Comment les adolescents construisent-ils leur identité avec YouTube ?

  1. Elodie GentinaAssociate professor, marketing, IÉSEG School of Management
IESEG School of Management

IESEG School of Management apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
YouTube, comme d’autres réseaux sociaux, fournit à l’adolescent la possibilité de sculpter l’impression voulue, avec l’objectif « d’avoir l’air cool ». Shutterstock

L’adolescence est une étape critique de redéfinition de soi. Les modifications importantes de la personnalité, en lien avec les transformations physiques et psychologiques caractéristiques de la période, fragilisent l’estime de soi. Le groupe de pairs (camarades, amis, partenaires amoureux…) peut être un moyen de remédier à ce problème dans la mesure où il procure à l’adolescent une sécurité. Ainsi, une étude, que nous avons menée auprès de plus de 600 adolescents, âgés de 14 à 18 ans, a montré qu’ils tendent à avoir moins confiance en leurs propres jugements et cherchent davantage une approbation extérieure en s’intégrant à un groupe.

L’adolescence marque donc un déplacement du centre de gravité de la vie quotidienne : alors que l’enfant est avant tout circonscrit au cercle familial, l’adolescent cherche à s’éloigner de ses parents et à adopter les normes d’un groupe de pairs. En se confrontant ainsi à ses camarades, il construit son identité sociale.

Sociabilité numérique

Auparavant, les adolescents se retrouvaient dans des lieux publics – cinéma, cafés, places de villages – ou dans la nature. Aujourd’hui, d’autres espaces de dialogue s’ouvrent à eux sur la toile, d’autant qu’ils sont équipés de plus en plus tôt en technologies : dès 11 ans, 87 % des jeunes possèdent un smartphone. Le pic d’équipement en smartphone s’effectue à la fin du primaire avec 5 % de possession à 9 ans, contre 40 % à 10 ans.

Selon l’enquête Ipsos menée en 2020 auprès de 1 000 jeunes Français âgés de 15 à 25 ans, YouTube est le réseau social le plus consulté par les jeunes : près de 9 jeunes sur 10 s’y rendent au moins une fois par semaine et les ¾ d’entre eux y vont tous les jours ou presque. Selon une autre étude récente, menée par Defy Media auprès de 1 500 jeunes de 13 à 20 ans, 66 % d’entre eux se servent de YouTube pour se former, notamment avec des tutoriels, 51 % pour se divertir et 24 % pour trouver des recommandations d’achats et découvrir de nouveaux produits.YouTube, un espace pour apprendre ? (« La famille tout-écran », série de la Caisse des allocations familiales, 2020).

Le genre est une variable clé pour comprendre les différents usages des jeunes en termes de réseaux sociaux. Par exemple, les garçons se rendent plus régulièrement sur YouTube (81 %) que les filles (71 %), qui privilégient Instagram (68 % soit +14 points) et Facebook (64 %, soit +13 points).

Aujourd’hui, les plates-formes de vidéo courtes ont le vent en poupe, au point de bousculer le géant YouTube. Selon le dernier rapport de la société App Annie, spécialisée dans l’analyse des applications, TikTok devance désormais YouTube en temps mensuel moyen par utilisateur aux États-Unis et au Royaume-Uni avec une durée moyenne de visionnage de près de 26 heures mensuelles, contre moins de 16 heures pour YouTube. Néanmoins, à l’échelle mondiale, YouTube conserve la première place si on se réfère au temps total passé par les utilisateurs, et TikTok occupe la sixième place, alors qu’elle ne figurait pas dans le top 10 en 2019.

Partage d’expériences vécues

En visionnant et en partageant des vidéos d’autres sur YouTube, les adolescents se positionnent par rapport à eux. La sociabilité virtuelle s’expérimente dans le prolongement de la sociabilité réelle, et les personnes ayant une sociabilité très développée hors ligne ont également une activité sociable importante en ligne.

YouTube, comme d’autres réseaux sociaux, fournit à l’adolescent la possibilité de sculpter l’impression voulue, avec l’objectif « d’avoir l’air cool » et de recevoir l’approbation des pairs. Des milliers de jeunes y postent des vidéos dans lesquelles ils s’expriment face caméra, très souvent depuis l’environnement domestique leur chambre. Être chez soi n’est plus synonyme d’isolement, bien au contraire.

La plupart du temps, les adolescents youtubeurs s’expriment face caméra, depuis leur domicile, faisant de leur chambre un prolongement de leur identité. Shutterstock

De nombreux sociologues ont mis en évidence que le travail de construction identitaire s’inscrit dans le jeu avec l’espace et les objets : la chambre de l’adolescent devient le prolongement de lui-même. Les jeunes ont recours à YouTube comme un outil de « bricolage identitaire », si on reprend les propos de Kaufmann. Ils expérimentent de nouvelles présentations de soi, en se créant une multitude de communautés d’appartenance, autour de thématiques variées, que ce soit autour des mangas, des jeux vidéos, en passant par la beauté ou la mode, mais qui toutes expriment une quête de soi.

Ce qui prime, c’est le partage d’expériences vécues, jalonnées d’étapes et/ou de questionnements, par exemple une rupture amoureuse, le harcèlement moral ou encore l’annonce d’un coming-out… Mais au-delà de consommer des vidéos, les adolescents sont aussi des co-producteurs de contenu et d’information en ligne (« User Generated Content, UGC) : ils créent leurs propres films et les partagent avec la communauté via les réseaux sociaux numériques.

Face à l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication, ils ont su développer des aptitudes particulières. Certains vont même jusqu’à créer leur société, comme Squeezie qui, à 22 ans, a lancé sa chaîne YouTube en 2011 et sa marque de vêtements Yoki en 2019 à son effigie.

Des youtubeurs stars

Aujourd’hui, les adolescents réclament du « user-generated vidéo » : 8 adolescents sur 10 préfèrent des publicités qui montrent de vraies personnes dans la vie de tous les jours. Dans cette sociabilité sur YouTube émergent alors des figures stars, qui deviennent des modèles pour des adolescents en quête de conseils.La dure vie des youtubeurs (Le Monde, 2018).

Les jeunes filles s’identifient à des blogueuses de mode, telles qu’Enjoy Phoenix qui rassemble 3.7 millions d’abonnés sur YouTube, autour de sujets comme la mode, la beauté, la cuisine… Dans ses vidéos, elle dépasse les conseils « lifestyle » pour raconter son expérience personnelle douloureuse, liée au harcèlement au lycée, et les actions à entreprendre pour y faire face. Elle devient ainsi une sorte de grande sœur – rôle qu’elle revendique –, de meilleure amie virtuelle, voire de « coach de vie ». Beaucoup d’autres youtubeurs battent les records et affichent des millions d’abonnés au compteur.

En France, Squeezie, Cyprien, Norman, Natoo, Mcfly & Carlito, Le monde à l’envers… Tous ces youtubeurs emploient le même langage que les adolescents, en s’exprimant sur leurs émotions, leurs impressions, leurs expériences au travers de mini-vidéos, et les adolescents ont le sentiment d’être entendus en émettant des commentaires.

YouTube peut représenter un danger en termes d’incitation à la consommation, puisque les entreprises vont tenter d’impliquer directement ou indirectement (idées, suggestions, communication, etc.) les adolescents dans le processus créatif de l’offre. Par ailleurs, il faut garder en tête les bases essentielles d’éducation aux médias et les réflexes d’esprit critique quand on navigue parmi les propositions de vidéos pour déjouer les pièges de fake news qui pourraient se présenter. Néanmoins, il s’agit d’un terrain offrant des outils intéressants pour aider les jeunes à s’exprimer et s’individualiser. D’où l’enjeu de mieux connaître ces usages pour mieux les accompagner et les encadrer.

Pour mieux gérer le temps d’écran, distinguer « bonnes » et « mauvaises » pratiques ?

Auteurs

  1. Kathryn MacCallumAssociate Professor of Digital Education Futures, University of Canterbury
  2. Cheryl BrownAssociate Professor of e-Learning, University of Canterbury
University of Canterbury

University of Canterbury apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation NZ.

University of Canterbury apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation AU.

Voir les partenaires de The Conversation France

Langues

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Dans de nombreux cas, les effets négatifs sont dus à l’utilisation passive de l’écran. Shutterstock

La pandémie de Covid-19 a profondément modifié nos vies, et en particulier le temps que nous consacrons aux écrans. La frontière floue qui existe entre les usages récréatif et éducatif soulève des interrogations que nous commençons seulement à appréhender, notamment par rapport aux jeunes.

Avant même l’apparition de la Covid-19, le temps d’écran suscitait des inquiétudes. Une enquête néozélandaise de 2019-2020 a démontré que quatre enfants sur cinq dépassaient la recommandation actuelle du ministère de la Santé du pays, à savoir deux heures d’écran récréatif par jour, au-delà du temps d’écran lié aux activités scolaires.

Mais les confinements et les restrictions instaurées pour lutter contre la pandémie s’étant normalisés, il est devenu de plus en plus difficile de s’éloigner des écrans. Les enfants grandissent dans une société numérique, entourés d’une multitude d’appareils utilisés pour tout, du lien social à la formation, en passant par le divertissement.

La pandémie de Covid-19 a profondément modifié nos vies, et en particulier le temps que nous consacrons aux écrans. Shutterstock

La frontière entre loisirs, communication et apprentissage devient de plus en plus floue. Le temps passé devant un écran, à première vue purement récréatif, peut en réalité être important pour l’apprentissage, la santé mentale et la sensibilisation à des questions importantes.

YouTube, par exemple, est divertissant et éducatif à la fois. Son utilisation à l’école, en complément de l’enseignement, augmente. Mais il est également utilisé autrement, pour favoriser les changements sociétaux par exemple, comme l’a montré le YouTuber allemand Rezo avec une vidéo virale sur le changement climatique, qui a permis d’accélérer les réformes dans son pays.

De même, le célèbre jeu en ligne Minecraft présente de nombreux avantages éducatifs et sociaux, tout comme Roblox ou Fortnite (où ils sont peut-être moins évidents), qui offrent des espaces favorables aux échanges enrichissants, à la résolution de problèmes et l’apprentissage par l’expérience.

