Les infirmières dans l’Arctique québécois : une intégration professionnelle de l’extrême

Auteurs

  1. Serge PerrotProfesseur de Management, Université Paris Dauphine – PSL
  2. Céleste FournierEnseignant-chercheur, IGS-RH

Déclaration d’intérêts

Céleste Fournier a reçu des financements du Fonds de Recherche du Québec- Société et Culture (FRQSC), de l’Equipe FUTUR (FRQSC) et de HEC Montréal.

Partenaires

Université Paris Dauphine

Université Paris Dauphine apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

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En plus d’offrir des soins classiques, les infirmières doivent gérer de nombreuses situations d’urgence. NeedpixCC BY-SA

À l’heure où les hôpitaux approchent d’une saturation de leurs capacités, il est fort probable que de nombreuses infirmières soient appelées en renfort, notamment dans les services de réanimation. Dans un contexte sous tension, nous nous sommes demandé comment elles arrivaient à s’adapter et à prendre leurs marques une fois en situation.

L’exemple des infirmières travaillant dans les villages inuits de l’Arctique québécois que nous avons suivies lors d’un travail de thèse, est à ce sujet éclairant. En effet, elles offrent des soins infirmiers classiques mais doivent aussi gérer de nombreuses situations d’urgence et de traumatologie.

Les 5 stratégies d’onboarding

Parce que le rôle de l’organisation est assez faible, l’essentiel de l’onboarding (ou capacité à s’intégrer et à tenir son rôle dans une organisation) repose sur les infirmières elles-mêmes. Nous avons observé cinq objectifs essentiels que les infirmières tentent d’atteindre, que nous qualifions de stratégies d’onboarding. Les deux dernières sont particulièrement saillantes dans ce contexte extrême et rarement mises en avant jusqu’ici.

Apprendre son rôle

La première stratégie vise de manière naturelle l’apprentissage du rôle, principalement dans sa dimension technique. Plusieurs pratiques sont associées à cette stratégie comme lire (« il a fallu apprendre par certains livres ou manuels »), demander (« les autres infirmiers étaient très ouverts, ça leur faisait plaisir de répondre à mes questions »), valider (« on cherche l’opinion des autres pour valider les nôtres »), suivre les attentes des autres (« c’est elle une [infirmière] qui va gérer. Je vais faire ce qu’elle me demande de faire pour l’aider et la soutenir »), et observer (« je regardais l’autre infirmière [d’expérience] agir avec elle et j’ai un peu essayé de copier son approche par mimétisme »).

Ville d’Ivujivik dans l’Arctique québécois, où les infirmières de l’étude ont pratiqué.. Auteur

Ce qu’il est intéressant d’observer, c’est qu’au-delà de l’apprentissage technique du rôle, le changement du contexte social crée le besoin de découvrir, de comprendre le fonctionnement de la communauté avec laquelle les infirmières interagissent (« je vais à l’église, je discute avec les Inuit, je vais pêcher avec eux, je me fais un devoir de tout goûter. J’essaie de m’intégrer à mon village »).

Aménager son rôle

L’apprentissage n’étant pas toujours suffisant pour faire face aux situations rencontrées, des tentatives d’aménagement du rôle sont mises en place en répartissant le travail selon les compétences disponibles (« ça m’est arrivé de ne pas me sentir à l’aise [avec un patient], l’autre infirmière a pris les choses en main »), en modifiant une répartition classique des rôles notamment avec les médecins (« avec le médecin, tu peux suggérer des choses, ils te laissent aller, on a de la latitude »), ou encore en changeant les procédures de travail (« beaucoup d’Inuit ne mangent pas trois fois par jour. Alors pour les diabétiques, leur demander de manger trois fois par jour et de prendre des collations, ça n’a pas de sens. Alors, on regardait les guidelines et on se disait : qu’est-ce que cette patiente est capable de faire ? »).

Créer son réseau de soutien

Comme pour l’apprentissage du rôle, on retrouve ici une double composante dans la création de réseau. Si, comme pour tous les salariés, le réseau interne est clé (« c’est important de ne pas rester seul, il faut s’entourer de mentors… »), on retrouve pour ces infirmières une volonté d’élargir ce réseau dans la communauté inuit afin de s’appuyer sur elle pour réaliser leurs missions (« cet été, pendant une semaine, on avait des patients qui faisaient des convulsions, probablement du THC contaminé. J’ai appelé la mairesse, elle m’a dit “ je m’en occupe ” et une semaine après on n’avait plus de cas »).

Gérer son image

Les infirmières doivent également gérer leur image auprès des différents acteurs qui les entourent à deux niveaux : avec le personnel soignant en ayant de la crédibilité médicale (« avec le médecin au téléphone, tout est dans la présentation du cas, si tu ne le présentes pas d’une façon solide, t’es fait ! ») et avec le patient, la famille et la communauté en ayant une crédibilité communautaire (« parfois même si tu as un médecin dans le village, la famille veut te parler à toi parce qu’ils te connaissent. Avec les années dans la communauté, tu vas devenir plus un pivot »).

Absorber le choc

Les expositions à des situations médicales et sociales difficiles peuvent être vécues comme choquantes à cause du stress, de la fatigue ou de l’environnement pouvant parfois paraître hostile. Ces situations fréquentes sont des enjeux majeurs de leur processus d’onboarding et la durée de leur parcours professionnel dans le Nord en dépend.

Les conditions de vie extrêmes de l’Arctique québécois, comme ici à Puvirnituq, exposent les infirmières à des situations médicales et sociales difficiles. Auteur

Il s’agit de reconnaître et d’absorber ces chocs, par une palliation physiologique et psychologique. La palliation physiologique consiste par exemple à profiter des grands espaces pour se ressourcer (« la toundra, je m’y sens bien : c’est ma “toundra thérapie” »), et à alterner les périodes hyperactives en situation et les périodes de coupure par un système de rotation, avec une alternance entre missions et vacances qui ressourcent (« les vacances sont essentielles, elles aident à se ressourcer et à recharger ses batteries »).

Besoins sous-jacents

La palliation psychologique se traduit ici de deux manières distinctes : la prise de distance (« je ne suis pas sans émotion, mais depuis le temps, j’ai appris que [ces problèmes] ne m’appartiennent pas. En ce sens, je dois être objectif, je ne dois pas être empathique ») et la rationalisation (« j’offre ce que je peux offrir [comme soins] et c’est déjà suffisant. J’offre déjà beaucoup »).

Et c’est justement parce qu’elles sont capables de mettre en place ces stratégies de palliation que les infirmières peuvent continuer à pratiquer dans ce contexte particulier (« c’est la capacité de rationaliser les choses, ou non, qui fera la différence et qui leur permet, ou non, de pratiquer plus longtemps »).

Cette plongée dans l’univers des infirmières de l’Arctique québécois nous a permis de révéler 5 stratégies d’ajustement qui traduisent autant de besoins sous-jacents des nouvelles recrues. Certaines témoignent du côté « extrême » des situations vécues, mais peuvent se retrouver dans de nombreux contextes professionnels à des degrés divers.

Au-delà de l’intérêt intrinsèque de l’étude, ces résultats constituent donc une grille de lecture des pratiques d’onboarding quant à leur capacité à répondre aux besoins clés des nouvelles recrues. Cela ne signifie pas que les pratiques d’onboarding doivent se limiter à cela, mais qu’elles doivent inclure une réponse à ces besoins.

Deuxième article du jour : La télévision française dans la tourmente des bouleversements internationaux

  1. Valery Michaux Valery Michaux est un·e adhérent·e de The ConversationEnseignant-Chercheur – HDR, Neoma Business School
Neoma Business School

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Salto, le service de streaming lancé conjointement par TF1, France TV et M6 a été lancé fin octobre. Salto / Dossier de presse

Le 20 octobre, Salto, la plate-forme de streaming résultant de l’alliance entre France Télévisions, TF1 et M6, a été lancée. Peu de temps après, le célèbre site de streaming Netflix a annoncé la création d’un programme linéaire « live » en France, déjà disponible sur un navigateur web, et qui devrait être accessible à tous d’ici décembre. Ces deux nouveautés sur le marché constituent des indices quant aux profonds bouleversements dans le secteur audiovisuel.

Partout dans le monde, les télévisions traditionnelles sont en train de basculer vers un nouveau modèle de méta-plateforme qui remet en cause les équilibres locaux. Comprendre les mutations en cours, c’est décrypter le monde des plates-formes de streaming qui constitue aujourd’hui un paysage en mouvement, hétérogène, où des acteurs aux identités et aux racines très différentes brouillent complètement les frontières avec la télévision traditionnelle, voire même avec le cinéma.

Trois modèles économiques

Comme nous le soulignons dans un récent article de recherche, il existe trois modèles économiques accessibles via Internet pour les plates-formes de vidéos : la SVOD (subscription video on demand), plate-forme sur abonnement, la TVOD (transactionnal video on demand) qui correspond à l’accès à des contenus à la carte, payables au cas par cas et l’AVOD (advertising-based video on demand) qui correspond à des plates-formes accessibles via Internet et dont l’accès aux contenus est gratuit grâce à la publicité.

Netflix est le leader des pure players de la SVOD. Dès 2013, l’entreprise bascule vers le rôle de producteur de séries et dès 2015, de films exclusifs. Face à lui, les acteurs du cinéma ne sont pas restés statiques. Ils s’allient, fusionnent, créent des synergies dans leurs catalogues afin d’obtenir des tailles critiques et lancer différents types de plates-formes.

L’exemple le plus emblématique est l’acquisition de la Fox par Disney et le lancement de sa plate-forme SVOD Disney+ fin 2019 aux États-Unis (avril 2020 en France), qui s’avère être un grand succès aujourd’hui.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=986911164587171840&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fla-television-francaise-dans-la-tourmente-des-bouleversements-internationaux-150487&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Néanmoins, ce modèle économique de pure player de la SVOD est difficile à maintenir. Pour asseoir son modèle d’abonnement face à une concurrence de plus en plus intense, Netflix vient de lancer un programme linéaire « live » en France, gommant un peu plus les frontières entre télévision et plate-forme. À quand les contenus d’information ou de sport en live ?

Le succès des méta-plateformes

Parmi les plates-formes émergentes, beaucoup s’écartent d’ailleurs du modèle pur SVOD pour adopter un modèle hybride de méta-plateforme mélangeant AVOD, TVOD et SVOD. Entre télévision gratuite financée par la publicité, télévision payante et plate-forme de SVOD, ces nouvelles méta-plateformes agrègent des chaînes « maison », des chaînes extérieures, du live, du délinéarisé ainsi que, sur abonnement, des contenus totalement originaux et exclusifs (films et séries) dont la qualité et la diffusion mondiale percutent les systèmes audiovisuels locaux.

On peut identifier trois groupes de plates-formes différentes aujourd’hui qui produisent et diffusent des contenus de télévision et de cinéma exclusifs.

Certaines méta-plateformes résultent de la fusion entre des entreprises du secteur des télécoms et des secteurs du cinéma et de la télévision comme HBO Max lancé mi 2020, résultant de la fusion d’AT&T, l’opérateur de télécommunications américain et de WarnerMedia (anciennement Time Warner). En France, certains opérateurs télécoms tendent vers ce modèle comme la TV d’Orange.

D’autres émanent des géants de l’Internet comme Apple qui a lancé Apple TV+ en 2019 et Amazon, qui a introduit Prime Video en 2016.https://www.youtube.com/embed/BkJLxUf45Kc?wmode=transparent&start=0Le marché du streamig a attiré les deux géants du web, Apple et Amazon, preuve de son attractivé.

