Dénonciation publique de la maltraitance en gynécologie : une approche éthique

auteur

  1. Emmanuel HirschProfesseur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

Déclaration d’intérêts

Emmanuel Hirsch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Les actes gynécologiques ont ceci de spécifique qu’ils exposent à un dévoilement de ce qu’une patiente a de plus intime. Ce n’est pas le seul champ médical à demander une grande proximité dans le cadre d’examens et de soins, mais ils ont trait à l’intégrité, physique et morale, de la personne comme peu d’autres.

Cette complexité demande une vigilance particulière, une réflexion pour trouver la juste distance entre soignant et patiente et prévenir au maximum les risques d’atteinte à cette intégrité.

Le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes consacre un chapitre de son rapport « Les actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical » aux « violences sexuelles : harcèlement sexuel, agression sexuelle et viol » :

« Enfin, parmi les faits signalés lors des auditions ou dans les témoignages publiés dans les différentes sources mobilisées, certains relèvent sans conteste de violences sexuelles, par exemple :

– Invitations à dîner récurrentes, regards insistants, questions intrusives sur la vie sexuelle de la patiente sans lien avec la consultation ;

– Toucher les seins d’une femme ou pratiquer une palpation mammaire sans aucune justification médicale et/ou sans recueillir le consentement de la patiente ;

– Pénétrer une patiente avec ses doigts, un objet et a fortiori avec son sexe sans aucune justification médicale et/ou sans recueillir le consentement de la patiente.

Cette typologie montre qu’il ne s’agit donc pas de mettre sur le même plan une remarque déplacée sur la pilosité ou le poids d’une patiente et un viol commis dans le cadre du soin, mais bien de montrer que ces actes s’inscrivent dans un continuum sexiste. »

Le 21 octobre 2021, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français rendait publique une Charte de la consultation en gynécologie ou en obstétrique. Il fixe un cadre déontologique à l’examen clinique conditionné par sa justification médicale et le souci accordé aux modalités éthiques de cette pratique soumise à l’acceptation de la femme et au devoir de respect.

« L’examen peut comporter une palpation des seins, une palpation abdominale, un toucher vaginal avec gant ou doigtier, et l’usage de matériels médicaux tels qu’un spéculum ou une sonde endovaginale. Dans certains cas, le recours à un toucher rectal après explications peut être justifié. »

« L’examen doit pouvoir être interrompu dès que la patiente en manifeste la volonté. Aucune pression, en cas de refus, ne sera exercée sur elle ; il convient alors de l’informer de l’éventuelle nécessité d’un nouveau rendez-vous pour réaliser l’examen, si celui-ci est indispensable, et de l’informer des limites diagnostiques et thérapeutiques que cette absence d’examen clinique peut entraîner. »

Ces deux contributions font apparaître la complexité et les possibles interprétations, voire les contestations et dénonciations d’une pratique médicale intervenant dans la sphère de l’intime, au point de n’être justifiable et acceptable que dans le cadre d’une relation de confiance incompatible avec la moindre suspicion.

L’instruction judiciaire permettra d’apprécier si les plaintes pour viol dont fait l’objet l’actuelle secrétaire d’État à la Francophonie dans son exercice professionnel de gynécologue sont ou non fondées. Leur impact dans le débat public justifie cependant une approche éthique de nature à expliciter la spécificité de ces interventions qui ne sauraient être entachées d’un soupçon de déviance ou de maltraitance.

Observons d’emblée que les représentations de pratiques médicales intrusives ne concernent pas seulement la gynécologie-obstétrique comme il en est débattu dans l’actualité immédiate. D’autres actes qui affectent l’intimité comme la coloscopie en gastro-entérologie ou la pose d’une sonde urinaire, mais tout autant des traitements routiniers parfois ressentis comme une maltraitance peuvent être considérés insupportables, inconciliables avec l’exigence de la prévenance développée dans une démarche éthique du care.

Dans d’autres champs médicaux, comme la psychiatrie, des règles de déontologie imposent également une vigilance particulière. La personne malade y est dans une position de dépendance psychique et physique, susceptible de l’exposer à des arbitraires (contention, « camisole chimique », atteinte à sa dignité et à son intégrité).

Pourquoi de telles mises en cause ?

D’un point de vue éthique, ce dont témoignent les mises en causes publiques de professionnels de santé intervenant dans une proximité du soin qui impose des règles de juste présence et de juste distance soucieuses du respect de l’intégrité morale de la personne, c’est d’une défiance et d’une condamnation de l’intolérable qui en appellent à des clarifications, à une parfaite transparence et si nécessaire aux évolutions des pratiques.

Il y va parfois d’une incompréhension relative à ce qui apparaît comme une violence et une indifférence inacceptable dans le cadre d’une intervention qui justifie pour le moins l’expression d’une sollicitude attestée par la qualité d’un dialogue, d’une concertation réelle avant tout acte médical et le recours aux dispositifs prévenant et atténuant la douleur.

L’acte soignant n’est acceptable que dans sa justification, sa compréhension, sa proposition et son appropriation par la personne à laquelle il est prescrit dans le cadre d’une alliance thérapeutique fondée sur les principes de bienveillance, de consentement à une intervention comprise dans son intérêt et mise en œuvre en minimisant les possibles conséquences péjoratives.

Le geste technique en gynécologie-obstétrique se situe habituellement dans la continuité d’une relation médicale élaborée dans le temps et conditionnée par un rapport personnel de proximité qui se tisse et de définit dans le cadre d’un colloque singulier. Il engage une responsabilité médicale ayant ses spécificités et ses obligations particulières. Il peut également intervenir dans le contexte délicat d’une interruption volontaire de grossesse ou d’une complication imposant une intervention dans l’urgence qui ne peut pas être différée. La consultation consiste aussi en l’annonce d’un risque ou de la suspicion d’une pathologie grave qui nécessite des explorations et des examens complémentaires dans un contexte où culminent les inquiétudes. C’est dire la diversité des circonstances qui, du fait de leur sensibilité, exigent un souci d’humanité et la rigueur dans les comportements.

Rien ne saurait justifier un geste ressenti comme abusif, inapproprié, indécent, indigne et d’une brutalité assimilée à un viol. C’est l’esprit même du code de Nuremberg (1947) que d’instituer une éthique de la médecine et de la recherche attentive à protéger la personne de toute atteinte à sa dignité, à ses valeurs, à ses droits et à son libre choix.

Respecter l’autre, préserver l’humanité du soin, c’est être conscient que des mentalités et des pratiques irrespectueuses, routinières et indifférenciées s’opposent aux valeurs dont est garant tout professionnel de santé.

Il est tenu à une vigilance, une retenue et une attention de chaque instant, tout particulièrement dans les circonstances de grande vulnérabilité, quand la personne peut avoir le sentiment d’être livrée à son regard et soumise à des actes médicaux qui l’exposent à ce qu’elle éprouve comme un dévoilement, une mise à nu impudique, voire à une pénétration de ce qu’elle a de plus intime. Le geste clinique est doté d’une signification anthropologique et a un impact psychologique dont le praticien doit avoir conscience afin de créer un environnement relationnel favorable à son acceptabilité.

Ce qu’être irrespectueux de la dignité d’une personne signifie

L’histoire de la gynécologie-obstétrique est marquée par la mémoire des souffrances indues endurées par la femme, en situation d’urgence vitale, sollicitant l’intervention d’un médecin à la suite d’un « avortement clandestin » qui s’était compliqué. Ce moralisme médical punitif d’un autre temps imposait à la femme une culpabilisation, des violences et des humiliations provoquées selon une conception pervertie de l’idée de catharsis, pour ne pas dire de châtiment !

Il n’est pas certain que dans notre société sécularisée ne persistent pas les traces d’une culture doloriste dont les exactions commises sur la femme seraient une expression. Cela justifierait de la part des instances de la déontologie médicale des positions encore plus déterminées.

Rappelons qu’il était procédé autrefois à l’exposition en amphithéâtre des « cas cliniques » sans susciter la réticence morale de professionnels exhibant une personne et la soumettant à toute sorte d’expérimentations et de manipulation au nom de « l’intérêt de la science » et au mépris de sa dignité. La « grande visite » au pied du lit de la personne hospitalisée était elle aussi menée sans souci de son consentement et de sa pudeur, y compris lorsqu’une cohorte d’étudiants étaient appelés à s’exercer à des gestes intrusifs parfois sans même adresser la parole au malade qui les subissait. Ce qui était considéré tolérable hier ne l’est plus aujourd’hui. Cela ne peut que nous inciter à davantage de résolution à l’encontre de pratiques résiduelles inconciliables avec ce qui est institué par la loi.

Ainsi, la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé conditionne les examens à des fins pédagogiques au consentement de la personne :

« L’examen d’une personne malade dans le cadre d’un enseignement clinique requiert son consentement préalable. Les étudiants qui reçoivent cet enseignement doivent être au préalable informés de la nécessité de respecter les droits des malades énoncés au présent titre. » (Code de la santé publique, article L. 111-4

Cette loi affirme que « La personne malade a droit au respect de sa dignité ». Elle concerne donc les pratiques en gynécologie-obstétrique objets actuels de controverses. Et s’il était nécessaire de surligner la valeur de cette avancée législative dite de « démocratie sanitaire » de manière plus générale, un témoignage suffirait. Une infirmière exerçant dans un établissement hospitalier parisien évoquait avec émotion l’une de ses premières indignations à son arrivée dans un service de gériatrie dans les années 1970. Des personnes âgées étaient « lavées au jet d’eau » dans la cour de l’hôpital sans que cela ne suscite à l’époque la protestation de qui que ce soit !

De tels arbitraires pourraient même relever du concept de « traitement inhumain ou dégradant ». Pour autant, du fait même de la gravité et de la complexité des circonstances à nouveau évoquées aujourd’hui à propos des suspicions de maltraitances en gynécologie, une extrême prudence s’impose avant de mettre en cause un médecin sans avoir pu apporter la preuve judiciaire que son intervention bafouait la déontologie médicale et tout autant les valeurs d’humanité :

« Le médecin, au service de l’individu et de la santé publique, exerce sa mission dans le respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité […] » (Code de déontologie médicale (2021), Code de la santé publique, article R.4127-2)

« […] Il (le médecin) ne doit jamais se départir d’une attitude correcte et attentive envers la personne examinée » (art. R.4127-7)

Afin de prévenir les risques d’exactions ou de mises en causes infondées, les pratiques du soin évoluent dans le cadre de concertions éthiques mais également, par prudence nécessaire, en sollicitant le principe de précaution. J’ai parfois été saisi par des équipes exerçant en Ehpad confrontées au signalement d’attouchements par un soignant au cours d’une toilette ressentie comme un viol, ce qui devait être porté à la connaissance du procureur de la République.

Au regard de ce risque, nombre de professionnels n’interviennent plus seuls, mais dans le cadre de binômes censés superviser et assurer la pertinence de l’intervention. Quelle attitude adopter dans la prise en compte de la protestation du proche d’une personne affectée dans sa faculté de jugement par une maladie neuro-évolutive qui dénonce un viol dans la nuit, qu’il soit commis par un résident ou un professionnel ? Le signalement administratif au sein d’un établissement est immédiat, et engage à mettre en œuvre une procédure dont, quelques soient la crédibilité des incriminations et l’issue de l’investigation, sera irrévocablement préjudiciable à la réputation du professionnel incriminé, dans bien des cas à tort.

Dans des pays comme les États-Unis, le recours à la justice afin d’obtenir des réparations financières suite à une consultation en gynécologie-obstétrique estimée contestable dans ses procédures ou attentatoire à la dignité de la personne, a incité les professionnels à s’équiper de caméras pour enregistrer l’entretien et les différents actes de soin.

La sphère intime de la relation de soin est alors soumise à l’intrusion d’un contrôle visuel qui sera archivé, parfois renforcé par la présence d’un autre soignant ou d’un proche de la personne qui consulte.

L’application de la télémédecine à la gynécologie ou à l’urologie n’est pas sans interroger sur les conditions de respect de l’intimité du colloque singulier dans la relation de soin.

De manière récurrente, et dans un domaine qui concerne également des conceptions assimilées par certains au respect de la dignité et de l’intégrité, il est fait état du refus pour raison communautariste d’un examen gynécologique qui serait pratiqué par un homme.