Des limites à fixer ?

Tout cela pose un dilemme intéressant : peut-on classer le temps passé devant un écran dans des catégories distinctes, et doit-on appliquer des limites à certains mais pas à d’autres ?

La frontière ténue qui existe entre récréatif et éducatif a conduit les chercheurs du Centre for Informed Futures de l’Université d’Auckland (Koi Tū) à demander l’élaboration de recommandations officielles plus claires et plus détaillées sur le temps d’utilisation.

Ils estiment que les limites préconisées actuellement ne représentent pas la diversité du temps passé devant un écran par les apprenants, un point de vue étayé par une synthèse des recherches universitaires sur le sujet. Si les études tendent à montrer l’existence d’un lien entre un temps d’écran excessif et une série de problèmes comportementaux, d’apprentissages et autres, les résultats sont loin d’être concluants et peuvent être attribués à d’autres facteurs.

Certains activités numériques, à première vue purement récréatives, peuvent en réalité être importantes pour les apprentissages. Shutterstock

La synthèse a également révélé que le type d’usage avait son importance : dans de nombreux cas, les effets négatifs sont dus à l’utilisation passive de l’écran, alors que l’utilisation interactive peut avoir des influences positives, comme de meilleurs résultats scolaires et des capacités cognitives accrues.

Trouver le bon équilibre

Il ressort donc de ces études que nous devons réorienter notre vision du temps d’écran et ne plus nous contenter d’une mesure simpliste de celui-ci. Il faut essayer de mieux comprendre ce que nos enfants en font.

S’il est évidemment important de trouver un équilibre entre utilisations passive et interactive, il faut aussi trouver des moyens d’encourager et de privilégier un comportement en ligne plus productif sur le plan social et éducatif.

Cela permettra en outre d’orienter le recours aux nouvelles technologies dans les écoles. Plutôt que d’être intégrées en bloc à chaque aspect de l’apprentissage, elles doivent apporter une valeur ajoutée ou améliorer l’enseignement et l’apprentissage, au lieu de se substituer simplement aux pratiques traditionnelles

Les résultats de la Nouvelle-Zélande dans l’enquête PISA 2018 offrent un exemple particulièrement pertinent pour éclairer le rôle des écrans dans les salles de classe. Ils montrent que les enfants qui les utilisent dans des matières telles que les mathématiques et les sciences obtiennent des scores inférieurs à ceux qui ne les regardent pas.

En août 2021, le ministère de l’Éducation du pays a ainsi déclaré : « Les outils numériques peuvent améliorer l’apprentissage, mais il y a peu de situations où c’est le cas actuellement, et beaucoup où ils l’entravent ».

Temps actif et passif

Il est vrai que la validité des tests PISA suscite de nombreuses interrogations et que des recherches plus globales sur l’influence des écrans dans les salles de classe ont donné des résultats mitigés.

De manière générale, il est impossible de déterminer une relation causale et linéaire entre l’utilisation des outils numériques et les résultats scolaires. Il faudrait donc, plutôt que d’interpréter les résultats de l’étude PISA sur le temps passé devant un écran comme préjudiciable à l’apprentissage, voir comment les écrans sont réellement utilisés en classe.

Il importe de se concentrer sur l’intégration des technologies qui améliorent l’apprentissage. Les élèves apprennent mieux lorsqu’ils sont activement impliqués, et quand ils créent et dirigent leur apprentissage.

Les mêmes principes peuvent s’appliquer à l’utilisation des outils numériques, en limitant la consommation passive au profit de la créativité des élèves. Cela ouvrira de nouvelles opportunités d’apprentissage et offrira aux élèves des expériences authentiques.

Par exemple, au lieu de se contenter de regarder une vidéo YouTube sur le système solaire, les élèves pourraient créer leur propre simulation de réalité augmentée, ce qui les obligerait à appliquer leurs connaissances pour placer, dimensionner et animer correctement des objets numériques.

Un tel rééquilibrage du temps d’écran permettra d’éviter les effets les plus nocifs de ces outils devenus omniprésents et de mettre en évidence certains de leurs atouts spécifiques.

Mais cela nécessitera une réflexion plus approfondie et plus critique sur ce qui sera gagné ou perdu dans un monde où l’utilisation de la technologie numérique est de plus en plus incontournable.

Lutte contre l’évasion fiscale : les Pandora Papers révèlent le chemin qu’il reste à parcourir

  1. Thierry LambertProfesseur de droit fiscal, Aix-Marseille Université (AMU)

Partenaires

Aix-Marseille Université

Aix-Marseille Université apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Les informations du Consortium international des journalistes d’investigation portent sur un montant de 9 400 milliards d’euros dissimulés. Loïc Venance/AFP

La liste était déjà longue : Offshore Leaks, Panama Papers, Paradis Papers, LuxLeaks, ou Open Lux. Il faut désormais ajouter à ces révélations celles des Pandora Papers. Cette nouvelle enquête a été réalisée, comme les précédentes par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Les fins limiers ont dépouillé 11,9 millions de documents. La nouveauté tient au fait que sept présidents et quatre premiers ministres en exercice, un ancien président du Fonds monétaire international et des centaines de responsables politiques sont cités. Le montant des avoirs dissimulés serait de 11 300 milliards de dollars, soit environ 9 400 milliards d’euros.

Les Caraïbes, le Luxembourg, les îles Vierges, l’État américain du Delaware, où le président Joe Biden a fait sa carrière, restent les territoires sur lesquels la fraude peut s’épanouir. Le secret bancaire conjugué au secret des affaires, les sociétés-écrans et les sociétés d’investissement, comme BlackRock, ont pris des positions stratégiques attirant le produit de la fraude et de tous les trafics. La financiarisation des économies facilite les opérations.

Ce qui a déjà été fait

Cependant, il serait faux de considérer que rien n’a été fait depuis la crise de 2008. Les différents G20, depuis celui de Londres en 2009, expriment avec constance une volonté politique de renforcer l’échange d’informations à des fins fiscales dans un souci de transparence mais aussi de combattre l’érosion des bases d’imposition, ou encore de contrarier l’utilisation abusive des conventions fiscales qui conduit certains contribuables ingénieux à être en situation de double non-imposition. L’échange automatique de renseignements est une réalité.

À l’initiative de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), depuis 2018, une norme commune de déclaration (NCD) a permis d’échanger des renseignements sur 47 millions de comptes à l’étranger, pour une valeur totale de 4 900 milliards d’euros. L’initiative d’échange automatique de renseignements, inscrit dans 4 500 conventions fiscales bilatérales, représente un mouvement d’échanges d’informations sans précédent. Tout ceci ne doit pas être sans conséquence sur le contrôle fiscal et les recettes publiques qui, notamment, financent des services et participent à la vie économique du pays.

Ce qui se fait actuellement

À la demande du G20, l’OCDE a conçu quinze actions dans le cadre de son plan Base Erosion and Profit Shifting (BEPS) et mis en place une convention multilatérale pour la mise en œuvre de mesures relatives aux conventions fiscales. L’objectif est de prévenir l’érosion de la base d’imposition et des transferts de bénéfices vers des États à fiscalité privilégiée et où, généralement, le secret sous toutes ses formes est cultivé.

Il s’agit là de lutter contre le « chalandage fiscal » (treaty shopping), qui fait partie de l’ingénierie fiscale des entreprises qui choisissent de localiser les profits en fonction de la fiscalité des pays. Cet exercice nous place dans la zone grise de l’évasion, avec le risque d’aboutir à « une double non-imposition », comme le souligne l’OCDE. Autrement dit, le profit ou le produit n’est ni taxé dans le pays de la source ni dans le pays de destination où il sera appréhendé.

La lutte contre l’évasion fiscale était à l’ordre du jour du G20 de Londres, en 2009. Eric Feferberg/AFP

La convention multilatérale vise également à lutter contre la manipulation des prix de transfert, c’est-à-dire les prix auxquels une entreprise transfère des biens corporels, des actifs incorporels, ou rend des services à des entreprises associées.

Les États signataires ont la possibilité d’émettre des réserves, faisant qu’une partie de la convention peut ne pas être appliquée. Il est possible que les standards proposés soient déjà dans le droit interne de l’État, ce qui rend inutile le dispositif de la convention, ou que l’État ne souhaite pas appliquer une partie du texte.

Par exemple, la Chine a posé des réserves sur toute la partie de la convention ayant trait à l’arbitrage car elle considère que cette « justice privée » porte atteinte à sa souveraineté. Cette position de principe dépasse la question fiscale.

Les États qui ont signé la convention ont envoyé un message politique fort, mais pour beaucoup d’entre eux, celle-ci n’est pas encore ratifiée, notamment par les parlements nationaux.

Il est donc trop tôt pour porter un jugement définitif sur la mise en œuvre de la Convention. Laissons le temps aux États d’intégrer les nouvelles dispositions dans leur droit conventionnel, de modifier éventuellement leur droit interne et leurs pratiques administratives.

Ce qu’il reste à faire

Ces initiatives multilatérales laissent cependant plusieurs questions essentielles en suspens. Comment rendre plus transparentes, sauf à les interdire, les sociétés-écrans qui dissimulent le ou les bénéficiaires effectifs d’une distribution de bénéfices ? Comment faire pour que les sociétés d’investissements dévoilent, un plus qu’elles ne le font, les personnes physiques et morales qui y participent ?

Le droit des sociétés, le droit bancaire et le droit des affaires, qui restent pour l’essentiel des droits d’abord nationaux, doivent encore être modifiés par aller plus loin dans la lutte contre l’évasion fiscale. Tout ceci n’a de sens que si le chantier est ouvert au niveau mondial. Ces difficultés juridiques pourraient être surmontées avec une volonté politique, mais il faudra effectivement compter sur les résistances et les oppositions de ceux qui, aujourd’hui, vivent du système.

