Greffe d’un cœur de porc chez un patient : ce que pourraient changer les xénotransplantations

  1. Patrick NatafProfesseur à l’’université de Paris, chef du service de chirurgie cardiaque à l’hôpital Bichat (AP-HP), Université de Paris

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Le 10 janvier 2022, un communiqué de presse de l’École de médecine de l’Université du Maryland (États-Unis) annonçait qu’un patient avait été opéré trois jours plus tôt pour recevoir un cœur de cochon génétiquement modifié. Âgé de 57 ans et atteint d’une pathologie cardiaque en phase terminale, David Bennett Sr n’était pas éligible à une greffe classique. Il est devenu le premier être humain dont la vie pourrait avoir été sauvée grâce à une « xénotransplantation », autrement dit par la greffe d’un organe provenant d’un être vivant appartenant à une autre espèce. Professeur à l’Université de Paris et chef du service de chirurgie cardiaque à l’hôpital Bichat (AP-HP), Patrick Nataf revient sur les implications de cette prouesse technologique.


The Conversation : En tant que chirurgien cardiaque, que vous inspire cette transplantation ? S’agit-il effectivement d’une prouesse médicale ?

Patrick Nataf : En matière de geste chirurgical, une telle opération diffère peu de celles que l’on met en œuvre régulièrement chez l’être humain. Tout chirurgien cardiaque qui pratique la transplantation sait greffer un cœur dans une autre poitrine. Que celui-ci provienne d’un autre être humain ou d’un cochon voire d’un primate n’est pas l’essentiel. Tant qu’il existe une compatibilité anatomique et morphologique, on peut techniquement transplanter l’organe.

La véritable prouesse n’est pas tant chirurgicale qu’immunologique. Quand on greffe un organe d’une espèce sur une autre, il est généralement immédiatement rejeté par le corps du receveur (son système immunitaire le reconnaît comme étranger et le détruit). Le problème n’est donc pas tant de réussir chirurgicalement la transplantation que d’éviter ce rejet hyperaigu.

C’est l’exploit auquel sont parvenus les spécialistes qui se sont occupés de ce patient. Ils ont pour cela utilisé un cœur provenant d’une lignée de cochon génétiquement modifiée produite par la société américaine Revivicor.

TC : Sait-on quelles ont été les modifications apportées pour obtenir ce cœur de cochon « humanisé » ?

PN : En consultant les informations communiquées par l’Université du Maryland, on apprend que le génome de l’animal a été modifié de plusieurs façons. Trois gènes ont été inactivés : ils codaient pour des enzymes impliquées dans la fabrication de sucres présents à la surface des cellules cardiaques (et impliquées dans les mécanismes de rejet). Par ailleurs, six gènes humains ont été insérés, en vue d’améliorer l’acceptation du greffon par le corps du patient.

Enfin, un dernier gène porcin a été inactivé, afin d’éviter une croissance trop importante du cœur de l’animal. Il faut savoir que chez l’être humain, le capital de cellules cardiaques est fixé dans l’enfance et n’augmente que très peu tout au long de l’existence. Durant la croissance les cellules cardiaques ne se multiplient que très modérément. Elles grossissent, surtout, et ce faisant donnent au cœur sa forme.

Les manipulations effectuées sur les cochons de Revivicor semblent avoir permis d’éviter le rejet hyperaigu. Reste maintenant à observer comment vont évoluer les choses. Après une greffe, il peut en effet se produire différents types de rejets : le rejet hyperaigu, qui est immédiat, le rejet aigu, qui survient une à plusieurs semaines après la transplantation, et le rejet chronique, qui survient plus de 6 mois (et parfois des années) après l’opération.

Dans le cas présent, il est encore trop tôt pour avoir des certitudes quant à ce qui va se passer ensuite. Le rejet interespèce a-t-il été uniquement retardé ? Définitivement évité ? Cette dernière éventualité est relativement peu probable : les modifications génétiques n’ont évidemment pas permis d’éliminer tous les motifs moléculaires qui, sur ce greffon d’origine animale, pourraient être perçus par le système immunitaire du patient comme « étranger », et donc mener à son élimination.

Les thérapeutiques immunosuppressives (médicaments destinés à éviter le rejet, en limitant voire supprimant la réponse immunitaire du patient) associées habituellement à la greffe devront être évaluées et adaptées à ce type de transplantation.

TC : Pourquoi les scientifiques ont-ils choisi le cochon plutôt, par exemple, qu’une espèce de primate ?

PN : Premièrement, parce qu’anatomiquement, le cœur du cochon ressemble beaucoup au cœur de l’être humain. Greffer cet organe ne pose pas vraiment de problème, car sa configuration est approximativement la même que celle de notre cœur. Deuxième point important : les cochons s’élèvent plus facilement que les primates, et ils ont des portées nombreuses, régulières. Enfin, c’est un animal qui grandit assez vite.

On peut donc obtenir rapidement des cœurs de différentes tailles, de volumes variés, adaptés aux morphologies des personnes que l’on doit opérer. Il s’agit là d’un atout majeur du cochon par rapport à d’autres animaux.

TC : Pourrait-on imaginer de greffer d’autres organes que le cœur ? À la fin de l’année dernière, des chirurgiens américains avaient par exemple greffé avec succès un rein de cochon génétiquement modifié sur un patient en état de mort cérébrale…

PN : Anatomiquement, on peut chirurgicalement envisager la greffe d’à peu près tous les organes. Cependant il faut souligner qu’il existe des formes de rejet spécifiques à chaque organe et que chaque organe a des fonctions différentes. De ce point de vue, la complexité immunologique et fonctionnelle n’est pas la même selon l’organe considéré. Ce peut être une des limites pour généraliser à tous les organes ce type de transplantation.

TC : Au-delà des rejets, existe-t-il d’autres risques potentiels ?

PN : On ne peut pas éliminer complètement le risque d’une contamination par un agent pathogène. Même si ces cochons sont élevés dans des laboratoires où les conditions sont strictement contrôlées, et que les cœurs utilisés sont censés être indemnes de tout agent pathogène, on ne peut pas affirmer que le risque est nul.

On pourrait par exemple imaginer que, même si les zoonoses (maladies se transmettant de l’animal à l’humain) que l’on connaît sont bien contrôlées, certaines maladies jusqu’ici non encore identifiées puissent se révéler après transplantation. Un peu comme ce qui s’est passé durant la crise de la vache folle pour les maladies à prions… Il faut d’ailleurs se souvenir que c’est cette crise sanitaire qui a mis un violent coup de frein à la recherche sur les xénotransplantations, qui, en matière de recherche, avait le vent en poupe dans notre pays jusqu’au début des années 1990.

TC : Pourquoi cette technologie a-t-elle été choisie pour ce patient ? N’y avait-il pas d’autre solution ?

PN : Le patient qui a reçu cette xénogreffe était maintenu en vie grâce à une assistance respiratoire extra-corporelle (extracorporeal membrane oxygenation – ECMO). En d’autres termes, son sang était pompé au moyen de canules puis mis en circulation après son passage dans une machine destinée à l’oxygéner. Les ECMO ne pouvant être utilisées que pendant un laps de temps limité, ce type de patient est prioritaire pour obtenir un greffon. Mais il n’est pas toujours possible de lui en procurer un, du fait de l’incapacité de trouver un greffon humain compatible morphologiquement ou immunologiquement, ou encore en raison d’une dégradation de son état général, avec des défaillances pouvant toucher d’autres organes. Dans ces conditions, il faut envisager d’autres solutions.https://www.nytimes.com/video/players/offsite/index.html?videoId=100000008154365

Le chirurgien peut alors choisir d’installer un ventricule artificiel, comme solution temporaire ou à titre définitif. Il peut aussi envisager la pose d’un cœur artificiel total, tel celui mis au point par l’entreprise française Carmat, en attendant une transplantation. Mais ce type d’appareillage n’est pas disponible pour toutes les morphologies de patients, et il ne peut pas être utilisé systématiquement, cela dépend du type de défaillance observée. Par ailleurs, la pose de ces dispositifs n’est pas sans danger.

Outre les aléas liés à la chirurgie ou à la défaillance de la machine, il existe aussi des risques d’infection (les ventricules, par exemple, sont alimentés par des câbles qui sortent par la peau, et ces points peuvent s’infecter). Enfin, la qualité de vie des patients s’en ressent : ils doivent vivre en permanence avec une machine reliée soit à une prise de courant, soit à des batteries externes, ce qui limite leur autonomie.

Les xénogreffes pourraient constituer des organes de transition, voire de remplacement définitif. Si elles devenaient un jour largement disponibles, cela permettrait peut-être de limiter l’impact de la pénurie à laquelle nous faisons face, malgré une législation aujourd’hui très en faveur du prélèvement d’organe en cas de décès. Chaque année, en France, environ 800 patients attendent une greffe du cœur, mais seuls 400 sont transplantés, faute de greffons. Dans le cas des autres organes, environ 20 000 patients sont en attente d’une transplantation (de foie, poumons, rein, etc.). Seuls 5000 d’entre eux en recevront une, tandis que 1500 décéderont faute de greffon.

TC : Mais quand bien même cette première chirurgicale se solderait par un succès, il ne s’agit pour l’instant que d’un premier essai. Cette technologie n’est pas près d’être démocratisée…

PN : Non. Mais surtout, les enjeux ne se limitent pas aux questions de disponibilité ou de faisabilité technique. Selon moi, le défi posé par les xénogreffes n’est pas seulement chirurgical, immunologique, ou infectieux. Il est avant tout éthique, psychologique et sociétal, et nécessite de prendre le temps de la réflexion.

Quel sera le niveau d’acceptation des xénogreffes par la population, les instances politiques, religieuses, les ONG, etc. ? Certes, on implante déjà en routine des valves cardiaques de porc pour remplacer celles, défectueuses, de certains patients. Mais annoncer à quelqu’un qu’on va lui greffer un cœur d’animal complet, en remplacement du sien, n’a probablement pas les mêmes implications psychologiques. Cela pourrait poser problème à certaines personnes. Et à l’heure où certains s’inquiètent de l’exploitation et de la souffrance des animaux, que penser de cette approche qui les instrumentalise ? Sans même parler du fait que ces animaux sont des organismes génétiquement modifiés, nécessitant de recourir à des technologies qui polarisent fortement les débats, elles aussi. Prendre le temps de se pencher sur toutes ces questions, importantes, est essentiel. Rappelons qu’à ses débuts, la transplantation cardiaque entre humains elle-même a été très décriée…

Mais au-delà de ces questions se pose aussi la place de la recherche française dans le paysage international. Aujourd’hui, dans le secteur des xénogreffes, et plus largement de la recherche sur la transplantation, la France est distancée par les États-Unis, la Chine, l’Allemagne ou le Japon, alors même que nos équipes de transplantation sont très performantes. Notre recherche doit rester compétitive. Pour cela, des investissements majeurs sont à prévoir afin de parvenir à regrouper toutes les compétences de haut niveau sur ce thème.

