On sait maintenant pourquoi l’Arctique se réchauffe à une vitesse record

 

Un des premiers modèles climatiques qui a servi à étudier les effets des changements climatiques provoqués par l’humain sur notre planète a prédit que l’Arctique allait se réchauffer de deux à trois fois plus vite que la moyenne mondiale.

Quarante ans plus tard, cette « amplification arctique » a été constatée de visu. Le réchauffement record de l’Arctique et la fonte spectaculaire de la banquise ont de graves conséquences sur les écosystèmes fragiles de la région.

Mais pourquoi l’Arctique s’est-il davantage réchauffé que les tropiques et les latitudes moyennes ? Nous savons maintenant que c’est en partie causé par de faibles concentrations de gaz à effet de serre très puissants, des substances qui appauvrissent la couche d’ozone (SACO) telles que les chlorofluorocarbures (CFC).

Un gaz miraculeux ?

La couche d’ozone est une partie de la stratosphère située à une distance de 20 à 50 kilomètres de la surface de la Terre et qui absorbe les rayons ultraviolets nocifs du soleil. Les substances qui appauvrissent la couche d’ozone sont de puissants gaz à effet de serre qu’on connaît surtout pour leur impact dévastateur sur la couche d’ozone.

Les SACO ont été inventés dans les années 1920. On les a présentées comme des « gaz miraculeux » pouvant servir de réfrigérants, de solvants et de propulseurs dans les réfrigérateurs, les climatiseurs et les matériaux d’emballage. Ce n’est que dans les années 1980, après avoir découvert un trou dans la couche d’ozone au-dessus de l’Antarctique, que les scientifiques ont compris à quel point ces produits étaient dangereux pour la couche d’ozone.

En 1987, 197 pays ont accepté de cesser progressivement leur consommation de substances qui appauvrissent la couche d’ozone en ratifiant le protocole de Montréal. Le succès de cet accord international historique a permis de réduire les émissions de CFC à près de zéro. Cependant, le rétablissement de la couche d’ozone se fait lentement, car les CFC restent dans l’atmosphère pendant des décennies.

Les climatologues qui s’intéressent aux SACO et à leurs conséquences sur le climat ont surtout observé leur effet sur la couche d’ozone. L’impact climatique direct de ces substances a été considéré comme peu important, étant donné leur faible concentration dans l’atmosphère, et a été très peu étudié.

Expériences à l’aide de modèles climatiques

Mes collègues et moi-même avons cherché à savoir comment les SACO ont pu influencer le réchauffement climatique de la fin du 20e siècle, de 1995 à 2005. Nous avons choisi cette période à cause de l’augmentation rapide de ces substances dans l’atmosphère qu’on a pu y observer. Depuis le début des années 2000, leur concentration atmosphérique a diminué.

Pour aborder ce genre de problèmes, les climatologues peuvent avoir recours à des modèles informatiques de la Terre afin de comprendre les effets de différents phénomènes – comme les éruptions volcaniques – et des gaz à effet de serre – comme le méthane – sur la température de l’air, la circulation océanique, les précipitations, et ainsi de suite.

Un motoneigiste circule sur la glace près d’Iqaluit, au Nunavut. La Presse Canadienne/Sean Kilpatrick

Pour étudier la contribution des SACO au réchauffement à la fin du 20e siècle, nous avons fait des simulations sur la période allant de 1955 à 2005 à l’aide d’un modèle climatique. Dans l’une des simulations, on a intégré tous les facteurs historiques du climat : ceux qui contribuent au réchauffement, comme le dioxyde de carbone, le méthane, l’oxyde nitreux et les substances qui appauvrissent la couche d’ozone, et ceux qui refroidissent le climat, comme les particules volcaniques. L’autre simulation prenait en compte ces mêmes facteurs, à l’exception des SACO.

C’est une des premières fois qu’on isole le rôle des substances qui appauvrissent la couche d’ozone. En général, les expériences avec des modèles climatiques qui examinent l’impact de différents facteurs climatiques évaluent tous les gaz à effet de serre ensemble.

La comparaison des deux simulations a permis de voir que le réchauffement de la planète était réduit d’un tiers et celui de l’Arctique de moitié lorsqu’on excluait les SACO.

L’amplification arctique

Pourquoi les SACO ont-elles un aussi grand impact malgré leurs très faibles concentrations atmosphériques ? Premièrement, on sait depuis longtemps que ces produits chimiques sont des gaz à effet de serre très puissants. Deuxièmement, le réchauffement provoqué par le dioxyde de carbone était, à la fin du 20e siècle, partiellement annulé par le refroidissement causé par les particules présentes dans l’atmosphère, ce qui a fait en sorte que les CFC et d’autres SACO ont contribué de manière importante au réchauffement.

Enfin, nous savons que le phénomène de l’amplification arctique résulte de rétroactions dans le système climatique qui accentuent le réchauffement, et c’est exactement ce que nous constatons avec nos simulations. Dans la simulation sans SACO, les rétroactions climatiques se sont avérées plus faibles, et on a observé une moindre amplification arctique.

Le réchauffement climatique pourrait prolonger de deux mois la saison de croissance à Nuuk, au Groenland, d’ici la fin du 21e siècle. AP Photo/David Goldman

Dans le cadre de nos prochaines recherches, nous tenterons de comprendre les variations dans les rétroactions, mais en attendant, nos travaux démontrent clairement l’impact significatif des SACO sur le climat de l’Arctique.

Les signataires du protocole de Montréal ne pensaient pas aux changements climatiques il y a 30 ans. Pourtant, des études comme les nôtres soulignent le rôle important que jouera cet accord dans l’atténuation du réchauffement, étant donné que les concentrations de substances qui appauvrissent la couche d’ozone diminuent au fil du temps.

Cela dit, sans une réduction massive des émissions de dioxyde de carbone au cours des prochaines décennies, les gains que nous obtiendrons grâce au protocole de Montréal seront rapidement annulés. D’autres mesures sont nécessaires pour protéger l’Arctique, et notre planète.

Mémoire, histoire et reconnaissance : un débat profond qui mérite les nuances

 

La statue de Colbert devant l’Assemblée nationale a été taguée de l’inscription « négrophobie d’État » le 23 juin. Ministre de Louis XIV, il est considéré comme à l’initiative du Code noir. Joël Saget/AFP

Racisme et antiracisme, violences policières, déboulonnage des statues, mémoire historique, statistiques ethniques : le débat contemporain s’inscrit à bien des égards dans la continuité de questions posées au fil du demi-siècle qui vient de s’écouler. Pourtant, il est assez largement oublieux des échanges, des passions mais aussi des recherches qui ont ponctué cette période.

Il fait les frais du présentisme, qui consiste à vivre dans l’actualité, sans capacité de se projeter vers l’avenir, ni de réellement considérer le passé. Le débat s’installe dès lors dans une actualité qui rend difficile de penser l’unité profonde de phénomènes que tout, effectivement, distingue empiriquement.

La France est engagée dans une mutation qui passe par la mise en cause de sa capacité à intégrer au sein d’un même cadre sa vie proprement sociale, son État-nation et son modèle républicain. Dès la fin des Trente Glorieuses, chacune des composantes de ce cadre a commencé à se transformer, et leur articulation fonctionnelle se décompose.

En cessant d’être industrielle, la société proprement dite a vu s’étioler le conflit central opposant le mouvement ouvrier et les maîtres du travail. Or, ce clivage donnait son sens à bien des mobilisations autres qu’ouvrières : l’espace s’est ouvert à d’autres contestations, souvent à forte charge culturelle, sans adversaire social identifiable aisément, lourdes de subjectivités individuelles souvent rétives à toute négociation ou recherche de compromis.

Contestations disparates

Les enfants des « travailleurs immigrés », de plus en plus confrontés au chômage et à l’exclusion sociale, ont eu tendance à être identifiés, et à s’identifier eux-mêmes en termes religieux – l’islam – voire ethniques.

De façon générale, le mouvement social de l’ère industrielle a laissé place à des contestations disparates, sans sens ni repères communs, à une société fragmentée dans ses luttes – la notion d’archipel popularisée par Jérôme Fourquet s’applique aussi aux mobilisations collectives.

La nation, au sortir d’une décolonisation douloureuse, a été de plus en plus interpelée par la construction européenne, et inquiète du fait de la globalisation économique.

En même temps, le racisme était de plus en plus « différentialiste », c’est-à-dire défini par le rejet de l’altérité, perçue alors comme une menace pour l’intégrité culturelle de la nation, alors qu’auparavant, il se caractérisait plutôt par des logiques d’infériorisation facilitant l’exploitation de ses victimes.

Dès lors, les objets de ce rejet tendaient eux-mêmes, avec le soutien éventuel d’acteurs politiques et d’intellectuels, à se définir dans cette perspective, et à réclamer qu’on en tienne compte. Ce qui a favorisé les demandes de statistiques ethniques (et en fait aussi religieuses et raciales), dont il était alors attendu qu’elles permettent de mieux cerner les discriminations.

Mais cette perspective est à manier avec précaution, car elle peut également faciliter des discours moins respectables : ainsi, en mai 2015, Robert Ménard, le maire de Béziers, a trouvé bon de compter les élèves musulmans scolarisés dans les écoles de sa ville – et a annoncé un chiffre de 64,6 %.

Carences de l’école publique

La République, pour sa part, a peiné chaque jour davantage à incarner les valeurs universelles de sa fière devise – liberté, égalité, fraternité : le discours est devenu ici incantatoire. Là où ce qui était bon pour les entreprises publiques l’était aussi pour leur personnel et pour le pays, on a vu prospérer les forces du marché et s’affirmer les égoïsmes corporatistes d’acteurs ne pouvant plus s’identifier à un combat universel et ne se mobilisant que pour promouvoir leurs intérêts particuliers.

La fin de la conscription a été aussi celle d’un brassage social facteur d’unité. L’école publique a cessé d’alimenter le mythe de l’égalité républicaine, et il a bien fallu, de surcroît, en admettre les carences, révélées, à l’échelle internationale, par ses classements bien modestes dans les enquêtes PISA.

La laïcité, valeur républicaine par excellence, est devenue l’objet de polémiques exacerbées par les affaires dites de « foulard ».

Le tout relativement intégré que constituaient la société industrielle, la République et la nation a commencé à se fragmenter, les fissures puis les failles se sont multipliées. Les débats actuels traduisent une amplification de ces phénomènes, qui ont fait l’objet de nombreuses recherches en sciences sociales et politiques, dès les années 80.

Des outrances qui interdisent le débat

Mais il y a aussi du nouveau. Il y a d’abord l’image fallacieuse, mais prégnante, portée par d’importants acteurs politiques, tel Manuel Valls (dans un entretien paru dans Valeurs actuelles, le 18 juin 2020) par des intellectuels respectables, comme Élisabeth Badinter (dans un entretien paru dans l’Express, 16 juin 2020), mais aussi par l’extrême droite, d’un clivage qui serait central alors qu’il n’est que secondaire et qui déboucherait sur une lutte à mort entre trois camps, tous radicalisés, raidis dans leur idéologie.