Enfin, un dernier groupe de méta-plateformes émane des acteurs du cinéma et de la télévision comme la plate-forme Hulu aux États-Unis (Disney, NBCUniversal et Warner Media) ou MyCanal (Canal+) en France.

Parallèlement, on voit un peu partout dans le monde apparaître des alliances locales entre acteurs de la télévision publique et privée pour créer des méta-plateformes communes. Au Royaume-Uni, la BBC s’est alliée avec ITV pour développer Britbox. France Télévisions, TF1 et M6 se sont alliés de la même façon pour lancer Salto il y a quelques semaines (pour l’instant uniquement sur le modèle de la SVOD mais sur la logique de l’agrégation de contenus provenant de ses créateurs ou de sources internationales). Ces alliances locales sont néanmoins fragiles face aux investissements colossaux des acteurs internationaux.

La créativité comme avantage concurrentiel

La croissance des méta-plateformes pose la question de l’hyperchoix à un moment où on considère que le temps d’attention du public, comme son budget, arrive à saturation. Chaque minute se gagne sur les concurrents.

Dans un tel contexte, la créativité des contenus devient un avantage concurrentiel. En témoigne la guerre actuelle des talents qui est en train d’alimenter une bulle financière autour des acteurs, comme des réalisateurs dans le monde entier. Les coûts des productions auraient été multipliés par trois ou quatre ces dernières années. Netflix aurait notamment déboursé entre 150 et 160 millions de dollars afin de financer la dernière réalisation du célèbre réalisateur Martin Scorsese, The Irishman, avec la présence des célèbres Joe Pesci, Robert De Niro et Al Pacino.

Afin d’attirer le plus grand nombre de clients, les plates-formes de streaming se livrent une guerre des talents et n’hésitent pas à débourser de gros montants pour s’offrir les services des meilleurs.

D’ailleurs en France, cette bulle inquiète les acteurs locaux puisque d’ici quelques mois toutes les méta-plateformes seront obligées de dédier une part de leur chiffre d’affaires à la création de contenu en France et en Europe (alignement sur les règles des télévisions traditionnelles). Est-ce que les acteurs de la télévision en France pourront suivre cette inflation ?

Au-delà de la créativité, le succès de ces méta-plateformes va dépendre de leur utilisation intelligente des données pour améliorer l’expérience client et la personnalisation des recommandations : en d’autres termes, cela va dépendre d’investissements technologiques considérables. D’autant plus que le lancement de Netflix direct montre les limites de l’hyperchoix et des systèmes de recommandations de premier niveau.

Une publicité personnalisée

On comprend mieux pourquoi beaucoup de ces méta-plateformes allient le modèle AVOD aux autres modèles. Ce modèle constitue une arme contre l’hyperchoix, capable de capter les spectateurs plus largement que le modèle SVOD. Et là, la grande différence avec la télévision traditionnelle est celle de la personnalisation de la publicité. Le pouvoir sera aux mains des organisations qui savent capter, analyser et gérer les données des consommateurs-téléspectateurs.

En France, un décret vient d’ouvrir cet été la possibilité, pour les acteurs de la télévision, de développer de la publicité segmentée (sur la base du consentement), c’est-à-dire ciblée en fonction de la zone de diffusion du téléspectateur.

En France, Orange et France Télévisions se sont associés afin d’introduire la publicité ciblée à la télévision. France TélévisionsCC BY-SA

France Télévisions et Orange se sont d’ailleurs alliés pour mener un premier test. Cela annonce de vives discussions dans les années qui viennent sur la façon dont se partagera la valeur entre les opérateurs télécoms (qui possèdent les datas et produisent déjà des contenus exclusifs pour certains d’entre eux) et les chaînes de télévision traditionnelles…

D’ailleurs, cela fait déjà quelques années que les tensions s’accentuent régulièrement entre ces différents acteurs avec l’interruption momentanée de certaines chaînes sur certaines plates-formes télécoms. En 2019 par exemple, Free et Orange avaient cessé la diffusion sur leurs réseaux des chaînes du groupe Altice, maison mère de SFR.

Derrière ces multiples recompositions en cours des acteurs locaux et internationaux de la télévision et du cinéma, nous pouvons déjà voir émerger les enjeux de demain.

Le masque nous fait-il perdre la face ?

Auteur

  1. Fabrice RaffinMaître de Conférence à l’Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Auteurs fondateurs The Conversation France

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Le 5 octobre 2020, durant un interview concernant la SNCF, le premier ministre masqué, Jean Castex, est filmé plein cadre, face caméra. Il explique combien le moment est important à de nombreux égards. Son attitude, ses signes de tête, ses mouvements du corps rythment parfaitement son discours. Il faut donc un certain temps au cameraman pour se rendre compte qu’en fait, il ne filme pas la personne qui parle ! Il s’est trompé ! Il a été trompé par l’attitude du Premier ministre, par le masque. Instant de panique : en plein discours il est obligé de changer de cadrage, de rabrouer un confrère photographe pour filmer celui qui parle réellement, le président de la SNCF.

Situation gênante pour les uns, qui atteste de l’incompétence du journaliste pour les autres, mais par ricochet, de celle du premier ministre et de son équipe qui n’ont pas anticipés cette situation, une situation qui finit par ridiculiser publiquement tout les participants et dont on ne manqua pas bien sûr de se moquer abondamment dans les médias.

Sous le regard des autres

Notre vie quotidienne se passe ainsi sous le regard des autres. Pour analyser ces rencontres avec nos congénères, le sociologue Erving Goffman part de l’idée qu’il y a toujours quelque danger à croiser quelqu’un, surtout un inconnu. Au-delà du risque d’agression physique, il a surtout montré qu’il existe un risque social bien plus important dans ces relations, celui de ne pas être à la hauteur de la situation, de ne pas être pris pour celui que l’on voudrait être, le risque de perdre la face et son amour propre. Une situation sociale consiste ainsi toujours à gérer collectivement ces risques.

Pour ne pas commettre d’impair, nous nous référons constamment aux cadres de l’interaction : l’endroit où l’on se trouve qui dicte déjà la manière de bien s’y tenir, les attitudes des uns ou des autres, qui nous confortent dans l’idée de l’endroit où l’on se trouve et à qui on a affaire, les vêtements des participants, leurs accessoires, leurs attitudes qui attestent qu’on ne se trompe pas et qu’il nous faut nous aussi nous tenir d’une certaine manière en fonction du rôle que nous voulons tenir. Dans toutes ces situations, le visage et ses expressions constituent un repère central et lorsqu’il est caché pour moitié par un masque, la situation se complique !

Repères troublés

Couvrir le corps, même en partie, le cacher c’est augmenter la menace, le risque de mésinterprétation des intentions de l’autre, la mésentente, le risque de perdre la face. La première information que donne la bouche est de savoir qui parle. Avec l’obligation du port du masque, sur ce point, les situations de quiproquo se sont multipliées : en réunion de travail, en cours, beaucoup d’entre nous connaissent régulièrement l’impossibilité d’identifier qui parle.

Plus largement, toutes les relations sociales se sont modifiées, parce qu’une part des intentions de nos interlocuteurs, que chacun fait passer par des mimiques autour de la bouche ou des messages attenants, le maquillage, une barbe, ont disparu. Un mot sans rictus perd ainsi une large part de son sens. L’origine d’une parole devient difficile à identifier et la situation dérape : un étudiant me pose une question, je lui réponds avec engagement, argumente, et je conclus : « Vous êtes d’accord ? », et lui de me répondre : « Mais monsieur, c’est pas moi qui posais la question ». Je m’adressais à la mauvaise personne, silence gêné.

Lorsque l’on perd ainsi la face en public, E. Goffman a analysé combien l’assistance se lance dans ce qu’il appelle des échanges réparateurs : un trait d’humour pour dédramatiser, faire comme si de rien n’était et continuer la conversation, s’excuser. De ce point de vue également, le masque prive d’une arme de réparation majeure des interactions sociales : le sourire.

Vers une nouvelle norme ?

Dans le monde social, ce qui est anormal un jour le devient un autre et inversement. Et peu d’entre nous auraient parié, il y a encore un an, que l’interaction sociale masquée deviendrait la norme généralisée.

Le port du masque est devenu à ce point normal que pour beaucoup, il se présente désormais comme une ressource sociale. Si le port du masque altère certaines parties de nos relations, il ne faudra donc pas dramatiser, mais plutôt une fois de plus, souligner la capacité d’adaptation des Humains que nous sommes.

La disparition du bas du visage brouille nos repères, mais ne pas montrer sa bouche expose moins socialement. Ce fait réduit le danger social pour ceux, peu sûrs des manières de se tenir et de réagir en public (les timides, qui sont souvent ceux dont le statut social est incertain) peuvent désormais se taire sans risque. Parce que ne rien dire ne suffit pas lorsque nos mimiques trahissent ce que l’on pense vraiment, mais là point de mimiques, la maîtrise du regard suffit. Et de fait, les interactions sociales se concentrent beaucoup plus désormais sur le haut du visage, les regards.

Richard Sennett analysait, il y a longtemps déjà, la prédominance du regard sur la parole et l’ouïe dans les sociétés urbaines. Le masque amplifie encore le phénomène, jusqu’à ce qu’on pourrait appelé le paradoxe de l’autruche : certains se sentant tellement cachés par le bout de tissus, qu’ils s’octroient le droit de lancer des regards appuyés dans les lieux publics, sans vraiment s’en rendre compte, hommes comme femmes. On se regarde plus aujourd’hui et souvent, avec insistance.

Le regard au centre des interactions sociales devient objet d’attention, surtout pour les femmes, qui font des efforts, une fois encore de manière inégalitaire par rapport aux hommes. Des accessoires comme les lunettes, les caquettes deviennent également objets d’une attention accrue et dialoguent avec le masque.

Le bout de tissu devient lui-même un enjeu de communication : le garder neutre ou en faire un objet de mode lorsque nous l’affublons de signes, de symboles. Objet signifiant au cœur de la relation à autrui, il devient ainsi objet identitaire, support de distinction. Ses usages sociaux se multiplient : symbole de générosité lorsqu’il est offert aux personnels soignants, il est aussi devenu rapidement objet de commerce.

Finalement, on ne vit pas si mal avec le masque, on en deviendrait même à l’aise : bailler en public, ne pas se raser, il tient chaud en hiver, il règle même des problèmes d’haleine : « C’est vrai que j’oublie souvent de l’enlever maintenant, même quand je fais du vélo », me dit une étudiante.

On pourra alors s’interroger sur un retour à la normale, ou plutôt, à la normalité sans masque. Parce que non seulement, on est à l’aise avec le masque, chacun ayant fait ses choix, accordant l’objet à l’image qu’il veut donner, ayant des masques différents pour des situations différentes. Mais aussi, parce que le masque s’accorde bien à l’idéologie hygiéniste croissante depuis le XIXe siècle, voulant contrôler la nature, la maladie et qui renvoie au tabou occidental de la mort. Un hygiénisme voulant protéger la vie, mais qui s’avère mortifère. Un hygiénisme, qui, quoi que l’on fasse, ne change pas ce fait : un humain, même masqué, reste mortel.

Comment votre comportement durant l’enfance peut prédire votre capacité à être en couple à l’âge adulte

  1. Francis VergunstPostdoctoral Fellow in Developmental Public Health, Université de Montréal

Déclaration d’intérêts

Francis Vergunst reçoit des fonds des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et du Fonds de recherche du Québec Santé (FRQS).