Une solution serait de créer un institut hospitalo-universitaire (IHU) spécialisé dans la transplantation multiorganes (labellisés par l’État, les IHU sont des pôles d’excellence visant à fédérer recherche, soin, formation et transfert de technologies dans le domaine biomédical. Il en existe 6 en France actuellement, ndlr). Nous travaillons actuellement sur le Campus Nord Parisien à la réalisation de ce projet, qui réunirait les médecins, chirurgiens, chercheurs de tout type, spécialistes des questions de transplantations et d’innovation dans ce domaine.

Comment recycle-t-on les panneaux solaires ?

  1. Serge BesangerProfesseur à l’ESCE International Business School, INSEEC U Research Center, OMNES Education

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Champ de panneaux solaires aux Etats-Unis. American Public Power Association/UnsplashCC BY

L’installation par les particuliers et les professionnels d’un nombre grandissant de panneaux photovoltaïques sur le territoire répond à une exigence clef de la transition énergétique : développer de façon significative la production décentralisée d’électricité d’origine renouvelable. Mais cela s’accompagne également d’une quantité phénoménale de panneaux en fin de cycle de vie : près de 6 000 tonnes de panneaux vont devoir être recyclés en France en 2022, et 150 000 tonnes d’ici 2030 selon l’éco-organisme Soren.

Le scénario négaWatt22 de l’association à but non lucratif negawatt prévoit un essor important de la filière solaire photovoltaïque, que ce soit à travers de grandes centrales électriques au sol, d’installations plus petites sur des parkings ou des bâtiments, ou encore sur les maisons individuelles : jusqu’à 135 gigawatt de panneaux photovoltaïques seraient ainsi installés en 2050, selon ce scénario, pour une production proche de 150 terawatt-heure, correspondant à la consommation domestique des Français en 2022. Sur la période 2020-2050, plus de 6,8 millions de tonnes de panneaux photovoltaïques supplémentaires seront nécessaires à la réalisation de cette ambition au plan mondial.

Cependant, l’usure (notamment liée aux intempéries) génère une perte progressive de la capacité des panneaux à produire de l’électricité. Il est estimé que les panneaux perdent en moyenne 20 % d’efficacité au bout de 25 ans. La fin de vie est généralement laissée à l’appréciation du producteur d’électricité : en fonction de ses contraintes d’espace, de production et de rendement, celui-ci peut éventuellement juger nécessaire de remplacer les panneaux avant leur fin de vie, par des équipements plus performants. Si la durée de vie d’un panneau solaire est aujourd’hui de l’ordre de 25 à 30 ans en moyenne, sa durée moyenne d’utilisation évolue entre 15 et 20 ans seulement.

En ce qui concerne la France seule, les besoins en recyclage sont estimés à 150 000 tonnes d’ici 2030 par Soren, l’éco-organisme chargé du recyclage des panneaux solaires en France. Structurer la filière de recyclage des panneaux photovoltaïques constitue donc un enjeu industriel et environnemental crucial. Heureusement, contrairement à une idée reçue, on peut recycler un panneau à près de 99 %. On ne pousse cependant pas toujours le recyclage au maximum, parce que cela reviendrait trop cher. De ce fait, le “point mort” économique se situe aujourd’hui aux environs de 95 % de matériaux recyclés.

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L’enjeu de la structuration de la filière

L’Europe fixe depuis 2012 un objectif minimal de collecte de 65 % du poids moyen de tous les équipements électriques et électroniques mis sur le marché au cours des trois années précédentes dans l’État membre concerné. En France, les fabricants de panneaux photovoltaïques ont une obligation de collecte et de traitement imposée par le décret du 19 août 2014.

Le CERES, puis PVCycle-France devenu Soren, sont les éco-organismes à but non lucratif agréés par les pouvoirs publics dans le but d’organiser à la fois la collecte et le traitement des panneaux photovoltaïques défectueux ou en fin de vie. Ces éco-organismes collectent sans frais pour les détenteurs — particuliers et professionnels — tous les panneaux photovoltaïques usagés, quelles que soient leur technologie, leur marque ou encore l’année de leur mise sur le marché.

La filière de recyclage repose sur un réseau de 177 points d’apport volontaire, collectant à ce jour un peu plus de 300 tonnes par an. Ces équipements étaient jusque récemment recyclés en Belgique. Depuis 2018, ils sont pris en charge par l’usine Veolia de Rousset (Bouches-du-Rhône), qui retraite à ce stade un peu plus de 95 % des matériaux qui composent les panneaux.L’usine de Rousset est la seule en France à recycler les panneaux photovoltaïques.

Que peut-on valoriser dans un panneau ?

La valorisation des composants d’un panneau en fin de vie ne constitue qu’une faible part de la valeur du panneau d’origine, d’où le principe de l’écoparticipation, acquittée par le consommateur lors de l’achat du panneau.

À leur arrivée à l’usine de retraitement, les panneaux photovoltaïques sont débarrassés manuellement de leur cadre en aluminium, entièrement recyclable. Les modules photovoltaïques sont ensuite découpés en lamelles dans des broyeurs successifs. Ce premier tri est ensuite complété d’un traitement thermique, dans le but d’éliminer les plastiques encapsulant le panneau. Le tout est complété par un traitement chimique à la base de solvants.

Le premier matériau recyclé est le verre, matière recyclable à l’infini. Que la technologie repose sur du silicium cristallin (environ 95 % du marché) ou bien sur des « couches minces », la part du verre représente généralement environ 75 % d’un panneau solaire. Le verre est ensuite mélangé avec d’autres verres recyclés, à hauteur de 20 % environ, notamment à destination de l’industrie de la fibre de verre ou des isolants. Quant au silicium cristallin, il peut être utilisé dans de nouvelles cellules photovoltaïques ou bien servir d’agrégat dans des fours de fonte utilisés dans l’industrie métallurgique.

Ensuite, les métaux ferreux sont triés avec des aimants, et les non-ferreux sont extraits à l’aide d’un courant de Foucault. L’argent et le cuivre des électrodes partent ensuite dans les circuits de recyclage des ressources minérales.

Les polymères (comme l’éthylène-acétate de vinyle et le Tedlar) servent de combustible.

Le plastique, lui, est généralement brûlé. C’est aujourd’hui le principal élément non recyclé, aux côtés de l’antimoine et du tellurium, présents en trop petites quantités.

Si le verre et son cadre en aluminium sont majoritaires en termes de poids (jusqu’à 96 % du poids d’un module photovoltaïque), ils sont en revanche minoritaires en termes de valeur commerciale. L’argent, le cuivre, le silicium et l’indium sont en revanche des matériaux de valeur qui, lorsqu’ils sont bien valorisés, peuvent rapporter des sommes considérables. Dans le cas de l’argent, par exemple, on peut extraire jusqu’à 600 grammes de ce métal par tonne de panneaux solaires usagés, ce qui peut représenter jusqu’à 500 euros.

Garantir une récupération optimale des modules photovoltaïques

Aujourd’hui, l’unité de traitement des panneaux photovoltaïques de type silicium cristallin de Véolia à Rousset atteint un taux de recyclage proche de 95 %. Dans le secteur du recyclage des panneaux photovoltaïques, un tel chiffre constitue une excellente performance, notamment lorsqu’on le compare aux “produits blancs” tels les réfrigérateurs, congélateurs, sèche-linge, ou machines à laver, qui atteignent difficilement un taux de recyclage de leurs composants de 70 % dans le meilleur des cas. Cependant, problèmes et défis persistent.

L’un des problèmes auxquels se trouve aujourd’hui confrontée l’industrie est que les panneaux comportent de moins en moins de matériaux de haute valeur. L’argent, notamment, a tendance à disparaître, remplacé par le cuivre qui coûte 60 fois moins cher. De même, la réduction de la quantité de matériaux nécessaire à la fabrication d’un panneau constituant un élément clef de la compétitivité des fabricants, on peut s’attendre à ce que le verre, matériau peu coûteux, devienne de plus en plus prépondérant, aux dépens du silicium et des autres matériaux, de valeur supérieure.

Ceci signifie que le recyclage va coûter de plus en plus cher aux usines, et donc à l’utilisateur, à travers l’écotaxe. Cette écotaxe varie actuellement de 2 à 90 centimes d’euros par tranche de poids (de 1 à 50kg), en fonction du poids des panneaux.

Une des baies de panneaux solaires de l’ISS, avec la terre à l’arrière-plan
Les panneaux solaires qui approvisionnent la Station Spatiale Internationale aussi finiront par devoir être remplacés (et recyclés ?). NASA’s Marshall Space Flight Center/FlickrCC BY

L’autre problème est l’impact environnemental des solvants utilisés lors du démantèlement des panneaux, ainsi que du brûlage des plastiques. Sa réduction demeure un enjeu majeur pour les acteurs du secteur. En effet, bien que l’incinération soit encadrée par la réglementation, elle émet toutefois des polluants dans l’air, certes normés, mais pas à « zéro ».

Les acteurs du recyclage sont également confrontés à la question des effluents. Si la transformation du film plastique en EVA que l’on retrouve à l’intérieur du panneau en granulés est d’ores et déjà réalisable techniquement, il demeure en revanche plus économique de le brûler.

À l’avenir, seul le CO2 supercritique permettra de séparer efficacement les différentes couches des modules. Si son impact environnemental est nul, sa viabilité économique reste cependant à démontrer.

Malgré les incertitudes, et compte tenu des hypothèses de développement de la filière, de nouvelles technologies ainsi que des unités locales de traitement sont à l’étude et devront être mises en œuvre assez rapidement afin de répondre aux ambitions de la filière.

Des incertitudes économiques et techniques pèsent sur le secteur

À l’horizon 2030, le recyclage des panneaux solaires au niveau mondial devrait, selon l’IRENA, permettre de fabriquer, sur la base de matériaux presque entièrement recyclés, près de 60 millions de nouveaux panneaux solaires. À cet effet seraient réutilisées plus de 900 000 tonnes de verre, 75 000 tonnes d’aluminium, 100 000 tonnes de polymères, 29 500 tonnes de silicium, 7 200 tonnes de cuivre, 310 tonnes de semi-conducteurs, 90 tonnes d’argent et environ 390 tonnes d’autres métaux, tels le nickel, le plomb, le zinc, le cadmium, le gallium, l’indium ou encore le sélénium. La valeur de l’ensemble des matériaux recyclés serait, à cet horizon, de l’ordre du demi-milliard d’euros.

Il existe cependant de nombreuses incertitudes sur ces chiffres, notamment du fait du prolongement des durées de vie des panneaux. Il s’avère en effet que, loin de perdre 20 % de leur capacité au bout de 25 ans, la plupart des panneaux ne perdraient que 8 à 9 % de leurs capacités à cet horizon, grâce aux avancées technologiques de ces dernières années.

Si toutefois les puissances installées venaient à atteindre 4500 gigawatt à l’horizon 2050, comme annoncé dans le scénario « haut » de l’IRENA, alors la valeur de marché des matériaux recyclés pourrait atteindre plus de 15 milliards de dollars par an au niveau mondial.

Nucléaire en France : un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… ?

