Les « dropshippers », ces entrepreneurs atypiques et peu qualifiés qui achètent et vendent en ligne

auteurs

  1. Hélène DucourantSociologue, Laboratoire Territoires Techniques et Sociétés, CNRS, Ecole des ponts, Université Gustave Eiffel
  2. Roger T. MalackDoctorant en sociologie, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Déclaration d’intérêts

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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« Je tapais des trucs sur Internet comme “comment gagner de l’argent ?” et c’est là que j’ai découvert le dropshipping. »

Quelques recherches en ligne ont amené Anthony* et bien d’autres à découvrir ce segment particulier de l’e-commerce. Selon la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), le « dropshipping » – ou livraison directe – renvoie à une activité de :

« Vente sur Internet dans laquelle le vendeur ne se charge que de la commercialisation et de la vente du produit. »

À l’instar de certains amateurs et autodidactes parvenus à intégrer des activités jusqu’alors réservées aux professionnels, Anthony et les autres entrepreneurs rencontrés exercent leurs activités à l’échelle du globe sans supporter les coûts traditionnels y afférant. Ils vendent des cosmétiques, vêtements, accessoires ou encore de petits appareils électroniques qu’ils ont identifiés le plus souvent sur le site chinois Aliexpress et ce, sans gérer les stocks, les commandes et les envois.

Comment est-ce possible ? Grâce au modèle et aux ressources technologiques de plates-formes numériques dites « allégées », par exemple Shopify, qui permet de disposer d’un magasin en ligne sans connaître les secrets du code informatique.

À portée de clic, la digitalisation du commerce charrie avec elle les promesses d’une autonomie financière pour de nouveaux entrepreneurs, amplifiées par le récit de dropshippers établis passés, comme Yomi Denzel, « d’étudiants fauchés à millionnaires en moins d’un an ».

Mais qu’en est-il de la réalité ? Le dropshipping permet-il réellement de gagner de l’argent sans effort, avec un capital de départ modeste et sans compétence particulière ? Pour répondre à ces questions, nous mobilisons les résultats d’une enquête par entretiens, menée pendant deux ans auprès de « dropshippers » âgés de 20 à 30 ans basés en Seine-et-Marne ou en Seine-Saint-Denis.

Argent facile ?

Il ressort d’abord de notre étude que tous nos enquêtés sont passés par la case « formation ». Généralement, après quelques recherches sur le web, la participation à des webinaires gratuits, les apprentis dropshippers achètent, pour 1 500 euros environ, l’une des formations disponibles en ligne. Proposées par des influenceurs en la matière tels que Yomi Denzel ou Adnoune, elles attirent nos enquêtés via la mise en scène de la propre réussite économique de leurs auteurs.

Face au coût, certains se cotisent à plusieurs pour partager un accès, l’un a récupéré identifiant et mot de passe valide sur un forum, les autres annoncent avoir bénéficié de réduction.« Comment j’ai transformé 100 euros en 45 000 euros à 18 ans » (Yomi Denzel, 2022).

Mais se former n’est pas suffisant pour se lancer, encore faut-il « observer le marché ». Des heures sont ainsi consacrées à l’analyse des boutiques en ligne déjà existantes, des produits qui y sont proposés, des façons de les présenter et des prix pratiqués.

Oscillant entre recherche d’imitation ou de distinction, puisant dans leurs expériences passées, les jeunes entrepreneurs tâtonnent. En voyage à Bali, Nader repère des sacs en rotin. De retour en France, il cherche un produit équivalent sur Aliexpress. La fréquentation de groupes de discussion sur la messagerie Discord permet à certains d’entre eux d’obtenir des conseils : comment choisir les produits, comment « éviter » les impôts, où s’établir (Malte est l’une des destinations prisées par les influenceurs dropshippers), comment déléguer à moindre coût la gestion de ses boutiques, etc.

Influenceurs ou pas ?

Il faut ensuite penser au site Internet, et la plate-forme Shopify est pour cela tout indiquée. Nos enquêtés y présentent leurs produits, l’interface permet de gérer les commandes et les paiements. Il reste aux dropshippers à insérer de belles photos, de mettre en place une esthétique jugée cohérente et déterminer les prix de vente.

Enfin, il est un point qui questionne les dropshippers : celui de la mise en valeur de leurs boutiques permettant aux internautes de les trouver. Faut-il ou non passer par les influenceurs ? Telle est la question. Et le cas échéant, lequel choisir ?

Rémi a eu recours à l’une des agences spécialisées dans l’intermédiation avec les influenceurs :

« On a pris Camila, la copine de Tarek, c’est la famille de Nabilla. On a payé 500 euros pour une publication Instagram qui dure 24 heures. »

Ce recours aux influenceurs n’est cependant pas prisé ou jugé rentable par tous les dropshippers. D’autres préfèrent Facebook ads, qui permet d’investir de montants faibles. Or, là encore, les dépenses doivent être surveillées étroitement :

« On avait commencé avec 40 euros par jour sur Facebook et Insta. Mais au bout d’un mois, on a arrêté, on était carrément en déficit ! »

Et pour ceux qui persévèrent, c’est la question du référencement qui apparaît. Le Graal serait en effet de ne plus avoir à payer de publicité ni recourir aux influenceurs. Il faut alors parvenir à positionner les boutiques parmi les premiers résultats des moteurs de recherche. Formations en ligne et conseils glanés sur les groupes de discussion permettent là encore de progresser en la matière.

Entrepreneuriat populaire

Comme les travailleurs des plates-formes de mobilité ou de livraison, les dropshippers relèvent de ces figures d’entrepreneurs qui, depuis la loi du 1er janvier 2009 créant le régime de l’autoentrepreneuriat, façonnent le paysage de la création d’entreprise. Différents des entrepreneurs classiques, ils accèdent à ces activités grâce aux effets combinés des avancées technologiques, qui réduisent considérablement les coûts d’entrée, et aux incitations fiscales et administratives favorisant l’initiative individuelle.

Certains dropshippers, comme Yanis, soutiennent que la promesse d’argent facile a compté dans leur choix :

« La raison principale, c’est qu’il n’y avait pas besoin de beaucoup de capital de départ pour commencer. Et que les gens disaient ça rapportait beaucoup. »

Cependant, les profils de nos enquêtés montrent que ce type d’arguments fait sens particulièrement pour les individus cherchant à réparer des parcours scolaires ou professionnels peu satisfaisants.

Les dropshippers interrogés dans cette enquête sont en effet des digital natives recrutés parmi les jeunes de milieux populaires. Pour une partie d’entre eux, ceux qui sont peu voire pas qualifiés en particulier, le choix de l’indépendance trouve son fondement dans leurs parcours erratiques et dans les situations d’emploi qui en découlent. Ces derniers travaillent à l’usine, sont ou ont été préparateurs de commandes, agents de maintenance, caristes, etc.

Ces profils ont en commun leur faible niveau d’études et les insatisfactions liées à leurs conditions de travail et de revenus, comme le confirme Nader :

« J’ai juste mon brevet. L’école, ça n’a jamais été trop mon truc. Du coup, j’ai fait tous les tafs payés au lance-pierre à être l’esclave de tout le monde. »

Pour ces derniers, l’entrepreneuriat dans le dropshipping apparaît comme un correcteur de trajectoire, un chemin de traverse vers l’ascension sociale.

« Bosser pour moi-même »

Il est une autre catégorie de dropshippers : celle des étudiants. À mi-parcours des études supérieures, ils tentent l’aventure entrepreneuriale dans le dropshipping pour atteindre un idéal de travail qu’ils ne retrouvent pas dans le travail salarié qui les attend ou qu’ils ont expérimenté en marge de leur formation. Hostile à la subordination et aux autres contraintes associées au travail salarié, cette catégorie est en quête d’autonomie et d’indépendance.

Pour Mourad, par exemple, le déclic s’est produit à l’issue d’un stage en entreprise :

« Je ne me voyais pas assistant de gestion, ni dans la comptabilité, ni rien. Je me voyais plus manager. Ce que j’aime, c’est le fait d’être libre, indépendant. »

Rémi affiche les mêmes aspirations :

« Je suis quelqu’un qui n’aime pas forcément bosser pour les autres. Je sais que, à terme, j’aimerais bosser pour moi-même, à mon propre compte. »

Certains cherchent dans cette activité un compromis entre leur passion, comme le voyage, et le travail, cette activité ne nécessitant pas à leurs yeux de résider en France constamment, comme Nader :

« Si j’arrive à gagner 600 balles par mois, je peux vivre en voyage. C’est incroyable ! »

Pour nos enquêtés, l’aventure entrepreneuriale dans le dropshipping n’a cependant pas toujours eu les effets attendus. Face à la désillusion, deux profils se distinguent : les résignés, d’une part, et les persévérants, de l’autre. Tous considèrent néanmoins que les compétences ainsi acquises sont transférables dans d’autres espaces, notamment professionnels.

Capitalisme de « plate-forme »

À une époque où l’entrepreneuriat reste fortement valorisé, le dropshipping – qui en constitue une des formes les plus accessibles, ne bénéficie pas d’une aura positive. Sans doute parce que rien n’y est pas fait de façon classique : la formation n’obéit à aucune logique de certification, les chemins de la réussite ne sont pas conformes à ceux empruntés par les entrepreneurs aguerris leurs liens avec l’univers des réseaux sociaux et des influenceurs sont aussi porteurs de discrédit, et finalement, les produits vendus et leur qualité ne sont pas non plus du goût de tous et en particulier, des personnes relevant des catégories socialement ou économiquement plus favorisées.

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Pourtant, l’enquête réalisée montre que s’y joue la construction de compétences tout comme un investissement important dans le travail de la part de ces apprentis entrepreneurs. On peut finalement se demander si la stigmatisation du dropshipping n’est pas en partie une stigmatisation des caractéristiques sociales des individus qui s’y lancent ou en font la promotion.

Pour terminer, il importe encore de s’interroger sur la place attribuée à ces apprentis entrepreneurs par ce capitalisme dit de « plate-forme ». Comme dans d’autres secteurs plate-formisés, ce ne sont pas ceux qui s’engagent dans cette activité qui réalisent de substantiels profits, mais bien ceux qui ceux qui détiennent ces plates-formes.