Il nous faudrait donc approfondir ces enjeux en dehors des controverses suscitées par des événements qui font, parfois à juste titre, irruption dans l’actualité.

Respecter la parole des femmes meurtries et la présomption d’innocence

Le contexte polémique qui affecte les pratiques soignantes n’est pas l’apanage de la gynécologie-obstétrique. Il doit être compris comme révélateur d’une sensibilité et d’exigences morales et sociales dont nous devons prendre collectivement la mesure.

Faute d’une concertation à la hauteur des enjeux et d’un cadre règlementaire à renforcer, les professionnels concernés pourraient, par précaution, être incités à renoncer à intervenir là où des enjeux vitaux pour la femme sont engagés. Je pense à ce temps passé à tenter de convaincre une personne réticente à un examen ou à un traitement : cette démarche en responsabilité d’un soignant pourrait être considérée de manière subjective comme l’exercice d’une pression abusive, voire une maltraitance morale.

L’indication de certains examens exploratoires au même titre que celle d’un acte chirurgical mutilant (par exemple des interventions intrusives à visée préventive du cancer justifiant l’ablation de ce à quoi une femme est la plus attachée du point de vue de son identité) pourrait a posteriori être contestée par la patiente qui y trouverait matière à contestation en dépit d’une information loyale et de son consentement.

Il est évident que ce désinvestissement des professionnels porterait davantage préjudice aux femmes les plus en situation de vulnérabilité qui rencontrent déjà tant d’obstacles à bénéficier d’un suivi gynécologique indispensable.

Dans une question posée le 5 août 2021 au ministère de la Santé et des Solidarités, la sénatrice Françoise Dumont évoque le sinistre dans l’accès à des gynécologues : « Entre 2007 et 2020, la France s’est vue perdre 52,5 % de ses effectifs en gynécologues médicaux, à savoir 1022 médecins en 13 ans. De surcroît, au 1er janvier 2020, 12 départements de métropole n’avaient aucun gynécologue médical, soit 5 départements de plus qu’en 2018. » (« Démographie inquiétante des gynécologues médicaux en France », Question écrite n° 24116 de Françoise Dumont, JO Sénat du 5 mai 2021, p. 4801)

Les contraintes d’un exercice professionnel sollicitant une disponibilité constante dans un contexte de pénurie peu favorable à motiver les vocations, les responsabilités juridiques attachées à cette spécialité médicale imposant des primes d’assurances d’un montant particulièrement élevé auxquelles s’ajoutent les risques de mise en cause morale qui, quelque puissent être les éventuelles conclusions judiciaires portent un préjudice à la réputation des professionnels mis en cause, ne sont pas des incitations favorables à l’avenir de la gynécologie-obstétrique. Ce constat mérite d’être pris en compte : en 2021, 2274 gynécologues médicaux et 5489 gynécologues-obstétriciens exerçaient en France.

Une fois encore, l’exigence de démocratie en santé mérite une concertation nationale afin d’éviter de s’engager dans la voie sans issue d’une méprise ou de mépris susceptibles de désinvestir de leurs engagements au service de tous ceux qui ne sont plus désignés et conspués que dans leurs insuffisances, leurs impérities voire leur inhumanité, et dont on conteste sans esprit de nuance l’éminente valeur de leur fonction dans la société. Je n’ai pas lu ces derniers jours les témoignages significatifs de femmes qui reconnaissaient à leur gynécologue la qualité d’un suivi compétent et humain dont elles étaient satisfaites.

La parole des femmes meurtries et humiliées alors qu’elles attendaient que la compétence du geste technique soit accompagnée d’une attention bienveillante, respectueuse, de nature à atténuer leur souffrance et leur inquiétude doit être reconnue comme l’appel à l’éveil d’une éthique en acte. Pour autant, il ne serait ni sage ni juste de ne pas tenter de contribuer de manière constructive à améliorer ce qui devrait l’être, là où les comportements de professionnels de santé trahiraient les valeurs de l’éthique médicale.

Au moment où se numérisent les pratiques de santé dans un contexte de restriction des capacités à consacrer à la relation de soin le temps indispensable à une rencontre vraie, il n’est pas certain que les instances publiques en comprennent les exigences au-delà du registre de la compassion éphémère ou de protestations dont l’opportunité ne manque pas d’interroger.

Néanmoins, si la reconnaissance de ces souffrances ne se discute pas, elles ne doivent pas faire irruption dans la sphère publique sans une certaine prudence et sans que soit respecté un principe indispensable à la vie démocratique : la présomption d’innocence.

Dans le contexte présent, nombre de personnes se posent en effet de légitimes questions. Est-ce parce qu’elle a été désignée secrétaire d’État que les plaintes pour viol ont été déposées au motif qu’elle serait indigne de cette fonction, ou parce que les femmes qui la dénoncent aujourd’hui pour viol ont pensé qu’à l’époque des faits leur appel à réparation n’aurait pas été audible et susceptible d’avoir une portée politique comme c’est le cas aujourd’hui ? Cette interrogation mérite elle aussi d’être posée et assumée aujourd’hui.

Les inquiétantes leçons de la guerre d’Ukraine pour l’avenir de Taïwan

auteur

  1. Pierre-Yves HéninProfesseur émérite en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Déclaration d’intérêts

Pierre-Yves Hénin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Unes de journaux taiwanais consacrés à la guerre en Ukraine
Comme le montrent ces unes photographiées à Taipei le 25 février 2022, les Taiwanais suivent avec la plus grande attention l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui leur fait redouter une attaque similaire contre leur île par la Chine. Sam Yeh/AFP

Depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, les analyses et les mises en garde sur le renforcement de la menace chinoise pesant sur Taïwan se sont multipliées.

Sans prétendre résumer l’ensemble de ces analyses, il est utile à ce stade de s’arrêter sur trois interrogations qui nourrissent la réflexion : l’impatience grandissante manifestée par Xi Jinping va-t-elle se trouver modérée ou encouragée par le « passage à l’acte » inattendu de Poutine ? Que change l’expérience ukrainienne de ces quatre derniers mois à la posture états-unienne d’« ambiguïté stratégique » ? Enfin, les nouvelles formes de « guerre asymétrique » observées lors de ce conflit sont-elles de bon augure pour la capacité de résistance de Taïwan, voire pour les chances d’un succès américain en cas de confrontation directe avec la République populaire de Chine ?

Le risque de l’occurrence de la guerre

Force est de constater que, gouvernement et services de renseignements états-uniens mis à part, la décision de Poutine de « passer à l’acte » a surpris les observateurs et la plupart des gouvernements étrangers, tant la balance des risques et des avantages paraissait défavorable au Kremlin. Faut-il y voir un précédent qui annoncerait une semblable initiative chinoise envers Taïwan, comme se le demandait l’éminent sinologue Jean-Pierre Cabestan, pour qui :

« Un élément assez inquiétant est le fait que, comme on le sait, nombreux étaient ceux qui refusaient de croire à une invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine. Or il a pris cette décision, de manière très verticale, sans que personne ne vienne sur son chemin. Xi Jinping aujourd’hui a quant à lui accumulé tellement de pouvoirs que l’on peut se demander s’il n’est pas dans la même situation. Gonflé par un nationalisme que l’on sait incandescent et soucieux de régler la question taïwanaise avant la génération suivante, Xi pourrait être aussi tenté de passer à l’acte, et ceci dans des délais assez brefs. »


À lire aussi : Poutine sur l’Ukraine, Xi Jinping sur Taïwan : deux discours si semblables…


Toutefois, en dépit d’un renforcement de son emprise personnelle sans précédent depuis Mao (malgré une légitimité parfois contestée), Xi Jinping ne pourrait pas prendre une telle décision sans l’accord des rouages organisationnels et politiques de cet État-parti. À titre d’exemple, rappelons que les Tiananmen Papers décrivent bien le méandre des consultations qui a conduit au choix de la stratégie répressive en juillet 1989.

Xi Jinping, le premier ministre Li Keqiang et des membres du Comité permanent du Politburo chinois
Xi Jinping en compagnie du premier ministre Li Keqiang et des membres du Comité permanent du Politburo lors d’une réception à Pékin le 30 septembre 2021. Greg Baker/AFP

En tout état de cause, avant d’envisager une décision aussi lourde de conséquences, la direction chinoise se doit de tirer les leçons de la guerre en Ukraine sur les plans politique et militaire.

Quel engagement américain ?

Le soutien américain à Taïwan est réputé s’inscrire dans une politique d’ambiguïté stratégique, excluant tout engagement formel. Cette posture vise à exercer une double dissuasion : il s’agit de dissuader la RPC d’entreprendre une réunification par la force, mais aussi de dissuader les autorités taiwanaises d’engager un processus d’indépendance formel, ce qui serait un casus belli avéré avec Pékin. Le souci sous-jacent est de ne pas voir se renouveler l’expérience de 1914, quand de grandes puissances ont été entraînées dans une guerre majeure par des décisions inconséquentes de leurs alliés.

La leçon de la guerre d’Ukraine sur ce point est elle-même ambiguë. L’expérience confirme certes que les États-Unis n’entrent pas en guerre pour un pays auquel ne les lie aucun engagement formel, ce qui ne peut manquer d’inquiéter à Taïwan. Toutefois, l’ampleur du soutien accordé par Washington à Kiev sur les plans militaire (à travers des livraisons d’armes et d’informations) et politico-économique (par l’ampleur du dispositif de sanctions) a dépassé toutes les anticipations. Dans le même temps, suivant l’avis de nombreux observateurs, le président Biden a reformulé le 23 mai dernier l’engagement américain envers Taïwan en des termes très clairs, conduisant à penser que les États-Unis s’impliqueraient encore plus significativement dans un conflit pour Taïwan que dans la guerre en Ukraine.Washington livre des armes offensives à Kiev (TV5 Monde Info, 16 avril 2022).

La Russie a échoué à isoler l’Ukraine de son arrière stratégique européen, ce qui a permis l’acheminement d’une aide importante en matériels et approvisionnement. De quels moyens les États-Unis disposeraient-ils pour apporter leur aide à Taïwan en cas de conflit ?

On se souvient que, durant la guerre du Vietnam, au moins jusqu’en 1972, les États-Unis avaient laissé ouvert l’accès du port d’Haiphong aux navires soviétiques ravitaillant le Nord-Vietnam en armements et fournitures diverses ; on voit mal la Chine opter pour une telle attitude en cas de guerre ouverte avec Taïwan.

La RPC laisserait-elle l’aviation américaine renouveler l’opération Nickel Grass qui a permis de livrer à Israël 22 300 tonnes d’armes, munitions et équipements qui ont seules permis la victoire de l’État hébreu dans la Guerre du Kippour en 1973 ?

Ces questionnements soulignent une double prise de risque : pour les États-Unis, celui de passer outre à un blocus de Taïwan que la Chine mettrait probablement en œuvre dans ces circonstances ; pour Pékin, celui d’ouvrir le feu sur des navires ou avions américains, encourant ainsi la lourde responsabilité d’initier l’engagement armé entre les deux grandes puissances.

À côté des incertitudes tenant à l’ampleur de l’engagement américain, de quelles leçons l’expérience de la guerre en Ukraine est-elle porteuse en matière de résistance de Taïwan ?

Les nouvelles formes de la guerre asymétrique, un atout pour Taïwan ?

Une leçon majeure se dégage des premiers mois de la guerre : appliquée avec résolution, l’adoption des tactiques et moyens de la guerre asymétrique permet à un petit pays de résister à l’agression d’une puissance bien supérieure, pourvu qu’il dispose de soutiens extérieurs résolus. Sans surprise, Taïwan a été invitée à s’inspirer de l’exemple ukrainien.

Au nombre des moyens d’une telle résistance figurent des missiles antichars et antiaériens puissants et très maniables, l’emploi généralisé de drones assurant aussi bien la surveillance du champ de bataille que des actions offensives, une bonne mobilité des forces éclairée par un système de renseignement bénéficiant de l’assistance américaine.

Justement, Taïwan est réputée avoir fait le constat que seule l’adoption d’une stratégie de guerre asymétrique lui offrait des perspectives de succès face à l’Armée nationale populaire. Toutefois, comme l’argumente un rapport de deux universitaires américains, la stratégie adoptée est loin de s’être traduite par des choix cohérents en matière d’armements et d’équipements : les commandes de sous-marins, de destroyers, de chars ou d’avions de chasse traduisent plutôt une continuité dans des modalités traditionnelles de défense.

