes techniques qui ont failli faire échouer ce retour ont pu être surmontés grâce à l’ingéniosité des ingénieurs japonais et à des miracles technologiques. Cette mission a établi un lien de parenté entre cet astéroïde et une classe bien définie de météorites.

Elle a aussi permis à la JAXA de préparer des missions du même type grâce au savoir-faire acquis. Hayabusa2 avait pour but d’échantillonner un astéroïde d’un autre type, appelé Ryugu, qui est supposé riche en matière organique et en minéraux ayant interagi avec de l’eau liquide.

La lumière réfléchie par cet astéroïde a, en effet, des caractéristiques similaires à celles obtenues en laboratoire pour une classe de météorites, les chondrites carbonées. Ces météorites sont riches en minéraux hydratés, en carbone, en azote, éléments formateurs de l’atmosphère terrestre et des océans, et an acides aminés, briques potentielles d’une activité biologique sur Terre.

La mission a décollé en 2014 et atteint sa cible en 2018. Le robot a échantillonné des grains et de la poussière à deux endroits. Le second échantillonnage fut particulièrement acrobatique puisqu’il consista à envoyer d’abord une charge explosive, le vaisseau spatial l’ayant largué s’étant réfugié derrière l’astéroïde, puis à prélever du matériel frais au centre du cratère formé.

Le vaisseau spatial a quitté l’astéroïde en novembre 2019 et a ramené sa précieuse cargaison en larguant la capsule contenant les échantillons qui atterrit le 5 décembre 2020 à Woomera en Australie. La capsule étant étanche, le gaz ambiant à l’intérieur a été récupéré et sera analysé dans plusieurs laboratoires. L’échantillonnage a été envoyé au centre de la JAXA à Tokyo, où les scientifiques ont eu l’excellente surprise de découvrir 5,4 grammes de grains et de poussière noire, 50 fois plus que la quantité nominale attendue.

Les techniques analytiques modernes vont permettre à des dizaines de laboratoires d’analyser pratiquement au niveau atomique ces grains, tout en conservant la moitié pour les générations futures. Dans le cas des échantillons lunaires dont une partie a également été réservée pour des recherches postérieures au retour, les progrès des techniques analytiques ont permis d’accroître de plusieurs ordres de grandeur la qualité des analyses faites dans les années 70.

Grains de l’astéroïde Ryugu. JAXA, Author provided

La NASA a également développé une mission d’échantillonnage d’un astéroïde du même type appelé Bennu, avec des objectifs scientifiques similaires. D’ailleurs les deux équipes, japonaise et américaine, collaborent activement dans ces deux missions. La mission Osiris Rex d’un coût de 650 Millions d’Euros a été lancée en 2016 et a atteint son but deux ans plus tard. Le vaisseau spatial a patiemment cartographié l’astéroïde pendant deux ans et l’échantillonnage a eu lieu le 20 octobre 2020. La masse recueillie n’est pas encore connue, mais semble être de l’ordre du kilogramme. Le processus a été tellement efficace que le couvercle de l’échantillonneur ne pouvait pas se refermer, ce qui a contraint l’équipe à stocker les échantillons rapidement dans la capsule de retour. Le retour sur terre prévu le 24 septembre 2023 permettra à de nombreuses équipes internationales, dont la nôtre, d’explorer en détail l’origine de la matière primitive dans le système solaire et celle de l’atmosphère et des océans.

bennu. Échantillonnage de l’astéroïde Bennu par la sonde Osiris Rex de la NASA. En l’absence de gravité, la sonde ne pouvait se maintenir à la surface, et l’échantillonnage a consisté en un touch and go durant lequel un jet d’azote a poussé les grains dans le réceptacle au bout du bras., CC BY

Contrairement aux autres agences spatiales internationales, l’agence Spatiale Européenne (ESA) n’a pas développé de mission spécifique de retour d’échantillon, malgré le dynamisme de la communauté cosmochimique européenne, préférant se concentrer sur l’envoi de télescopes spatiaux pour observer des exoplanètes, et privilégiant des missions d’observation in situ, comme la mission Rosetta qui a analysé avec succès la composition de la comète 67P/Churyumov-Gerasimenko.

Cependant, l’ESA s’est associée avec la NASA pour ramener des échantillons de Mars en 2031, pour un coût total qui dépassera les 7 milliards d’Euros. Il s’agit d’un ensemble complexe de missions successives, dont l’échec de l’une d’entre elles compromettra le retour de matière martienne. Ce projet s’inscrit bien sûr dans la perspective de l’envoi sur Mars d’humains: avant de ramener des personnes, il faut d’abord caractériser au mieux l’environnement martien, et, prosaïquement, être capable de ramener quelque chose de la planète rouge ! Un rover est en route pour échantillonner des dépôts lacustres fossiles, avec entre autres l’espoir de trouver des traces de vie passée, voire actuelle. Cette recherche d’activité biologique a d’ailleurs un revers pour les géochimistes: les échantillons devront être traités dans une facilité biologique de type P4, jusqu’à ce qu’ils soient déclarés biologiquement inertes par stérilisation. En effet, ces contraintes de confinement ne permettront pas la finesse analytique prévue étant donné la complexité et la taille des équipements nécessaires.

La fête ne s’arrêtera pas là: la mission MMX de la JAXA qui décollera en 2024 va échantillonner une des deux lunes de Mars avec un retour dans les laboratoires terrestres en 2029.

L’agence spatiale chinoise CNSA a aussi de grandes ambitions dans ce domaine, projetant d’échantillonner la Lune – ce qu’elle a déjà commencé à faire avec la mission Chang’e 5 qui a ramené des basaltes les plus jeunes de notre satellite le 16 décembre 2020. Mais la Chine souhaite aussi ramener sur Terre des échantillons de l’astéroïde Kamo’oalewa vers 2032 (mission Zheng He) et de Mars à l’horizon 2040 ou avant.

Plusieurs projets américains visent à analyser de la matière cométaire ramenée sur Terre, bien qu’aucune mission ne soit sélectionnée pour l’instant. Outre leur intérêt scientifique, ce type de missions a également comme conséquence d’accroître la connaissance technologique du domaine spatial, et de dynamiser la technologie analytique, dont l’Europe est un des leaders.

Salomé : itinéraire d’une jeune fille impudique

  1. Christian-Georges SchwentzelProfesseur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Université de Lorraine

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Parmi les archétypes féminins issus de l’Antiquité plébiscités par la pop culture ces dernières années, on compte Cléopâtreles Amazones, ou encore Aphrodite. Mais Salomé, héroïne sulfureuse adulée jusqu’au début du XXᵉ siècle, est tombée dans un oubli relatif. Une injustice qu’il convient de réparer!

Les évangiles nous racontent la mise à mort de saint Jean‑Baptiste à l’issue d’un fameux banquet où aurait dansé Salomé, vers 29 apr. J.-C. La fête devait célébrer l’anniversaire d’Hérode Antipas, grand-oncle de la jeune fille et tétrarque, c’est-à-dire gouverneur de quelques territoires du sud du Proche-Orient pour le compte des Romains. La danse de Salomé se déroule dans l’une des forteresses d’Antipas, sans doute à Machéronte ou Machaerous, que Flaubert, dans Hérodias, l’un des Trois Contes publiés en 1877, situe très justement « à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône ».

Une tête coupée comme prix d’une danse

Antipas avait fait arrêter et emprisonner Jean‑Baptiste, prédicateur très populaire dont les violentes diatribes contre l’ordre établi auraient pu alimenter une révolte. Jean‑Baptiste s’était aussi rendu coupable d’insultes proférées à l’encontre d’Hérodiade ou Hérodias, épouse d’Antipas, qui n’avait de cesse, pour cette raison, de réclamer de son mari la mise à mort de l’insolent prophète. Mais Antipas hésitait, car il savait que Jean était « un homme juste et saint », lit-on dans l’évangile selon Marc (Mc 6, 20).

C’est alors que l’anniversaire d’Antipas offrit à Hérodiade le jour propice pour parvenir à ses fins. L’épouse du tétrarque y assiste en compagnie de sa fille, Salomé, née d’un précédent mariage. Au cours du banquet, « la fille de cette Hérodiade vint exécuter une danse et elle plut à Hérode et à ses convives » raconte Marc (Mc 6, 22). Le tétrarque, pour la remercier, lui fait ce serment : « Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, serait-ce la moitié de mon royaume ».

Alors, Salomé, sous l’influence de sa mère, exige « sur un plat, la tête de Jean le Baptiste ». Le tétrarque n’ose refuser, afin de ne pas se dédire devant ses invités. Il envoie sur le champ un garde décapiter Jean‑Baptiste dans sa prison. Et Salomé reçoit la tête qu’elle remet à sa mère.

Portait Saint-Jean de la cathédrale de Rouen.Salomé danse sur les mains lors du banquet d’Antipas. A droite, elle remet la tête de saint Jean‑Baptiste à Hérodiade.

La danse de Salomé a-t-elle eu lieu ?

Cette célèbre danse a peut-être bien eu lieu. Cependant, comme le fait remarquer l’historien Harold W. Hoehner, les évangiles n’attribuent à la performance de Salomé aucune connotation érotique.

Née vers 18 apr. J.-C., la princesse ne devait d’ailleurs être alors qu’une très jeune fille, âgée de seulement onze ou douze ans.

Le terme grec qui la désigne dans les évangiles est korasion : un diminutif neutre de korè (« jeune fille »). Non seulement le mot korasion évoque une fillette, mais il la prive aussi de toute féminité. La danse de Salomé n’a donc rien d’un strip-tease, à moins de supposer que Marc et Matthieu aient manié l’ironie. Dans un sens équivalent à « brin de fille », korasion aurait pu, par antiphrase, désigner une femme aguichante. Mais cette hypothèse paraît peu vraisemblable dans les évangiles où toute familiarité est déplacée.

À l’origine du thème de la danse de Salomé, il n’y eut donc peut-être rien de plus que la démonstration de danse d’une enfant, à l’occasion de l’anniversaire de son grand-oncle.

Salomé métamorphosée en fille impudique

Salomé se métamorphose en figure érotique, environ trois siècles après la rédaction des évangiles, dans le 16e sermon (Pour la décollation de Saint Jean‑Baptiste) de saint Augustin.

Elle y exhibe sa poitrine au cours d’une danse effrénée : « Tantôt, elle se courbe de côté et présente son flanc aux yeux des spectateurs ; tantôt, en présence de ces hommes, elle fait parade de ses seins ».


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C’est ainsi que Salomé est devenue une jeune fille impudique et fatale. À l’instar d’autres figures comparables dans les sociétés patriarcales, elle incarne un péril féminin contre lequel les hommes doivent se prémunir.