La Chine s’oppose aujourd’hui à la partie de la convention multilatérale de l’OCDE qui concerne l’arbitrage, que Pékin considère comme une « justice privée ». Noel Celis/AFP

Les exigences de transparence pourraient également être renforcées dans la lignée des initiatives lancées depuis 2008. Les administrations fiscales nationales pourraient en outre se montrer réactives, avec des procédures allégées et des échanges plus fluides. L’harmonisation des procédures d’investigation et de contrôle faciliterait en outre la lutte contre la fraude. Or, nous en sommes encore loin.

Enfin, les sanctions applicables pourraient être renforcées en interdisant par exemple toute forme de négociation des amendes et des pénalités. La privation des droits civiques, ou encore rendre public les noms et qualités des fraudeurs pourraient également être mis en œuvre.

Un pas vient d’être fait en matière d’harmonisation fiscale avec l’accord sur l’impôt minimum mondial sur les multinationales à 15 %. À ce jour, 136 pays, dont l’Irlande qui proposait un taux inférieur pour attirer les sociétés sur son territoire, en ont accepté le principe.

Le principe de cet accord est d’avoir une taxation pays par pays, sans compensation possible entre les entités. Autrement dit, le profit réalisé en Espagne sera imposé dans ce pays, sans compensation possible avec une perte générée en Italie. Cette solution évite qu’avec des montages les multinationales aillent loger leurs profits dans des États particulièrement attractifs. C’est toute l’architecture mondiale de la fiscalité qui se trouve ainsi affectée.

En attendant d’aller plus loin, il est probable que le Consortium de journalistes publie de nouvelles révélations quant à la fraude fiscale internationale. Une fois la convention multilatérale de l’OCDE et l’impôt minimum de 15 % en place, elles pourraient être moins nombreuses… même si l’on ne peut pas exclure qu’il restera encore quelques trous dans la raquette.

Bras de fer entre Bruxelles et Varsovie : comprendre la stratégie des autorités polonaises

  1. Frédéric ZalewskiMaître de conférences en Science politique, membre de l’Institut des sciences sociales du politiques (ISP, CNRS), Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières
Université Paris Nanterre
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Drapeaux polonais et européens noués ensemble pendant une manifestation en ville.
La fermeté que les dirigeants polonais affichent face à l’UE a provoqué de grandes manifestations pro-européennes dans le pays à l’appel de l’opposition. Ici à Gdansk, le 10 octobre 2021. Mateusz Slodkowski/AFP

L’Europe s’oriente-t-elle à court terme vers un Polexit ? La question semble d’actualité : la sortie de la Pologne de l’UE est évoquée par de nombreux dirigeants et commentateurs politiques européens depuis que le Tribunal constitutionnel polonais a affirmé, le 7 octobre dernier, la primauté de la Constitution polonaise par rapport au droit de l’Union.

Cet épisode est un nouvel avatar des transformations autoritaires qui se produisent en Pologne par « petites touches » et qui se sont traduites par plusieurs crises entre Varsovie et les autorités européennes. Rappelons que la Commission européenne a enclenché dès 2017 la procédure, dite de l’« article 7 », qui permet de sanctionner les atteintes à l’État de droit dans un État membre.

Un Tribunal constitutionnel qui a perdu son indépendance

Le Tribunal constitutionnel, dont la présidente Julia Przyłębska a estimé que les institutions européennes agissaient « au-delà de leur champ de compétences », se prononçait après avoir été saisi en avril 2021 par le gouvernement, dirigé par le parti conservateur et souverainiste Prawo i Sprawiedliwość (PiS), dans le cadre du litige qui l’oppose à la justice européenne sur la réforme de la justice polonaise.

Initiée en 2018, celle-ci compromet gravement l’indépendance des magistrats, notamment en les soumettant à une instance disciplinaire nouvelle, dont la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) a demandé la suppression.La Pologne juge certains articles de l’UE incompatibles avec sa Constitution, France 24, 8 octobre 2021.

Il en résulte une situation confuse en Pologne. Certains magistrats ont été nommés d’après la loi voulue par le PiS, mais celle-ci a été condamnée par l’UE, ce qui fait peser une suspicion d’illégalité sur certaines décisions de justice.

Le PiS au pouvoir cherche ainsi une issue à cette situation précaire en employant divers stratagèmes politiques et juridiques. Il tente donc de se prévaloir d’une position de droit alternative à celle de la CJUE – sur un point dont il faut d’ailleurs noter qu’il est extérieur au litige concerné, puisque la CJUE s’est prononcée sur une loi (la réforme de la justice polonaise de 2018), et non sur la Constitution polonaise en elle-même.

Cet arrêt du Tribunal constitutionnel polonais n’est du reste pas le premier en la matière : en juillet 2021, il avait déjà jugé anticonstitutionnelles les décisions de la justice européenne exigeant que Varsovie revienne sur certains aspects de sa réforme de la justice, ce qui avait permis au gouvernement de se soustraire à ses engagements européens une première fois.

La collusion politique continue entre la justice constitutionnelle polonaise et le parti au pouvoir jette, si besoin était encore, une lumière crue sur la mainmise que le PiS exerce sur cette cour. L’indépendance du Tribunal constitutionnel polonais est en effet au centre d’un conflit déjà ancien. Dès sa victoire électorale de 2015, le PiS avait lancé une offensive contre cet organe, dont l’affaiblissement est un préalable aux tournants autoritaires et antidémocratiques, comme l’exemple de la Hongrie le montre avec plus de netteté.

Au terme d’une réforme chaotique et controversée, le Tribunal constitutionnel avait vu sa composition modifiée. Il peut désormais siéger – comme lors de la décision du 7 octobre – avec un quorum assuré par les seuls juges nommés par le PiS.

Le conflit autour du Tribunal constitutionnel avait pris une ampleur considérable en 2016, se traduisant par des manifestations de masse en faveur de l’État de droit, sous l’égide d’organisations de défense des droits civiques.

Aujourd’hui, la collusion avec le pouvoir prend une tournure tragi-comique, puisque le président du PiS, Jarosław Kaczyński, a affirmé sans détour dans une émission de divertissement à la télévision, en 2019, que la présidente du Tribunal, Julia Przyłębska, faisait partie de ses amis proches.

Le rapport du PiS à l’UE

Les commentateurs et les dirigeants politiques polonais ne s’accordent pas sur les intentions réelles du PiS quant à l’appartenance de la Pologne à l’UE.

L’ancien président du Conseil européen (et ancien premier ministre polonais) Donald Tusk estime que même si le pouvoir actuel ne cherche pas à provoquer une sortie de l’UE, ses pas de côté successifs pourraient tout de même involontairement aboutir à une telle issue, à l’instar de la dynamique qui a conduit au Brexit.

C’est sur cette base que l’opposition polonaise met en garde contre une évolution qui conduirait à un Polexit. Au sein de la majorité conservatrice, certains répètent depuis plusieurs années qu’ils sont hostiles à l’UE. Une ancienne députée du PiS, Krystyna Pawlowicz, s’est ainsi illustrée en 2016 en déclarant que l’UE était à ses yeux « une serpillière ». Aujourd’hui, cette même Krystyna Pawlowicz siège… au Tribunal constitutionnel. Mais, dans l’ensemble, ces positions restent minoritaires et la posture du PiS s’apparente surtout à un souverainisme hostile aux transferts de pouvoir que prévoit le fonctionnement de l’UE.

La position du PiS doit bien davantage être comprise comme une gestion différenciée et évolutive des contraintes liées à l’appartenance de la Pologne à l’UE. Les dirigeants de ce parti ne peuvent pas ignorer que plus de 80 % des Polonais sont favorables à l’UE. Ils n’ignorent pas non plus que la Pologne bénéficie de subventions européennes considérables et qu’ils s’exposeraient à des risques politiques et électoraux s’ils les remettaient en cause.

De même, dans le récent conflit qui oppose la Pologne à la Biélorussie à propos des réfugiés bloqués à la frontière orientale du pays, les dirigeants polonais sont conscients des bénéfices politiques internationaux et intérieurs qu’ils peuvent retirer du soutien de l’UE.

Assumant une attitude de « fermeté » envers la question migratoire, Mateusz Morawiecki, le chef du gouvernement polonais, n’hésitait pas à « remercier la Commission européenne pour ses actions qui limitent l’immigration illégale » durant la crise d’août dernier. Ici, un groupe de migrants afghans bloqué entre les frontières biélorusse et polonaise à Usnarz Gorny, le 20 août 2021. Wojtek Radwanski/AFP

Plutôt que pour une opposition frontale, le PiS opte ainsi pour une série d’épreuves et de tests, au terme desquels il peut mesurer la force des positions qu’il défend. La fermeté continue de la Commission européenne et des autres États membres (Hongrie exceptée), de même que l’absence d’évolution eurosceptique dans l’opinion polonaise, rendent plus hasardeuse l’option consistant à aller vers un conflit plus ouvert avec l’UE. D’ailleurs, dans ses confrontations avec Bruxelles, le PiS se rétracte généralement au dernier moment, lorsqu’il apparaît que poursuivre le bras de fer serait trop dangereux pour lui. Tout récemment, le gouvernement est ainsi intervenu pour que certaines collectivités locales cessent de s’afficher comme « zones anti-LGBT », ce qui les exposait au risque imminent de ne plus percevoir les subsides européens.

Le PiS compte également sur l’émergence d’un contexte plus favorable à une évolution de l’UE vers une « Europe des nations », voire à un démantèlement plus ou moins prononcé de l’UE grâce aux éventuels basculements eurosceptiques d’autres États-membres.

Les soutiens quasi immédiats que le pouvoir polonais a enregistrés en France dans le contexte de la présidentielle, d’Éric Zemmour à Arnaud Montebourg, montrent que ces enjeux circulent désormais avec fluidité en Europe et que la sortie de l’UE n’est pas la seule façon se s’opposer à « Bruxelles ».