Le redéploiement vers des systèmes défensifs plus discrets et plus mobiles, demandé par les États-Unis dans la perspective d’une stratégie de défense intégrée prônée par certains analystes, n’a été qu’amorcé, de même que la réorganisation et l’entraînement renforcé du corps de réservistes appelés à remplir le rôle joué en Ukraine par la Défense territoriale.

Hommes en tenue de camouflage couchés en train de tirer à la mitraillette
Des réservistes taïwanais participent à un entraînement militaire sur une base militaire à Taoyuan, le 12 mars 2022. Sam Yeh/AFP

La guerre en Ukraine a mis en évidence l’importance de deux types d’armes : les missiles et, plus novateurs, les drones. L’effort de Taipei en matière de missiles est notable. Il reste toutefois modeste au regard des moyens dont dispose l’APL en la matière.

Répondre à cette asymétrie exige une concentration des efforts sur deux créneaux stratégiques : d’une part, les missiles air-sol, efficaces contre les avions ou missiles adverses, et capables de limiter l’efficacité des frappes chinoises sur les moyens de défense et de communication taiwanais ; et, d’autre part, les missiles antinavires, nécessaires en grand nombre pour dénier à la marine de l’APL la capacité d’opérer un débarquement sur les côtes de l’île. Là encore, l’annonce récente, présentée comme un succès, de nouveaux missiles capables de frapper les bases adverses en Chine continentale atteste d’une dispersion des moyens qui peut nuire à la satisfaction de ces priorités stratégiques.

Par leur coût limité, leur flexibilité et la discrétion de leur mise en œuvre, les drones apparaissent comme les instruments privilégiés d’une défense asymétrique. Alors que l’investissement consenti par l’Ukraine lui a assuré une franche supériorité sur l’armée russe dans ce domaine, l’effort taiwanais, tardif et limité, restera en tout état de cause bien modeste par rapport aux moyens de l’APL, qui s’appuient sur la première industrie mondiale en la matière.

La guerre d’Ukraine a surtout révélé l’importance de la volonté d’un peuple à se mobiliser pour défendre son indépendance et son territoire, au prix des plus grands sacrifices. Depuis des décennies que plane la menace chinoise, les observateurs ont régulièrement douté d’une volonté semblable de la population taiwanaise. Plus qu’une comparaison statique, l’expérience ukrainienne se manifestera en dynamique. Venant après la mise au pas de Hongkong, véritable enterrement des illusions sur le compromis de 1992 « un pays, deux systèmes », l’agression russe, de plus en plus approuvée par Pékin, apporte le choc nécessaire à un réveil de l’esprit de défense taiwanais.

Ce réveil doit se traduire par des décisions majeures en matière d’effort budgétaire global : sans doute convient-il d’augmenter la part de la Défense dans le budget, au-delà des 2 % du PIB péniblement atteints dernièrement, de mieux répartir ces moyens et d’améliorer la préparation militaire d’une jeunesse appelée à alimenter les unités de réservistes.L’armée taïwanaise prépare ses troupes à une attaque de la Chine (Les Échos, 7 janvier 2022).

Cet esprit de résistance est particulièrement nécessaire pour crédibiliser le stade ultime de la défense asymétrique : la poursuite d’une action de guérilla qui contestera à une armée chinoise victorieusement débarquée la maîtrise du territoire de l’ile. Si sa crédibilité est avérée, cette perspective d’une résistance intérieure peut exercer un pouvoir dissuasif « en dernier ressort », en convainquant les autorités chinoises que même un débarquement réussi pourrait s’avérer n’être qu’une victoire à la Pyrrhus.

D’une guerre locale à une conflagration générale ?

L’expression de « guerre froide » entre le monde occidental et le front des autoritarismes sino-russe paraissait excessive. Nous en vivons pourtant aujourd’hui un « point chaud », comparable à la Guerre de Corée dans la précédente guerre froide. Ainsi réapparaît le risque d’un dérapage vers une conflagration généralisée, que la fermeté, voire le « jusqu’auboutisme », des parties concernées ne permet pas d’exclure complètement.


À lire aussi : Le chantage nucléaire de Vladimir Poutine


Si l’on voit mal le conflit ukrainien dégénérer à ce point, la montée des tensions qu’il révèle ne peut que renforcer l’inquiétude sur la possibilité d’une escalade, y compris nucléaire, que pourrait provoquer un affrontement autour de Taïwan.

Dans le même temps, le recours massif aux sanctions, envisagées depuis la création de la Société des Nations en 1920 comme un substitut à l’action armée, risque de montrer toutes ses limites, déjà illustrées par des expériences précédentes : l’imbrication des économies en majore le coût en retour, en particulier pour l’Europe, au point que celle-ci doive s’accommoder d’arrangements et d’exceptions ; cette imbrication rend encore plus illusoire la gageure que constituerait la mise en œuvre contre la Chine de sanctions efficaces qui resteraient supportables pour l’économie, et donc pour l’opinion américaines.

La guerre en Ukraine posera bientôt la question cruciale de la valeur de la garantie américaine. Sur le plan militaire, divers wargames ont fait apparaître les risques pour les États-Unis d’une défaite dans un conflit avec la Chine pour la défense de Taïwan.

Les Task forces constituées autour d’un porte-avion apparaissent vulnérables à une attaque combinée de missiles chinois, de même que la grande base de Guam, centre névralgique du déploiement aéronaval états-unien dans le Pacifique de l’Ouest. Certes efficaces contre des attaques limitées, les défenses antimissiles américaines seraient rapidement saturées en cas d’attaque massive. Sur le plan politique, dès les mid-terms de novembre, le consensus bipartisan qui soutient aujourd’hui l’action de Joe Biden pourrait se trouver fragilisé, pour la plus grande satisfaction du tandem d’États révisionnistes autoritaires spéculant dans la durée sur les incertitudes qui affectent la démocratie américaine.

L’australopithèque Lucy ne fut pas la seule passion d’Yves Coppens


auteur

  1. Jean-Renaud BoisserieDirecteur de recherche au CNRS, paléontologue, Université de Poitiers

Déclaration d’intérêts

Jean-Renaud Boisserie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Yves Coppens s’est éteint le 22 juin 2022. Il a été salué en tant que découvreur de la fameuse australopithèque Lucy, fossile daté de 3,18 millions d’années. Pourtant, comme le disait lui-même le paléoanthropologue, « il n’y a pas que Lucy dans la vie ». Yves Coppens a de fait acquis sa stature de scientifique renommé dès les années 1960, en particulier grâce à ses recherches au Tchad et dans la basse vallée de l’Omo en Éthiopie. Ces travaux précurseurs sont à la base de ses contributions très fécondes à notre compréhension de l’évolution humaine.

Au Tchad, Yves Coppens marcha dans les pas des hydrogéologues Jacques Barbeau et Jacques Abadie, tombés fortuitement sur des vertébrés fossiles du côté de la vallée asséchée du Bahr-el-Ghazal. Chargé d’étudier ce matériel collecté en 1955 et 1957, l’attaché de recherches au CNRS conduisit à 25 ans une première mission dans ce pays. Il fit en tout quatre missions et 14 mois de terrain au Tchad entre 1960 et 1966. Ces expéditions sahariennes lui permirent de réaliser de nombreuses découvertes paléontologiques et archéologiques, la moitié nord du bassin du lac Tchad se révélant à la fois riche en vestiges et, par ses vents intenses, propice à leur mise au jour.

Quelques-uns des fossiles découverts par Yves Coppens dans le désert du Djourab, dans le Nord du Tchad. Du haut vers le bas et de gauche à droite : rangée dentaire de girafe, mandibule de crocodile, molaire de rhinocéros, mâchoire inférieure d’hippopotame, molaire d’éléphant. Figure composite modifiée d’après un article d’Yves Coppens, Author provided

Intéressé en premier lieu par les fossiles les plus anciens, Yves Coppens ne dédaigna pas pour autant les témoignages d’activités humaines beaucoup plus récentes, décrivant ainsi des céramiques et des harpons en os « protohistoriques » de quelques milliers d’années.

Il publia également une série de notes sur les faunes de vertébrés fossiles beaucoup plus anciens. Comparant ces restes avec ceux des gisements est africains, qui livraient depuis la fin des années 1950 des fossiles humains de près de 2 millions d’années (2 Ma), il publia une première esquisse de l’évolution quaternaire des faunes tchadiennes.

La « Vallée des Rois » de la paléontologie

Yves Coppens prit ensuite la tête du contingent français d’une grande expédition internationale baptisée International Omo Research Expedition (IORE). Elle avait pour objectif les riches dépôts fossilifères de la basse vallée de l’Omo dans l’extrême sud-ouest de l’Éthiopie, et notamment la Formation de Shungura, prospectée par Camille Arambourg en 1933. Cette impressionnante séquence de près de 800 mètres d’épaisseur, fracturée par la tectonique en de multiples blocs affleurants sur une surface deux fois grande comme Paris, a enregistré plus de 2,5 millions d’années d’histoire à cheval sur le Pliocène et le Pléistocène.

Pour s’attaquer à cette « Vallée des Rois » de la paléontologie, Yves Coppens sut s’entourer d’une équipe remarquable : on retrouve son épouse Françoise aux côtés de Raymonde Bonnefille (spécialiste de la végétation fossile), Jean Chavaillon (géologue et préhistorien), Claude Guillemot (artiste-peintre devenu paléontologue de terrain), et bien d’autres…

Dès la première année, en 1967, l’équipe mit au jour des restes de plus de 2,5 Ma appartenant à une nouvelle espèce « humaine », Paranthropus aethiopicus. Jusqu’en 1976, Shungura livra à l’IORE des dizaines de milliers de fossiles dont de nombreux restes humains, les outils taillés les plus anciens connus à l’époque, et d’abondantes données sur les changements environnementaux entre 3,6 Ma et 1 Ma. Les collections ainsi constituées sont depuis devenues des références incontournables pour les chercheurs du monde entier travaillant sur l’évolution humaine au Plio-Pléistocène, et sont la raison du classement de la basse vallée de l’Omo au patrimoine mondial en 1980.

Devant un tel palmarès, il n’est pas étonnant que le jeune géologue Maurice Taieb se soit tourné vers le chef des prestigieuses missions françaises dans l’Omo pour l’aider à développer de nouvelles recherches paléontologiques à l’autre bout de l’Éthiopie. C’était en 1972 à Hadar, et deux ans plus tard, avec Raymonde Bonnefille et un autre ancien de l’IORE, Donald Johanson, ils y découvraient Lucy…

L’hypothèse de l’(H)Omo Event

Mais pour Yves Coppens, l’action sur le terrain ne suffisait pas : cet amoureux de la synthèse ne tarda donc pas à formuler des propositions théoriques sur l’évolution humaine. En 1975, ses travaux dans l’Omo lui fournirent les bases d’une hypothèse qu’il intitula par la suite (H)Omo Event. Selon lui, le refroidissement du climat mondial et l’aridification de l’Afrique orientale entre 3 Ma et 2,5 Ma auraient conduit à une double réponse adaptative de la lignée humaine : un cerveau plus développé et la capacité de fabriquer des outils de pierre taillée. Et voilà la naissance du genre Homo expliquée ! Dans ses grandes lignes, cette hypothèse reste au cœur de la recherche actuelle.

En 1983, dans « le singe, l’Afrique et l’homme », Yves Coppens promut une autre hypothèse conditionnant l’acquisition de la bipédie par la lignée humaine à la formation du rift est-africain et à ses conséquences climatiques : à l’Ouest, dans la forêt, les ancêtres des chimpanzés ; à l’Est, dans une savane de plus en plus ouverte, nos ancêtres. Si cette « East Side Story » doit beaucoup à ses travaux en Afrique orientale, il n’est pas impossible que l’absence de restes humains très anciens dans ses découvertes tchadiennes l’ait également mené à percevoir le Grand Rift comme une barrière biogéographique.

