Les cadeaux font-ils vraiment le bonheur des enfants ?

auteurs

  1. Dania Mouakhar-KlouzMaîtresse de conférences en marketing, IAE Rouen Normandie – Université de Rouen Normandie
  2. Alain d’AstousProfesseur honoraire en marketing, HEC Montréal

Déclaration d’intérêts

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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L’expérience du cadeau inscrit les enfants dans le grand jeu de la consommation. Shutterstock

Les enfants grandissent dans un environnement où la consommation est omniprésente. Dès leur plus jeune âge, ils accompagnent leurs parents dans des magasins où ils se trouvent exposés à des tentations de toutes sortes, entre jouets, friandises ou manèges.

Quand approche leur anniversaire, ou en cette période des fêtes de fin d’année, ils ne manquent donc jamais d’idées pour dresser la liste des cadeaux qu’ils aimeraient recevoir, trépignant d’impatience en attendant le moment de déballer leurs présents.


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Mais, en les faisant participer ainsi au grand jeu de la consommation, ces cadeaux contribuent-ils vraiment à leur bonheur, présent et futur ? Ne risque-t-on pas en gâtant les enfants de les pousser à vouloir toujours plus, à se sentir frustrés lorsqu’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent et donc à devenir des adultes perpétuellement insatisfaits ?

Pour la revue International Journal of Consumer Studies, nous nous sommes penchés sur les liens entre les cadeaux reçus dans l’enfance et le sentiment de bonheur éprouvé à l’âge adulte. Les résultats nous montrent combien la question est complexe et combien il importe de donner un sens à ce que l’on offre.

Le « schéma du cadeau »

D’abord, rappelons que les parents sont des agents de socialisation à la consommation très importants puisque c’est auprès d’eux que les enfants vont acquérir leurs premiers repères et habitudes en la matière.

Des études menées aux États-Unis ont montré que, lorsque les parents ont recours de façon systématique à des cadeaux pour récompenser ou réconforter leurs enfants, ces derniers sont plus susceptibles de devenir plus matérialistes, c’est-à-dire qu’ils auront tendance à juger les autres, comme eux-mêmes d’ailleurs, sur la base des biens matériels possédés.

Le cadeau ne doit pas devenir un moyen systématique de réconforter ou récompenser les enfants. Shutterstock

Plus globalement, les personnes matérialistes font de l’acquisition de biens un objectif de vie central, et elles croient implicitement que c’est par la richesse matérielle qu’on peut atteindre le bonheur. Or, de nombreuses études, ont montré que, plus les gens sont matérialistes, moins ils se sentiraient heureux.

Comment ces cadeaux interfèrent-ils alors avec l’éducation ? Priver les enfants de ce type de récompenses est-il une bonne parade au matérialisme et à l’insatisfaction ?

D’après notre étude, cette expérience d’échanges de présents favorise chez l’enfant la formation d’un « schéma du cadeau », c’est-à-dire une représentation mentale relativement bien organisée des éléments essentiels du rituel. Ainsi, l’enfant apprend qu’offrir et recevoir constitue une réponse appropriée aux divers événements, succès ou échecs, qui se produisent dans la vie.

À mesure qu’il grandit, la reproduction de ce schéma se généralise aux cadeaux qu’il va s’offrir lui-même. Le fait de s’acheter un cadeau à soi (en anglais, « self-gifting ») consiste à se faire plaisir en s’offrant un produit, une sortie ou un voyage pour célébrer des événements spéciaux ou pour se sentir mieux suite à un échec ou une déception. De quoi devenir encore plus matérialiste, et donc moins heureux ?

Partager des mots et du temps

Tout est une question de mesure. L’échange de cadeaux n’est pas un rituel à négliger puisqu’il renvoie à une forme de partage entre parents et enfants et permet de construire des moments privilégiés. C’est un moyen efficace d’apprendre, de façon implicite, l’importance d’établir de bonnes relations avec les autres.

Offrir des cadeaux peut contribuer à la sociabilité des enfants, et donc à ce qu’ils se sentent plus heureux. Mais l’expérience n’aura pas les mêmes effets selon le mode d’éducation dans laquelle elle s’inscrit, en particulier le type de communication familiale. C’est le temps offert à l’enfant et le discours qui accompagnent le cadeau qui en font la valeur.

Si l’on cède systématiquement aux désirs exprimés par un enfant pour tel ou tel jouet, objet ou bonbon, on laisse peu de place au dialogue et à l’échange autour de la symbolique du cadeau. Et l’on renforce sans le vouloir un certain sentiment d’insécurité qui engendre justement des valeurs matérialistes : l’enfant ayant l’impression qu’il a déçu ses parents aura tendance à chercher du réconfort dans ses possessions matérielles.

En revanche, si l’échange matériel se double d’une réelle communication, alors le cadeau devient l’occasion de tisser des liens forts autour d’un objet qui devient symbolique, concrétisant une réussite ou un souvenir. Les relations familiales se retrouvent alors apaisées, le sentiment d’insécurité fortement diminué et les tendances matérialistes du jeune consommateur sont réfrénées. Les résultats de notre recherche suggèrent que cet effort de communication est bénéfique pour tous.

Il est donc sain d’offrir des cadeaux à son enfant, mais cela ne signifie pas qu’il faut lui donner tout ce qu’il désire. L’essentiel est de privilégier des moments de qualité avec son enfant de donner du sens à l’échange de cadeaux.

Comment Beyoncé a contribué à la diffusion des cultures africaines

auteur

  1. James Chikomborero ParadzaDoctor of Music Candidate, University of Pretoria

Déclaration d’intérêts

James Chikomborero Paradza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Beyoncé en costume de scène qui reprend des éléments traditionnels africains.
Dans ses plus récents albums, Beyoncé s’engage fortement auprès de la culture africaine, et devient une véritable plateforme pour sa diffusion au grand public. Flickr

Beyoncé vient de sortir son septième album studio solo, intitulé Renaissance (2022). L’album, qui crée l’événement dans la culture populaire mondiale, est le premier d’un projet en trois parties. Son précédent opus, l’album visuel Black Is King (2020), a été réalisé en collaboration avec de nombreux artistes africains.

Beyoncé sur un cheval scintillant
La pochette de l’album Renaissance, sorti le 29 juillet 2022. Flickr

Renaissance rend hommage à la dance music noire et met à nouveau en vedette des artistes africains, dont l’autrice-compositrice-interprète nigériane Tems, qui connaît son propre moment de gloire.

Dans l’histoire, la Renaissance (XIVe siècle au XVIe siècle) se caractérise par la volonté de retrouver la grandeur culturelle du passé gréco-romain et le renouveau de l’érudition en Europe après une période de stagnation. Aujourd’hui encore, l’art (peinture, musique, mode) influence la façon dont les gens s’habillent et se comportent, ce qu’ils choisissent d’afficher et de dire, et la façon dont ils se perçoivent eux-mêmes et perçoivent la société.

Au cours des trois dernières décennies, Beyoncé a joué un rôle majeur dans le façonnement de la culture populaire mondiale. Elle n’a cessé de donner du pouvoir à ses auditeurs et de susciter des débats, et les paroles de ses chansons ont souvent été citées dans des discussions sur des questions de société. Son point de vue sur la monogamie dans l’album Dangerously in Love (2003), par exemple, offre un contre-récit à la représentation patriarcale de l’hypersexualité chez les femmes noires.

Sur Lemonade (2016), Beyoncé utilise des genres musicaux très divers, qui dépassent les stéréotypes associés habituellement à une artiste noire. Ce faisant, elle questionne les mécanismes de discrimination dont elle est victime. Sur Black Is King, elle témoigne d’une renaissance des formes d’art africain à une époque où les normes culturelles dominées par la pensée occidentale sont en déclin et où l’Afrique est une étoile montante dans la culture populaire.

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Dans cet article, je souhaite démontrer que tout au long de sa carrière, Beyoncé a contribué à un renouvellement des récits dans la musique populaire et, ce faisant, s’est engagée de manière significative dans la culture et la musique africaines.

Collaborations africaines

Beyoncé a associé divers artistes africains à ses projets et les a souvent présentés au public international. Avant Black is King, on peut citer la poésie de Warsan Shire, originaire du Kenya, sur Lemonade, une citation de la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie sur Flawless (2013) et une chorégraphie de Tofo Tofo, qui est un groupe de danse basé au Mozambique, dans la vidéo de Run the World (Girls).

Bien que les cultures du continent africain ne soient pas aussi présentes que sur Black is King, Beyoncé a également fait appel à des artistes africains sur Renaissance, notamment sur la chanson « Move », dont le style s’inspire des Afrobeats et sur laquelle figurent P2J (Nigeria) et GuiltyBeatz (Ghana) en tant que producteurs, ainsi que Tems en tant qu’autrice et interprète.

Tems (Temilade Openiyi), une vocaliste polyvalente, s’est fait connaître après avoir collaboré sur Essence (2020) de la star nigériane WizKid. Sa discographie traverse différents genres, notamment le R&B alternatif, la néo-soul et l’afropop. Son premier single « Mr Rebel » (2018) montre ses talents de R&B (à la fois en tant que productrice et chanteuse), tandis que son featuring de 2021 sur « Fountains » du rappeur canadien Drake montre sa capacité à transmettre des émotions à travers sa voix.


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Le nom de Tems est sur toutes les lèvres depuis la sortie de la bande-annonce du deuxième opus du film Black Panther, dans lequel elle reprend « No Woman, No Cry » de Bob Marley. Elle a contribué au populariser et renouveler notre perception de l’afropop et de la musique africaine commerciale.

Black Is King

« Je crois que lorsque les Noirs racontent leurs propres histoires, nous pouvons changer l’axe du monde et raconter notre VRAIE histoire de richesse générationnelle et de richesse d’âme qui n’est pas racontée dans les livres d’histoire. »

Black Is King, le précédent album de Beyoncé, est une célébration des traditions africaines avec une touche moderne. Dans cet album visuel, elle adopte une optique d’inspiration panafricaine et intègre des éléments provenant de plusieurs pays africains. Elle s’associe à divers acteurs, réalisateurs, designers, chorégraphes et musiciens africains, mettant ainsi en lumière la diversité culturelle du continent.

Un groupe de danseurs dans un décor blanc
Image issue de l’album visuel Black is KingFlickr

Les téléspectateurs sont exposés à des éléments allant de genres musicaux comme l’afrobeats (Nigeria) et le gqom (Afrique du Sud) à des styles de danse populaires comme le Network (Ghana) et le Kpakujemu (Nigeria). Elle montre aussi des paysages venant de tout le continent.

Il ne faut pas attribuer à Beyoncé l’invention de ces éléments, ni même lui attribuer tout le crédit pour les avoir popularisés. Ils existaient et étaient appréciés bien avant qu’elle ne commence à les montrer. Cependant, on ne peut nier le rôle déterminant que Beyoncé a joué dans la mise en avant de ces éléments dans la culture populaire mondiale, grâce à son statut de star internationale.

En outre, l’album visuel donne une représentation plus fidèle du continent africain et de sa diversité que d’autres œuvres qui s’inspirent des cultures africaines dans la culture populaire mondiale. Black Is King a introduit un renouveau de l’image de l’Afrique dans les médias populaires et a donné du pouvoir à de nombreux Africains et Noirs, qui se sentent enfin mieux représentés dans la culture populaire dominante.