  1. Christian de PerthuisProfesseur d’économie, fondateur de la chaire « Économie du climat », Université Paris Dauphine – PSL

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Le nucléaire pèse peu dans le bilan énergétique mondial, avec 10% de l’électricité utilisée dans le monde en 2020. VLADIMIR SIMICEK / AFP

Le nucléaire fait partie des sujets clivants, trop souvent traités sous forme d’opposition binaire entre pros et antis. Nucléaire : On/Off ? titre par exemple l’ouvrage de François Lévêque. L’auteur y livre une analyse économique incontournable sur le risque et les coûts induits de la sûreté nucléaire. Il y souligne l’importance des représentations subjectives. Le nucléaire, on aime ou on n’aime pas !

Mais est-ce si simple ? Il y a bien des façons d’intégrer les sources nucléaires dans un mix énergétique, comme le montre la mosaïque des situations en Europe. Et aussi de multiples gradations dans l’amour ou la haine qu’elles peuvent susciter.

L’élection présidentielle aura lieu au printemps, la saison des marguerites. Examiner les enjeux du nucléaire, c’est un peu comme d’effeuiller la fleur en se demandant sur quel pétale s’arrêtera la ritournelle : « Nucléaire, je t’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… pas du tout » ?

Le nucléaire à l’extérieur de l’Hexagone

Première constatation, le nucléaire pèse peu dans le bilan énergétique mondial : 10 % de l’électricité utilisée dans le monde en 2020 (soit 2 % de la consommation finale d’énergie).

Il joue également un rôle subalterne dans les scénarios de décarbonation de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) à l’horizon 2050.

Worldnuclearreport.org

Cette part modeste, et déclinante, contraste avec celle occupée par le nucléaire dans les médias et le débat public, en France tout particulièrement. Il y a deux raisons à cela.

Tout d’abord, le nucléaire a connu deux accidents majeurs – Tchernobyl en 1986 et Fukushima en 2011 – qui ont eu un impact considérable sur la perception du risque associé à l’exploitation des centrales et au traitement des déchets radioactifs. Le sociologue allemand Ulrich Beck l’a théorisé dans son ouvrage La Société du risque, témoignant des raisons profondes du rejet du nucléaire par nos voisins d’Outre Rhin.

Le nucléaire constitue d’autre part une industrie lourde en capitaux, avec de gros enjeux économiques, y compris pour les États souvent mis à contribution. L’ampleur des moyens (financiers et scientifiques) requis constitue une barrière à l’entrée pour la plupart des pays en développement. Et, dans les pays riches, les gros sous du nucléaire animent le débat politique.

L’Union européenne et le Royaume-Uni se divisent à parts égales entre ceux qui disposent de réacteurs et ceux qui n’en ont pas.

Parmi les pays sans nucléaire, certains ont renoncé à exploiter leurs centrales (Lituanie et Italie), d’autres n’en ont jamais construites. Dans le groupe des pays exploitant le nucléaire, l’Allemagne compte en sortir totalement dès 2022. À l’exception du Royaume-Uni, les pays d’Europe de l’Ouest visent une sortie à moyen terme, mais pas ceux d’Europe de l’Est. La Pologne, qui n’a pas de centrale en exploitation, vise même à y accéder.

Au bord de la falaise

EDF
Répartition des centrales nucléaire en France en 2021.

La position de la France demeure singulière. Avec 56 réacteurs en service (après la fermeture de Fessenheim en 2020), notre pays dispose de plus de la moitié de la puissance nucléaire installée au sein de l’Union. Il tire de l’ordre de 70 % de son électricité de l’atome (environ 17 % de la consommation finale d’énergie du pays).

La grande majorité des 56 réacteurs en activité (dits de seconde génération) ont été construits en un temps record durant la décennie 1980. Depuis 1990, la capacité installée reste sur un plateau tandis que les moyens de production vieillissent.Fessenheim à l’heure de la fermeture, démantèlement jusqu’en 2040. (Euronews/Youtube, 2020).

Si on déclassait ces équipements au terme d’une durée fixe d’utilisation, leur capacité de production s’affaisserait brutalement. Les spécialistes appellent cela « l’effet falaise ». Aujourd’hui, on se rapproche de la falaise… Car si l’on déclassait toutes les centrales ayant effectué 40 années de service – hypothèse de durée retenue lors de leur conception –, la chute interviendrait au cours de la décennie 2020.

Worldnuclearreport.org

Le prochain quinquennat devra donc répondre à deux questions clefs : combien de temps doit-on exploiter le parc existant ? Par quels moyens de production faudra-t-il remplacer les centrales en fin d’exploitation ?

Des milliards en jeu

En France, les licences d’exploitation sont délivrées pour des périodes décennales, après les visites de contrôle de l’Autorité de sûreté (ASN). Pour pouvoir continuer à fonctionner au-delà de 40 ans, il faut donc remplacer une bonne partie des équipements initiaux. Cela coûte des sous : de l’ordre de 50 milliards d’après EDF, si l’on veut prolonger l’exploitation de l’ensemble du parc.

50 milliards, c’est une somme conséquente, mais qui permettrait de prolonger la production du parc existant de 10 à 20 ans. Par MWh (mégawatt-heure), cela laisse le coût du nucléaire « historique » compétitif.

Remplacer le parc existant par de nouveaux moyens de production nucléaire alourdit ainsi fortement la facture : la Cour des comptes a évalué à près de 20 milliards le coût total du réacteur EPR de 3° génération en cours de finition à Flamanville. Si la centrale, après un nouveau report, est bien mise en route en 2023, son coût de production sera de l’ordre de 110 à 120 €/MWh, plus de deux fois le coût du nucléaire « historique ».

Ce coût reflète pour une part celui de la protection contre les risques propres au nucléaire, mais aussi les multiples défaillances dans la conduite du projet. Si on décidait de remplacer l’intégralité du parc existant par de nouveaux EPR, on peut espérer que l’effet d’expérience réduirait fortement le coût de construction des futurs réacteurs. En supposant une division par deux, cela représenterait encore une facture de 140 milliards.

Côté renouvelable, le coût à la production des énergies éoliennes et solaires est passé bien en dessous de celui du nouveau nucléaire. Face au nucléaire « historique », le match est moins déséquilibré, mais en tendance, le coût du renouvelable baisse, ce qui n’est pas le cas du nucléaire.

Pour tenir compte de la variabilité du renouvelable, il convient d’ajouter à son coût de production celui du stockage et de mise à niveau du réseau. L’équation est complexe. À mesure que la part du renouvelable augmente, il faut de plus en plus de capacité de stockage. Mais le coût du stockage par batterie diminue rapidement et celui que fournira demain l’hydrogène vert est aujourd’hui inconnu.

Au total, l’investissement dans l’allongement de la durée d’utilisation du parc existant se justifie au plan économique ; celui dans le nouveau nucléaire implique de faire des paris aventureux sur les coûts futurs du nouveau nucléaire relativement au renouvelable. Reste l’analyse de la situation sous l’angle climatique…Vidéo de la Cour des comptes sur la filière EPR. (Cour des comptes/Youtube, 2020).

L’atome, le renouvelable et le CO₂

Le secteur électrique contribue de trois façons à la décarbonation du système énergétique : décarboner le reliquat d’électricité produite à partir d’énergie fossile en France ; opérer la même substitution chez nos clients via l’exportation d’électricité ; remplacer l’énergie fossile via l’électrification des usages dans le transport, l’industrie et le chauffage des bâtiments. C’est ce troisième levier qui est le plus stratégique pour l’atteinte de la neutralité en 2050.

À l’instar de l’hydraulique, de l’éolien et du solaire, le nucléaire ne dégage aucune émission de CO2 lors de la production d’électricité. Nucléaire et renouvelable permettent ainsi de décarboner l’offre d’électricité.

C’est pourquoi les choix à opérer sur le nucléaire au début du prochain quinquennat conditionneront la stratégie de décarbonation du secteur électrique, au moins jusqu’en 2050. La récente étude Futurs énergétiques 2050 de RTE montre la multiplicité des chemins y conduisant, avec « un peu, beaucoup, passionnément… ou pas du tout » de nucléaire à l’arrivée.

Compte tenu des délais de réalisation, si on décide de lancer le programme EPR2 – préparé par EDF et visant dans un premier temps la construction de 6 nouveaux réacteurs –, cela n’aura aucun impact sur les émissions de CO2 avant 2035 et donc a fortiori sur l’horizon 2030 pour lequel l’objectif européen qui nous oblige vient de passer de – 40 % à -55 % d’émissions de gaz à effet de serre (relativement à 1990)

Sauf à imaginer une baisse brutale de la consommation d’électricité, il sera techniquement impossible de tenir ces nouveaux objectifs climatiques d’ici 2035 sans prolonger l’exploitation des centrales au-delà des 40 ans. Si la centrale de Fessenheim était encore en opération, elle pourrait produire environ 11 000 GWh par an. De quoi économiser de l’ordre de 4 à 9 Mt de CO2 relativement à des centrales à gaz ou à charbon, soit chez nous, soit via l’exportation d’électricité décarbonée.

Durant la décennie 2040, il ne sera plus possible de repousser l’effet falaise. Les investissements requis pour obtenir l’autorisation d’exploitation de l’ASN au-delà des 60 ans seraient trop élevés.

Mais le pari d’une électricité intégralement produite à partir de sources renouvelables deviendra une perspective réaliste. Surtout si on a simultanément conduit une politique de maîtrise de la demande d’énergie nous rapprochant des scénarios de sobriété décrits par Négawatt. La place du nucléaire dépendra largement des décisions à prendre durant le prochain quinquennat.

À gauche : trois scénarios sans le lancement des EPR2. À droite : deux scénarios avec EPR2 et un scénario avec EPR2 + small reactors (SMR). RTE (Futurs énergétiques 2050)

Dans la peau d’un candidat

Si j’étais candidat à la prochaine présidentielle, mon programme sur le nucléaire comporterait trois messages clairs.

Le premier serait le rappel du rôle primordial de la maîtrise de la demande d’énergie, impliquant d’accélérer les investissements dans l’efficacité énergétique et la promotion de la sobriété.

Le second concernerait le rôle stratégique du réinvestissement dans le parc nucléaire existant pour franchir la marche des – 55 % d’émissions de gaz à effet de serre en 2030 et maintenir un socle de production d’électricité décarbonée au-delà. Un tel réinvestissement renforcerait la compétence industrielle d’EDF, condition d’un niveau élevé de protection face au risque nucléaire.

Le troisième serait celui de la priorité absolue donnée, à partir de 2022, au déploiement du renouvelable et de la nouvelle filière hydrogène, qui devront se substituer au nucléaire existant. Au nom de cette priorité, je proposerais de renoncer à tout projet d’EPR2, une voie économiquement aventureuse et ne présentant pas les avantages de modularité et de sécurité du renouvelable.

Concernant la technologie des small reactors (SMR) en cours de développement, je préconiserais la poursuite des études de faisabilité par EDF pour ne pas fermer les options futures.