Université de Montréal
AUF (Agence Universitaire de la Francophonie)

Université de Montréal apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation CA-FR.

AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

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Comment trouver la relation de couple qui va durer : il s’agit là d’une des plus vieilles interrogations de l’être humain. Et de ce fait, nous nous intéressons grandement aux facteurs qui pourraient prédire la réussite du couple. Les traits de caractère, tels que la chaleur humaine, la capacité de faire attention à l’autre, la sociabilité, et la confiance semblent être importants.

Mais notre comportement, lorsque nous étions enfants, pourrait-il présager de nos chances de rencontrer l’être cher ?

Une nouvelle étude que mes collègues et moi-même avons publiée dans le Journal of Child Psychology and Psychiatry  démontre que les enfants repérés par leurs enseignants à l’école élémentaire comme souffrant d’anxiété ou d’un déficit d’attention étaient plus susceptibles de rester seuls entre 18 et 35 ans. Et que les enfants agressifs oppositionnels — c’est-à-dire ceux ayant tendance à se battre, à intimider et à désobéir — avaient plus de chance de rompre et de se retrouver sans partenaire. À l’inverse, les enfants faisant preuve de gentillesse, capables d’aider les autres, et respectueux se retrouvent dans des relations durables dès le début de l’âge adulte.

Notre étude donne à penser que les germes de nos relations futures se mettent en place et sont repérables dès avant l’adolescence. Il y a là des répercussions importantes pour les enfants souffrant de difficultés comportementales : ces derniers devront déjà faire face à des défis importants, allant du chômage aux emplois mal rémunérés. S’ils pouvaient être repérés par leurs professeurs, il serait possible de leur offrir une évaluation et le soutien nécessaire afin d’améliorer leurs chances dans la vie.

On associe la relation romantique à une vie plus longue et plus heureuse. Pexels/Nappy

Il y a bien des avantages à vivre une relation de bonne qualité. Soutien émotionnel, partage des responsabilités parentales, sécurité socio-économique, tout ça pouvant mener à la maturité et diminuer ainsi les névroses tout en améliorant l’extraversion et l’estime de soi.

Être en relation tempère les effets nuisibles du stress, nous protège des effets de l’alcool et du tabagisme à l’âge mûr, améliore notre santé mentale et notre bien-être, et nous permet de vivre plus longtemps en bonne santé. Bien que le lien de causalité ne suffise pas à lui seul à expliquer ces résultats sur la santé, puisque des gens déjà heureux et en bonne santé peuvent déjà avoir été « sélectionnés » dans une relation, il n’en demeure pas moins que ce lien y contribue.

Pourquoi cette étude ?

Des études précédentes ont démontré que les troubles mentaux chez l’enfant comme le trouble de déficit d’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et les troubles du comportement sont associés à d’éventuelles difficultés relationnelles, y compris la violence conjugale ainsi qu’à un taux de satisfaction moindre dans le cadre de la relation. Nous nous sommes attachés à découvrir si les comportements usuels des enfants — y compris les traits prosociaux — pouvaient présager de la stabilité des relations futures chez les enfants n’ayant pas reçu de diagnostic clinique.

Nous avons basé notre analyse sur un échantillon de près de 3 000 enfants canadiens qui avaient été évalués par leurs professeurs en termes de déficits d’attention, d’hyperactivité, d’agressivité, d’opposition, d’anxiété et de pro-socialité et ce, aux âges de 10, 11 et 12 ans. Nous les avons ensuite suivis jusqu’à l’âge adulte afin de pouvoir examiner leurs déclarations de revenu (rendues anonymes).

Puisque Revenu Canada exige que les personnes mariées ou vivant avec un conjoint communiquent leur situation familiale, nous avons pu identifier statistiquement les groupes d’individus répondant à des schémas relationnels spécifiques. Nous avons ensuite recoupé ces résultats avec leur évaluation comportementale antérieure. Nous avons tenu compte du niveau socio-économique des participants, car certaines études ont prouvé leur influence sur le comportement des couples.

Graph with multiple lines showing different partnership trajectories.
Évolution des relations chez les 18 à 35 ans. Francis Vergunst, Author provided

Nous avons découvert que les sujets qui étaient anxieux durant leur enfance étaient plus susceptibles de ne pas être en couple entre les âges de 18 et 35 ans. Et que ceux qui se séparaient tôt (vers 28 ans) et redevenaient célibataires étaient plus susceptibles d’avoir présenté des signes d’agressivité et d’opposition dans leur enfance. Il est intéressant de noter que les enfants inattentifs avaient plus de chance de se retrouver dans les groupes célibataires ou s’étant séparés tôt.

Les sujets des groupes célibataires et séparés ont également obtenu de mauvais résultats à d’autres niveaux : ils avaient davantage tendance à quitter le secondaire sans diplôme, de moins bien gagner leur vie et d’être bénéficiaires de l’assistance sociale. Ce qui soulève des interrogations importantes sur les facteurs sous-jacents qui pourraient expliquer le lien entre le comportement des enfants et leur comportement dans le cadre d’une relation adulte.

Mise en garde

On ne devrait pas évaluer cette étude comme un débat normatif sur le bien-fondé de la vie de couple, ce qui impliquerait que les gens devraient être en relation de couple, ou que « durer, c’est mieux ». Il s’agit de décisions éminemment personnelles et qui dépendent avant tout de préférences individuelles, d’objectifs dans la vie, du contexte financier, des ambitions professionnelles, etc.

Nous constatons plutôt que la majorité des gens désirent être en relation, et que cette relation peut avoir des impacts bénéfiques sur la santé et le bien-être et que la persistance des comportements difficiles non diagnostiqués ne devrait pas devenir un obstacle à des relations saines à l’âge adulte.

Les enfants considérés comme gentils, serviables et respectueux se sont retrouvés plus tôt dans des relations durables durant leur jeune vie d’adulte. Pexels/CDC

Notre étude se heurte à ses limites puisque nous n’avons examiné que des cas qui étaient en relation, et non la qualité de ces relations. Ceci devrait faire l’objet d’études subséquentes, puisque les enfants au comportement difficile courent le risque de se retrouver au cœur de relations moins stables et moins satisfaisantes.

En quoi le comportement est-il important dans le cadre d’une relation ?

Les comportements de l’enfant peuvent influencer sa capacité à s’associer à un partenaire de façon soit directe, soit indirecte. Les comportements sont relativement stables au cours d’une vie : il est donc probable que la persistance d’un comportement d’enfant — comme l’agressivité ou l’anxiété — persiste à l’âge adulte, d’où des difficultés à former et à entretenir des relations durables.

Les études démontrent que les adultes ayant des faiblesses au niveau de l’amabilité, du sérieux et de a stabilité émotionnelle, telles que mesurées sur les cinq grandes catégories de personnalité, vivent des relations moins satisfaisantes et plus tumultueuses, et dont la stabilité peut conséquemment être mise en péril.

Les influences indirectes sur les relations comprennent des événements intermédiaires, tels que la situation professionnelle ou les revenus, qui ont des répercussions sur la construction du capital humain qui participe à l’attirance que l’on peut avoir pour un partenaire. Par exemple, les enfants qui affichent des comportements perturbateurs et inattentifs ont généralement moins d’amissous-performent à l’école, sont plus susceptibles d’avoir des problèmes de toxicomanie et de gagner moins et de bénéficier plus de l’assistance sociale à l’âge adulte — tout ceci faisant obstacle à leur aptitude à former une relation romantique durable.

Il n’est donc pas surprenant que les enfants prosociaux se retrouvent dans des relations stables et de longue durée. Ils ont tendance à mieux s’entendre avec leurs pairs, à mieux réussir leur scolarité, et à gagner davantage, ce qui augmente leur désirabilité auprès de partenaires potentiels.

Soutenir nos enfants

Les partenariats réussis dépendent d’une multitude de facteurs, tant individuels que contextuels, et le comportement d’un individu durant son enfance ne représente qu’un élément d’un ensemble beaucoup plus large. Notre étude démontre que les problèmes comportementaux chez l’enfant représentent des défis qui se répercutent partout dans leur vie, incluant les relations de couple.

Un suivi et un soutien précoces sont essentiels. Les programmes qui ciblent les enfants aux comportements perturbateurs, anxieux, et souffrant d’un déficit d’attention et mettent en avant les compétences socio-émotionnelles peuvent être bénéfiques et durables tant pour l’individu que pour sa famille, et la société en général. Après tout, il y a bien des raisons d’encourager la bonne conduite !

Deuxième article du jour : États-Unis : l’impact de l’originalisme des juges conservateurs à la Cour suprême

  1. Thierry KiratDirecteur de recherche au CNRS (IRISSO, Paris-Dauphine), Université Paris Dauphine – PSL
  2. Frédéric MartyChargé de recherche CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Université Paris Dauphine

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Amy Barrett et Clarence Thomas
Amy Barrett et Clarence Thomas, deux des juges originalistes de la Cour suprême. Tasos Katopodis/Getty Images North America/Getty Images via AFP

La nomination par le président Trump de trois juges conservateurs à la Cour suprême des États-Unis (Neil Gorsuch en 2017, Brett Kavanaugh en 2018 et Amy Coney Barrett en 2020) a eu pour effet de renforcer la présence de la doctrine originaliste au sein de la plus haute juridiction des États-Unis, déjà représentée par Samuel Alito et Clarence Thomas.

L’influence de cette doctrine sera notable dans les années, voire les décennies à venir. Rappelons que, depuis une décision de 1803 (Marbury v. Madison), la Cour suprême est chargée de contrôler la constitutionnalité des lois fédérales. De la vision qu’ont ses juges de la notion de « constitutionnalité » dépendra donc l’adoption ou non de toutes les lois à venir, à commencer par celles que cherchera à faire passer l’administration Biden.

Une méthode d’interprétation de la Constitution

L’« originalisme » est une théorie de l’interprétation de la Constitution qui prend le contre-pied de la méthode d’interprétation créative qui avait marqué la Cour suprême sous la présidence du juge Warren entre 1953 et 1969, et qui a été qualifiée de « Constitution vivante ». Cette période progressiste de la présidence Warren a, entre autres, mené à la fin de la ségrégation raciale dans les écoles (Brown v. Board of Education en 1954), ou au renforcement des droits de la défense en matière pénale (Amanda v. Arizona en 1966).https://www.youtube.com/embed/1H1t5Sc3HQM?wmode=transparent&start=0

La Cour Warren avait accompagné le développement de la régulation économique fédérale, dans une sorte du prolongement de l’interventionnisme hérité du New Deal. À contre-pied de cette conception, les originalistes recommandent une interprétation littérale de la Constitution, consistant à s’en tenir à son seul texte et, si besoin, aux intentions des Pères fondateurs, rédacteurs et « ratificateurs » de la Constitution de 1787. C’est à partir des années 1970 que l’originalisme s’est développé dans les facultés de droit et, surtout, dans les tribunaux fédéraux.

Madison plutôt que Hamilton

Au regard de leur opposition à la doctrine de la « Constitution vivante », les juges originalistes comme Robert Bork (1927-2012), qui fut juge à la Cour d’appel fédérale pour le Circuit du District of Columbia, Antonin Scalia (1936-2016) et Clarence Thomas, actuellement juge à la Cour suprême, sont plus proches des idées politiques de James Madison que de celles d’Alexander Hamilton qui, parmi les Pères fondateurs, fut celui qui défendit le plus un gouvernement fort.