Enfin, le PiS s’est mis à employer d’autres éléments de langage, arguant notamment de l’inutilité supposée des financements européens. Selon le président de la Banque centrale polonaise, Adam Glapiński, un proche de Jarosław Kaczyński depuis les années 1980, la Pologne connaît des succès économiques inédits. Selon lui, l’actualité montre que l’on assiste actuellement à un « miracle économique polonais » :

« C’est un miracle encore plus fort que le miracle allemand après 1945. La Pologne peut connaître un développement dynamique en se passant des fonds européens. »

L’argument est spécieux, mais il est habile, car il permet au pouvoir de se situer sur le terrain du « rattrapage » (économique, culturel) que la Pologne escomptait effectuer en rejoignant l’UE.

Une remobilisation de la rue ?

Même si l’agenda européen du PiS peut fluctuer et manquer parfois de lisibilité, il n’en renvoie pas moins à une stratégie autoritaire. Le PiS, en contrôlant plus ou moins directement de nombreuses instances officielles (justice, banque centrale, etc.) les met en situation d’agir en concordance avec le gouvernement et de se transformer en soutiens politiques nouveaux. Dans un croisement inédit, la création de « chevaux de Troie constitutionnels » (la subversion progressive de l’État de droit) permet de légitimer les positions européennes du PiS, tandis que la crise avec Bruxelles donne de l’ampleur à sa prise de contrôle de la justice constitutionnelle.

Il y a là un risque qui pèse certes sur l’appartenance à l’UE, mais aussi, plus globalement, sur la démocratie polonaise, puisque l’objectif politique du PiS, constant depuis sa création en 2001, est de revenir sur le consensus démocratique établi en 1989 à la chute du communisme. Peu importe dans ces conditions que, comme nous l’avons souligné, plus de 80 % des Polonais soient favorables à l’appartenance de leur pays à l’UE.

Pour démontrer que la population le soutient, le PiS pourrait en effet se tourner vers le suffrage universel, sur un point précis, comme l’a fait Viktor Orban en Hongrie en 2016 quand il a organisé un référendum sur les quotas de migrants proposés par l’UE. Toutefois, le dirigeant hongrois avait perdu ce référendum, ce qui montre, au passage, que ces consultations démocratiques « décalées » sont aussi des stratégies qui minimisent les risques pour les pouvoirs néo-autoritaires, puisqu’ils peuvent conserver leurs stratégies globales à peu près intactes même si le résultat de tels référendums leur est défavorable.

Malgré une campagne à 49 millions d’euros, Viktor Orban n’avait pas réussi à faire valider les résultats de son référendum antimigrants eurosceptique de 2016, ce qui avait donné à penser qu’il pourrait être battu lors des législatives de 2018. Au contraire, il enregistra de très bon scores à ces élections. Attila Kisbenedek/AFP

À l’inverse, la position prise par le Tribunal constitutionnel a pour effet de remobiliser les partisans de l’UE et de la défense de l’État de droit, comme le montrent les manifestations qui se sont tenues ce dimanche 10 octobre, à l’initiative notamment de Donald Tusk.

Un nouveau cycle de manifestations de rue peut ainsi s’ouvrir, dont l’issue comptera dans les décisions du PiS. La réussite de ces manifestations, si elle se confirme, serait d’autant plus périlleuse pour le pouvoir polonais qu’elles peuvent bénéficier de la force accumulée des cycles de mobilisation précédents, comme l’a montré, dans ces rassemblements, la réapparition des drapeaux des manifestations dites de la « grève des femmes » pour la défense de l’avortement qui s’étaient déroulées en 2020-2021.

L’issue de ce bras de fer va s’apparenter à une course de vitesse entre l’opposition libérale et le PiS, alors que le pays est profondément divisé, comme l’a montré la récente élection présidentielle.

Les libéraux devront être en mesure de rallier des soutiens plus larges parmi les forces politiques elles aussi très critiques envers le PiS, comme le Parti paysan (PSL), dont les bastions électoraux freinent par ailleurs la progression du PiS en milieu rural. Le PiS met à profit le temps dont il dispose pour réorganiser le paysage institutionnel et politique, espérant réaménager durablement le régime en place. Dans ces conditions, la position de l’UE sera cruciale pour consolider les uns ou les autres.

Qu’est-ce que l’enseignement moral et civique ?

  1. Pierre KahnProfesseur des universités émérite, Université de Caen Normandie
Université de Caen Normandie

Université de Caen Normandie apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Hommage national à Samuel Paty, le 21 octobre 2020, à la Sorbonne. Bertrand Guay/AFP

C’est à la suite d’un cours d’enseignement moral et civique (EMC) sur la liberté d’expression, où il avait travaillé avec ses élèves à partir de caricatures, dont celles de Mahomet publiées dans Charlie Hebdo, que Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie en région parisienne, a été sauvagement assassiné le 16 octobre 2020, près de son collège, à Conflans-Sainte-Honorine. Ce tragique événement a ainsi focalisé l’attention des médias sur la nature de cet enseignement : en quoi consiste-t-il ? Depuis quand existe-t-il ? Quelles sont ses finalités ? Expose-t-il particulièrement les enseignants ? Ceux-ci sont-ils suffisamment formés pour l’assurer ?

Il faut d’abord noter que l’enseignement moral et civique s’inscrit une tradition ancienne, et même originaire, dans la mesure où la préoccupation d’une « instruction morale et civique » (c’était alors l’intitulé officiel d’un tel enseignement) existe depuis les commencements de l’école républicaine.

Portée par Jules Ferry, la loi du 28 mars 1882 – outre l’obligation d’instruction qu’elle impose pour tous les enfants jusqu’à 13 ans – a rendu laïque l’école primaire en remplaçant « l’instruction morale et religieuse » (qui existait depuis la loi Guizot de 1833) par « l’instruction morale et civique » : le « civique » remplaçait le religieux, la formation du citoyen républicain celle du croyant. « Le premier devoir d’une république est de faire des républicains ; et l’on ne fait pas un républicain comme on fait un catholique » déclarait en 1903 Ferdinand Buisson, grande figure de l’école de la République, au congrès du parti radical-socialiste.

Les nouveautés de la rentrée 2015

À travers des dénominations différentes, qui sont certes loin d’être sans signification, ce type d’enseignement (qui n’a été du temps de Jules Ferry instauré que pour l’école primaire, mais fut à partir de la Libération, en 1945, étendu à tous les niveaux de la scolarité) n’a depuis lors pratiquement jamais cessé d’exister.

Intitulé « instruction morale et civique » ou « éducation morale et civique », conservant ou supprimant la référence à la morale, éventuellement transformé en « initiation à la vie économique et sociale » (pour les collèges en 1977) ou encore « éducation civique, juridique et sociale » (pour les lycées, en 1999), il est devenu « enseignement moral et civique », du cours préparatoire aux classes terminales des lycées, par la volonté de Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale du premier gouvernement issu de l’élection de François Hollande en 2012.

Ferdinand Édouard Buisson (184-1932) – philosophe, éducateur et homme politique français. wikimedia commons

Revenir à l’inspiration première du projet républicain, puiser notamment à la source de la pensée de Ferdinand Buisson, redonner souffle et vie à cet enseignement, telle était d’ailleurs l’intention explicite de Vincent Peillon. Mais si le ministre voulait ainsi lui redonner souffle et vie, c’est que sa légitimité avait perdu de son évidence auprès des familles comme des enseignants.

De ce point de vue, l’EMC, qui a été inscrit dans les programmes à partir de la rentrée 2015, représente une nouveauté dans le paysage scolaire de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle. Nouveau, il l’est d’abord par son intitulé : la référence dans les programmes à la « morale » avait été abandonnée depuis les années 1960 (en 1961 au collège, en 1965 dans les lycées et en 1969 à l’école primaire, son lieu d’élection pourtant, d’où elle avait disparu avec l’éducation civique elle-même).

Si l’éducation civique est revenue assez vite dans les programmes, en 1985, la morale n’a pas bénéficié de ce retour avant 2008 pour l’école primaire (programmes Darcos) et, surtout, avant que Peillon ne la promeuve à nouveau en 2012. La première nouveauté de l’EMC est donc celle-ci : l’éducation civique n’est pas que civique. La morale elle-même, nommément désignée comme telle, devient, ou redevient, un objet d’enseignement ; elle s’intègre de façon constitutive à un enseignement qui doit donc pleinement assumer sa dimension normative.


À lire aussi : La laïcité, un principe au fondement de l’école de la République


Cela signifie par exemple qu’une leçon d’EMC sur les droits de l’homme ne peut se réduire à transmettre un certain nombre de connaissances (historiques, juridiques, philosophiques…) sur ces droits. Elle doit essayer d’en faire comprendre la valeur et de susciter chez les élèves une adhésion. C’est aussi bien entendu le cas d’une leçon sur la liberté d’expression, et l’on comprend dès lors que des enseignants peuvent, dans leurs cours d’EMC, s’exposer (et parfois s’autocensurer), lorsqu’ils sont amenés à les assurer devant des élèves qui s’identifient, pour des motifs religieux ou idéologiques, à des valeurs opposées.

L’EMC face au pluralisme des valeurs ?

Cela renvoie au problème majeur auquel se heurte l’EMC aujourd’hui : comment rendre compatible la transmission de valeurs communes avec le pluralisme moral, religieux et philosophique qu’une société démocratique reconnaît comme légitime ? L’univers moral contemporain est devenu pluriel, et donc problématique. Comme l’écrit le philosophe Paul Ricœur « nous ne vivons pas dans un consensus global de valeurs qui seraient comme des étoiles fixes ». De ce point de vue, la différence est considérable entre l’enseignement moral et civique (EMC) actuel et l’instruction morale et civique de l’école républicaine des origines.

Dans sa fameuse « lettre aux instituteurs » de 1883, Jules Ferry pouvait parier sur la possibilité d’enseigner une morale commune indépendante des religions (mais non contraires à elles), parce que l’homogénéité morale et culturelle alors existante rendait ce pari raisonnable. C’est cette homogénéité qui semble aujourd’hui faire défaut et qui place l’enseignement moral et civique dans une situation délicate, quand sa légitimité n’est plus nécessairement reconnue par l’ensemble des élèves et des familles.