Et si j’étais élu : je demanderais au gouvernement de préparer la loi de programmation mettant en œuvre ces orientations au tout début du quinquennat. Pour éviter les crispations inutiles et déminer les blocages, j’organiserais en amont du débat parlementaire une consultation citoyenne sur le modèle de ce qui a été conduit en Irlande sur d’autres « questions qui fâchent ».

Dans une démocratie mature, on doit être capable d’échanger des arguments contradictoires en écoutant ceux de son interlocuteur, plutôt que de lui asséner ses propres certitudes.

Champs cultivés et prairies artificielles : quand la nature « ordinaire » nous rend service

  1. Thierry DutoitDirecteur de recherches au CNRS en ingénierie écologique, Université d’Avignon, Institut méditerranéen de la biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)
  2. Christel VidallerMaîtresse de conférences à l’Université d’Avignon, Institut méditerranéen de la biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU), Université d’Avignon

Déclaration d’intérêts

Thierry Dutoit a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche, programme « Offres agricoles de compensation et transition agroécologique – CompAg (ANR ANR-17-CE32-0014) coordonné par Mme Isabelle Doussan (Directrice de recherches Inrae).

Christel Vidaller a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche, programme « Offres agricoles de compensation et transition agroécologique – CompAg (ANR ANR-17-CE32-0014) coordonné par Mme Isabelle Doussan (Directrice de recherches Inrae).

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Dans le Sud de la France, une prairie artificielle fauchée, exemple de nature ordinaire agricole. Christel Vidaller/IMBE-université d’Avignon, Fourni par l’auteur

Au cours de l’année 2021, de nombreuses manifestations contre l’imperméabilisation des terres ont eu lieu en Île-de-France afin de défendre, non pas des milieux naturels exceptionnels, mais de simples terres agricoles, dont la surface décroît dans notre pays d’un peu plus de 65 000 hectares par an !

Outre la nécessité de conserver ces terres pour leurs productions agricoles, ces espaces composés de nature dite « ordinaire », pourraient aussi rendre des services écosystémiques à prendre en compte dans les mécanismes de compensation écologique.

Les services écosystémiques ont été définis en 2005 par l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire comme les avantages que l’humanité obtient des écosystèmes. Il s’agit notamment des services d’approvisionnement tels que la fourniture de nourriture et d’eau, de régulation comme la lutte contre les inondations et les maladies, de soutien comme le cycle des éléments nutritifs et enfin, des services culturels à l’image des activités récréatives.

À l’aube du XXIe siècle, cette même évaluation a montré que 60 % des services écosystémiques étudiés sont dégradés ou utilisés de manière non durable, d’où la nécessité de les prendre en compte dans les mesures de conservation en complément des habitats et espèces rares.

Peu de recherches menées sur le sujet

Si de nombreux travaux de recherche menés à travers le monde ont tenté de caractériser et de mesurer les services écosystémiques des espaces abritant une biodiversité qualifiée « d’extraordinaire », beaucoup moins se sont intéressés aux services rendus par les lieux où s’épanouit une nature « ordinaire » : autrement dit, à la nature composée d’espèces et d’habitats communs possédant une faible complexité écologique – c’est le cas d’une très grande partie des espaces agricoles cultivés de manière conventionnelle.

Cette nature « ordinaire », agricole, est pourtant très menacée par les changements environnementaux provoqués par exemple par l’extension des surfaces urbanisées). Alors qu’elle pourrait contribuer, entre autres, à la fixation du carbone atmosphérique, à la filtration des eaux ou à la lutte contre l’érosion des sols.

Dans le cadre d’un projet de recherche, nous avons cherché à savoir quels services écosystémiques avaient déjà été identifiés dans des milieux aussi communs que des champs cultivés intensivement ou des prairies artificielles.

Pour cela, nous avons réalisé une étude, à paraître prochainement dans le revue dans Agronomy for Sustainable Development, de la bibliographie scientifique internationale, puis effectué une analyse qualitative et quantitative des données extraites des articles sélectionnés.

En 2019, ce travail a permis d’identifier un total de 616 publications, dont seulement 189 ont été retenues après lecture de l’intégralité des textes.

Des services de régulation bien identifiés

Nos résultats montrent que dans la plupart des cas, plusieurs types de services écosystémiques ont été abordés dans le même article (c’est le cas de 73 % des articles), mais ce sont les services de régulation qui y sont les plus étudiés (dans 85,7 % d’entre eux), suivis de ceux de support (58,7 %), d’approvisionnement (55,6 %) et, enfin, les services culturels qui reçoivent le moins d’attention (24,9 %).

Types de services écosystémiques (A) et services écosystémiques (B) identifiés dans les espaces agricoles de nature ordinaire et mentionnés dans les articles de la bibliographie scientifique internationale consultée. Modifié d’après Dutoit et Vidaller, CC BY-NC-ND

Ce résultat est probablement lié au fait que nous avons exclu de cette étude les services de production agricole eux-mêmes, tels que la mesure du rendement. Il s’ensuit que les articles que nous avons consultés sont principalement concentrés sur les services qui pourraient soutenir et/ou fournir un avantage aux agriculteurs comme les services de pollinisation (36,5 %), la lutte antiparasitaire (48,1 %) et le cycle des nutriments (49,7 %).

La séquestration du carbone (46,6 %) a souvent été mesurée, témoignant de la récente inquiétude suscitée par l’augmentation des niveaux de CO2 atmosphérique. La fourniture de biodiversité (40,7 %) a enfin aussi été évaluée, y compris pour des systèmes agricoles conventionnels pourtant pauvres en habitats et biodiversité.

De fait, ceux-ci ne permettent pas la conservation des services culturels, comme le tourisme Vert, car ils sont composés de prairies artificielles, de cultures arables, vignes et Vergers intensifs, etc.

Pour terminer, les principaux bénéficiaires des services écosystémiques identifiés dans les articles analysés étaient les agriculteurs (95,2 %), via notamment les services de la formation du sol, de la production primaire et du cycle des éléments nutritifs.

Compenser la destruction de nature ordinaire

Le prochain défi consistera à mesurer quantitativement les services écosystémiques rendus par la nature ordinaire agricole et de bien évaluer les compromis et synergies entre ces services ainsi que les éventuels « disservices », c’est-à-dire les fonctions négatives pour le bien-être humain.

Dans les agroécosystèmes intensifs, il peut s’agir de l’érosion, de la perte d’habitat de la faune, des émissions de gaz à effet de serre ou encore de la contamination des humains et d’autres espèces par les pesticides.

Ces recherches devraient contribuer à mieux intégrer la nature ordinaire aux mécanismes de conservation-restauration et de les inclure notamment dans la séquence éviter-réduire-compenser des études d’impact. En effet, à la compensation de la perte de production agricole devrait s’additionner alors une compensation écologique des services perdus.

Faute de libérer des terres agricoles aux dépens des espaces naturels, il pourrait ainsi être proposé de compenser la destruction des espaces de nature ordinaire agricole par le financement des agriculteurs pour qu’ils mettent en place des pratiques agroécologiques, telles que des techniques culturales simplifiées ou des cultures sous couverts.

Il a en effet déjà été démontré que les systèmes d’agriculture moins intensifs (traditionnels, raisonnés, biologiques, etc.) fournissent davantage de services écosystémiques que les méthodes agricoles conventionnelles. Ce type de mesure pourrait alors être un élément réellement incitatif pour accélérer la nécessaire transition écologique de l’agriculture française.

Quand l’archéologie raconte les grands faits et les petits gestes de notre histoire commune

Auteurs

  1. Valérie DelattreArchéo-anthropologue, INRAP, Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC)
  2. Dominique GarciaProfesseur d’Archéologie, Président de l’INRAP, Aix-Marseille Université (AMU)

Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC) et Aix-Marseille Université fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

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La Vénus de Renancourt, découverte à Amiens, datée de 23 000 ans. Stéphane Lancelot, Inrap., Author provided

« Nous fouillons, c’est votre histoire » : ce slogan s’affiche avec audace sur nombre de palissades protégeant les chantiers archéologiques de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). En ville comme à la campagne, la collaboration entre aménageurs, urbanistes et archéologues se déploie sur le territoire depuis qu’en 1995, la convention européenne de Malte a énoncé les fondements de la protection juridique du patrimoine. C’est une histoire de France plurielle qui se révèle désormais au plus lointain que le récit des hommes puisse l’écrire, en exhumant les archives du sol.

Un frêle bras gauche

L’un des préambules de ce long récit est un frêle bras gauche, celui du jeune Néandertalien, vieux de 200 000 ans, récemment mis au jour en Charente-Maritime. Il est notre Vestige fondateur. Quelques milliers de générations plus tard, d’une chronologie inégalement documentée, surgit dans la Somme la silhouette d’une femme ronde, hâtivement esquissée dans le calcaire il y a 23 000 ans avant notre ère. Ils sont, « en vrai » comme en image, les premiers ancrages d’une histoire partagée, bien avant la lecture improprement revisitée d’un royal baptême mérovingien : ces vieux « ancêtres » donnent l’impulsion et signent l’amplitude d’une narration commune.

Les os du bras gauche d’un pré-Néandertalien, daté de 200 000 ans, retrouvé sur le site de Tourville-la-Rivière, en Seine-Maritime, en regard d’un bras moderne. Denis Gliksman/Inrap, Author provided

Chaque parcelle de terre diagnostiquée, chaque hectare fouillé, chaque ancien humain étudié, au plus intime de ses os comme dans ses comportements, est le maillon, prestigieux ou très modeste, de cette longue chaîne d’histoires, de la grande comme de l’anecdotique, qui fabrique à mesure qu’elle la dévoile, la trame d’une mémoire vive. Forte de ses acquis, de quelques suppositions comme de ses certitudes, l’archéologie préventive s’invite à la table des débats contemporains, pour mieux déconstruire l’écueil des raccourcis, et pour relater la trame plurimillénaire, affranchie de toute propagande, d’un territoire en mouvement perpétuel. Le tempo des hommes et des femmes, des savoir-faire et des idées.

De grands mouvements de populations, des itinéraires singuliers et quelques invasions ont modelé une terre aux contours fluctuants. Bien plus que les habitats, chacun des morts a scandé les paysages en y imprégnant son attachement au sol : ainsi la commémoration monumentalisée du prince de Lavau, dans l’Aube, au Ve siècle avant notre ère, revendique-t-elle l’ostentation immuable des élites quand les tombes hâtives et dépouillées des esclaves, Gallo-Romains ou Ultramarins au XVIIIe siècle, renforcent l’invisibilité des pauvres. L’effacement des vulnérables et des sans-grade.

Le prince de Lavau, allongé sur son char, était accompagné d’un riche dépôt de vaisselle méditerranéenne. Denis Gliksman/Inrap, Author provided

Raconter les liens tissés entre les humains

Les données issues de la terre sont imparables et sans filtre. Matérielles et souvent fragmentées, elles savent aussi relater les liens tissés entre les humains ; elles révèlent l’acceptation, les soins et le partage. La solidarité, parfois ! Sans artifice, elles déroulent l’aventure des humbles et des mal lotis. Ceux qu’on a oubliés, éliminés, voire effacés du récit. Leur lecture fait sens avec nos débats contemporains, avec les questionnements d’un siècle aux ambitions inclusives et bienveillantes.