Pour Madison, la question constitutionnelle majeure, dans une république basée sur l’élection, est de protéger la minorité contre la dictature de la majorité. Comment réaliser cet équilibre entre la volonté politique de la majorité issue du vote et la préservation des intérêts économiques et sociaux de la minorité ? Madison voyait la solution dans la vertu publique des hommes d’État, plus précisément des représentants élus. Dans la filiation de Madison, Robert Bork a développé cette perspective en la reformulant : entre les droits de la majorité et ceux de la minorité, le juge fédéral ne doit être prisonnier ni des uns ni des autres. Il doit s’en tenir à une position neutre. Or seule la fidélité au texte ou à la signification originelle de la Constitution est garante de la neutralité du juge.

Dans leur pratique, les juges originalistes fondent leur raisonnement soit sur les intentions originelles, soit sur le sens public originel de la Constitution. La première variante considère que la signification de la Constitution est déterminée par les intentions de ses auteurs (les Pères fondateurs) ou de l’assemblée qui a ratifié le texte. La deuxième variante consiste à se référer au sens du texte, lequel est déterminé par le sens des mots et de phrases existant au moment où la Constitution a été écrite et ratifiée. Comme il n’existe pas de méthodologie précise de l’originalisme, les différents juges développent leur propre approche ; Douglas Ginsburg, juge à la cour fédérale d’appel du District de Columbia, privilégie la première variante, que Scalia et Thomas rejettent, au profit de la deuxième.https://www.youtube.com/embed/jlZDzmL4Jzg?wmode=transparent&start=0

L’idée que les juges non élus de la Cour suprême et, au-delà, des juges fédéraux puissent rendre des décisions qui dépassent le sens de la Constitution de 1787 et réalisent des finalités socioéconomiques adaptées au temps présent, est condamnée par les tenants de l’originalisme : en posant que la Constitution n’est pas un texte intangible, les juges qui en font un document vivant se substituent au législateur.

La pratique de la « Constitution vivante » conduit à mettre à mal la séparation des pouvoirs ; elle manque alors de légitimité, notamment démocratique. Scalia, par exemple, écrivait (citant Madison, se référant lui-même à Montesquieu) que quand le juge se fait législateur, la vie et la liberté sont menacées…

Quel impact sur les questions économiques et sociétales ?

La « Commerce clause » est une disposition importante de la Constitution des États-Unis : elle attribue au Congrès le pouvoir de réglementer le commerce extérieur de l’Union et celui entre les États fédérés. Cette disposition est fondamentale en ce qu’elle attribue au Congrès un pouvoir de réglementation économique, qui n’a manqué d’être étendu au cours du temps, particulièrement pendant le New Deal.

Une évolution notable de la jurisprudence a consisté à appliquer cette disposition même en l’absence de commerce entre États, ce qui a été qualifié de « Dormant Commerce clause » : une mesure ou une décision prise dans un État peut impacter le commerce inter-États. Cette jurisprudence, qui donne une compétence fédérale sur des mesures locales, est une cible privilégiée des juges originalistes, notamment de Clarence Thomas. Selon lui, le 10e amendement prévoit que les pouvoirs devraient être exercés par les États plutôt que par le niveau fédéral.

Sur un fond de libéralisme économique et de conservatisme politique et social, des juges originalistes ont pu exprimer, ponctuellement, des opinions progressistes. Ainsi, dans une opinion dissidente à la décision Hamdi v. Rumsfeld en 2004, Scalia affirma, contre Thomas, que la due process clause interdit au gouvernement de pratiquer la rétention administrative de citoyens américains, quand bien même ils auraient projeté de commettre des actes terroristes contre les États-Unis. Plus récemment, la décision Bostock v. Clayton County, en faveur de laquelle ont voté deux juges originalistes, a été rendue en faveur de l’égalité des droits des Américains transgenres.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1276522073033236482&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fetats-unis-limpact-de-loriginalisme-des-juges-conservateurs-a-la-cour-supreme-150328&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

En revanche, la réglementation de la possession d’armes à feu a fait l’objet de décisions contradictoires de la Cour suprême. Elle a en effet déclaré contraire à la Constitution le Gun Free School Zones Act de 1990 qui rendait illégale la possession d’armes à feu dans les écoles ou à proximité (U.S. v. Lopez, 1995), tout comme une ordonnance du District of Columbia imposant l’existence d’une sécurité sur les armes détenues par les particuliers (District of Columbia v. Heller, 2008). La juge progressiste Ruth Bader Ginsburg exprimait une opinion contraire.

Une neutralité en trompe-l’œil

L’originalisme pose un problème : il affirme que la Constitution doit être comprise en référence à la signification publique qu’elle avait au moment de sa promulgation ou dans l’esprit des Pères fondateurs, mais il ne donne pas la clé pour comprendre le sens aux origines, ni la production de normes sur ce fondement.

Des auteurs originalistes comme Jack Balkin admettent que le texte originel contient de l’indétermination et peut donc donner lieu à des interprétations différentes. Le texte originel ne garantit pas la neutralité ou l’impartialité que les originalistes revendiquent. Pour autant, des décisions progressistes comme l’arrêt Bostock ne sont pas garanties dans le futur, dans la mesure où les juges conservateurs détiennent dorénavant les deux tiers, ce qui peut priver la Cour de la raisonnabilité assurée par des « swing justice » dont la position centriste ou la liberté partisane pouvait conduire à appuyer, au cas par cas, des décisions progressistes ou conservatrices. Cela peut poser un problème en cela que la légitimité de la Cour vient souvent de ses divisions politiques.

Et si la peinture aidait les élèves à dépasser la peur de se tromper ?

Auteur

  1. Marie-Sylvie ClaudeMaîtresse de conférences en littérature et langue françaises, Université Grenoble Alpes (UGA)
Université Grenoble Alpes

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“Femme à l’orchidée”, tableau d’Edgard Maxence présenté lors de l’exposition “Roux ! De Jean-Jacques Henner a Sonia Rykiel”, en 2019. Bertrand Guay / AFP

On pourrait s’attendre à ce que les collégiens et lycéens français, qui ont à leur emploi du temps bien plus d’heures de français que d’arts plastiques ou d’histoire des arts, soient moins à l’aise avec la peinture qu’avec la littérature, très étudiée dès la sixième (et déjà à l’école primaire).

On pourrait notamment s’attendre à ce que, pour une partie d’entre eux, ils soient très démunis voire réticents face la peinture religieuse, dont ils connaissent peu les personnages et les situations qu’elle montre. Et que la peinture abstraite, au sens de celle qui ne représente pas la réalité, les déconcerte.

L’une de mes recherches, menée récemment, montre qu’il n’en est rien. Je vais en donner ici quelques-unes des conclusions.

Une enquête

Avec l’aide de leur enseignant de français, j’ai confronté 350 élèves de troisième et de seconde de l’académie de Créteil à une reproduction de peinture et à un extrait de texte littéraire. La consigne était d’écrire en autonomie une dizaine de lignes pour commenter chacun des deux objets, ou, a minima, donner quelques-unes de ses impressions.

Les participants étaient autorisés à ne traiter qu’un seul des deux objets, à condition d’expliquer pourquoi. Précisons que chaque élève travaillait, suite à une analyse préalable, sur un des six tableaux et un des six extraits littéraires que j’avais choisis et présentant des difficultés équivalentes pour des élèves de ce niveau.

Que montre la comparaison des réponses des élèves ? D’abord, il est surprenant de constater que les œuvres picturales sont nettement moins souvent évitées que les œuvres littéraires : 30,5 % des élèves choisissent de ne pas traiter l’œuvre littéraire, alors que c’est le cas de seulement 5,5 % d’entre eux pour l’œuvre picturale.

Plus précisément, 38 % des élèves qui devaient travailler sur un extrait du Malade imaginaire de Molière (1673), pourtant très souvent étudié en classe, choisissent de le laisser de côté. Alors que c’est le cas de 1,5 % des élèves seulement pour La Nativité ou Le Nouveau-Né de Georges de la Tour (vers 1635) et 12 % pour La Crucifixion blanche de Chagall (1938), qui conjugue des références iconographiques issues du christianisme et du judaïsme.

Dans cette étude, les élèves découvrent l’œuvre de Chagall (ici, le plafond de l’Opéra peint par l’artiste). Gabriel Bouys/AFP

La peinture religieuse n’est donc pas évitée, pas plus que la peinture non figurative : Paysage sous la pluie de Kandinsky (1913) n’est délaissé que par 8 % des élèves, alors que c’est le cas de 44,5 % pour l’extrait d’Orphée de Cocteau (1927). Les adolescents enquêtés se sentiraient donc plus de goût et plus de compétence pour l’exercice lorsqu’il porte sur la peinture que lorsqu’il porte sur la littérature. C’est encore plus vrai dans des collèges de recrutement très populaire : 47,5 % choisissent de ne pas traiter le texte, pour 1,5 % seulement pour le tableau.

Mais y réussissent-ils effectivement mieux ? Il est difficile de répondre à cette question dans l’absolu, puisqu’il y a de multiples façons de bien recevoir les arts. Mais la recherche portait sur ce qui est attendu à l’école, plus précisément en français, discipline dont les programmes prévoient ce qui est appelé lecture de l’image, en lien avec la lecture de la littérature (dans les deux cas, il s’agit d’une approche analytique et interprétative de l’objet, que je nomme ici commentaire).

Pour avoir une référence à l’aune de laquelle comparer les commentaires des élèves, j’ai fait une enquête auprès d’un peu plus de 200 enseignants de la discipline. Ils disent très majoritairement que leurs attentes concernant la lecture de la peinture sont adaptées des attentes qu’ils ont en littérature. Il y faut :

  • une interprétation, qui doit être personnelle – et pas seulement une description, pour le tableau, ou une reformulation, pour le texte ;
  • une prise en compte précise et détaillée des caractéristiques de l’œuvre, notamment des caractéristiques de sa forme (par exemple teintes, texture, lignes pour le tableau ; sonorités, rythmes, composition pour le texte) ;
  • les appuis culturels qui permettent de contextualiser l’œuvre et d’étoffer le sens que lui est donné.

J’ai défini des indicateurs correspondant tous ces critères : mon étude montre que les élèves sont très majoritairement plus proches de ce que les enseignants attendent pour la peinture que pour la littérature. L’écart se creuse encore en faveur de la peinture dans les collèges de recrutement très populaire.

Un objet plus familier ?

On pourrait penser que tout s’explique par la différence entre les deux objets. Contrairement au langage littéraire, qui s’appuie sur une langue dont les mots ont un sens qui préexiste à leur usage, le langage pictural peut sembler plus ouvert. Mais les effets de la différence de la nature sémiotique des langages sont complexes et discutés. En tout cas, il faut selon moi chercher du côté des sujets et pas seulement des objets.

Les adolescents n’hésitent pas à commenter la peinture de Georges de La Tour (1593-1652). La Madeleine à la Veilleuse, Georges de la Tour — Musée du Louvre

On pourrait se contenter de dire que la culture de l’image étant l’apanage des jeunes générations, le tableau leur parle davantage. Mais il ne faut pas oublier que la peinture, qui ne fait pas toujours image, notamment quand elle n’est pas figurative, et qui produit du sens autrement qu’en représentant, exige des savoirs culturels très particuliers (il faut par exemple connaître, pour la peinture classique, les références iconographiques).