Le banquet d’Hérode, par Cranach l’Ancien (1531), Hartford, Connecticut. Wikimedia

Le destin exceptionnel d’une danseuse fantasmée

Saint Augustin se fit, bien malgré lui, le promoteur de l’exceptionnel destin de Salomé dont la condamnation se transforma bientôt en fantasme. La danse de la jeune fille connut un immense succès à partir du Moyen Âge. Sur le tympan du portail Saint-Jean de la cathédrale de Rouen, que Flaubert connaissait bien, une Salomé acrobatique se contorsionne, tête en bas et jambes en l’air.

Au XVe siècle, le peintre Benozzo Gozzoli figure une adolescente fière qui n’hésite pas à regarder Antipas droit dans les yeux. Médusé, le tétrarque a la main droite immobilisée sur le cœur, tandis que, de l’autre, il serre un couteau de cuisine dressé au-dessus de la table du banquet, discret symbole phallique suggérant son excitation.

La danse de Salomé, par Benozzo Gozzoli (1461), National Gallery of Art, Washington. CC BY

Pleine d’assurance, Salomé l’est aussi chez Cranach l’Ancien (1531) : elle n’a nullement l’air impressionnée par la tête sanguinolente qu’elle porte dans un plat, comme le trophée de sa victoire, tandis qu’Antipas esquisse un geste de dégoût. Cranach met en valeur l’opposition entre la beauté fière de Salomé et le tétrarque, représenté comme un gros personnage à l’air lourdaud. Il joue également sur le contraste entre l’élégance de la jeune vierge et le visage du prophète décapité, mêlant érotisme et cruauté en une œuvre qu’on peut qualifier de sadique.

La danse des sept voiles, par Gaston Bussière (1925). CC BY

Le dédoublement de la menace féminine

En 1877, lorsque Flaubert publie Hérodias, l’un de ses Trois Contes, il se souvient de la contorsionniste du tympan de la cathédrale de Rouen. Il s’inspire aussi de ses propres expériences, notamment en compagnie des danseuses Kuchuk Hanem et Azizeh qu’il a connues en Égypte.

Le personnage de Salomé exprime à la fois l’attrait et la terreur que provoque en lui le pouvoir de séduction. La décollation du saint symbolise la castration de l’homme aliéné par le désir.

Un désir qui ensorcelle et brouille tout jugement, suscité par la simple vue de parties du corps féminin : « Un bras nu s’avança, un bras jeune, charmant ». Le physique de la jeune fille est fragmenté. Ses diverses parcelles ou caractéristiques contribuent à allumer la convoitise du spectateur : « les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de sa peau ».

Le vêtement est lui aussi détaillé, surlignant la chair qu’il rend encore plus attrayante : « un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête », des « caleçons noirs », de « petites pantoufles en duvet de colibri ». Flaubert exprime une sorte de fétichisme de la parure féminine orientale et aguichante. Une imagerie reprise plus tard au cinéma : voyez ci-dessous la danse de Brigid Bazlen en Salomé dans le film King of Kings de Nicholas Ray (1961)https://www.youtube.com/embed/b66NQbxGYV4?wmode=transparent&start=0

Bien que le titre du conte ne se réfère qu’à Hérodias, l’œuvre est construite sur un dédoublement de la menace féminine à travers les figures étroitement connectées de la mère maquerelle, véritable maîtresse de cérémonie, et de sa fille, non moins redoutable, en tant qu’exécutante du scénario maternel. C’est ainsi qu’Antipas tombe dans les filets de ces deux femmes fatales : la manipulatrice et l’ensorceleuse.

L’idole déchue

Après Flaubert, Salomé peuple encore l’imaginaire occidental pendant quelques décennies. En 1891, Oscar Wilde invente le thème de la danse des sept voiles pour sa pièce de théâtre, Salomé, bientôt mise en musique par Richard Strauss (1905). La figure de Salomé atteint alors son apogée artistique.


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Plus tard, elle est incarnée au cinéma par quelques actrices sulfureuses comme Rita Hayworth en 1953 (Salomé de William Dieterle) ou Brigid Bazlen (King of Kings de Nicholas Ray, 1961). En 1988, Imogen Millais-Scott joue parfaitement le rôle de la lolita effrontée dans Salome’s Last Dance de Ken Russell.https://www.youtube.com/embed/Iwqe2pcxxZk?wmode=transparent&start=0

Mais, dans la seconde moitié du XXe siècle, la fascination du grand public pour la danseuse biblique se dissipe au profit de nouvelles icônes féminines plus contemporaines et positives, voire ressenties comme « féministes ».

Salomé n’est plus vraiment une idole de notre temps.

Perseverance : dans la peau d’un « pilote » d’instruments sur un rover martien

  1. Gabriel PontResponsable des opérations des instruments français des missions MSL (Mars Sample Laboratory) et Mars2020, Centre national d’études spatiales (CNES)

Gabriel Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Centre national d'études spatiales (CNES)

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Chaque atterrissage martien est un grand moment : entre l’entrée dans l’atmosphère martienne et l’atterrissage s’écoulent sept minutes qui font trembler toutes les équipes associées de près ou de loin à la mission.

Mais au final, ce n’est ni le début ni la fin d’une grande aventure. L’atterrissage marque bien sûr le début des opérations de la mission à la surface de Mars, mais leur préparation commence des années avant, que ce soit pour les scientifiques et ingénieurs qui conçoivent les instruments embarqués à bord, mais aussi pour les équipes en charge des opérations, qui pilotent l’instrument une fois le rover posé sur la planète rouge.

La journée typique des « pilotes » d’instruments de rover martien

Chaque rover embarque avec lui de nombreux instruments, conçus par des équipes différentes provenant souvent de pays différents, qu’il faut piloter et surveiller. C’est le rôle des équipes opérationnelles.

Au CNES, par exemple, au FOCSE (French Operations Center for Science and Exploration), nous sommes déjà en charge des instruments ChemCam et SAM, à bord de Curiosity (envoyé sur Mars en 2012) et de SEIS, le sismomètre envoyé en 2018 avec la mission Insight.

Concrètement, les opérations se déroulent en trois phases.

Nous commençons par analyser les données reçues par l’instrument : on regarde s’il a bien fait ce qu’on lui a demandé et s’il est en bonne santé. Si tout va bien, on passe à la phase 2 : la préparation de la liste des commandes.

Ces deux étapes nécessitent de travailler étroitement avec les scientifiques. En effet, dans le cas de ChemCam, et bientôt de SuperCam sur Perseverance, qui ont pour mission d’analyser les roches martiennes, nous avons besoin de l’expertise des géologues pour savoir quoi demander à l’instrument. Il s’agit vraiment d’un travail main dans la main : le chercheur nous dit « je veux qu’on analyse telle roche » et nos ingénieurs vont le traduire dans le langage de l’instrument et vérifier que cela ne va pas à l’encontre de la sécurité du rover : avec le laser, il ne faudrait pas par mégarde tirer sur un autre composant du rover ou même que la caméra « regarde » en direction du Soleil, ce qui risquerait de l’endommager. Les ingénieurs de l’équipe opérationnelle sont donc en quelque sorte les « anges gardiens » de l’instrument.https://www.youtube.com/embed/9dePqyCip4w?wmode=transparent&start=0S’adapter à l’imprévu (CNES).

Toutes les équipes impliquées sur les divers instruments travaillent ainsi de la même façon avant la troisième phase, celle de l’envoi des commandes au Jet Propulsion Laboratory (JPL) de la NASA, situé à Pasadena en Californie. Le JPL est le « chef d’orchestre ». Il se charge de mettre tout en commun et priorise les commandes, car tous les instruments ne peuvent pas fonctionner en même temps, notamment pour des raisons de puissance et de bande passante.

Ultime étape : envoyer la liste de commandes au rover et à tous ses instruments, pour leur « journée de travail » sur Mars.

Et tous les jours, ça recommence. Nos journées, calquées sur les horaires californiens (fin d’après-midi jusqu’au milieu de la nuit), sont donc très rythmées, avec des plannings serrés et des points de rendez-vous très réguliers toute la journée.

Mais pour arriver à cette mécanique bien huilée, il faut du temps et beaucoup de préparation, et les opérations commencent toujours en même temps que le développement de l’instrument. Ce fut le cas bien sûr pour SuperCam, principal instrument scientifique à bord de Perseverance, avec une montée en puissance l’année précédant l’atterrissage. Une préparation essentielle pour être opérationnelle dès le lendemain de l’atterrissage.

Avant l’atterrissage, des mises en situation pour s’entraîner

Avant un atterrissage, nous participons à un ensemble d’entraînements et notamment ce qu’on appelle les ORTs, pour Operational Readiness Test, qui ont lieu tous les mois, l’année précédant l’atterrissage. Ces tests durent chacun une semaine, pendant laquelle on simule la vie du rover sur Mars. Par exemple, en septembre 2020, nous avons simulé les opérations des premiers jours du rover sur Mars. En décembre, la semaine d’entraînement était dédiée à la résolution d’anomalies : pendant une semaine, une équipe de « Greemlins » de la NASA injectait des anomalies de différents types afin de voir comment les équipes réagissent et trouvent des solutions. Ces anomalies ne simulent pas forcément des pannes d’instruments du rover lui-même, mais aussi, de façon très pragmatique, des pannes de nos outils de travail : par exemple, comment continuer à travailler avec des équipes du monde entier si nos principaux moyens de communication (par exemple de visioconférence) ne fonctionnent plus ?

Quand nous ne sommes pas en ORT, il y a beaucoup de travail aussi. On termine par exemple le développement et les tests des logiciels dont on a besoin pour travailler, on forme les équipes aux nouveaux outils et on s’assure que chacun est opérationnel. Ce sont des phases dites de « qualification technique et opérationnelle ».

Concrètement, on va tout tester : nous utilisons beaucoup d’outils fournis par la NASA qu’il faut adapter à nos propres systèmes et il faut donc les retravailler, les valider sur nos systèmes informatiques pour éviter tout bug. Par outils, j’entends aussi bien des logiciels de traitements de données (liées au rover, aux instruments ou à la programmation), des outils de définition et de validation des télécommandes, et divers autres outils nécessaires au bon déroulement des opérations.

Les trois premiers mois du rover

Les équipes opérationnelles de SuperCam ne sont pas impliquées dans l’atterrissage à proprement parler, mais dès le lendemain de l’atterrissage, l’instrument est allumé.