Comment, dans ces conditions, asseoir davantage cette légitimité ? Deux conditions semblent minimalement requises. La première condition est d’éviter que l’EMC soit le lieu d’une transmission trop dogmatique. Éviter, autrement dit, la reconstitution des « catéchismes républicains » qui fleurissaient dans la deuxième moitié du XIXe siècle. L’EMC est né de la volonté de Vincent Peillon de promouvoir ce qu’il a d’abord appelé la « morale laïque », qui ne prétendait à rien moins, disait-il, qu’à enseigner « le bien et le mal, le juste et l’injuste ».

Tel qu’il était ainsi formulé, ce projet n’était guère de nature à prendre en compte la pluralité des valeurs. Remplacer la référence à la « morale laïque » par « enseignement moral et civique », c’est-à-dire par un intitulé moins lourdement chargé de moralisme, ne pouvait que davantage favoriser cette prise en compte.

L’EMC n’a une chance d’être éducatif que s’il permet de définir en classe un espace de discussion au sein duquel les élèves sont amenés à pouvoir justifier de façon raisonnée et argumentée leurs préférences morales et civiques et s’il leur permet ainsi, pour parler encore comme Paul Ricœur, de pouvoir s’orienter dans un univers problématique.

D’où l’importance, pour l’enseignement moral et civique, de passer par la médiation de savoirs (historiques, littéraires, scientifiques…) : un « enseignement » moral et civique est autre chose qu’une simple « éducation » morale et civique. D’où également l’importance, pour un tel enseignement d’avoir pour ressort pédagogique des dispositifs rendant effectif et profitable cet espace de discussion (institution de conseils, débats réglés, discussion à visée philosophique, jeux de rôles…). Cela suppose bien entendu une formation spécifique des enseignants, et peut-être est-ce là une des faiblesses dont souffre encore aujourd’hui l’EMC.Pierre Kahn : » Un programme conçu comme un curriculum » (Université d’automne du SNUipp FSU).

La deuxième condition à laquelle l’EMC doit s’astreindre, c’est de se penser comme un enseignement pour tous. On ne doit pas le comprendre comme une sorte d’enseignement « de combat », spécialement dirigé contre des idéologies intégristes. Ce n’est pas un enseignement spécialement destiné aux zones urbaines ghettoïsées ni à ce qu’un succès de librairie, en 2012, a appelé « les territoires perdus de la République ».

La transmission des « valeurs de la République » sur laquelle le ministère de l’Éducation nationale a insisté après les attentats de 2015 n’a pas toujours réussi, compte tenu des circonstances mêmes qui ont motivé cette insistance, à éviter l’ambiguïté. Apprendre à réfléchir de façon raisonnée, critique et instruite sur les croyances et préjugés, qui sont si souvent propres à l’enfance, est une finalité éducative d’ordre général. C’est cette finalité d’ordre général qui justifie la présence de l’EMC dans les programmes nationaux.

Parler de laïcité à l’école en 2021 : la piste du théâtre-forum

  1. Beatrice Mabilon-BonfilsSociologue, Directrice du laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
CY Cergy Paris Université

CY Cergy Paris Université apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Comment faire entendre la parole des élèves comme celle des professeurs autour d’une question complexe ? Shutterstock

Consacrée par la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, la laïcité est une valeur fondatrice et un principe essentiel de la République française. Elle est néanmoins aujourd’hui confrontée au développement de demandes de pluralité culturelles et religieuses, mais aussi des demandes d’égalité notamment adressées à l’école.

De nombreux événements ont fait intrusion ces dernières années dans l’espace de neutralité dessiné par ce modèle : débats autour du port des signes religieux, question de l’enseignement du fait religieux à l’école, débats sur la nourriture halal dans les cantines, constat des discriminations ethniques à l’école … Puis est venu le choc des attentats terroristes successifs, des attaques contre Charlie hebdo à l’assassinat de Samuel Paty le 16 octobre 2020.

Par-delà les réponses institutionnelles et la multiplication des textes, lois et pratiques dans l’école, force est de constater que beaucoup d’enseignants sont démunis, face une formation initiale et continue insuffisante et inadaptée.

Comment parler de laïcité à l’école, comment former les enseignants autour de cette question vive ?

Laïcité et altérité

Arrêtons-nous d’abord sur la récente campagne de communication ministérielle sur la laïcité. Permet-elle vraiment de clarifier les termes du débat actuel ou brouille-t-elle les pistes ? On y repère des élèves en classe, à la piscine, en cours de sport, à la bibliothèque, en récréation et on lit : « Permettre à Milhan et Aliyah de rire des mêmes histoires. C’est ça la laïcité », « Tout faire pour que Imrane, Axelle et Ismail pensent par eux-mêmes. C’est ça la laïcité », ou encore « Permettre à Sacha et Neissa d’être dans le même bain. C’est ça la laïcité ».

On ne voit pas de professionnels de l’éducation sur ces affiches. La laïcité serait-elle donc une question qui concerne seulement les élèves – de manière centrale les enfants issus de l’immigration, les personnages choisis y faisant en majorité référence ? Le message réassigne alors ces élèves à leurs identités… Élèves dont on sait par ailleurs qu’ils sont moins bien traités par l’école.

On sait depuis des années que, sous les effets de la spécialisation sociale et culturelle du territoire, discriminations, inégalités et injustices marquent encore plus les expériences scolaires d’enfants d’immigrés, comme le montrent des chercheurs.

Enfin, cette campagne d’affichage sur la laïcité de la rentrée 2021 oblitère les concepts centraux de la laïcité que sont la liberté de conscience et la neutralité de la puissance publique. Elle relaie aussi le déni des appartenances plurielles qui ont ponctué la nation française, laissant à penser par l’utilisation des images et des prénoms que l’École doit uniformiser… Et que la diversité ne doit exister que dans la sphère privée.

Rappelons quand même que la liberté de pensée, de conscience et de religion est un droit fondamental, consacré par de nombreux textes nationaux et internationaux. Au plan européen, le texte majeur en la matière est, assurément, l’article 9 de la Convention européenne des Droits de l’Homme :

« 1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. »

« 2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

Confronter les représentations

Si les enseignants ne figurent pas sur les affiches de la campagne de communication du ministère, la formation à la laïcité qui leur est apportée est essentielle d’autant qu’il s’agit d’une « question socialement vive ». Le cadre réduit de cet article ne permet pas d’en faire l’analyse qu’elle mérite. Mais nous mettrons en avant un outil, l’Université des artistes, mis en place à CY PARIS Université, qui en renouvelle l’approche.Colloque organisé par le laboratoire Bonheurs les 17 et 18 avril 2019.

Ce dispositif expérimental mobilise le vécu des sujets grâce à la forme artistique pour construire et réinventer les modalités d’un « vivre-ensemble » dans l’établissement scolaire, en s’appropriant la laïcité. C’est un mode expérimental de formation des professeurs (stagiaires et statutaires) qui avait pour objet de penser autrement le rapport à l’altérité que produit la musique dans un « espace apprenant » inédit.

Tous les acteurs ont été conviés à discuter de travaux et/ou de pratiques en éducation autour de la laïcité, à partir de formes originales d’échanges : communications scientifiques, extraits de spectacles, rencontre avec des artistes, dialogue avec les chanteurs, documentaire, théâtre-forum, présentation de dispositifs mis en œuvre dans les établissements scolaires mais aussi les centres sociaux et une protection judiciaire de la jeunesse. Ce projet hybride de recherche-formation questionne les situations de « déséquilibre » que peuvent générer certaines situations scolaires.

Dans un mode républicain ancré sur l’abstraction d’un citoyen sans appartenance, et dans une forme scolaire qui en est l’incarnation, quand le dialogue peine à s’ouvrir, les injonctions moralisatrices sont souvent sans effet. Il s’agissait donc de proposer un dispositif où la parole des élèves comme celles de professeurs soit entendue au moyen d’une médiation par la forme artistique.


À lire aussi : Laïcité : comment les enfants la perçoivent-ils ?


La thématique en était « la musique pour penser la laïcité : les musiques de la diversité peuvent-elles constituer des leviers d’apprentissage ? » Par musiques de la diversité, on entendait toutes les formes musicales qui se confrontent d’une manière ou d’une autre aux questions d’altérité : rap, reggae, chansons populaires, etc.

Le pari pédagogique était d’utiliser les objets de la culture adolescente » pour penser, pour apprendre le vivre-ensemble tout en permettant aux professeurs de se décaler de l’injonction pour relativiser leur propre mode d’appréhension de la « culture de l’autre » par un rôle de « spect-acteurs ».Les principes du théâtre-forum, à travers l’expérience d’une troupe à Montpellier (France 3 Occitanie, 2017).

En amont des deux journées, trente dispositifs ont été travaillés de concert par chercheurs et professionnels pendant un an. Il pouvait s’agir de la réalisation d’un film par des élèves, de la mise en œuvre de dispositifs de narration de soi grâce au rap ou à la chanson grâce à des ateliers biographiques, pensés pour donner du sens à la laïcité. Certains élèves ont pu ainsi écrire et enregistrer un CD avec un rappeur.

Pendant les deux journées, au-delà d’une rencontre-débat avec les artistes et d’un colloque scientifique classique, le théâtre-forum a été utilisé comme mode d’expression de soi des professeurs stagiaires et des élèves. Mise au point dans les années 1960 par Augusto Boal, dans les favelas de São Paulo, cette technique permet aux sujets d’improviser à partir de situations problématiques de la réalité. Les scènes sont jouées devant un public qui va mettre en débat les situations. De quoi ouvrir des perspectives nouvelles dans un cadre sécurisant, permettant la circulation de la parole.

Des lycéens et jeunes d’une maison de quartiers, issus pour une grande partie des migrations postcoloniales, et un groupe de professeurs de l’INSPE (débutants ou en poste) ont ainsi joué des scènes inspirées de leur vécu quotidien de la laïcité.

En proposant deux modèles interprétatifs, la socialisation de récits d’expériences par le théâtre est propice à la compréhension et l’interprétation de ses propres expériences et de celles des autres. Chaque groupe est alors à l’écoute de la narration produite par l’autre groupe mais aussi par la salle (élèves,étudiants, éducateurs, parents, CPE, proviseurs, inspecteurs, chercheurs, artistes…).