Le premier camp rassemble les tenants d’une conception pure et dure de la République, tels les animateurs du mouvement « Printemps républicain », le deuxième regroupe les partisans d’une version fermée et homogène de la Nation, voire de la race blanche, qu’inquiète ce que Renaud Camus a appelé « le grand remplacement ». Viennent enfin les « Indigènes de la République » et autres « décoloniaux » extrêmes, promoteurs d’un combat semblant tendre à la guerre des races. Les « républicanistes » et les « nationalistes » peuvent éventuellement se rejoindre.

Cette présentation radicale des enjeux contemporains enflamme l’atmosphère. Alors qu’à la fin des années 80, Régis Debray nous invitait élégamment à choisir entre être « républicain » et être « démocrate » », ce qui laissait de la place à de véritables échanges, l’outrance actuelle des positionnements radicaux interdit le débat en rejetant dans le non-sens ceux qui demandent, au contraire, que s’ouvrent des échanges informés, démocratiques, ouverts. Ceux, également, dont les demandes de vérité et de justice, si centrales dans les manifestations récentes à propos de la mort d’Adama Traoré, sont assimilées injustement à un combat communautariste ou racial.

Jusque dans les années 70, le ciment qui reliait la société, l’idée républicaine et la nation était fait aussi d’une conception de l’Histoire comme récit national porté par la République. L’ouvrage monumental « Les lieux de mémoire », paru sous la direction de Pierre Nora, est certainement la dernière forte expression de cette époque – la critique a noté à juste titre l’absence de « lieu colonial » dans cet ensemble de contributions.

Le récit national mis en cause

Des « mémoires » venues d’en bas ont contesté les conceptions républicaines et nationales éprouvées, à propos de la colonisation, mais aussi de la question juive, ou même, très tôt, de la question régionale. Cela ne pouvait que mettre en cause l’État républicain, qui ne laisse guère de visibilité aux minorités dans l’espace public, comme la nation, oublieuse de ses pages les plus sombres.

Cette peinture sur céramique rue des Petits-Carreaux, à Paris, l’un des derniers vestiges parisiens de l’époque coloniale, est régulièrement vandalisée. Anne-Christine Poujoulat/AFP

Les demandes actuelles que l’on déboulonne des statues ou que l’on débaptise des rues, des places ou des établissements scolaires poussent cette logique beaucoup plus loin. Elles aussi mettent en cause le récit national et républicain, et, au-delà, le récit qui s’intéresse à la longue phase monarchique de la construction de notre État.

Mais tout désormais ne se réduit pas à de nouveaux affrontements entre l’Histoire et les mémoires. Car viser à déboulonner des statues, débaptiser des rues, des places et autres lieux publics, ce n’est pas chercher à imposer une mémoire contre l’Histoire.

Une statue, un nom propre affecté à un lieu, une école, une place, en effet, ne sont pas en eux-mêmes le fruit de la recherche historique. Presque toujours, cela résulte du choix d’une collectivité, nationale, locale, ou d’une institution. Ce choix n’est pas non plus purement ou nécessairement mémoriel, au sens où il résulterait d’une demande portée par un groupe identifiable.

En fait, il s’est plutôt généralement agi, dans un passé plus ou moins éloigné, de rendre hommage à une personnalité, de mettre en valeur son apport, de rappeler son existence. Peut-être le mieux est-il de parler ici de reconnaissance.

Celle-ci, pour les personnages d’une certaine importance historique, engage l’État-nation républicain actuel. Demander qu’on déboulonne une statue ou qu’on débaptise un lieu, c’est dès lors contribuer à la prise de conscience, plus large, d’un phénomène capital : la décomposition du cadre en fonction sous la Troisième République et les Trente Glorieuses. Un cadre qui intégrait dans un même modèle la société, la Nation et la République, avec pour ciment l’Histoire.

C’est aussi accélérer cette décomposition, voire la brusquer, ce qui ne peut que susciter, en contrepartie, des raidissements en tous genres, républicanistes, nationalistes, racialisés et racialisants. Ce n’est pas l’Histoire, en tous cas pas directement, qui est en cause, c’est un récit politique porté dans l’espace public par d’autres que des historiens, même s’il les a aussi mis à contribution.

La mémoire comme enjeu politique

Dans ce contexte, le rôle de la mémoire change. La mémoire était surtout une force venue d’en bas, portée par les descendants de groupes minoritaires dont les souffrances historiques étaient passées sous silence, niées, oubliées ou minimisées.

Elle interpellait le pouvoir, en même temps que l’Histoire, elle les pressait d’être à l’écoute. Désormais, la mémoire est elle aussi un enjeu politique, un élément dont tout un chacun use dans le jeu des pouvoirs et des oppositions.

Elle inspire des politiques que l’on peut dire mémorielles. Elle est instrumentalisée de toutes parts, de manière politicienne, servant la stratégie d’acteurs qui veulent flatter tel ou tel secteur de l’opinion, ou se positionner sur le passé, sans compétence ou légitimité particulière s’il s’agit de dire la vérité historique.

Nous ne sommes plus, ou plus seulement, dans l’ère de la mémoire, des témoins et des victimes, mais dans celle des politiques et des contre-politiques mémorielles. Cela contribue un peu plus encore à déstructurer le modèle national et républicain dont nous avons hérité, et à affaiblir la portée de l’Histoire, à la fois comme récit national et d’État, ce qu’elle ne peut plus être, mais aussi comme recherche raisonnée, scientifique, de la vérité, dès lors que des historiens entrent eux-mêmes dans des jeux, des calculs et des opérations à la fois mémoriels et politiques.

Ce qui peut permettre à des groupes minoritaires de faire entendre leur voix fait des responsables politiques qui les écoutent les agents d’un récit historique sur lequel ils arbitrent et qu’ils instrumentalisent. Le rôle et la place de l’Histoire se reconfigurent.

Renouer avec une police de proximité

Le débat actuel sur les violences policières contribue lui aussi à l’accentuation de la déstructuration du modèle classique. Celui-ci en effet repose sur l’idée d’une police républicaine, au service du pouvoir légitime, incarné par un chef d’État et ses ministres, à commencer par celui de l’Intérieur.

Le 13 juin 2020, place de la République, à Paris, un manifestant réclame justice pour Adama Traoré. Thomas Samson/AFP

Critiquer la police, comme c’est le cas à propos de son racisme et de son usage de la force, c’est mettre en cause le lien direct, théoriquement sans faille, qu’elle entretient avec le pouvoir au plus haut niveau, alors qu’aux États-Unis, les forces de l’ordre sont bien davantage sous contrôle local.

Envisager politiquement des changements significatifs, dans les méthodes policières par exemple, c’est engendrer nécessairement des tensions entre le pouvoir central et les policiers et gendarmes.

C’est donc aussi, une fois de plus, mettre en cause un mode d’intégration républicaine, dire qu’il fonctionne mal. Et c’est encourager certains policiers à rejoindre le camp de la radicalité républicaniste, celui du nationalisme extrême – ou les deux –, plutôt qu’à demander à l’institution policière d’affronter ces problèmes de racisme décrits par Fabien Jobard.

Or mieux vaudrait renouer avec l’esprit de la fin des années 80, quand l’idée d’une police de proximité était à l’ordre du jour, et que le ministère de l’Intérieur avait accepté que la recherche s’intéresse à la police, avec notamment la création de l’IHESI (Institut des hautes études de la Sécurité intérieure), qui, après avoir changé deux fois de nom, a été supprimé en octobre 2019.

Ne nous y trompons pas : ceux qui, quel que soit le lieu d’où ils parlent, adoptent des positions sans nuances, confondent histoire, mémoire et reconnaissance, et ne veulent voir chez les autres que guerre des races, violences communautaires, et conduites de rupture fonctionnent sur le mode de la prophétie autoréalisatrice. À force de dénaturer le débat et de nous dire qu’il faut choisir entre le chaos et l’autoritarisme, ils préparent le terrain de l’un, ou de l’autre.

L’influence de la Lune est-elle réelle ou imaginaire ?

L’humain a fini par associer à la Lune de nombreuses propriétés ainsi que divers pouvoirs, mais quelle est la part d’imaginaire et celle de réel dans tout cela ?

Il ne faut pas croire que cette question des influences lunaires ne relève que du folklore ou de la croyance : elle peut en fait être étudiée en pratique. Bien sûr, comme pour tout test scientifique, il y a quelques conditions : avoir beaucoup de sujets (pas un seul arbre ou une personne), observer longtemps (un cycle ne suffit pas), éliminer les effets sans lien direct (pour étudier l’influence de la pleine lune sur les accidents de voiture, il faut d’abord enlever la variation hebdomadaire bien connue), utiliser les éphémérides correctes (non, on ne peut pas décider d’avoir un cycle des phases lunaire de 30 jours au lieu de 29,53 parce que c’est plus facile pour les calculs), ne pas sélectionner les données pour conserver juste celles allant dans le sens de l’effet recherché, avoir une réplication sur d’autres données ou par d’autres chercheurs. Ceci étant dit, examinons un peu les différents domaines où la Lune a été incriminée.

La Lune donne-t-elle des informations sur l’atmosphère ?

Parfois, oui. La Lune apparaîtra ainsi plus foncée lors des éclipses totales si l’atmosphère terrestre contient beaucoup de poussières. Aux alentours des Nouvelles Lunes, la lumière cendrée sera plus brillante si le côté de la Terre qui fait face à notre satellite comporte plus de nuages. Et si vous voyez un halo autour de la pleine lune, c’est que l’atmosphère présente des cristaux de glace en altitude, dans des nuages appelés cirrostratus qui précèdent parfois, mais pas toujours, une dégradation du temps.

Tout ce qui vient d’être décrit est en fait lié à l’atmosphère, la Lune n’est en rien responsable, mais existe-t-il un effet direct ? Oubliez la tradition disant que la Nouvelle Lune annonce un changement de temps (puisque la phase est la même pour tous les pays de la Terre, cela impliquerait un changement de météo partout dans le monde le même jour !). Par contre, des effets, quoique faibles, de la Lune ont été remarqués pour la météo de l’observatoire de Cerro Paranal et pour les pluies tropicales : ils sont liés en fait aux marées océaniques ou atmosphériques.

Autre réputation lunaire : elle provoque tsunami, tremblement de terre, ou éruption. Bien sûr, les marées terrestres (eh, oui, il n’y a pas que l’eau qui se soulève, le sol aussi) malaxent la croûte de notre planète tandis que les marées océaniques, en déplaçant de grandes quantités d’eau, augmentent ou diminuent la pression sur cette croûte.

Toutefois, il est clair que le rôle de la Lune n’est pas gigantesque, et en fait vous le savez déjà : on n’annonce pas de grosse catastrophe mondiale, éruption généralisée et tremblement de terre global, à chaque pleine lune. Au pire, il est possible que les marées puissent amener la goutte qui fait déborder le vase pour une faille proche du changement ou un volcan prêt à entrer en éruption.