Sobriété : Et si on s’inspirait de ceux et celles qui la pratiquent au quotidien ?

auteurs

  1. Gaëtan ManginATER en sociologie, Université d’Artois
  2. Alex RoyChercheur associé en sociologie urbaine, ENTPE

Déclaration d’intérêts

Gaëtan Mangin est membre du Living lab territorial pour la transition écologique (LTTE) hébergé par la MSH de Dijon depuis 2020. Il y était salarié en tant qu’ingénieur d’étude au moment où cette recherche fut menée.

Alex Roy est membre du Living lab territorial pour la transition écologique (LTTE) de la MSH de Dijon.

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Un adolescent fait ses devoirs dans une pièce peu chauffée
Les populations précaires pratiquent en continu les économies d’énergie. Shutterstock

« Je baisse, j’éteins, je décale » : c’est à partir de ce slogan que le gouvernement entend sensibiliser la population à la sobriété énergétique et promouvoir les éco-gestes. L’explosion des coûts de l’énergie – en partie imputable au conflit russo-ukrainien – apparaît depuis quelques mois comme l’opportunité de réduire ou optimiser nos consommations individuelles et collectives.

Un ensemble de « trucs et astuces » ont été mis en avant par les médias et les agences de l’État pour réduire significativement notre consommation d’énergie, repenser les approvisionnements alimentaires ou bien encore optimiser nos déplacements.

Si personne ne semble opposer de résistance au contenu de ces incitations, leur réception n’est toutefois pas uniforme : quand les mieux dotés ont tendance à y voir un message de bon sens, voire les prémices d’un tournant écologique attendu de longue date, les plus précaires – on parle principalement ici des personnes qui se situent hors emploi – ont eux tendance à se sentir peu concernés par des appels à une sobriété qu’ils ne connaissent déjà que trop bien.

Une étude que nous avons menée en 2020-2021 dans le cadre du Living lab territorial pour la transition sociale et écologique de la Maison des sciences de l’homme de Dijon révèle que les plus précaires possèdent déjà une véritable expertise de l’optimisation énergétique.

Cette étude a consisté en 20 entretiens semi-directifs ayant pour but de sonder les pratiques de débrouillardise développées au quotidien pour parvenir à boucler son budget mensuel. Ces entretiens taisaient volontairement la variable écologique afin de la laisser émerger le cas échéant. Ils ont été complétés par trois entretiens collectifs en lien avec des associations permettant de produire et confronter différents discours de justification de ces pratiques.

Sept besoins fondamentaux à satisfaire

C’est en effet en situation de sobriété contrainte que les individus bricolent les pratiques de débrouillardises à la fois les plus efficaces et les plus adaptées à leur quotidien. Ils déploient et affinent ainsi, au fur et à mesure du temps, de véritables compétences de gestion dédiées à la survie.

Pour parvenir à « boucler les fins de mois », les plus précaires n’ont en effet d’autres choix que d’opérer à des optimisations et arbitrages articulés autour de sept besoins principaux relevant d’une égale importance : se loger et aménager son logement, pour s’y sentir véritablement chez soi ; se nourrir d’une manière jugée convenable ; se déplacer de façon à ne pas se sentir assignée à un territoire restreint ; se vêtir de manière confortable et valorisante ; s’alimenter en énergie et en eau de manière suffisante, mais supportable ; développer des liens de solidarité pour s’entraider dans la difficulté ; prendre soin de soi et des autres, afin de conserver une estime de soi suffisante.

C’est une forme de débrouillardise populaire écologique qui se développe en situation de contrainte économique, prise dans une ambiguïté entre sobriétés subie et quête d’estime sociale d’une expertise citoyenne.

Cartographie des pratiques de la débrouillardise pour répondre aux 7 besoins fondamentaux du quotidien. Fourni par les auteurs, CC BY-NC-ND

À n’en pas douter, la motivation première de l’investissement dans cette débrouillardise est économique et s’inscrit dans les conséquences des inégalités environnementales liées à l’accès aux ressources et aux services de première nécessité.

Les dépenses sont ainsi prises dans une sorte de matrice mentale qui suppose, avant toute chose, de pourvoir à ses besoins tout en se conformant aux contraintes budgétaires. Le registre de pratiques autour des économies d’énergie et de l’eau est représentatif de cette sobriété sous contrainte impliquant une charge mentale dont beaucoup préféreraient se défaire.

Des îlots de débrouillardise

Parce qu’elle suppose de vivre en sobriété et de s’appuyer sur des solutions durables dès que possible, la précarité incline à développer des pratiques par ailleurs qualifiées d’écologiques.

Le logement est bien souvent à taille restreinte et décoré à partir d’objets récupérés ou achetés en seconde main. La cuisine accueille généralement un congélateur permettant d’accueillir les denrées achetées en quantité lors des promotions. La « chasse aux bonnes affaires » permet en outre d’accéder occasionnellement à des produits de plaisir (fromage à raclette, pâte à tartiner…) pour faire plaisir aux enfants ou se donner le sentiment de consommer « comme tout le monde », comme l’évoque le sociologue Denis Colombi.

Les quantités d’énergies consommées sont réduites au strict minimum. Là non plus, les plus précaires n’ont pas attendu les incitations aux baisses de consommation pour préférer enfiler un pull à des dispositifs de chauffage souvent vétustes et énergivores.

Par ailleurs, les vêtements de la penderie sont largement issus de trocs ou acquis en seconde main, et les pratiques de soin du corps, qui reposent largement sur la fabrication « maison » des cosmétiques (par ailleurs proche du mouvement « zéro déchets ») et des compétences développées par la pratique (coiffure, esthétisme…) relèvent d’un travail du quotidien.

Une jeune femme dans un magasin de vêtements de seconde main
Le marché de l’occasion, vecteur incontournable des achats sobres. Shutterstock

À l’extérieur, les pratiques de mobilité reposent largement sur la mutualisation des moyens de transport ou le recours à des mobilités certes avantageuses économiquement, mais coûteuses en temps ou en compétences (transports en commun, mobilités dites « douces », mais qui se révèlent parfois dures lorsqu’il s’agit de transporter des affaires et/ou se déplacer sur une longue distance).

En outre, ces pratiques se développent, se peaufinent, se partagent et s’alimentent au travers d’un ensemble de sociabilités développées au sein d’îlots de débrouillardise : brocantes, ressourceries et associations de quartier représentent autant de lieux qui confèrent une précieuse sociabilité et permettent d’enrichir ses compétences.

Une écologie à « nous »

Toutes ces pratiques de sobriété appellent ainsi à une redéfinition par la pratique de ce dont peut relever la sobriété. En leur sein se loge, en effet, une conception populaire de l’écologie qui s’oppose aux discours dominants sur les enjeux environnementaux.

Ainsi, les plus pauvres confrontent volontiers une écologie « à nous » – jugée réaliste, car fondée sur l’expérience pratique du quotidien, et qui se confronte à la faiblesse des ressources économiques ainsi qu’aux restrictions d’accès qu’impliquent la ruralité ou les périphéries urbaines – à une écologie « à eux », celle des élites politiques et médiatiques, vécue comme moralisante, voire punitive, et considérée comme déconnectée des réalités de vie des populations, notamment parce qu’elle se base largement sur un mode de vie davantage urbain et plus aisé.


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Cette conception alternative de l’écologie se fonde sur quelques logiques culturelles – primat donné à la famille, importance de l’honneur personnel notamment – que l’on retrouve par ailleurs dans les travaux portant sur les milieux populaires ; on peut citer ceux de Richard Hoggart ou encore ceux d’Olivier Schwartz.

Elle traduit ainsi un attachement aux liens sociaux de proximité, en premier lieu desquels on retrouve la famille. La sphère domestique correspond à un refuge, et les liens qu’elle contient sont à prioriser. Ainsi, les pratiques de frugalité pour soi relèvent ici d’un sacrifice pour ses enfants. La jeune génération représente un double espoir : celui de l’ascension sociale individuelle autant que de la salvation écologique collective.

Des pratiques valorisantes

Cette conception de l’écologie participe également à sauver son honneur et son estime personnelle, en ce qu’elle permet de revaloriser des pratiques développées en situation de pauvreté à l’aune des nouvelles préoccupations écologiques moralement valorisées.

Plus encore, elle permet d’affirmer un mode de vie qui serait « réellement écologique », non seulement sobre, mais qui demande un investissement en temps, en compétences et en travail quotidien, face à des pratiques qui ne remettent pas en cause la société de consommation (mobilité électrique, consommation de produits bios) et empreintes de « distinction verte » voire de greenwashing.

Réparer pour retarder au maximum les achats. Shutterstock

Cette écologie fondée sur la revendication du goût de l’effort permet alors de contrer l’étiquette d’inactif que peuvent subir les personnes sans emploi.

Sans ériger les plus pauvres en héros de la transition écologique, car une part de la débrouillardise est bien subie, il est possible de trouver dans l’expérience de la précarité des savoirs et des compétences à partir desquels redéfinir des objectifs qui soient à la hauteur des enjeux de réduction des consommations.

En d’autres termes, et alors que les mesures politiques d’incitation à la baisse des consommations énergétiques se multiplient, l’attention portée aux modes de vie des plus pauvres rappelle qu’une expertise ordinaire de la sobriété n’a pas attendu la crise pour se développer et se partager. En outre, les appels à la sobriété doivent prendre en considération les injustices environnementales que subissent les plus pauvres, ces derniers ne pouvant guère aller plus loin en la matière.

Ostéoporose masculine : un danger réel… et trop souvent sous-estimé

auteurs

  1. Arancha R. GortázarProfesora Titular de Biología Celular. Investigador Principal Grupo Fisiopatología ósea, Universidad CEU San Pablo
  2. Juan Antonio ArduraInvestigador Principal grupo Fisiopatología Ósea, Universidad CEU San Pablo. Profesor en el área de biología celular e histología, Universidad CEU San Pablo

Déclaration d’intérêts

Arancha R. Gortázar reçoit un financement de l’Agence Nationale de la Recherche dans le cadre du Programme National de R&D&I Orienté vers les Défis de la Société.

Juan Antonio Ardura reçoit un financement de l’Agence Nationale de la Recherche dans le cadre du Programme National de R&D&I Orienté vers les Défis de la Société.