Débute alors une première phase de trois mois : les 90 premiers jours de SuperCam – ou plutôt 90 « sols », car les journées martiennes, qui durent un peu moins de 24h40, sont appelées des sols. Pendant ces trois premiers mois, nous réalisons la « recette » de l’instrument, le terme consacré pour les vérifications de la bonne marche de l’instrument, avec des fonctionnalités nominales, c’est-à-dire avec le niveau de performance attendu.

Pour cela, nous travaillons en alternance avec le Los Alamos National Laboratory, avec qui la France a conçu l’instrument, et qui assure les opérations conjointement avec le CNES.

Illustration du rover Perseverance représentant un tir laser de l’instrument SuperCam. CNES/VR2Planet, 2021, Author provided

Pendant ces 90 sols, nous travaillons en horaires martiens, ce qui signifie que tous les jours, nos journées de travail se décalent de 40 minutes environ. Lors de la « journée » du rover, celui-ci mène les activités qu’on lui a demandé de faire, et lors de sa « nuit » – pendant laquelle le rover recharge ses batteries –, nous analysons ses données et programmons ses futures activités pour le lendemain. Nous sommes alors en équipes élargies : il y a les responsables des « opérations instrument » (capables d’analyser les mesures et d’envoyer les commandes), les scientifiques, les experts qui ont participé au développement de l’instrument et qui le connaissent par cœur, les équipes informatiques qui ont conçu les systèmes (afin de nous aider en cas d’anomalie) ou encore ceux qui gèrent les infrastructures du FOCSE, y compris les plateaux-repas au milieu de la nuit terrestre.

Ces trois premiers mois sont très importants et d’ailleurs, pour les précédentes missions (Insight et Curiosity), toutes les équipes opérationnelles, en charge de tous les instruments embarqués, s’étaient retrouvées au Jet Propulsion Laboratory. Cela permet de faciliter les échanges, de gagner en efficacité, et de permettre aux gens d’apprendre à se connaître, car ils vont travailler ensemble pendant des années. Cette phase est essentielle, car, malgré les simulations réalisées tout au long de l’année, les équipes ne sont pas complètement rodées et il y a nécessairement une phase d’adaptation. Et il est quand même plus facile de se déplacer dans le bureau d’à côté pour gérer un problème que de passer un coup de fil à l’autre bout de la planète… Malheureusement, cette phase devra se faire entièrement à distance en raison du Covid-19 cette année.

Puis, c’est la « routine »… interplanétaire

À la suite de ces 90 sols, nous passerons aux horaires californiens et à ce qu’on appelle la « phase de routine », qui durera tout le reste de la mission. Cela fait déjà 2 ans que cela dure pour SEIS et 8 ans pour ChemCam et SAM. En mixant les équipes en charge de ces instruments, nous bénéficions de leur expérience pour mener à bien nos objectifs sur SuperCam.

Tout le monde montre énormément d’enthousiasme et d’excitation à l’idée de participer à cette mission. Il faut dire que c’est une sacrée aventure et une vraie fierté de pouvoir piloter un objet martien depuis la Terre.

Deuxième article du dimanche : 4.- Histoire de Mirmande (tous les dimanches)

(Suite « Vagage du patrimoine »)

C’est en effet à la suite du XVIIIO siècle, ‘grâce aux conditions agricoles changeant avec la pomme de terre, parfois le
maïs, le bétail et le fumure, l’extension des surfaces cultivées, et celle des rendements, qu’il y aura la fièvre de plantations du
murier dans la vallée entre 1815 et 1850. Elle n’a duré qu’un demi siècle.

En 1843 à Cavaillon la « Pébrine »apparaît, maladie des vers à soie; bientôt signalée à Avignon, à Loriol; C’est une catastrophe
pour les paysans du Rhône. De 24 millions de kilos de cocons en 1846, elle tombe à 7,5 en 1856. Claude Bernard, Peligot, Tulasne,
Pasteur, trouvent le remède en 1865, mais la sériciculture ne se relèvera pas. La vallée du Rhône s’est ouverte à des spéculations
nouvelles auxquelles vont prendre part les plaines adjacentes et les terres basses qui bordent le fleuve. Le Rhône n’était pas le Nil,
mais il faisait apparaître des îlots, et parfois toute une communauté en disputait la possession à sa voisine, pour les gros
et petits profits qu’elle en espérait. L’espoir d’établir quelques cultures sur les terres basses du fleuve, l’instinct de propriété
exacerbé par l’exiguïté des terres propres à nourrir une population parfois surabondante, les désirs entretenus de chicane créaient
d’âpres revendications. Même combat pour la Drôme entre Le Pouzin, Loriol Livron; même débats entre Baix, Cruas,
Rochemaure, le Teil, Viviers, etc ….

La lutte engagée a partout pour objet la possession de la terre et aussi le désir de discipliner le fleuve, et de faire s’évanouir ses
menaces: le paludisme, et les inondations.

Compte tenu de toute cette histoire, pourquoi y a t’il une telle rivalité ouverte dès 1831 à l’intérieur de la commune de
Mirmande entre le village et la plaine représentée pas Saulse, rivalité qui ira jusqu’à la séparation des frères ennemis en 1860?

Par le Rhône depuis bien longtemps.

C’est une question de géographie et d’histoire.

Depuis des siècles, il y a eu cette séparation psychologique liée à la configuration des lieux, et la difficulté de vie qui pu se transformer en égoïsme d’un côté, et en jalousie de l’autre: d’un côté le village fortifié, l’histoire, l’argent, de l’autre des paysans
toujours en lutte avec le fleuve (inondations en 1840, 1856); d’un côté le village en sécurité, arrogant, qui contrôle, qui veut la plus
grande église de la paroisse en délaissant son église du XIIe Siècle, de l’autre, celui qui est toujours discriminé en se voyant
refusé l’argent pour terminer son église plus petite. D’un côté le pouvoir de décision, enjeu important pour les notables, de l’autre
l’envie d’émancipation politique; D’un côté, un village accroché à sa situation, particulièrement séricicole, perdant peu à peu sa
pluriactivité, sans axe de communication, de l’autre un hameau qui veut profiter de cette voie historique du fleuve, à la conquête des terres, avec l’essor formidable du transport routier; Le chemin de fer a pu faire peur à tous ceux qui s’occupaient de la route, mais il y avait aussi le transport fluvial.

Voilà comment une situation historique de refuge, et de domination d’une terre difficile donnée par le Rhône, s’est
transformée en un mouvement de déclin économique pour Mirmande, un Mirmande rétréci, plein d’amertumes et de
ressentiments face aux difficultés.

L’ histoire est têtue, et les hommes aussi !

Débat : Le dessin de presse, les réseaux sociaux et la « servitude volontaire »

  1. Patrick CharaudeauProfesseur émérite en Sciences du langage, chercheur au Laboratoire de communication politique (CNRS), Université Sorbonne Paris Nord

Déclaration d’intérêts

Université Sorbonne Paris Nord

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CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Une photo prise à l’imprimerie du groupe Riccobono à Tremblay-en-France, près de Paris, montre le quotidien français Le Monde alors qu’il était imprimé, le 4 août 2020. Martin Bureau/AFP

Comment comprendre l’acte de repentance du journal Le Monde à propos du dernier dessin de Xavier Gorce publié dans la newsletter du 19 janvier, dessin qui faisait allusion à la question de l’inceste révélée par l’affaire Olivier Duhamel ?

Si le dessin n’a pas été retiré, il a fait l’objet d’une vive polé-mique à la suite de la lettre aux lecteurs de la nouvelle directrice du journal, qui affirmait ainsi que « ce dessin n’aurait pas dû être publié ».

Cet événement rappelle l’affaire du New York Times : en 2019), après la publication d’une caricature jugée antisémite, le journal américain a mis complètement fin à sa tradition du dessin de presse.

Le dessin de Xavier Gorce

Concernant le dessin paru dans Le Monde, suite aux émois causés, le dessinateur a décidé de démissionner.

Quelle était la teneur du dessin ? Une petite pingouine demande à un pingouin adulte : « Si j’ai été abusée par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste ? »

On remarquera tout d’abord qu’il s’agit d’une enfant de sexe féminin, et que la question porte sur le cas d’un demi-frère adoptif, ce qui le différencie du cas d’Olivier Duhamel, dans lequel il s’agit du fils adoptif d’un père de sexe masculin. Mais il est question d’inceste, ce qui suggère un rapprochement en raison de la proximité des deux événements. Il est vrai également qu’à partir de cette affaire l’inceste est redevenu objet de discussion comme c’est périodiquement le cas.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1356884274612473856&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fdebat-le-dessin-de-presse-les-reseaux-sociaux-et-la-servitude-volontaire-153904&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=889aa01%3A1612811843556&width=550px

Et l’un des aspects de cette discussion mis en avant par le dessin est de savoir quelle différence il y a entre inceste et pédophilie, et de montrer la complexité du sujet, y compris sur le plan juridique, face aux représentations du savoir populaire dont témoignent courriers des lecteurs, livres autobiographiques [(Réf. Ch. Angot, Un amour impossible)], et films [(Réf. L. Malle, Le souffle au cœur)], savoir populaire pour qui l’inceste est toujours lié à l’idée de consanguinité. Ce qui pose problème dans une société dont les relations parentales ont éclaté.


À lire aussi : La complexité du droit face à l’inceste


Ce que signifie le dessin de presse

Il faut alors rappeler ce que signifie le dessin de presse dans une société de l’information. Celui-ci a une double visée. Il est, de par son tracé, son texte (quand il y en a) et la mise en scène insolite d’une situation, un acte humoristique.

Mais le dessin de presse est aussi, de par sa présence dans un journal qui a pour finalité de traiter des événements de l’actualité politique et sociale, un commentaire sur ces événements, proposant sur ceux-ci une vision décalée.

Autrement dit, il est à la fois un acte pour sourire et un acte sérieux d’information. La conjonction de ces deux visées donne au dessin de presse le pouvoir de se dégager des normes de pensée qui s’imposent à la société, de faire éclater les discours convenus, les stéréotypes et les tabous.https://www.youtube.com/embed/2xoKZfmOMDc?wmode=transparent&start=0De Jésus à Trump, une histoire de la caricature (#CulturePrime).

Il convient alors de se demander ce que signifient la part humoristique du dessin de presse et la nature de la doxa qu’il met à mal.

L’humour provoque le décalage mais sans prétendre en faire une vérité. Il dit seulement : « Le monde, c’est peut-être aussi son envers ». Il fonctionne davantage selon un principe de plaisir que selon un principe de vérité, bien qu’il s’ouvre au bout du compte sur une possible nouvelle vérité.