Renaissance

Beyoncé a une fois de plus incorporé un élément de renouveau dans Renaissance. À travers les 16 titres de l’album, elle emmène les auditeurs dans un voyage avec l’intention déclarée de créer un espace sûr, exempt de jugement, de perfectionnisme et de réflexion excessive. Les auditeurs sont exposés à la musique du Studio 54, issue de l’ère disco des années 1970, avec des transitions sans effort vers des genres plus contemporains (pop, R&B et house).


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Les débuts du disco ont été influencés par le funk, la soul et le jazz de la fin des années 1960, et ont combiné ces styles avec des technologies telles que les synthétiseurs, les enregistrements multipistes et les boîtes à rythmes. Cela a donné naissance à une forme somptueuse et décadente de musique pop axée sur la danse, caractérisée par un rythme régulier et des voix proéminentes, haut perchées et associées à des effets de réverbération. Le genre a connu son apogée entre 1975 et début 1979, avec des artistes tels que Donna Summer et Gloria Gaynor qui dominaient le palmarès musical.

Sur le titre bien nommé Renaissance, Beyoncé a remis ce style au premier plan de la culture pop, le faisant découvrir à de nombreux jeunes auditeurs. Dès le premier single « Break My Soul », les auditeurs sont exposés à l’omniprésence du style dance-pop et house de l’album. Beyoncé intègre avec succès des genres musicaux tels que la pop, la house électronique, l’afrobeats, la trap et la soul, pour n’en citer que quelques-uns, en combinaison avec diverses influences disco. Les paroles de l’album dépeignent un sentiment général d’amour de soi et de fierté. Cela ressemble à la musique de l’une des artistes pop les plus importantes d’Afrique du Sud et du continent, Brenda Fassie (1964-2004).

Tout au long de sa carrière, Fassie, l’une des reines de la pop africaine, a fait de la musique disco et pop influencée par son expérience dans les ghettos noirs. Sa musique emblématique racontait l’histoire des Sud-Africains noirs à l’époque de l’apartheid.

Le travail de Beyoncé, tout au long de sa carrière, sert de plate-forme aux artistes africains sur la scène mondiale, en utilisant divers genres musicaux pour contrer les stéréotypes liés aux musiciens noirs et renouveler les récits associés à leurs réalités. Son dernier album continue dans cette voie en présentant aux nouveaux auditeurs un renouveau du disco avec une touche contemporaine.

À quoi ressemblerait l’économie française sans bouclier tarifaire ?

auteurs

  1. François LangotProfesseur d’économie, Chercheur à l’Observatoire Macro du CEPREMAP, Le Mans Université
  2. Fabien TripierProfesseur d’économie et chercheur à l’observatoire macro du CEPREMAP, Université Paris Dauphine – PSL
  3. Jean-Olivier HairaultProfesseur d’économie et Directeur Scientifique de l’Observatoire Macro du Cepremap, Paris School of Economics – École d’économie de Paris
  4. Selma MalmbergDoctorante en macroéconomie au CEPREMAP, Chargée d’enseignement, Sciences Po

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Pompes à essence.
Les aides à l’achat de produits énergétiques ont contribué à limiter la progression de l’inflation en France. Pascal Guyot/AFP

En 2021, les prévisions de croissance étaient de 6,2 % pour 2022 et de 3,7 % pour 2023, selon la Banque de France. En 2022, ces prévisions de croissance ne sont plus que de 2,85 % et 1 % pour ces deux mêmes années (prévisions inscrites dans la loi de finances 2023).

Cette forte réduction de la croissance est due principalement à la guerre en Ukraine qui a induit des problèmes d’approvisionnement énergétique. Dans ce contexte où faible croissance et inflation coexistent, le pouvoir d’achat est alors doublement réduit, par la hausse des prix à la consommation et par une activité, au ralenti, évinçant les progressions salariales.

Dès la fin de l’année 2021, le gouvernement français avait mis en place un bouclier tarifaire qui réduit le prix d’achat des produits énergétiques. En 2022, avec 6,4 %, l’inflation française est en conséquence significativement plus faible qu’en Italie (8 %), en Allemagne (8,3 %), en Belgique (10,3 %) et aux Pays-Bas (12 %).


À lire aussi : Inflation : pourquoi la France résiste (pour l’instant) mieux que ses voisins


Cette exception française ne conduit pas son économie à croître moins que celle de ces voisins, une plus faible inflation pouvant en effet révéler une demande en berne. Ainsi, la croissance allemande est prévue à 1,8 % pour 2022 et 0,3 % pour 2023, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Il y aurait eu moins de croissance

Afin d’évaluer la contribution du bouclier tarifaire dans l’explication de ces performances économiques, on doit répondre à deux questions : (i) que se serait-il passé si le bouclier tarifaire n’avait pas été mis en place en 2022 et en 2023 ? ; (ii) que se passera-t-il s’il n’est pas reconduit en 2023, sachant qu’il s’est appliqué en 2022 ?

Pour un coût budgétaire que nous évaluons à 58 milliards pour 2022 et 52 milliards pour 2023, le gain de croissance serait de 1,75 point pour 2022 et de 0,08 point pour 2023. Ce surplus de croissance induit par le bouclier tarifaire est obtenu dans un contexte d’inflation « contenue » : cette mesure aurait réduit l’inflation de 1,1 point en 2022 et de 1,8 point en 2023.

Notre évaluation de l’impact du bouclier tarifaire sur l’inflation, publié dans une récente note du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap) est donc plus faible que celle de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). En effet, les reports de consommation qui contractent la demande courante et donc réduisent les tensions inflationnistes sont ici pris en compte, ainsi que des baisses de marges concédées par les entreprises dans ce contexte de forte hausse des coûts.

La boucle prix-salaires se serait activée

Le succès du bouclier tarifaire tient à son rôle de frein dans la boucle prix-salaire. Sans cette mesure, les plus fortes tensions inflationnistes engendreraient de plus forts accroissements de salaires et une fragilisation de la croissance, les coûts plus élevés du travail réduisant l’emploi. De plus, même si l’inflation française ne représente qu’une fraction de l’inflation européenne, ce surcroît d’inflation induira à terme une plus forte hausse des taux directeurs de la Banque centrale européenne (BCE) qui viendront aussi freiner l’activité économique.

Si le bouclier tarifaire, en application en 2022, n’était pas reconduit en 2023, et ce de façon non anticipée, alors les prévisions pour 2022 ne seraient pas modifiées mais celles pour l’année 2023 seraient dégradées : la croissance serait presque divisée par deux (passage de 1 % à 0,55 %) et il y aurait 0,4 point d’inflation en plus.

Ce surcroît d’inflation induit par la non-reconduction du bouclier tarifaire en 2023 peut sembler modeste. En effet, l’effet mécanique de l’arrêt du bouclier est inflationniste, les prix « subventionnés » devenant les prix « effectifs ». Toutefois, comme le bouclier de 2022 a permis de ne pas enclencher une boucle prix-salaire qui était au maximum de sa puissante au moment de la forte hausse des prix de l’énergie (c’est-à-dire en 2022), l’inflation s’accroît modestement par rapport au scénario avec un bouclier sur deux années.

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Concernant la trajectoire de la dette publique, le coût du bouclier est en partie absorbé par le surplus de croissance et donc de recettes fiscales qu’il crée : la hausse de la dette est de 2,2 points de PIB alors que le coût ex ante est de l’ordre de 3 points de PIB. La moins forte hausse des taux d’intérêt qu’il assure permet aussi de modérer les accroissements de la charge de la dette.

Il y aurait eu davantage d’inégalités

Le bouclier tarifaire a également permis de réduire les inégalités. En effet, les ménages les moins favorisés sont les plus touchés par les hausses de prix de l’énergie car ils y consacrent une part plus importante de leurs revenus.

Avec le bouclier, un ménage favorisé (revenu parmi les 10 % des plus élevés) consomme 2,4 fois plus qu’un ménage modeste (revenu parmi les 10 % des plus bas). Sans le bouclier, les inégalités se seraient davantage accrues, un ménage favorisé pouvant consommer jusqu’à 2,5 fois plus qu’un ménage modeste. Sans le bouclier tarifaire, la crise énergétique est plus inflationniste et réduit plus fortement les possibilités de consommation de ceux pour qui le travail est la principale source de revenus, c’est-à-dire les ménages modestes.

Le bouclier tarifaire, en sauvant des emplois et en contenant l’inflation, aide donc davantage les ménages fortement dépendants des revenus du travail.

L’indexation des salaires est-elle souhaitable ?

Dans ce contexte inflationniste, certains ont défendu l’idée d’accompagner le bouclier tarifaire par une indexation plus rapide des salaires sur les prix. Nos estimations montrent qu’une telle indexation permet effectivement aux employés de voir leurs salaires réels horaire croître. Cependant, le nombre d’heures travaillées chute ce qui in fine réduit la masse salariale et la croissance. La perte de croissance est ainsi de 0,63 point en 2022 alors que le gain en 2023 est minime, 0,03 point. L’inflation est accrue de 1,1 point en 2022 et 0,2 point en 2023.

Ce contexte inflationniste provoque à moyen terme une hausse plus forte des taux d’intérêt, alourdissant la charge de la dette : le ratio dette sur PIB augmente de 1,6 point par rapport au scénario sans indexation. Enfin, comme l’indexation s’applique à tous salariés, elle ne permet pas de réduire les inégalités, ne faisant que réduire les heures travaillées de tous les employés, et donc le pouvoir d’achat de toute la population.

Enfin, comme l’indexation s’applique à tous les salariés, elle ne permet pas de réduire les inégalités.

Quid d’une politique redistributive de relance ?

Une alternative au bouclier tarifaire aurait été de distribuer un « chèque » à tous les ménages d’un montant correspondant à une dépense incompressible d’énergie. Nous supposons que cette dépense incompressible correspond à 20 % de la consommation d’énergie du consommateur médian, soit approximativement 500 euros par ménage pour un coût budgétaire de 15 milliards (25 % du coût du bouclier tarifaire).

Cette politique de relance est aussi redistributive car ce transfert identique pour tous représente une part plus grande de budget pour les plus modestes : 31 % de la consommation d’énergie pour les 10 % les plus pauvres, contre 14 % pour les 10 % le plus riches.

Nos estimations indiquent alors que cette politique augmente le taux d’inflation de 1,4 point en 2022 et 1,9 point en 2023, celui-ci étant même supérieur qu’en l’absence de bouclier car au choc d’offre inflationniste, vient s’ajouter la hausse des prix liée au supplément de demande des ménages.

Ce soutien par la demande permet toutefois un certain maintien de la croissance : 0,44 point de croissance est gagné en 2022 et 0,35 en 2023, par rapport à une économie sans bouclier tarifaire. Mais si l’on fait maintenant le bilan de cette politique en la comparant au bouclier tarifaire, elle enregistre un déficit de croissance de 0,85 point en 2022 et un gain de 0,27 point pour 2023, soit un 0,45 point de croissance annuelle perdu en moyenne sur ces deux années.