Bourdieu et Darbel ont montré en 1966 que la fréquentation des musées d’art est surtout le fait des classes dominantes, les enquêtes sociologiques plus récentes montrent que c’est encore le cas. Donc la peinture est au moins aussi loin de la culture des élèves, notamment de milieu populaire, que la littérature.

L’explication qui dans ma recherche m’est apparue comme la plus probable est la suivante : les élèves n’ont pas du tout le même rapport aux deux objets ; le rapport qu’ils ont à la peinture fait qu’ils comprennent, acceptent ou s’autorisent mieux de s’investir pour donner du sens aux œuvres. On peut penser que le fait que la peinture est très peu présente dans les épreuves scolaires, donc dans les évaluations, n’y est pas pour rien : ils ont moins peur de se tromper, ils sont plus confiants, ce qui est nécessaire pour répondre aux attentes des enseignants.

Autorisation d’interpréter

Les entretiens que j’ai menés avec une partie des élèves de mon enquête le montrent bien. J’en donne quelques exemples ici. Alors que les enseignants disent attendre une interprétation personnelle, sans la limiter à ce qu’on peut penser correspondre aux intentions de l’auteur, les élèves quant à eux affirment souvent, comme Sarah : « Sur un tableau c’est nous, notre imagination, c’est notre opinion, on est libre, alors qu’un texte, c’est l’opinion de l’auteur ». Ou alors « il faut dire, pense Fatiha, ce que la prof elle attend, sinon c’est faux ».

La peinture non figurative pourrait désarçonner les adolescents, il n’en est rien. Wassily Kandinsky, « Stille Harmonie », via Wikimedia

Alors que chaque spectateur peut avoir son point de vue, tous les lecteurs d’un texte devraient, selon beaucoup des élèves, s’en tenir au sens unique des mots. Ainsi, selon Odile : « Le tableau, c’est selon la personne, ce qu’elle ressent, ça dépend de la sensibilité de la personne. Elle va voir les couleurs, les dessins, comment c’est fait… […] Un texte, les mots sont les mêmes, ils veulent dire la même chose pour tout le monde. »

Beaucoup d’élèves m’expliquent que c’est parce que le tableau n’est pas écrit qu’il laisse de la place à l’écriture du spectateur, voire l’incite, contrairement au texte, qui est déjà écrit ». C’est le cas d’Amélie : « sur le tableau il y a rien d’écrit, c’est à nous d’écrire ». Kourosh en veut pour preuve que « dans les textes on a des mots à comprendre alors que sur un tableau c’est nous qui allons écrire ».

Difficile pour ces élèves, compte tenu de cette conception du texte, d’accéder aux attentes de leurs enseignants ! La conclusion que je tire de ma recherche, c’est que l’école pourrait s’appuyer davantage sur la conception que les adolescents ont de la peinture et de leurs droits de se l’approprier comme d’un levier pour les aider à construire un tel rapport à la littérature et à comprendre ce qui est attendu d’eux. Peut-être que d’autres arts pourraient jouer le même rôle : à d’autres recherches de le dire !

Deuxième article du jour :Des chauves-souris aux visons : les rôles passés, actuels et futurs des animaux dans la Covid-19

Auteur

  1. Alexis LécuDocteur Vétérinaire, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Muséum National d’Histoire Naturelle

Muséum National d’Histoire Naturelle apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

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Visons en captivité. Oikeutta eläimille / FlickrCC BY-SA

75 % : ce pourcentage est devenu incontournable pour introduire la majorité des articles et publications de synthèse sur les origines de la pandémie actuelle ; il s’agit de la proportion de maladies émergentes humaines qui sont dites « d’origine animale ». Ainsi, près de trois maladies infectieuses sur quatre qui frappent l’humanité seraient liées à des zoonoses, transmissibles de l’animal à l’homme et inversement. Revanche du règne animal sur l’homme ou effet brownien d’une coévolution, quelle est vraiment la dimension zoonotique de ce nouveau virus ?

Si l’origine animale de SARS-CoV-2 semble désormais évidente, l’homme continue à chercher le nom précis des « coupables » dans le code génétique du coronavirus. Le point de départ est désormais localisé à l’ordre des chiroptères où l’une des 1400 espèces de chauve souris, Rhinolophus affinis, semble être l’hôte d’un virus très proche (>96 % d’identité génétique), mais cependant encore dénué d’aptitudes zoonotiques directes.

Chauve-souris Rhinolophus smithersi. Taylor, Stoffberg, Monadjem, Schoeman, Bayliss & CotterillCC BY

L’hypothèse de l’hôte intermédiaire reste ouverte, car la piste du pangolin paraît de moins en moins probable. S’il existe un hôte intermédiaire, il est capital de le trouver, non pas pour apporter des solutions à la crise que nous connaissons, mais plutôt pour prévenir la prochaine. Le lieu et le moment sont les deux clés de l’émergence infectieuse et de sa prévention. L’un des scénarios envisagés est celui de l’existence actuelle d’un ou plusieurs pools de virus préadaptés à l’homme, persistant chez une ou plusieurs populations animales, et qui nous restent pour le moment cachée.

Le vison est notamment étudié, alors que pour la première fois en France la présence du virus a été détectée dans un élevage en Eure-et-Loir et qu’il y a quelques semaines le gouvernement danois avait ordonné l’abattage de millions de visons.

La réceptivité animale ? Différents degrés de lecture…

En six mois, ce sont désormais plus d’une centaine de publications scientifiques qui s’intéressent à la sensibilité des différentes espèces animales à ce virus. Mais avant que d’évoquer les méthodes et les résultats obtenus, il est très instructif d’en comprendre les objectifs ; en réalité, la première des raisons qu’ont les chercheurs à se pencher sur ce sujet est de trouver un modèle expérimental idéal et fiable. Pour comprendre les mécanismes qu’utilise ce virus si performant chez l’homme, puis pour trouver et éprouver les parades thérapeutiques ou immunologiques, les chercheurs ont besoin de modèles « non humains ». Or, pour une fois, les rongeurs font défaut : rats et souris ne sont pas sensibles au SARS-CoV-2, à moins qu’on ne les « humanise » à renfort de modifications génétiques.

Les primates non humains « habituels » (macaques principalement) y sont sensibles, mais semblent présenter moins de formes graves que l’homme et leur gestion expérimentale est toujours plus délicate. Les primates du nouveau monde comme les ouistitis (à l’élevage plus facile), semblent bien moins sensibles que leurs cousins de l’ancien monde. Ainsi, si les chats et les furets ont fait leur apparition dans les publications, ce n’est pas tant pour savoir s’ils jouent un rôle épidémiologique dans la crise actuelle (ce qui semble de moins en moins probable), mais c’est avant tout pour trouver un modèle de recherche adapté, choix dicté par les enseignements du SARS-CoV-1, qui avait déjà montré son tropisme préférentiel pour certains carnivores comme la civette palmiste au début des années 2000.


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De fait, les conclusions que l’on peut lire sur la sensibilité du chat infecté expérimentalement par de très hautes doses de virus déposées directement dans les voies respiratoires sont très peu transposables au même chat dans son écosystème urbain, fut-il entouré d’humains infectés. On comprend alors mieux pourquoi les études expérimentales objectivent une excrétion, voire une transmission entre les animaux, tandis que des analyses de populations urbaines de nos compagnons domestiques peinent à trouver quelques animaux positifs, excrétant apparemment peu de virus et de manière courte dans le temps. Modèle expérimental et réservoir ne riment pas, heureusement pour l’homme.

Modèles et prédictions : l’ordinateur contre le vivant

Au-delà des objectifs, intéressons-nous maintenant aux méthodes. Environ la moitié des publications voulant explorer la réceptivité des animaux au nouveau coronavirus le font sous l’angle de l’analyse moléculaire du tristement fameux récepteur membranaire « ACE2 ». « Angiotensin Converter Enzyme 2 » (ACE2) est une protéine présente à la fois sous forme libre, mais aussi fixée à la surface de nombreuses cellules de mammifères. Il s’agit d’un site de fixation du virus SARS-CoV-2, lequel dispose d’une région dite « Region Binding Domain » (RBD) sur l’une de ses glycoprotéines de surface « S » (pour « Spike ») venant coïncider avec l’ACE2 de la cellule à infecter.

L’image « Clé-Serrure » souvent utilisée pour vulgariser cette étape se traduit dans la réalité par un véritable accord tridimensionnel entre certaines séquences d’acides aminés de l’ACE2 de l’hôte et celles de la partie RBD du « S » viral. Cet accord est redoutablement parfait chez l’homme et c’est l’un des facteurs du « succès » de ce virus chez notre espèce. Or, cette enzyme ACE2 existe chez tous les vertébrés. Les chercheurs disposent de bases de données assez exhaustives pour comparer ses séquences à travers tous les taxons.

La grande idée du moment est donc de tenter de prédire l’affinité d’une espèce pour ce coronavirus en fonction de la composition de sa protéine ACE2 : identification acides aminés « clés », reconstruction 3D, compositions atomiques, tout est passé au crible, dans des tamis différents suivant les équipes de recherche. On obtient ainsi des gradients de scores, des listes « d’aptitude », des pyramides et autres spirales d’espèces où, sans surprise, la majorité des primates non humains sont théoriquement très « bien » placés, et où l’on trouve ensuite d’autres espèces potentiellement très sensibles plus inattendues telles certains cétacés, le grand fourmilier, les cervidés, etc. pour lesquelles la prédiction moléculaire donne de grandes probabilités d’infection. Ce genre d’étude conforte d’ailleurs la mauvaise affinité des rongeurs de laboratoire, ainsi que des reptiles, amphibiens et oiseaux. Ce qui peut nous sembler réconfortant puisque cela limite d’autant le nombre d’hôtes et donc de réservoirs possibles dans le règne animal.

Ce travail théorique est séduisant, d’autant qu’il est rapide à mettre en œuvre et ne nécessite aucune expérimentation animale, aucune enquête de terrain. Nul besoin de se frotter au virus pour télécharger une base de données. Il est parfois complété par une approche in vitro, où l’on infecte des cellules animales et non les animaux eux-mêmes. Plus coûteuse, cette approche reste respectueuse de la règle des 3R (réduire, raffiner, remplacer) visant à limiter le recours à l’expérimentation animale directe. Mais lorsqu’on lit en détail les protocoles, on se rend compte des subtilités de méthodes qui font s’écarter l’étude un peu plus encore de la réalité in vivo : au lieu d’infecter la cellule de l’animal X avec des virus SARS-CoV-2 humains, on infecte une cellule chimérique modifiée par un autre virus, la forçant alors à exprimer le récepteur ACE2 de l’animal X. Puis on la bombarde de protéines synthétiques virales « S » (sans virus) pour déterminer le taux d’accrochage…

Certes, mais les enseignements de l’informatique et de la culture cellulaire résistent-t-il à l’épreuve de la nature ? Pas vraiment. Réduire la complexité de l’infection virale au seul moment de son accroche sur la cellule hôte, au motif qu’il s’agit d’une étape obligatoire et limitante, ne fonctionne pas toujours bien.

Dans certaines études, on peut lire par exemple que le furet ou le vison ont des probabilités jugées « faibles » ou « très faibles » de connexion sur le récepteur. Plusieurs études expérimentales sur le furet et les cas des élevages de dizaines de milliers de visons américains en Europe (Espagne, Danemark, Pays Bas) prouvent au contraire qu’une proximité avec un humain positif permet l’infection de l’animal, la survenue de signes cliniques, l’excrétion virale et la transmission à d’autres congénères. De même, la roussette d’Égypte a été infectée expérimentalement alors que les prédictions rendaient peu probable sa réceptivité, comme bon nombre d’autres chauves-souris frugivores.