Mais il est en même temps un moment de libération d’une contrainte, de relativisation d’un savoir unique. En mettant en cause certaines valeurs, il appelle à détruire des évidences contre ceux qui les soutiennent. Toute parole humoristique est porteuse d’un jugement plus ou moins iconoclaste sur les valeurs et les comportements humains.

L’humour, condition de la relation à autrui

Si la parole humoristique est souvent présentée – principalement par la psychanalyse – comme un travail du sujet pour se libérer des inhibitions qui l’emprisonnent, elle ne peut être conçue hors d’une relation entre soi et autrui. On rejoint ici l’une des intentions qui d’après Freud accompagne la communication du mot d’esprit (ou d’un dessin humoristique) à un autre : « compléter mon propre plaisir par l’effet en retour que cet autre produit sur moi ».

La relation de soi à autrui est la condition même de l’acte libérateur. Acte libérateur d’une angoisse engendrée par les contraintes et fatalités qui contrôlent l’être social.

L’angoisse étant un rétrécissement (ad augusta), l’humour est l’ouverture, la sortie de cette gorge vers une libération, une extension, une félicité. En même temps, il est un acte de connivence qui inclut les deux interlocuteurs dans le partage d’une compréhension commune.

Lorsqu’on rit à une blague que l’on ne comprend pas, on le fait pour éviter de montrer que l’on n’a pas compris. Dans le cas présent, les réactions d’indignation au dessin de Gorce échappent à cette connivence. Ce qui nous renvoie à la question de l’interprétation que l’on peut faire des actes humoristiques, et donc de ce dessin.

La question de l’interprétation

Interpréter, c’est toujours partir de ce qui est dit, de ce que l’on entend ou de ce que l’on voit, en y projetant ce que l’on est soi-même, ses propres références, ses propres croyances qui nous font attribuer des intentions à ce qui est représenté. D’où la difficulté de pouvoir déterminer de façon certaine ce qu’est l’intention sous-jacente de l’acte humoristique. Un même acte humoristique peut produire un effet ludique, critique, d’agression cynique, de dérision, selon la relation qui s’instaure entre celui-ci et le récepteur.

Des membres de l’équipe de Charlie Hebdo
Des membres de l’équipe de Charlie Hebdo dont les dessinateurs Cabu (1ᵉʳ G), Charb (2ᵉ G), Riss (3ᵉ G), Tignous (4ᵉ G) et Honoré (5ᵉ G) Julien Berjeaut aka Jul (D) and Catherine Meurisse (2ᵉ D) posent devant les bureaux de l’hebdomadaire satirique, le 15 mars 2006 à Paris. Joël Sa-get/AFP

Les Desproges, Bedos, Coluche, d’hier, les regrettés Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski de Charlie Hebdo, ont eu l’occasion de le vérifier pour le meilleur et pour le pire.

Et puis, interpréter dépend de ce que Hegel nomme « l’esprit du temps », cet ensemble de croyances qui s’imposent dans un lieu et un temps donnés : l’opinion publique. Les penseurs de l’Antiquité la nomment : doxa.

Pour eux, la doxa est une parole douteuse, héritée des sophistes grecs. Spinoza s’attacha à combattre les superstitions et les préjugés qui proviennent d’une perception du monde à laquelle n’est pas appliquée la faculté d’entendement.

Selon Roland Barthes la doxa fabrique des « idées inadéquates et con-fuses ». En cela, elle témoigne de ce qu’est une pensée courante, « l’Opinion publique, l’Esprit majoritaire, le Consensus petit-bourgeois, la Voix du Naturel, la Violence du Préjugé ».

Pour Pierre Bourdieu, la doxa est ce qui est admis sans discussion ni exa-men, ce à quoi adhère le sens commun comme une évidence, et doit être combattue : il faut « discréditer les évidences […] briser l’adhésion au monde du sens commun ».

C’est dans la doxa que se logent les discours normés, les politiquement corrects, les idées convenues qui, à chaque époque, caractérisent les sociétés. Et dans le cas précis du dessin de Xavier Gorce, est dénoncée l’idée que l’inceste ne concernerait que la seule relation entre un parent biologique direct et l’enfant.

Le rôle de l’ironie

Mais il s’agit d’un acte d’ironie. L’ironie se caractérise par un acte d’énonciation qui produit une dissociation entre ce qui est dit (ou montré) et ce qui est pensé : il y a discordance, et parfois rapport de contraire entre le dit et le pensé, comme l’illustre l’exemple classique du « Beau travail ! » lancé à quelqu’un qui vient de provoquer une catastrophe.

L’acte d’énonciation ironique fournit au récepteur les indices (intonation, mimique, clin d’œil), qui lui permettent de saisir que ce qu’il faut comprendre est l’inverse ou différent de ce qui est dit. Dans le cas présent, ce sont le tracé caricatural, la mise en scène comique et le texte, qui lui permettent d’opérer ce renversement.

L’ironie est une machine à contester la doxa, parfois pour attaquer une opinion adverse, parfois pour simplement la mettre en cause en obligeant le récepteur, le lecteur, à entrer dans un jeu de découverte entre le dit et le non-dit, le montré et le suggéré.

Cet acte ironique montre la complexité d’une société où le noyau familial est éclaté et où la détermination des genres s’est complexifiée du fait des diverses possibilités d’identifier les sexes et d’établir des relations parentales. Et, au-delà de cet éclatement du noyau familial, il est une invite à percevoir qu’on est appelé à s’interroger sur la façon dont les relations sociales sont bouleversées, sur la recomposition des valeurs, et sur le déplacement des critères de jugement quant à ce qui doit être acceptable, tolérable ou récusé.

C’est ce que n’ont pas perçu (ou voulu percevoir) ceux qui se scandalisent. Outre les réactions de pure indignation (« Immonde blague sur l’inceste et la pédocriminalité qui jette l’opprobre sur les femmes transgenres »), celles du genre : « Cette blague nous dit : “Ah là là, elles se prennent vraiment la tête, ces victimes d’inceste” et “Ah là là, ils se prennent la tête ces gens qui ont à cœur de reconnaître autre chose qu’un modèle hétéronormé, cisnormé, toutnormé !” », témoignent d’une interprétation au premier degré du dessin de Xavier Gorce, et non pas de ce qu’il laisse entendre par un acte ironique : « Une interrogation sur la complexité des rapports parentaux ».

L’émotion masque-t-elle la compréhension ?

Ce jeu de masquage et d’inversion semble s’être perdu dans le foisonnement d’internet. Les internautes qui s’épanchent dans les réseaux sociaux ont des motifs divers : tantôt, ils donnent légitimement leur opinion, tantôt, c’est pour accuser celui ou celle qui ne pense pas comme eux, tantôt, c’est pour donner des leçons à la société au nom d’une morale qu’ils érigent en dogme absolu, tantôt, enfin, par pur divertissement, pour provoquer une polémique.https://www.youtube.com/embed/ej9qfARoGdM?wmode=transparent&start=0Quelle place pour le dessin de presse ?

Il est de la responsabilité des médias de trier ce qui circule dans les réseaux sociaux et de ne pas se laisser imposer leurs diktats, comme le font les rubriques de « désintox ».

Comment se fait-il alors qu’un grand quotidien, comme Le Monde, qui est considéré internationalement journal de référence, ait pu faire amende honorable et présenter ses excuses aux Internautes et à ses lecteurs en particulier, comme le fit naguère le New York Times ? Les excuses du journal reposent sur la possibilité de faire une lecture du dessin au premier degré : « Ce dessin peut en effet être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres. »

C’est donc dénier au dessin de presse sa signification et sa fonction d’alerte, de mise en interrogation humoristique des idées convenues pour ouvrir la réflexion sur la complexité des affaires humaines. La déclaration « Le Monde tient à s’excuser de cette erreur auprès des lectrices et lecteurs qui ont pu en être choqués » (Caroline Monnot dans son texte publié mardi à 14h20 sur lemonde.fr) est un acte de repentance dont on peut estimer qu’il témoigne d’une soumission vis-à-vis des réseaux sociaux (car il ne s’agit pas seulement des lecteurs du journal).

Il est à craindre que ce soit la marque de notre temps, d’une société qui ne contrôle plus son information, qui, entre autres choses, tombe dans le piège d’un discours de victimisation et de compassion dans un esprit « de servitude volontaire ».

Débat : « L’humour de droit divin » ou quand la satire revendique sa toute-puissance

  1. Guillaume GrignardChercheur FNRS en sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Université Libre de Bruxelles
AUF (Agence Universitaire de la Francophonie)

Université Libre de Bruxelles et AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

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CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Peut-on tout dire au nom du rire? AFP

L’histoire a fait le tour des réseaux sociaux, de la presse, puis des éditorialistes : apostrophé pour avoir publié un dessin autour de l’inceste, le journal Le Monde a fait machine arrière et s’est excusé en se désolidarisant de son dessinateur, Xavier Gorce. Ce dernier a quitté le journal, pour se mettre en quête d’autres médias.

Dans la presse orientée plus à droite de l’échiquier politique, on s’insurge face à une nouvelle « régression démocratique » et on critique la « cancel culture », nouveau terme qui désigne une pratique anglo-saxonne consistant à s’excuser systématiquement dès qu’une minorité se sent lésée par un propos, culture qui contaminerait actuellement les démocraties européennes.

L’objet de cet article est de comprendre comment se construit ce que je propose de nommer une « posture d’irresponsabilité » chez certains humoristes. Au nom du rire, nous pourrions tout dire, sans avoir à présenter des excuses ou des explications. Ceux qui ne rient pas et s’indignent seraient alors ceux qui n’ont rien compris à l’humour.

Je propose le concept « d’humour de droit divin » pour appréhender cette question et m’appuie sur de multiples contributions récentes sur l’humour politique en France, au-delà du seul cas de Xavier Gorce. Il serait intéressant de poursuivre une réflexion plus comparative entre différents pays pour élargir le cas français à d’autres espaces nationaux. Cela fera l’objet de futures analyses.

Les bienfaits de l’humour

La posture que je propose dans cet article aborde un volet peu connu de la littérature sur l’humour. Historiquement, la France est depuis longtemps un grand pays de l’humour engagé et politisé. Un artiste comme Coluche bénéficie toujours d’une grande attention tant du public que des chercheurs, comme en témoigne ce nouvel ouvrage qui lui est consacré. En outre, les dramatiques attentats contre Charlie Hebdo ont occasionné de nombreux travaux pour souligner les aspects positifs de cette longue tradition satirique face au pouvoir politique.