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En vieillissant, tout le corps s’altère et le tissu osseux ne fait pas exception : il se détériore et perd en densité, ce qui le rend moins résistant. Le phénomène est bien connu sous le terme d’ostéoporose. Chez les femmes, cette baisse de la qualité osseuse devient particulièrement évidente après la ménopause, car l’œstrogène, une hormone sexuelle qui a un effet protecteur sur le squelette, est moins produit (notamment par les ovaires).

Ce qui est moins connu, malheureusement, c’est que les hommes, eux aussi, sont affectés.

Bien qu’ils ne subissent pas une perte brutale d’hormones sexuelles comme les femmes, ils peuvent également être frappés d’ostéoporose. Il se produit ainsi un nombre bien plus important de fractures masculines que ce que l’on croit souvent.

Des os toujours plus fragiles

L’ostéoporose se caractérise par une diminution de la masse osseuse et une détérioration de la microarchitecture et de la qualité de l’os. Ces changements augmentent leur fragilité et entraînent par conséquent un risque accru de fractures. Certaines zones du squelette sont particulièrement vulnérables : hanches, colonne vertébrale et poignets sont concernés.

On estime que la maladie provoque plus de 9 millions de fractures par an dans le monde, mais beaucoup plus de personnes seraient touchées – environ 200 millions. (En France, à partir de 65 ans, près de 40 % des femmes souffrent d’ostéoporose, ndlr). Leur condition passe souvent inaperçue, car il s’agit d’une maladie qui se développe en silence et est asymptomatique… jusqu’à un certain point.

Puis, à un moment donné, la détérioration du squelette va être à l’origine d’une première fracture qu’aucun signe avant-coureur ne laissait présager. (En France, plus de 370 000 fractures seraient dues à l’ostéoporose chaque année, dont 74 000 de la hanche, ndlr).

Mais pourquoi perdons-nous de la masse osseuse ? Tout au long de la vie, notre squelette connaît des cycles de renouvellement ou de remodelage au cours desquels le tissu osseux « ancien » est dégradé (par des cellules appelées ostéoclastes) et, dans le même temps, est remplacé par de l’os neuf (par les ostéoblastes). Cette régénération permanente lui permet de continuer à résister aux défis parfois brutaux auxquels nous le soumettons au quotidien…


À lire aussi : L’ostéoporose n’est pas une fatalité liée au vieillissement, mais une maladie à dépister


Le problème est qu’au fil des décennies, ce processus de remplacement se fait moins efficace. Les cellules responsables de la (re)formation de l’os ne sont alors plus en mesure de compenser la perte de matière qui, elle, continue au même rythme. En conséquence, le bilan devient négatif. Nous perdons, à la fois en quantité et en qualité, du tissu osseux dans le cadre d’un processus naturel inhérent au vieillissement.

Un quart des hommes touchés

Le problème n’est pas seulement féminin. Il est vrai que chez les femmes, la perte de qualité osseuse est particulièrement évidente après la ménopause – une étape qui est marquée par une forte baisse de la production des hormones sexuelles féminines, les œstrogènes. Ces hormones exercent un effet protecteur majeur contre la perte osseuse, et leur déclin au début de la ménopause entraîne logiquement une forte baisse de la masse osseuse.

Cependant, environ 25 % des fractures ostéoporotiques surviennent chez les hommes.

Autre point particulièrement important, les complications et la mortalité associées à ces fractures sont plus élevées chez les hommes que chez les femmes. En effet, on estime qu’environ 80 000 hommes développeront, chaque année, une fracture de fragilité de la hanche, qu’un sur trois en mourra au cours de la première année et qu’une même proportion sera sujette à de nouvelles fractures.

Malgré ces chiffres, l’ostéoporose reste sous-diagnostiquée chez les hommes et donc, dans de nombreux cas, non traitée. Les professionnels de la santé ne sont parfois pas suffisamment conscients du phénomène, ce qui contribue à retarder son diagnostic. Les hommes concernés, et qui ignorent l’être, ne sont donc pas incité à prendre les précautions adéquates.

Un risque qui augmente dix ans après la femme

Garçon ou fille, le pic de la masse osseuse est atteint au cours de la troisième décennie de la vie, entre 20 et 30 ans. Ensuite, nous commençons, tous, à perdre du tissu osseux.

La densité osseuse est atteinte vers 30 ans puis diminue pour les deux sexes, quoique pas à la même vitesse
Courbe de l’évolution de la densité osseuse chez l’homme et la femme. OpenStax College, CC BY

Toutefois, chez les hommes ce pic est atteint un peu plus tard, car ils commencent leur puberté plus tard et y restent plus longtemps que les femmes.

En outre, les androgènes, les hormones sexuelles masculines, augmentent l’épaisseur des os, ce qui constitue un avantage mécanique certain. Un autre facteur important est que, chez les hommes, il n’y a pas de perte brutale des hormones sexuelles, comme c’est le cas chez les femmes après la ménopause : le déclin hormonal masculin se produit progressivement à partir de la quatrième ou cinquième décennie de vie.

Tous ces facteurs font que les hommes développent l’ostéoporose au moins une décennie plus tard que les femmes. L’incidence des fractures augmente ainsi fortement entre 70 et 75 ans. Cela contribue à l’augmentation de la gravité et du risque de mortalité post-fracture, notamment parce que le vieillissement produit également une situation d’inflammation chronique de faible intensité qui accélère le processus de dégradation osseuse – et donc accroît le risque de fracture.

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Des facteurs aggravants… mais des pistes pour limiter les risques

La réparation du squelette se fait aussi plus difficilement. Avec l’âge, la vitamine D, essentielle à la minéralisation et à la qualité des os, se fait également moins présente et la fonction musculaire est altérée.

Comme souvent, il existe des facteurs aggravants qui accélèrent ces différents processus. Les plus répandus sont l’abus d’alcool et de tabac, un traitement continu par des glucocorticoïdes utilisés comme anti-inflammatoires ou immunosuppresseurs, une trop grande sédentarité ou une minceur excessive. Et, souci spécifiquement masculin, en cas d’hypogonadisme (état dans lequel les testicules des hommes ne produisent pas ou peu d’hormones sexuelles).

À ce stade, il devrait être clair que la qualité de nos os a un effet direct sur notre santé. Nous devrions donc tous, hommes et femmes, nous préoccuper de prendre soin de notre squelette. Principalement en restant actif, en ayant une alimentation variée riche en calcium et en vitamine D, en limitant la consommation d’alcool et en évitant de fumer.

Retraites : l’allongement de la durée du travail, la moins mauvaise des solutions ?

auteur

  1. Éric PichetProfesseur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

Déclaration d’intérêts

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Des manifestants protestent contre le plan de réforme des retraites du gouvernement, à Marseille, le 17 janvier 2023.
Des manifestants protestent contre le plan de réforme des retraites du gouvernement, à Marseille, le 17 janvier 2023. Nicolas Tucat/AFP

Aujourd’hui, environ 30 millions d’actifs et de chômeurs cotisent au titre de l’assurance retraite pour 16 millions de retraités. Pourtant, ces cotisations ne suffisent plus à garantir les 345 milliards d’euros de pensions versées 2021. Elles ne financent « que » 79 % des retraites, le solde provenant de recettes fiscales pour 13 % (impôts affectés CSG payés par les actifs et les retraités), de transferts pour 7 % (de l’assurance-chômage et des prestations familiales, etc.) et de diverses subventions.

Dans les prochaines années, les évolutions démographiques et l’allongement de l’espérance de vie, passée de 81,9 ans en 1995 à 85,2 ans aujourd’hui pour les femmes et de 73,9 ans à 79,3 ans pour les hommes, menacent encore plus ce fragile équilibre. En conséquence, en 1960, on comptait quatre cotisants pour un retraité en 1960, deux pour un en 2004 et seulement 1,7 pour un en 2019. Sans réforme, on passerait mécaniquement à 1,5 pour un en 2040.

Dans son rapport annuel publié en septembre 2022, le Conseil d’orientation des retraites (COR) avait calculé que le déficit du système des retraites atteindrait 13,5 milliards en 2030, soit 0,5 % du PIB sur la base d’un scénario de croissance de 1,3 % conforme à nos analyses, d’un accroissement de la productivité de 1 % par an comme la dernière décennie et d’un taux de chômage très optimiste estimé par le gouvernement du fait des réformes structurelles en cours à seulement 4,5 %.

Si ce taux de chômage devait rester au niveau actuel de 7 %, le déficit s’élèverait à 20 milliards en 2030 ou 0,8 % du PIB. Cette dernière hypothèse nous semble plus réaliste car les dernières années ont montré que les crises économiques pouvaient être extrêmement violentes d’autant que l’endettement mondial et le risque climatique n’ont jamais été aussi élevés. La nécessité d’une réforme destinée à assurer l’équilibre et la soutenabilité du système des retraites ne fait donc comptablement guère de doute, même avec les hypothèses optimistes du gouvernement.

17,7 milliards de recettes en plus en 2030

Le projet de loi présenté en conseil des ministres le 23 janvier renoue avec la tradition des réformes dites « paramétriques », qui jouent sur la durée de cotisation et l’âge légal de départ, dans la lignée des précédentes de 1995, 2003, 2010 et 2014.

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Dans ce cadre, les seules solutions pérennes impliquent soit une baisse des pensions rejetée par l’opinion et écartée par le gouvernement ; soit une hausse des cotisations patronales exclue au nom de la compétitivité des entreprises, le coût du travail étant déjà parmi les plus élevés en Europe ; soit enfin une hausse des cotisations salariales refusée au nom de la sauvegarde d’un pouvoir d’achat déjà sous tension.

L’augmentation globale du temps de travail des actifs qui passe principalement par l’allongement de la durée du travail moyen apparaît donc comme la moins mauvaise des solutions paramétriques.


À lire aussi : Retraites : et si le gouvernement cherchait à augmenter la population active ?