Parmi les félidés sauvages, on ne compte depuis 10 mois de pandémie que quatre tigres, trois lions, un puma et récemment un nouveau tigre positifs (tous guéris) ; tous les cas supposés chez les tigres sauvages ont été infirmés. Les fauves de zoo ont été infectés par des soigneurs positifs en l’absence de mesures barrière, et pourtant ces espèces ont une position “intermédiaire” dans le gradient de probabilité des études in silico, inférieure par exemple aux scores du renne ou des bisons.

Alors, quelle place pour l’animal ?

Le problème qui semble se dessiner à travers tous les microscopes braqués sur le récepteur ACE2 des mammifères est le suivant : ça peut marcher. Il semble que le virus puisse théoriquement se lier à cette enzyme dans un très large panel d’espèces de mammifères, y compris celles que l’homme a volontairement multipliées autour de lui, comme les animaux domestiques (carnivores, mais aussi bovidés).

Une autre catégorie de publication naît depuis quelques mois, celles des scénarios catastrophes sur la création silencieuse de réservoirs animaux : et si le virus mutait et contaminait les bovins, pour le moment très peu sensibles ? Et si la faune aquatique se contaminait à force d’exposition à nos eaux de rejets riches en particules virales ?

Jusqu’ici, les infections in natura et expérimentales semblent plutôt rassurantes sur le fait que l’infection chez les animaux ne soit pas aussi immédiate qu’entre humains, avec des signes cliniques bien plus modérés (voire absents) et des excrétions faibles en doses et courtes dans le temps.

Le cas particulier du vison

Aujourd’hui, seul le cas des élevages de visons d’Amérique implique une circulation et une persistance importante du virus entre les animaux, ainsi qu’une suspicion de passage exceptionnelle de l’animal vers l’homme. La réaction humaine n’est alors pas originale : au nom du risque, les animaux sont abattus aux Pays-Bas, en Espagne et aujourd’hui en France… Désormais que plus de 3 millions de ces mustélidés ont été tués en raison du Covid-19.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1324313009485836295&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fdes-chauves-souris-aux-visons-les-roles-passes-actuels-et-futurs-des-animaux-dans-la-covid-19-138279&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Même le Danemark, qui avait prôné cet été une approche moins radicale, se retrouve dépassé et en vient à ces mesures extrêmes. Les visons ne meurent pas du virus (leur mortalité est de l’ordre de 3 pour 1000), mais de la main de l’homme.

L’élevage industriel de vison est donc le seul cas actuel avéré, anthropogène, où l’on suspecte une circulation inter-animale active et rapide. Depuis novembre, c’est aussi le seul cas où l’on a détecté que cette survie prolongée du virus pourrait avoir conduit à l’apparition de mutations (sur la fameuse protéine « S »). Ce qui fait craindre à certain que ce type de mutations n’ait des conséquences sur l’efficacité vaccins en cours de développement. La Première Ministre Danoise Mette Frederiksen l’a annoncé au cours d’une conférence de presse : pour limiter le risque, l’entièreté des visons du Danemark seront sacrifiés ce mois-ci.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1324095151984312324&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fdes-chauves-souris-aux-visons-les-roles-passes-actuels-et-futurs-des-animaux-dans-la-covid-19-138279&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Un principe de précaution qui fera grimper la funeste facture pour ces mustélidés à 20 millions d’euthanasies. Le chiffre est fort et, au passage, fait subitement prendre conscience au citoyen européen que 63 % de la production mondiale de fourrure de cette espèce vient de l’Union européenne.

Zoonose ou « retro-zoonose » ?

En dehors des cas des visons en élevage, le concept de zoonose est désormais mis à mal par l’absence de preuve de passage régulier de l’animal vers l’homme, et se précise alors plutôt en celui de « rétro-zoonose », scénario où l’homme devient le réservoir infectant pour l’animal. Il pourrait alors devenir un risque supplémentaire pesant sur les populations animales menacées qu’il tentait justement de sauvegarder comme les gorilles, les orangs-outangs, ou encore les furets à pied noir.

Les rôles s’inversent et l’homme ajoute le risque infectieux à l’arsenal déjà bien fourni qu’il détenait pour nuire à la biodiversité animale. Ce n’est d’ailleurs par la première fois que l’homme transmet l’un de ses coronavirus : en 2016, l’écotourisme autour des chimpanzés du parc national de Taï en Côte d’Ivoire, fut à l’origine de la transmission de HCoV-OC43, coronavirus très courant dans le syndrome du rhume, à une population de chimpanzés, chez lesquels les signes cliniques restèrent heureusement aussi léger que pour leurs cousins humains.

Malgré le poids de ces risques croisés, l’animal parvient encore à quitter le seul cercle épidémiologique pour seconder l’être humain dans sa bataille contre cette pandémie et il continue à pouvoir l’aider :

  • Le chien apprend ainsi à détecter les malades du Covid-19 comme il le fait avec la tuberculose, la malade de Parkinson ou certains cancers. Une équipe de l’université vétérinaire de Pennsylvanie et une autre de l’école nationale vétérinaire de Maisons-Alfort forment en ce moment des chiens à cette détection, l’aéroport d’Helsinki les utilise déjà dans les aérogares. Reste à savoir comment éviter la contamination du chien lui-même lors de ces investigations olfactives.
  • Les chauves-souris révèlent des mécanismes de modulation inflammatoire inédits. Avec les mêmes armes que notre système immunitaire (interféron, anticorps..), elles parviennent à ne garder que quelques exemplaires viraux sans être malades, en évitant l’invasion et la mort cellulaire. Leur immunité contourne bien soigneusement le piège de l’orage cytokinique, souvent mortel à l’espèce humaine.
  • Après « humanisation », l’homme fait en sorte que la souris recalibre son système immunitaire pour produire des anticorps contre ce virus qui ne l’affecte normalement pas. Parmi plus de 200 anticorps différents produits, un candidat qui se bloque sur la cible a été retenu pour intégrer un cocktail thérapeutique, en raison de son efficacité à bloquer la région « RBD » du virus, l’empêchant de lier à la cellule hôte. L’un des hôtes célèbres qui bénéficie déjà de cette aide murine n’est autre que l’actuel locataire de la Maison-Blanche.
  • Encore plus inattendu, un camélidé (le Lama) démontre les capacités de son système immunitaire humoral à fabriquer de redoutables anticorps contre cette fameuse glycoprotéine « S » virale. Déjà objectivé lors d’essais vaccinaux sur le SARS-Cov-1 et le MERS, cette production d’anticorps (dits « VHH ») capte l’attention des chercheurs, car ils semblent capables de vraiment neutraliser les betacoronavirus, et leur petite taille moléculaire en fait de bons candidats pour des applications locales au plus près des voies d’entrée virales (ex : spray nasal).

Si cette pandémie est souvent l’occasion de remettre en question les schémas d’interaction entre l’homme et l’animal, pointant du doigt la surexploitation et l’envahissement de l’habitat du premier par le deuxième, il semble aussi être temps de sortir de notre vision purement épidémiologique de l’animal où il n’est que vecteur, réservoir, hôte.. Il peut aussi être une inspiration, un auxiliaire, ou juste un support. Et le vétérinaire de se demander : si c’était au tour des animaux de se soucier de l’homme au nom de la biodiversité animale, feraient-il tant de cas des 0.00015 % de mortalité chez notre espèce ?

Le mouvement anti-Amazon de retour avec la crise de la Covid-19

Auteur

  1. Hanene OueslatiMaître de conférences en Marketing, Université de Haute Alsace
Région Grand Est

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Des militants manifestent contre Amazon
Des militants manifestent le 17 juin 2020 devant le ministre français de l’économie et des finances contre la société américaine de commerce électronique Amazon. Ludovic Marin/AFP

Depuis l’annonce du deuxième confinement et de la décision de fermeture des commerces jugés non essentiels, nous assistons à une vague de contestations plaçant le géant du e-commerce Amazon dans le viseur des responsables politiques, des enseignes de distribution et des consommateurs. Amazon, en particulier, devient le responsable des maux de cette société fragilisée par la crise sanitaire de la Covid-19. Cela prend plusieurs formes allant de l’appel à boycott d’Amazon par des politiciens, des associations consuméristes et des enseignes de la grande distribution, jusqu’à la création d’un plugin « Amazon Killer » recommandé aux consommateurs afin de chercher un livre sur Amazon et de l’acheter dans une librairie physique, ou de « Amazon Antidote » qui guide le consommateur vers d’autres sites proposant le même produit vendu par Amazon, à des prix plus bas.

L’ampleur de la tendance de boycott d’Amazon en France est jugée sans précédent. Cédric O, Secrétaire d’État chargé de la transition numérique, l’assimile à « une psychose française sur Amazon qui n’a pas beaucoup de sens ». Il précise que « Amazon, c’est 20 % du e-commerce en France », représentant le pourcentage le plus faible dans les pays de l’Union européenne. Pour cela, deux questions se posent : pourquoi s’attaque-t-on à Amazon en particulier, malgré le fait qu’il ne soit pas seul sur le marché du e-commerce français ? Et pourquoi ce mouvement anti-Amazon est-il propre à ce deuxième confinement ?

Pour répondre à ces questions, une étude qualitative, qui paraîtra en 2021, a été menée auprès de commerçants appartenant aux deux catégories : « commerces essentiels » et « commerces non essentiels » et de consultants en matière de RSE (responsabilité sociale des entreprises). Une étude ethnographique complémentaire a permis d’analyser une centaine de réactions clients à différentes publications écrites ou vidéo en relation avec l’appel au boycott d’Amazon.

Cela nous a permis d’identifier les facteurs explicatifs du mouvement de boycott d’Amazon lié au deuxième confinement, ainsi que les limites de ce mouvement.

L’injustice cultivée par Amazon…

Selon la théorie de la justice sociale de Rawls (1971), l’homme juste est celui qui soutient les organisations justes. Or, Amazon incarne pour certaines personnes interviewées l’image du capitalisme sauvage caractérisé par un engraissement qui ne profite qu’à un très petit nombre de bénéficiaires. Ainsi, il a été pendant plusieurs années attaqué pour ses valeurs sociales et sociétales. Il a souvent fait l’objet de mouvements de contestation à l’égard de sa politique sociale caractérisée par des conditions de travail jugées inhumaines, par une politique salariale injuste, par la suppression de postes et la robotisation de ses entrepôts, etc.https://www.youtube.com/embed/CBKs156BSaw?wmode=transparent&start=0Covid-19 : l’inquiétude des salariés d’Amazon.

De plus, Amazon a été pointé du doigt, à plusieurs reprises, à cause d’une mauvaise protection de ses salariés lors de la première vague de la Covid-19, en refusant de fermer ses entrepôts malgré les nombreux cas atteints signalés. Ses salariés se sont retrouvés dépourvus de moyens de protection, seuls face à la pandémie, contribuant ainsi, injustement, à l’enrichissement du géant du e-commerce.