Si on tire un bilan de cette littérature, il est incontestable que l’humour est un puissant allié thérapeutique. La psychologie est sans aucun doute la discipline qui a le mieux exploré cet élément. Néanmoins, les conclusions quant au volet subversif de l’humour sont beaucoup plus contrastéesMes recherches de terrain effectuées durant la campagne présidentielle de 2017 en France confirment cette prudence. Elles montrent que les mandataires politiques sont tout à fait capables de se servir avantageusement de la satire que l’on fait deux et posent question quant au réel côté subversif d’un sketch d’humour politique diffusé dans un média audiovisuel.

Les aspects plus confrontants de l’humour

Il n’est donc pas rare de ne retenir que ces éléments positifs autour de l’humour, quitte même à n’en parler que de manière positive). Il est pourtant fructueux d’explorer l’ensemble de la littérature sur le sujet. En effet, de nombreux auteurs de sciences humaines ont mentionné les effets potentiellement dévastateurs qui se cachent parfois dans un discours humoristique. Le philosophe Henri Bergson a publié un ouvrage sur le sujet, devenu classique, il y a plus d’un siècle aujourd’hui. Cette première théorie sociologique du rire postule que ce dernier a une fonction de discipline sociale qui vise à sanctionner les comportements déviants.

Les mots du philosophe sont clairs : l’humour, pour être efficace, doit faire mal. La discipline sociale construite par le rire s’appuie sur la douleur que ressent celui qui en est la victime.

Cette affirmation de Bergson a été prouvée en laboratoire par plusieurs travaux classiques en psychologie sociale. Il existerait une relation curvilinéaire entre notre rire et la douleur d’une victime. Dit autrement, pour que nous riions aux dépens des malheurs de quelqu’un, il faut tout de même que cette personne se ridiculise suffisamment. Mais cette courbe n’est pas sans limites. Ainsi lorsque la douleur de l’expérience met la vie de la personne en danger, le rire n’a plus de place.

Plus récemment, des psychologues sociaux ont démontré comment l’humour pouvait servir d’alibi « innocent » à la diffusion d’une pensée sexiste ou raciste. Puisque « c’est pour rire », ce n’est pas grave.

Or, nous savons aujourd’hui que de nombreuses représentations archaïques du monde social parviennent à circuler en toute innocence grâce aux habits de l’humour. Par exemple les stéréotypes sexistes, mais aussi racistes.

Cette discussion commence à devenir récurrente. Nombreuses œuvres humoristiques sont regardées aujourd’hui avec plus de scepticisme, par exemple les Simpson où certains stéréotypes racistes sont aujourd’hui critiqués.

Cette prise en compte des travaux scientifiques sur le sujet montre que l’humour permet à un discours de circuler sous une apparence banale. Ces travaux doivent nous inviter à affiner notre regard : l’humour n’est pas neutre, il crée des effets potentiellement nocifs pour les groupes sociaux qui en sont les cibles. Dès lors, la question d’une forme de responsabilité des humoristes en tant que professionnels du propos ou du dessin comique mérite d’être posée.

L’humour, un droit divin ?

Le refus des excuses et l’invocation d’une liberté sans limites est loin d’être un cas isolé ces dernières années, dans le paysage humoristique français. Avant Xavier Gorce, Pierre-Emmanuel Barré avait lui aussi quitté l’émission La Bande originale de Nagui, sur France Inter, au motif que l’animateur avait émis des critiques sur son appel à l’abstention à la veille du deuxième tour de l’élection présidentielle en 2017 et avait finalement refusé cette chronique.

Dans cet exemple, il est remarquable de voir comment les mots « critique » et « censure » se confondent. Certains humoristes entendent la liberté d’expression comme une liberté de propos sans aucune entrave.

La mise en scène de l’éviction de l’humoriste de France Inter, que lui-même a entretenu en publiant son billet sur ses propres réseaux, a beaucoup de points communs avec l’attitude de Xavier Gorce, qui s’exprime volontiers sur le sujet dans d’autres médias.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1353162781168705536&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fdebat-lhumour-de-droit-divin-ou-quand-la-satire-revendique-sa-toute-puissance-153906&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=889aa01%3A1612811843556&width=550px

Parfois, les humoristes et leur entourage réagissent avec plus de modestie, reconnaissant une erreur d’écriture qui aboutit à l’échec de la blague et à des crispations. C’est ainsi que dans un billet aujourd’hui introuvable sur le site d’Europe 1, l’imitateur Nicolas Canteloup avait dérapé dans une imitation de François Hollande, s’attirant immédiatement de nombreuses critiques. Les internautes lui ont immédiatement reproché une blague homophobe dans « l’affaire Théo », ce jeune homme victime d’une violente répression policière.

À peine quelques heures plus tard, son producteur Jean‑Marc Dumontet est venu présenter ses excuses sur le plateau d’Europe 1.

Plus récemment encore, l’humoriste Constance avait elle aussi dérapé dans un sketch sur le génocide rwandais. Son propos visait à renvoyer Hutus et Tutsis dos à dos, occultant aux yeux des détracteurs de l’humoriste la responsabilité historique des Hutus dans ces crimes de masse. Ce sketch a entraîné un recadrage immédiat de la responsable de France Inter, Laurence Bloch. Le texte ne manque pas d’intérêt et de nuances, il apporte des excuses tout en soutenant l’humoriste de la chaîne.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1249289037535481857&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fdebat-lhumour-de-droit-divin-ou-quand-la-satire-revendique-sa-toute-puissance-153906&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=889aa01%3A1612811843556&width=550pxhttps://www.youtube.com/embed/Lq7ueBnln5E?wmode=transparent&start=0La journée mondiale de la logique (La chronique de Constance).

Un récent billet de Constance dans Par Jupiter sur France Inter est particulièrement remarquable. S’indignant des nombreuses réactions qu’elle reçoit sur les réseaux sociaux, l’humoriste s’emporte, tout en humour :

« Ils veulent des excuses, des regrets, des sanctions, une immédiate démission […]. Foutez-moi la paix merde, je suis humoriste. Je fais des blagues pour mettre une ambiance sympathique et légère, pour qu’on oublie qu’on va tous crever ! »

Interpréter la signification sociale d’un billet humoristique

Ces exemples montrent comment certains humoristes assimilent la liberté d’expression et comment cette vision de leur travail les empêche par moments de garder une posture d’humilité quand leurs dessins suscitent une large réprobation.

Après tout, pourquoi s’excuser reviendrait-il à renoncer à sa liberté ?

Cet « humour de droit divin », qui se positionne au-dessus de toute remise en question, est nocif tant pour l’humour que pour la démocratie. Pour l’humour, parce qu’on s’écarte d’un rire d’inclusion qui permet convivialité, plaisir, amusement et bien-être… Dans la vie quotidienne où personne n’hésiterait à s’excuser si une blague était mal prise par un membre du groupe.

Nocif aussi pour la démocratie, parce cela vise à fausser l’usage des termes « censure » et « liberté d’expression », pour les dévoyer vers une zone où la liberté signifie le droit de dire ce qu’on veut sans qu’on puisse vous contredire.

À force de dire partout « qu’on ne peut plus rien dire », certains humoristes nagent en pleine contradiction puisque c’est bien à eux « qu’on ne peut plus rien dire ». En se prétendant les représentants tout désignés de la liberté d’expression, ils en font au contraire un usage autoritaire qui ne respecte ni le point de vue de l’autre ni le principe de la contradiction. En démocratie, on peut rire de tout, mais on peut se voir retourner la blague, tel un boomerang, quand on rate son coup. La liberté d’expression n’est pas une toute-puissance de la parole, elle est un espace qui laisse la place à chacun.

L’exploration de cette polémique autour des dessins de Xavier Gorce, analysée par le prisme d’une littérature plus critique envers les vertus intemporelles de l’humour, invite à réfléchir sur un élément fondamental du patrimoine culturel français. Sans nier les vertus de l’humour, cette littérature invite à une plus grande humilité chez les humoristes. Elle pose finalement une question fondamentale : quand nous rions, voulons-nous nous moquer d’une cible qu’on exclut de notre groupe d’appartenance ? Ou bien voulons-nous faire société avec tout le monde ? S’excuser quand une blague a offensé certaines personnes est sans conteste un pas vers une société pluraliste où chacun est respecté dans sa différence.

Variants du SARS-CoV-2 : « Concernant l’utilisation du séquençage en santé publique, la France a du retard »

  1. Samuel AlizonDirecteur de Recherche au CNRS, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Samuel Alizon a reçu des financements de European Research Council (ERC), la Fondation pour la Recherche Médicale (FRM), la Région Occitanie, l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et la Ligure Contre le Cancer. Il est membre de l’équipe Évolution Théorique et Expérimentale (http://covid-ete.ouvaton.org/).

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Des policiers distribuent des kits de dépistage des coronavirus aux habitants de Maidstone, dans le Kent, dans le sud-est de l’Angleterre. Le Royaume-Uni s’appuie fortement sur le séquençage dans sa stratégie de lutte contre l’épidémie. Ben Stansall/AFP

Le séquençage est une technologie qui permet de « lire » le génome d’un organisme et ainsi de détecter les mutations dont il est porteur. Certains pays y ont recouru massivement dans le cadre de l’épidémie de Covid-19. Mais la France, peu : plus d’un an après le début de l’épidémie, le nombre de séquences de génomes du coronavirus SARS-CoV-2 mises à disposition de la communauté internationale par notre pays est très faible.
Directeur de recherche au CNRS, affecté au laboratoire MIVEGEC (IRD, CNRS, Université de Montpellier), Samuel Alizon décrypte pour The Conversation les raisons de cette situation qui interpelle, à l’heure où les variants détectés initialement au Royaume-Uni, en Afrique du Sud ou au Brésil se propagent rapidement.


The Conversation France : On a beaucoup entendu parler de mutants, variants, lignées virales. Pourriez-vous préciser ce que recouvrent ces divers termes ?

Samuel Alizon : Les coronavirus évoluent constamment. À chaque infection, les virus se multiplient, produisant de grandes quantités de nouvelles particules virales, aussi appelées « virions ». Chaque reproduction du virus implique une copie du matériel génétique et ce processus comporte toujours des erreurs : les mutations.

Une grande partie de ces mutations sont neutres, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas d’effet sur le cycle de vie du virus. Parmi celles qui ont un effet, beaucoup sont délétères et les virus qui les portent sont généralement rapidement éliminés.

En France, comme dans tous les pays, il y a eu ce qu’on appelle des « effets fondateurs » lorsque le coronavirus SARS-CoV-2 s’est implanté. Ce concept de génétique des populations traduit la fixation au hasard de multiples mutations, notamment lorsqu’un faible nombre d’individus colonise un nouvel environnement. Ainsi, en janvier 2020, un faible nombre d’infections par le coronavirus SARS-CoV-2 ont initié des chaînes de transmission, qui ont engendré la vague épidémique du printemps.