Cette archéologie raconte l’histoire de l’interminable et invisible cohorte d’infirmes, d’estropiés, de miséreux et de mendiants, que leur vulnérabilité ou leur handicap a rendu si dépendants et que leurs proches ont pris en charge, dans la dignité de la compensation. Au IIIe siècle avant notre ère, une vieille Gauloise a bénéficié d’un appareillage, ingénieux système de maintien et de transport, en métal, en cuir et rembourré de paille confortable. L’entraide, rudimentaire mais efficace, valide ici l’idée du « care » ancestral, espéré par les philosophes et les sociologues. La solidarité se déploie au bénéfice des non autonomes. Une recherche sociétale émerge peu à peu.

Cette archéologie interroge les inégalités sociales de ce temps d’avant, pas si lointain, où selon que l’on était riche ou miséreux, la terre consacrée n’ensevelissait pas toujours les morts dans une égale éternité. Ainsi sur les lieux d’inhumation des paroissiens du couvent des Jacobins, à Rennes, entre le XVe et le XVIIIe siècle, les autorités ecclésiastiques ont-elles inventorié et dispersé les morts selon leur statut socio-économique : aux plus pauvres le cimetière dépouillé des hôpitaux, aux plus riches le faste feutré des sols d’églises.

Partager une même terre

Pour le Moyen Âge, cette archéologie identifie même, avec aplomb, la présence, très ancienne, des « autres », les membres de ces communautés culturelles et religieuses, certes minoritaires, qui partagèrent, avec autant de sérénité que de fracas, une même terre d’accueil. Un rien suffit, parfois, comme ces trois sépultures du VIIIe siècle, dans les faubourgs de Nîmes, n’obéissant pas aux préconisations liturgiques en vigueur. Le rite, ici discordant, est largement déployé par ailleurs, dans la péninsule ibérique, en Sicile ou au Maghreb. L’analyse de leur ADN trace l’origine nord-africaine, sans doute berbère, de ces « étrangers » abrités dans un cimetière mixte et que des officiants ont su enterrer selon leurs propres rites mortuaires. Au milieu des tombes chrétiennes. Souvent diabolisée ou invisibilisée, la présence musulmane, si ténue dans les sources écrites, s’affirme ainsi avec force. Un nouveau chapitre, un maillon non négociable de la fabrique collective.

Une des trois tombes musulmanes du VIIᵉ siècle mises au jour à Nîmes. La position du corps, la tête orientée en direction de la Mecque et le dépôt direct dans une fosse sont des caractéristiques évoquant des pratiques funéraires musulmanes. Patrice Pliskine/Inrap, Author provided

Cette archéologie de l’altérité contextualise aussi l’implantation ancienne des juifs en France, leur vie souvent paisible avec les chrétiens, inscrite jusque dans la juxtaposition des édifices de culte et des lieux de vie. Les inscriptions hébraïques d’un monument de Rouen au XIIe siècle, le mikvé (bain rituel) de Montpellier au XIIIe siècle ou le cimetière juif de Châteauroux des XIIe-XIVe siècles sont autant de traits d’union, d’épisodes pacifiques, patiemment fondés sur la complexité des origines communes que la tragédie des expulsions royales des XIIe, XIVe et XVIe siècles a abîmés.

5Creusées dans un substrat calcaire, ces tombes du cimetière juif de Châteauroux datent des XIᵉ-XIVᵉ siècles. Philippe Blanchard/Inrap, Author provided

Parfois, nul besoin d’étudier un squelette pour célébrer le vivant. Un petit récipient de cuivre, maintes fois rafistolé, bouleverse et révolte : c’est la volonté farouche, l’instinct de survie des esclaves malgaches abandonnés, toute honte bue par l’équipage d’un bateau de la Compagnie française des Indes orientales sur l’îlot de Tromelin, dans l’océan indien, à la fin du XVIIIe siècle, qui jaillit (FIG.6). Sans les fards trompeurs de la dissimulation officielle.

La matérialité de l’archéologie assume les grands faits et révèle les petits gestes. Les élans dignes comme les pires compromissions. Elle restitue l’authenticité du rapport à l’autre. On répète souvent que l’archéologue feuillette un livre dont il arrache les pages sitôt lues. C’est une encyclopédie à ciel ouvert, sans subjectivité ni appropriation culturelle, qui sait contourner les pièges nauséabonds de l’instrumentalisation pour parler à chacun d’entre nous, de chacun d’entre nous. De nos diversités, nos zones d’ombre, nos vulnérabilités et nos différences. Cet ouvrage aux pages mouvantes n’occulte aucun chapitre, aucun paragraphe délaissé et transmet les données dans la crudité d’un demi-oubli.

Récipient en cuivre fabriqué sur l’île de Tromelin par les naufragés après le départ des Français le 27 septembre 1761. Il porte de nombreuses réparations rivetées. Max Guérout/GRAN, Author provided

L’archéologie, inlassablement pratiquée sur le territoire, grâce aux lois patrimoniales et à l’engagement des chercheurs, fabrique une France, jamais racornie, qui relie chaque homme et chaque femme, d’où qu’ils viennent, quoiqu’ils fassent et pensent, en déroulant mille et un détours, au si lointain bras gauche du jeune Néandertalien de Normandie.

Changement climatique : pourquoi les espèces tropicales sont les plus menacées

  1. Nicolas DubosResearcher in Ecology, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

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Les prédictions indiquent que la grenouille Mantella aurantiaca de Madagascar devrait probablement connaître un déclin dramatique d’ici à 2070. Frank Vassen/Wikimedia commonsCC BY-NC-SA

Les accords ratifiés à Glasgow lors de la COP26 ne suffiront pas à limiter le réchauffement global à moins de 2 °C, confiait récemment le climatologue Benjamin Sultan sur Franceinfo. Sachant que les effets du changement climatique se font déjà ressentir depuis plusieurs années : des épisodes caniculaires aux incendies d’une ampleur inédite dans certaines régions, en passant par les inondations dans d’autres zones.

Les espèces n’échappent pas à ces perturbations : c’est ce que les chercheurs en écologie du monde entier soulignent dans la documentation de l’IPBES, équivalent du GIEC pour les écologues. Des diminutions dramatiques d’effectifs, notamment chez les insectes, ont ainsi été observées partout dans le monde, et ce même dans des régions apparemment préservées.

Les projections pour le futur ne sont pas plus rassurantes : les études visant à prédire les effets du changement climatique suggèrent qu’il y aura des gagnants et des perdants, mais surtout des perdants, sans compter les perturbations que pourraient représenter la pullulation de ces « gagnants ».

Si l’idée de contenir le réchauffement à 2 °C fait son chemin, cette limitation demeure toutefois insuffisante, comme le soulignait en mai 2019 une étude publiée dans la revue de référence Climate Change.

Un effet plus marqué sous les tropiques

Vous l’avez compris, le changement climatique risque de nous coûter cher, même dans nos régions où le climat est tempéré. Néanmoins, de plus en plus d’études ont montré un gradient dans l’intensité de ces effets sur les espèces. Plus on se rapproche de l’équateur, plus ces effets s’accentuent. C’est le cas chez les oiseaux en Europe, dont les populations les plus sudistes déclinent davantage que celles vivant plus au nord.

Le même phénomène s’observe dans les montagnes américaines, où les oiseaux viennent chercher la fraîcheur en altitude, mais surtout sous les tropiques.

Ce gradient a également été observé sur la taille corporelle des passereaux français. Une étude, que j’ai effectuée avec le Muséum national d’histoire naturelle et publiée dans Global Ecology and Biogeography, a montré que les juvéniles grandissaient moins bien les années anormalement chaudes, mais seulement à partir du Sud de la France.

J’ai d’ailleurs résumé ces recherches, en compagnie de Benjamin Freeman (Université de British Columbia), dans ce clip de rap…« Species, climate change and latitude : Chaud humide et sombre » (Scientific Rap Sessions, 6 octobre 2021).

Des espèces plus proches du seuil de tolérance

Comment expliquer un tel phénomène ? Les espèces et les populations les plus méridionales ne seraient-elles pas adaptées aux climats plus chauds ? Bien sûr que si. Cependant, la chaleur et la sécheresse restent les contraintes principales dans ces régions. Un réchauffement, par exemple en région méditerranéenne, aura pour conséquence une augmentation de l’aridité, elle-même diminuant la croissance des plantes, lesquelles constituent la base de la chaîne alimentaire.

Plus de chaleur, plus d’aridité, moins de plantes, moins d’insectes, moins de nourriture pour les oiseaux. D’accord, mais sous les tropiques, où le climat est encore très humide ? Les espèces sont adaptées à ces climats, certes. Sauf que leur limite de tolérance au chaud n’est pas très différente de celles présentes dans nos régions.

Les espèces tropicales vivent en permanence près de cette limite, si bien qu’un léger réchauffement pourraient les pousser en dehors de leur zone de confort physiologique.

Des prévisions alarmantes pour le futur

Il est possible d’anticiper les conséquences du changement climatique en utilisant des modèles prédictifs. Après avoir identifié les conditions climatiques favorables d’une espèce, les chercheurs en écologie ont recours à des projections élaborées par les climatologues pour le futur.

Dans une étude, que j’ai réalisée en collaboration avec l’Université de Porto et l’association malgache Madagasikara Voakajy, ces modèles prédisent un déclin dramatique des conditions climatiques d’ici à 2070 pour deux espèces.

Phelsuma inexpectata, une espèce de gecko vivant sur l’île de la Réunion. B. Navez/Wikimedia, CC BY-NC-SA

Il s’agit de deux petits vertébrés déjà hautement menacés : un gecko (lézard dont les doigts lui permettent d’adhérer à toutes les surfaces) vivant sur l’île de La Réunion ; une grenouille malgache aux couleurs vives. Tous deux sont cantonnés à une région extrêmement restreinte et attachés à des conditions climatiques très spécifiques. L’étude tient compte d’une variété de sources d’incertitudes, notamment celles liées aux différents scénarios ou aux méthodes utilisées.

Dans tous les cas, le climat deviendra défavorable à ces deux espèces, non seulement dans leur zone d’occupation actuelle, mais également dans le reste de leur île respective. Le changement climatique vient donc s’ajouter à la liste des menaces pesant sur leur environnement.

Une lueur d’espoir

Ces modèles nous suggèrent que les conditions climatiques idéales pour ces espèces ne se retrouveront plus dans le futur. Ils ignorent tout en revanche de la capacité d’adaptation des espèces. Certaines peuvent modifier leurs habitudes afin d’éviter les périodes les plus chaudes. D’autres trouvent également des micro-refuges climatiques, dans la nature comme auprès des habitations. Il est aussi possible que ces espèces résistent mieux à la chaleur que prévu.

Des actions ont déjà été réalisées pour la sauvegarde de l’espèce à La Réunion. L’association Nature Océan Indien a ainsi organisé des programmes de restauration de l’habitat naturel du gecko.