La réforme proposée prévoit ainsi de jouer simultanément sur les deux paramètres clés. Le premier est l’allongement de l’âge légal, de 62 ans à 64 ans en 2030 (en 1945 à la création de notre système de retraite par répartition il était de 65 ans… soit l’espérance de vie moyenne des hommes). Le second est l’accélération d’ici 2027 (au lieu de 2034) de la réforme précédente de 2014 qui portait sur le nombre de trimestres nécessaires pour une retraite à taux plein à 172 trimestres, soit 43 ans contre 167 trimestres. Cet allongement de la vie active procurerait un surcroît de recettes de 17,7 milliards en 2030, permettant de financer pour 4,8 milliards de mesures sociales prévues dans la réforme (pour la pénibilité, les carrières longues, le minimum de 1200 euros brut pour une carrière complète, etc.).

Le report de l’âge légal vise en outre à accroître le taux d’activité des seniors. Ce dernier reste en effet relativement faible en France avec seulement 56 % des 55-64 ans en emploi contre 61 % en zone euro, 72 % en Allemagne et 77 % en Suède. Avec le même taux d’emploi des seniors qu’en Suède, nous aurions 1,6 million de seniors supplémentaires en activité, soit autant de cotisants supplémentaires et une hausse de 10 points de ce taux de 56 % à 66 % suffirait à combler la totalité du déficit attendu en 2030.

Comme on l’a constaté avec les réformes de 2010 (de 60 ans à 62 ans) et de 2014, l’allongement de l’âge légal et de la durée de cotisation a un impact significatif sur le taux d’emploi des 55-64 ans, qui est passé de 40 % en 2009 à 56 % aujourd’hui. Enfin, l’instauration dès 2024 d’un « index seniors », qui obligera toutes les entreprises de plus de 300 salariés à publier leur taux d’emploi de salariés de plus de 55 ans, devrait encourager cette tendance.

Faire contribuer les retraités, le coup d’après ?

L’enjeu de l’équilibre de notre système de retraites ne se limite plus au dialogue social entre syndicats et patronats : il constitue une véritable question de finances publiques car si les régimes de retraités des salariés et des indépendants sont à l’équilibre, ceux de la fonction publique, des régimes spéciaux et des exploitants agricoles n’y parviennent que grâce à une contribution de l’État d’environ 30 milliards euros par an, soit 1 % du PIB. La réduction du déficit public, l’un des plus élevés de la zone euro à 5 % du PIB, devenant une priorité absolue elle nécessitera à moyen terme de nouvelles réformes des retraites (d’autant plus que la réforme actuelle prévoit des dispositifs pour les métiers pénibles, mal définis à ce stade, qu’il faudra financer).


À lire aussi : Pénibilité, usure professionnelle, burn-out : quelles avancées dans le projet de réforme des retraites ?


Comme il sera difficile de reporter à nouveau l’âge légal, une mesure contre laquelle les Français se sont mobilisés en masse le jeudi 19 janvier, la question de la contribution des retraités à l’équilibre du système pourrait bien se reposer dans les prochaines années, d’autant que leur niveau de vie est désormais supérieur à celui des actifs.

La manière la plus efficace et la moins brutale serait sans doute de limiter la valorisation des pensions, comme cela fut le cas au cours de deux dernières décennies. Le relèvement de la contribution sociale généralisée (CSG) sur les revenus de remplacement, instaurée en 1994 et qui représente aujourd’hui 2 % des ressources du système de retraite, constitue également une voie.

Si la complexité des quatre taux de CSG défie le bon sens (de l’exonération totale à un taux réduit de 3,8 % entre 11 432 et 14 944, puis un taux médian de 6,6 % entre 14 945 et 23 193 et enfin un taux de 8,3 % au-delà ce dernier seuil), rien ne peut justifier qu’un retraité gagnant 5 000 ou 10 000 euros par mois paie moins de CSG sur ses revenus qu’un smicard imposé à 9,2 %…

Les futurs gouvernements pourront également être amenés à remettre en cause certaines niches fiscales, comme l’abattement « pour frais professionnels » (sic) de 10 % sur les pensions (plafonné à 3 912 euros en 2021) qui coûte 4,2 milliards d’euros par an et qui n’a aucune légitimité. Mais ce chantier électoralement très sensible n’est bien entendu pas pour tout de suite.

À quoi ressembleront les librairies de demain ?

auteur

  1. Kenza MarryMaîtresse de conférence en sciences de gestion – Université de Rouen – Laboratoire NIMEC, Université de Rouen Normandie

Déclaration d’intérêts

Kenza Marry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Les librairies-cafés ont le vent en poupe. Librairie Tram.

Première industrie culturelle en France, le marché du livre n’en est pas moins fragile. De nombreuses évolutions dans les pratiques de lecture et d’achat de livres viennent, depuis une vingtaine d’années, questionner les équilibres délicats construits entre les acteurs de ce marché.

La désintermédiation en marche

Ainsi, l’introduction des liseuses et livres numériques dès les années 2000 provoque un phénomène important de désintermédiation. Un simple ordinateur suffit désormais pour publier un texte et atteindre des lecteurs potentiels. Les coûts de reproduction du livre numérique sont quasi nuls, ce qui engendre une destruction de valeur pour de nombreux acteurs du secteur (éditeurs, imprimeurs, libraires, critiques).

L’arrivée du numérique remet en cause le rôle traditionnel des médiateurs entre auteur et lecteur et certaines des missions qui étaient auparavant l’apanage de ces médiateurs ont tendance à disparaître au profit d’Internet. De nombreux sites Internet proposent par exemple des suggestions de lecture à partir d’algorithmes. Par ailleurs, même si le phénomène reste marginal, il est possible de pirater les livres numériques et certains sites proposent de télécharger illégalement des ouvrages.

Les chaînes du livre papier et numérique. DEPS, ministère de la Culture et de la Communication, 2010

Ce phénomène de désintermédiation est également à l’œuvre avec le développement des achats en ligne, notamment favorisé par la pandémie de Covid-19. En effet, la librairie est loin de bénéficier de l’exclusivité des ventes de livres neufs. Une étude réalisée par le Syndicat national de l’édition en 2021 montre que si 77 % des personnes interrogées achètent leurs livres neufs en librairie (qui reste en tête des lieux d’achat de livres), 48 % achètent leurs livres papier sur Internet, un chiffre en forte augmentation ces dernières années (+10 points vs 2015). Il est à noter que 29 % des personnes interrogées ont le sentiment de prix plus élevés en librairie qu’ailleurs, et ce malgré la loi de 1981 sur le prix unique du livre. Ce sentiment est l’un des freins exprimés à l’achat en librairie.

Les lecteurs et lectrices ont donc aujourd’hui (et sans doute plus encore demain) la possibilité de se passer des intermédiaires auparavant indispensables entre leurs livres et eux. Jeff Bezos, dirigeant d’Amazon et figure honnie des libraires, déclarait à ce sujet dès 2011 dans Le Monde : « Les seules personnes nécessaires dans l’édition sont maintenant le lecteur et l’écrivain ».

La librairie face au numérique

Ce phénomène de désintermédiation peut faire craindre un avenir sombre pour la librairie telle que nous la connaissons. Pourtant, les conseils des libraires apparaissent aujourd’hui essentiels pour assister les lecteurs et les lectrices dans leurs choix, tant l’offre de livres est pléthorique. Le nombre de titres publiés en France augmente chaque année et même les algorithmes les plus efficaces ne parviennent pas à limiter le vertige des choix qui s’offrent à nous. Comment la librairie peut-elle défendre son rôle d’intermédiaire incontournable ?

Dans le cadre de ma thèse, j’ai mené une étude qualitative auprès de 35 lecteurs et lectrices, à l’aide d’entretiens compréhensifs, afin de comprendre leur relation à l’objet livre et à sa matérialité. Ce travail de recherche a permis de développer une grille de lecture dialogique des pratiques de consommation de livres, sortant de l’opposition dialectique traditionnelle entre livre numérique et imprimé.

L’avenir de la librairie passe par la compréhension de ces nouvelles pratiques de consommation de livres. On a longtemps pensé que le livre numérique était le frère ennemi (si ce n’est le fossoyeur) du livre papier.

L’Assassinat des livres Par ceux qui œuvrent à la dématérialisation du monde, Coordonné par Cédric Biagini (2015).

En réalité, on observe chez les consommateurs et consommatrices de numérique un très fort attachement au livre papier et une consommation conjointe de ces deux formats. Ils passent ainsi du papier au numérique selon leurs besoins et leurs envies et achètent même parfois un ouvrage dans les deux formats pour favoriser cette consommation hybride. Une étude récente montre que seuls 1 % des lecteurs et lectrices de livres numériques ne lisent qu’en numérique. L’immense majorité continue donc de consommer des livres papier après l’introduction du numérique dans ses pratiques. On le voit, le numérique ne vient pas remplacer le papier, pas plus que la télévision n’a remplacé le cinéma.

On tend à lier, dans les représentations, librairie et livre papier, et plates-formes en ligne et livre numérique. Cependant, l’opposition est davantage à penser entre achat en ligne et hors ligne qu’entre papier et numérique. Il est ainsi possible d’acheter ses livres papier sur Internet et, à l’inverse, il est envisageable de pouvoir acheter ses livres numériques chez le libraire (comme on peut aujourd’hui emprunter ses livres numériques à la bibliothèque grâce au dispositif Prêt numérique en bibliothèque (PNB).

Les libraires, des figures centrales

La médiation du libraire, comme figure centrale de conseil et d’aide au choix au sein d’une offre pléthorique, peut conserver toute sa place, même dans le cadre d’une consommation numérique. Aujourd’hui, si de nombreuses librairies proposent l’achat de livres numériques par le biais de leur site Internet, elles ne vont pour le moment pas plus loin.

À l’avenir, cette démarche pourrait être approfondie avec l’achat de livres numériques dans les magasins physiques, dans une logique d’hybridation. Les consommateurs et consommatrices pourraient ainsi continuer à commander des livres numériques tout en bénéficiant des conseils du libraire mais aussi de tout ce qu’un lieu comme la librairie peut offrir : la rencontre entre lecteurs, avec les autrices et auteurs, la convivialité du magasin de proximité, la stimulation sensorielle, etc. La librairie doit ainsi devenir (ou demeurer) un lieu de vie bien plus qu’un lieu de vente.

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Enfin, il est important de comprendre le livre comme un objet, intégré au sein d’un système d’objets plus global. Les pratiques de lecture s’accompagnent le plus souvent d’une matérialité associée, et ce qu’il s’agisse de livres papier ou numériques. Cette matérialité associée peut prendre la forme d’une tasse de thé, d’un plaid, d’une bougie et de bien d’autres éléments annexes à la lecture.