Couverture du livre d’Yves Coppens, Le singe, l’Afrique et l’homme. Exemplaire personnel de l’auteur, Author provided

Par ses missions de part et d’autre du rift, ses hypothèses et sa générosité, Yves Coppens a inspiré plusieurs générations de paléontologues et de nouvelles découvertes en Afrique. C’est évidemment le cas pour la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne créée par le paléontologue Michel Brunet, équipe qui découvrit le premier australopithèque tchadien Australopithecus bahrelghazali en 1995 puis, en 2001, du plus ancien représentant de la lignée humaine connu à ce jour, Sahelanthropus tchadensis (Toumaï), daté aux alentours de 7 Ma. Ces découvertes s’accordent mal avec East Side Story, Yves Coppens annonça alors officiellement la remise en cause de son hypothèse.

Quant à l’Omo, une nouvelle équipe a réinvesti ce terrain avec son soutien à partir de 2006 notamment dans l’idée de tester son (H)Omo Event. Les fossiles sont au rendez-vous, notamment les restes humains, et les analyses sont en cours.

Si on ajoute à cela les autres terrains d’Yves Coppens, notamment en Asie, et les très nombreuses personnes qui ont conçu un attrait pour notre histoire évolutive grâce à ses conférences, ses livres et ses chaleureuses interventions dans les médias, vous comprenez pourquoi « il n’y a pas que Lucy » qui se sente orpheline depuis le 22 juin dernier.

Radiologie : pourquoi l’IA n’a (toujours) pas remplacé le médecin

auteurs

  1. Léo MignotDocteur en sociologie, Université de Bordeaux
  2. Émilien SchultzChercheur en sociologie des sciences et de la santé, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Déclaration d’intérêts

Léo Mignot a reçu des financements de l’Institut national du cancer (INCa).

Émilien Schultz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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« On devrait arrêter de former des radiologues maintenant. Il est tout à fait évident que dans cinq ans, le “deep learning” fera mieux que les radiologues. »

Prononcée en 2016 par l’informaticien Geoffrey Hinton, co-récipiendaire du prestigieux Prix Turing 2018 pour ses travaux sur les réseaux de neurones, la sentence a fortement marqué l’imaginaire collectif.

Nourrie par les promesses industrielles et relayée par certains médecins médiatiques, la thématique a essaimé dans la presse et les médias sociaux où l’on a vu s’imposer l’image d’une révolution à venir de la médecine en raison du développement de l’intelligence artificielle (IA).

Pourtant, six ans plus tard, la déclaration relève davantage de la fausse prophétie que de l’anticipation visionnaire… Le « grand remplacement » des médecins par l’IA n’a pas eu lieu. À l’inverse, l’évolution de la démographie médicale et l’augmentation du nombre d’examens d’imagerie donnent davantage à voir un manque de radiologues que leur mise au chômage technique.

Des logiciels sont pourtant disponibles et mis sur le marché, le plus souvent par des start-up telles que AZmedGleamerInceptoPixyl ou Therapixel. La radiologie arrive ainsi au premier rang des champs d’application des logiciels d’IA validés par l’agence de régulation américaine FDA (plus de 200 logiciels) ou bénéficiant d’un marquage Conformité Européenne (CE) (environ 200). Les publications scientifiques sur le sujet sont également florissantes, avec plus de 8800 articles parus entre 2000 et 2018.

Face aux promesses soutenues par des progrès réels, comment dès lors expliquer que l’utilisation réelle de l’IA reste relativement timide (environ 30 % des radiologues américains affirmant l’avoir déjà utilisée) ? La clé de lecture de ces nouveaux usages doit ici prendre en compte les logiques professionnelles. Notre récente enquête, publiée dans le cadre d’un dossier de la revue Réseaux dédié au contrôle de l’IA, permet d’apporter une première analyse de ces transformations en cours.

Réappropriation et régulation professionnelles

Suite aux discours médiatiques sur sa possible disparition, la profession a tout d’abord scruté avec méfiance le développement de la technologie. Dans une étude publiée en 2021, 38 % des praticiens européens interrogés craignaient en effet que l’IA soit une menace pour leur activité.

Loin de rester passives, la profession et ses instances de représentation se sont alors mobilisées pour faire face à l’irruption de l’IA, anticiper les usages possibles et défendre leur territoire.

Les radiologues se sont engagés dans un travail normatif visant à se réapproprier ces outils et à en promouvoir une utilisation conforme avec leurs attentes professionnelles.

Cette définition des « bons usages » prend plusieurs formes : identification des tâches où l’IA serait profitable, proposition de directives quant au développement des logiciels (conditions techniques et pertinence des bases de données d’entraînement, etc.), recommandations concernant leur évaluation ou leur utilisation, etc.

Surtout, les radiologues rappellent que leur métier ne consiste pas simplement à lire des images.

Quand bien même l’IA ferait aussi bien qu’eux sur une tâche d’interprétation, ce qui est actuellement contestable, il demeurerait bien délicat de substituer un logiciel à un praticien. Plutôt que de se voir remplacé, le secteur professionnel privilégie donc le narratif du radiologue travaillant avec l’IA afin d’améliorer la prise en charge des malades.

Mais les critiques portent également sur les promesses mêmes de l’IA en regard de ses performances réelles. Il apparaît en effet que ces outils nécessiteraient d’être mieux évalués : en 2021, plus de 60 % des logiciels disposant d’un marquage CE n’avaient fait l’objet d’aucune publication scientifique. En l’absence d’essais cliniques robustes se pose la question de leur efficacité en conditions réelles.

Ces revendications ne sont pas des protestations de pure forme : elles agissent en retour sur les industriels du secteur. En effet, plusieurs d’entre eux reprennent maintenant à leur compte l’argument du non-remplacement des radiologues, ou tentent de montrer patte blanche en publiant des articles évaluant la performance de leurs logiciels.

Cette mise en conformité avec les attentes des médecins peut bien entendu se lire comme une adaptation de l’argumentaire commercial à la cible de vente. Mais il s’agit aussi pour ces entreprises de parvenir à engager et stabiliser des collaborations… En effet, la participation des radiologues est nécessaire pour l’évaluation des logiciels et l’accès aux bases de données d’images permettant d’entraîner les algorithmes.

Une régulation étatique en retrait ?

Les professions de santé se retrouvent donc en première ligne pour faire face à l’arrivée dans leur pratique de ces nouveaux dispositifs impliquant l’IA. À l’inverse, les régulations administratives et sectorielles sont, elles, encore en construction. Elles ne concernent plus seulement ici le cas de la radiologie, mais celui plus général du déploiement de l’IA en médecine.

Certes, le cadre réglementaire évolue pour prendre en compte ces nouvelles technologies – en attestent la récente loi de bioéthique ou la mise en application du règlement européen relatif aux dispositifs médicaux en mai 2021. Mais, bien que ce dernier durcisse les conditions d’obtention du marquage CE, il apparaît toujours comme moins exigeant que son équivalent américain (la validation FDA). Et il fait pâle figure en comparaison des normes fixées pour la mise sur le marché des médicaments.

Alors même que leur prix est l’un des enjeux centraux à venir, le fait qu’il s’agisse de dispositifs médicaux à destination des professionnels pose également question en regard de leur procédure de prise en charge en vue d’un remboursement. Si la Haute autorité de santé a évalué des applications à destination des patients, par exemple pour le suivi du diabète ou en oncologie, et a publié une grille d’évaluation à ce sujet, les logiciels professionnels en radiologie et ailleurs restent à ce jour moins scrutés par les autorités de santé.

Leur usage destiné aux praticiens explique peut-être qu’ils soient passés sous les radars du débat citoyen. Les enjeux liés aux données de santé et à leur protection ont pourtant pu faire l’objet de vifs échanges, notamment concernant le développement du Health Data Hub (groupement d’intérêt public réunissant notamment la CNAM, le CNRS, la Haute Autorité de santé, etc., travaillant aux « grandes orientations stratégiques relatives au Système national des données de santé (SNDS) fixées par l’État et notamment le ministère des Solidarités et de la Santé »).

De fait, les interrogations ne manquent pas :

Si les développements actuels en radiologie invitent à rester prudent face aux promesses de l’IA et à ne pas céder à une forme de solutionnisme technologique, les transformations sont en cours et appellent à une vigilance politique et éthique.

Kaliningrad au cœur de la confrontation Russie-OTAN

auteur

  1. Cindy RegnierDoctorante FNRS en Relations Internationales, Université de Liège

Déclaration d’intérêts

Cindy Regnier est doctrante à l’Université de Liège. Elle a reçu des financements du FNRS (Fonds de la Recherche Scientifique de Belgique).

Partenaires

Université de Liège et AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

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Le déclenchement de la guerre en Ukraine, et l’intensification des tensions entre la Russie d’une part et l’OTAN, l’UE et, tout récemment, la Lituanie d’autre part, ont placé au cœur de l’actualité l’exclave russe de Kaliningrad, située entre la Pologne et la Lituanie.

Mi-juin 2022, Vilnius, en application des sanctions imposées par l’UE, bloque le transit de charbon, de métaux et d’outils technologiques alimentant la région (oblast) de Kaliningrad depuis la métropole. Ces marchandises constituent la moitié des importations de Kaliningrad. Dès décembre prochain, le pétrole et le gaz pourraient également être bloqués. Suite à ce blocage, Kaliningrad a amorcé la réorientation du transit par la mer des biens sanctionnés alors que Moscou a annoncé des représailles sans en préciser le contenu exact.

Dans le contexte actuel, les déclarations de Moscou n’ont pas manqué de susciter l’inquiétude de certains observateurs : Kaliningrad pourrait-elle devenir le lieu d’une confrontation directe entre les forces russes et celles des pays de l’OTAN ?

Les particularités d’une exclave

L’oblast de Kaliningrad est un territoire de 15 100 km2, bordé par la Lituanie au nord-est, la Pologne au sud (toutes deux membres de l’UE et de l’OTAN) et la mer Baltique au nord-ouest. Elle se trouve géographiquement à 360 km du reste de la Russie. Il s’agit de la seule exclave parmi les 83 entités fédérées du pays (85 en comptant la République de Crimée et la « ville d’importance fédérale » de Sébastopol, illégalement annexés en 2014). Avec une population d’environ 1 million d’habitants, l’oblast est la 50e plus peuplée de la Fédération de Russie.« Russie-UE : l’affaire Kaliningrad », le Dessous des cartes (Arte, 22 juin 2022).

Héritage de la Seconde Guerre mondiale, ce territoire anciennement partie à la Prusse orientale est attribué à l’URSS suite à la conférence de Postdam en 1945. La zone est alors au centre de grands mouvements de populations et se retrouve repeuplée de russophones (au détriment des populations germanophones expulsées vers l’Allemagne), au point de devenir la région la « plus soviétique » du pays dans les années 1980.

Si du temps de l’URSS, l’oblast se transforme en bastion militaire et se ferme aux pays voisins, elle s’ouvre ensuite sous l’impulsion de Boris Eltsine pour attirer les investissements étrangers.

Au début du XXIe siècle, la région est même vue comme un « laboratoire » de coopération entre l’UE et la Russie, notamment avec la mise en place d’une zone franche possédant un statut de zone économique spéciale – statut retiré par Moscou en 2016. Malgré cela, Kaliningrad s’est peu intégrée dans l’espace économique de la Baltique et est restée majoritairement dépendante du reste de la Russie, cette dernière faisant transiter mensuellement une centaine de trains de marchandises vers son exclave via la Lituanie et la Biélorussie (la Lituanie n’ayant pas de frontière directe avec le reste du territoire russe).

En 2015, des sondages indiquent que la population de Kaliningrad s’identifie principalement comme russe, et souhaite que l’oblast soit considérée comme une région à part entière de la Russie. Aucun sentiment spécifique d’indépendance ne semble s’être développé dans cette région, et ce malgré sa position géographique d’exclave et son rattachement relativement récent au territoire russe. En 2018, à l’élection présidentielle, l’oblast vote à 76 % en faveur de Vladimir Poutine, c’est-à-dire dans la même proportion que l’ensemble du pays (même si, comme ailleurs en Russie, le scrutin y est caractérisé par de multiples irrégularités).

Une région très militarisée

En parallèle, la zone reste particulièrement militarisée, notamment avec la présence d’une flotte russe dans la mer Baltique, profitant ainsi de la présence stratégique d’un port libre de glace. Le positionnement de missiles sol-sol, sol-air et antinavires dans la région, de nature à entraver une intervention éventuelle de l’Alliance dans la Baltique, crée également des tensions avec l’OTAN – surtout depuis le déploiement en 2016, renforcé en 2018, de systèmes de missiles balistiques à potentielle charge nucléaire Iskander. S’y ajoutent les exercices militaires « Zapad » (Ouest) organisés conjointement avec la Biélorussie tous les quatre ans et simulant un conflit militaire sur ce territoire.