Le bilan financier du gouvernement est aussi dégradé : même avec une réforme moins coûteuse, la croissance perdue et la plus forte hausse des taux d’intérêt, induite par le surcroît d’inflation, conduisent à une hausse de 6,8 points le ratio dette sur PIB.

Du côté des inégalités, cette politique redistributive permet de les réduire plus fortement puisqu’un ménage favorisé ne consommerait plus que 2,05 fois plus qu’un ménage défavorisé. Toutefois, cette réduction des inégalités se produirait dans une économie où tous les ménages consommeraient moins que dans l’économie avec bouclier tarifaire.

Ces analyses indiquent donc clairement que, face à un choc d’offre tel que le choc énergétique, une politique de demande redistributive telle que celle que nous avons testée est « naturellement » dominée par une politique d’offre telle que le bouclier tarifaire. Elles indiquent aussi que l’indexation des salaires fragilise la croissance et l’emploi. Le bouclier tarifaire serait donc un bon compromis entre inflation, croissance, pouvoir d’achat mais aussi inégalités, dont le creusement a également pu être limité par cette mesure.

De l’usage des mots « guerre sainte » et « satanisme » dans la guerre en Ukraine

auteur

  1. Kathy RousseletDirectrice de recherche au Centre de recherches internationales (CERI) , Sciences Po

Déclaration d’intérêts

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Le patriarche de Moscou et de toutes les Russies Kirill en tenue d'apparât
Le patriarche de Moscou et de toutes les Russies Kirill, allié indéfectible de Vladimir Poutine, ici pendant la messe du Noël orthodoxe à Moscou le 6 janvier 2022.. Kirill Kudryavtsev/AFP

« Guerre sainte » : voici une notion qu’on entend souvent ces derniers temps dans l’espace politique russe pour justifier l’agression de la Russie en Ukraine. S’y ajoutent régulièrement les termes de « satanisme » et d’« Antéchrist ».

Tous les acteurs sociaux et politiques russes n’en ont pas les mêmes représentations, et celles-ci varient en fonction des publics auxquels ils s’adressent. Mais les mots utilisés restent les mêmes. Comment expliquer ce recours à un vocabulaire religieux dans le cadre de ce qui reste, officiellement, une « opération militaire spéciale » ?

Poutine, Kadyrov et le « satanisme » de l’Occident

Au cours des premiers mois de la guerre, Vladimir Poutine a exprimé son intention de dénazifier l’Ukraine. Le 30 septembre, lors de la cérémonie d’annexion des terres de l’est de l’Ukraine, il a dénoncé le satanisme de l’Occident, symbolisé, selon lui par « la négation totale de l’individu, la subversion de la foi et des valeurs traditionnelles, la suppression de la liberté ».

Ce terme de satanisme circule depuis longtemps dans les milieux conservateurs du monde entier. Déjà en 2013, Vladimir Poutine condamnait devant le Club Valdaï les « pays euro-atlantiques » pour qui « la foi en Dieu est égale à la foi en Satan ». Mais l’utilisation de cette rhétorique pourrait bien s’expliquer aujourd’hui par l’influence de l’idéologue d’extrême droite Alexandre Douguine sur le président de la Fédération de Russie. En effet, d’après des observateurs bien informés, si son poids dans les premiers mois de la guerre a été largement exagéré, il serait plus écouté depuis le décès de sa fille Daria Douguina, victime d’un attentat où il était probablement lui-même visé. Le 15 septembre, l’idéologue expliquait dans un média ultraconservateur qu’« un satanisme à découvert et un racisme pur et simple prospèrent en Ukraine, et l’Occident ne fait que les soutenir ».

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Cette invocation du satanisme de l’Occident et d’une nécessaire « désatanisation » de l’Ukraine est pratiquement devenue, au cours des mois d’octobre et novembre, la justification officielle de l’« opération spéciale ». Elle a été utilisée plusieurs fois par Ramzan Kadyrov, à la tête de la république tchétchène, sur sa chaîne Telegram (il l’avait d’ailleurs déjà employée auparavant, et notamment le 18 mai 2022).

Le 25 octobre, il déclarait que la « démocratie sataniste », c’est « lorsqu’on protège les droits des athées et insulte les croyants » ; il rappelait pour illustrer ses propos la publication des caricatures du Prophète dans Charlie Hebdo, contre lesquelles une manifestation de plusieurs centaines de milliers de personnes avait été organisée le 19 janvier 2015 à Grozny.

Comme Vladimir Poutine, il condamnait l’homosexualité et affirmait de façon particulièrement grossière que « plus les thèmes « en dessous de la ceinture » sont libérés, plus ils (l’Occident) sont contents ».

Le thème d’une « guerre sainte » est également très présent dans ses interventions, tout comme celui du patriotisme. Son post du 25 octobre commence d’ailleurs par ces mots : « J’aime ma Patrie. Mon pays. Le peuple. Les traditions ».

La dénonciation des « sectes »

Le satanisme a été lié à un autre thème par le secrétaire adjoint du Conseil de sécurité, Alexeï Pavlov : il a comparé l’Ukraine à une « hypersecte totalitaire », affirmant notamment que ce sont des satanistes, des païens et des membres de « sectes » qui ont organisé la révolution de Maïdan en 2014.

Cette référence aux sectes, vues comme un danger majeur pour la Russie, date au moins du début des années 2000 ; leurs membres étaient d’ailleurs considérés comme des agents de la CIA à la période soviétique.

Dès son premier mandat, Vladimir Poutine a souligné l’importance de la « sécurité spirituelle », comprise comme la défense des religions traditionnelles et la lutte contre l’extrémisme religieux – notion aux contours flous et arbitraires. Nikolaï Patrouchev, l’actuel secrétaire du Conseil de sécurité, était alors directeur du FSB, héritier du KGB : il avait passé une alliance avec l’Église orthodoxe pour lutter contre les « sectes totalitaires ». Cette rhétorique d’Alexeï Pavlov apparaît donc comme la réutilisation de procédés plus anciens pour désigner l’ennemi de la Russie, un ennemi se définissant toujours par le fait qu’il combattrait une tradition russe, mal définie.

Le rôle spécifique du patriarche Kirill

Que dire de la rhétorique du patriarche Kirill, à la tête du patriarcat de Moscou et de toutes les Russies depuis 2009 ? Il maintient un soutien sans faille à Vladimir Poutine, par souci de conserver son pouvoir sur une institution traversée par des courants ultranationalistes et conspirationnistes.

Tout comme lors des précédents conflits dans lesquels le pouvoir russe s’est engagé, il présente la Russie comme une citadelle assiégée : la guerre en Ukraine serait, selon lui, de nature défensive. Il suit aussi son propre agenda : lutter contre le monde unipolaire, la globalisation et la culture libérale sécularisée, contre l’invasion de valeurs qui seraient opposées à la culture de la Russie et plus généralement de cet espace qu’il appelle la Sainte Russie et qui dépasse les frontières politiques de l’État russe. Ces thèmes remontent au moins au début des années 2000.L’Église orthodoxe russe, le patriarche Kirill et Poutine (France Culture, 14 août 2022).

En outre, le patriarcat de Moscou est en concurrence avec le patriarcat de Constantinople. Kirill a tenté de garder dans son giron les nombreuses paroisses de son Église orthodoxe ukrainienne, alors qu’une autre Église, l’Église orthodoxe d’Ukraine (à laquelle l’autocéphalie, c’est-à-dire l’indépendance ecclésiastique, a été accordée par Constantinople en janvier 2019) ne cesse d’attirer des chrétiens orthodoxes soucieux de se détacher de Moscou. Mais la compromission de Kirill avec le pouvoir russe a poussé le synode de l’Église ukrainienne à s’en détacher le 27 mai dernier.

Dès le début du conflit, Kirill a présenté l’opération spéciale comme un combat métaphysique entre le bien et le mal. Ses propos ont également repris des motifs apocalyptiques véhiculés par certains courants de l’Église russe, notamment ceux liés à l’armée et aux forces de maintien de l’ordre, les siloviki.

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Le 25 octobre, lors du 24e Conseil mondial du peuple russe, Kirill a appelé à « conserver la tradition pour empêcher la fin du monde ». Il a repris cette idée, développée depuis de nombreuses années dans les milieux nationalistes, d’un peuple russe qui serait le katechon, cette force qui retient la venue de l’Antéchrist et dont Saint Paul parle dans la Seconde Épître aux Thessaloniciens. Un mois plus tôt, le 25 septembre, il avait affirmé que les soldats russes qui mourront dans la guerre en Ukraine seraient « lavés de tous leurs péchés ».

Cette idée du sacrifice au nom de la patrie renvoie à la rhétorique soviétique qui valorise la mort héroïque pour le collectif. Elle remonte à plus d’un siècle, on la retrouve dans les propos d’autres Églises chrétiennes au moment de la Première Guerre mondiale.

Le 17 octobre dernier, devant une délégation du Conseil œcuménique des Églises (CoE), délégation dont faisait partie son propre neveu Mikhaïl Goundiaev, Kirill a déclaré qu’il ne pensait pas qu’« une Église ou un chrétien ou une chrétienne pouvaient soutenir les guerres et les meurtres » et que les Églises « sont appelées à œuvrer en faveur de la paix et à défendre et protéger la vie ». Et d’ajouter : « La guerre ne peut être sainte ». Mais lorsque l’un doit se défendre et défendre sa vie ou donner sa vie pour la vie des autres, les choses apparaissent différemment, a fait observer le patriarche ».

La position de Kirill reste ambiguë, les discours destinés à l’Occident diffèrent de ceux pour la Russie. Le compte rendu sur le site du patriarcat de la visite du CoE est d’ailleurs moins précis que celui diffusé par le COE lui-même.

La loyauté envers le régime avant tout

Dans tous ces discours officiels se répètent encore et toujours les mêmes mots sur la défense de la tradition russe et sur l’ennemi occidental, dont la qualification évolue avec la radicalisation du contexte. Cette fabrique de la tradition contre l’Occident, l’Église orthodoxe russe y a largement contribué au cours des années 2000-2010, intervenant dans des domaines aussi variés que les débats autour de la justice des mineurs, des violences domestiques, des relations sexuelles dites « non traditionnelles » ou encore l’art contemporain. Ce discours a servi les intérêts d’un pouvoir fragilisé par les oppositions et créé une illusion de consensus. Il continue à jouer ce rôle.

Kathy Rousselet vient de publier « La Sainte Russie contre l’Occident » aux éditions Salvator. Cliquer pour zoomer. Éditions Salvator

Mais qu’on ne s’y trompe pas : tous ces discours s’adressent à une population dont 70 % affirment appartenir à l’Église orthodoxe russe, mais seulement 53 % se disent très ou plutôt religieux. Le patriarche ne figurait pas parmi les personnes qui ont de l’autorité dans un sondage de fin 2021. Peu importe. Comme le rappelle l’anthropologue Alexeï Yurchak,

tout comme à la période soviétique, il est plus important de répéter des formules toutes faites, attestant de la loyauté à l’égard du régime, que de veiller à la véracité de leur contenu.