Ces travaux permettent d’ores et déjà d’anticiper les risques liés au changement climatique, par le fait de favoriser les populations existantes, ce qui augmentera considérablement leurs chances de s’adapter.172350&sessionId=bf40150be32062a7fce6a36f5013fcfe4979a45e&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=86e9194f%3A1641882287124&width=550px

Mais à quoi bon, me direz-vous, si le climat n’est plus favorable dans le futur ? Justement, l’étude prédictive a permis d’identifier avec précision les zones où les conditions seront les moins préjudiciables à l’espèce. Ces résultats vont guider les praticiens de la conservation dans leur cahier des charges, et contribueront à maintenir ou créer des habitats qui constitueront une terre d’accueil pour ce petit lézard en danger d’extinction.

Cette étude a été menée sur seulement deux espèces, les données manquant, mais ces sombres prédictions pourraient très bien se réaliser pour de nombreuses espèces tropicales. Une sonnette d’alarme supplémentaire dans un monde déjà en surchauffe…

Jusqu’où peut-on invoquer la liberté académique ?

  1. Camille FernandesDocteure en droit public, membre du CRJFC, Université de Franche-Comté – UBFC

Déclaration d’intérêts

Camille Fernandes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Université de Franche-Comté et Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

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La liberté académique est consubstantielle à toute société démocratique. Shutterstock

Ces derniers mois, la liberté académique a fait l’objet, de façon tout à fait inédite en France, d’une attention particulière. Cet intérêt soudain pour une liberté jusqu’à présent méconnue s’explique principalement par l’émergence de diverses menaces qui viennent aussi bien des sphères politiques, économiques que militantes. Ce climat de tension va à l’encontre de la nécessaire indépendance des universitaires dans leurs domaines de recherche et d’enseignement.

L’un des exemples les plus emblématiques a été donné par le débat sur « l’islamo-gauchisme » au cours duquel, en février 2021, la ministre chargée de l’enseignement supérieur a sollicité un rapport sur la diffusion de ce courant au sein des universités françaises. Cet évènement, s’il a logiquement suscité la stupeur d’une partie de la communauté universitaire, a paradoxalement eu le mérite de conduire le législateur à introduire, pour la première fois en droit français, la notion de « liberté académique ». L’article 15 de la loi de programmation de la recherche du 24 décembre 2020 est en effet venu modifier le code de l’éducation qui énonce désormais que « les libertés académiques sont le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français »

Le caractère imprécis de la formule retenue, qui se manifeste notamment par l’utilisation du pluriel pour désigner « les libertés académiques », illustre cependant la méconnaissance qui entoure le concept de liberté académique en France.

Les universitaires eux-mêmes peinent à en saisir le contenu et la portée, ce dont témoigne l’affaire en cours au sein de l’IEP de Grenoble. La liberté académique a été brandie pour contester la décision de suspension d’un professeur, alors qu’était en réalité en jeu la liberté d’expression de droit commun, comme l’a souligné le professeur de droit public Olivier Beaud.

Cette affaire justifie que soient apportés quelques éléments de définition juridique sur le contenu et le champ d’application de la liberté académique : que recouvre-t-elle et jusqu’où trouve-t-elle à s’appliquer ?

Un concept universel

La liberté académique est consubstantielle à toute démocratie libérale. Elle n’a en effet d’autre objectif que de permettre la recherche et la transmission libres du savoir au sein des universités, non seulement au service des usagers de ce service public, mais aussi, plus largement, au profit de la société dans son ensemble.

Dès lors, la plupart des démocraties libérales définissent la liberté académique dans leur droit interne et ce, en des termes juridiques proches.

Inspiré de la définition proposée par le droit allemand, qui fut le premier à en préciser, par écrit, le contenu, la liberté académique est systématiquement définie comme un ensemble de libertés comprenant, d’abord, la liberté de la recherche et la liberté de l’enseignement, lesquelles comprennent la liberté d’expression. Ce premier ensemble de libertés constitue la dimension individuelle de la liberté académique en ce qu’il protège les universitaires.

La liberté académique comprend ensuite l’autonomie des universités qui, bien que garantissant in fine l’indépendance des universitaires, est un principe d’ordre institutionnel dans la mesure où il concerne l’organisation et le fonctionnement des établissements.

Des spécificités françaises

En France, ce n’est que depuis 2020 que l’expression de « libertés académiques » est expressément entrée en droit interne. Pour autant, les universitaires français – juridiquement qualifiés d’« enseignants-chercheurs » – jouissent bien, de longue date et bien avant l’adoption de loi du 24 décembre 2020, d’un ensemble de libertés qui étaient jusqu’à présent désignées sous l’expression de « libertés universitaires ».

Quelle que soit la dénomination retenue – qui importe finalement peu –, le contenu de ces libertés est proche de celui que l’on retrouve dans les autres démocraties libérales, sous réserve de quelques spécificités mineures propres au droit français. Dans sa dimension individuelle, la liberté académique est d’abord décrite comme comprenant la « pleine indépendance » et l’« entière liberté d’expression » des enseignants-chercheurs (article L.952-2 du code de l’éducation).La liberté académique est-elle en danger ? (Interview d’Olivier Beaud, France Culture, décembre 2021).

L’originalité française tient à ce que, d’une part, une place centrale est faite au principe d’indépendance des enseignants-chercheurs – dont la valeur constitutionnelle a même fini par être reconnue par le Conseil constitutionnel en 1984 – et, d’autre part, à ce que l’existence des libertés de la recherche et de l’enseignement n’est pas expressément reconnue. Cependant, celles-ci sont couvertes, en grande partie, par la liberté d’expression.

Dans sa dimension institutionnelle, la liberté académique est ensuite consacrée de façon tout à fait classique à travers l’autonomie des universités (article L.711-1 du code de l’éducation). Ainsi, quand bien même l’expression de « libertés académiques » n’est apparue que très récemment dans la loi, la France s’inscrit bien dans la lignée de ces démocraties libérales qui reconnaissent l’existence de la liberté académique. Il reste à en préciser le champ d’application : quand peut-elle être revendiquée et produire ses effets ?

Quel champ d’application ?

Pour délimiter le champ d’application de la liberté académique, il convient de s’intéresser à sa finalité même. Comme cela a déjà été relevé, la liberté académique n’a d’autre but que de servir la poursuite de la vérité sans aucune entrave ou contrainte. Or cet objectif ne peut être atteint que si les universitaires sont libres de mener leurs recherches et d’en partager, tout aussi librement, les résultats, notamment au cours de leurs enseignements.


À lire aussi : La liberté académique des enseignants est-elle en danger sur les campus américains ?


Il en résulte que la liberté académique n’a de sens et ne trouve à s’appliquer que lorsque les professeurs exercent leurs activités de recherche et enseignent. C’est bien ce qu’énonce le droit écrit français : l’indépendance et l’entière liberté d’expression dont bénéficient les enseignants-chercheurs ne s’appliquent que dans « l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche » (article L.952-2 du code de l’éducation précité).

En dehors, la liberté académique ne se justifie plus ; elle ne peut alors s’appliquer, ni être revendiquée. La plus haute juridiction administrative française a confirmé cette approche. Le Conseil d’État a en effet jugé que le fait, pour un universitaire, d’avoir eu « une attitude humiliante à l’égard de deux étudiants, comportant des allusions personnelles à caractère sexuel, de nature à porter atteinte à leur dignité […] devait être regardé comme détachable des fonctions d’enseignement de ce professeur » lequel ne pouvait, dès lors, « bénéficier de la protection de la liberté d’expression des enseignants-chercheurs garantie par l’article L.952-2 du code de l’éducation » (CE, 21 juin 2019, Req. n° 424582).

S’il est évident que la liberté académique ne pouvait couvrir de tels propos, le lien entre l’expression d’un point de vue et les activités d’enseignement et de recherche est parfois plus difficile à établir. Il n’en demeure pas moins que la protection accordée par la liberté académique s’arrête bien aux frontières des missions universitaires.

Règles de la fonction publique

En dehors de leurs fonctions, les universitaires ne sont pas dépourvus de toute liberté ; ils jouissent en réalité des libertés de « droit commun » qui sont nécessairement limitées. Ainsi, ils sont d’abord soumis, comme n’importe quel citoyen et comme lorsqu’ils exercent leurs fonctions académiques, aux dispositions pénales sanctionnant les abus à la liberté d’expression : ils doivent par exemple s’abstenir de tenir des propos injurieux, diffamatoires ou racistes.

Ils sont ensuite soumis, en leur qualité de fonctionnaires d’État, aux règles issues du droit de la fonction publique, lesquelles imposent aux universitaires de respecter un certain nombre de contraintes et d’obligations en dehors des fonctions, telles que les devoirs de réserve, de neutralité, de loyauté, ou encore de discrétion professionnelle.

En cas de manquement à ces obligations professionnelles, les universitaires s’exposent à des sanctions disciplinaires. Cette hypothèse est loin d’être fictive et certains exemples emblématiques jalonnent l’histoire du droit universitaire.

On peut citer le cas de cet enseignant-chercheur, par ailleurs titulaire de mandats électifs, qui a été sanctionné de l’interdiction d’exercer toute fonction d’enseignement ou de recherche au sein de son université pour une durée de cinq ans pour avoir tenu des propos qui étaient « de nature à semer le doute sur l’existence des chambres à gaz » lors d’une rencontre avec la presse organisée dans sa permanence politique (CE, 19 mars 2008, Gollnisch).

Cet exemple – comme d’autres plus récents – met en évidence l’importance de cerner et d’assimiler le contenu et le champ d’application de la liberté académique. Pour que cette liberté, indispensable à toute société démocratique, préserve sa pleine légitimité, il convient de ne pas l’invoquer, tel un talisman qui autoriserait tout comportement, dans des circonstances où elle ne trouve manifestement pas à s’appliquer.

Comment les candidats à l’élection présidentielle se saisissent de la colère des Français

  1. Marion BalletChercheuse en sciences politiques, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

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Jean-Luc Mélenchon, candidat LFI à la présidentielle 2022, lors des discussions houleuses à l’Assemblée nationale autour du pass vaccinal le 3 janvier 2022. Stéphane de Sakutin/ AFP

Alors qu’elle vient d’être élue candidate des Républicains à la présidentielle de 2022, Valérie Pécresse n’oublie pas de préciser, dans sa courte allocution de fin de Congrès le 4 décembre qu’elle

« ressen[t] la colère d’un peuple de France qui se sent impuissant face à la violence et à la montée du séparatisme islamiste, qui se sent menacé dans ses valeurs et ses modes de vie par une immigration incontrôlée, emprisonné aussi sous le poids écrasant de la bureaucratie et de la dette ».

Seize ans plus tôt, quasiment jour pour jour, Arlette Laguiller convoquait cette même image d’un peuple exaspéré :

« Ce que je souhaite, dit-elle alors, c’est que les travailleurs ne se contentent pas d’exprimer leurs sentiments dans les urnes, mais qu’ils les expriment par un coup de colère qui surprenne et terrorise vraiment le grand patronat et la bourgeoisie. »

Deux candidates, deux scrutins présidentiels, deux façons d’utiliser un même sentiment. Si la mobilisation de la colère est une constante dans les discours de campagne présidentielle, les usages qui en sont faits divergent fortement d’un candidat à l’autre. Ce sont les conclusions d’une étude que nous avons menée sur un corpus de près de 5 000 messages électoraux émis entre 1981 et 2017 par les formations représentatives du spectre partisan français.