Cette militarisation du territoire de Kaliningrad, dans un contexte marqué par l’annexion de la Crimée, diverses opérations de déstabilisation russes dans la Baltique et, depuis février 2022, l’attaque de grande ampleur de l’Ukraine, ont entraîné un sentiment d’insécurité en Estonie, Lettonie, Lituanie et Pologne – toutes membres de l’OTAN et voisines proches de la Russie. Les villes de Narva (Estonie) et Daugapvils (Lettonie), ainsi que la région de Latgale (Lettonie également), à forte majorité russe, sont ainsi souvent décrites par les médias comme de potentielles « nouvelles Crimées », laissant craindre une attaque russe sous l’alibi de la protection des populations russophones y résidant.

Suite à la guerre en Ukraine, les pays de la Baltique ont d’ailleurs été les premiers États européens à stopper leur importation de gaz russe et à marquer fermement leur soutien à l’Ukraine.

Pour parer à cette insécurité et marquer la solidarité atlantique avec les pays baltes, l’OTAN a, depuis 2017, déployé des troupes en rotation dans la Baltique avec la « présence avancée rehaussée » sur le flanc Est de l’Alliance. En 2022, en réponse à la guerre en Ukraine, les alliés ont individuellement accru leur présence en troupes, navires et avions, et l’OTAN a également amélioré la réactivité de sa Force de réaction, rendant une activation en cas de menace plus rapide.

L’enjeu du corridor de Suwałki

La présence de l’OTAN dans la Baltique et en Pologne, et le récent blocage lituanien du transit des marchandises russes, ont par ailleurs ranimé la crainte d’une annexion par la Russie du corridor de Suwałki, qui relie la Biélorussie au territoire de Kaliningrad en longeant la frontière entre la Lituanie et la Pologne.Pologne : le corridor de Suwalki, prochain objectif militaire des Russes ? (France 24, 6 juin 2022).

Ce corridor, long de 70 km, est considéré depuis longtemps comme le talon d’Achille de l’OTAN. Constitué principalement de marécages, de deux routes et d’une seule ligne de train reliant la Pologne à la Lituanie, ce corridor représente toutefois la plus courte distance entre la Biélorussie et Kaliningrad. Malgré les tentatives russes, après l’effondrement de l’URSS, de sécuriser cette zone en établissant un accord autorisant une présence continue de soldats, seul un accord plus général avec la Lituanie permettant le transit de passagers et marchandises a été signé avec l’UE en 2003.

Une prise du corridor Suwałki permettrait à la Russie de couper géographiquement les États de la Baltique du reste des membres de l’OTAN tout en s’assurant un passage, via son allié biélorusse, vers son exclave. Une annexion de ce type entrainerait le déclenchement de l’article 5 de l’OTAN, qui engage ses membres à se prêter assistance mutuelle dans le cas où l’un d’entre eux serait attaqué.

On l’aura compris : si, à la chute de l’URSS, Kaliningrad était vue comme une opportunité de coopération entre l’Union européenne et la Russie, son territoire est aujourd’hui au cœur de tensions grandissantes sur le continent, la zone devenant un enjeu stratégique et géopolitique.

Orthographe : pourquoi le niveau baisse-t-il ?

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auteur

  1. Christophe BenzitounMaitre de conférences en linguistique française, Université de Lorraine

Déclaration d’intérêts

Christophe Benzitoun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Les alertes autour de la baisse du niveau en orthographe ne datent pas d’hier. Shutterstock

Ces temps-ci, on entend parler du thème de la baisse alarmante du niveau en orthographe chez les étudiants et plus largement des difficultés que rencontrent les élèves en français. Mais cela fait bien longtemps que l’on déplore en France l’absence de maitrise de l’orthographe. En guise d’illustration, dans un article rédigé en 1993 par le linguiste Jean-Marie Klinkenberg sur le thème récurrent de la Crise du français, l’auteur mentionne une citation de Nicolas Audry datant du XVIIe siècle :

« Il est ordinaire de trouver des rhétoriciens qui n’ont aucune connaissance des règles de la langue française, et qui en écrivant pèchent contre l’orthographe dans les points les plus essentiels. »

Et il arrive souvent que ce constat prenne la forme d’une dénonciation de la baisse du niveau. La commission ministérielle d’études orthographiques, présidée par Aristide Beslais, a rédigé un rapport en 1965 en vue d’une réforme de l’orthographe commençant en ces termes :

« De toutes parts, dans les administrations comme dans l’enseignement, on se plaint de la dégradation rapide de l’orthographe. Au cours de la période d’information qui a précédé la création de la Commission, aucune des personnalités consultées n’a contesté ce fait, que confirment les statisticiens. »

On le voit, le thème de la baisse du niveau ne date pas d’hier, y compris de la part d’instances officielles. Mais est-ce vrai que le niveau en orthographe baisse ? Et si oui, depuis quand ?

L’orthographe en baisse

Un premier ouvrage paru en 1989 a montré que le niveau orthographique en contexte scolaire avait augmenté entre la fin du XIXe siècle et la fin du XXe siècle. Une autre étude, publiée en 1996, a quant à elle mis en évidence une baisse du niveau en orthographe entre les élèves des années 1920 et ceux de la fin du XXe siècle. On peut donc émettre l’hypothèse d’une forte augmentation du niveau pendant quelques décennies avant une régression progressive au cours du XXe siècle.

Enfin deux études sont venues compléter ce tableau. Un ouvrage en 2007 et une note du service de statistiques du ministère de l’Éducation nationale en 2016. Le constat est sans appel : entre 1987 et 2005, les élèves ont perdu 2 années, c’est-à-dire que ceux de 5e de 2005 ont le même niveau que leurs camarades de CM2 de 1987. Et l’étude de 2016 est venue confirmer le caractère continu de cette baisse. On peut donc raisonnablement dire que le niveau baisse depuis au moins une cinquantaine d’années en contexte scolaire. La cause de cette situation est connue et dénoncée par des linguistes depuis plus d’un siècle : c’est l’orthographe elle-même.

La « faute » de l’orthographe ?

Depuis la fin du XIXe siècle, des linguistes alertent sur la nécessité de réformes régulières de l’orthographe afin de l’adapter à son temps. Historiquement, nous savons que le choix fait par l’Académie française est celui d’une orthographe élitiste réservée à une poignée de personnes. Mézeray, le secrétaire perpétuel de l’époque, l’a explicitement écrit :

« L’Académie déclare qu’elle désire suivre l’ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorans et les simples femmes. »

À l’époque où ce choix a été fait, la langue française écrite s’apprenait à partir du latin. Toutefois, dès les premières tentatives de standardisation, il y a eu de fortes oppositions et certains grammairiens souhaitaient une plus grande régularité et une proximité plus importante avec la langue orale.

L’orthographe du français est une des moins transparentes. Shutterstock

À lire aussi : Orthographe : la dictée ne suffit pas à évaluer le niveau des élèves


Avec les lois Ferry votées en 1881-1882 instituant l’école gratuite et l’instruction primaire obligatoire et laïque, il apparait clairement que l’orthographe française n’est pas adaptée à ce nouveau contexte. Les siècles précédents, l’Académie française a commencé à la régulariser mais sans mener le projet à son terme, ce qui explique la persistance d’anomalies. Nous avons conservé peu ou prou une orthographe élaborée pour une élite dans un contexte où il s’agissait de l’enseigner à tous. Nous sommes donc passés d’une infime partie d’experts en orthographe à une myriade d’amateurs, sans avoir au préalable adapté l’orthographe.

Conscients du désastre qui s’annonce, des linguistes engagent dès cette époque des campagnes pour faire adopter une réforme de l’orthographe, mais en vain. Ce procédé se répétera à plusieurs reprises, parfois à la demande d’associations d’enseignants, de sociétés savantes, de ministres ou de l’Académie des Sciences comme dans les années 1950, mais en vain. Dès lors, aucune réforme significative n’a été appliquée et l’orthographe française nécessite un temps d’apprentissage considérable.


À lire aussi : Orthographe : qui connait les rectifications de 1990 ?


Bon an mal an, une partie des élèves ont eu un niveau convenable durant quelques décennies, mais cela se faisait au prix d’un très grand nombre d’heures et au détriment d’autres compétences comme la rédaction. Ainsi, on faisait de quelques élèves des virtuoses de la dictée, sans pour autant leur apprendre à rédiger des textes personnels. Et seuls les meilleurs en dictée étaient présentés au certificat d’études vers l’âge de 12-13 ans avec, par voie de conséquences, des résultats appréciables. Les autres élèves (la majorité) arrêtaient leurs études à cet âge.

Cependant, avec la réduction du temps scolaire (de 1338 heures par an au début du XXe siècle à 864 heures aujourd’hui et la diversification des matières enseignées, le niveau a régulièrement baissé. Il faut ajouter à cela, plus récemment, une nouvelle révolution de l’écriture (comparable à l’imprimerie) avec l’arrivée d’internet et des dispositifs de conversations par écrit, qui a changé le statut de l’écrit. Il n’y a jamais eu autant de personnes capables d’écrire et de lire qu’aujourd’hui, ce qui montre que l’école remplit son rôle. Pour autant, une mauvaise orthographe représente un handicap social important dans la société contemporaine.


À lire aussi : Les fautes d’orthographe : une barrière infranchissable vers l’emploi ?


Nous avons donc devant nous un défi historique : faire, enfin, de la démocratisation de l’orthographe une réalité. Or, sans intervenir sur l’orthographe elle-même, cet objectif restera une chimère. Le travail colossal d’André Chervel, linguiste et historien de l’enseignement, couronné par le prix Guizot de l’Académie française en 2007, l’a très bien montré. Il faut choisir entre, d’un côté, une orthographe réservée à une élite de plus en plus réduite, une discipline de luxe, jouant le rôle sélectif autrefois dévolu au latin, ou une orthographe pour tous. L’amélioration des méthodes d’enseignement, même si celles-ci sont prometteuses, ne suffira pas à elle seule à venir à bout de ce problème séculaire.

Covid-19 : comment le coronavirus s’introduit dans notre cerveau

auteur

  1. Vincent PrévotDirecteur de Recherche en Neuroendocrinologie et Neurosciences, Inserm

Déclaration d’intérêts

Vincent Prévot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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On sait aujourd’hui que le coronavirus SARS-CoV-2 est capable d’infecter de nombreux organes. Y compris l’un des mieux protégés d’entre eux, le cerveau. Directeur de recherche, Vincent Prévot est responsable du laboratoire Inserm “Développement et plasticité du cerveau neuroendocrine”, une composante d’un réseau de recherche européen ERC spécialisé dans l’étude du contrôle du métabolisme par le cerveau. Avec ses partenaires allemands et espagnols, ce neuroscientifique a élucidé la façon dont le virus du Covid-19 s’introduit dans cet organe sensible.


The Conversation : Dès le début de la pandémie, vous avez émis l’hypothèse que le coronavirus SARS-CoV-2 était capable de s’attaquer au cerveau. Comment vous est venue cette idée ?

Vincent Prévot : En 2020, comme tout le monde, nous avons été pris de court par l’arrivée de ce virus respiratoire. Nous avons alors réfléchi à la meilleure façon d’acquérir de la connaissance sur cette nouvelle maladie.

À cette époque, l’hypothèse que le virus puisse causer des dommages au cerveau n’était pas la plus en vogue, loin de là. On voyait les gens mourir d’insuffisance respiratoire ou de défaillance multiorganes, et peu de gens imaginaient que le virus était capable de passer dans le sang, donc, potentiellement, dans le liquide céphalo-rachidien, qui baigne le cerveau.

C’était d’autant moins vraisemblable que le cerveau est normalement protégé par la barrière hémato-encéphalique, une barrière physique et métabolique qui l’isole en empêchant notamment le contact direct avec le sang (ce qui limite les risques qu’un microbe qui y serait présent n’atteignent le cerveau). Pourtant, plusieurs observations nous ont amenés à considérer comme probable l’infection du cerveau par le SARS-CoV-2.