Engager des élèves dans une confrontation de leurs représentations avec celles de leurs pairs et celles de professeurs est favorable à l’élaboration de leur point de vue, car ils sont d’emblée considérés comme des interlocuteurs à part entière, participant de façon active au processus d’appropriation et de construction de connaissances.

Des dizaines d’espèces découvertes en Polynésie française… presque toutes menacées d’extinction !

  1. Jean-Yves MeyerChercheur en biologie et en écologie, Université de la Polynésie Française
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Mission scientifique au sommet du mont Orohena à Tahiti. Author provided

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science, qui a lieu du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 15 novembre 2021 en outre-mer et à l’international, et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Eureka ! L’émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Pour un biologiste confirmé comme pour un naturaliste amateur, la découverte d’une espèce végétale ou animale « nouvelle pour la science », c’est-à-dire non répertoriée ni décrite, représente toujours une grande source d’émotion à la fois scientifique et personnelle.

Encore aujourd’hui, la connaissance du vivant justifie de mener des inventaires de la biodiversité et d’organiser des expéditions scientifiques dans des sites encore totalement inexplorés ou peu (voire très anciennement) prospectés. C’est le cas notamment des récifs coralliens et des forêts tropicales, écosystèmes souvent considérés comme les plus riches en espèces.

J’ai eu pour ma part la chance de participer comme écologue terrestre et botaniste à certaines des missions scientifiques qui ont permis la découverte de nombreux taxons endémiques des îles, c’est-à-dire uniques au monde, dans les montagnes polynésiennes.

Expéditions dans des zones reculées

Dans cet archipel composé d’environ 120 îles dont la plus grande, Tahiti, ne dépasse pas les 1050 km2, de petites îles océaniques peuvent encore révéler de belles surprises !

Au cours des 25 dernières années, plus d’une centaine de mollusques, insectes et plantes terrestres ont été nouvellement décrits : le fruit d’efforts de prospection dans ces îles éloignées, difficiles d’accès (parfois sans aéroport ni port, voire inhabitées), au relief parfois très abrupt, comme dans les archipels de la Société, des Marquises et des Australes.

Expédition scientifique à Rapa sur la crête du mont Perau. Olivier Gargominy

C’est parfois après de longues ascensions ou « droppé » en hélicoptère sur les plus hauts sommets, après de longs trajets en bateau à moteur ou à voile, à camper des nuits sous une simple bâche en plastique, à affronter les moustiques, les cochons sauvages, la chaleur suffocante ou les pluies torrentielles et parfois même le froid (sur les pics de plus de 1000 m d’altitude, jusqu’à 2240 m à Tahiti !), que nous avons découvert de nouvelles espèces.

Des aventures humaines inoubliables

Là-bas, j’ai eu le privilège de collaborer avec des malacologues (spécialistes des mollusques), entomologistes et botanistes confirmés ou débutants de nombreuses universités étrangères et avec de nombreux compatriotes du Muséum national d’histoire naturelle de Paris et de l’Institut de recherche et de développement.

Nous avons souvent été accompagnés ou guidés dans ces îles et sites par des membres passionnés d’associations locales de protection de la nature, d’agents impliqués des communes ou des services techniques du gouvernement de la Polynésie française.

Au sommet du Mt Orohena, point culminant de Polynésie française et des îles du Pacifique sud, avec des collègues d’associations de protection de la nature. Jean‑Yves Meyer

Certaines de la centaine d’espèces nouvellement découvertes et décrites en un quart de siècle m’ont été dédiées. Soit parce que je les avais collectées pour la première fois, soit en reconnaissance de la coordination des diverses missions qui resteront dans ma mémoire des aventures humaines inoubliables.

Marguerite, fougères et coléoptères

Ischnura jeanyvesmeyeri, demoiselle endémique de l’île de Raivavae aux Australes. Ron Englund

Parmi elles, figure une petite marguerite Bidens (Asteraceae) uniquement trouvée sur les falaises de Rapa aux Australes, qu’il a fallu escalader, un petit arbuste Coprosma des forêts de nuages de Hiva Oa aux Marquises dont on ne connaît que quelques individus mâles, une petite fougère épiphyte Grammitis (Grammitidaceae) restreinte aux plus hauts sommets de Tahiti entre 1900 à 2000 m d’altitude, une demoiselle Ischnura (Odonates Caenagrionidae) des zones humides de Raivavae (Australes), un coléoptère Pycnomerus (Zopheridae) des lambeaux forestiers de Tubuai (Australes). Ou encore un escargot arboricole Partula (Partulidae), unique survivant de ce genre sur l’île de Raiatea (Société) et découvert dans un vallon humide situé sous le plus haut sommet vers 950 m d’altitude après deux journées d’ascension à ouvrir une piste sur une crête étroite…

D’autres plantes à fleurs que j’ai collectées sur les sommets de Bora Bora, Moorea, Raiatea (Société), restent encore à décrire !

A peine découvertes, déjà menacées

Et pourtant, malgré la joie que procure leur découverte, la plupart de ces espèces souvent très rares sont malheureusement menacées de disparition dans leur milieu naturel par les activités humaines croissantes (urbanisation, déforestation, incendies, pollutions)…

JYHM collectant Bidens meyeri sur l’île de Rapa aux Australes. Ron Englund

Mais également et surtout par des espèces introduites devenues envahissantes (dites « invasives ») : chèvres, moutons et cochons sauvages détruisant les sous-bois forestiers, rats omnivores s’attaquant aux graines, plantules, oiseaux, squamates et arthropodes ; escargot et ver plat prédateurs de mollusques endémiques ; fourmis colonisatrices (comme la petite fourmi de feu et la fourmi jaune folle) ; très nombreuses plantes envahissantes dont le miconia qui forme de forêts denses à Tahiti et Moorea (archipel de la Société) jusqu’à 1200 m d’altitude ; insectes phytophages, champignons pathogènes et virus souvent non identifiés !

L’urgence de les protéger

Au-delà de leur description et publication dans des revues scientifiques spécialisées, la protection légale et la conservation in situ (parcs, réserves, aires gérées) de ces espèces nouvelles pour la science et menacées de disparition s’avère être une priorité si on ne veut pas qu’elles ne subsistent que sous forme de spécimens d’herbier ou dans les collections zoologiques des musées.

En cette période de « sixième crise d’extinction mondiale » et dans une nouvelle ère appelée « anthropocène », il est donc du devoir du biologiste et du naturaliste de documenter et de porter à connaissance du grand public, des gestionnaires d’espaces naturels, des autorités compétentes et des politiques, la richesse, l’originalité et la beauté de notre biodiversité (des gènes aux écosystèmes)… « avant que nature meure », comme l’écrivait l’ornithologue Jean Dorst du Muséum national d’histoire naturelle de Paris en 1965.

Les premiers succès de Perseverance sur Mars : il y aurait bien eu un lac dans le cratère Jezero

  1. Melissa RiceAssociate Professor of Planetary Science, Western Washington University
  2. Briony HorganAssociate Professor of Planetary Science, Purdue University
Purdue University

Depuis que le rover Perseverance s’est posé dans le cratère Jezero de Mars le 18 février 2021, il est déjà entré dans l’histoire.

À l’heure actuelle, Mars et la Terre se trouvent de part et d’autre du Soleil, et les deux planètes ne peuvent pas communiquer entre elles. Après avoir travaillé sans relâche pendant les 216 derniers jours martiens, les équipes scientifiques font leur première vraie pause depuis le début de la mission. Nous sommes deux membres de l’équipe Perseverance et, alors que le rover se terre pour ces 20 jours de « conjonction », c’est le moment idéal pour nous pour prendre un peu de recul et réfléchir aux succès de la mission.

Perseverance a testé toutes ses capacités techniques, parcouru 2,6 kilomètres sur un terrain accidenté et pris plus de 80 000 photos avec ses 19 caméras. Parmi tous ces succès, il y a trois étapes majeures qui nous enthousiasment particulièrement : la collecte des premiers échantillons de carottes de roche, le vol de l’hélicoptère Ingenuity et la publication de nos premiers résultats scientifiques sur le delta du cratère Jezero, qui concluent que le delta avançait dans un ancien lac dont la profondeur a varié avec le temps.

Préparer le retour d’échantillons

L’un des principaux objectifs de Perseverance est d’utiliser son système de prélèvement d’échantillons pour extraire de petites carottes de roche – de la taille d’un feutre – et les enfermer dans des tubes à prélèvements étanches. Une mission ultérieure les récupérera et les ramènera sur Terre, lors d’un long voyage interplanétaire.

Une roche sur une surface brun rougeâtre avec un trou circulaire percé sur le dessus
Perseverance a réussi à prélever deux échantillons de roches martiennes en y forant des carottes, et à les mettre dans des tubes étanches. Ici, le trou de la première tentative… infructueuse. NASA/JPL-Caltech

Pour la première tentative de forage de Perserverance en août, notre équipe a choisi une belle roche plate, facile d’accès avec la foreuse. Après six jours d’évaluation du substrat rocheux et de forage, nous étions ravis de voir un trou dans le sol et d’avoir la confirmation que le tube d’échantillonnage avait été scellé avec succès. Cependant, le lendemain, le rover a envoyé des photos de l’intérieur du tube, et nous avons constaté qu’il était en fait… vide. Une partie de l’atmosphère de Mars est piégée à l’intérieur et sera utile à étudier, mais ce n’est pas ce que nous espérions. Nous en avons conclu que la roche elle-même était beaucoup plus tendre que prévu et qu’elle a été complètement pulvérisée pendant le forage.


À lire aussi : Mars 2020 lance la formidable quête d’échantillons martiens


Trois semaines et 550 mètres plus tard, Perseverance est passé à côté de roches d’aspect prometteur, dépassant de la surface rouge et suggérant que les roches étaient plus dures et donc plus faciles à prélever. Cette fois-ci, Perseverance a réussi à extraire et à stocker deux carottes de cette roche grisâtre polie par le vent.