Dans un tel modèle, ce qui compte, c’est la dimension performative du discours, sa capacité à être efficace pour l’action politique. « Les faits », même les plus absurdes, sont au service du patriotisme et de l’antagonisme à construire contre l’Occident. Cette rhétorique sera efficace jusqu’au moment où la population attendra du pouvoir qu’il lui dise la vérité.

Iran : contesté par la jeunesse, le régime se tourne plus que jamais vers la Chine et la Russie

auteur

  1. Théo NenciniChercheur doctorant, spécialiste de l’Iran travaillant sur la recomposition des équilibres interétatiques au Moyen-Orient et en Asie centrale, Institut catholique de Paris (ICP)

Déclaration d’intérêts

Théo Nencini ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Une femme fait le signe de la victoire pendant des manifestations
Téhéran, le 19 septembre 2022. AFP

Les observateurs retiennent leur souffle. Le mouvement social qui secoue l’Iran depuis le 16 septembre 2022 est d’une telle ampleur que les spécialistes sont comme pétrifiés. Tout le monde attend. Tout le monde reconnaît que quelque chose d’inédit est en train de se dérouler en Iran, à huis clos, et que le courage dont font preuve les manifestants est sans précédent.

Qui sont ces manifestants, quel est leur rapport à l’État théocratique iranien, et quel impact leur soulèvement peut-il avoir sur la politique étrangère d’un régime aux abois ?

Une rupture générationnelle

La génération qui s’insurge, née au tournant de l’an 2000, est assoiffée de liberté. Elle l’est tellement qu’elle semble disposée à assumer les conséquences d’une insurrection contre le régime de Téhéran : une répression violente qui se solde par 448 morts et quelque 15 000 arrestations au moment où ces lignes sont écrites.

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À la différence de ses aînées (plus craintives à l’égard des conséquences d’une insurrection contre le régime, et dont les soulèvements, à l’instar du Mouvement vert de 2009, s’inscrivaient encore à l’intérieur du cadre politique de la République islamique), cette jeune génération est prête à payer le prix fort au nom de ses idéaux. L’impact des réseaux sociaux sur sa capacité à être connectée avec le monde, et ainsi à percevoir la « déconnexion » de son quotidien, parsemé d’interdits, par rapport aux libertés dont jouissent ses pairs ailleurs sur la planète, est sans doute l’une des principales explications de cette rupture générationnelle.Iran : la jeunesse contre les mollahs – 28 Minutes – Arte, 21 septembre 2022.

Les répercussions dans la durée du mouvement actuel sont encore difficiles à anticiper. Il est cependant vraisemblable que la situation sociopolitique de l’Iran va évoluer. L’ampleur du soulèvement est telle que, même s’il devait être totalement écrasé dans le sang (au prix de plusieurs milliers de victimes, tel un « Tienanmen iranien »), les modalités de la coexistence entre le régime et la population seront sensiblement impactées. Une tendance semble se dessiner : la multiplication des actes de désobéissance civile.

À la différence des générations précédentes, les jeunes osent demander des comptes à leurs représentants ; et – à l’instar de la stratégie géopolitique adoptée par leur régime à l’échelle régionale – ils agissent de manière asymétrique, en diversifiant leurs modes d’expression et leurs revendications.


À lire aussi : Iran : quand la révolte des femmes accueille d’autres luttes


L’héritage idéologique khomeyniste est lointain pour ces jeunes adultes qui font à présent leur entrée dans la vie active, qui n’ont connu ni la guerre contre l’Irak (1980-1988), ni la mobilisation des familles, ni les bombardements des villes, ni la répression féroce qui s’est abattue sur les dissidents politiques à la fin des années 1980, et encore moins la révolution de 1979.

La désaffection à l’égard de la religion

Une deuxième tendance vient renforcer cette bascule générationnelle. Comme l’avait anticipé l’islamologue français Olivier Roy dans les années 1990, l’instauration d’un régime théocratique à Téhéran a, paradoxalement, contribué à l’accélération du processus de sécularisation de la société iranienne. En effet, en faisant de la religion le socle du pouvoir politique, le régime idéologique décrété par l’ayatollah Khomeyni a provoqué un phénomène par lequel tout rejet du pouvoir devient, automatiquement, également un rejet de la religion.

Le régime a assis son contrôle sur la société en imposant à sa population une forme de « spiritualité politique » qui n’est pas sans rappeler l’usage que Michel Foucault avait fait de cette même notion, dans ses « articles iraniens » de 1978. L’adhésion forcée à ce mode de gouvernance explique, en partie, la désaffection croissante des jeunes vis-à-vis de la théocratie khomeyniste.

Ces variables (transition générationnelle et sécularisation de la société) apparaissent d’autant plus significatives que les jeunes qui s’insurgent aujourd’hui seront la population active des quatre ou cinq prochaines décennies. À moins que le régime ne parvienne à mettre rapidement en place un système de contrôle et d’oppression sociale à même de réduire à néant le risque de déstabilisation interne, il sera immanquablement amené à évoluer sous le poids des demandes émanant de la société.

L’« asianisation » de la politique étrangère de l’Iran

Cette évolution de la relation société-pouvoir en Iran ne peut être pleinement appréhendée dans sa juste mesure sans tenir compte du contexte géopolitique au sein duquel elle se produit. La capacité du mouvement social à se reproduire et à prendre de l’ampleur entre en résonance avec les grandes reconfigurations qui ont lieu aux échelles régionale, continentale et globale et qui, en retour, impactent la politique du régime iranien et conditionnent sa réponse au soulèvement populaire.

Or, en matière de politique étrangère, la tendance de l’Iran est, depuis quelques années, à « l’asianisation ».

Au Moyen-Orient, la situation géopolitique se fige autour de la constitution de deux pôles opposés : l’un constitué par l’Iran et ses alliés régionaux, principalement chiites, l’autre prenant la forme d’un axe anti-iranien impulsé par les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite. Cela étant, au-delà d’établir une présence milicienne en Irak et au Liban, et de se garantir une alliance avec le régime de Bachar Al-Assad en Syrie et la rébellion houthie au Yémen, cette stratégie n’a pas permis à la République islamique d’en tirer les gains économiques espérés. Tous ces pays sont faillis ou en ruine, et il est peu probable que cette géopolitique des « blocs » évolue significativement dans le moyen terme.

À l’échelle régionale, l’asianisation de la politique étrangère de l’Iran apparait donc comme une résultante autant des incohérences d’une stratégie d’influence reposant uniquement sur la mobilisation de groupes armés para-étatiques que de la muraille anti-iranienne érigée par ses adversaires géopolitiques. Dans ce contexte, le régime n’a d’autre choix que de se tourner « vers l’Est » pour relancer son économie et espérer calmer la grogne sociale.

Et cela, d’autant plus que la rupture de l’accord sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA) par Donald Trump en mai 2018 a définitivement convaincu le régime que tout effort de normalisation avec l’Occident serait vain. On mesure mal, en Europe, la portée psychologique et symbolique de cet acte, vécu à la fois comme une trahison et une humiliation, qui a fait perdre toute crédibilité au courant réformiste iranien (qui avait porté le projet d’ouverture depuis plus d’une décennie) et a conforté le camp ultra-conservateur, dans son hostilité à l’Occident.

Les positions étant à peu près figées aux échelles régionale et internationale, le pivot géopolitique iranien se joue désormais à l’échelle continentale. Le régime a répondu à la « trahison » du JCPOA en annonçant en mars 2021 l’établissement d’un partenariat stratégique global s’étalant sur une durée de 25 ans avec la Chine de Xi Jinping, et en renforçant la relation déjà solide avec la Russie de Vladimir Poutine.


À lire aussi : Chine-Iran : une convergence durable ?


L’utilisation par l’armée russe de drones de fabrication iranienne en Ukraine prouve que le niveau de coopération stratégique entre les deux pays est à un stade avancé, et que les pouvoirs en place à Téhéran et à Moscou avancent dans la même direction face à l’Occident, sous le regard d’une Chine qui se limite pour l’heure à discréditer l’ordre international sans trop le molester.

Ce nouvel élan eurasiatique donne également lieu à une multiplication des initiatives diplomatiques de l’Iran auprès d’autres partenaires importants à l’échelle continentale, tels que la Turquie, l’Inde, le Pakistan ou encore les républiques post-soviétiques d’Asie centrale et du Caucase. L’intégration de l’Iran dans les grands projets infrastructurels chinois (Belt and Road InitiativeBRI) et russo-indien (International North-South Transport CorridorINSTC) manifeste la volonté des dirigeants iraniens d’arrimer le développement du pays aux réseaux de connectivité intercontinentale qui prennent progressivement forme en dehors de tout contrôle occidental.

En cela, ce processus « d’asianisation » trouve son point d’orgue dans l’adhésion de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

L’acceptation en septembre 2021 (un mois après l’investiture du président conservateur Ebrahim Raïssi) de la candidature de l’Iran (déposée quinze ans plus tôt) prouve qu’un exécutif en phase avec la vision du Guide suprême est un gage de stabilité aux yeux des pays membres de l’OCS, et tout particulièrement de la Chine, qui supervise l’ensemble du processus de constitution de cet ordre international « post-occidental ».

Ebrahim Raïssi et Vladimir Poutine lors du dernier sommet de l’OCS à Samarkand, en Ouzzbékistan, le 15 septembre 2022. Alexandr Demyanchuk/AFP

Éprouvé par quatre décennies d’isolement mais toujours en place, le régime de Téhéran, autrefois « paria » pour l’Ouest comme pour l’Est, se révèle, au vu des circonstances géopolitiques actuelles, un partenaire respectable et digne de considération pour une bonne partie du continent eurasiatique.

Vers un contrôle social à la chinoise ?

Mais qu’en est-il de l’interaction entre cette réorientation géopolitique et le mouvement de contestation ? Pour l’heure, les deux trajectoires évoluent séparément.

Le soulèvement populaire émerge d’une transition générationnelle et séculière, dans un mouvement s’élançant du bas vers le haut. À l’inverse, la politique du « regard vers l’Est » n’est une priorité que pour le régime, qui a tout intérêt à renforcer ses liens avec la Chine et la Russie, autant pour des considérations géopolitiques qu’en raison des perspectives qu’est susceptible d’offrir une collaboration renforcée avec ces pays dans le domaine des nouvelles technologies (intelligence artificielle, reconnaissance faciale, algorithmes prédictifs, etc.) face au risque de déstabilisation interne.

Un air de contrôle social « à la chinoise » plane sur l’Iran. Il n’en demeure pas moins qu’un système de contrôle social, aussi performant soit-il, ne peut être efficace qu’à condition de susciter la crainte de la population. Or, en Iran, le mur de la peur semble s’effriter peu à peu.

A la rencontre des pollinisateurs de la mer, ces invertébrés qui aident les algues à se reproduire

auteurs

  1. Emma LavautDoctorante dans l’unité internationale « Evolutionary Biology and Ecology of Algae (EBEA) » de la Station biologique de Roscoff, Sorbonne Université
  2. Antoine FaureDoctorant en sciences de l’eau, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Déclaration d’intérêts

Antoine Faure a travaillé dans l’unité internationale « Evolutionary Biology and Ecology of Algae (EBEA) » de la Station biologique de Roscoff et participé à la réalisation de l’étude qui a mené à cet article.