Un sentiment contraire aux aspirations démocratiques

L’activation de ce sentiment en campagne n’est certes pas surprenant, tant la compétition entre candidats et entre visions du monde y est intense. Elle l’est d’autant plus lors des présidentielles, qui constituent en France le mode d’accès à la plus haute fonction de l’État.

Mais l’usage de la colère n’est néanmoins pas neutre lorsque l’on regarde l’imaginaire subversif que ce sentiment charrie. « Vive émotion de l’âme se traduisant par une violente réaction physique et psychique », la colère est perçue comme éruptive, viscérale, irrationnelle… des caractéristiques qui peuvent mener l’individu à des jugements mauvais.

Pire, lorsqu’elle est collective, on la juge susceptible de provoquer des débordements imprévisibles, avec le risque élevé de dégénérer en violences. Dans un contexte de démocratie représentative, et a fortiori électoral, la mobilisation de ce sentiment reste donc ambiguë. Elle se heurte frontalement aux postulats sur lesquels se sont construits les régimes démocratiques modernes. À l’opposé des passions destructrices du XXe siècle, nos démocraties contemporaines se veulent pacifiées et supposent des acteurs rationnels, c’est-à-dire libérés des émotions qui les font agir de manière déraisonnable.

La colère comme levier de mobilisation électorale

Cette tension apparente interroge : comment la colère, qui fait encore l’objet de nombreux préjugés, reste pourtant un levier de mobilisation électorale incontournable pour les candidats à la présidence de la République ?

Une étude attentive des messages électoraux laisse apparaître un double discours. D’un côté, la colère est très souvent mentionnée pour en souligner sa dangerosité. Elle est tantôt décrite comme un flot incontrôlable qui « emporte » les citoyens, tantôt représentée sous la forme d’un « souffle » puissant susceptible de faire bouger les choses. Les candidats associent volontiers la colère à l’action plutôt qu’à la réflexion et mettent en avant les risques de désordre et de divisions qu’elle peut engendrer. Comme l’explique par exemple Anne Hidalgo en déplacement à Rouen le 12 septembre 2021 :

« Cette France de la fraternité, se divise, en groupes hostiles, en communautés séparées, en factions qui expriment leur amertume, leur colère, parfois avec tant de violence. »

Ce sentiment est aussi souvent décrit comme un instrument utilisé par l’extrême droite pour manipuler le peuple. Emmanuel Macron tente ainsi d’éclairer les Français en expliquant que les membres du Rassemblement national « ne cherchent pas à guérir le mal mais à exploiter la colère ».

Benoît Hamon utilise le même procédé lors de son clip de campagne du 10 avril 2017 en affirmant qu’il ne « ser(a) pas de ceux qui transforment votre colère en haine, qui veulent vous opposer et vous désunir. »Clip de campagne de Benoît Hamon, réalisé par Valérie Donzelli, 2017.

Une émotion au service de la proximité politique

Mais d’un autre côté, la colère est montrée comme un sentiment légitime lorsqu’elle est attribuée aux Français. Avec l’avènement de la proximité en politique, à compter des années 1990, les candidats ne peuvent plus totalement refuser et nier les émotions des citoyens. En effet, la légitimité du discours politique ne se fonde plus principalement sur l’autorité, la compétence mais surtout sur l’expérience vécue, le témoignage individuel : celui du citoyen, dont il faut écouter l’histoire personnelle pour mieux le représenter ; celui du responsable politique aussi, dont on attend la transparence absolue. L’émotion devient un outil de légitimité pour les responsables politiques, l’instrument d’une proximité poussée à l’extrême.

Dans ce contexte, reconnaître le désarroi et l’indignation des Français, c’est faire preuve d’une capacité à les comprendre et à les représenter fidèlement : « Ce sont les gens qui ont raison de protester, d’exprimer leur révolte », explique Robert Hue dans son clip de campagne diffusé le 11 avril 1995. En déplacement à Dunkerque le 15 février 2007) Ségolène Royal s’adresse aux Français désillusionnés :

« Je n’aurai de cesse, si je suis élue, que de répondre à votre juste colère. »

Mais c’est aussi donner une place particulière au candidat et légitimer son rôle de futur Président. Parce qu’on « ne construit rien avec juste de la colère », il est essentiel que l’irritation du peuple soit traduite en engagement rationnel et en politique publique.

On reconnaît au citoyen la capacité de formaliser son ressenti, mais au candidat celle de l’interpréter et d’en tirer les solutions collectives appropriées. Les responsables politiques deviennent alors « porte-parole de la colère du peuple » comme le proclamait Marine Le Pen lors de la dernière campagne présidentielle.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=860190758661435392&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fcomment-les-candidats-a-lelection-presidentielle-se-saisissent-de-la-colere-des-francais-174171&sessionId=05f7ca0996109045aaa44af058a8be02fd1a37e2&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=86e9194f%3A1641882287124&width=550px

Le 4 mai 2017, Emmanuel Macron expliquait ainsi :

« Je sais que derrière cette colère, cette indignation, cette attente, il y a une envie de bousculer l’ordre établi, de changer les choses. Je veux avec vous changer les choses en profondeur. »

Partis protestataires ou formations gouvernementales : un usage contrasté de la colère

Derrière cette ambiguïté du discours, apparaît une réelle divergence entre partis à vocation gouvernementale et partis protestataires. Chez les premiers, qui acceptent le système politique en place et voient dans l’élection présidentielle la manière d’accéder au pouvoir, la colère fait l’objet des plus fortes réserves. Pour eux, le chef de l’État ne peut laisser son émotivité se manifester.

Son sang-froid est d’autant plus nécessaire que son rôle même est de gommer les oppositions et différences qui sont le propre de la société réelle. Se risquer à exprimer sa colère relève même de la prise de risque. Mal en a pris Ségolène Royal, qui lors du débat d’entre deux tours, diffusé le 2 mai 2007, s’est vue fragilisée par Nicolas Sarkozy :

Ségolène Royal : Tout n’est pas possible dans la vie politique, ce discours, cet écart entre le discours et les actes, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants handicapés, ce n’est pas acceptable. Je suis très en colère. Les parents et les familles…

Nicolas Sarkozy : Calmez-vous et ne me montrez pas du doigt avec cet index pointé !

Ségolène Royal : Non, je ne me calmerais pas !

Nicolas Sarkozy : Pour être président de la République, il faut être calme.

À l’issue de cet échange, le doute est jeté sur la capacité de la candidate socialiste à endosser la fonction présidentielle et assumer ses attributs essentiels : savoir « être calme » et garder son sang-froid face aux responsabilités. La colère, supposée montrer le déterminisme et l’humanisme de la candidate socialiste se transforme ici en handicap face à un adversaire masculin qui la renvoie aux stéréotypes genrés dont font encore l’objet les femmes en politique. L’« hystéricisation » de la colère de Ségolène Royal contribue donc à la décrédibiliser.

Un marqueur idéologique des extrêmes

A l’opposé du spectre partisan, en revanche, la colère est davantage légitimée par les candidats. Elle constitue même un marqueur idéologique des extrêmes, droite mais surtout gauche.

Le rejet du système politique, la volonté de le transformer sur le long terme et la difficulté à sortir victorieux du scrutin majoritaire favorisent le recours à la colère. Le ton véhément des candidats trouve ainsi écho dans les représentations spontanées des sympathisants. Plus la colère est forte, plus elle est censée donner aux classes populaires, aux travailleurs, aux « braves gens », l’énergie nécessaire pour passer à l’action, renverser le système en place et sortir de ce qu’Eric Zemmour appelle par exemple, comme bien d’autres l’ont fait avant lui, le « chemin funeste du déclin et de la décadence ».

Dans les discours protestataires, la colère se conjugue donc au présent comme au futur. Elle trouve sa légitimité dans ses conséquences à moyen ou long termes. Nathalie Arthaud ne doute pas, par exemple, que la « colère populaire finira par éclater », que ce soit dans la rue ou dans les urnes. Les différentes manifestations, grèves ou mouvements collectifs sont alors montrés comme les signaux du processus en cours.

Ce qui fera dire à cette même Nathalie Arthaud, six ans plus tard :

« C’était ça, la colère des “gilets jaunes”. Un cri de colère contre l’accaparement des richesses à un pôle de la société. Ce mouvement nous conforte dans l’idée que la colère est grande. »

En campagne, la mobilisation de la colère peut donc être très efficace lorsque les discours parviennent à la canaliser dans le vote. Le candidat est non seulement celui ou celle qui « connaît et comprend votre colère », mais qui entend également la représenter comme l’écrit le candidat de la France Insoumise déjà dans sa « Profession de foi électorale de 2017 » lors du premier tour :

« Je connais votre colère, poursuit Jean-Luc Mélenchon, je veux en être la voix progressiste et humaniste. »

La radicalité du langage est néanmoins modérée, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, par leur participation au jeu électoral. Euphémisée, la colère n’est pas mobilisée en vue d’une action nuisible à autrui. Le discours électoral n’incite ni à la prise d’arme, ni à la destruction de l’ennemi. Et si les électeurs sont invités à « prendre leur revanche », c’est bien en glissant un bulletin dans l’urne.

Qui se ressemble s’assemble : les difficiles défis du contact interculturel

Auteur

  1. Marina M. DoucerainAssociate professor in social psychology, Université du Québec à Montréal (UQAM)

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Comment favoriser un meilleur vivre-ensemble dans nos sociétés de plus en plus multiculturelles ? La question est d’importance, car le coût humain et social des tensions interculturelles est substantiel.

Le vivre-ensemble décrit le minimum vital requis pour vivre en paix avec ses voisins, sans avoir à s’y investir démesurément. Ce terme se distingue de l’action de vivre ensemble, qui fait simplement référence au fait d’exister au sein d’une communauté.

Des évènements tragiques comme la mort de George Floyd aux États-Unis ou celle de Joyce Echaquan au Québec nous rappellent avec force l’importance du vivre-ensemble. Moins dramatique, mais tout de même révélatrice, l’arrestation musclée d’un jeune Noir récemment à Québec démontre que des tensions et des préjugés persistent dans nos sociétés.

Chercheuse universitaire en psychologie sociale, cette question est au cœur de mes travaux.

La recette du vivre-ensemble

La psychologie sociale nous propose une solution simple pour réduire les préjugés, discriminations et stéréotypes : le contact interculturel, c’est-à-dire les interactions avec des membres d’un groupe ethnoculturel différent du sien. Par exemple, une personne blanche étant amie avec des personnes noires manifesterait moins de racisme envers ce groupe ethnoculturel.