Après en avoir prélevé quelques dizaines d’autres, Perseverance déposera les échantillons à un endroit sûr et facilement accessible de la surface de Mars. La mission Mars Sample Return de la NASA, en cours de développement, récupérera les tubes d’échantillons à la fin des années 2020 et les ramènera sur Terre.

Perseverance prend un selfie le 10 septembre 2021 devant « Rochette » : la roche dont il a prélevé deux carottes qu’il a placées dans des tubes à échantillons. NASA/JPL-Caltech/MSSS

Mais les scientifiques n’auront pas à attendre aussi longtemps pour en savoir plus. Sur les deux sites, Persévérance a utilisé ses spectromètres SHERLOC et PIXL pour mesurer la composition des roches. Nous avons trouvé des minéraux cristallins qui suggèrent que les roches se sont formées dans une coulée de lave basaltique, ainsi que des minéraux salins qui pourraient être des preuves d’anciennes eaux souterraines.

Premiers vols dans l’atmosphère d’une autre planète

Perseverance est peut-être loin de la Terre, mais elle a un acolyte : c’est l’hélicoptère Ingenuity, qui s’est détaché de Perseverance peu après l’atterrissage et qui est devenu le premier engin à voler dans l’atmosphère d’une autre planète.Le premier vol d’Ingenuity, ici en vidéo, a montré que l’hélicoptère pouvait bien voler dans l’atmosphère de Mars. Crédit : NASA/JPL-Caltech.

Ingenuity fonctionne à l’énergie solaire, pèse 1,8 kg et son corps principal a à peu près la taille d’un pamplemousse. Le 19 avril 2021, l’hélicoptère a effectué son premier vol, planant à 3 mètres du sol pendant 39 secondes avant de redescendre directement. Ce court saut a montré que ses longues pales pouvaient générer une portance suffisante pour permettre le vol dans l’air raréfié de Mars.

Les vols suivants ont permis de tester la capacité de l’hélicoptère à se déplacer horizontalement, couvrant à chaque fois de plus grandes distances, pour un maximum de 625 mètres à ce jour.

Ingenuity a maintenant volé 13 fois et a pris des photos détaillées du sol pour repérer le terrain accidenté devant Perseverance. Ces images aident l’équipe à décider comment contourner les obstacles sur le chemin vers la destination finale du rover, un grand delta dans le cratère Jezero.

Confirmer l’existence passée d’un lac dans le cratère Jezero

La NASA a choisi le cratère Jezero comme site d’atterrissage de Perseverance spécifiquement parce qu’il permet au rover d’accéder à un grand empilement de roches situé à l’extrémité d’une vallée fluviale asséchée. D’après les images satellites, les scientifiques pensent que ces rochers sont constitués de sédiments déposés par une ancienne rivière qui s’est jetée dans un lac il y a environ 3,5 milliards d’années. Si cela est vrai, cet endroit aurait pu être un environnement favorable pour l’apparition et/ou le développement de la vie sur Mars.


À lire aussi : Images de science : Le site d’atterrissage martien, le cratère Jezero


Cependant, la résolution des données satellitaires n’est pas assez élevée pour dire avec certitude si les sédiments se sont déposés lentement dans un lac de longue durée ou si la structure s’est formée dans des conditions plus sèches. La seule façon de le savoir avec certitude était d’aller prendre des images de la surface de Mars.

Une image satellite montrant une formation rocheuse en forme de delta à la surface de Mars
Ce delta dans le cratère Jezero, vu ici par satellite, est l’endroit où Perseverance collectera la majorité de ses échantillons. ESA/DLR/FU-Berlin

Perseverance a atterri environ 2 kilomètres des falaises à l’avant du delta. Nous faisons toutes deux partie de l’équipe chargée de l’instrument Mastcam-Z, un ensemble de caméras dotées de zooms qui nous permettraient de voir un trombone de l’autre côté d’un terrain de football. Au cours des premières semaines de la mission, nous avons utilisé Mastcam-Z pour observer les roches lointaines. À partir de ces vues panoramiques, nous avons sélectionné des endroits spécifiques à examiner plus en détail avec la SuperCam du rover, une caméra télescopique franco-américaine.


À lire aussi : Une nouvelle caméra pour traquer des traces de vie sur Mars


Lorsque les images sont revenues sur Terre, nous avons vu des couches de sédiments inclinées dans les parties inférieures des falaises de 80 mètres de haut. Vers le sommet, nous avons repéré des blocs rocheux, dont certains mesuraient jusqu’à 1,5 mètre de diamètre.

À partir de la structure de ces formations, notre équipe a pu reconstruire une histoire géologique vieille de plusieurs milliards d’années, que nous avons publiée dans la revue Science le 7 octobre 2021.

Pendant longtemps – potentiellement des millions d’années – une rivière a coulé dans un lac qui remplissait le cratère Jezero. Cette rivière a lentement déposé les couches inclinées de sédiments que nous voyons dans les falaises du delta. Plus tard, la rivière s’est asséchée, à l’exception de quelques grandes inondations. Ces événements avaient suffisamment d’énergie pour transporter de gros rochers dans le chenal de la rivière et les déposer sur les sédiments plus anciens ; ce sont ces rochers que nous voyons aujourd’hui au sommet des falaises.

Depuis lors, le climat est aride et les vents ont lentement érodé la roche.

La confirmation de l’existence passée d’un lac dans le cratère Jezero est le premier résultat scientifique majeur de la mission. Au cours de l’année à venir, Perseverance se rendra jusqu’au sommet du delta, étudiant les couches rocheuses dans des détails microscopiques et collectant de nombreux échantillons. Lorsque ces échantillons parviendront sur Terre, nous saurons s’ils contiennent des signes de vie microbienne qui aurait pu prospérer dans cet ancien lac martien.

Les céréales existaient deux millions d’années avant l’invention de l’agriculture

  1. Valérie AndrieuAssistant professor in palaeoecology, Aix-Marseille Université (AMU)
Aix-Marseille Université
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Carothèque du service géologique et minière d’Ankara. Fourni par l’auteur

Les céréales sont une ressource centrale de l’alimentation humaine et on suppose traditionnellement qu’elles ont évolué à partir de graminées sauvages, au début du Néolithique, il y a 12 000 ans au plus tôt au Moyen-Orient, sous la pression de l’agriculture. La découverte de pollen de céréales dans le sondage de 600 mètres de long pratiqué dans le lac d’Acıgöl (au sud-ouest de l’Anatolie, en Turquie) et daté de 2,3 millions d’années à la base, permet de faire reculer de plus de deux millions d’années l’apparition des céréales dans les écosystèmes, et de remettre en question le paradigme de la domestication des plantes au Néolithique.

Carte de localisation du lac d’Acigöl, dans le sud-ouest de la Turquie, d’après Demory et coll., 2020. Author provided (no reuse)

Des pollens de Graminées, comme le seigle et le type céréale (Cerealia-type), ont été identifiés dans l’ensemble du sondage d’Acıgöl. Ces pollens ont les mêmes caractéristiques morphologiques que les grains de pollen de céréales actuels, avec un diamètre moyen supérieur de 40 µm et un grand pore entouré d’un épais anneau. Comme par définition les céréales sont des plantes cultivées, nous avons appelé nos anciens pollens de céréales « proto-céréales » pour souligner le fait que ces pollens sont identiques. Ces céréales apparaissent en même temps que des spores de champignons coprophiles qui accomplissent leur cycle biologique dans les excréments des mammifères et qui sont caractéristiques de la présence de troupeaux de grands herbivores.

Grains de pollen de Cerealia et Triticum sp. d’Acıgöl (ACI), sondage 3 (photos 1–7), du site romain de La Verrerie, Arles, France (photo 8) et de Gardouch, France, blé actuel (photo 9). L : longueur maximale (µm). Fourni par l’auteur

Cette ressemblance est clairement visible sur la figure ci-dessus, où nous avons réuni des pollens de céréales fossiles provenant d’Acıgöl (photos 1-7) et de l’époque romaine (photo 8), non modifiés par les pratiques agricoles modernes, et des pollens des céréales actuelles provenant d’un champ de blé de la plaine agricole du Lauragais en France (photo 9).

Les proto-céréales sont très présentes vers 2,2 millions d’années (Ma), puis une baisse se produit à partir de la transition mi-Pléistocène (de 1 à 0,8 Ma), quand le climat devient plus frais et qu’un changement de faune se produit. La comparaison des pollens fossiles avec ceux actuels mesurés sur le littoral lacustre d’Acıgöl et des alentours, montre que les pollens de céréale sont quasiment absents, même dans les milieux à Graminées sauvages considérées comme des ancêtres des céréales comme l’égilope (Aegilops) ou à céréales comme l’orge (Hordeum).

Notre interprétation est que les proto-céréales proviennent de Graminées sauvages qui poussaient naturellement dans la steppe anatolienne. Leur émergence et leur prédominance ont pu être favorisées par les perturbations écologiques liées à la présence de grands troupeaux d’herbivores qui venaient s’abreuver dans la région des Grands Lacs où se situe le lac d’Acıgöl. Le piétinement des troupeaux de grands mammifères, l’enrichissement en azote des sols avec les excréments et le broutage de la steppe par les animaux ont pu modifier le génome des proto-céréales naturellement présentes à Acıgöl et favoriser ainsi l’émergence des céréales modernes. Les fossiles trouvés dans cette région témoignent d’une abondance et d’une grande diversité d’herbivores. Parmi ceux-ci, les paléontologues ont identifié une espèce éteinte de mammouth et de rhinoceros, plusieurs espèces de chevaux et de cerfs, un okapi primitif, un paléo-chameau, un grand bovidé aujourd’hui éteint et de nombreuses antilopes. Les populations d’Homo erectus (l’Homme de Koçabas), présentes dans la région des Grands Lacs entre 1,2 et 1,6 millions d’années, ont pu coexister avec une mégafaune riche et diversifiée dont ils étaient largement dépendants.

Les ancêtres des arbres cultivés typiques de l’agriculture méditerranéenne moderne sont également présents dans les sédiments lacustres d’Acıgöl. D’autres plantes potentiellement comestibles ont également été identifiées. Elles correspondent à 54,4 % des plantes identifiées dans les assemblages polliniques. Ces résultats témoignent de la richesse potentielle des ressources alimentaires accessibles dont pouvaient se nourrir les populations humaines et animales.