Emma Lavaut ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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La reproduction sexuée est un processus biologique fondamental dans l’évolution du vivant. Dans le milieu terrestre, la pollinisation est un parfait exemple de co-évolution développée entre les plantes et les animaux au cours du temps, permettant d’augmenter l’efficacité de la reproduction chez les plantes, tandis que les animaux bénéficient d’une source de nourriture.

Ainsi, les pollinisateurs, en aidant plus de 90 % des espèces de plantes à fleurs à se reproduire, occupent une place essentielle dans nos écosystèmes. Si beaucoup de scientifiques se sont intéressés à la vulnérabilité de ses interactions face aux changements globaux et à ses répercussions sur le maintien des écosystèmes, personne, ou presque, ne s’est intéressé à la place de ces relations animaux-végétaux dans le milieu marin.

Pourtant le milieu marin est soumis à une pression anthropique croissante, et est lui aussi victime d’une dynamique d’effondrement de la biodiversité, qu’il est difficile d’enrayer sans connaître la complexité des relations entre les organismes qui constituent cet écosystème.

Notre équipe s’est intéressée aux relations animaux-végétaux dans le cadre de la reproduction des algues, et nous avons montré dans une étude récemment publiée dans Science que des animaux facilitaient la rencontre des gamètes chez les algues.

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La reproduction sexuée en mer

Dans le milieu marin, de nombreuses espèces animales et végétales relâchent leurs cellules reproductrices mâles et femelles (les gamètes) directement dans l’eau de mer. Ils sont, pour la plupart, guidés par des phéromones sexuelles et pourvus de flagelle, un filament leur permettant de nager la distance finale jusqu’à leur partenaire. Mais, pour parcourir la majeure partie de la distance, les gamètes sont dépendants des mouvements d’eau, longtemps considérés comme le principal vecteur entrant en jeu dans leur rencontre.

Petit invertébré sur une branche d’algue rouge
Une idotée agrippé à une algue rouge, dont elle transporte les gamètes. Wilfried Thomas/Station biologique de Roscoff/SU/CNRSCC BY-NC-SA

Ce dogme a récemment été levé en 2016 chez la plante à fleurs Thalassia testudinum, qui constitue le premier cas connu de pollinisation en milieu marin. Nous avons cherché à savoir si les animaux jouent aussi un rôle dans la reproduction d’une autre espèce végétale emblématique de la mer : les algues ?

Des gamètes mâles sans flagelle

Cette question est particulièrement pertinente pour l’algue rouge Gracilaria gracilis dont les mâles libèrent dans l’eau de mer des gamètes dépourvus de flagelle, appelés « spermaties » tandis que les femelles gardent leurs gamètes qui ne sont pas relâchés dans l’environnement.

De même que le grain de pollen, la spermatie est totalement incapable de se déplacer seule et est dépendante des courants marins pour atteindre la femelle, sur laquelle se déroule la fécondation, comme chez les plantes. Comparé aux gamètes flagellés des algues brunes ou vertes par exemple, qui peuvent se déplacer d’eux-mêmes, nous pouvons penser que la probabilité qu’ont les spermaties d’atteindre la femelle est faible. Pourtant, la reproduction chez G. gracilis n’est pas rare comme on a pu le montrer dans des études précédentes sur une population suivies depuis plus de 20 ans, située au Cap Gris-Nez dans le Nord de la France, ce qui en fait un modèle de choix.

aquarium avec algues et invertébrés
Aquarium contenant algues rouges et idotées, pour tester le transport de gamètes par ces invertébrés. Christophe DESTOMBE/EBEA/Station biologique de Roscoff/SU/CNRSCC BY-NC-SA

Une étude montre même que la majorité des fécondations dans cette population se fait à marée basse lorsque les individus sont immergés dans les flaques avec très peu de mouvements d’eau.

Sur le terrain, l’invertébré marin Idotea balthica – qui appartient au même ordre que les cloportes (Isopoda) – est souvent associé à l’algue rouge G. gracilis.

Cet animal, couramment appelé « idotée », se nourrit des « épiphytes » de G. gracilis, c’est-à-dire des petites algues parasites qui poussent sur l’algue rouge. Chez les plantes, c’est l’activité alimentaire des animaux – lorsqu’ils se nourrissent du pollen – qui seraient l’origine involontaire du processus de pollinisation. Notre équipe a donc exploré si l’idotée pouvait participer à la dispersion des spermaties lors de son activité alimentaire, comme l’abeille transporte le pollen.

Les invertébrés facilitent la fécondation chez l’algue rouge Gracilaria gracilis

Nous avons mis en place des expériences en laboratoire afin de démontrer que les idotées favorisent la dispersion et la rencontre des gamètes chez G. gracilis.

Nous avons placé des algues mâles et femelles dans des aquariums, soit en présence, soit en absence d’idotées. Lorsqu’une fécondation a lieu, une structure visible à l’œil nu, le « cystocarpe », se forme sur l’algue femelle. Ainsi à l’issue de l’expérience, le nombre de fécondations a pu être estimé en comptant les cystocarpes formés sur les algues femelles. Et le résultat est net : il y a vingt fois plus de fécondation lorsque les idotées sont présentes.

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Mais à ce stade de l’expérience, rien ne permettait d’affirmer que l’idotée agissait comme un pollinisateur en transportant les gamètes mâles jusqu’aux femelles. En effet, les idotées pourraient participer simplement à la dispersion des spermaties par les mouvements d’eau créés lorsqu’elles nagent dans l’aquarium.

Dans une deuxième expérience, des algues femelles seules (sans algues mâles) ont été placées dans un aquarium en présence d’idotées préalablement « incubées » avec des algues mâles. Là encore, de multiples fécondations ont été observées, permettant d’affirmer que ces fécondations n’avaient pu être réalisées qu’avec des spermaties transportées par les idotées. Ces résultats ont été confirmés grâce à des images en microscopie montrant les spermaties accrochées sur le corps et les pattes de l’idotée.

pattes d’invertébré marin en violet avec des boules en vert
Accumulation de gamètes d’algue rouge Gracilaria gracilis sur une idotée vue en microscopie confocale. Sebastien COLIN/Max Planck Institute For Biology/Station biologique de Roscoff/CNRS/SUCC BY-NC-SA

Des implications écologiques et évolutives

Cette étude démontre pour la première fois le rôle d’un animal dans la fécondation chez les algues rouges, et cette relation pourrait être bien plus forte qu’on ne le pense, puisque les deux partis tirent des bénéfices réciproques de leur association.

Les idotées bénéficient d’une source de nourriture en broutant les épiphytes en surface de l’algue. Ils pourraient également s’en servir d’abris contre les prédateurs grâce à leur pigmentation leur permettant de se dissimuler parfaitement dans l’algue. D’un autre côté, l’élimination des épiphytes par les isopodes permet une meilleure croissance de l’algue et notre présente étude montre que les idotées augmentent le succès reproducteur des algues.

Ce résultat montre que les associations entre végétaux et animaux sont bien plus complexes qu’on ne le pense dans le milieu marin, et questionne sur la spécificité de cette relation : d’autres algues rouges pourraient-elles bénéficier de ce système de dispersion des gamètes ? D’autres invertébrés y participent-ils ? Il est important de répondre à ces questions et de découvrir la place que ces associations occupent dans le fonctionnement des écosystèmes marins, surtout dans un contexte où l’anthropisation et les changements globaux qui en découlent menacent la dynamique de ces écosystèmes.

Ces résultats questionnent également sur l’histoire évolutive des relations entre les végétaux et les animaux. En effet, la pollinisation animale serait apparue il y a 140 millions d’années, avec les premières plantes à fleurs. Or, nos résultats montrent que des relations similaires existent en milieu marin. Les premières algues rouges se sont différenciées il y a environ 900 millions d’années et les premiers animaux pluricellulaires il y a environ 650 millions d’années, soit bien avant la différenciation des plantes à fleurs. L’apparition des associations entre plantes et animaux pourrait ainsi être bien plus ancienne que nous le pensons actuellement et avoir eu lieu bien avant la colonisation du milieu terrestre par les plantes.

Bien sûr, il est également possible que le rôle des animaux dans la fécondation des végétaux ait évolué plus récemment en parallèle dans les milieux terrestre et marin. Un des moyens d’aborder cette question est d’étudier la fréquence de la pollinisation par les animaux dans les différentes espèces d’algues rouges. Si elle est largement répandue, cela suggère que le rôle des animaux est probablement très ancien.

Éclairage public : les Français sont-ils prêts à éteindre la lumière ?

auteurs

  1. Léa TardieuChercheuse en économie de l’environnement, Inrae
  2. Chloé BeaudetDoctorante en économie de l’environnement, AgroParisTech – Université Paris-Saclay
  3. Maia DavidChercheuse en économie de l’environnement, AgroParisTech – Université Paris-Saclay

Contributeurs

  1. Christine JezIngénieur de recherche, Inrae
  2. Jennifer AmsallemIngénieure d’étude, Inrae

Déclaration d’intérêts

Léa Tardieu a reçu des financements de la métropole de Montpellier et de l’Office français de la biodiversité.

Chloé Beaudet a reçu des financements de la métropole de Montpellier et de l’Office français de la biodiversité.

Jennifer Amsallem a reçu des financements de la métropole de Montpellier et de l’Office français de la biodiversité. Jennifer Amsallem est présidente de Teyran Nature Village, association membre de France Nature Environnement Languedoc-Roussillon.

Christine Jez et Maia David ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

Partenaires

INRAE et Université Paris-Saclay apportent des fonds en tant que membres fondateurs de The Conversation FR.

Agro ParisTech apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

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lampadaire allumé dans la nuit
De nombreuses communes françaises ont pris des mesures pour réduire l’éclairage public dans le cadre de leur plan de sobriété énergétique. Ruben Christen/UnsplashCC BY-NC-SA

 

L’éclairage artificiel, public et privé, s’est accru ces dernières années, de concert avec une urbanisation croissante. Outre contribuer à la facture énergétique collective, l’éclairage artificiel nocturne engendre une pollution lumineuse qui affecte la biodiversité végétale et animale, la santé humaine et rend difficiles les observations astronomiques. Or les paysages nocturnes font partie du patrimoine commun de la nation comme en dispose le Code de l’environnement.

Brillance de fond de ciel dans le département de l’Hérault et la Métropole de Montpellier, située non loin de l’emblématique parc national des Cévennes bénéficiant du prestigieux label de Réserve internationale de ciel étoilé depuis 2018. La brillance de fond de ciel est un proxy de la pollution lumineuse, exprimée en magnitude par seconde d’arc2 (mag/arcsec2), qui correspond à la luminosité des étoiles perçue depuis le sol (source La Telescop et DarkSkyLab). La Telescop et DarkSkyLab, Fourni par l’auteur

Pour lutter contre la pollution lumineuse et amorcer leur transition écologique, les communes disposent de plusieurs options, que la situation énergétique actuelle pousse de plus en plus à considérer à travers des plans de sobriété énergétique.

Elles peuvent, par exemple, adapter leur parc d’éclairage ou leurs façons d’éclairer par l’extinction partielle ou totale des luminaires, changer le type de lampes, améliorer l’orientation des lampadaires… (voir à ce propos les recommandations du guide « Trame noire » produit par l’Office français de la biodiversité).