Jardiner avec la Lune

Au départ, tout repose sur une analogie simple : la forme de la Lune croît entre la Nouvelle Lune et la pleine lune, donc notre satellite favorise tout ce qui doit croître et c’est le bon moment de semer. Le temps passant, certains ont modifié la tradition initiale et « Lune croissante » se réfère parfois à une Lune située plus loin de l’équateur céleste (la projection de notre équateur terrestre sur la sphère céleste), ce qui fait que la Lune change de hauteur par rapport à l’horizon, comme le Soleil est plus haut dans le ciel en été et plus bas en hiver.

La Lune aide-t-elle à faire pousser ces plantes ? Kym MacKinnon/UnsplashCC BY

L’idée repose ici sur une conception plus « gravifique » : une Lune située plus près du zénith « tire » vers le haut les plantes, les poussant à se développer bien droites. Cette lune croissante–là deviendrait donc favorable à ce qui pousse hors du sol (maïs, par exemple) et défavorable à ce qui doit s’y enterrer (carottes, par exemple).

Enfin, depuis un siècle environ, d’autres encore combinent la croissance de la Lune (selon l’une ou l’autre acception) à sa position dans le ciel, un mélange lune/astrologie en quelque sorte. Toutefois, on le sait depuis des siècles et on l’a prouvé : qualité du sol, alimentation en eau, contrôle des ravageurs, et météo sont les facteurs les plus importants à surveiller pour tout bon jardinier. Comme le souligne un dépliant de la société nationale d’horticulture de France, la Lune n’y est pas pour grand-chose.

L’effet de la Lune sur les animaux

Non, les loups ne hurlent pas plus à la pleine lune, les chiens ne sont alors pas plus agressifs, et les vaches ne mettent pas plus souvent bas à cette phase.

Cela dit, il existe bien une influence lunaire dans certains cas. Ainsi, à cause de la lumière lunaire, les proies se cachent plus et se déplacent moins les nuits de pleine lune. Il ne faut pas oublier les marées : divers animaux marins (comme le ver Palolo, le poisson grunion, les oursins ou le concombre de mer) ont des comportements reproductifs (dépôt ou éclosion des œufs) liés aux marées. En fait, diverses expériences en laboratoire (sous éclairage aléatoire, avec marées artificielles) ont même permis de montrer que certains animaux marins possèdent une horloge interne liée à la Lune – leur « app » personnelle pour avoir l’horaire des marées ! En plus, d’autres animaux, comme le bousier ou la puce de mer, utilisent la Lune pour s’orienter – une boussole particulière mais efficace.

Reste un dernier animal : l’humain. La Lune réglerait quand il faut se couper les cheveux, prendre des médicaments, cuire le pain, faire des enfants ou en accoucher ou entrer en crise psychotique. C’est encore elle que les médecins, infirmières, et autres policiers blâment régulièrement pour un surcroît de travail certains jours. Pourtant, les études statistiques se suivent et se ressemblent toutes, quel que soit le sujet (accidents de la route, suicides, meurtres, urgences générales ou psychiatriques, consultations médicales, crimes divers rapportés à la police, arrestations, overdoses, crises d’épilepsie, accouchements, règles, voire cours du Dow Jones) : circulez, y a rien à voir.

Quelques exceptions existent. Ainsi, vous dormirez plus mal à la pleine lune si vos volets ferment mal ou vos tentures ne sont pas opaques car l’humain a besoin d’obscurité pour dormir. Faites aussi attention à ne pas croiser des cervidés les nuits de pleine lune si vous êtes en voiture : ce n’est pas tant que vous allez subitement devenir sadique et vouloir en renverser un, mais que vous risquez donc plus d’en rencontrer un car ils se déplacent plus quand ils ont de la lumière.

Les biais cognitifs à l’action

Mais s’il y a si peu d’effets réels de la Lune, pourquoi diable l’impression subsiste-t-elle ? En fait, on assiste à la combinaison de deux choses : une tradition forte et de puissants biais cognitifs.

On possède une myriade d’affirmations sur les effets lunaires en tout genre. Toutefois, quand on examine les sources, on voit qu’elles ne reposent pas sur une expérience quelconque mais sur des traditions infiniment répétées : quasiment les mêmes mots se retrouvent quelques siècles avant notre ère, au Moyen-âge, au XVIIIe siècle, ou aujourd’hui. Assénées avec conviction, ces phrases se répètent de génération en génération, avec le bel impact de l’autorité qui n’admet aucune remise en question.

Ces traditions sont en fait basées sur deux piliers simples. Le premier est l’analogie : la Lune croît entre nouvelle lune et pleine lune, alors les plantes, cheveux, ou autres doivent aussi croître ; la Lune décroît entre pleine lune et nouvelle lune, alors les animaux d’élevage maigrissent, il faut vite récolter. Le second pilier est le dualisme Soleil-Lune : Soleil sec et chaud contre Lune froide et humide. Du coup, la Lune est favorable à l’humidité (et partant, à la pourriture), elle est liée aux organes (cerveau, yeux) et maladies (embarras respiratoires) « aqueux », et ses rayons sont froids. En combinant les deux aspects, on reproduit toutes les traditions bien connues, alors que ces raisonnements n’ont finalement aucun véritable fondement.

D’autre part, notre cerveau nous joue des tours, ce qui n’aide pas à reconnaître le vrai du faux. Outre une furieuse inclination à préférer les raisonnements simples, notre cerveau souffre d’une perception sélective (on remarque plus facilement ce qui conforte nos idées préconçues), d’un souvenir sélectif (on retient et on se souvient mieux de ce qui conforte nos idées préconçues), et d’une exposition sélective (on lit, on regarde, on se confronte principalement à des sources d’information qui confortent nos idées préconçues).

Ainsi, le personnel médical fourbu après une grosse journée de travail remarquera la pleine lune en rentrant chez lui, mais oubliera toutes les autres fois où c’était pleine lune sans surcroît de travail ou les fois où il y avait beaucoup de travail mais rien de particulier dans le ciel. Sur une base nourrie par la tradition, on retiendra l’association, même rare, et elle viendra renforcer la croyance initiale. C’est « pile, je gagne » et « face, tu perds ».

Hélas, on n’y peut pas grand-chose car on n’échappe jamais totalement à ces biais, même en les connaissant (c’est d’ailleurs pour cela que la méthode scientifique est née), et il y a donc fort à parier que l’on parlera encore longtemps de ces mystérieux effets lunaires !

Tous au vert ? Scénario rétro-prospectif d’un exode urbain

 

Le confinement a réveillé le fantasme d’une campagne idéalisée. Shutterstock

Dès le début de la pandémie de Covid-19, la densité de population est apparue comme un facteur déterminant de la propagation du virus. Cette corrélation entre pandémie et densité est aujourd’hui remise en cause par les scientifiques, notamment au regard de la multifactorialité de l’épidémie. L’âge, la qualité des services de soin, le type de métier, le mode de cohabitation des ménages, les habitudes culturelles… sont autant d’éléments qui contribuent à accentuer ou non la pandémie.

Pour autant, les postures critiques vis-à-vis de la ville et de ce qu’elle nous révèle de nos modèles socio-économiques ne faiblissent pas. Si cette pensée radicale n’est pas nouvelle, elle réémerge en période de crise et nous invite à poser la question de l’urbain au regard de la propagation virale et de la distanciation sociale au moment du déconfinement, mais aussi en tant que reflet de la société.

Creuset de tous les maux, la ville est mise au banc des accusés et les disparités de densité révèlent d’autres inégalités, à la fois sociales, culturelles économiques.

Dans ce contexte, certains experts et décideurs s’enthousiasment autour de l’idée d’une possible revanche des campagnes. De nombreux auteurs et journalistes voient dans la migration massive des Franciliens vers leurs résidences secondaires pendant le confinement le signe annonciateur d’un futur exode urbain.

L’observation des dynamiques démographiques sur un temps long montre que les espaces ruraux, y compris loin des villes, se repeuplent en effet depuis les années 2000, ce qui participe à la revitalisation des campagnes, sans nécessairement affaiblir pour autant les villes.

Migrations résidentielles entre les grands pôles urbains. Magali Talandier

Si aucune accélération du phénomène n’est enregistrée, on peut tout de même se demander à quoi ressemblerait cette France post-exode-urbain, qui se serait reconnectée à sa ruralité et aurait retrouvé une équidensité de peuplement. Quelles seraient les conséquences de cette dé-densification massive des villes ?

Quand la France était « équidense »

Cette géographie idéalisée a en réalité déjà existé. Elle correspond à la France de la fin du XIXe siècle, au tout début de la révolution industrielle. En 1876, la population française est répartie de façon beaucoup plus homogène dans l’espace qu’elle ne l’est aujourd’hui.

La France métropolitaine compte alors 38 millions d’habitants, une densité moyenne de 70 habitants au km2 et plus de la moitié de la population habite dans ce que nous appellerions aujourd’hui le rural.

Cette répartition spatialement équitable traduit le fait que les hommes habitent au plus près de leur force de travail, laquelle est essentiellement liée à la terre. En 2017, la France métropolitaine recense plus de 64 millions d’habitants, une densité de 119 habitants au km2 et moins d’un quart de la population vit dans une commune de moins de 2 000 habitants.

En 150 ans, la population a donc presque doublé, entre autres parce que l’espérance de vie est passée de 43 à 86 ans. Il est vrai que cette croissance démographique s’est fortement polarisée dans l’espace, puisque les trois quarts de la hausse de population enregistrée s’est concentrée sur seulement 5 % de la superficie du pays, ce qui nous conduit aux densités actuelles tant décriées.

Si l’on projette un scénario de dé-densification massive des espaces urbaines pour revenir à cette géographie en apparence plus égalitaire, quelles seraient les variations de population et les conséquences pour les territoires ?

Densité de la population en 1876 et 2017. Il n’y pas de données disponibles pour la Corse. Données Insee, calculs et cartographie de Magali TalandierCC BY-NC-ND

Des populations qui tripleraient à la montagne

À partir des données historiques disponibles, il est possible d’imaginer une France néo-rurale pour en tirer quelques leçons contemporaines. Pour cela, la population de 2017 est répartie entre les communes, au prorata du poids qu’elles occupaient en 1876.

Variation de la population rétroprospective qu’il faudrait opérer pour retrouver la géographie de la fin du XIXᵉ siècle. Données Insee, calculs et cartographie de Magali TalandierCC BY-NC-ND

Retrouver la répartition de population du XIXe siècle impliquerait une réduction massive de la population urbaine, ville-centre et proche périphérie, au profit des campagnes et des montagnes. Le littoral méditerranéen et son arrière-pays proche, ainsi que les zones touristiques et attractives de la côte atlantique devraient aussi se dépeupler.

Sans la réalité des chiffres, on pourrait presque penser que le modèle est soutenable. Mais si l’on précise un peu les dynamiques observées, on se rend compte qu’il faudrait doubler la population rurale.