En France, on reproche à Amazon, l’opacité des informations au niveau de son chiffre d’affaires de la publicité en ligne, des places de marché et du cloud. Ces chiffres estimés à plus de 50 % du chiffre d’affaires total réalisé en France, ne sont pas taxés. Ainsi, Amazon ne contribue pas à l’économie française grâce aux avantages fiscaux dont il jouit, contrairement à d’autres géants du Web français tel que C-discount, dont les richesses générées profitent à l’économie française, et de manière indirecte aux Français. Amazon est perçu comme un opportuniste qui a énormément profité de la guerre contre la Covid-19, à travers la montée fulgurante de son chiffre d’affaires et de ses cours d’action en bourse.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1324026621003812864&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-mouvement-anti-amazon-de-retour-avec-la-crise-de-la-covid-19-150000&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Les quelques initiatives du géant du e-commerce de mettre en avant les produits fabriqués en France et de soutenir les entreprises françaises sur son site Web, sont assimilées à de « la poudre de perlimpinpin ». Amazon est considéré, par certains, comme l’un des « riches de la guerre » avec tout ce que cela porte comme symboles négatifs d’opportunisme, d’égoïsme, d’individualisme et d’injustice.

Les attentes de solidarité avec les Français, d’assistance aux petits commerçants et d’aide aux salariés non remplies par Amazon lors de la première vague ont contribué à ternir son image et à faire de lui une cible privilégiée lors de cette deuxième vague de la Covid-19.

L’injustice cultivée par les politiciens et relayée par les médias…

L’appel au boycott d’Amazon par madame Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, a fait l’effet de « la seringue hypodermique » sur certains consommateurs qui ont placé le géant du e-commerce dans l’agenda de leurs sujets de discussion. Ce discours a d’autant plus été considéré comme faisant appel au sentiment de culpabilité du consommateur et à son sens de la justice, tel qu’évoqué par le philosophe américain John Rawls (1971).

Cela a été accentué par les communiqués des différentes fédérations du commerce, les publicités « solidaires » diffusées par certaines enseignes de distribution, ainsi que les discours politiques contradictoires au sujet d’Amazon. Or, au lieu d’aider à rétablir la justice sociale chez les Français, la médiatisation des différents discours politiques a davantage creusé le sentiment d’injustice sociale chez eux ; elle leur a donné l’impression qu’Amazon est plus fort que l’État français. Certains commerçants se lamentent en rappelant que : « lutter contre Amazon quand on fait partie du gouvernement doit se traduire par des lois et non pas par l’appel au boycott… ».https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1323174185770881024&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-mouvement-anti-amazon-de-retour-avec-la-crise-de-la-covid-19-150000&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Par ailleurs, lors du deuxième confinement, l’interdiction d’ouvrir les commerces jugés non essentiels, y compris les rayons concernés chez les supermarchés et les hypermarchés français, à l’exception des e-commerçants dont Amazon, a davantage éveillé le sentiment d’injustice sociale chez les consommateurs et les commerçants français. Cela a pris la forme de deux grandes polémiques.

La première polémique concerne la catégorisation de ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas. La hiérarchie des biens retenue par le gouvernement ne reflète pas de manière juste et équitable celle des commerçants français qui trouvent que les biens culturels sont aussi importants que les biens alimentaires pour eux et pour leurs clients. Le président de UFC que choisir a d’ailleurs pointé du doigt le mauvais choix du terme « biens essentiels », au lieu d’utiliser celui de « la capacité à réguler les flux, à assurer de la distanciation, etc. ».https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-2&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1326853490170277889&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-mouvement-anti-amazon-de-retour-avec-la-crise-de-la-covid-19-150000&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

La deuxième polémique concerne les inégalités dans les traitements constatées entre Amazon et tous les autres commerçants. En effet, malgré que la fermeture des commerces et des rayons « non essentiels » ne concerne pas les acteurs du e-commerce, dont ceux français, Amazon reste le plus grand bénéficiaire de cette décision avec la hausse encore plus importante de son chiffre d’affaires et la préservation des mêmes avantages fiscaux non permis aux petits commerçants et aux autres acteurs français de l’e-commerce.

Un livreur 'Amazon' lors du premier confinement en avril 2020.
Un livreur ‘Amazon’ lors du premier confinement en avril 2020. JOEL SAGET / AFP

Par ailleurs, fragilisés par le premier confinement, les commerces « non essentiels » risquent la cessation de leur activité suite à ce deuxième confinement décidé à une période critique de l’année (Black Friday et fêtes de Noël). De plus, l’aide promise par l’État a été jugée trop faible par certains, ce qui les a amenés à se battre pour survivre, à travers leurs différentes fédérations et associations, et à médiatiser leur combat. Cette deuxième polémique alimente donc l’hypothèse selon laquelle l’État n’a pas réussi à instaurer un système de concurrence loyale et juste entre les différentes formes de commerce, par les décisions et les politiques jugées injustes.

Le consommateur pour rétablir la justice sociale ?

L’isolement social vécu par les Français lors du premier confinement les a poussés à revoir leurs priorités et à se rendre compte de l’importance des relations humaines dans leur enrichissement personnel et dans l’atteinte de leur bien-être personnel. La proximité humaine avec les vendeurs en magasin, l’échange de bonnes pratiques et de conseils, ou de simples discussions autour de sujets divers et variés sont devenus de véritables avantages du magasin physique de proximité, contribuant ainsi à la construction d’un capital social, au sens de Bourdieu (1979). Ainsi, prenant conscience du combat des commerces de proximité par l’effet de la médiatisation du sujet, les consommateurs se sont mêlés de l’affaire et ont tenté de s’inscrire dans un mouvement de solidarité afin de les sauver, en désignant « À qui le crime profite ».https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-3&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1325872030550519809&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fle-mouvement-anti-amazon-de-retour-avec-la-crise-de-la-covid-19-150000&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Ce mouvement s’est manifesté par une campagne virale de boycott d’Amazon, à travers le partage des différents supports (textes, images, photos, vidéos) mis à leur disposition par les associations consuméristes, les enseignes de distribution et les groupements de librairies, dénonçant les pratiques déloyales et non éthiques d’Amazon.

Les limites du mouvement anti-Amazon

Malgré les tentatives citoyennes des consommateurs afin de restreindre Amazon et de réguler socialement le marché, la hausse des chiffres enregistrés par le géant américain de l’e-commerce, en France, dans la première semaine du reconfinement, remet en question la force de ce mouvement, pointant ainsi du doigt le double discours des consommateurs. Cette situation nous pousse à supposer l’existence d’un « Amazon paradox » selon lequel les consommateurs affichent des intentions et des positions susceptibles de différer de leurs comportements réels, et ce en fonction des bénéfices générés par Amazon à chacun parmi eux (choix, praticité, prix avantageux, rapidité de livraison…).

Le rôle de l’État demeure donc central à assurer l’égalité entre les différents acteurs du commerce et à rétablir, par conséquent, la justice sociale en instaurant les mêmes règles pour tous.

Prix Nobel de la paix 2020 : le combat sans fin du Programme alimentaire mondial de l’ONU

Auteur

  1. Chloé MaurelSIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Partenaires

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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Un enfant yéménite reçoit une aide humanitaire
Un enfant yéménite reçoit de l’aide humanitaire du Programme alimentaire mondial (PAM), dans la troisième ville du pays, Taez, le 10 octobre 2020. Ahmad Al-Basha/AFP

Le président américain élu Joe Biden a promis, dès l’annonce de son élection, de faire revenir les États-Unis dans l’Accord de Paris sur le climat. C’est un signe positif pour le multilatéralisme, incarné par l’ONU et par ses accords et conventions universelles.

Un autre signe positif pour l’ONU est l’attribution en octobre 2020 du prix Nobel de la paix au Programme alimentaire mondial, agence de l’ONU créée en 1961 afin de lutter contre la faim dans le monde. C’est la 12e fois qu’une agence ou un dirigeant de l’ONU reçoit le prix Nobel, après notamment les Casques bleus en 1988, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en 2005, ou encore le Groupe international d’experts sur le climat (GIEC) en 2007.https://www.youtube.com/embed/65WbbeOfj9Q?wmode=transparent&start=0Prix Nobel de la paix : le Programme alimentaire mondial distingué.

Le PAM apporte chaque année de l’aide alimentaire à près de 100 millions de personnes dans le monde, dans près de 80 pays. En 2019, il a fourni plus de 4 millions de tonnes de produits alimentaires. Son plus important terrain d’action actuellement est le Yémen où, depuis le début de la guerre civile commencée en 2015, la famine menace les deux tiers des 30 millions d’habitants. Le PAM agit actuellement dans 18 pays : outre le Yémen, ses terrains d’intervention majeurs sont aujourd’hui la République démocratique du Congo, le Mozambique, le nord du Nigéria, le Soudan du Sud et la Syrie, c’est-à-dire essentiellement des zones de conflits.

De la création du PAM aux premières actions concrètes

C’est il y a presque soixante ans, le 24 novembre 1961, qu’a été créé le PAM, initialement pour une durée temporaire de trois ans, à l’instigation du président américain, le Républicain Dwight Eisenhower, qui avait prononcé un discours à l’Assemblée générale de l’ONU le 1er septembre 1960, préconisant la mise sur pied d’un « dispositif pour fournir de l’aide alimentaire par le canal de l’ONU ».https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=chmaurel&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1314593885750996997&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fprix-nobel-de-la-paix-2020-le-combat-sans-fin-du-programme-alimentaire-mondial-de-lonu-149858&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

L’histoire du PAM a été retracée notamment par l’économiste américain John D. Shaw, qui y a servi comme consultant. À l’époque de sa création, il s’agissait de renforcer l’action de la FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, agence spécialisée de l’ONU créée en 1945) en répartissant les surplus alimentaires produits par les pays riches auprès des populations démunies des pays du Tiers monde. Depuis 1945, les États-Unis, grands producteurs de céréales, apportaient déjà une telle aide alimentaire de manière bilatérale à plusieurs pays du Sud, ce qui leur permettait d’étendre leur influence sur ces pays, ce qu’on appelle le « soft power ». « Le PAM est né de la volonté du gouvernement américain de soutenir son agriculture nationale en rachetant les surplus agricoles aux États-Unis et en les distribuant dans les pays en voie de développement », explique un fonctionnaire du PAM souhaitant rester anonyme.

Le PAM va effectuer sa première opération d’aide d’urgence à la suite du séisme de Buin Zahra en Iran en septembre 1962, qui laisse les populations iraniennes en détresse. Le PAM leur fournira 1 500 tonnes de blé. Puis, en 1963, il aide 50 000 Nubiens (habitants du sud de l’Égypte) à se réinstaller sur de nouvelles terres et à y faire des récoltes, après l’engloutissement de leurs villages suite à la création du barrage d’Assouan. En novembre 1963, le PAM développe un projet pilote de fourniture de repas scolaires à 5 000 écoliers du Togo.

Des actions d’urgence de grande ampleur

Ayant démontré son utilité, le PAM devient en 1965 un programme permanent de l’ONU. Il va intervenir pour assister les populations lors des grandes famines de la seconde moitié du XXe siècle, comme au Biafra (1967-1970), au Sahel (1968-1972), en Éthiopie (années 1980), en Somalie (1991-1992), etc. En 1973, le PAM apporte une aide d’urgence par avion au Sahel : plus de 30 avions cargos, fournis par 12 pays différents, sont mobilisés pour l’occasion de 1973 à 1976.

Un avion effectue un largage d’aide alimentaire
Un avion effectue un largage d’aide alimentaire près d’un village du comté d’Ayod, au Sud-Soudan, le 6 février 2020. Tony Karumba/AFP

En 1980, le PAM aide 370 000 réfugiés cambodgiens à fuir vers la Thaïlande pour échapper aux violences dans leur pays dominé alors par les khmers rouges, et pourvoit à leur alimentation. Tout au long des années 1980, sous la direction de l’Australien James Ingram, le PAM se concentre davantage sur l’assistance aux victimes de désastres naturels et aux personnes déplacées du fait de guerres et conflits internes. Ainsi, en 1983, le PAM livre 2 millions de tonnes d’aide alimentaire aux Éthiopiens, frappés par la pire famine dans le monde depuis un siècle.