Penser les pratiques de consommation de livres dans toute la complexité de leur matérialité permet de comprendre l’expérience des consommateurs et des consommatrices et les mécanismes favorisant leur immersion dans la lecture. Les libraires pourraient creuser cette notion en proposant une expérience plus globale, à l’image de la librairie Gibert Joseph (plus grande librairie indépendante de France) qui a récemment rénové ses locaux et dédie désormais un étage à des cours de yoga ou de poterie par le biais d’associations, ainsi que des concerts et des colloques. Si les petites librairies ne disposent, à l’évidence, pas des mêmes moyens, elles s’intègrent et participent à la vie de leur quartier. Cette proximité constitue leur force : après avoir tenté de concurrencer les librairies traditionnelles aux États-Unis et en Grande-Bretagne, Amazon a fermé ses librairies physiques en 2022, ces dernières n’étant pas suffisamment rentables. Les librairies disposent d’atouts qui font défaut aux plates-formes. Il y a fort à parier que ces atouts sont amenés à prendre davantage de place dans leur offre au cours des années à venir. Les librairies sont des laboratoires d’idées et d’initiatives qui participent à inventer la librairie de demain.

Ukraine : trois scénarios pour la suite (et la fin ?) du conflit

auteurs

  1. Cyrille BretGéopoliticien, Sciences Po
  2. Florent ParmentierSecrétaire général du CEVIPOF. Enseignant à Sciences Po. Chercheur-associé au Centre HEC Paris de Géopolitique, Sciences Po

Déclaration d’intérêts

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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Immeubles détruits par des frappes aériennes
La ville de Borodianka (Ukraine), après des bombardements aériens russes en mai 2022. La guerre ne baissera probablement pas d’intensité en 2023. Adrey Sarysamkov/shutterstock

 

Près d’un an après le déclenchement de l’opération militaire russe contre l’Ukraine, le 24 février 2022, quelles sont les évolutions possibles du conflit dans les mois qui viennent ? La difficulté de la prospective est particulièrement marquée pour ce conflit car les « surprises » militaires, diplomatiques et stratégiques ont été nombreuses.

D’un côté, la combativité des forces ukrainiennes, le soutien de l’UE et des États-Unis à Kiev, les difficultés logistiques et tactiques des forces armées russes ont pris Moscou de court. D’un autre côté, la résistance de l’économie russe aux sanctionsl’ampleur des migrations ukrainiennes vers l’Europe, le blocage des instances de l’ONU ainsi que le soutien mesuré de la Chine, de l’Inde et de plusieurs pays d’Afrique à la Russie ont surpris les chancelleries occidentales.

Trois scénarios majeurs sont aujourd’hui envisageables.

Scénario 1 : un revers russe caractérisé

Sur le plan militaire, les forces armées de Moscou lanceraient une nouvelle offensive sur Kiev, comme en février 2022, ainsi que sur le bassin du Don (le Donbass, dont une large partie se trouve toujours aujourd’hui sous le contrôle des Ukrainiens) et sur la province de Kherson afin d’essayer d’obtenir un succès éclatant aux yeux de la population russe.

Mais ces attaques échoueraient. La Russie perdrait de nombreux hommes et une grande partie des quatre provinces ukrainiennes illégalement rattachées à la Fédération de Russie en septembre 2022. Elle constaterait que son objectif stratégique initial (le changement de régime à Kiev) s’est soldé par un échec. L’Ukraine reprendrait des bastions russes dans le Bassin du Don et ferait mouvement vers la Crimée.

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Plusieurs facteurs pourraient consacrer cette défaite russe. Sur le plan intérieur, la mobilisation et l’entraînement des réservistes se heurteraient à plusieurs limites : nouvelle fuite des mobilisables hors du territoire russe ; incapacité du commandement russe à entraîner efficacement les nouvelles recrues ; épuisement de la Base industrielle et technologique de Défense (BITD) russe ; montée en puissance des effets des sanctions occidentales sur le budget de la Fédération ; crise dans les cercles dirigeants russes, notamment au niveau du ministère de la Défense.

En Ukraine, la réalisation de ce scénario est subordonnée à plusieurs conditions : la résistance de la présidence ukrainienne à l’usure de la guerre, sa capacité à remporter les élections législatives de l’automne 2023, la poursuite de l’aide militaire américaine et européenne à un niveau compatible avec la consommation inévitable de matériels de guerre sur les champs de bataille, et la capacité à tenir plusieurs fronts en même temps. Le chef d’état-major ukrainien, Valeri Zaloujny, a exprimé un certain nombre de souhaits en décembre : 300 chars, 600-700 véhicules de combat d’infanterie, 500 obusiers pour la victoire.

Enfin, sur le plan international, ce scénario suppose que la Russie perde la position de force que lui a conférée en 2022 la hausse des prix des produits énergétiques. Il faudrait pour cela que ses clients développent des sources d’approvisionnement alternatives, ce qu’ils ont déjà commencé à faire.

L’horizon de ce scénario favorable à l’Ukraine serait l’ouverture de négociations de cessez-le-feu puis de paix.

Toutefois, si la défaite russe est d’ampleur, un désordre politique interne pourrait paralyser le leadership russe et instaurer à Moscou un chaos privant le pays de la capacité à s’engager réellement dans des négociations. Pour que de telles négociations soient couronnées de succès, il conviendrait donc tout à la fois que la Russie considère la guerre comme durablement perdue, et qu’elle conserve une chaîne de commandement efficace. Deux points redoutablement durs à traiter seraient le sort de la Crimée et l’avenir de la candidature de l’Ukraine à l’OTAN. En somme, ce scénario serait l’extrapolation des contre-offensives ukrainiennes réussies d’août à octobre 2022.

Scénario 2 : un succès tangible pour la Russie

Le scénario inverse consisterait en une série de succès militaires pour la Russie à partir de la fin de l’hiver. Par exemple, la Russie réussirait à reprendre l’essentiel de la province de Kherson, menacerait directement Kiev en pénétrant dans ses faubourgs à partir de la Biélorussie et reprendrait une progression marquée vers le sud-ouest en direction d’Odessa. La réalisation de ce scénario découlerait de plusieurs hypothèses, la principale étant l’épuisement humain et matériel des forces armées ukrainiennes.

Du côté russe, cela supposerait la réussite de plusieurs actions pour le moment infructueuses. Notamment, la mobilisation réalisée à l’automne 2022 serait efficace en matière d’entraînement et correctement utilisée sur le plan tactique. Et les chaînes logistiques russes résisteraient aux difficultés d’approvisionnement sur trois fronts majeurs (Nord sur Kiev, Est dans le Donbass et Sud en direction de Kherson). L’armée russe a déjà disposé de centres logistiques à plus de 80 km de la ligne de front, soit une distance hors de portée des HIMARS, tirant les leçons de la contre-offensive ukrainienne.

Ces succès déboucheraient sur une victoire nette de la Russie en Ukraine : les annexions illégales dans l’est seraient consolidées, le gouvernement de Kiev (fragilisé et possiblement renversé en raison de l’offensive russe) serait issu de négociations de paix et prendrait une orientation plus ou moins ouvertement pro-russe, l’ouest du pays revendiquerait une forte autonomie avec le soutien de la Pologne, etc. L’objectif stratégique de la Russie serait ainsi atteint : disposer d’une zone tampon avec l’OTAN.

Du côté ukrainien, ce scénario du pire pourrait gagner en crédibilité si plusieurs évolutions se constatent : usure des forces armées, insuffisance du nombre de nouvelles recrues, diversité trop forte des livraisons d’armes internationales, engendrant des difficultés à articuler les différents dispositifs ; fragilisation de la présidence Zelensky à l’approche des élections législatives de l’automne 2023 sous la pression d’un « parti de la paix » ou au contraire de nationalistes réclamant un pouvoir plus fort ; incapacité à conserver et accroître le soutien des Occidentaux, par exemple en raison d’un maximalisme stratégique visant la défaite complète de la Russie, la découverte de détournements de fonds ou tout simplement du fait de la « fatigue » des opinions occidentales et de leur volonté de se recentrer sur des questions politiques internes.

Sur le plan international, ce scénario suppose un maintien des cours et des exportations de produits énergétiques russes vers l’Asie (Chine et Inde au premier chef) ; une stratégie de prix de la part des puissances gazières ; une mobilisation des réseaux diplomatiques russes pour montrer que le pays n’est isolé qu’à l’Ouest ; un appui marqué de la Chine face à l’influence américaine ; une perte d’influence dans l’UE des gouvernements les plus favorables à l’Ukraine, notamment en Europe du Nord (législatives finlandaises en février) et en Pologne (élections générales à l’automne 2023). Un tel scénario serait favorisé par une crise à Taïwan ou au Moyen-Orient qui absorberait l’attention des États-Unis, déjà fortement polarisés dans leur politique intérieure.

Scénario 3 : un conflit qui s’enlise

Un troisième type d’évolution pour ce conflit pourrait être caractérisé par l’incapacité des deux protagonistes à prendre l’ascendant sur l’autre sur une période de plusieurs années.

Il se manifesterait par une stabilisation (violente et meurtrière) des grandes lignes de front sur les positions actuelles mais des batailles régulières pour des localités d’importance secondaire, des nœuds routiers, des verrous fluviaux ou des ponts. Par exemple, les forces armées russes pourraient être tentées de reprendre l’offensive par le nord en direction de Kiev avec des succès limités et de concentrer leurs efforts sur la consolidation des parties du Donbass contrôlées ou contrôlables par elles.

De son côté, l’Ukraine pourrait essayer de pousser ton avantage à partir de Kherson vers le sud afin de menacer le bastion criméen à l’horizon d’août 2023. Ce scénario n’exclut pas – loin de là – des combats intensifs, des changements de zones de contrôle et des succès limités de part et d’autre. Mais l’équilibre général du conflit ne serait pas modifié, la Russie continuant à contrôler 15 % à 20 % du territoire ukrainien dans des zones essentielles (Crimée, Donbass, région de Kharkiv) et l’Ukraine démontrant sa capacité à résister sur le long terme.