On désigne sous le terme de « lignée » les virus qui ont une telle origine commune. Ainsi, les lignées de SARS-CoV-2 circulant en France sont assez différentes de celles circulant en Asie. En revanche, les virus ne s’arrêtent pas aux frontières, et une même lignée peut se propager dans différents pays. Le point important est que, bien qu’ayant des mutations qui leur sont propres, les lignées causent des infections similaires.

On parle en revanche de souche (ce qui correspond au terme médiatique de « variant ») lorsque les mutations que porte une lignée ne sont plus neutres, mais modifient l’infection, augmentant par exemple sa contagiosité, sa virulence, ou l’efficacité des vaccins.

Il semble par exemple aujourd’hui assez clair que le variant qui a évolué en Angleterre (et qui correspond à la lignée B.1.1.7) est plus transmissible que les virus qui circulaient dans le pays avant son émergence. Pour les variants détectés initialement en Afrique du Sud (la lignée B.1.351) ou au Brésil (la lignée P.1), la contagiosité accrue n’est pas encore démontrée. En revanche, on s’inquiète de leur capacité à réinfecter des personnes ayant déjà contracté une infection par des virus SARS-CoV-2 qui circulaient avant eux.

TC : Pourquoi est-il important de suivre ces modifications ?

SA : Les mutations du SARS-CoV-2 sont intéressantes à suivre pour plusieurs raisons.

La première est évidente : c’est de détecter d’éventuels variants qui pourraient expliquer pourquoi la dynamique de l’épidémie change. C’est ce qui s’est passé en Afrique du Sud ou en Angleterre. Les autorités ont détecté une augmentation rapide des cas, qui a constitué l’élément déclencheur. Partant de ce constat, elles ont ensuite pu en comprendre les raisons très rapidement, car les données de séquences étaient déjà disponibles.

On a ainsi découvert que les lignées à l’origine de ce phénomène avaient accumulé bien plus de mutations dans leur génome que la moyenne, mutations dont un certain nombre concernent la protéine Spike du virus et avaient déjà des effets connus in vitro. On peut citer entre autres la mutation N501Y, qui facilite l’entrée du virus dans les cellules humaines, ou encore la mutation E484K, qui diminue la reconnaissance par les anticorps produits par le système immunitaire.

La seconde raison qui justifie de recourir au séquençage n’est pas liée aux variants. Il s’agit plutôt de suivre les mutations neutres, afin d’assurer un traçage des lignées virales. Cette discipline s’appelle la phylodynamique. Grâce à elle, on peut étudier la structure de l’épidémie. On peut par exemple déterminer si, dans notre pays, il y a une épidémie par département, ou si au contraire l’épidémie est peu structurée, avec des échanges de virus au niveau national.

Au-delà de ces informations sur la structure de l’épidémie, l’approche phylodynamique permet aussi de comprendre comment elle se propage. Ces techniques ont été très employées pour étudier les épidémies causées par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH), avec beaucoup de succès, comme l’illustre la Cohorte Suisse pour l’Étude du VIH. L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2013-2016 les a encore davantage popularisées. Avec la pandémie de Covid-19, elles ont à nouveau été propulsées sur le devant de la scène. C’est grâce à ces techniques que l’on a par exemple pu estimer l’effet de la mutation D614G sur la transmissibilité du virus, ou encore détecter des événements de super-propagation dans la région de Boston aux États-Unis.

Il faut souligner ici le rôle central de l’initiative GISAID, qui a permis de rapidement centraliser tous les différents génomes de SARS-CoV-2 séquencés. Les scientifiques ont ainsi pu analyser l’épidémie quasiment en temps réel, à des échelles nationales et internationales.

TC : A-t-on utilisé cette approche dans notre pays ?

SA : La France a énormément de retard sur ce sujet. Même dans le cas d’une épidémie comme celle du VIH, l’utilisation du séquençage pour le suivi épidémiologique est marginale. Quand on séquence le VIH, c’est uniquement pour détecter des mutations de résistance aux traitements. Dans le cas du coronavirus, la situation est assez similaire. Pourtant, notre pays était dans les délais au début de cette pandémie, puisque le Centre national de Référence de Paris publiait les premiers génomes de coronavirus SARS-CoV-2 européens en janvier 2020.

En outre, dès fin mars notre équipe a réalisé une des seules analyses au niveau national, initialement sur 69 puis sur 196 génomes de SARS-CoV-2 issus de toute la France. Nous avons ainsi pu découvrir que le virus avait été introduit à plusieurs reprises en France, et nous avons pu dater le début de la vague épidémique à la deuxième quinzaine de janvier. Cette approche nous a aussi permis d’estimer la vitesse de propagation de l’épidémie, et même de détecter le ralentissement lié au confinement dès la fin du mois de mars. Ce travail, désormais publié en anglais, illustre que la collaboration entre les laboratoires de recherche fondamentale du CNRS et les laboratoires de virologie clinique est possible.

Malheureusement, après ces débuts encourageants, le séquençage s’est arrêté presque aussi net : de tout l’été, il n’y a eu quasiment aucune contribution française à la base de données de GISAID. Aujourd’hui, plus de 500 000 génomes ont été partagés au niveau mondial. La France en a procuré à peu près 5 000 ; le Royaume-Uni, quarante fois plus… Certes, ce sont des chercheurs britanniques qui ont mis au point le séquençage dans les années 1970 et ce pays a toujours été très en pointe dans ce secteur, mais cela n’explique pas tout… En fait, le retard par rapport aux Britanniques est assez global pour tout ce qui touche aux données et à leur analyse.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=samuel_alizon&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1359595646425120769&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fvariants-du-sars-cov-2-concernant-lutilisation-du-sequencage-en-sante-publique-la-france-a-du-retard-154501&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=889aa01%3A1612811843556&width=550px

L’exemple du variant B.1.1.7 détecté dans le Kent, en Angleterre, illustre bien cette situation. Ce qui a d’abord alerté Public Health England, c’était la proportion de tests PCR de chez Thermo-Fisher qui ne s’avéraient que partiellement positifs. En effet, ce test cible trois régions du génome du coronavirus. Or, dans les régions où les contaminations explosaient, la proportion de tests dans lesquels seules 2 régions étaient détectées au lieu des 3 attendues était anormalement élevée. Le séquençage des échantillons concernés a permis de comprendre ce qui se passait et de caractériser ce nouveau variant.

En France, même avec une préparation d’un mois, il a été compliqué de mettre sur pied une telle surveillance, qui s’avère bien moins précise puisque le recours au séquençage est limité.

TC : Pourquoi un recours si limité au séquençage en France ? Ce n’est pourtant pas une question de manque de savoir-faire ?

SA : Non, pas du tout. Notre pays possède l’expertise nécessaire pour mener d’ambitieux projets de séquençage. Par exemple, le CNRS, dans le cadre du projet Tara Océans, a réalisé un séquençage d’organismes marins d’une telle ampleur que la revue Science y a consacré un numéro spécial.

Selon moi, le problème est ailleurs, et résulte de la conjonction de deux facteurs. Le premier est en lien avec la politique d’austérité budgétaire qui touche le secteur de la santé publique. Depuis 20 à 30 ans, la France a mis en place une politique d’austérité dans les milieux hospitalo-universitaires. Or le séquençage dit « de nouvelle génération » (Next Generation Sequencing, NGS, en anglais) coûte près de 10 fois plus cher que le séquençage Sanger classique. Sans parler de l’analyse bio-informatique supplémentaire associée.

Le second facteur est que les techniques de phylodynamie sont relativement récentes : les premières publications datent des 20 voire 30 dernières années. Or, on sait que les avancées scientifiques mettent un certain temps à diffuser. Et que ce temps augmente avec le manque de moyens. En France, la place de la recherche, notamment publique, dans les priorités budgétaires, a reculé au cours des 20 dernières années. La dernière Loi de Programmation sur la Recherche entérine cette baisse de budget tout en augmentant la précarité matérielle, mais aussi scientifique, avec un pilotage accru déploré entre autres par le Conseil économique, social et environnemental.

Ces dernières années, nos voisins suisses ou encore britanniques ont eu des dynamiques inverses en encourageant des médecins à se former à l’épidémiologie et l’évolution et en recrutant des chercheurs en statistiques et en modélisation dans les agences de santé publique. Toutefois, il faut aussi préciser que ces échanges se font souvent sur des contrats courts et précaires. En France, la percolation entre la recherche publique et les agences de santé publique reste limitée. À ma connaissance, Santé publique France ne fait quasiment pas de modélisation mathématique. À l’inverse, l’agence de santé publique Public Health England a des membres qui font même de la phylodynamie.

TC : Ce retard a-t-il eu un impact pendant l’épidémie ?

SA : Bien entendu. Aujourd’hui, le séquençage des génomes viraux a tout pour être un outil central en santé publique.

Sa mise en place, cependant, n’est pas une mince affaire. Tout d’abord, le fait de travailler sur du matériel biologique soulève des questions juridiques et éthiques. On ne peut pas séquencer n’importe comment, il y a des cadres réglementaires et des autorisations dont les scientifiques qui ne sont pas familiers du domaine n’ont pas toujours conscience. Ensuite, même dans un laboratoire qui fait du séquençage NGS, s’attaquer au génome du SARS-CoV-2 nécessite de mettre au point un protocole spécifique. Cela peut nécessiter plusieurs semaines de mise au point et coûter un peu cher. À ce jour, moins d’une dizaine de laboratoires publics ou privés peuvent séquencer plus de 100 génomes de ce coronavirus par semaine. Cela reste peu, d’autant que les fonds sont limités.

Après le séquençage, vient l’analyse bio-informatique. Il faut savoir que les données brutes qui sortent de la machine nécessitent une phase de traitement, pour être transcrites sous forme d’un génome viral qui pourra ensuite être comparé aux autres. Celui-ci peut être automatisé, surtout une fois que les méthodes sont partagées au niveau mondial, mais l’étape de mise en place est parfois limitante.

Enfin, il faut être capables d’analyser ces génomes viraux et de les utiliser pour estimer la structure de l’épidémie, sa vitesse de propagation, etc. Là encore, non seulement peu d’équipes savent le faire en France, mais en outre la plupart, comme la nôtre, n’ont pas le personnel suffisant pour le faire en routine.