Pour retrouver la géographie du XIXe siècle, la ville de Bagnères-de-Bigorre dans les Hautes-Pyrénées passerait ainsi de 7 200 habitants à 16 100. Celle de Charolles, en Saône-et-Loire, de 2 700 à 6 200, et la commune de Murat, dans le Cantal, verrait sa population bondir de 1 880 habitants à près de 5 900.

Avec une surface moyenne des appartements située à 32 m2 par personne en France, il faudrait construire plus de 130 000 m2 à Murat, soit 1 900 logements de 70 m2 ou bien encore près de 40 immeubles de 8 étages pour assurer cette transition néo-rurale.

Certains espaces de montagne verraient tripler leur population résidente, c’est le cas globalement des Pyrénées, ou dans une moindre mesure du Massif central. Les Alpes, en revanche, n’enregistreraient qu’une faible hausse de 15 % et le Jura resterait stable puisqu’il pèse, en 2017, un poids équivalent à celui de 1876.

Des villes pas forcément moins denses

À l’inverse, certaines villes apparaissent proportionnellement moins peuplées en 2017 qu’en 1876. La capitale française, par exemple, devrait accroître sa population de 54 % et atteindre ainsi les 3,3 millions d’habitants pour retrouver son poids dans la population française.

En 1876, 5,2 % de celle-ci vivait à Paris pour 3,2 % aujourd’hui. Bordeaux devrait voir sa population progresser de près de 50 % et dépasser les 370 000 habitants. Lyon, Lille et Saint-Étienne enregistreraient des hausses démographiques de 15 à 30 %.

Outre ces quelques exceptions, l’ensemble des villes françaises devraient globalement se dépeupler et se dédensifier. Les villes moyennes, qui ont enregistré les plus fortes progressions de population au cours des deux derniers siècles, pourraient donc subir aussi ces mouvements d’exode urbain. Si l’on se fonde sur la géographie du XIXe siècle, Romans-sur-Isère ou Albi perdraient plus de 10 000 habitants et Colmar plus de 30 000.

Le risque d’une gentrification rurale

À partir de ce scénario rétro-prospectif, il est possible de discuter des conséquences des aspirations ou des appels à la dé-densification massive des villes. Pour dédensifier sérieusement les villes, il faut songer à urbaniser les campagnes, artificialiser de nombreux espaces fragiles et protégés.

Pour garantir un accès à l’emploi, à la santé, à l’éducation dans un modèle d’habitat dispersé, il faut prévoir de développer les réseaux numériques, énergétiques, routiers afin d’assurer la connexion de ces espaces. Les déplacements motorisés augmenteraient, les prix dans ces espaces nouvellement convoités sans doute aussi, provoquant une forme de gentrification rurale, qui peut déjà s’exprimer dans les campagnes les plus attractives. Le corollaire de ce déménagement territorial pourrait même se traduire finalement par un nouvel engouement pour les villes.

Finalement, cette projection nous montre surtout à quel point ville et campagne sont profondément reliées et constituent en réalité les deux facettes d’un même modèle territorial. Si en ces temps anxiogènes, la ville repoussoir trouve son pendant dans la campagne refuge, cela ne remet pas en cause la nécessité de travailler à l’amélioration des interactions spatiales, plutôt que d’appeler à soutenir de nouvelles fractures.

Au-delà de l’opposition entre ville et campagne

Le rapport affectif que les Français entretiennent avec le monde rural est un ciment important pour la cohésion territoriale. L’attractivité retrouvée de certaines campagnes depuis 20 ans, n’a jusque-là pas remis en cause la dynamique urbaine dont nous avons aussi besoin.

L’urbanisation a bien sûr ses limites, mais il me semble que les enjeux pour l’action ne sont pas tant liés à la densité des villes, qu’à la qualité des espaces. Cela passe par une déminéralisation des espaces pour redonner une place à la nature, favoriser la biodiversité, réduire les îlots de chaleur.

Il y a également un enjeu très fort autour de la reconnexion des espaces fonctionnels de vie, de travail, de loisir pour réduire les mobilités et accroître le bien-être des populations. Sur ce dernier point, les villes moyennes ont une opportunité à saisir en offrant dans la proximité à la fois des ressources résidentielles, productives et récréatives.

Dans tous les cas, les approches clivantes de l’espace, opposant ville et campagne, centre et périphérie, ne nous font avancer. Au contraire, s’il doit y avoir un nouveau modèle de résilience à l’issue de la crise, c’est sur l’exceptionnel maillage de l’espace géographique de la France et sur le couple ville-campagne hérité de notre histoire, qu’il doit se construire.

Adolescents : quelques clés pour éviter l’addiction au smartphone

 

S’ils sont enclins à transgresser les règles, les adolescents sont aussi très influencés par les comportements numériques de leurs parents. Shutterstock

Sous forme de smartphones, d’ordinateurs ou de tablettes, les écrans sont désormais omniprésents dans le quotidien des adolescents. À partir de 10 ans, 35 % d’entre eux possèdent leur propre console de jeu, 28 % leur propre tablette, et 11 % leur propre téléviseur. Le smartphone arrive très vite aussi : 87 % des 10-15 ans déclarent posséder un smartphone, dont 65 % depuis l’entrée en classe de sixième, d’après la dernière étude Médiamétrie-OPEN.

Avant le confinement, les jeunes passaient déjà en moyenne plus de 4h par jour sur leur smartphone, selon des données recueillies auprès de 4 000 Français âgés de 13 à 20 ans, dans un cadre normal. La période de confinement a très certainement intensifié ce lien avec le numérique, notamment chez les « digital natives », cette génération née après 1995.

Comment gérer alors l’accès des adolescents à leurs téléphones mobiles, pour éviter que l’engouement ou l’habitude ne vire à la dépendance ? Quel est le discours que peut tenir un parent qui n’a pas grandi dans un monde connecté, à son enfant qui, lui, est né au milieu des nouvelles technologies ? Faut-il essayer de tout contrôler et réprimander les écarts de manière stricte ou, au contraire, jouer sur le devoir de transmission et de socialisation ? Regards sur les stratégies possibles.

Signaux d’alerte

Si l’on ne peut pas vraiment parler d’addiction, au sens d’une dépendance qui nécessiterait un sevrage, certains adolescents peuvent développer des comportements particulièrement toxiques vis-à-vis de leur smartphone, au point de se sentir angoissés à l’idée de ne pas l’avoir à portée de main.

Des études scientifiques récentes sur le sujet étayent l’idée qu’une nouvelle névrose se répand dans notre société aujourd’hui, et plus particulièrement auprès des adolescents, ces digital natives, ultra-connectés : l’angoisse ou la phobie de se retrouver sans son smartphone, connue sous le terme de « nomophobie ».

La nomophobie, contraction de « no mobile phobia », désigne une forme de pathologie liée aux technologies modernes, notamment au smartphone et à la peur excessive d’être séparé de son smartphone. La personne redoute alors de ne pas être en mesure de communiquer, de perdre sa connexion, de ne pas pouvoir accéder à l’information ou de renoncer à son confort.

Nomophobie, définition, origine et secrets du mot (« Parlons peu, parlons bien », TV5 Monde).

Un outil de mesure de la nomophobie a été développé et publié dans la revue scientifique Computers in Human Behavior pour estimer à quel point un individu est accro à son smartphone.

La nomophobie est révélatrice d’une névrose particulièrement élevée chez les adolescents : 76 % d’entre eux déclarent être angoissés à l’idée de perdre leur smartphone. De plus, 33 % de ces jeunes hyperconnectés consulteraient leur smartphone au moins cinquante fois par jour, et parfois même la nuit.

Une consommation ne peut pas être sans danger : elle provoque des troubles du sommeil, des troubles de la vision, une dépression… La chute des notes au collège/lycée doit également alerter les parents. La rupture des relations avec les copains ou encore l’isolement permanent dans sa chambre sont d’autres signes à prendre en compte.

Règles et astuces

Bannir le smartphone n’est pas la solution dans la mesure où il s’agit d’un outil d’intégration sociale à l’adolescence et que, pour marquer leur indépendance, les jeunes ont tendance à transgresser les interdits. Plutôt que d’interdire l’usage du smartphone, les parents ont tout intérêt à privilégier le dialogue.

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Les adolescents face aux écrans : faut-il repenser le discours de prévention ? http://bit.ly/2SYVvbN 

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D’abord, il s’agit de discuter avec son enfant de ce qu’il fait avec son smartphone, de ce qu’il y trouve et de ce que cela lui procure. Ensuite, des règles claires peuvent être fixées en partenariat avec l’adolescent comme :

  • instaurer des zones sans écrans à la maison (à table, dans sa chambre) et pourquoi pas une journée par semaine sans smartphone pour toute la famille,
  • installer un panier pour les smartphones de tous les membres de la famille la nuit, loin des chambres,
  • désactiver les notifications de ses applications du smartphone pour limiter les sollicitations intempestives,
  • faire porter une montre à l’adolescent pour éviter qu’il regarde constamment l’heure sur son smartphone,
  • mettre en place des activités autres que le numérique (sport, musique…), 59 % des parents le font aujourd’hui
  • limiter l’utilisation du smartphone, ce que 34 % des parents font déjà : plages horaires autorisées et temps de connexion quotidien adapté.

Exemplarité

Les parents sont perçus comme les acteurs les plus influents dans l’éducation numérique des adolescents. Aujourd’hui, seuls 35 % des parents adapteraient leurs usages pour montrer l’exemple auprès de leurs enfants (Médiamétrie 2020). Il est important que les parents, non seulement informent leurs enfants sur les risques d’un usage excessif du smartphone, mais surtout qu’ils amènent leurs enfants à une prise de conscience des processus de dépendance.

Pour l’adolescent, le smartphone joue un rôle structurant : il ne représente pas seulement un objet destiné à communiquer mais un objet sur-investi de sens jouant un rôle clé dans la construction de l’identité sociale de l’adolescent.

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Facebook, Snapchat, Instagram : les réseaux sociaux font aussi du bien aux adolescents ! http://bit.ly/2Q8XYOX 

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S’il occupe une place si essentielle, cela peut-il s’expliquer par le fait que les adolescents manquent de lieux de sociabilité ? N’est-ce pas parce que le dialogue entre adultes et adolescents est devenu plus difficile ?

La présence envahissante du smartphone interfère dans les relations familiales, au point d’altérer les liens que les parents doivent tisser avec leurs enfants, au cours de l’adolescence. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre des adolescents reprocher à leurs parents d’utiliser excessivement leur smartphone. Un vrai paradoxe !

Énergie et climat : quatre scénarios pour le monde de l’après-Covid

 

Le 22 juin 2020, dans un supermarché londonien. Tolga Akmen/AFP

Il est impossible de dire aujourd’hui quel sera le futur de l’économie mondiale. D’abord parce que la crise sanitaire n’est pas terminée et que, si la situation s’améliore dans certains pays dont la France, on ne peut éliminer l’hypothèse selon laquelle il faudrait vivre, en l’attente d’un vaccin, une série de répliques et de vagues de diffusion de la maladie (chacune entraînant de nouveaux épisodes de confinement et de ralentissement de l’activité).