Mais qu’en pense la population directement impactée par ces modifications ?

Afin d’évaluer la sensibilité des personnes aux modifications de l’éclairage public, l’Inrae a conduit une étude fondée sur une « expérience de choix », ciblée sur les habitants de la métropole de Montpellier Méditerranée, et élargie au reste de la France pour avoir des éléments de comparaison.

Trois façons de réduire la pollution lumineuse générée par l’éclairage public

La consultation par notre équipe de recherche de professionnels de l’éclairage, de représentants de collectivité et d’experts du Centre de ressources Trame verte et bleue, a contribué à identifier trois modes de variation de l’éclairage réalistes et capables de réduire la pollution lumineuse et son impact sur la biodiversité : la baisse de l’intensité lumineuse, l’extinction de l’éclairage à différentes heures de la nuit et la modification de la couleur de la lumière, les lumières jaune orangé ayant moins d’impacts que les lumières blanches émettant dans le bleu (lampes LED notamment) sur la biodiversité.

La variation de la taxe d’habitation (ou autre impôt local équivalent) a été intégrée afin de permettre aux individus de prendre en compte l’incidence financière dans leurs choix de préférences pour un profil d’éclairage.

Exemple de carte de choix entre deux options avec changement de régime d’éclairage (situation 1 et Situation 2), et une option sans changement d’éclairage (situation de référence). Neuf cartes de choix, conçues selon un design expérimental efficient, ont été présentées aux individus et illustraient différentes possibilités. Pour chaque carte de choix, les individus devaient plébisciter une option parmi les trois proposées. Les choix sont ensuite traités statistiquement pour sortir des grandes tendances expliquant les variations dans les choix. L’enquête a été réalisée durant l’été 2021, dans la Métropole de Montpellier (1148 réponses) et dans le reste de la France (555 réponses, principalement issues de la métropole de Bordeaux et du Grand Paris). Auteurs, CC BY-NC

Des citoyens plus favorables que d’autres

Les résultats sur l’échantillon de la métropole Montpellier Méditerranée montrent que les citoyens, quels que soient leurs caractéristiques socio-économiques et leur lieu de résidence, sont en moyenne favorables à une modification de l’éclairage public, mais pas nécessairement selon les modalités proposées.

Concernant ces dernières, une forte polarisation des préférences est observée : 80 % des personnes ayant répondu à l’enquête adhèrent aux modifications d’éclairage (les « pro ») et 20 % y sont réticents (les « anti »).

Plus précisément, les premiers sont favorables à une diminution de l’intensité de la lumière et à un changement de couleur du blanc vers l’orangé, très favorables à une extinction de 1h à 5h, et, dans une moindre mesure, favorables à une extinction de 23h à 6h. Ils se déclarent plus fréquemment sensibles à l’environnement et gênés par les lumières intrusives.

Les « anti », en revanche, ne sont pas favorables à une baisse de l’intensité de la lumière, indifférent à un changement de couleur du blanc vers l’orangé, légèrement opposés à une extinction de 1h à 5h et fortement opposés à une extinction de 23h à 6h. Ce groupe se caractérise par un usage supérieur de l’espace public de nuit, pour les sorties ou le travail de nuit, et par une population qui estime plus souvent vivre dans des quartiers où l’extinction de la lumière pourrait poser des problèmes de sécurité.

Préférences des deux classes d’individus pour les attributs de l’éclairage dans la métropole de Montpellier Méditerranée. Un modèle statistique (à « classes latentes ») a montré que ces deux classes se dégageaient dans les choix de profils d’éclairage. Auteurs

C’est dans les communes de densité intermédiaire (correspondant aux communes périurbaines de la métropole de Montpellier) que la population enquêtée est la plus favorable à l’extinction de 23h à 6h.

Cela peut s’expliquer par un accès aux transports en commun restreint dans ce type de communes, et donc par un usage de la voiture plus fréquent. Par conséquent, le ressenti de l’insécurité nocturne potentielle y est moindre que dans les milieux plus urbains où les résidents circulent plus souvent à pied.

Le sentiment d’insécurité, un frein majeur

Des statistiques effectuées à partir des résultats de l’enquête ont illustré que les répondants plus âgés, les femmes et les personnes qui se déplacent à pied sont moins susceptibles d’être favorables à une modification importante de l’éclairage public. Cela s’explique dans l’échantillon par un sentiment d’insécurité plus fort pour ces catégories de la population.

Cette perception freine notamment l’adoption d’une mesure d’extinction des éclairages de 23h à 6h. Dans le questionnaire, les réticences évoquées par les répondants vis-à-vis de la régulation de l’éclairage sont la baisse du sentiment de sécurité, voire la crainte d’une progression de la criminalité (agressions et cambriolages) et des risques d’accidents de la route.

D’autres arguments ont été mentionnés dans une moindre mesure, comme la réduction de la visibilité et la peur des chutes, ou le coût de la politique publique.

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Très peu d’études informent des conséquences de la modification de l’éclairage, et notamment de l’extinction, sur la sécurité. Un article publié récemment avance que l’extinction et la baisse de l’intensité lumineuse n’ont aucun impact sur la fréquence des cambriolages, vols à main armée ou violences physiques. On observe même une diminution des vols de voiture dans les zones d’extinction, mais une augmentation de ceux-ci dans les rues adjacentes où l’éclairage reste inchangé, ce qui suggère un déplacement spatial des délits.

Les économies d’énergie, le principal moteur

Reste que, la grande majorité des enquêtés est favorable à l’adaptation de l’éclairage pour réduire la pollution lumineuse. Les moteurs principaux de cette acceptabilité sont, en tête, les économies d’énergie, puis la préservation de la biodiversité. Les impacts sur la santé et sur l’observation du ciel semblent être des conséquences positives plus secondaires.

Pour quelle(s) raison(s) êtes-vous favorable à une modification de l’éclairage ? Auteurs, Fourni par l’auteur

Des résultats similaires dans le reste de la France

À l’échelle française, la même polarisation des préférences en deux classes est observée, les « anti » étant toutefois un peu plus nombreux que sur la métropole de Montpellier (25 % sur la France versus 20 % sur la métropole de Montpellier). Cependant, ces derniers sont moins réticents aux différents changements (et y sont même favorables), mais restent fortement opposés à l’extinction de la lumière de 23h à 6h.

Préférences des deux classes d’individus pour les attributs de l’éclairage (France). Auteurs

Par ailleurs, des différences de facteurs socio-économiques expliquant l’appartenance aux classes apparaissent également. Par exemple, contrairement à ce qui a été observé sur la métropole de Montpellier, il semble que les personnes âgées sur l’échantillon français soient plus enclines à accepter une modification de l’éclairage public que les plus jeunes. Probable explication, ces personnes se déplacent moins la nuit et sont donc moins affectées par un tel changement. Certains facteurs sont similaires, les hommes restent plus susceptibles d’être favorables à une modification de l’éclairage public.

Des enseignements pour les collectivités

Les résultats issus de cette étude quantitative (par une expérience de choix) viennent confirmer ceux de l’étude qualitative conduite dans la métropole de Lille, notamment sur le fait que les individus sont globalement favorables ou très favorables à une modification de l’éclairage public.

Le changement de couleur de la lumière du blanc/bleu à l’orange paraît être une mesure facilement acceptable par la population tout en ayant de fortes répercussions sur la biodiversité. L’extinction de 1h à 5h du matin ou la réduction de l’intensité de la lumière semblent aussi être des mesures facilement adoptables, en particulier dans les quartiers résidentiels, sans trop avoir à craindre d’opposition de la part des résidents.

Les réticences, voire les oppositions, se concentrent sur les extinctions de 23h à 6h, signalant que cette mesure doit faire l’objet d’une concertation préalable et s’adresser à des communes où l’acceptabilité est susceptible d’être la plus importante, comme dans les communes périurbaines. La concertation peut notamment avoir pour objectif de définir les heures d’extinction et d’allumage les plus acceptables par la population.

L’étude statistique des réponses au questionnaire met également en évidence qu’informer la population sur les effets néfastes de la pollution lumineuse, en particulier sur la biodiversité et la consommation d’énergie, est un levier qui favorise l’acceptabilité des changements d’éclairage par la population.

Elle souligne enfin que les personnes habitant dans des villes ayant déjà mis en place des mesures de réduction de la pollution lumineuse sont plus à même d’accepter des avancées plus ambitieuses (comme l’extinction de 23h à 6h). L’instauration progressive des modifications dans le temps et dans l’espace serait ainsi préférable afin d’augmenter l’adhésion de la population aux régulations de l’éclairage pour diminuer la pollution lumineuse.

Avec le changement climatique, la migration silencieuse des espèces

auteur

  1. Jonathan LenoirSenior Researcher in Ecology & Biostatistics (CNRS), Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Déclaration d’intérêts

Jonathan Lenoir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Les images évoquées par le réchauffement global des températures et ses conséquences sont souvent celles de la fonte des calottes glaciaires et de la banquise dans les zones polaires ou bien celles du retrait des glaciers en haute montagne. Mais ceci n’est que la partie visible de l’iceberg.

La partie cachée de l’iceberg renvoie à la grande migration silencieuse des espèces qui sont « en marche » vers les pôles en latitude et vers les sommets en altitude. Mais à quelle vitesse ces espèces migrent-elles ? Quelles sont les espèces qui migrent le plus rapidement ? Migrent-elles assez vite pour retrouver un environnement qui leur est clément ? Quels sont les défis que pose cette redistribution des espèces pour nos sociétés ?

En analysant la vitesse de déplacement des aires de répartition de plus de 12000 espèces, nous avons montré que ce sont les espèces marines qui font la course en tête, se déplaçant jusqu’à six fois plus vite vers les pôles que leurs congénères terrestres, dont les déplacements se font principalement vers les sommets des montagnes.

Ces différences interrogent sur les conséquences et les défis associés à un complet remaniement de la biodiversité marine et terrestre dont nous dépendons toutes et tous pour notre alimentation et notre santé.

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Dans les pas d’Humboldt

Le retrait de la limite des glaces vers les pôles, en latitude, et vers les sommets des montagnes, en altitude, est la manifestation visible et tangible de la migration d’une ligne invisible qui relie les lieux où la température moyenne annuelle de l’air est proche de zéro : l’isotherme 0 °C.

Le concept d’isotherme a été introduit pour la première fois par le père de la climatologie et de la biogéographie moderne : l’illustre naturaliste, explorateur et géographe allemand Alexander von Humboldt (1769-1859). C’est en 1817, à Paris, qu’Humboldt dessina, devant une assemblée de confrères, le premier croquis illustrant ce concept.

Au sommet des montagnes, l’isotherme qui sépare le royaume des glaces de celui des vivants est bien visible. Mais peut-être avez-vous aussi remarqué que sous cette limite des neiges éternelles se succèdent d’autres limites altitudinales, comme celle des arbres ! Ainsi, l’étage des prairies alpines, où aucun arbre ne pousse, surplombe l’étage des forêts de conifères qui lui-même surplombe celui des forêts de feuillus. Ces ceintures de végétation, dont les limites suivent souvent les contours des isothermes, se succèdent également en latitude depuis l’équateur vers les pôles.