Plusieurs facteurs pourraient se conjuguer pour faire advenir cette situation. Un « plateau » pourrait être atteint dans l’aide militaire occidentale à l’Ukraine en raison de l’état des stocks et de la nature des armements envoyés sur le front. La combativité ukrainienne pourrait demeurer sans pour autant produire les effets spectaculaires de la fin de l’été 2022 en raison d’une « courbe d’apprentissage » du côté russe, notamment dans l’articulation entre les différentes armées et les autres forces (milices Wagner, Kadyrovtsy).

Côté russe, ce statu quo violent pourrait advenir en raison des limites structurelles de l’outil militaire manifestées en 2022 : rigidité tactique, logistique déficiente, étirement des fronts et des chaînes d’approvisionnement, limites des ressources humaines, culture du mensonge dans les administrations publiques, etc.

Des facteurs exogènes pourraient conduire à un pourrissement militaire et diplomatique. Aucun des deux protagonistes n’est en mesure de faire accepter à sa propre population et à son propre réseau d’alliances l’entrée en négociation sur la base du rapport de force militaire actuel. Pour la Russie, aucun succès indiscutable n’a été remporté ; pour Kiev, l’intégrité territoriale reste à restaurer. Entrer en négociation serait un aveu d’échec pour Vladimir Poutine et le mettrait à risque. Accepter de discuter serait pour Volodymyr Zelensky un renoncement qui lui ferait perdre le soutien très large dont il bénéficie aujourd’hui à l’intérieur et à l’extérieur : un autre leadership devrait se mettre en place, et serait vraisemblablement moins soucieux de compromis en raison des coûts irrécupérables de cette guerre.

Dans cette option, l’Ukraine deviendrait en 2023 un nouveau conflit non résolu de l’espace post-soviétique, mais de grande envergure. Cela n’empêcherait pas un durcissement des hostilités, notamment contre les populations civiles ou les prisonniers, bien au contraire.

Grandes écoles : 80 fois plus de chances d’admission quand on est enfant d’ancien diplômé

auteur

  1. Stéphane BenvenistePost-doctorant à l’INED, chercheur associé à Aix-Marseille School of Economics (AMSE), Institut National d’Études Démographiques (INED)

Déclaration d’intérêts

Stéphane Benveniste ne conseille pas et ne possède pas de parts d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article. En complément de ses deux affiliations, il est chargé d’enseignement à Sciences Po Paris. Stéphane Benveniste a bénéficié d’une aide de l’État opérée par l’Agence Nationale de la Recherche au titre du plan d’investissement France 2030 portant la référence ANR-17-EURE-0020, de l’Initiative d’Excellence d’Aix-Marseille Université – A* MIDEX, ainsi que du programme de recherche transnational NORFACE Dynamics of Inequality Across the Life-course.

Partenaires

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En France, un diplôme d’une très grande école est, sinon un prérequis, au moins un fort accélérateur aux postes de direction les plus prestigieux. Tous les présidents de la Vᵉ République sont passés par leurs bancs, de même qu’une majorité de PDG du CAC40, dont une dizaine a été formée par la seule École Polytechnique.

Toutefois, les chances d’admission dans ces écoles apparaissent particulièrement inégales. Et, même une fois le précieux diplôme acquis, les carrières des diplômés restent influencées par leur origine sociale. C’est le constat qui ressort de la thèse de doctorat que j’ai menée sur le rôle central des grandes écoles dans la stabilité des élites françaises depuis la fin du XIXe siècle.

Alors que s’ouvre pour près d’un million de candidats la première phase d’inscription sur Parcoursup, où lycéens et étudiants peuvent enregistrer leurs vœux d’orientation ou de réorientation dans l’enseignement supérieur, notamment vers les classes préparatoires aux grandes écoles, revenons sur cet envers du discours méritocratique.

Partir des registres nominatifs

Pour mener cette étude, la première étape a été de collecter les annuaires d’une douzaine de grandes écoles parmi les plus prestigieuses, recensant près de 400 000 diplômés entre 1886 et 2015, ce qui représente près d’un Français sur trois cents sur la période. Ces données ont ensuite été appariées aux carrières de 5 528 représentants politiques et de 42 074 membres de conseils d’administration.

Un certain nombre de caractéristiques ont été étudiées de manière indirecte à partir des noms de famille et des informations qu’ils peuvent intrinsèquement véhiculer, comme une ascendance noble ou une origine géographique particulière.

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Les patronymes, hors exceptions, reflètent aussi le lien des enfants avec leurs pères, le choix du nom de la mère n’étant possible que pour les individus nés depuis 2005 et n’ayant été élargie aux adultes qu’en 2022.

À partir de la distribution des patronymes dans le recensement de la population, dans les écoles et dans l’élite politico-économique à travers les générations, il est ainsi possible de construire la probabilité pour un garçon ou une fille que son père soit diplômé d’une grande école, ou qu’il appartienne à l’élite politique ou économique. Cela constitue un lien intergénérationnel entre un pseudo-père et un pseudo-enfant.

Si les candidats aux concours passent les épreuves dans les mêmes conditions, avec des copies anonymes, un certain nombre de facteurs influencent en amont leurs chances de réussite. Shutterstock

Si les porteurs d’un nom de famille comme Martin sont relativement nombreux, représentant environ 0,4 % de la population, la majorité des patronymes est suffisamment rare pour informer sur les lignées. Par ailleurs, si la méthodologie a pour inconvénient de ne pas suivre la transmission maternelle, les diplômées des grandes écoles et les dirigeantes politiques et économiques étaient historiquement très minoritaires (et le restent, dans une moindre mesure).

Noblesse d’État et centralisme français

Dans sa table des familles, l’Association d’entraide de la noblesse française recense la plupart des familles d’ascendance aristocratique. Environ un siècle après la Révolution française, elles avaient 15 fois plus de chances que le reste de la population d’intégrer les grandes écoles les plus cotées, et encore 9 fois plus de chances sur la période récente, plus de deux siècles après la Révolution.

Cela souligne la rémanence du niveau d’éducation des descendants de la noblesse. Leur surreprésentation est encore plus marquée dans les écoles de commerce, où ces familles semblent par ailleurs privilégier l’admission de leurs fils plutôt que de leurs filles.


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On observe aussi une évolution de l’origine géographique des diplômés des écoles les plus prestigieuses. Les individus nés dans les régions situées au nord-ouest d’un axe Strasbourg-Toulouse ont connu une baisse de leur représentation parmi les diplômés. À titre illustratif, alors que les Picards y étaient admis sensiblement comme la moyenne nationale au début du XXe siècle, ils avaient 5 fois moins de chances d’admission que le reste de la population entre 1991 et 2015. À l’inverse, les personnes nées dans les régions du sud-est de la France et en Alsace ont vu leurs chances d’admission augmenter.


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Mais la disparité la plus frappante concerne la capitale. Alors que Paris accueillait selon les générations entre 4 et 7 % des naissances nationales sur le siècle passé, les Parisiens représentaient entre un tiers et la moitié des effectifs des grandes écoles les plus prestigieuses. Si la plupart de ces écoles sont situées en région parisienne, la surreprésentation des Parisiens est sans commune mesure avec celle des Franciliens, et l’hégémonie parisienne a même eu tendance à s’accentuer depuis la fin du XXe siècle.

L’étude s’intéresse par ailleurs à la reproduction sociale entre générations de diplômés des grandes écoles. Les enfants de diplômés nés entre 1891 et 1915 avaient 154 fois plus de chances d’être admis dans ces prestigieuses écoles. Cet avantage est divisé par deux pour la génération suivante et reste ensuite stable avec environ 80 fois plus de chances d’admission pour un enfant de diplômé né entre 1916 et 1995.

Taux d’admission selon différentes caractéristiques (approchées par le patronyme) relativement au reste de la population, par cohorte de naissance. Intervalles de confiance à 95 % renseignés entre crochets.

Avoir un grand-père ou même un arrière-arrière-grand-père diplômé d’une grande école est aussi associé à une probabilité significativement supérieure d’admission. Cela représente un « plancher de verre » multigénérationnel pour les enfants de l’élite.

Par ailleurs, une analyse d’hétérogénéité montre que les enfants de diplômés tendent à étudier exactement dans la même école que leurs aïeux, ce qui conduit à des taux d’admissions relatifs plus élevés, bien que ces petits sous-échantillons produisent des estimations moins précises. Par exemple, les enfants de polytechniciens nés entre 1971 et 1995 avaient 296 fois plus de chances d’être admis à Polytechnique (intervalle de confiance à 95 % : de 209 à 420).

« Double dividende »

L’étape suivante consiste à examiner le devenir professionnel des étudiants de ces très grandes écoles nés entre 1931 et 1975. Ce travail met en évidence la présence de dynasties, dès lors que les enfants des élites politique et économique ont davantage de chances que leurs pairs diplômés d’atteindre ces mêmes positions, au conseil d’administration d’entreprises ou comme personnalité politique nationale.

Les dynasties politiques sont particulièrement importantes : un diplômé de grande école a 37 fois plus de chances qu’un de ses camarades de promotion de devenir parlementaire ou ministre si son père l’a aussi été. L’importance de ces dynasties politiques est toutefois en recul progressif, corroborant en France des résultats précédemment identifiés aux États-Unis.Les élites et la tyrannie méritocratique (Lecture du livre de Michael Sandel par Ghislain Deslandes, Xerfi Canal).

En définitive, en plus de meilleurs taux d’admission dans les grandes écoles, les enfants de l’élite bénéficient d’un « double dividende », avec de meilleures perspectives de carrières que leurs camarades de promotion.

Bien que les admissions aux grandes écoles par voie de concours s’inscrivent dans une promesse d’égalité des chances, les résultats présentés ici en soulignent les limites. Le fait que la rhétorique méritocratique fasse généralement abstraction d’un large faisceau de résultats en sciences sociales soulignant des inégalités significatives a ainsi conduit certains chercheurs à parler d’« extrémisme méritocratique » (Thomas Piketty) ou de « tyrannie du mérite » (Michael Sandel).