Ensuite, parce que le futur sera d’abord ce qu’en feront les gouvernements et les citoyens, dans un contexte d’incertitudes radicales et de grandes difficultés économiques et sociales.

Lignes de fractures et trajectoires

Les points de vue exprimés dans les médias, qu’ils le soient en termes de constat ou de recommandations, sont innombrables et il est difficile d’en tirer une vision claire. On peut cependant tenter d’identifier, à partir des différents points de vue exprimés, les principales lignes de fracture. C’est un moyen de structurer des images plausibles des trajectoires et des états du monde dans lesquels devront se déployer les politiques pour l’énergie et le climat.

Pour la dynamique du redémarrage de l’économie, plusieurs hypothèses peuvent être formulées. On peut ainsi identifier différents profils dynamiques pour la récupération de l’économie. Les macro-économistes utilisent ici un véritable alphabet : profil en V, W, U, L, ou encore Z et swoosh (voir ci-dessous).

L’abécédaire des reprises, en V, W, U, L, Z et swoosh. Brookings

Au cours du dernier demi-siècle, presque tous les profils ont pu être observés avec les crises pétrolières des années 1970, financières des années 1990 et enfin de la crise de la dette des ménages aux USA en 2008, suivie de la crise européenne des dettes souveraines (voir ci-dessous).

Dans son dernier World Economic Outlook, le FMI estime à au moins 3 % la perte de croissance économique en 2020.

Cinquante ans de croissance et de crises. Banque mondiale, FMICC BY

Quatre états du monde à moyen terme

Dans les débats en cours, on peut repérer en particulier deux axes, chacun porteur de choix alternatifs et qu’il est donc possible de croiser pour obtenir quatre scénarios structurels.

Le premier porte sur l’état des relations internationales : ira-t-on dans l’après-crise vers une confirmation de la « démondialisation compétitive » dont des signes apparaissaient déjà avant la crise sanitaire ; ou assistera-t-on au contraire, du fait d’une prise de conscience des interdépendances, à un retour des efforts de coopération internationale, dans le cadre d’un multilatéralisme renouvelé ?

Le second axe renvoie à la fois sur les finalités et sur les moyens des actions qui devront être mises en œuvre pour le rétablissement des économies et des sociétés : faut-il rechercher le retour le plus rapide possible au statu quo ante ; ou faut-il au contraire prendre appui sur la nécessité d’une action vigoureuse des États pour engager les économies et les sociétés sur la voie des transitions écologiques, dans une logique de reconstruction « en mieux » ?

Typologie des scénarios. P. Criqui/Enerdata (mai 2020)CC BY-NC-ND

Scénario 1 : « Chacun pour soi »

Dans le premier scénario, au lieu d’encourager une refondation, les États se recentrent au contraire sur leurs intérêts directs à court terme et renforcent leurs tropismes et priorités propres.

Au plan économique, il s’agit de se protéger de la concurrence extérieure et de relocaliser massivement les activités productives. Avec, pour les États-Unis, l’objectif de reprendre le bras de fer industriel et commercial avec la Chine, et pour les autres pays, de revenir sur une globalisation jugée apporter plus d’éléments de déstabilisation que d’avantages en termes de baisse du coût des produits et services.

L’objectif est bien celui d’une reprise rapide, en V, avec un accent mis sur la relance des activités existantes indépendamment des considérations environnementales, voire avec un retour sur les politiques existantes de protection.

Au plan énergétique, le choix est fait de promouvoir les solutions à moindre coût, et ce sont à court terme celles fondées sur les énergies fossiles qui sont favorisées. Cela d’autant plus que l’arrêt d’une partie de l’économie mondiale déprime profondément les prix de ces énergies.

La consommation de pétrole reprendrait ensuite, tirée par le redémarrage des transports, ainsi qu’en Asie la production d’électricité à partir du charbon. Inversement, la crise peut affecter négativement le développement des énergies renouvelables : les difficultés de financement freinent le développement des nouveaux projets, alors même qu’avant la crise, plusieurs gouvernements prévoyaient de réviser, parfois à la baisse, les schémas d’aide ou d’incitation.

Une reprise en V est certes alors possible, mais à moyen terme une rechute reste à craindre, soit en raison d’une deuxième vague de la crise sanitaire, soit en raison d’un désajustement de la demande et de l’offre sur les marchés de matières premières, désajustement générateur de chocs de prix : on aurait alors une reprise en W et une instabilité accrue.

Scénario 2 : « Sauver les meubles »

Dans le deuxième scénario, la première menace perçue est celle de la faillite de nombreux États fragiles, au Sud comme au Nord. Le risque est celui d’une crise mondiale majeure, comparable à la Grande dépression des années 30 et que le FMI a qualifiée de « crise du Grand confinement ».

L’urgence extrême est alors d’introduire un moratoire et une renégociation de la dette, gérés par le FMI et la Banque mondiale. Dans une perspective ouvertement keynésienne, l’introduction de liquidités par une injection massive de droits de tirage spéciaux (SDR, Special Drawing Rights) du FMI permettrait d’amplifier la relance. Le résultat attendu est une stabilisation des économies et une reprise rapide de l’activité et des échanges : une reprise en V, voire en Z si on assistait à un fort rebond à partir de 2021.

Mais ce type de reprise, plaçant l’urgence sur la relance de l’économie mondiale, peut conduire à faire passer les préoccupations de développement soutenable et de transition énergétique au second plan. En effet, le sauvetage de l’économie conduit à mettre l’accent sur un retour rapide aux anciens modèles de consommation, sur la sauvegarde des entreprises menacées (automobile, transports aériens, tourisme, etc.), enfin sur des investissements dans des industries matures.

En Europe, la question est de savoir si le Green Deal soutenu par la Commission d’Ursula von der Leyen résistera aux nouvelles priorités défendues par les États membres et au retard imposé à certaines « initiatives non essentielles ».

Scénario 3 : « Retour aux territoires »

Dans le troisième scénario, la crise du coronavirus s’inscrit dans une tendance de fond en faveur d’une relocalisation des activités. Avec une volonté délibérée de reconquérir des degrés de souveraineté par la relocalisation, ce scénario suppose que chaque État, chaque territoire, choisit de « compter sur ses propres forces » pour assurer les transitions écologiques.

Celles-ci procèdent d’un ralentissement de la consommation et d’un recentrage de l’activité industrielle, de la mise en œuvre d’un nouveau modèle agricole et d’un aménagement du territoire favorisant les villes de taille petite ou moyenne plus que les métropoles.

La mise en œuvre de ces nouveaux modèles de consommation et de production suppose des transformations économiques et sociales profondes. Elle ne conduit donc pas à une reprise rapide, mais plutôt à une mise en place progressive, donc à une reprise en U, et même plutôt en L pour tenir compte du ralentissement ultérieur de la croissance du PIB. Dans ce scénario en effet, le rétablissement du PIB marchand n’est plus l’objectif premier, et d’autres indicateurs de bien-être sont favorisés.

Au plan énergétique, la décroissance est forte pour toutes les activités polluantes et fondées sur les énergies fossiles, le développement d’une plus grande sobriété rend le moteur « consommation » de la croissance beaucoup moins dynamique. Le développement des chaînes de production et de logistique plus courtes permet de réduire significativement les besoins de transport.

Dans ce scénario, les énergies renouvelables, surtout dans leur version décentralisée (photovoltaïque, bioénergies, réseaux de chaleur), jouent un rôle majeur pour un approvisionnement décarboné.

Scénario 4 : « L’ère des pactes verts »

Dans le quatrième scénario enfin, le choc du coronavirus, la prise de conscience des risques encourus du fait des crises globales (virus comme changement climatique) entraînent une prise de conscience d’au moins une partie des grands acteurs de la communauté internationale. Ils s’organisent pour mettre en place une reconstruction d’institutions multilatérales en faveur du développement durable, de la protection de la biodiversité, des investissements verts et de la décarbonation des systèmes énergétiques.

Une réflexion commune est menée, par exemple entre l’Europe, avec son « pacte vert » (green deal), et la Chine, avec les plans « nouvelles infrastructures ».

Ainsi sont mis en place de « nouveaux pactes verts », coordonnés et amplifiés. Ces investissements sont instaurés rapidement pour éviter que ne s’installe une stagnation prolongée. La consommation se porte majoritairement sur des produits verts, alors que l’investissement est un puissant vecteur de croissance : on a alors une reprise en U, voire en Z si l’effet d’entraînement de l’économie s’enclenche rapidement, dans une logique reconstruction et de croissance verte.

Ce scénario renvoie à des changements importants dans l’efficacité énergétique et dans les modèles de consommation, en particulier en matière de transport. Mais il s’accompagne d’un effort très ambitieux de reconstruction des systèmes énergétiques, mobilisant toutes les innovations pour les technologies bas carbone.

Parmi celles-ci, les énergies renouvelables connaissent un développement accéléré non seulement dans les applications décentralisées, mais aussi sur de grands réseaux électriques interconnectés. Dans un scénario mobilisant l’ensemble des énergies décarbonées, il est alors possible que, dans certains pays, soient aussi mobilisées l’énergie nucléaire ou des solutions comme la capture et le stockage du carbone.

Plausibilité, probabilité et désirabilité des scénarios

Cet exercice ne constitue pas bien sûr une prévision : dans un contexte d’incertitudes radicales, il est impossible de déduire le futur du passé.

Si ces quatre scénarios sont plausibles, il est impossible d’évaluer aujourd’hui leur probabilité d’occurrence. Et encore moins d’y associer un degré de désirabilité. Le scénario le plus souhaitable n’est pas forcément le plus probable… On peut aussi espérer que le moins souhaitable ne soit pas le plus probable.

Mais il ne fait pas de doute qu’au sortir de la crise, les choix politiques des gouvernements, tant au niveau de la coopération internationale que de l’importance accordée aux impératifs de transition écologique, structureront l’état du monde de demain.

Les émotions, une aide précieuse à la décision sur les marchés financiers

 

Face aux événements extrêmes comme les krachs boursiers, les réactions émotionnelles influencent la prise de décision financière. Who is Danny / Shutterstock

Les évènements extrêmes sur les marchés financiers sont rares, mais leur impact s’avère parfois massif, comme l’a récemment montré l’effondrement des marchés boursiers mondiaux en mars 2020 dans le contexte de pandémie de Covid-19. Inattendus, les évènements extrêmes de type krach boursier provoquent un effet de surprise, et sont susceptibles de déclencher une forte réaction émotionnelle.

Pourtant, la finance traditionnelle est conçue pour s’appliquer en « temps normal », c’est-à-dire lorsque les rendements des actifs se situent dans une fourchette de valeurs standard.

Les évènements extrêmes font peu l’objet d’étude en économie. Récemment, de nombreux travaux ont cependant montré que la demande d’un fort retour sur investissement par les actionnaires par rapport aux rendements des obligations pouvait s’expliquer par une prime de risque associée aux phénomènes extrêmes comme les krachs boursiers.