Woodbridge isothermal chart. William Channing Woodbridge (Cartographer), Alexander von Humboldt (Author). Restoration by Jujutacular and Durova., Via Wikimedia

C’est Humboldt qui, le premier, va faire ce lien entre étagement de la végétation et distribution des isothermes. C’est le fruit de cinq années d’observations dans les montagnes andines, en Équateur, dans le cadre d’une expédition scientifique hors norme qu’il a entamé en 1799 avec son compagnon, le botaniste français Aimé Bonpland.

En marchant dans les pas de leurs illustres prédécesseurs sur les flancs du volcan Antisana, une équipe de scientifiques a publié en 2019 une étude qui montre que plusieurs des espèces végétales andines inventoriées pour la première fois en 1799-1804 sont remontées en altitude, comme le Senecio nivalis, une espèce endémique du páramo dont l’altitude maximale est remontée de 240 mètres en 215 ans.

L’attribution de cette expansion au seul effet du réchauffement climatique global est certes présomptueuse car de nombreux changements se sont opérés en deux siècles. Néanmoins, l’influence du réchauffement climatique actuel sur la migration des isothermes en altitude ne peut être exclue car elle concorde avec l’expansion altitudinale de plusieurs espèces emblématiques du páramo.

La course aux isothermes

Au cours des dernières décennies les plus chaudes, certaines espèces animales et végétales ont migré plus ou moins rapidement vers les sommets en montagne, comme le gaillet à feuilles rondes dont le barycentre de la distribution altitudinale est remonté de 50 m par décennie dans les montagnes françaises ou la souris à poche de Californie dont la limite altitudinale supérieure est remontée de 90 m par décennie dans les montagnes californiennes.

Le gaillet à feuilles rondes, dont la distribution dans les montagnes a évolué en une décennie. Michael Becker/WikimediaCC BY-SA

D’autres espèces ont migré vers le pôle Nord plus ou moins rapidement, comme le bourdon froid dont la limite de distribution sud a migré à une vitesse de 330 km par décennie en Amérique du Nord tandis que le barycentre de la distribution du homard américain n’est remonté que de 68 km par décennie le long des côtes canadiennes.

Mais est-ce que ces vitesses de migration sont suffisantes pour suivre la course effrénée des isothermes ? Avec l’aide de six collègues spécialistes des milieux marins, terrestres et aquatiques d’eaux douces, nous avons analysé 30534 observations de migration, toutes extraites de la littérature scientifique, en fonction de la vitesse de déplacement des isothermes en latitude et en altitude dans la zone géographique et au cours de la période couverte par chaque observation. Ces données sont disponibles dans la base de données « BioShifts », qui regroupe 12415 espèces.

Nos résultats montrent que ce sont les espèces marines qui migrent le plus vite vers les pôles : jusqu’à 59 km par décennie, en moyenne, soit six fois plus vite que les espèces terrestres qui semblent surtout migrer en altitude, à raison de 18 m par décennie, en moyenne. Plus important, les espèces marines semblent suivre la vitesse à laquelle les isothermes migrent vers les pôles, notamment dans les eaux les plus chaudes du globe, au niveau de la zone intertropicale.

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Sur terre, en revanche, nous avons montré que les activités humaines (urbanisme, agriculture, sylviculture) qui fragmentent et isolent les habitats naturels, surtout en plaine, entravent la redistribution des espèces animales et végétales vers les pôles. En montagne, même si l’impact des activités humaines est réduit et que les isothermes sont plus rapprochés, la vitesse de migration des espèces reste inférieure à la vitesse de migration des isothermes qui est deux fois plus rapide (40 m par décennie en moyenne).

Conséquences et défis pour la société humaine

La différence de vitesse de migration entre espèces marines et terrestres suggère un découplage des trajectoires de réponse de la biodiversité entre ces deux milieux. En mer et dans les océans, une rapide redistribution des espèces qui composent la ressource halieutique issue de la pêche implique des conflits économiques et géopolitiques potentiels entre pays voisins qui se partagent cette ressource.

Certains pays seront gagnants sur le plan de l’économie générée par l’activité de pêche, avec l’arrivée, dans leurs zones de pêche, de nouvelles espèces commercialisables en provenance d’eaux plus chaudes. À l’inverse, certains pays vont voir disparaître cette ressource commerciale qui fuit les eaux devenues trop chaudes et seront donc perdants sur le plan économique.

Sur terre, le retard de réponse ou la « dette climatique » qui se creuse entre la vitesse de redistribution des espèces animales et végétales et la vitesse à laquelle le climat se réchauffe implique non seulement des freins au déplacement qui sont plus fort qu’en milieu marin mais aussi l’existence de microhabitats ou « géocaches » plus nombreuses. En forêt notamment, certaines géocaches peuvent procurer des abris ou « microrefuges » plus ou moins bien isoler des fluctuations de la température extérieure et favoriser, localement, la survie de certaines populations.

Cependant, le creusement de la dette climatique interroge quant à la capacité d’adaptation des espèces terrestres face au réchauffement attendu pour le XXIe siècle. Faut-il avoir une politique proactive de migration assistée ? Ou bien est-t-il préférable d’opter pour une politique de réhabilitation des trames vertes et bleues pour améliorer la connectivité des habitats naturels ? Dans un avenir incertain et pour limiter les risques potentiels, mais réels, d’invasions biologiques, on préféra la seconde option.

Adaptation au changement climatique : l’ostréiculture méditerranéenne ouvre la voie

auteur

  1. Franck LagardeChercheur en écologie et biologie marinesn Ifremer/UMR MARBEC, Ifremer

Déclaration d’intérêts

Franck Lagarde ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Les cultures marines, et l’ostréiculture en particulier, sont représentées en France par des activités traditionnelles qui s’adaptent, depuis plus d’un siècle, à l’originalité des trois façades côtières : Manche–Mer du Nord, Atlantique et Méditerranée. Cependant, aujourd’hui en Méditerranée, le recours à des connaissances nouvelles et aux innovations est nécessaire pour répondre, d’une part, à des exigences du marché toujours plus exigeantes, et d’autre part, à la pression croissante des contraintes environnementales.

La culture du coquillage (conchyliculture) se fait jusqu’à maintenant à ciel ouvert, en mer côtière, dans les estuaires, les bassins côtiers et les étangs salés de Méditerranée. Pour que la culture soit productive, les conchyliculteurs ont des repères en fonction des saisons, des pluies, des orages, des chaleurs ou des périodes froides. Le climat influe sur la qualité de l’eau et par conséquent sur la productivité des coquillages en élevage.

Le lien entre le climat, l’eau de mer et le coquillage se fait par la production planctonique alimentant les coquillages, c’est-à-dire la production du plancton dont la taille varie entre 5 et 200 micromètres (entre 5 et 200 millièmes de millimètre). Cette production planctonique peut être animale ou végétale mais, dans les deux cas, la température de l’eau influencera leur métabolisme selon leur préférence.

Dans les eaux côtières françaises, le plancton fourrager identifié jusqu’à maintenant pour les huîtres est connu pour préférer les eaux tempérées. Or, sur le pourtour du golfe du Lion et dans les lagunes méditerranéennes, les températures de l’air et de l’eau de mer augmentent selon une tendance nette et les canicules s’intensifient en durée et en fréquence. La remise en question est générale et l’audace devient une obligation.

Les leçons de l’hécatombe des années 1970

L’ostréiculture a toujours été sensible aux perturbations environnementales d’origines naturelles ou humaines. Depuis plus de cinquante ans, les crises zoosanitaires (relative à la santé des huîtres en élevage), écologiques ou sanitaires (relative à la santé des consommateurs humains) ont induit des remises en question profondes tant au niveau des pratiques culturales de la filière et de la gestion de ces ressources qu’au niveau de la gestion de l’environnement.

Par exemple, la perte en France de 60 000 tonnes de cheptels d’huîtres (Crassostrea angulata) par an entre 1970 et 1973, décimés par une maladie virale, a impacté environ 5000 établissements ostréicoles. Une importation massive d’huîtres du Pacifique (Crassostrea gigas) en provenance du Japon (plus de 5 milliards de naissains) et de Colombie britannique, Canada (562 tonnes d’huîtres adultes) a été organisée entre 1971 et 1977 pour remplacer l’espèce malade.

Cette énorme opération a été considérée comme un miracle du point de vue de la filière ostréicole puisque le redémarrage avec cette nouvelle espèce a été immédiat et un volume produit de 80 000 tonnes dès 1976 du nord au sud de la France.

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Le cas de l’ostréiculture dans la lagune de Thau

En Méditerranée, le principal bassin conchylicole est la lagune de Thau. Représentant à elle seule 10 % de la production française, cette lagune est très sensible à son contexte climatique et géographique.

Or, au niveau environnemental, entre 1970 et 2000, l’eutrophisation induite par des excès de rejets urbains a impacté le fonctionnement de la conchyliculture locale, la rendant vulnérable aux manques d’oxygène pendant les périodes estivales… Mais l’eutrophisation a pu être contrôlée avec pour bénéfices de limiter les anoxies estivales (baisse de l’oxygène disponible) et de diminuer les pertes économiques associées à la mortalité des coquillages.

Huîtres en culture sur corde (Thau)
Contrôle de l’eutrophisation et mise en élevage d’huîtres natives de la lagune de Thau offrent de bonnes perspectives. Franck Lagarde/Ifremer

La trajectoire écologique de la lagune des dernières décennies a permis la restauration environnementale de l’écosystème. A ainsi été constaté le retour des prairies d’herbiers de zostères avec ses vertus pour la biodiversité, des habitats de nurseries de poissons et invertébrés ainsi qu’une augmentation des apports en oxygène améliorant sa résistance contre les anoxies.

La culture de l’huître du Japon en lagune de Thau, en plein essor depuis 1980, aurait dû être sereine…

Cependant, en 2008, l’émergence de l’agent pathogène Ostreid-Herpes Virus-µvar dans ces zones conchylicoles, puis au niveau français et européen, a induit des fortes mortalités sur les juvéniles, puis une raréfaction et une spéculation des prix du naissain d’huître. Pour survivre, la filière méditerranéenne a alors remis en question la croyance prétendant que le développement larvaire et la collecte des naissains étaient impossibles en lagune.

Dès 2010, la démarche scientifique a permis de nuancer cette croyance en trouvant finalement des zones viables pour la collecte de naissain. Dans le même temps, les connaissances sur les processus de la reproduction des huîtres dans ce contexte si particulier étaient peu à peu réunies et développées.

Aujourd’hui, ces nouvelles données offrent une option pour aider la filière à s’adapter dans le contexte du changement climatique, atténuer ses effets et tenter de transformer les risques en opportunités. L’huître à l’origine importée du Japon Crassostrea gigas désormais native du bassin de Thau a révélé des qualités remarquables de survie face à l’Herpès-virus, de bonnes performances de croissance, de rentabilité et d’adaptation aux aléas permettant d’envisager son élevage durable localement.

Quelles perspectives ?

Cela étant, la prudence reste de mise.