Le terme « méritocratie » a d’ailleurs pour origine une dystopie de Michael Young dans laquelle le mérite (supposé) servait à justifier la confiscation du pouvoir. Dans les grandes écoles françaises, nous décrivons plutôt le produit d’une forme d’« héritocratie », telle que le sociologue Paul Pasquali qualifie la résistance de ces institutions aux transformations. En effet, la réforme de l’ENA, provoquée par la dénonciation de la déconnexion des élites par le mouvement des « gilets jaunes », apparaît minime pour répondre à de telles inégalités.

Pénibilité, usure professionnelle, burn-out : quelles avancées dans le projet de réforme des retraites ?

auteurs

  1. Claire Edey GamassouMaîtresse de conférences en sciences de gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
  2. Tarik ChakorMaître de conférences en sciences de gestion, Aix-Marseille Université (AMU)

Déclaration d’intérêts

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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Ouvrier sur un chantier
Les mesures contenues dans le projet de réforme des retraites concernent davantage la réparation que la prévention des maladies professionnelles. Frédéric Bisson/FlickrCC BY-SA

Sous le feu des projecteurs depuis le début de l’année, le projet pour l’avenir du système des retraites, contre lequel les Français se sont largement mobilisés ce jeudi 19 janvier, comprend notamment des mesures de prévention de l’usure professionnelle. Lors de la présentation de réforme, le mardi 10 janvier, la première ministre Élisabeth Borne avait insisté sur ce point.

Quatre pistes sont aujourd’hui envisagées pour les métiers physiques ou répétitifs : la création d’un fonds d’investissement d’un milliard d’euros pour la prévention de l’usure professionnelle ; la mise en place d’un suivi médical renforcé auprès des salariés ayant un métier pénible ; la possibilité de financer un congé de reconversion ; l’élargissement du compte professionnel de prévention (C2P) à plus de salariés et avec plus de droits.

Ce C2P, né des « ordonnances Macron », avait remplacé en 2017 le terme « pénibilité » en « facteurs de risques professionnels » et avait retiré 4 facteurs (charges lourdes, postures pénibles, vibrations mécaniques et risques chimiques) du dispositif précédent, le compte personnel de prévention de la pénibilité (C3P). En décembre 2022, la Cour des comptes a présenté ce C2P comme « un dispositif sans ambition et non contrôlé » dans son rapport public thématique sur les politiques publiques en santé au travail dans les entreprises.

La réparation plus que la prévention

Comment appréhender les quatre mesures avancées sur ce sujet lors de cette présentation ? Tout d’abord, concernant la création d’un fonds d’investissement d’un milliard d’euros pour financer des actions de prévention, de sensibilisation, et de reconversion, mesure revendiquant explicitement la prévention comme objectif, plusieurs interrogations émergent. Sur quelles analyses repose ce montant d’un milliard d’euros sur cinq ans ? Quels objectifs concrets se donnera ce fonds d’investissement ? S’agit-il d’une extension du Fonds national de prévention de la Caisse des dépôts ou d’un fonds annexe ? Ces questions sont en suspens.

Concernant l’élargissement du C2P, trois seuils permettant de doter le compte en points ont été abaissés : avec la réforme, il suffira de 100 nuits de travail par an, et non plus 120, ou de 30 nuits en travail alternant contre 50 aujourd’hui. Cet élargissement ouvre également droit au cumul de points dans les cas d’expositions à plusieurs formes de pénibilité. Si le gouvernement a refusé de réintégrer les 4 critères exclus en 2017, la réforme des retraites permettrait toutefois, pour les salariés exposés aux charges lourdes, postures pénibles et vibrations, sous réserve de la reconnaissance officielle d’une inaptitude, de bénéficier de nouveaux droits, chaque branche professionnelle devant lister les métiers concernés. Cela crée un risque de décalage entre métiers, certaines branches pouvant reconnaître un métier comme pénible et d’autres non.

Enfin, le financement de congés de reconversion et la mise en place d’un suivi médical renforcé auprès des salariés ayant un métier pénible apparaissent comme des mesures de réparation plutôt que de réelle prévention. Pourtant, comme nous l’avions déjà souligné dans un précédent article, le travail joue un rôle déterminant dans les différences d’espérance de vie et d’état de santé entre les citoyens.

Ce constat est validé par de nombreuses études liant l’exposition aux facteurs de pénibilité avec, notamment, la sortie précoce de l’emploi, ou l’état de santé après 50 ans. L’espérance de vie sans incapacité est également corrélée avec les catégories professionnelles. Ces mesures ne devraient donc n’avoir qu’un effet limité pour éviter ou diminuer les maux du travail.

Le non-recours aux dispositifs reste important

La prévention de la désinsertion et de l’usure professionnelles figure déjà au cœur de l’axe stratégique 2 du « plan santé au travail 4 » adopté pour la période 2021-2025. Si certains progrès techniques permettent effectivement d’améliorer les conditions de travail (à l’image des exosquelettes pour les charges lourdes), ils restent loin de résoudre le problème. Certes, selon la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du Travail, les expositions longues aux contraintes physiques ont diminué dans la majorité des secteurs ces 20 dernières années. Cependant, les expositions de courtes durées ont augmenté sur la même période.

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En outre, la Cour des comptes avait souligné fin 2022 l’écart entre le nombre de salariés concernés selon la Dares et les effectifs des salariés déclarés exposés dans le cadre du C2P : tous risques confondus, seul un quart de salariés potentiellement exposés disposent d’un compte professionnel de prévention, cette proportion variant entre 11 % pour le bruit et 53 % pour le travail de nuit. Ce phénomène de non-recours, qui en rappelle d’autres, devrait amener à revoir profondément le dispositif, son périmètre, ses moyens et ses objectifs.


À lire aussi : Mesurer le non-recours pour éviter de dépenser « un pognon de dingue »


Et le burn-out ?

Quant aux risques liés aux facteurs psychosociaux, le ministre du Travail Olivier Dussopt a estimé, le 15 janvier dernier sur France Inter, qu’il s’agissait d’un chantier « immense » et « majeur » souffrant d’un manque d’indicateurs. Ces facteurs sont évalués régulièrement notamment par une des enquêtes de la Dares qui fait état, dans ses dernières estimations, d’un recul des marges de manœuvre favorisant l’autonomie. Pire, les études sur les salariés exposés à plusieurs risques professionnels montrent que cette catégorie majoritaire est systématiquement concernée par des contraintes organisationnelles et relationnelles.

D’ailleurs, les saisines des comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP) ont plus que doublé en 10 ans. Des milliers de salariés voient ainsi leurs affections psychiques reconnues comme maladies professionnelles. Le burn-out, épuisement professionnel en français, fait partie de ces affections mais ce syndrome est loin d’être le seul trouble pouvant conduire à une prise en charge par la branche Accidents du travail – Maladies professionnelles (AT-MP) de la Sécurité sociale.

Des mesures ambitieuses et incitatives pour protéger les salariés et éviter les atteintes à leur santé dès les prises des postes manquent donc encore dans le projet de réforme des retraites. Et l’absence de représentants du personnel formés et dédiés à ce sujet, depuis la suppression des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) en 2017, complique encore la prise en compte de ces enjeux.

Réforme des retraites : le problème des fins de carrière dans l’Education nationale

auteur

  1. Dominique Cau-BareilleMaître de Conférences en Ergonomie, Université Lumière Lyon 2

Déclaration d’intérêts

Dominique Cau-Bareille ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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A mesure que leur carrière avance, les enseignants sont unanimes à évoquer une fatigue accrue. Shutterstock

Depuis 2003, au fil des réformes des retraites mises en œuvre en France, le nombre d’annuités nécessaires pour bénéficier d’une retraite complète ne cesse d’augmenter. Dans le même temps, les dispositifs d’aménagement des fins de carrière ont disparu – parmi ces dispositifs, on peut citer l’exemple des mesures de cessation progressive d’activité.

Une telle évolution contraint les personnels à rester en activité à temps plein même s’ils ressentent une fragilisation croissante. Voilà qui questionne les conditions de travail dans lesquelles évoluent les travailleurs : leur permettent-elles de pouvoir se maintenir en activité en santé jusqu’à l’âge de départ à la retraite ?


À lire aussi : Valoriser l’emploi des seniors, le préalable oublié de la réforme des retraites


Cette problématique de vieillissement au travail est très présente dans le champ de l’éducation où les seniors représentent 30 % des enseignants en activité. Elle préoccupe les responsables des ressources humaines, les médecins de prévention et les syndicats car de nombreuses recherches font état de difficultés, de problèmes de santé physiques et psychologiques en fin de carrière.

Usure prématurée

On pourrait avancer que l’expérience construite au fil du temps apporterait des ressources suffisantes pour faire face aux contraintes du métier jusqu’en fin de carrière. Or les enjeux sont bien plus complexes. Au-delà des savoir-faire accumulés, vieillir au travail, c’est aussi faire l’expérience d’une triple fragilisation de la santé :

  • l’expérience d’une fragilisation par le travail du fait des expositions à certaines contraintes de l’environnement professionnel
  • l’expérience d’une fragilisation de la santé par rapport au travail : les difficultés rencontrées par les salariés dans leur travail peuvent les amener à devoir changer de travail, voire anticiper leur retraite
  • l’expérience de la fragilisation de la santé au travail en référence aux possibilités de s’appuyer sur leur expérience pour tenter de mettre en place des processus de régulations.

Quand on parle de fragilisation de la santé par le travail, on fait référence aux expositions à certaines formes de pénibilité, qui se cumulent dans le temps, participant à une usure prématurée de l’organisme. Nous pouvons prendre l’exemple des professeurs d’éducation physique et sportive (EPS). Ils sont exposés à un cumul de contraintes physiques (port de charges, parages, station debout permanente…), mentales (travail par ateliers de niveaux différents), environnementales (contraintes thermiques, bruit… ).