Toutefois, ces travaux laissent largement de côté l’étude des réactions émotionnelles des investisseurs face à ces évènements extrêmes. Or, nos travaux expérimentaux nous ont permis de conclure que les émotions négatives jouent un rôle prépondérant et complexe sur la prise de décision des investisseurs.

Comment analyser l’impact des émotions ?

Selon les théories traditionnelles de la prise de décision telles que la théorie de l’utilité espérée ou la théorie des perspectives (Prospect Theory), les émotions n’ont pas de conséquence sur la prise de décisions. Elles sont uniquement considérées comme des effets secondaires. L’investisseur est supposé être guidé par une évaluation objective et purement statistique de la rentabilité des actifs.

A contrario, selon les partisans de l’hypothèse du « risque comme sentiment » (risk as feeling) ou de « l’heuristique de l’affect » (affect heuristic), les émotions ressenties au moment de prendre une décision affectent bien la manière d’évaluer un actif.

C’est la raison pour laquelle il demeure essentiel pour les chercheurs de prendre en compte les émotions dans leurs études économiques et financières des choix risqués.

Schéma représentant la perspective traditionnelle (bleu) et l’hypothèse du « risque comme sentiment » (bleu + rouge). adapté de l’étude de Loewenstein et al. (2001)

Outre le rôle des émotions, un autre défi dans l’étude des évènements extrêmes réside dans la rareté des données les concernant et leur caractère idiosyncrasique (chaque évènement advient de manière originale, selon des phénomènes qui lui sont propres). En effet, dans le domaine de la finance, les évènements extrêmes de type krachs boursiers possèdent tous des caractéristiques spécifiques.

Pour répondre à ces défis, nous avons mis au point un nouveau protocole expérimental pour étudier les réactions physiologiques des investisseurs à ces évènements extrêmes. La mise en place d’un environnement de laboratoire contrôlé a permis de produire de manière crédible et cohérente des évènements improbables et d’étudier le rôle des émotions.

Celles-ci ont été captées au moyen de la réactance électrodermale (activité électrique biologique enregistrée à la surface de la peau), fortement liée à la sudation, en situation d’évaluation des perspectives d’investissement.

86 participants à cette expérience ont ainsi eu pour tâche de placer 300 enchères successives pour acquérir un actif financier qui offrait une petite récompense positive (soit 10, 20, 30, 40 ou 50 centimes) dans plus de 99 % des cas et une large perte relative (1000 centimes) autrement. La perte était à la fois très improbable (0,67 %) et suffisamment importante pour réduire à néant les gains accumulés par les participants et leur faire faire faillite.

Le rôle complexe des émotions négatives

L’étude a mis en évidence que les investisseurs qui observent un évènement extrême sans subir de perte ont tendance à diminuer leurs enchères. Cet effet est particulièrement prononcé lorsque les participants présentent :

  • un « biais de récence », c’est-à-dire qu’ils s’appuient sur de petits échantillons pour actualiser la probabilité d’évènements rares ;
  • ou un « biais de disponibilité », c’est-à-dire qu’ils estiment la probabilité d’occurrence d’un événement en fonction de la facilité avec laquelle des cas pertinents leur reviennent en mémoire.

En revanche, les investisseurs qui subissent des pertes extrêmes ont tendance à augmenter leurs enchères. Cette réaction est particulièrement prononcée chez les investisseurs qui réagissent de façon émotionnelle aux pertes et expriment de la colère.


À lire aussi : Neurofinance : une nouvelle manière d’appréhender les dérives des traders


Toutefois, la peur conduit les investisseurs averses aux pertes à diminuer leurs offres après avoir observé les événements extrêmes sans subir de perte. Pour eux, le sentiment de peur prend finalement le pas sur celui de la colère.

Ainsi, un événement négatif peut avoir des effets complètement différents sur le comportement des investisseurs selon l’émotion (peur ou colère) qu’il génère. Ce phénomène a d’ailleurs aussi été étudié dans un contexte non financier donnant naissance à la théorie de l’appréciation des émotions (Appraisal Theory of Emotions).

Enfin, les investisseurs qualifiés d’émotionnels – pour lesquels les émotions mesurées par l’activité électrodermale en début d’expérience étaient fortes – ont proposé des enchères plus basses et étaient moins susceptibles de subir des pertes extrêmes et de faire faillite que les investisseurs moins émotionnels. Ces investisseurs ont également réalisé des bénéfices plus élevés lorsque les évènements extrêmes étaient fréquents.

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L’émotion : talon d’Achille de l’intelligence artificielle http://bit.ly/2HAygQc 

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Ce résultat contraste avec l’opinion commune selon laquelle les investisseurs doivent contrôler leurs émotions à tout moment. Un certain niveau d’anxiété pourrait donc nous protéger d’évènements extrêmes qui autrement amèneraient notre ruine.

D’après la théorie de l’évolution des émotions, celles-ci ont une fonction ancestrale qui consiste à augmenter nos chances de survie. Pour l’investisseur, elles pourraient être une protection efficace contre le krach boursier et la faillite.

Les boulons de l’Histoire : statues, récits et usages

 

Le piédestal vide de la statue d’Edward Colton à Bristol, en juin 2020. Wikipédia / Caitlin Hobbs

Le 13 juin dernier, dans une tribune au Monde, Jean‑Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, demandait au président de l’Assemblée nationale et au ministre de l’Économie et des Finances de « trouver un autre nom pour ces lieux », à savoir la salle Colbert du Palais Bourbon et le bâtiment Colbert de Bercy. Dans un contexte mondial de mobilisations antiracistes, l’ancien premier ministre partageait cet article sur Twitter avec le hashtag #BlackLivesMatter.

Jean-Marc Ayrault

@jeanmarcayrault

les symboles comptent: pour vivre ensemble dans une société de diversité, il faut avoir un récit commun qui nous aide à dépasser les blessures du passé et nous inspire pour panser les fractures du présent https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/13/racisme-et-esclavage-il-y-a-des-symboles-que-la-republique-ne-saurait-plus-tolerer_6042711_3232.html 

« Comment comprendre que dans les locaux de l’Assemblée nationale, une salle porte encore le nom de…

TRIBUNE. Dans une tribune au « Monde », Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, appelle à ce que les lieux à l’Assemblée nationale ou au ministère de l’économie…

lemonde.fr

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La semaine précédente, plusieurs statues avaient été déboulonnées durant des manifestations. Le 7 juin, le bronze imposant d’Edward Colston finissait ainsi dans l’Avon, rivière traversant la ville de Bristol en Angleterre. Dans un article consacré à la mémoire de l’esclavage dans cette ville et paru en 1999, Christine Chivallon nous apprend que Colston (1636-1721) était un marchand dont la fortune « provenait du commerce négrier ». Il participait activement « à la société londonienne ayant le monopole de la traite ». Le 12 juin, l’historienne Mona Ozouf estimait sur le plateau de l’émission C à vous sur France 5 que « démeubler l’espace de statues anciennes » n’était pas « une très bonne idée ».

C à vous

@cavousf5

Faut-il déboulonner les statues ?
L’historienne y est hostile, elle s’appuie notamment sur l’exemple de Jules Ferry ⬇️

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Enfin, dans son adresse aux Français du 14 juin, le président de la République, Emmanuel Macron, indiquait :

« Je vous le dis très clairement ce soir mes chers compatriotes, la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. La République ne déboulonnera pas de statue. Nous devons plutôt lucidement regarder ensemble toute notre histoire, toutes nos mémoires, notre rapport à l’Afrique en particulier, pour bâtir un présent et un avenir possible, d’une rive l’autre de la Méditerranée avec une volonté de vérité et en aucun cas de revisiter ou de nier ce que nous sommes. »

Cette concomitance inédite et internationale de prises de positions, collectives et individuelles, d’ordre académique, politique ou populaire appelle une réflexion sur la statuaire publique, ses usages politiques et ses rapports à l’histoire (ici entendue comme science et discipline). À partir de l’exemple de cette statue de Colbert, érigée devant le Palais Bourbon depuis plus de deux siècles, nous interrogeons ici ces débats renouvelés entre histoires et mémoires.

Une histoire à rebours de Colbert

Quatre statues accompagnent la montée des marches vers l’actuel siège de l’Assemblée nationale ; elles représentent Sully, L’Hospital, d’Aguesseau et Colbert. Voici par quels mots l’Assemblée nationale présente sur son site Internet cet ensemble statuaire :

« Encadrant le bas des gradins, les statues de quatre grands commis de l’État veillent sur le monument, incarnant les vertus de l’action politique : Sully le réformateur, L’Hospital le conciliateur, d’Aguesseau l’unificateur du droit et de la jurisprudence et Colbert l’organisateur de l’économie. »

La statue du contrôleur général des finances de Louis XIV est l’œuvre de Jacques-Edme Dumont ; elle a été installée devant le Palais Bourbon en 1808.

Les Dumont sont sculpteurs de père en fils depuis le XVIIe siècle. Dans une biographie qu’il leur consacre, Une famille d’artistes : les Dumont (1660-1884), Gustave Vattier (1890) explique que c’est un Jacques-Edme découragé – le Sénat vient de refuser un de ses projets de décorations – qui se présente à la famille impériale.

Sur les conseils d’un de ses amis, courtisan, le sculpteur adresse en 1806 une réalisation à l’impératrice Joséphine. L’année d’après, il réalisera une statue en marbre, le Sapeur, et un bas-relief, la Clémence et la Valeur, pour l’Arc de Triomphe du Carrousel. Jacques-Edme Dumont sera très attaché à la statue de Colbert. Non sans emphase, Gustave Vattier parle de cette estime de l’artiste pour sa réalisation en ces mots :

« Dumont avait pour cette statue la tendresse d’un père envers son enfant ; il était toujours dans la crainte d’un accident et maudissait les fêtes qui rassemblaient la foule devant le Palais Bourbon. Le lendemain d’une cérémonie officielle, il ne manquait jamais de rendre une visite à son cher Colbert ; un jour il eut la douleur de constater qu’un doigt avait été cassé, et il considéra comme une faveur la permission qui lui fut accordée de le restaurer à ses frais. »

Qu’elles soient de pierre ou de mots, les hagiographies de prétendus héros (mais aussi des sculpteurs) figent dans le marbre des conceptions tronquées, car univoques, des vies, des œuvres et des personnes. À 212 ans d’intervalle, ce n’est pas le doigt de la statue qui est cassé, mais le doigt de celles et ceux qui la regardent qui est pointée vers elle (ou plutôt son moulage).

Si la République n’efface aucune trace ni aucun nom de son histoire, elle garantit aussi le libre exercice de la recherche historique. Laquelle recherche permet aujourd’hui d’organiser un dialogue entre réceptions d’une narration et découvertes historiques. C’est ceci que nous nommons une histoire à rebours : des discontinuités d’une vie humaine aux débats sur une statue, c’est toute une succession de narrations qui forme et déforme cette dite trace. Ces narrations sont politiques, populaires et académiques : elles dialoguent et débattent. Le personnage de Colbert a connu de nombreuses narrations et traductions différentes selon les époques.