Tout d’abord, les premières données collectées indiquaient que les patients qui développaient les formes les plus graves de Covid-19 étaient majoritairement des hommes, et qu’ils étaient souvent atteints d’obésité et de diabète. Or, on sait que le cerveau contrôle en partie le dimorphisme sexuel (les différences entre hommes et femmes), notamment via l’hypothalamus. Cette structure cérébrale joue un rôle important dans de nombreux mécanismes physiologiques (régulation de la température du corps, du sommeil, de la prise de nourriture, de l’équilibre en eau, des rythmes circadiens, la reproduction…), et elle est aussi impliqué dans l’obésité et le diabète.

Il nous a donc semblé intéressant d’aller vérifier ce qui se passait à ce niveau en cas d’infection par le SARS-CoV-2. Et ce d’autant plus qu’à certains endroits de l’hypothalamus la barrière hématoencéphalique s’interrompt, pour laisser passer librement dans le sang les neurohormones produites par cette structure cérébrale. On peut donc imaginer que le virus puisse lui aussi passer par là…

Une autre structure cérébrale a également très vite attiré notre attention : le bulbe olfactif, qui traite les informations liées aux odeurs. En effet, il est apparu très tôt durant la pandémie que la perte de la capacité à percevoir les odeurs (anosmie) était un symptôme caractéristique du Covid-19. C’est parce que durant l’infection, le coronavirus SARS-CoV-2 cible l’épithélium olfactif, la muqueuse de la cavité nasale qui détecte les molécules odorantes.

Or, cet épithélium est directement connecté au bulbe olfactif, situé dans le cerveau. Là encore, nous avions une porte d’entrée possible pour le virus.

The Conversation : Vos partenaires allemands ont également identifié une troisième voie d’entrée, éclairant certains effets du SARS-CoV-2 sur le cerveau…

Vincent Prévot : Oui. Ils ont étudié ce qui se passait chez des souris qui avaient été modifiées génétiquement pour produire, au niveau des cellules qui tapissent l’intérieur des vaisseaux sanguins cérébraux (cellules « endothéliales »), une enzyme virale indispensable au cycle de vie du SARS-CoV-2, la protéine Mpro.

Leurs travaux ont montré que Mpro s’attaque à une protéine produite par les cellules endothéliale, la protéine Nemo. Or, la destruction de Nemo désactive une voie métabolique indispensable à la survie de ces cellules. Résultat : elles meurent progressivement, ce qui endommage les vaisseaux sanguins, dont ne subsiste au final que le « squelette ».

La barrière hémato-encéphalique est ainsi rompue, et le sang, qui normalement n’accède jamais directement au cerveau, commence à fuir par ces vaisseaux « fantômes », créant des hémorragies microscopiques. Pire : une fois que les vaisseaux sont complètement morts, le sang n’y circule plus. Certaines zones du cerveau ne sont alors plus irriguées correctement.

Ce type de vaisseaux fantômes a aussi été retrouvé dans le cerveau de souris infectées par voie nasale par le coronavirus SARS-CoV-2.

The Conversation : Est-ce que ces résultats ont pu être vérifiés chez l’être humain ?

Vincent Prévot : Oui. Nos collègues allemands ont pu avoir accès à des échantillons de cerveau provenant de malades décédés du Covid-19. En les comparant avec des échantillons de cerveau « témoins », morts d’autres causes, ils se sont aperçus que, comme chez la souris, les cerveaux des patients covidés contenaient davantage de vaisseaux fantômes que les autres.

Soulignons ici qu’accéder à ce type d’échantillon n’a pas été simple. Durant la première vague de la pandémie, les médecins, submergés par le flot des patients admis en réanimation, étaient très affectés. Dans un contexte aussi dur, il était difficile de demander aux patients qui entraient en réanimation ou à leur famille si, dans l’éventualité d’un décès, ils acceptaient une autopsie afin de faire avancer la science…

En outre, les corps des malades qui n’ont pas survécu à la maladie ont été traités très différemment selon les pays. En Italie, tous les cadavres ont été incinérés. En Allemagne, en revanche, de nombreuses autopsies ont été réalisées (plus de 300 cerveaux de personnes décédées du Covid ont pu être collectés). En France, les anatomopathologistes de notre équipe, qui travaillent dans le service de neuropathologie du CHU de Lille, ont réussi à convaincre les autorités de les laisser accéder à des cerveaux autopsiques de patients morts du Covid-19.

Nous avons de cette façon pu commencer à travailler dès juin 2020 sur les cerveaux de quatre patients décédés.

The Conversation : La destruction des cellules qui tapissent l’intérieur des vaisseaux sanguins cérébraux a-t-elle pu contribuer au décès des malades ? Ou entraîner des problèmes tels qu’accidents vasculaires cérébraux (AVC), voireaccidents cardio-vasculaires ?

Vincent Prévot : Les vaisseaux sanguins situés ailleurs que dans le cerveau ne seraient pas concernés par ce type de destruction, car la protéine Nemo, qui est attaquée par l’enzyme Mpro du virus, n’y joue pas un rôle aussi crucial que dans les vaisseaux sanguins cérébraux.

En revanche, on a effectivement observé dans le cerveau de certains patients des ruptures de vaisseaux assez sévères. On peut tout à fait imaginer que, dans les cas d’infections les plus graves, les hémorragies résultantes puissent contribuer au décès des patients, en plus des atteintes respiratoires et des autres défaillances. Des AVC ont aussi été observés.

Le cas d’un des quatre patients dont nous avons étudié le cerveau est particulièrement frappant. Le dossier médical de cette personne nous a appris que peu de temps avant de contracter le Covid-19, elle avait commencé à développer une démence vasculaire. Cette maladie liée au vieillissement évoluant très lentement, elle aurait pu vivre encore 10 ans, voire davantage.

Malheureusement, l’infection par le SARS-CoV-2 a dramatiquement accéléré les choses : une fois que ce patient a été contaminé par le coronavirus, son état s’est rapidement dégradé. Il est décédé en 6 semaines, en passant – en accéléré – par tous les stades de la démence vasculaire.

Un article scientifique décrivant ce cas clinique particulièrement singulier est en cours de publication, afin d’informer la communauté scientifique que de telles situations peuvent exister. Il faudra ensuite mener des études plus approfondies pour connaître la fréquence de ce type d’événements.

Une autre de nos découvertes suggère que la voie sanguine est importante lors de l’infection cérébrale : l’administration de mélatonine (à des doses élevées, pharmacologiques, pas aux doses habituelles de l’organisme) aux animaux, avant infection, diminue grandement la capacité du virus à gagner le cerveau, et empêche la mort des cellules endothéliales. La mélatonine est une hormone naturellement sécrétée dans le sang par la glande pinéale, qui se trouve au-dessus du cerveau.

Cette étude, menée avec nos collègues de l’Institut Cochin, suggère qu’elle pourrait exercer son effet protecteur sur les vaisseaux cérébraux, à la fois en diminuant l’expression des protéines facilitant l’infection du virus et en jouant en quelque sorte un rôle de « grain de sable » interférant avec l’arrimage du SARS-CoV2 sur la cellule dont il cible l’infection.

Nous aurions aimé étudier plus avant ce point, en utilisant notamment les cohortes de patients américains, car la mélatonine est utilisée comme complément alimentaire aux États-Unis. Malheureusement, cette molécule est prise sous des formes et des posologies très différentes d’une personne à l’autre. Pour déterminer si elle pourrait éventuellement avoir un intérêt, il faudrait monter des études plus sélectives au niveau des critères d’inclusion. Soulignons que pour l’instant, aucune preuve scientifique n’accrédite l’intérêt de la prise de mélatonine pour se protéger du Covid-19.

The Conversation : Les personnes qui font des formes peu sévères sont-elles aussi concernées par le risque d’atteinte cérébrale ?

Vincent Prévot : Très probablement, si l’on se base sur les résultats que nous avons obtenus chez le hamster.

Il faut savoir que cet animal, qui peut, comme l’être humain, être infecté naturellement par le coronavirus SARS-CoV-2, n’est jamais victime de formes sévères. Tout au plus est-il légèrement malade pendant quelques jours, avant de guérir.

Lorsque nous avons examiné des cerveaux de hamsters covidés 20 jours après l’infection par le virus, nous n’avons pas constaté la présence de vaisseaux fantômes. Nous étions alors plutôt optimistes.

Mais lorsque, par acquit de conscience, nous avons regardé ce qui se passait au moment du pic de l’infection, quatre jours après l’entrée du virus dans l’organisme des rongeurs, nous avons eu une mauvaise surprise : les vaisseaux fantômes étaient bel et bien présents dans leur cerveau !

Ces observations constituent à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que le phénomène des vaisseaux fantômes pourrait être réversible, au moins en ce qui concerne les atteintes mineures de la maladie. La mauvaise nouvelle, c’est que même dans le cas de formes peu sévères de Covid-19, ou de formes asymptomatiques, des microruptures de la barrière hémato-encéphalique (et donc des microperfusions de sang dans le cerveau) pourraient se produire.

Pendant cette courte période, ces régions du cerveau et les neurones qui y sont présents peuvent être fragilisés. Reste à vérifier ce qui se passe précisément chez l’être humain…

The Conversation : Quelles pourraient être les conséquences de ces ruptures microscopiques ?

Vincent Prévot : Certains neurones peuvent mourir, d’autres peuvent moins bien vieillir. Cela pose la question de savoir si l’infection par le SARS-CoV-2 n’aura pas des conséquences sur le vieillissement de notre cerveau, dans 20 ou 30 ans.

Une étude anglaise publiée récemment dans la revue Nature est particulièrement frappante. Avant la pandémie, ses auteurs avaient prévu d’étudier par IRM le vieillissement du cerveau, en mobilisant une cohorte de 300 participants. Après la première IRM, la première vague de coronavirus a déferlé. Lorsque les patients ont été convoqués à nouveau pour l’IRM suivante, la moitié avait contracté le virus. Les nouvelles IRM ont alors révélé que, chez les gens qui avaient été infectés par le SARS-CoV-2, certaines structures cérébrales avaient changé de forme. En outre, les performances cognitives étaient parfois détériorées, surtout chez les participants les plus âgés.

À ce propos, nous sommes particulièrement préoccupés par ce qui pourrait se passer chez les enfants. Grâce à des travaux financés par l’ANRS et la Fondation pour la Recherche médicale, nous avons en effet pu étudier plus précisément un type particulier de neurones, les neurones à GnRH. Durant la vie fœtale, ces neurones prennent naissance dans le nez, puis migrent dans le cerveau. Ils contrôleront à l’âge adulte la fonction de reproduction.

Nous avons découvert que ces neurones à GnRH expriment fortement le récepteur ACE2, qui est utilisé par coronavirus SARS-CoV-2 comme « serrure » pour s’introduire dans les cellules. On peut donc craindre que ces neurones soient attaqués et détruits par le virus. Cela pourrait poser problème, car en temps normal, leur activation une semaine après la naissance est à l’origine d’un phénomène appelé « mini-puberté ».

Cette période du développement, qui existe chez tous les mammifères, correspond à la première activation des ovaires et des testicules, qui aboutit à la première sécrétion d’hormones stéroïdes gonadiques (œstrogènes et testostérone). Ces deux hormones exercent à leur tour une rétroaction sur le cerveau. Nous ne savons pas encore quelles sont les conséquences de cette rétroaction sur la maturation cérébrale, mais un projet européen est en cours pour le déterminer.

Il s’agira de comprendre si des enfants qui ont une mini-puberté altérée risquent de développer des maladies non communicables, telles que des troubles de l’apprentissage, des problèmes de fertilité, des maladies métaboliques comme le diabète ou l’obésité, etc.

C’est toute la difficulté à laquelle sont confrontés les scientifiques : les informations sur le Covid-19 arrivent de toutes parts. Il faut maintenant constituer des cohortes pour pouvoir extrapoler, déterminer les facteurs de risque, et tirer des conclusions à l’échelle de la population, par classes d’âge, en fonction de l’état de santé, etc. Il est important d’avoir un nombre de participants important pour ce type d’études, car nous avons par exemple remarqué que, chez les souris covidées, l’infection du cerveau n’était pas systématique.

Retrouver l’identité des migrants disparus grâce à l’intelligence artificielle

auteurs

  1. Sami YanguiEnseignant-Chercheur en Informatique, INSA Toulouse
  2. Charles DossalProfesseur de Mathématiques, INSA Toulouse

Déclaration d’intérêts

Sami Yangui est membre du Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (LAAS-CNRS).