Au fil de leur carrière, les enseignants sollicitent beaucoup leur voix. Shutterstock

En résulte une usure prématurée de leur corps et des problèmes de santé aigus, nécessitant souvent des prises en charge médicales, en cas de troubles musculo-squelettiques, de surdité, ou encore de problèmes de voix, comme en témoigne cet enseignant :

« Je pense qu’un sportif a une conscience aiguë du vieillissement, de la diminution des capacités malgré la volonté de s’entretenir. C’est quelque chose que je ressens violemment quand même. Ça devient de plus en plus difficile, et je n’ai pas 63 ans : j’ai encore beaucoup d’années à faire, j’ai 53 ans. »

On retrouve cette usure liée à l’activité également exprimée par des enseignants dans le premier degré, comme cette professeure des écoles chargée d’une classe de CP :

« Les enfants, au fil du temps, te bouffent, te prennent tous les jours un peu de toi, ils t’en prennent un bout. C’est comme une toile émeri ; on n’a plus d’écorce à force. Il faut tellement donner dans ce métier, à longueur de minutes… »

Du vécu de ces atteintes à la santé vont souvent dépendre les projections professionnelles : rester dans l’activité à temps plein, passer à temps partiel, ou tenter de quitter le métier pour évoluer vers d’autres fonctions.

Dilemmes professionnels

Cette fragilisation de la santé par le travail se couple souvent avec l’expérience de la fragilisation par rapport au travail. Les nombreuses réformes qui touchent l’enseignement depuis plus de 15 ans au gré des changements de ministres contribuent à une intensification du travail et à une lassitude généralisée de l’innovation. Ce qu’un ministre met une place, le suivant le détricote pour imposer d’autres normes et il est attendu des enseignants qu’ils respectent les prescriptions.

Ces réformes bouleversent non seulement les contenus des programmes, les objectifs pédagogiques, mais aussi, plus fondamentalement, le sens du métier. Les seniors se trouvent donc de plus en plus en dissonance entre, d’un côté, ce qu’ils ont envie de faire dans leur travail et qui leur semble pertinent au vu de leur longue expérience et, de l’autre, les injonctions de la hiérarchie qu’ils ne comprennent pas toujours, auxquelles ils n’ont pas nécessairement envie d’adhérer ; d’où parfois le souhait de certains « de quitter le navire dès que possible, avant que le bateau ne coule ».


À lire aussi : De décibel en décibel, comment le bruit gêne-t-il les enfants en classe ?


Mais l’expérience de la fragilisation au travail est largement partagée : les seniors sont nombreux à percevoir un nombre croissant de difficultés dans leur activité. En dépit des compétences qu’ils ont construites au fil du temps, ils estiment que leurs ressources personnelles pour faire face aux contraintes diminuent. Ils éprouvent plus de difficultés à tenir une journée entière de travail, comme le raconte cette professeure d’EPS de 60 ans :

« Je suis plus fatiguée qu’avant. C’est-à-dire que je ne pourrai pas faire 6h de cours dans une journée, ça me détruirait, ça me détruirait vite et ça me fatiguerait trop. Je pense que mon maximum c’est 4h maintenant ; je ne ressentais pas ça avant ! »

Ils ont le sentiment de devenir plus intolérants au bruit dans la classe, évoquent une diminution de leur patience vis-à-vis du comportement de certains élèves perturbateurs, plus de difficulté à mobiliser les élèves, devant puiser plus loin en eux-mêmes les ressources pour créer les conditions des apprentissages.

Un grand nombre d’enseignants témoignent d’une usure au travail. Celle-ci peut se traduire par un manque de patience ou une intolérance au bruit. Shutterstock

Les enseignants sont unanimes à évoquer une fatigue accrue, des douleurs dans l’activité, nécessitant des espaces de récupération plus importants qu’avant, pouvant impacter leur mode de vie hors travail, ainsi que l’exprime cette enseignante de 54 ans en maternelle :

« Je vois bien que chaque année, quand même, j’ai un petit truc en plus ! C’est comme un escalier à monter… j’ai encore une marche à gravir au niveau fatigue. Je me dis « Je n’y arriverai jamais, quoi ! » Donc je suis inquiète. »

Manque de dispositifs collectifs

Les seniors recherchent souvent des aménagements temporels de leur activité. Se mettre à temps partiel, par exemple, serait une « stratégie pour survivre » afin de pouvoir poursuivre leur activité professionnelle en « gardant le plaisir de travailler », comme nous l’expliquait une enseignante de maternelle.

Mais ces demandes de temps partiel « sur autorisation », à ce stade de leur carrière, ne sont pas toujours comprises et acceptées, ce qui maintient les enseignants en difficulté dans une situation critique. Cela amène certains à anticiper leur départ à la retraite, malgré les décotes.


À lire aussi : Déclassement, manque de reconnaissance… ces enseignants qui veulent changer de métier


Ces différentes formes de fragilisation peuvent être source d’inquiétude, voire d’anxiété en fin de carrière, et participer à des syndromes dépressifs. En dépit de ces différents constats, on ne peut que déplorer l’absence de suivi médical des enseignants au sein de l’Éducation nationale. Un tel suivi permettrait d’objectiver ces difficultés et de questionner sur le fond les évolutions profondes du métier.

Les seules mesures mises en place pour accompagner les seniors en difficulté se résument aux espaces d’accueil et d’écoute du personnel en partenariat avec la MGEN. Un tel dispositif relève d’une mesure de prévention, centrée essentiellement sur l’individu. L’approche choisie ne remet donc pas en question les conditions globales de l’activité et des transformations du métier. En abordant seulement les difficultés au cas par cas, on risque une psychologisation excessive des problèmes du travail.

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Les difficultés des seniors ne sont pas liées uniquement au processus de vieillissement. Il faut les mettre en perspective avec les conditions de réalisation de l’activité, les changements profonds qui affectent ces métiers. Elles sont révélatrices de problèmes largement partagés par les enseignants, quel que soit leur âge.

C’est donc l’ensemble du système de travail qui doit être questionné pour aborder les fins de carrière et réfléchir à des conditions de travail soutenables dans le temps.

Images de science : des dépôts fantomatiques dans les Cyclades

auteur

  1. Valentine PuzenatDoctorante en Géosciences Marines, Institut de physique du globe de Paris (IPGP)

Déclaration d’intérêts

This project was partially funded by INSU-CNRS Tellus and Syster Projects to Javier Escartin (2016) and Jean-Emmanuel Martelat (2018), and with partial support by RAMONES, funded by the European Union’s Horizon 2020 research and innovation program, under grant agreement N°101017808 (to Javier Escartin and Paraskevi Nomikou). This work was also partially funded by the Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG, German Research Foundation) – Project-ID 364653263 – TRR 235 to William D. Orsi. Additional support was provided by internal funds from ENS, IPGP, U. of Lyon, and U. of Bergen.

Partenaires

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Dépôts blancs et jaunes sur le sable au fond de l'eau, avec un rocher
La température du fond de l’eau et des sédiments est plus élevée dans cette zone en raison de la circulation de fluides chauds, ce qui favorise le développement de précipités minéraux (jaunes) et de tapis bactériens (blancs). Anders Schouw, Projet CarDHynAl, Fourni par l’auteur

Cette tache sous-marine à l’allure fantomatique témoigne d’échanges de fluides depuis la croûte terrestre jusqu’à la surface, à travers le plancher océanique. Nous sommes ici dans la baie de Paléochori sur l’île de Milos, en Grèce, où une activité hydrothermale peu profonde produit des précipités jaunes caractéristiques du soufre et de l’arsenic, et des tapis bactériens blanchâtres qui semblent presque luminescents.

La circulation d’eau chaude dans les profondeurs de la croûte, ou « hydrothermalisme », est largement répandue sur Terre. Elle est favorisée par la proximité de sources de chaleur, comme les chambres magmatiques, et les sorties hydrothermales associées sont responsables d’environ 25 % de la perte de chaleur terrestre interne. Outre ces effets thermiques, les processus hydrothermaux ont un impact direct sur la biodiversité environnante, avec le développement d’une faune et d’une flore particulières.

Ces sorties hydrothermales sont bien décrites pour des environnements très profonds, notamment le long des dorsales océaniques.

Mais on trouve aussi des systèmes hydrothermaux proches des côtes, au large de l’île de Milos ou de Taïwan par exemple, à des profondeurs inférieures à 200 mètres. Alors que des sites peu profonds ont été identifiés dans le monde entier, ils sont moins étudiés et leurs géométries, leur évolution temporelle et les flux d’énergies associés sont mal connus.

Nous étudions ces systèmes afin de comprendre les échanges entre la terre solide et les océans et le développement d’écosystèmes dans des milieux extrêmes.

L’île de Milos et la baie de Paléochori

Au sud de la mer Égée et sur l’archipel des Cyclades se trouve le système hydrothermal peu profond le plus étendu au monde – et un des plus étudiés à l’heure actuelle. Dans la baie de Paléochori, au sud-est de l’île de Milos, une activité hydrothermale intense s’étend depuis la plage jusqu’à plus de 200 mètres de profondeur, soit à environ 1,5 kilomètre à la nage.

Cette activité se manifeste entre autres par des émissions de fluides acides de haute température, de l’ordre de 100 °C. Ces fluides contiennent des gaz (dioxyde de carbone, méthane) et se mélangent avec l’eau de mer au cours de leur circulation en profondeur. Ce « voyage crustal » leur permet également de devenir salins, sulfurés, et de s’enrichir en arsenic et autres gaz dissous.

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Les sorties hydrothermales sont souvent associées à des précipités jaunes ou orangés de sulfure d’arsenic, et à des précipités blancs d’origine minérale composés d’un mélange de silice et de soufre associés à des tapis bactériens. Ces dépôts sont visibles depuis l’espace sur des images satellites jusqu’à 30 mètres de profondeur, et permettent d’identifier des patchs, des structures linéaires et des structures polygonales qui résultent en surface de cellules de convection en profondeur.

Un projet multiéchelles et multidisciplinaire

Des données d’imagerie de drone et de véhicule autonome sous-marin acquises par notre équipe en 2019 permettent de cartographier ces structures à des résolutions proches du centimètre.

Les mesures de température au sein de ces structures éclairent notamment des mécanismes thermiques particuliers : par exemple, les structures polygonales blanches identifiées sur les images sous-marines présentent des températures plus élevées (supérieures à 50 °C) que les sédiments adjacents (de l’ordre de 24 °C) et sont souvent associées à des zones de « bioturbation », un remaniement des sédiments par des organismes vivants.

Nos résultats fournissent une vue d’ensemble de ce système hydrothermal peu profond et de l’organisation de la circulation de fluides à travers le plancher océanique. Ils apportent de premières perspectives sur les flux de chaleur du système et sur les communautés microbiennes contrôlées par cette activité hydrothermale.