Alors, affaire réglée ? Pas exactement. Il reste un problème de taille : les gens n’ont en général que très peu de contact interculturel au quotidien. Une de nos études a recensé le réseau d’amis et connaissances de personnes immigrantes d’origine russe au Canada. Ce réseau comptait 10,2 personnes en moyenne, mais seulement 1,7 d’entre elles étaient issues du groupe canadien majoritaire !

Étant donné ses bénéfices en termes de vivre-ensemble, pourquoi le contact interculturel est-il si rare ? On peut penser à deux raisons, une au niveau individuel et une au niveau sociétal.

Ce qu’on connaît nous rassure

Pour bien des gens, l’idée d’interagir avec quelqu’un d’un groupe ethnoculturel différent du leur suscite des inquiétudes. Ils craignent d’être incompris, gênés, de se sentir incompétents. Ils appréhendent aussi être jugés, rejetés, voire exploités. Dans des cas extrêmes, ils redoutent même des préjudices physiques, comme une attaque ou de la contamination. Enfin, ils peuvent avoir peur que leur propre groupe les désapprouve pour avoir interagi avec quelqu’un de l’extérieur. Les psychologues appellent ce faisceau d’inquiétudes l’anxiété intergroupe_.

Ce type d’inquiétude fait en sorte que beaucoup ont tendance à éviter le contact interculturel au quotidien. Avec Myra Deraîche, maître de langue à l’UQAM, nous avons documenté ce phénomène dans une étude menée auprès d’étudiants de deux universités québécoises. Nos résultats préliminaires montrent que plus les personnes sondées ressentent d’anxiété intergroupe, moins elles sont enclines à prendre part à des activités d’échanges interculturels.

L’anxiété intergroupe diminue donc notre motivation à être en contact avec des personnes d’autres groupes ethnoculturels. Mais nos craintes sont-elles justifiées ?

Pour répondre à cette question, les chercheurs Negin Toosi et ses collègues ont mené une méta-analyse – une approche synthétisant les résultats d’une série d’études indépendantes – de 108 études comparant les interactions entre personnes de même ethnicité ou d’ethnicités différentes.

Les résultats ont montré qu’interagir avec quelqu’un d’une autre ethnicité entraîne davantage d’émotions négatives et de stress que si l’interaction a lieu avec une personne de la même ethnicité.

Nos appréhensions envers le contact interculturel ne sont donc pas uniquement le fruit de notre imagination. Le contact interculturel semble effectivement éprouvant – à court terme.

Cette nuance entre effets à court et long terme est essentielle. Le stress et l’anxiété générés par une interaction interculturelle s’estompent à travers le temps et s’amenuisent à mesure que nous répétons l’expérience. En somme, si une interaction interculturelle peut être ardue sur le moment, une accumulation de telles interactions a tendance à réduire les préjugés à long terme.

Malgré cette vision à long terme positive, l’anxiété intergroupe et l’inconfort momentané des interactions interculturelles demeurent des obstacles de taille à la généralisation du contact interculturel.

Une ségrégation informelle

Au-delà du niveau individuel, la ségrégation ethnique de nos sociétés – la séparation systématique des personnes selon des critères ethnoculturels – est probablement moins une chose du passé que l’on aimerait le croire.

Bien sûr, bien des pays ont mis en place des législations visant à formellement contrer ce type de ségrégation, qui résulte de pratiques discriminatoires. On peut penser à la Loi sur l’équité en matière d’emploi au Canada ou au Fair Housing Act (1968), qui interdit la discrimination dans la vente ou la location de logements aux États-Unis. Malheureusement, plusieurs études montrent que la ségrégation ethnique persiste de manière informelle.

Dans l’une d’entre elles, l’équipe de recherche a construit une série de cartes documentant la composition ethnique des plaisanciers sur une plage sud-africaine (période post-apartheid, en 2000). Ces cartes ont révélé des patrons d’isolement ethnique très clairs où les personnes blanches avaient tendance à occuper des zones « blanches » et vice-versa pour les personnes noires. Plus encore, les vacanciers blancs quittaient certaines zones lorsqu’elles devenaient densément occupées par des vacanciers noirs.

Une autre étude a observé, en 2005, les personnes utilisant les marches d’un grand escalier extérieur menant à un bâtiment public, pour se rendre au bâtiment ou s’asseoir un moment. Un appareil photo capturait la scène entière toutes les 30 secondes. L’analyse des photos a montré que les personnes préféraient occuper différentes régions des marches selon leur ethnicité. Moins il y avait de monde sur les marches, plus cette tendance à la ségrégation ethnique s’accentuait.

Escaliers menant à un bâtiment public montrant une ségrégation
Tiré de l’étude de Tredoux et al. (2005). Ségrégation ethnique observée sur les marches de l’Université de Cape Town. South African Journal of Psychology

Cette ségrégation ethnique – aussi documentée dans les écoles, les cafétérias, les files d’attente, les bars, etc. – est complètement informelle. Aucune règle explicite n’indique qu’une personne devrait choisir telle ou telle zone. Il s’agit donc d’un système de pratiques implicites qui imprègne nos sociétés, quelque chose que le psychologue John Dixon et ses collègues appellent « la microécologie de la ségrégation raciale dans les espaces de vie quotidiens ».

Cette ségrégation quotidienne, dont nous ne sommes généralement pas conscients, est une entrave majeure au contact interculturel. Si nous naviguons notre vie de tous les jours plus ou moins constamment entourés d’autres personnes du même groupe ethnoculturel, les opportunités de contact interculturel risquent d’être rare.

Ne pas jeter l’éponge

À première vue, le contact interculturel semble être une panacée pour favoriser le vivre-ensemble. Si c’en est une, elle est plutôt laborieuse et passablement rare.

Cela ne veut pas dire qu’il faut jeter l’éponge. Au niveau individuel, il serait important d’être conscient de l’inconfort initial des interactions interculturelles et de l’accepter. Certaines approches thérapeutiques en psychologie apportent un mieux-être en amenant les individus à accepter la présence de difficultés et à agir en accord avec leurs valeurs malgré ces difficultés. Une approche semblable pourrait être envisagée pour le contact interculturel.

Au niveau plus large, une prise de conscience est également nécessaire, pour prendre acte de la ténacité des pratiques quotidiennes favorisant implicitement la ségrégation ethnique de nos sociétés. Il serait aussi judicieux de développer des partenariats entre les décideurs qui façonnent les espaces publics et les psychologues spécialisés dans les dynamiques du comportement interculturel. Il devrait être possible de concevoir des espaces publics qui contrent nos tendances à diviser l’espace selon des lignes ethnoculturelles.

Aucune de ces recommandations n’est aisée, mais le jeu en vaut la chandelle. À l’instar de Martin Luther King Jr, « I have a dream », et le contact interculturel reste une avenue prometteuse pour réaliser cette vision d’un vivre-ensemble harmonieux.

Images de science : Dans les Alpes, les loups chassent le mouflon

  1. Romain GarrousteChercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

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Crane de mouflon dans la neige. Des traces de pattes de loups s'en éloignent, un vers le fond de l'image, l'autre vers la gauche.
Crane de mouflons dans la neige, au croisement de deux pistes de loups. Romain Garrouste, Fourni par l’auteur

Les vallées de montagne sont des lieux souvent isolés, où vie sauvage et pastorale cohabitent. Certaines vallées font l’objet d’aménagements importants pour les sports d’hiver, dont nous connaissons les conséquences sur la vie sauvage et la biodiversité.

Depuis 2 ans, une certaine tranquillité s’est instaurée dans les vallées, exploitées ou non, et la vie sauvage a pu s’y réinstaller, notamment en hiver. Preuve en est cette scène de chasse observée en décembre, dans la vallée de Naves (entre tarentaise et beaufortain) une vallée isolée mais fréquentée en été et en hiver, vers 2200 m d’altitude et non loin d’une bergerie. Deux meutes de loups sont réputées fréquenter cette vallée, et des attaques sur des troupeaux ont déjà eu lieu. Des tirs de défense ont déjà eu lieu en 2018 et un loup y a été tué.

Lors d’une visite de cette vallée tranquille bien enneigée (neige de cinq jours), j’observais un croisement entre deux pistes animales, avec un monticule de neige. J’identifiais deux pistes de loups. J’eus alors la surprise de trouver, bien enfouie dans un tunnel de neige, une grande tête de mouflon avec des cornes spectaculaires de plus de 65 cm d’envergure. Un véritable trophée, avec un peu de chair et de poils ainsi que le début de la colonne vertébrale, que l’animal avait déplacé et enfoui à mi-pente, entre une bergerie et une piste de ski de fond. C’est un comportement courant du loup de déplacer des éléments de carcasses et de chasser en hiver où ses besoins caloriques sont élevés.

Le mouflon, une espèce de « mouton » sauvage (genre Ovis), n’est pas originaire des Alpes. Il a été petit à petit introduit au milieu du XXe siècle, sans aucune étude préalable, et pour des raisons cynégétiques plus qu’écologiques. Cette introduction a eu lieu à partir des populations préservées des montagnes corses (aujourd’hui hélas bien plus réduites), elles-mêmes originaires d’échappés de troupeaux, qui depuis le Néolithique ont accompagné les populations humaines.

Le loup par contre s’y est réinvité tout seul dès 1992, avec son retour dans le Mercantour depuis l’Italie, après plus de 60 ans d’absence sur le territoire français.

Et les mouflons, prédatés par les premières meutes du Mercantour des années 1990, ont bien participé à ce succès en devenant une ressource supplémentaire disponible pour ce prédateur. Ils ont dès lors dû adapter leur comportement (fini l’absence de prédateur autre que les renards et les aigles !) afin d’échapper à ce prédateur efficace et malin. Pas toujours avec succès, comme le prouve ce crâne…

Une question irrésolue est de savoir si les deux pistes observées à Naves (empreintes de même taille et déformées par le vent) sont celles de deux individus, ou bien d’un seul revenu sur ses pas, par exemple pour enfouir, revoir ou partager sa prise avec la meute (en général quatre ou cinq individus issus d’un couple reproducteur). Interactions entre individus autour du « trophée » ou simple comportement individuel ? La science des traces (ou ichnologie) ne peut certes pas répondre à tout, mais elle aide cependant à la connaissance de la nature actuelle et passée. Ici, elle éclaire par exemple des interactions entre proies et prédateurs, alors que tous deux étendent progressivement leur aire de répartition.

Dans cette vallée tranquille, loin des bruits et autres dérangements de l’industrie des sports d’hiver mécaniques mais avec seulement des activités peu perturbantes, et si le surpâturage est évité en été, un parfait équilibre entre nature et activités humaines peut se mettre en place et perdurer. Bien entendu, cette cohabitation nécessite un accompagnement adéquat pour les acteurs de la montagne, autant pédagogique d’économique.

Ainsi, les incursions du loup (un superprédateur au rôle majeur dans la structuration des écosystèmes) peuvent s’y maintenir, comme preuve d’une certaine naturalité. Et ainsi permettre ce type d’observations assez uniques (qu’il est possible de déclarer pour permettre leur suivi), comme un contrepoint aux vallées voisines perturbées par la reprise des activités après la longue pause pandémique, et dans lesquelles la faune sauvage doit se réadapter à un certain niveau de perturbation.