Charles Dossal ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Chaque année, des centaines de milliers de personnes partent de chez elles et quittent leur pays à la recherche d’une vie meilleure ou pour fuir des violences. Beaucoup sont blessées ou tuées durant leur trajet. Beaucoup d’autres disparaissent sans que leurs proches ne sachent si elles sont vivantes ou mortes, ni ce qui leur est arrivé.

Selon le projet Migrants disparus de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), on a ainsi perdu la trace de 45 000 migrants dans le monde depuis 2014, dont 24 000 en Méditerranée.

En 2020, Le Groupe INSA (Institut national des sciences appliquées) a été approchée par l’équipe forensique transrégionale du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui avait pour but d’améliorer le processus d’identification des migrants décédés dans la zone euro-méditerranéenne. Ici, on dénombre beaucoup de noyades – 16 000 depuis 2014. À notre connaissance, cet effort dirigé par l’anthropologue Jose Pablo Baraybar du CICR est le seul qui se confronte à cette problématique de manière transverse dans la région.

Les équipes des INSA sont ainsi intervenues pour proposer des solutions à ce travail d’identification essentiel du CICR, qui doit faire face à un grand nombre de cas, des informations éparses ou de faible qualité sur les personnes disparues.

Après un projet pilote conduit par l’INSA de Lyon, qui a permis de fournir au CICR des outils de gestion des informations sur les corps récupérés, le partenariat s’est structuré. Il a intégré le programme Alliances de la Fondation INSA.

Ce programme mobilise élèves et enseignants-chercheurs sur des cas concrets pour lesquels des ONG, comme Handicap International ou le CICR, ont besoin d’expertise scientifique et technique. En tout, ce sont 37 élèves qui, dans le cadre de leur cursus, ont développé sept projets alliant méthodes et outils propres aux écoles d’ingénieurs avec les connaissances de terrain du CICR.

L’intelligence artificielle au service de l’humanitaire

En théorie, le processus d’identification des personnes noyées pourrait facilement être initié en faisant reconnaître les défunts par leurs proches à l’aide de photographies. Ces documents ne sont toutefois pas toujours « montrables » : soit ces photos sont de mauvaise qualité, soit les corps sont tellement abîmés et les images tellement traumatisantes qu’elles empêchent toute reconnaissance formelle.

Cette situation nous a conduits à explorer l’idée de comparer les photos des individus décédés avec les photographies de personnes recherchées par leurs proches en utilisant des technologies de reconnaissance faciale.

Cette approche a notamment été explorée dans le cadre du stage de fin d’études de Zacharie Hellouin en 2020. Son projet consistait à utiliser puis évaluer l’apport des algorithmes et des modèles de reconnaissance faciale dans l’identification des dépouilles de personnes retrouvées noyées.

Concrètement, il s’agit d’adapter et d’utiliser des modèles de machine learning, une technique d’intelligence artificielle permettant à un programme d’apprendre, en autonomie, à reconnaître des similarités et des différences sur des jeux de données. En le confrontant à des expériences répétées, comme reconnaître l’identité d’une personne, le programme s’entraîne et améliore ses résultats. Ce travail a permis de valider l’intérêt de cette technique pour la reconnaissance des disparus.

Pour la mettre en application, nous avons comparé des photos de personnes migrantes vivantes avec celles des personnes migrantes décédées dans l’espoir d’obtenir des correspondances positives. Pour cela, nous avons mis en place un index de similarité en nous appuyant sur un algorithme d’appariement qui permet d’obtenir des scores d’identité probable de la personne sous forme de pourcentages.

L’ensemble a été intégré dans une application Web destinée aux agents du CICR et à ceux légalement en charge de l’identification de dépouilles mortelles, comme les instituts médico-légaux. Cette application est en cours de développement et chacun des projets vise à l’améliorer.

Les résultats obtenus sont encourageants. Grâce à ce logiciel, nous avons pu élaborer un prototype complet de reconnaissance faciale appliquée aux migrants disparus. Cependant, pour pouvoir proposer des indicateurs réellement fiables de similarité entre des photos de personnes vivantes et décédées, il faudrait se procurer des milliers et des milliers de photos.Vidéo de démonstration du logiciel de retouche des visages mis au point par le réseau Insa pour le CICR (INSA/CICR).

Ces limites étant posées, l’outil développé offre aujourd’hui aux agents du CICR la possibilité d’orienter leurs recherches en fournissant une liste de correspondances probables, rendant la recherche certes laborieuse, mais humainement possible.

Un logiciel en constante amélioration

Au début de ce projet, en 2020, il fallait rédiger un cahier des charges. Les étudiants INSA et leur enseignant Charles Dossal ont donc traduit en termes techniques les traitements automatiques ou non à effectuer sur ces images : extraire le visage du décor (un sac, le fond d’un bateau, une table…), centrer et aligner l’image, atténuer ou faire disparaître les plaies, enlever l’écume de la bouche et rendre au regard une lueur de vie.

Deux étudiants en 4e année, Adam Hamidallah et Din Triem Phan, ont ensuite programmé les algorithmes que nous avions identifiés comme les plus pertinents pour régler ces différents problèmes. Il aura fallu parfois recopier des parties de peau saine pour « panser numériquement » des plaies ou insérer des yeux issus d’un autre visage quand ceux-ci étaient trop abîmés. Les résultats sont encourageants, mais nous avons aussi pu mesurer que l’intelligence artificielle (IA) pourrait apporter des réponses plus abouties.

Au cours de l’été 2021, Zoé Philippon et Jeong Hwan Ko ont visualisé ces terribles images avec pour but de voir plus précisément ce que l’IA peut apporter dans cette mission.

L’objectif de Zoé Philippon était de tester les limites des algorithmes de reconnaissance faciale basés sur des réseaux de neurones artificiels quand on les applique à des images de visages de défunts majoritairement d’origine africaine. Ces algorithmes sont efficaces sur des images proches de celles qui ont été utilisées pour les calibrer, ici des visages de personnes vivantes, la plupart blanches et masculines, avec une faible proportion de visages féminins ou africains.

Elle a donc réalisé de nombreux tests, a ré-entrainé l’IA pour qu’elle soit plus efficace sur les images de disparus. Les résultats semblent indiquer que ces algorithmes gagneraient à être entraînés plus spécifiquement sur des visages de population plus représentative des disparus et que la reconnaissance se dégrade singulièrement quand la personne à reconnaître est décédée. Un accès à une plus grande quantité de données pourrait confirmer ces premiers résultats très encourageants.

Maquillage numérique

Jeong Hwan Ko a essayé d’améliorer les résultats de « maquillage numérique » en utilisant des réseaux de neurones artificiels préentrainés eux aussi, pour combler des trous dans des images. Ces méthodes se sont montrées redoutablement efficaces pour effacer les blessures, mais pour réparer une bouche ou des yeux, il a fallu utiliser d’autres réseaux de neurones capables d’insérer une partie d’une image dans une autre.

Pour le moment, le programmeur choisit l’image à insérer, mais à l’avenir, il sera sans doute plus efficace de laisser l’algorithme chercher lui-même dans une grande base de données, les yeux, la bouche ou les oreilles en bon état qui ressemblent le plus à celle du visage à identifier. Il reste du travail et, là encore, un accès plus large à des données permettrait sans nul doute d’améliorer la qualité de cette reconstruction faciale.

Aujourd’hui, les projets se poursuivent. Nous sommes toujours à la recherche de données pour entraîner davantage les programmes d’apprentissage automatique. Nous sommes aussi à la recherche d’entreprises mécènes disposées à partager avec nous leurs technologies, leur temps et leur soutien.

Soulignons enfin que ces mêmes applications, développées pour donner une réponse à la crise des migrants disparus, peuvent aussi servir dans d’autres contextes comme des catastrophes, des conflits ou toute situation qui peut entraîner la non-identification des personnes décédées.

À La Clusaz, des pistes existent pour déjouer l’artificialisation de la montagne

auteur

  1. Mikaël ChambruMaître de conférences en sciences sociales, Université Grenoble Alpes (UGA)

Déclaration d’intérêts

Mikaël Chambru est membre du Labex ITTEM – Innovations et transitions territoriales en montagne.

Partenaires

Université Grenoble Alpes (UGA) apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

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Paysage de la station la Clusaz au mois de juin
Le plateau de Beauregard, en juin 2021. Situé près de la station de ski de la Clusaz, ce site a été choisi pour accueillir une retenue d’eau sur près de 4 hectares. Philippe Desmazes / AFP

Les 25 et 26 juin 2022, la commune de La Clusaz en Haute-Savoie sera le théâtre d’une mobilisation nationale contre des dispositifs de stockage d’eau (« retenues collinaires ») et l’artificialisation de la montagne. Une initiative conduite par le réseau de luttes locales Les Soulèvements de la terre.

À l’heure où la transition écologique presse en montagne, ces voix dissonantes interrogent le bien-fondé des choix politiques actuels et les limites des processus de gouvernance en place.

Garantir l’enneigement artificiel, à quel prix ?

En Haute-Savoie, La Clusaz et sa station de ski ont déjà fait parler d’elles à l’automne 2021.

Pendant 15 jours, les militants d’Extinction Rebellion avaient installé une « zone à défendre » (ZAD) dans le bois de la Colombière, à 1 500 mètres d’altitude. L’objectif ? S’opposer au lancement des travaux d’une nouvelle retenue collinaire de 148 000 m3. Indispensable pour les uns, inutile pour les autres, ce projet est venu attiser les tensions déjà existantes sur la place à donner à l’industrie touristique du ski dans les années à venir.

Ce projet a aussi permis de mettre en lumière trois enjeux auxquels font aujourd’hui face les territoires de montagne :

  • Des conflits d’usages autour de l’eau amplifiés par le réchauffement climatique
  • Des temporalités autour de la transition du modèle de développement territorial
  • Des innovations sociales permettant d’imaginer collectivement cette transition
La Clusaz. Qwant Maps

Souvent promues comme des réserves d’eau potable, les retenues collinaires sont des lacs artificiels avant tout destinés à la production de neige de culture. Celle-ci garantit, à plus ou moins long terme, l’enneigement artificiel des pistes de ski face au réchauffement climatique. C’est le cas à la Clusaz, mais aussi dans la plupart des autres stations des Alpes.

Les pouvoirs publics, notamment les régions, soutiennent massivement la construction de ces nouveaux aménagements au nom d’une « montagne durable ». Simultanément, ces retenues cristallisent les tensions et sont devenues le symbole d’une montagne toujours plus artificialisée, enlisée dans les modèles du « tout ski » et du « tout tourisme ».

Face à cette situation, La Clusaz aurait pu jouer un rôle précurseur, comme laboratoire et démonstrateur à ciel ouvert de nouveaux processus démocratiques et imaginaires désirables autour de la montagne du XXIe siècle. Pour l’heure, un autre choix a été fait par les élus locaux qui attendent la décision d’autorisation du projet par le préfet de Haute-Savoie.

Sortir du mythe de la station qui sauve la montagne tend à avoir disparu de leur agenda politique malgré quelques prémices en ce sens. L’attachement aux modèles existants reste tenace, encouragé par la fréquentation record et la saison historique de cet hiver qui a généré d’importantes ressources économiques pour le territoire.

Personnes faisaient la queue pour prendre les remontées mécaniques au ski
La station de ski de La Clusaz dans les Alpes. Olivier Chassignole/AFP

Le risque de prendre une décennie de retard

Pour autant, les débats locaux émergeant dans le massif des Aravis pour questionner ce modèle de développement territorial n’ont pas disparu.

Ils sont désormais en train de se déplacer sur le terrain judiciaire, avec un dépôt de plainte et des perquisitions réalisés début juin. Cette judiciarisation des débats intervient alors que les dynamiques participatives et délibératives sont institutionnellement bloquées. En pareille circonstance, les mobilisations et les conflictualités engendrées ouvrent des opportunités de changement sur l’orientation stratégique des trajectoires d’un territoire.

À La Clusaz, la commission d’enquête publique a rendu à l’automne 2021 un avis favorable au projet de retenue collinaire, malgré les 76 % d’avis négatifs formulés par les publics.

Bien que la prise en compte de ces avis ne comporte pas d’obligation légale pour la municipalité, en faire l’impasse est un pari risqué si l’objectif est d’engager le territoire dans un processus de transition environnementale, économique et touristique.