Une coordination nationale semble incontournable pour le succès d’une telle approche : dès mars 2020, les Britanniques mettaient en place le Covid-19 Genomics UK Consortium en lui allouant 20 millions de livres sterling. À titre de comparaison, en mars 2020, la France lançait péniblement, via l’Agence Nationale de la Recherche, un appel à projets de 3 millions d’euros dont on ne sait d’ailleurs toujours pas qui l’a évalué ni quel a été son taux de succès. À l’inverse, l’État a débloqué 200 millions en juin pour Sanofi de manière bien plus généreuse et sans appel à projet…

TC : Dans de telles conditions, quelle a été l’approche choisie pour suivre la propagation des variants ?

SA : En règle générale, il a été décidé de s’appuyer sur les tests RT-PCR.

Santé publique France a d’abord coordonné des « Enquêtes Flash », afin de faire remonter la proportion de tests réalisés avec la technique de Thermo-Fischer qui n’avaient que 2 cibles sur 3 positives (ce qui est une indication potentielle d’infection par le variant qui a émergé en Angleterre). Certains des échantillons suspects ont pu être séquencés, notamment grâce au travail du Centre National de Référence de Lyon. Il faut souligner que du fait du sous-investissement national dans la gestion des données, les laboratoires français ont dû déployer d’importants efforts pour répondre à cette enquête. En Angleterre, cette étude a été bien plus triviale à réaliser.

La technique de Thermo-Fischer étant relativement peu utilisée en France (10 % des tests effectués contre 25 % au Royaume-Uni), il a également fallu trouver une autre solution. Au final, il a été décidé de tester tous les échantillons positifs par PCR une seconde fois, en employant plusieurs tests PCR spécifiques destinées à détecter des mutations propres aux variants détectés initialement en Angleterre, en Afrique du Sud, ou au Brésil.

Au final, le séquençage reste encore à l’heure actuelle marginal puisqu’il n’est remboursé que si le patient revient de l’étranger et n’a pas déjà été testé par les PCR spécifiques pour variants.

TC : Est-ce une bonne approche ?

SA : Oui et non. Il faut tenir compte du retard français en termes de séquençage, de centralisation et d’analyse des données : il faudra un regroupement d’expertises, des financements et une volonté politique pour se mettre à niveau. Or, pour le moment, tout cela fait défaut.

Sur le long terme, la stratégie actuelle coûte probablement plus cher que de séquencer 5 % des tests positifs, comme le font les Britanniques, car nos laboratoires doivent retester tous les tests positifs avec des PCR spécifiques.

Cela étant, la stratégie actuelle est a priori une situation transitoire. En effet, dans la plupart des scénarios, les modèles épidémiologiques suggèrent que d’ici un mois la majorité des infections en France seront causées par le variant B.1.1.7. Mais saura-t-on mettre en place les ressources nécessaires pour pouvoir recourir au séquençage ?

Il faut bien comprendre que l’approche s’appuyant sur les tests PCR implique que l’on connaît déjà ce que l’on cherche : lorsqu’on envisage de détecter un variant donné, il faut avoir à disposition le test qui l’identifie spécifiquement. Le problème est que si d’autres variants évoluent et se propagent, ce qui n’est pas à exclure, une telle stratégie impliquera rapidement de devoir multiplier le nombre de tests spécifiques de ces nouveaux venus…

Ce qui interroge, c’est que l’on savait déjà avant la pandémie qu’il est important de séquencer pour comprendre une telle épidémie. Même les personnes les plus réticentes ont été convaincues fin 2020, lorsqu’a été confirmée l’évolution des variants. En réaction, les Britanniques ont rajouté 12 millions de livres au budget du Covid-19 Genomics UK Consortium. En France, il n’y a pour le moment pas l’ombre d’une coordination nationale pour la génomique ou d’une mise en commun des capacités des différents laboratoires publics et privés…

Évitement fiscal : le rôle toujours plus important du Luxembourg

  1. Gunther Capelle-BlancardProfesseur d’économie (Centre d’Economie de la Sorbonne et Paris School of Business), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  2. Amélie GuillinMaître de conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
  3. Anne-Laure DelatteUniversité Paris Dauphine – PSL
  4. Vincent BouvatierProfesseur des universités en économie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
  5. Vincent VicardEconomiste, CEPII
Université Paris-Est Créteil Val de Marne
CEPII
Université Paris Dauphine
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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CEPIIUniversité Paris Dauphine et Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

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Selon nos études, le Luxembourg apparaît comme la seconde terre d’accueil de l’activité anormale des banques européennes. Wikimedia CommonsCC BY-SA

Quels sont les pays qui attirent le plus d’activité liée aux pratiques de l’évitement fiscal ? Autrement dit, y a-t-il des paradis fiscaux plus populaires que d’autres ? Pour répondre à ces questions, nous avons examiné la géographie mondiale de l’évitement fiscal.

Nous avons recueilli un ensemble de données, qui ont notamment servi à alimenter le dossier « OpenLux » du journal Le Monde publié le 8 février, compilées et analysées dans deux documents de travail publiés par le Center for Economic and Policy Research.

Il s’avère que le Luxembourg, que nous n’avions pas ciblé particulièrement au départ de nos travaux, ressort particulièrement dans toutes nos estimations. Ainsi, le Grand-Duché caracole en tête des plus gros paradis fiscaux dans nos deux études, qui couvrent a priori une bonne partie des statistiques liées à l’évitement fiscal.

Ces résultats sont contraires aux espoirs que pouvaient avoir suscités les révélations permises par les « Luxleaks » en 2014. Nous observons même une hausse des investissements directs du et vers le Luxembourg depuis cette date. De même, nous observons que le Luxembourg participe davantage à l’activité des banques européennes liées à l’évitement fiscal entre 2015 et 2018.

Une place forte de l’activité bancaire anormale

Le premier article exploite des données qui ont récemment été rendues publiques grâce à la Commission européenne. Il s’agit de données d’activité des plus grandes banques européennes pays par pays, les « country-by-country reports », dont la déclaration publique a été rendue obligatoire par une directive européenne en 2015.

Nous avons collecté l’information détaillée sur le produit net bancaire, le profit, le nombre de salariés et les impôts payés des plus grandes banques européennes dans chaque pays où elles déclarent avoir une filiale. Par exemple, nous connaissons l’activité générée par les filiales de la Société Générale à Hongkong ou par les filiales de HSBC en Allemagne.

Nos données montrent notamment que le produit net des banques européennes au Luxembourg s’élève à 8,7 milliards en moyenne sur la période, ce qui représente plus de 20 % du PIB du Luxembourg. Aucun autre pays n’atteint un ratio aussi élevé : en moyenne, tous pays confondus, le produit net des banques européennes représente 1 % du PIB du pays d’accueil et pour les paradis fiscaux plutôt autour de 2 %. Même à Hongkong, l’activité bancaire des banques européennes représente moins de 7 % du PIB.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=capelleblancard&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1082391831407669248&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fevitement-fiscal-le-role-toujours-plus-important-du-luxembourg-155227&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=889aa01%3A1612811843556&width=550px

Rapporté au montant total d’activité bancaire européenne dans les paradis fiscaux, le Luxembourg représente 18 % du total : presque un euro sur cinq réalisé par la filiale d’une grande banque européenne dans les paradis fiscaux du monde entier vient du Luxembourg, ce qui le place au 2e rang, derrière Hongkong (45 %).

Or, l’activité enregistrée au Luxembourg est quatre fois supérieure à celle qu’elle devrait être selon la théorie.

Grâce au modèle dit « de gravité », dont les premières bases datent de 1979 et que nous avons utilisé dans nos études, nous pouvons connaître assez précisément la part de chaque pays dans les échanges financiers mondiaux et le montant d’activité « normal » que chaque banque devrait dégager dans chaque pays du monde, en fonction de certains fondamentaux. Ce modèle indique que ce montant dépend essentiellement de la taille du pays d’origine et des pays partenaires, et de la distance (géographique et culturelle) entre ces pays.

Or, si on prend en compte ces effets de gravité, il ressort que le Luxembourg est la seconde terre d’accueil de l’activité anormale des banques européennes. La part du Luxembourg dans l’activité « anormale » monte à 24 % : près d’un euro non expliqué sur 4 est désormais réalisé au Luxembourg. Surtout, cette part a eu tendance à augmenter légèrement depuis 2015.

Un stock d’investissement anormalement élevé

Le second article exploite des données plus standards issues des statistiques de balance des paiements. Ce sont des données qui détaillent le montant des investissements directs étrangers (IDE) et le volume d’actions et de titres de dette détenues entre pays. Par exemple, nous connaissons le montant d’actions françaises détenues par des résidents au Panama. Ces données sont mises à disposition du public par le Fonds monétaire international (FMI) depuis 2005 et 2009 selon les actifs.

Ces statistiques de la balance des paiements du Luxembourg présentent des montants hors du commun depuis le milieu des années 2000 : la moyenne annuelle des IDE à l’origine et à destination du Luxembourg représente 4 900 % de son PIB.

Ce montant est remarquable même comparé aux autres paradis fiscaux qui se distinguent déjà par des montants très élevés : en moyenne, ces investissements représentent 2 400 % du PIB dans les paradis fiscaux et seulement 44 % du PIB dans les autres pays.

De même, la moyenne annuelle du stock de titres de portefeuille lié au Luxembourg ne représente pas moins de 5 300 % du PIB, un ratio encore une fois remarquable même par rapport aux standards des paradis fiscaux (en moyenne 1 000 % du PIB) et sans mesure avec les autres pays (22 % du PIB).

Notre méthodologie nous permet d’évaluer si ces montants peuvent être expliqués par les caractéristiques du Luxembourg : ainsi nous tenons compte du fait que le Luxembourg est au cœur de l’Europe, que les transactions s’effectuent en euros, qu’il s’agit d’un pays riche, etc. autant de spécificités qui pourraient expliquer la compétitivité de la place luxembourgeoise.

La situation géographique du Luxembourg est un atout pour légitimer son implication dans la finance mondiale. WikimediaCC BY-SA

Malgré tout, ces montants dépassent significativement les prédictions du modèle. Ainsi, même une fois ces caractéristiques prises en compte, le stock d’investissement reste très anormalement élevé : il y a beaucoup plus d’IDE entrants et sortants que ce que prédisent les caractéristiques économiques et géographiques du pays. Et c’est aussi un très large détenteur de titres financiers anormaux : il y a beaucoup plus de titres étrangers détenus au Luxembourg que ce que prédit le modèle.