Ces dernières années, de nouvelles données biologiques et archéologiques provenant de sites à homininés ont permis d’améliorer nos connaissances sur les débuts de l’agriculture et les modalités de sa mise en œuvre. Dans le Levant, à Ohalo II, des graines de proto-céréales et des faux en silex ont été trouvées vers -23 000 ans. Plus au nord, dans le site archéologique de Gesher Benot Ya’aqov, des graines de proto-céréales et des pollens d’arbres actuellement cultivés ont été identifiés entre -750 000 à -820 000 ans.

Par ailleurs, les données génétiques récentes indiquent que l’émergence de l’agriculture ne s’est pas produite à un seul endroit et au même moment au début du Néolithique (c’est l’hypothèse du « Croissant fertile »), mais qu’il s’agit d’un phénomène évolutif et multirégional. Il est donc possible que des populations d’homininés aient développé des formes de « proto-agriculture » transitoires. Nous savons, en effet, que les processus de domestication furent discontinus, avec des phases d’arrêt et de redémarrage. Les outils lithiques acheuléens, caractérisés par des bifaces de forme symétrique, témoignent des capacités cognitives plutôt avancées des populations humaines du Pléistocène inférieur qui pouvaient fréquenter les rives du lac d’Acıgöl. Les populations d’homininés peuvent également avoir profité de cette opportunité pour diversifier leur régime alimentaire avec des plantes sauvages faciles à récolter et riches en nutriments, comme c’est le cas des populations de chasseurs-cueilleurs existant encore aujourd’hui dans certaines contrées de notre planète.

La question de l’émergence du Néolithique avec la domestication des plantes et des animaux est débattue depuis des décennies. Elle a fait l’objet d’innombrables études, dans la plupart des cas menées par des archéologues et des généticiens qui se sont concentrés, soit sur les macrorestes végétaux des sites archéologiques, soit sur l’histoire génomique des plantes cultivées. L’étude des environnements naturels (zones humides, lacs), comme Acıgöl, et de leur contenu microbiologique a jusqu’à présent été largement négligée pour aborder cette question.

Que s’est-il passé au Néolithique, lorsque les humains sont passés d’un mode de vie de chasseur-cueilleur à un mode de vie d’agriculteur ? Ont-ils reproduit les conditions qui existaient il y a deux millions d’années ? Y a-t-il eu une nouvelle étape de spéciation des céréales liée à l’Homme ? Les pollens de proto-céréale d’Acıgöl semblent indiquer que la modification génétique des céréales pourrait avoir été un processus naturel en place bien avant l’apparition de l’agriculture, et que les conditions étaient déjà réunies lorsque les populations humaines sont passées de sociétés de chasseurs-cueilleurs à des sociétés agricoles.

Nos résultats permettent de reformuler une énigme importante par rapport à l’évolution humaine et de remettre en question le paradigme longtemps soutenu selon lequel les humains étaient les géniteurs des céréales, alors qu’il semble, plutôt, que les céréales soient apparues naturellement, les humains ayant simplement accéléré leur expansion Si cela est confirmé par la présence de pollens de proto-céréales dans des sédiments du Pléistocène inférieur ou dans des sédiments plus anciens dans d’autres régions, cela nécessitera une révision totale de notre vision globale de l’histoire de la nutrition humaine. Des recherches préliminaires menées dans les travertins de Denizli (Turquie) et de Marseille (France), datés de 1,6 à 1,1 Ma, ont déjà permis de mettre en évidence la présence de pollen de proto-céréales.


Ces recherches ont été menées grâce à l’aide précieuse de nos collègues géologues (C. Alcicek, C. Helvaci) et des compagnies minières privées ALKIM et SODAS turcs.

Cancer du sein : demain, un soutien gorge connecté grâce aux maths ?

  1. Zeina Al MasryMaître de conférences en mathématiques appliquées, École Nationale Supérieure de Mécanique et des Microtechniques (ENSMM)
Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC)

Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC) apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Les maths s’invitent dans les dessous intimes pour modéliser une méthode de détection et prévention du cancer du sein. Lode Van de Veld/PublicDomain

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science, qui a lieu du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 15 novembre 2021 en outre-mer et à l’international, et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Eureka ! L’émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


« Mais à quoi ça sert la recherche en mathématiques ? » J’ai souvent entendu cette question au cours de ma carrière, par exemple, ma voisine, qui prenait de mes nouvelles sur mon travail de thèse. Pour le grand public, très souvent, la recherche en mathématiques appliquées reste toujours abstraite.

Revenons sur le concept même de la science mathématique. Selon la classification de l’abbé Bossut :

« les mathématiques ont pour objectif de mesurer, ou plutôt de comparer les grandeurs ; par exemple les distances, les surfaces, les vitesses, etc. Elles se divisent en mathématiques pures et en mathématiques mixtes […] ».

Les mathématiques pures considèrent les propriétés de la grandeur de façon abstraite et les mathématiques mixtes ont pour objet les propriétés de la grandeur concrète. Le terme mixte a été remplacé par le terme appliquée. Nous pouvons citer l’analyse numérique ou les probabilités et la statistique comme des domaines des mathématiques appliquées.

Des maths dans un soutien-gorge

D’un point de vue personnel, cette abstraction en mathématiques m’a toujours plu. En revanche, j’ai fait le choix d’entamer une carrière de maître de conférences en mathématiques appliquées dans une école d’ingénieurs et en intégrant un laboratoire pluridisciplinaire, FEMTO-ST.

Ce changement d’environnement de recherche n’est pas toujours évident et demande, la majorité du temps, beaucoup de courage, d’adaptation, d’acceptation et de persévérance. C’est tellement frustrant de s’engager dans un nouvel domaine et de craindre le fait de ne pas pouvoir intégrer sa recherche en mathématiques dans le monde des applications.

Malgré cette frustration, j’ai pu développer mon nouvel axe de recherche dans le médical et en particulier sur un sujet qui me tient à cœur : la modélisation du cancer du sein.

Je pilote actuellement un projet sur le développement d’un soutien-gorge connecté (SGC) pour la détection précoce du cancer du sein, où je travaille avec une équipe pluridisciplinaire.

Revenons maintenant aux mathématiques appliquées et, en particulier, aux probabilités et statistique. Et nous allons revenir à la question de ma voisine mais en la reformulant de la manière suivante : Comment les mathématiques appliquées peuvent être utilisées pour la détection du cancer du sein ? Cette question m’a été souvent posée, mais avant d’y répondre, nous allons rappeler quelques informations sur le cancer du sein.

Plus de 2,2 millions de nouveaux cas diagnostiqués chaque année

Le cancer du sein représente près de 2,2 millions de nouveaux cas diagnostiqués chaque année et constitue le premier cancer de la femme et la première cause de mortalité par cancer chez les femmes, selon les estimations répertoriées dans la base de données mondiale, nommée GLOBOCAN.

Plus généralement, les cancers du sein représentent environ 15 % du nombre total des décès dus au cancer. En France, selon les estimations réalisées par Santé Publique France, le cancer du sein est responsable d’environ 12 000 décès annuels. L’incidence du cancer du sein est en constante progression, variant selon les régions du monde.

Mais un cancer du sein détecté à un stade précoce peut être guéri dans plus de 90 % des cas.

Les avancées technologiques ont permis d’automatiser la collecte et l’acquisition des données cliniques, histologiques, les résultats du diagnostic ou du pronostic, etc.

Les mathématiques appliquées jouent un rôle très important pour aider les praticiens dans leur prise de décision du traitement du cancer du sein. Nous pouvons par exemple développer un modèle statistique qui utilisera les données collectées et trouvera des relations entre toutes ces informations pour le diagnostic ou le pronostic.

Un exemple de partionnement de données en régions distinctes.

Étant donné un échantillon de points de cette base de données, comment prédire le niveau de risque du cancer du sein d’une nouvelle patiente ? Nous allons d’abord scinder l’espace de points en régions distinctes (des rectangles pour simplifier).

Ensuite, pour chaque observation qui tombe dans une certaine région, nous allons prédire une valeur moyenne des réponses de l’ensemble des observations qui appartiennent à la même région tout en minimisant un certain critère d’erreur.

De nouveaux dispositifs

Comment détecter la présence d’une tumeur ?

À ce jour, la mammographie est le moyen de dépistage le plus utilisé et est considérée comme la technique de référence. Toutefois, cette dernière nécessite une irradiation par rayons X ce qui limite son utilisation. Afin de surmonter ces inconvénients, sept dispositifs portables sont en cours de développement pour proposer une méthode alternative à la mammographie.

Nous pouvons citer par exemple le système iTBra développé par Cyrcadia Health company. La plupart des tumeurs mammaires peuvent induire une augmentation de la température. Ce soutien-gorge connecté dispose d’un fonctionnement basé sur la mesure des données thermiques mammaires combinée avec un modèle prédictif basé sur des réseaux de neurones. Les enregistrements thermiques sont collectés sur une période de 24-48 heures pendant laquelle les femmes maintiennent leurs activités quotidiennes.

Schéma illustrant le déroulement du dépistage du cancer du sein à l’aide d’un soutien-gorge connecté. L’utilisation prévue du soutien-gorge connecté est le dépistage du cancer du sein à l’aide d’un appareil portable et sans radiation.

Mon équipe regroupe plusieurs disciplines allant de la médecine jusqu’aux mathématiques et nous travaillons sur la conception d’un soutien-gorge connecté. Ce dispositif pourrait permettre la mise en place d’un système de dépistage du cancer du sein qui aura l’avantage d’être portable (pour une dizaine de minutes) et sans radiation chez les femmes à toutes tranches d’âge.

Il est équipé de capteurs pour cartographier les seins de la patiente reliés à des algorithmes d’intelligence artificielle dont l’objectif est la détection d’anomalies dans les tissus mammaires.

Pour finir, sortir de sa zone de confort permet de s’élargir, de se développer et de mettre ses compétences au service d’une cause sociétale.