Bruno Le Maire, en charge du ministère de l’Économie et des Finances, a répondu à l’ancien pensionnaire de Matignon : « Colbert est une des figures historiques importantes de la France ». Il a donc opposé une fin de non-recevoir à la requête de Jean‑Marc Ayrault. Des historiens spécialistes du personnage s’accordent pour dire que la réception de Colbert dans l’espace public a changé ces dernières années. Le XIXe siècle insistait sur un Colbert interventionniste et travailleur, initiateur des manufactures ; le mouvement social en cours semble retenir l’initiateur du Code noir.

Soucieux de s’inscrire dans une prétendue continuité historique, tous les régimes ont, au moins depuis 1789, composé par la gradine ou la plume des récits nationaux plus ou moins empreints de syncrétismes, convoquant alors des personnages emblématiques ou symptomatiques de messages politiques déterminés. La statuomanie décrite par Maurice Agulhon forme ces récits de pierre ; les manuels scolaires du XIXe siècle, objet de notre travail de thèse, forment partiellement ces récits de mots.

Comme historien et plus précisément comme directeur d’une monumentale histoire de France parue en 27 volumes, Ernest Lavisse a lui aussi proposé une synthèse savante sur Colbert. Dans une note de lecture que lui consacre Camille-Georges Picavet dans la Revue internationale de l’enseignement en 1907, l’auteur estime que Lavisse décrit un Colbert ambitieux et travailleur. On retrouve même ces grands caractères du personnage dans les livres scolaires du professeur originaire du Nouvion-en-Thiérache. Cette illustration, issue d’un manuel de 1907, en témoigne.

Colbert dans son cabinet de travail. Cette image provient d’un manuel paru en 1907 chez Armand Colin (collection personnelle de l’auteur)

En 1907, on parlait donc d’un Colbert « organisateur de l’économie ». Image qui semble officiellement perdurer jusqu’à nos jours : c’est encore cette expression qu’on peut retrouver sur le site de l’Assemblée nationale. Pourtant, cette réception change avec le temps. Dans l’histoire récente, les récits, même consensuels, sur des événements passés ont évolué. Il en va de même pour les statues.

On peut ainsi étudier l’histoire de la statue de Louis XIV qui se trouve sur la place des Victoires à Paris. Elle a fait couler beaucoup d’encre et de métal. Une première statue, abattue en 1792, a été envoyée à la fonte. Une seconde, la statue actuelle, a été installée en 1822. Dans quelle mesure l’histoire mouvementée d’un monument est-elle connue de ses spectateurs contemporains ? La statuaire peut former, en posant cette question, un véritable programme d’éducation populaire, un programme d’histoire publique.

La statuaire comme programme d’une histoire publique

Pour l’historien Maurice Agulhon, la statuomanie appartient à l’histoire du décor urbain. Dit autrement, l’histoire de l’art statuaire est indétachable de l’histoire des villes. Artefact d’un embellissement des places publiques, la statue semble à la confluence des idées et du beau, des lisières de mémoires. La statue personnifie un message politique.

Or, ces messages évoluent en fonction des régimes en place et des évènements. Ainsi, pour Maurice Agulhon :

« La statuomanie en France a fait un bond en avant chaque fois qu’une révolution libérale a substitué un régime laïque, optimiste et pédagogue à un régime de contrainte, de tradition et d’autorité. »

Réfléchir et débattre ensemble, à l’échelle des villes (comme à Bordeaux), au moyen de dialogues apaisés et instrumentés sur notre statuaire publique et actuelle, ne serait-ce pas là un autre bond en avant ? Un bond en avant vers une compréhension élargie de nos décors urbains ?

Des Looney Tunes à « Autant en emporte le vent » : HBO Max ou le marketing de la censure

 

Autant en emporte le vent a été retiré du catalogue HBO en juin 2020. Wikipedia

Le 27 mai 2020, la toute nouvelle plate-forme HBO Max, propriété de Warner Media, lançait une version rénovée des célèbres Looney Tunes créés en 1929 par les animateurs Hugh Harman, Rudolf Ising, Bob Clampett et Friz Freleng. Tous quatre avaient commencé chez Disney, sur les Alice ComediesOswald the Lucky Rabbit, les premiers Mickey Mouse ou les Silly Symphonies.

Au milieu des années 30, ils avaient été rejoints par Tex Avery qui allait assurer la notoriété du show et celle des Merry Melodies avec Daffy Duck et Bugs Bunny, notamment. En réaction à l’esthétique de Disney, les dessins animés de Warner Bros. ont très tôt cultivé un humour volontiers… explosif. Ils nous reviennent pour ainsi dire désarmés, du moins privés des armes à feu qu’ils faisaient pétarader à longueur d’épisodes. Le chasseur Elmer Fudd ne tient plus son éternelle carabine, le cowboy Yosemite Sam ne serre plus dans ses poings ses habituels revolvers. Ils ne se sont pas pour autant réconciliés avec leur antagoniste amateur de carottes, mais l’autocensure est passée par là.

Yosemite Sam dans ses œuvres, sans censure. Youtube

On comprend l’intention qui a motivé ce choix. Dans un pays qui déplore chaque année près de 15 000 homicides par arme à feu et assiste à de régulières tueries de masse dans les établissements d’enseignement, il apparaît naturel que l’on regimbe à tourner en dérision des gestes si souvent tragiques.

Pour les studios, c’est aussi une manière d’affirmer une prise de conscience de leur responsabilité en matière de formation des jeunes esprits. Ils appliquent aux pétoires la jurisprudence mise en place pour le tabac à la fin du XXe siècle, celle qui avait valu à Lucky Luke de troquer sa cigarette pour un brin de paille dans la série conçue par Hanna-Barbera Productions en 1983.

Les Looney Tunes, en la matière, n’en sont d’ailleurs pas à leur coup d’essai. Dès les années 1970, alors qu’ils triomphaient dans les programmes de jeunesse, ils avaient été débarrassés de leurs scènes de suicide et des représentations de comportements dangereux faciles à imiter. Le procédé est bien connu, il participe d’une socialisation prescriptive des fictions de jeunesse. On considère que les spectateurs ont tendance à reproduire les comportements de leurs personnages préférés, et que plus ils sont jeunes, plus l’influence de ce qu’ils regardent est grande.

Bugs Bunny nouvelle génération. Capture d’écran YouTube

Une tradition américaine

L’Amérique est coutumière du phénomène. C’est déjà ce qui avait conduit, en 1954, à la mise en place du Comics Code sur la base d’un ouvrage du psychiatre Fredric Wertham : Seduction of the Innocent. La violence était déjà en cause, mais aussi l’homosexualité. On sait aujourd’hui que les résultats de Wertham étaient en partie « bidonnés » ; mais on se rappelle que sa médiatisation avait conduit à des autodafés de comics, avant d’entraîner une profonde mutation de l’industrie.

La même conviction quant aux vertus éducatives des livres, des films, des séries, des jeux, motive de nos jours les critiques incessantes sur la représentation du genre, la diversité ethnique et, d’une manière générale, l’inclusivité. En somme, on peut dire que Warner ouvre le parapluie en retravaillant ses personnages emblématiques de manière à ne pouvoir être taxé d’alimenter la vague de crimes qui endeuille la nation.

Remarquons que le problème n’est pas nouveau. Au début des années 1930, Walt Disney avait déjà édicté pour ses animateurs un code très strict régissant l’usage des armes à feu dans les courts-métrages. Les balles avaient interdiction de traverser les corps.

Un des meilleurs exemples du résultat est le dessin animé Two-Gun Mickey de Ben Sharpsteen. En volant au secours de Minnie, Mickey y affronte au pistolet Peg-Leg Pete et toute sa bande. Les balles font voler les chapeaux, percent les cactus et découpent même les rochers, mais elles ne blessent aucun des protagonistes. Celles qui atteignent le Méchant ne servent qu’à le propulser en l’air en rebondissant sur son postérieur. Le gag dédramatise la fusillade. Two-Gun Mickey est sorti le 15 décembre 1934, l’année où est entré en application le code Hays, dont un volet visait à limiter l’usage des armes à feu au cinéma. Disney faisait ainsi un pied de nez à la Production Code Administration en montrant qu’il savait parfaitement s’autoréguler sans elle.

De fait, en 1930, dans Pioneer Days de Burt Gillett, on assistait déjà à l’attaque d’une caravane par des Indiens, sans que les coups échangés fassent la moindre victime. Les flèches piquaient bien quelques paires de fesses ; mais au moment, par exemple, où Mickey s’apprêtait à tirer sur un peau rouge pour libérer Minnie du poteau de torture, il n’avait plus qu’un fusil à bouchon. Le comique des cartoons était évidemment un moyen très sûr de désamorcer la violence et de contourner les injonctions de la censure. À la différence de Disney, toujours très sage, Tex Avery en a usé sans retenue.

Une édulcoration très ciblée

Ses héritiers ne rompent pas avec la tradition. Robert Ito le soulignait, le 29 mai, dans un article du New York Times. Des titres comme Dynamite Dance ou TNT Trouble annoncent la couleur. Tous deux très courts, environ 90 secondes, ils ont été diffusés sur YouTube à titre promotionnel. Ils sont un peu la vitrine de l’ensemble.

Le premier, Dynamite Dance, en souligne la principale singularité en s’ouvrant sur un Elmer Fudd qui a remplacé son fusil par une faux. Il entame avec Bugs Bunny une poursuite effrénée sur l’air de la Danse des heures de Poncielli.

Clin d’œil évident aux Silly Symphonies, le choix de cet accompagnement classique rappelle les rivalités du passé entre Warner Bros. et Disney. Autant dire que, pour HBO Max, il s’agit bien de les perpétuer en faisant concurrence à Disney+. La chorégraphie des personnages est rythmée de bout en bout par la détonation des bâtons de dynamite que le lapin sème autour de l’ancien chasseur. Bugs Bunny pose ici en revanchard, face à un Elmer qui, en dépit de l’outil agricole qu’il perd d’ailleurs très vite, n’est plus qu’un Nemrod impuissant, condamné à subir les farces de son ancienne proie. La faux n’est pas là par hasard. Elle fait un instant d’Elmer ce qu’on ne veut plus qu’il soit : un double de la Faucheuse, un pousse-au-crime. Elle est avant tout symbolique.

On touche là les limites de la stratégie prophylactique. Elle se borne, en définitive, à une question d’affichage. Les amateurs des vieux Looney Tunes peuvent être rassurés : la nouvelle série, supervisée par Pete Browngardt, est tout aussi trépidante que l’ancienne. Elle fait même une plus large part aux interactions brutales entre les personnages que les épisodes de Wabbit : A Looney Tunes Production, diffusés à partir de 2015 sur Cartoon Network et Boomerang. Les coups pleuvent à foison, le TNT est à la fête.