Dans le peloton de tête de la finance grise

La proportion de montants anormaux place ainsi le Luxembourg dans le peloton de tête de la finance grise. Les autres paradis fiscaux européens se distinguent sur l’une des dimensions seulement (Jersey, Liechtenstein, Pays-Bas). En ce sens, le Luxembourg peut être comparé aux îles Caïmans, aux Bermudes ou aux Îles Marshall qui présentent également une activité anormale très élevée sur toutes les dimensions. Toutefois, si les investissements associés à ces places off-shore sont plus élevés que ce que prédisent leurs caractéristiques, dans l’absolu ils sont bien loin des montants associés au Grand-Duché.

Ce qui rend le Luxembourg si singulier, c’est donc que les montants financiers qui lui sont associés sont non seulement gigantesques, mais aussi qu’une large proportion de ces montants reste anormale.

Comprendre le phénomène des bandes et ses évolutions

Auteur

  1. Thomas SauvadetSociologue, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Thomas Sauvadet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Des jeunes et des policiers.
Des jeunes et des policiers, le 12 janvier 2012 au domaine de Bassens dans le nord de Marseille. Gérard Julien/AFP

Le 15 janvier dernier, dans le quartier de Beaugrenelle, à Paris, un adolescent a été violemment agressé par d’autres jeunes. Ce passage à tabac, dont la vidéo a largement circulé sur les réseaux sociaux, a de nouveau braqué les projecteurs sur le phénomène des bandes.

Un phénomène que j’ai eu l’occasion d’observer lors de mes recherches ethnographiques du début des années 2000 puis lors de collaborations avec des équipes d’éducateurs de la prévention spécialisée, que j’accompagnais en « travail de rue », toujours dans des quartiers prioritaires de la politique de la ville et principalement dans des cités HLM de banlieue, depuis 2006 jusqu’à aujourd’hui. Au cours de ces recherches, j’ai observé un espace public très peu investi par les habitants.

Le contrôle social adulte s’étiole

Au tournant des années 1980-90, François Dubet et Didier Lapeyronnie comparaient le contrôle social adulte dans les quartiers populaires d’une vieille ville ouvrière (Seraing, province de Liège, en Belgique) à celui des nouveaux quartiers de logements sociaux en France :

« La rue était une aire soumise au contrôle diffus des adultes, chaque voisine pouvait ‘jeter un œil’ sur les enfants et surtout, elle se donnait le droit d’intervenir dans ce monde relativement ‘accordé’ par des normes communes. À Seraing encore, les adultes interpellent directement les adolescents qui se livrent à des jeux intempestifs ; chacun connaît les jeunes et ne se prive pas de menacer les plus turbulents d’en parler à leur père’. Ce contrôle social s’étiole dans les nouveaux quartiers. Comment intervenir auprès d’enfants dont on ne connaît pas les parents, dont on souhaite souvent ignorer l’existence et dont on veut se démarquer afin de préserver son image et son quant-à-soi ? Aussi, très vite, les jeunes apparaissent-ils comme des étrangers et comme un groupe plus ou moins menaçant, un groupe dont les réactions sont imprévisibles et face auquel il importe de se protéger. Avec la disparition de la rue, tous les espaces intermédiaires entre le public et le privé s’étiolent. Le privé se replie sur l’appartement qui devient une forteresse, et le public devient hostile. De ce point de vue, les jeunes et les enfants paraissent être les seuls véritables habitants de la cité, les propriétaires des espaces ouverts comme les parkings, les pelouses, les caves et les cages d’escaliers ».

https://www.youtube.com/embed/kOXaEjwtSkM?wmode=transparent&start=01981 : La vie aux Canibouts à Nanterre | Archive INA.

Ce constat correspond au tournant des années 80. La fragilisation du contrôle social adulte sur les bandes de jeunes n’a cessé, depuis, de s’aggraver dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. La disparition d’une culture ouvrière commune, selon une analyse sociologique devenue classique avec les travaux de Dubet et Lapeyronnie, explique en partie cette évolution.

Jeunesse invisible

Ces jeunes et ces enfants correspondent en réalité à une petite minorité de la jeunesse locale : environ 10 % de la jeunesse masculine de moins de trente ans selon mes enquêtes dans les QPV (quartiers prioritaires de la politique de la ville) de la région parisienne. L’immense majorité de la jeunesse s’avère « invisible » : « Les invisibles se distinguent par leur absence ou leur grande distance par rapport à l’investissement de l’espace de proximité. Les réseaux de sociabilité se font en dehors des connaissances locales », a ainsi montré le sociologue Éric Marlière.

Les jeunes « visibles », c’est-à-dire les 10 % qui utilisent l’espace public de leur quartier comme lieu de vie et non uniquement comme un lieu de passage, bien que minoritaires, se présentent comme les représentants légitimes de « la » jeunesse du quartier.

Des jeunes dans le hall d'un immeuble de la cité de la Grande Borne à Grigny, en juillet 2002.
Des jeunes dans le hall d’un immeuble de la cité de la Grande Borne à Grigny, en juillet 2002.

Dans la rue, ils forment des groupes que les journalistes, les sociologues ou tout simplement les habitants du quartier appellent des « bandes » . Mais la bande ne constitue pas le seul mode juvénile de socialisation. On observe également des petits groupes d’amis, des rencontres aléatoires, des regroupements générationnels.

La bande se différencie du simple groupe de copains du fait de la « ségrégation réciproque » qui s’opère entre elle et son environnement immédiat comme l’observaient Philippe Robert et Pierre Lascoumes dans « Les bandes d’adolescents » : « un double processus se développant en spirale où des perceptions négatives et stéréotypées s’établissent de part et d’autre, renforçant d’un côté la stigmatisation sociale et de l’autre l’adhésion au groupe ». La socialisation en bande est profondément marquée par une recherche de puissance, de confrontation avec les autres jeunes mais aussi avec les adultes et les représentants institutionnels. Le conflit aboutit à la « ségrégation réciproque », sorte de « Guerre froide » miniature.

Développement du trafic de stupéfiants

Mais, en France, les bandes ont bien changé en quelques décennies. La première évolution correspond à l’arrivée de la consommation puis du trafic de stupéfiants , trafic amateur dans un premier temps puis professionnalisé dans un deuxième temps, à partir des années 1980/1990, du moins dans certains QPV.

Le développement du trafic de stupéfiants a professionnalisé différents savoir-faire traditionnels des bandes, en particulier le « capital guerrier » et le contrôle du territoire, en lien avec le capital guerrier.https://www.youtube.com/embed/s4ndM72lmbA?wmode=transparent&start=0Drogue: Marseille connection – Reporters 27/06/2013.

Une professionnalisation qui a abouti à l’émergence d’un grand banditisme dans certains quartiers résidentiels qui n’avaient, jusqu’alors, jamais connu un tel niveau d’organisation criminelle. En témoigne l’arrestation de Gaye Yatera à Bobigny au début des années 2000 ou les révélations de Jérôme Pierrat  sur les caïds des banlieues françaises.

Le temps dans la bande s’est allongé

Le chômage, la précarité du travail et l’allongement de la scolarité  ont entraîné une seconde évolution majeure : la socialisation dans la bande, qui s’arrêtait auparavant avec le service militaire et l’entrée sur le marché du travail entre 18 et 20 ans, dure à présent jusqu’à la trentaine, au moins pour le « noyau dur » des bandes des QPV.

Des bandes de jeunes adultes, parfois transformées en réseaux de trafic, transmettent ainsi aux plus jeunes des savoir-être et savoir-faire liés à des activités délinquantes, voire criminelles, beaucoup plus structurées que celles des « voleurs de mobylette » des années 1960.

Culture transgressive

Enfin, la dernière évolution correspond à l’émergence et la structuration d’une industrie culturelle sans aucune « comparaison possible » avec les modes lancées par les « Apaches », ces premières « bandes de jeunes » du Paris de la Belle-Époque, ou les « Blousons noirs » des années 1950.

Le Petit Journal, 20 octobre 1907 : « L’apache est la plaie de Paris » Auteur inconnu

Cette industrie culturelle médiatise et popularise les codes culturels des bandes délinquantes voire criminelles. Venue principalement des États-Unis, elle a gagné des milliards de dollars en vendant la culture « transgressive » des gangs américains. En témoignent les succès du mythique label de rap américain Death Row Records dans les années 1990.

Dès le milieu du 20ème siècle, le sociologue Robert Merton donnait des pistes pour analyser ces transgressions, dans son ouvrage Éléments de théorie et de méthode sociologique :

« Bien que notre idéologie des classes ouvertes et de la mobilité sociale persiste à le nier, pour ceux qui sont situés au plus bas de la structure sociale, la civilisation impose des exigences contradictoires. D’une part on leur demande d’orienter leur conduite vers la richesse et d’autre part on leur en refuse les moyens légaux. La conséquence de cette incohérence est une proportion élevée de comportements déviants ».

Cette culture transgressive a été popularisée à travers séries, films, jeux vidéo, réseaux sociaux, ou encore clips de gangsta-rap. Au prétexte de la dénoncer, la culture des gangs ou des bandes, quand ce n’est pas celle des mafias, y est souvent glorifiée. Exemples : le jeu vidéo GTA, les clips de Snoop Doggy Dog ou de Booba, les séries comme « La commune » ou « The Wire » et «Gomorra », des films comme « La cité de Dieu »…https://www.youtube.com/embed/apZQlqPp6Hs?wmode=transparent&start=0Bande-annonce de la première saison de The Wire, une série américaine sur le trafic de drogue à Baltimore, diffusée sur HBO entre 2002 et 2008.

Par ailleurs, un jeune de 15 ans peut aujourd’hui se connecter en permanence aux « histoires de bande » grâce à un simple téléphone portable, là où les jeunes de ma génération attendaient pendant des mois la sortie d’un film comme « La Haine » (Kassovitz, 1995).

Grâce aux réseaux sociaux, il reste également connecté aux conflits, continue de se moquer et d’insulter, de provoquer et d’organiser des rendez-vous ou guet-apens.

Montée en puissance

Il s’agit donc d’une montée en puissance des bandes, à la fois économique et culturelle, rendue possible en raison de la précarisation et la fragmentation économique et culturelle des classes populaires, qui elle-même renvoie aux évolutions économiques et culturelles des sociétés européennes, française en l’occurrence.

En France, cette montée en puissance est liée au marché français gigantesque des stupéfiants, du cannabis en particulier, et à la célébration de la « transgression » par l’industrie culturelle. Avec Jean-Claude Michéa, on interrogera ainsi « la fascination pour le mauvais garçon », pour la « fièvre généreuse du délinquant » comme disait Michel Foucault, et pour une culture libérale-libertaire « qui détermine les conditions symboliques et imaginaires d’un nouveau rapport des sujets à la Loi ».