L’année 2019 et sa canicule estivale intense a montré que le fonctionnement écologique du système peut « shifter » (basculer) d’un mode favorable à un mode défavorable pour le développement des larves d’huîtres et la collecte de naissain. La canicule a induit des températures moyennes élevées, ce qui a modifié les consortiums planctoniques en privilégiant des planctons de plus petites tailles (picophytoplancton) et a mis en échec le développement larvaire des huîtres au profit d’organismes plus adaptés comme des vers calcaires encroûtants.

Les aléas de ces dernières années en Méditerranée ont permis aux différentes communautés de se rencontrer, des producteurs jusqu’aux services de l’État, en passant par les gestionnaires environnementaux, les gestionnaires de ressources et la communauté scientifique. Aujourd’hui, une plate-forme d’échange d’information et de connaissance s’est organisée au niveau du Syndicat mixte de gestion de la lagune de Thau : le Réseau d’observation lagunaire.

Et un renfort existe par l’intermédiaire de l’arrivée de start-up dynamiques qui viennent contribuer à améliorer la résilience de la filière avec leurs nouveaux outils.

Scientifiques effectuant des tâches de suivi en laboratoire
Les échanges entre les scientifiques et les autres intervenants du secteur permettent le transfert de connaissances en temps réel. Franck Lagarde, Ifremer, Author provided

La création du Centre du littoral et de la mer (CELIMER) localisé à Sète sur la station de l’Ifremer/UMR MARBEC permettra d’initier et de mettre en œuvre des partenariats sous forme de projets innovants avec l’ensemble des compétences scientifiques et techniques disponibles au sein de l’écosystème de recherche et d’innovation en recherche marine, en particulier dans le domaine de la biodiversité marine et de ses usages, principalement en Méditerranée.

Les idées foisonnent, le potentiel humain, qu’il soit technique ou scientifique, est présent. Et des marges de manœuvre existent au niveau des pratiques culturales pour s’adapter au changement global et en atténuer ses effets.

La filière conchylicole méditerranéenne a elle-même rédigé un « Contrat de filière conchylicole État–région Occitanie » pourvue d’une centaine d’actions ayant pour objectif commun de continuer à maintenir, préserver et transmettre les savoir-faire de la profession, développer la filière et renforcer sa résilience.

L’ensemble de ces dynamiques inédites sera à l’origine d’une nouvelle donne conchylicole en Méditerranée, voire dans les différentes régions de France. Ces synergies permettront de renforcer les partenariats, de créer des projets communs pour mieux comprendre le monde d’aujourd’hui, ce monde de l’inconnu au seuil de +1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels redouté par le GIEC (rapport de 2018).


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 7 au 17 octobre 2022 en métropole et du 10 au 27 novembre 2022 en outre-mer et à l’international), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Le changement climatique ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

Comment devient-on astronaute ?

CET

auteurs

  1. Guillemette Gauquelin-KochResponsable des Sciences de la Vie au CNES, Centre national d’études spatiales (CNES)
  2. Rémi CantonChef de Projet Vols Habités (CADMOS) , Centre national d’études spatiales (CNES)

Déclaration d’intérêts

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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L’Agence spatiale européenne vient d’annoncer les noms des cinq nouveaux astronautes sélectionnés pour faire partie du corps des astronautes de carrière.

Côté français, il s’agit de Sophie Adenot, première femme française pilote d’essai d’hélicoptères, aujourd’hui lieutenant-colonel de l’Armée de l’air et de l’espace. Il s’agit de la deuxième femme française astronaute, 20 ans après Claudie Haigneré.

On compte également la Britannique Rosemary Coogan (doctorante au sein de l’agence spatiale française, le CNES), l’espagnol Pablo Álvarez Fernández, le Belge Raphaël Liégeois, et le Suisse Marco Sieber. John McFall, du Royaume-Uni, devient le premier « parastronaute ».

Onze réservistes ont également été sélectionnés et présentés au grand public, parmi lesquels le français Arnaud Prost.

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John McFall. ESA, CC BY

Cette nouvelle promotion rejoint ainsi les sept astronautes européens déjà en activité, parmi lesquels deux Italiens, deux Allemands, un Anglais, un Danois et bien sûr un Français, notre bien connu Thomas Pesquet.

Ils seront amenés à rejoindre la station spatiale internationale et y mener des expériences scientifiques : la situation d’apesanteur à bord de l’ISS permet en effet de pouvoir mener des expériences impossibles à réaliser sur Terre dans des domaines variés tels que la médecine, la biologie, la physique, les neurosciences ou encore la botanique.

Une destination plus lointaine attend également certains éléments de la nouvelle promotion… la Lune ! En effet, d’ici la fin de la décennie, des astronautes européens seront amenés à participer à trois vols à bord de la station orbitale « Gateway », qui sera en orbite autour de la Lune.

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À plus long terme, d’autres vols vers la surface de la Lune sont envisagés et les prochaines personnes à marcher sur la Lune pourraient être européennes.

Comment cette nouvelle promotion d’astronautes a-t-elle été recrutée ?

Des campagnes de recrutement d’astronautes en Europe, il n’y en a pas souvent. La dernière datait de 2009 : à l’époque plus de 8 000 candidats avaient postulé dans toute l’Europe, pour seulement six places en bout de course… Cette fois-ci, ce sont plus de 22 000 candidatures qui ont été envoyées en 2021, dont plus de 7 000 Françaises (5 400 d’hommes et 1 600 de femmes), la nation de loin la plus représentée parmi les postulants.La série Datastronautes, sur la sélection et les missions des astronautes (CNES).

La sélection de ces nouveaux astronautes dure plus d’un an. Elle commence avec un certain nombre de critères d’âge, de formation et d’expérience : il fallait avoir entre 27 et 50 ans, être diplômé au minimum d’un master dans un domaine scientifique, avoir au moins trois années d’expérience professionnelle et parler un anglais courant – indispensable pour apprendre le métier dans un contexte international.

Rosemay Coogan. ESA, CC BY

Si avoir un diplôme d’ingénieur ou un master de sciences (sciences naturelles, aéronautique, mathématiques, informatique…) ou être médecin, chercheur ou pilote, est indispensable pour postuler, devenir astronaute, c’est aussi être un véritable couteau suisse : plongée, aviation, parachutisme, musique, langues et expériences étrangères ; plus que des compétences techniques et scientifiques, les candidats doivent présenter des compétences opérationnelles.

Ce qu’on appelle les « soft skills » sont tout aussi importants. Il faut être capable de garder son calme sous la pression, rester motivé face à des horaires de travail irréguliers et des déplacements fréquents, s’adapter à son environnement, être un bon coéquipier par exemple.

On ne naît pas astronaute, on le devient

L’objectif de la sélection n’est pas de chercher des superhéroïnes et des superhéros, mais de mettre en avant des personnes qui ont le potentiel pour le devenir.

Pablo Álvarez Fernández. ESA, CC BY

À l’issue d’une première phase d’étude des dossiers, qui permet d’écrémer 90 % des candidatures, les candidats sélectionnés doivent passer des tests psychotechniques et psychologiques, individuels ou en équipe, en tous genres : logique, orientation dans l’espace, capacité au multitâche, tests de mémoire, calcul mental. En tout, il y a une vingtaine d’épreuves intenses dont le but n’est pas d’observer si vous êtes ultra-performant pendant une minute, mais de tester votre motivation et d’analyser sur la durée si votre performance s’écroule ou résiste.

Après ces épreuves, il ne reste que quelques centaines de candidats. Pour eux, le marathon ne fait que commencer. Ils subissent des tests collectifs pour mieux comprendre les personnalités de chacun dans des contextes variés. Ici, l’objectif n’est évidemment pas de sélectionner les plus gros egos mais ceux qui s’intégreront au mieux dans une équipe, prendront les meilleures décisions sous pression, seront résilients, patients, persévérants, calmes, organisés et d’une bonne tolérance au confinement et aux espaces réduits.

Pour la petite centaine de candidats restants vient enfin la dernière phase avant la sélection finale : des tests médicaux très poussés pendant une semaine – cardiologue, neurologue, IRM, ophtalmologue et ORL notamment.

Qu’est-ce qui attend cette nouvelle promotion ?

Pour ces nouveaux astronautes, l’aventure ne fait que commencer car ils doivent maintenant être formés. Ils seront amenés à réaliser chacun au moins deux vols d’une durée de six mois à bord de la Station spatiale internationale.

Marco Sieber. ESA, CC BY

À bord de la station, pas de médecin ni de plombier. Les astronautes doivent être capables de tout faire et doivent donc tout apprendre sur le fonctionnement de la station pour être capables de la réparer.

La formation commence donc par dix-huit mois de formation théorique, avec au menu une remise à niveau dans de nombreux domaines : mécanique spatiale, propulsion, biologie, systèmes spatiaux, informatique, calcul de trajectoires, mais aussi médecine. L’entraînement se fera principalement au centre européen de formation des astronautes à Cologne, en Allemagne, mais les apprentis-astronautes seront amenés à voyager dans chaque pays contributeur de l’ISS, notamment aux États-Unis, en Russie, au Japon ou au Canada.


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L’apprentissage théorique sera doublé de nombreuses heures dans des simulateurs grandeur nature afin de se préparer à toutes les situations : les futurs astronautes s’entraînent par exemple dans des maquettes des modules de la Station Spatiale Internationale. Ces modules leur permettent de voir les choses telles qu’elles sont dans la station et donc de pouvoir s’entraîner d’une part aux scénarios d’urgence (extinction incendie ou dépressurisation), et d’autre part (et surtout) à leur utilisation (PC systèmes, stockage, entre autres).

Quant à l’entraînement sur les véhicules spatiaux, les nouveaux astronautes vont s’entraîner soit à Moscou sur les Soyouz, soit chez SpaceX pour les Crew Dragon. Ils peuvent également s’entraîner dans d’immenses piscines qui reproduisent en partie les conditions des sorties extravéhiculaires dites « EVA », lorsqu’il faut sortir en dehors de la station spatiale internationale pour effectuer des réparations par exemple. Ces exercices en piscine se déroulent soit à Cologne, soit au Johnson Space Center.

Mais l’essentiel de leur entraînement reste quand même… en salle de classe.

L’affectation à une mission

Ensuite, lorsque les astronautes auront été affectés à une mission – l’affectation à une mission peut parfois prendre des années, il leur faudra encore 18 mois pour s’y préparer spécifiquement.

Raphaël Liégeois. ESA, CC BY

En effet, chaque mission comprend de nombreuses expériences scientifiques qui seront menées à bord. Les astronautes doivent connaître les manipulations et protocoles qu’ils devront mettre en œuvre une fois là-haut sur le bout des doigts.

Par exemple, lors de la mission Alpha, Thomas Pesquet a mené une centaine d’expériences, dont plusieurs conçues et pilotées depuis la France par le CADMOS (Centre d’aide au développement des activités en micropesanteur et des opérations spatiales) – notamment sur le sommeil des astronautes et des expériences de « télérobotique » pour les tâches de guidage et de capture.

Il avait également testé une pince acoustique pour manipuler les objets à distance, ainsi que des emballages réutilisables – le recyclage étant un enjeu clé dans l’optique de vols longue durée. Côté biologie, Thomas Pesquet a aussi mené une expérience sur le blob, en même temps que 300 000 élèves à la surface de la Terre.