Yosemite Sam se jette sur Bugs Bunny avec une tronçonneuse dans Pest Coaster, avec une faucille et un marteau dans Siberian Sam. Dans Pool Bunny, le lapin traite Elmer avec des raffinements de cruauté, en l’amenant à marcher sur des clous avant de lui glisser des citrons sous les pieds. Grilled Rabbit met en scène un interrogatoire policier pour le moins musclé. La suppression des armes à feu ne s’inscrit donc pas dans un cadre global de scrupules éducatifs : elle répond à une question de société.

Le marketing de l’autocensure

La communication autour de ce parti-pris relève quant à elle du marketing. Elle ne porterait pas à conséquence si elle ne revenait pas à pointer du doigt une forme d’inconscience, voire d’irresponsabilité des créateurs originaux dans la conception des personnages ainsi recyclés. Elle revient à faire des icônes culturelles que sont Elmer Fudd ou Yosemite Sam, et avec eux de Bugs Bunny, les boucs émissaires des maux de la société américaine.

Les jeunes Européens ne rient pas moins que les petits Américains à leurs mésaventures, et ne connaissent pas pour autant les fusillades dans les collèges et les lycées. La cause est de toute évidence ailleurs. Si les équipes de création n’en étaient pas elles-mêmes convaincues, d’ailleurs, il y a fort à parier qu’elles pousseraient plus loin l’édulcoration.

Le renoncement aux armes à feu est avant tout un argument promotionnel. Il s’agit, pour HBO Max, à son lancement, de s’imposer comme une plate-forme socialement responsable. On l’oublie trop souvent, mais l’Amérique puritaine adore interdire. En évinçant revolvers et carabines d’un programme de jeunesse, la filiale de Warner Media est sûre de s’attirer la sympathie du public progressiste.

En annonçant le 10 juin qu’elle retirait Gone With the Wind de son catalogue, HBO Max est en tout cas venu confirmer son intention de coller à l’actualité de l’opinion contestataire. La décision répondait à une tribune de l’acteur John Ridley, parue deux jours plus tôt dans le Los Angeles Times, sous le titre : « Hé, HBO, Autant en emporte le vent romance les horreurs de l’esclavage. Retirez-le pour l’instant de votre plate-forme ! »

L’appel résonnait avec une intensité particulière dans le climat de tension provoqué par la mort récente d’un Afro-Américain – George Floyd – lors de son arrestation. Le porte-parole de la firme a précisé que la suspension était temporaire et que le chef-d’œuvre de David O. Selznick reviendrait, accompagné d’un avertissement et d’une condamnation des représentations qu’il véhicule. Mais aucune date n’a été fixée, et l’on imagine combien il sera délicat de reprogrammer le film après l’avoir ouvertement taxé de racisme. La récente opposition de Warner à sa projection au Grand Rex de Paris n’invite pas à l’optimisme en la matière. Tout invite à penser que le géant des médias s’achète à bon compte une vertu sur le dos du patrimoine qu’il exploite.

Dans ces deux affaires, la démarche commerciale du dernier arrivé sur le marché des plates-formes de streaming indique une inquiétante tendance de l’industrie du divertissement à traiter la pop culture en souffre-douleur de la mauvaise conscience américaine.

Les jeunes diplômés, une chance pour la relance

 

Pour les jeunes qui arrivent sur le marché du travail, réussir signifie surtout être en cohérence avec ses valeurs et son ambition. Rawpixel.com / Shutterstock

Si certaines entreprises ont profité de la stupeur dans laquelle notre monde est plongé pour poursuivre, voire accélérer, leurs recrutements, une majorité plus attentiste ont gelé leurs embauches et décalé leurs décisions à la rentrée de septembre ou au premier janvier… autant dire aux calendes grecques pour un jeune diplômé forcément impatient.

Le marché de l’emploi, très favorable aux jeunes diplômés depuis quelques années, a fait de l’attraction, la fidélisation et l’engagement des talents, l’une des préoccupations majeures des dirigeants. Les entreprises ont déployé depuis près de 10 ans des moyens considérables pour recruter des candidats de valeur.

L’incertitude économique règne aujourd’hui, mais sur le plan démographique rien n’a changé : l’enseignement supérieur ne forme pas suffisamment de diplômés pour répondre aux besoins de fonctionnement des économies mondiales.

En outre, les politiques de « stop-and-go » dans le recrutement ont démontré leurs faiblesses à long terme. Les entreprises n’ont donc pas intérêt à freiner leurs relations avec les établissements d’éducation supérieure ni à stopper leurs embauches.

Accompagner la quête de sens des jeunes

Certes, en se contractant, le marché de l’emploi va résoudre en partie la question de l’attractivité et de la fidélisation des jeunes cadres dans les entreprises, mais la problématique de l’engagement en sera inversement plus aiguë :

  • les jeunes diplômés qui auraient l’impression d’avoir eu moins de latitude pour choisir leur employeur, pourraient ne pas être autant engagés dans leurs missions, surtout si leurs attentes d’impact et d’utilité sociale ne sont pas satisfaites ;
  • les aspirations de ces jeunes vont rester les mêmes, voire vont se renforcer, et recruter en période tendue ne devrait pas exonérer les entreprises d’une réflexion sur leur rôle sociétal au-delà de la simple marche de leurs affaires.

Sur les cinq dernières années, l’attrait des grandes entreprises a chuté indiquant avant tout une désaffection pour la complexité que représentent ces types d’organisations. L’engouement pour les startups, mais plus encore pour les PME (petites et moyennes entreprises) des structures à taille humaine, traduit le désir de nos jeunes de mieux mesurer l’impact de leur travail, de se sentir plus collaborateurs et acteurs que salariés.

Extrait de l’étude « Comment la nouvelle génération va transformer l’entreprise ? » du NewGen for Good de l’EDHEC Business School (mai 2019). Careers.edhec.edu

La volonté des jeunes d’être utile, d’avoir de l’influence dans l’entreprise, de participer aux décisions, d’avoir de l’impact, de faire la différence est une chance pour les entreprises, quelle que soit leur taille.

Ce besoin d’utilité a été renforcé en ce printemps confiné par des diplômés dont le souci de ne pas occuper de « bullshit jobs » (« boulots à la con ») a été parfois mis en sourdine par des périodes de chômage partiel mal vécues.

Car loin du stéréotype d’une jeune génération qui serait « désenchantée » par l’entreprise, 87 % des étudiants en management en ont une vision positive et font confiance à la puissance d’action de l’entreprise pour changer le monde. Ils y font d’ailleurs souvent plus confiance qu’au pouvoir politique.

Extrait de l’étude « Comment la nouvelle génération va transformer l’entreprise ? » du NewGen for Good de l’EDHEC Business School (mai 2019). Careers.edhec.edu

Aujourd’hui, on demande à l’entreprise d’être pourvoyeuse de sens, à la place des autres pourvoyeurs – école, armée, Église, politique – qui ont été un peu effacés.

L’entreprise est considérée par les jeunes comme un moteur d’innovations, mais c’est surtout pour eux le lieu d’une aventure collective qui permet de se dépasser. Et c’est là, la chance de la relance…

La sincérité de l’engagement en question

Mais si l’entreprise leur semble passionnante, ouverte, collaborative, c’est aussi sans naïveté qu’ils la jugent : elle n’est pas toujours juste, souvent complexe et verticale.

Elle leur semble le reflet d’un monde ancien, une organisation compliquée, trop hiérarchisée, contraignante sans que ces éléments soient toujours gages d’efficacité, de performance collective, ou d’épanouissement individuel.

D’ailleurs, 61 % des jeunes générations pensent que l’entreprise est amenée à se transformer en profondeur, notamment sur les thèmes des relations au travail, de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) et de la façon de traiter les problèmes.

Les jeunes avaient, avant ce printemps, un engagement sincère, mais parfois éphémère à l’entreprise avec une durée du premier poste ne dépassant que rarement 2 ans.

Extrait de l’étude « Comment la nouvelle génération va transformer l’entreprise ? » du NewGen for Good de l’EDHEC Business School (mai 2019). Careers.edhec.edu

Si la crise diminue le risque d’un engagement éphémère, ce dernier peut se révéler moins sincère. C’est bien là le challenge du management de demain : cultiver l’engagement des jeunes collaborateurs autour de valeurs et d’un objectif partagés.

Pour cette nouvelle génération, réussir ne se limite plus à rester fidèle à son entreprise (seulement 3 % le pensent), mais à être en cohérence avec ses valeurs (58 %) et son ambition (16 %).


À lire aussi : Management bienveillant et RSE : ce que les jeunes générations attendent de l’entreprise


La crise économique n’exonèrera donc pas les entreprises de la question du sens pour les jeunes générations. Dans leurs critères de choix pour s’engager dans une entreprise, arrivent en tête la diversité et l’inclusion, suivi de la responsabilité sociétale et environnementale.

Par ailleurs, le manque de contribution à l’intérêt général est l’une des plus fortes déceptions des jeunes salariés dans leur premier poste.

À situation inédite… opportunité inédite

Les nouvelles générations qui intègrent le monde du travail ont déjà commencé à changer quelques règles du jeu pour un modèle d’affaires plus durable.

On peut citer le « Manifeste étudiant pour un réveil écologique », initiative emblématique de cette génération, signé par plus de 32 000 étudiants de l’enseignement supérieur et dont les questionnements publics ont abouti aux réponses de 54 dirigeants de grandes entreprises sur leur démarche de responsabilité sociétale.

Vidéo présentant le Manifeste étudiant pour un réveil écologique ».

Les entreprises ne sont pas inactives face à cet appel à transformation : réduction du nombre d’échelons hiérarchiques pour Schneider Electric, intégration d’éléments extra financiers dans la rémunération des dirigeants pour Danone et le Crédit Agricole, etc.

Dans la loi Pacte, au-delà de l’intégration de la dimension RSE dans l’objet social de l’entreprise, la possibilité d’inscription d’une raison d’être spécifique dans ses statuts lui permet de préciser son projet collectif de long terme en tenant compte de l’ensemble de ses parties prenantes.

Ainsi, l’invitation de la loi Pacte à redéfinir la place de l’entreprise dans la société et les aspirations des nouvelles générations pour un monde économique durable ont semé les graines pour favoriser l’émergence d’un nouveau type de management que la crise actuelle peut accélérer.

Depuis quelques années on théorisait sur le monde « VUCA » – volatile, incertain, complexe et ambigu – sans imaginer à quel point le printemps 2020 nous donnerait l’occasion de le pratiquer. Les entreprises recherchaient l’agilité organisationnelle et on sait aujourd’hui que ce n’est plus suffisant.

Certains pensent que ce virus change les règles du jeu. Surtout, il donne aux dirigeants l’occasion d’agir.

C’est un moment difficile, mais créateur d’opportunités de changement : pour les décideurs et les entreprises, c’est l’occasion de privilégier l’utilité sociale pour initier un modèle d’affaire durable et ne pas opposer la logique de rendement à la responsabilité sociétale. Recruter des jeunes diplômés reste en ce moment le plus sûr moyen d’y parvenir.