Pourquoi ? Parce que ces avis donnent à voir une des réalités du territoire et aussi parce qu’il n’existe pas de modèle de substitution « prêt à l’emploi ». Tout reste donc à inventer dans un contexte de forte incertitude. Cela passe nécessairement par la confrontation d’idées plurielles et antagonistes. Par conséquent, l’enjeu est au contraire de favoriser et de s’appuyer sur ce dissensus pour imaginer des solutions soutenables.


À lire aussi : Extinction Rebellion à La Clusaz, quand la ZAD gagne la montagne


Se cantonner à créer, comme le préconise la commission d’enquête publique, « dans le cadre d’une concertation positive, une commission de suivi du projet et des travaux » ne répondra pas à cet enjeu. Cela permettra, tout au plus, de travailler l’acceptabilité sociale du projet de retenue collinaire, sans parvenir à résorber les oppositions. Au final, La Clusaz prendra le risque de perdre au moins une décennie pour engager une transition territoriale collectivement partagée face à l’urgence climatique.

Un autre choix est encore possible : annoncer l’arrêt du projet de retenue collinaire et lancer un débat public sur le devenir du territoire. Il ne marquerait pour les élus locaux ni une défaite ni un recul mais la volonté d’engager un processus de transition écologique. Il s’agit de changer de logiciel afin d’éviter que des solutions anciennes à un problème deviennent des freins au changement.

En finir avec le marketing politique et territorial

À La Clusaz, l’évitement du débat sur l’artificialisation de la montagne et ses effets sociaux et environnementaux soulève encore au moins deux questions :

  • Pourquoi favoriser le déploiement des antagonismes autour de jeux de représentation d’un modèle de développement à bout de souffle plutôt que des processus démocratiques créateurs de nouveaux imaginaires désirables ?
  • Une vaste concertation publique donnerait-elle à voir à l’émergence d’un souhait majoritaire d’un autre modèle de développement territorial basé sur les actuelles niches créatives et innovantes ?

Lorsque la municipalité de La Clusaz annonce avoir pris « un nouveau virage » et s’être engagée dans un processus de transition environnementale, économique et touristique, force est de constater qu’il s’agit avant tout d’une stratégie de communication publique axée sur du marketing politique et territorial. Cette emprise de la communication participe à invisibiliser les enjeux socio-environnementaux liés à la transition écologique et à délégitimer les conflictualités qu’ils engendrent. Elle rappelle aussi que la transition est un concept aux faux airs de consensus malgré les discours et déclarations publiques.

Une fois de plus, d’autres choix sont possibles. À La Clusaz, la communication publique pourrait accompagner un processus de transition en se donnant comme objectif de favoriser une culture commune par la création d’un conflit intégrateur. Dans cette perspective, elle chercherait d’abord à inventer un partage de temps et d’espace pour construire les désaccords. Elle viserait ensuite à identifier les points d’accord à partir desquels développer un débat rationnel. Enfin, elle s’efforcerait de construire des solutions permettant d’expérimenter une sortie progressive du « tout tourisme ».

Tout le monde n’aime pas le sexe : comment l’asexualité devient un objet d’études

auteur

  1. Loup BelliardDoctorante en littérature du XIXe siècle et gender studies, Université Grenoble Alpes (UGA)

Déclaration d’intérêts

Loup Belliard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Des asexuels défilent à la WorldPride de Madrid, en 2017. WikipédiaCC BY-SA

 

Le développement des luttes et revendications LGBTQ+ apporte toujours à la recherche de nouveaux champs à explorer, de nouvelles questions à poser, de nouveaux prismes à travers lesquels l’analyse du monde prend une dimension nouvelle. En France, l’asexualité commence tout juste à arriver à l’université. L’occasion de tenter d’expliquer aux plus perplexes l’intérêt de ces nouvelles études.

« Études asexuelles ». Le terme, tout nouveau en France, désarçonne encore beaucoup. D’abord parce que même si depuis quelques années la visibilité asexuelle augmente, encore beaucoup de gens connaissent peu, ou mal, le concept d’asexualité.

Si tel est votre cas, permettez-moi de reprendre quelques bases, très rapidement. L’asexualité désigne l’absence d’attirance sexuelle envers autrui, et est considérée depuis 2017 comme une orientation sexuelle à part entière, concernant 1 à 4 % de la population selon les études. Si le sujet est nouveau pour vous et vous intéresse, je vous incite à aller découvrir les articles et témoignages par dizaines qui commencent à pulluler sur le Net. Mais pour le moment, la chose à retenir concernant les études asexuelles est la suivante : non, tous les humains sur cette planète ne ressentent pas de désir sexuel. Certains en ressentent très peu, certains n’en ressentent que pendant certaines périodes de leurs vies, certains n’en ressentent pas du tout, jamais. Et ça ne date sans doute pas d’hier.

Un champ d’études peu exploré

C’est là que ça devient vraiment passionnant du point de vue de la recherche : on s’est très rarement, voire jamais, intéressés aux personnes qui montrent naturellement un désintérêt pour le sexe. La certitude selon laquelle le sexe est, sinon un besoin, au moins une envie pour tout le monde est profondément enracinée dans nos esprit. Au point que depuis des siècles, on fait couler des litres d’encre pour faire toutes les hypothèses et observations possibles sur toutes les variations de l’activité sexuelle… sans jamais, ou presque, prendre le temps de s’intéresser aux personnes que le sexe ennuie, dégoûte, agace ou indiffère.

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Alors bien sûr, il existe des études sur la chasteté ou la sacralisation de la virginité, ou encore sur le célibat, mais on s’en tient trop souvent au domaine religieux sans les relier à un potentiel désintérêt pour le sexe.

En bref, on étudie jamais le manque de désir en tant que tel, et lorsqu’il est remarqué chez un individu, on a tendance à se contenter de le considérer comme un marginal absolu.

Ce serait ça, le point de départ des études asexuelles : cesser de considérer les personnes qui ne manifestent pas de désir sexuel comme des anomalies et accepter qu’elles font – et ont toujours fait – partie intégrante de notre société. Et se poser, bien sûr, toutes les questions que cela implique, que ce soit du point de vue scientifique, sociologique, historique ou des études artistiques.

Des « études de genre » aux « études asexuelles »

Vous avez peut-être déjà entendu parler des études de genre, ces nouveaux travaux qui s’emparent de la question du genre ou des sexualités non-hétérosexuelles pour questionner la science, la société, l’art ou l’histoire. Ces études ouvrent de nouvelles perspectives à la recherche, en questionnant des aspects de notre société qui ont toujours été, traditionnellement, laissées dans l’ombre, comme l’homosexualité. En ce sens, elle se rapprochent des études décoloniales : on change de perspective pour s’intéresser à des groupes de population ayant traditionnellement toujours été laissés dans l’ombre, voire carrément ignorés.

Les études de genre, ou gender studies, se déclinent ainsi en gay studiestrans studiesqueer studies, etc, selon la minorité visée par le champs d’études… et à présent, vous l’avez compris, en asexual studies, ou études asexuelles. L’idée de départ est simple, partir du constat actuel de l’existence d’une communauté asexuelle et questionner ce fait, en le confrontant à la sociologie et à la biologie, mais aussi à l’art ou à l’histoire.

Concrètement, à quoi ça ressemble ?

Beaucoup de gens ont du mal à visualiser comment on peut transformer le constat de l’existence de la communauté asexuelles en recherches concrètes. La biologie peut par exemple être convoquée : on va se demander ce qui peut expliquer scientifiquement la variation du désir chez l’être humain, de la même manière qu’on a prouvé scientifiquement l’existence naturelle de l’homosexualité. Est-ce que l’asexualité est culturelle, est-ce qu’elle est liée au vécu individuel des personnes, ou est-ce qu’elle s’explique par des différences biologique concrètes ? Ce sont bien entendu des questions intéressantes pour les biologistes.

Parallèlement, la sociologie peut aussi s’emparer de beaucoup de questions posées par l’asexualité. D’abord en fournissant des données fiables sur la population asexuelle, pour se demander pourquoi plus de personnes se définissent comme asexuelles dans certains milieux, certaines tranches d’âges… et selon leur genre. Pourquoi plus de femmes que d’hommes se définissent comme asexuelles, par exemple ? Est-ce que les traumatismes sexuels peuvent créer un désintérêt pour le désir sur le long terme ? À l’inverse, est-ce que les normes viriles de notre société peuvent rendre plus difficile un coming-out asexuel chez les hommes ? Les études asexuelles peuvent alors devenir un moyen de questionner notre rapport au sexe selon notre genre de manière beaucoup plus large et intéressante pour beaucoup de monde…

Cela peut peut-être paraître moins évident, mais l’histoire et les études littéraires, par exemple, peuvent aussi s’impliquer dans les études asexuelles. Lorsqu’on feuillette nos livres d’histoire avec la problématique de l’asexualité en tête, on se rend facilement compte qu’il y a toujours eu des personnes vivant sans sexe. Bien entendu, on ne peut pas affirmer avec certitude que toutes ces personnes étaient asexuelles pour autant : le terme est trop récent pour que l’on puisse affirmer cela sans risquer de tomber dans l’anachronisme. Mais l’étude de cette population inactive sexuellement peut être intéressante d’un point de vue contemporain, pour questionner la place des personnes asexuelles dans la société.

Saviez-vous qu’Elizabeth Ire ou Emmanuel Kant étaient restés vierges jusqu’à leur mort ? Que Franz Kafka n’a jamais montré d’intérêt pour la sexualité, tandis que Marilyn Monroe avouait le manque de plaisir qu’elle prenait à avoir des rapports sexuels ? Que la belle-sœur de Louis XIV s’épanchait, dans sa correspondance, sur sa virginité retrouvée à force d’inactivité sexuelle, ou encore que Jeanne d’Arc montrait un tel désintérêt pour la chose que ses compagnons de guerre, d’abord séduits, en venaient à ne plus parvenir à la désirer ? Bien sûr, les temps et les mœurs changent trop au fil du temps pour que l’on puisse affirmer que tous ces personnages étaient asexuels. Mais n’est-il pas intéressant que questionner cet aspect de leur personnalité, et, par la même occasion, de sortir du mythe selon lequel le sexe a toujours fait partie intégrante de la vie de tout un chacun ?

Il en est de même pour l’art, la mythologie et la littérature, dans lesquels ces figures ne manquent pas non plus. La déesse grecque Artémis, les héros des romans d’amour courtois au Moyen-âge, ou encore de célèbres personnages de romans plus modernes comme le Jean Valjean des Misérables, brillent par leur absence de désir ou d’activité sexuelle.

… et concrètement, à quoi ça sert ?

L’asexualité est partout, mais on pense trop rarement à s’y intéresser, principalement parce que traditionnellement, on a plutôt tendance à étudier les comportements plutôt que leur absence. Les militants asexuels parlent eux-mêmes, en ce qui concerne l’asexualité, d’une orientation invisible… Pourtant beaucoup de thèmes présents dans l’art et la pensée depuis l’antiquité peuvent être rapprochés de l’asexualité : l’amour chaste ou platonique, le célibat volontaire, l’ascétisme sexuel, ou certaines considérations religieuses. Peu importe le nom qu’on lui donne, la non-sexualité a toujours existé, elle a toujours fait partie de nos sociétés. C’est un sujet riche, et très révélateur de la manière dont on considère la sexualité de manière générale.

Bien entendu, les études asexuelles peuvent profiter aux personnes asexuelles, en leur permettant de mieux se comprendre et en leur donnant de grandes figures auxquelles s’identifier, ainsi qu’une visibilité plus grande. Mais est-ce que nous n’avons pas tous et toutes quelque chose à gagner dans ce questionnement du désir ? Est-ce que l’étude de toutes ces figures ne peut pas nous aider, d’un point de vue moderne, à reconsidérer notre rapport au sexe, et à nous libérer de toutes les pressions sociales d’actions et de performances liées à la sexualité ? Qu’est-ce que l’asexualité dit du rapport de notre société au sexe ? Qu’est-ce qu’elle peut nous permettre de déconstruire, autant à un niveau individuel que général ?

Ce sont ces questionnements que les asexual studies nous invitent à entreprendre. Comme toujours lorsqu’un nouveau champ d’études apparaît pour interroger notre société, c’est un travail collectif qui va devoir être entrepris, une réflexion à laquelle tout le monde peut prendre part.