En 1989, avec l’opération « Lifeline Sudan », le PAM, aidé par 40 ONG, affrète vingt avions cargo pour lancer des tonnes d’aide alimentaire sur le Sud du Soudan, touché par la guerre civile. C’est la plus grande opération aérienne d’aide alimentaire jamais réalisée. En 1992, le PAM fournit des rations aux centaines de milliers d’ex-Yougoslaves piégés dans leur pays par la guerre civile. Puis, en 1994, le PAM fournira de la nourriture aux réfugiés du génocide rwandais, installés dans les pays voisins du Rwanda. Et en septembre 1998, ce sont des millions de Bangladais qui sont secourus par le PAM suite aux dramatiques inondations qui ont touché le pays.

Les États-Unis à la manœuvre

Le PAM va être au fil du temps dominé – et financé – essentiellement par les États-Unis : depuis 1992, son dirigeant a toujours été un Américain. Cette année-là, c’est la fonctionnaire américaine Républicaine Catherine Bertini, sur la recommandation du président Bush, qui est nommée à la tête du PAM. Première femme à diriger l’institution, elle opère des réformes managériales à l’intérieur du programme, et redéfinit la mission du PAM selon trois axes : 1) sauver des vies lors des crises d’urgence et des situations où il y a des réfugiés (« food for life »), 2) améliorer la nutrition et la qualité de vie dans les situations critiques (« food for growth ») et 3) donner des moyens d’action aux pauvres et les aider à avoir confiance en eux-mêmes (« food for work »). À son poste, elle doit gérer des situations humanitaires sensibles : en 2000, elle est nommée par le Secrétaire général de l’ONU Kofi Annan envoyée spéciale dans la Corne de l’Afrique, pour prévenir une famine liée à la sécheresse.

Catherine Bertini, directrice du Programme alimentaire mondial.
Catherine Bertini, envoyée spéciale des Nations unies et directrice du Programme alimentaire mondial, donne une conférence de presse le 19 avril 2000 à Nairobi. Simon Maina/AFP

En 2002, le PAM entre au Livre Guiness des Records comme la plus grande agence humanitaire mondiale, avec 14 500 employés. Depuis cette date, il développe des partenariats avec des entreprises privées pour accroître ses ressources. En décembre 2004, il lance une opération d’assistance humanitaire massive aux 14 pays, essentiellement asiatiques, victimes du tsunami. En décembre 2010, il aide les 4,5 millions de victimes du tremblement de terre en Haïti. Enfin, depuis 2011, il aide les victimes de la guerre civile en Syrie, et depuis 2014 les 3 millions d’Africains de l’Ouest affectés par l’épidémie d’Ebola.

L’actuel secrétaire exécutif du PAM est depuis 2017 l’ancien gouverneur Républicain de la Caroline du Sud, le juriste David Beasley. Toutefois, sa gestion du personnel du PAM a suscité des critiques.

Un effort pour valoriser les petits paysans et les marchés locaux

En 2020, le besoin de financement du PAM, qui provient essentiellement de contributions volontaires des États membres, est fixé à 10,6 milliards de dollars, en augmentation par rapport à 2019 (8,3 milliards de dollars). Il emploie aujourd’hui environ 12 000 personnes, dont plus de 90 % travaillent directement sur le terrain.https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=chmaurel&dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=975375283342790657&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fprix-nobel-de-la-paix-2020-le-combat-sans-fin-du-programme-alimentaire-mondial-de-lonu-149858&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Aujourd’hui, le PAM ne se borne pas à fournir de l’aide alimentaire, ce qui laisserait les populations réceptrices dans une situation de passivité : depuis 2008 et le lancement du programme « Purchase for Progress », le PAM achète à des petits paysans leurs produits locaux, puis les distribue aux populations dans le besoin, ce qui permet de protéger les marchés locaux en évitant de les submerger par des produits extérieurs.

Ce dispositif vise à répondre aux critiques visant le PAM, qui font valoir que l’aide alimentaire serait en fait nuisible aux pays pauvres, encourageant la corruption des dirigeants politiques chargés de la répartir, qui monnayeraient cette aide contre des voix aux élections et revendraient les stocks de nourriture au marché noir. Mais les critiques demeurent minoritaires et, au sein d’une ONU souvent dénoncée comme impuissante, le PAM reste considéré comme un programme efficace par l’opinion mondiale.

La crise de la Covid-19 et l’objectif faim zéro

Actuellement, alors que plus de 821 millions de personnes dans le monde souffrent de faim chronique, la situation est en aggravation du fait de la pandémie de Covid-19, et l’objectif faim zéro que l’ONU s’est fíxé pour 2030 semble hors d’atteinte : la pandémie de Covid a eu pour effet de faire baisser drastiquement les dons d’aide alimentaire. Le PAM s’alarme d’une possible « pandémie de la faim », qui s’ajouterait à la pandémie actuelle.https://www.youtube.com/embed/5h6dHBZ8ns8?wmode=transparent&start=0Covid-19 : « Nous sommes au bord d’une pandémie de faim », avertit l’ONU.

Cela montre bien l’imbrication étroite des problèmes sanitaires, alimentaires, et même géopolitiques. C’est pourquoi seule l’ONU, institution universelle, multilatérale, et agissant sur plusieurs domaines (la santé avec l’OMS, la culture et l’éducation avec l’Unesco, l’alimentation et l’agriculture avec la FAO, etc.), peut agir efficacement.

Il est donc nécessaire que les États membres lui fournissent les financements nécessaires et lui donnent les moyens d’agir.

Comprendre la réponse des coraux au changement climatique avec CRISPR/Cas9

Auteurs

  1. Dimitri PerrinSenior Lecturer, Queensland University of Technology
  2. Jacob BradfordQueensland University of Technology
  3. Line K BayPrincipal Research Scientist and Team Leader, Australian Institute of Marine Science
  4. Phillip ClevesPrincipal Investigator, Carnegie Institution for Science
Queensland University of Technology

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L’édition du génome avec CRISPR/Cas9 s’est imposé comme un outil inestimable pour l’étude des fonctions génétiques dans de nombreux organismes. Notre nouvelle étude, publiée dans les Comptes-rendus de l’Académie nationale des sciences des États-Unis d’Amérique (PNAS), démontre maintenant comment cet outil peut être utilisé pour identifier les gènes impliqués dans la capacité des coraux à résister au stress thermique.

Une meilleure compréhension de ces gènes peut permettre aux experts de prévoir la réponse naturelle des populations de coraux au changement climatique. Cela pourrait aussi guider les efforts visant à améliorer l’adaptation des coraux, grâce à l’élevage sélectif de coraux naturellement tolérants à la chaleur.

Un patrimoine en danger

La Grande Barrière de Corail est l’un des écosystèmes les plus impressionnants et les plus importants du monde. Elle s’étend sur plus de 2000 km et abrite plus de 600 coraux et 1600 types de poissons. Elle a une immense importance culturelle, en particulier pour les propriétaires traditionnels.

Elle est également cruciale pour des industries telles que le tourisme et la pêche. La Grande Barrière de Corail représente une valeur économique de plus de 6 milliards de dollars australiens (environ 3.7 milliards d’euros) et fournit plus de 64,000 emplois à l’économie australienne chaque année. Le réchauffement des eaux océaniques causé par le changement climatique conduit à la mortalité massive de coraux sur la Grande Barrière de Corail, ce qui menace de détruire cet écosystème précieux.

De nombreux efforts de recherche se concentrent sur la manière de prévenir la détérioration du récif en l’aidant à s’adapter et à se remettre des conditions qui le stressent. Comprendre les gènes et les voies moléculaires qui protègent les coraux du stress thermique sera essentiel pour atteindre ces objectifs.

Les hypothèses ne manquent pas, mais les tests génétiques rigoureux sont restés difficiles, en grande partie à cause du manque d’outils pour déterminer la fonction des gènes chez les coraux.

La révolution CRISPR

Au cours des huit dernières années, CRISPR/Cas9 est devenu un outil puissant pour étudier la fonction des gènes dans divers organismes, et deux de ses pionnières viennent de recevoir un prix Nobel pour récompenser ces travaux. CRISPR/Cas9 permet aux scientifiques d’apporter des modifications précises à l’ADN génomique d’un organisme cible en coupant puis en réparant l’ADN pour soit inactiver un gène cible, soit introduire ou remplacer un morceau d’ADN souhaité. Ceci est réalisé par la protéine Cas9 qui est responsable de la coupe de l’ADN et un ARN guide programmable qui dirige cette protéine Cas9 vers une position d’ADN particulière qui est censée être coupée.


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Dans un précédent article publié en 2018, nous avons montré qu’il était possible de faire des mutations précises dans le génome du corail en utilisant CRISPR/Cas9, mais nous n’avions pas été en mesure de générer suffisamment de mutations pour étudier la fonction des gènes. Dans le nouvel article publié dans PNAS, nous avons utilisé une méthode CRISPR/Cas9 améliorée et avons pu tester la fonction d’un régulateur de la réponse au stress thermique (Heat Shock Transcription Factor 1, HSF1). Nous avons démontré un fort effet de ce gène sur la tolérance à la chaleur chez le corail Acropora millepora.

Notre hypothèse selon laquelle ce gène jouerait un rôle important dans la réponse thermique des coraux se basait sur le rôle de ce gène dans des organismes modèles tels qu’une anémone de mer. Des recherches antérieures avaient également démontré que HSF1 pouvait influencer un grand nombre de gènes de réponse thermique, agissant comme une sorte d’interrupteur principal pour les activer.

En désactivant cet interrupteur principal, nous nous attendions à voir des changements significatifs dans la tolérance à la chaleur des coraux. Notre prédiction s’est avérée exacte.

Ce que nous avons découvert en injectant les œufs

Nous avons engendré des coraux à l’Institut australien des sciences marines (AIMS) lors de l’événement annuel de « ponte en masse » en novembre 2018. Nous avons ensuite injecté des composants CRISPR/Cas9 dans des œufs de corail fertilisés pour cibler le gène HSF1 dans le corail Acropora millepora.

Nous avons pu démontrer un fort effet de HSF1 sur la tolérance à la chaleur des coraux. Plus précisément, lorsque ce gène a été muté à l’aide de CRISPR (et n’est plus fonctionnel), les coraux étaient plus vulnérables au stress thermique. Les larves avec des copies éliminées de HSF1 sont mortes dû au stress thermique lorsque la température de l’eau a été augmentée de 27℃ à 34℃. En revanche, les larves avec le gène fonctionnel ont bien survécu dans l’eau plus chaude.

Ne brûlons pas les étapes

Il peut être tentant maintenant de se concentrer sur l’utilisation d’outils d’édition du génome pour concevoir des souches de coraux résistantes à la chaleur, afin d’accélérer l’adaptation de la Grande Barrière de Corail au réchauffement des eaux. Cependant, le génie génétique doit avant tout être utilisé pour accroître nos connaissances sur la biologie fondamentale des coraux et autres organismes récifaux, y compris leur réponse au stress thermique.

Non seulement cela nous aidera à prédire avec plus de précision la réponse naturelle des récifs coralliens au changement climatique, mais cela mettra également en lumière les risques et les avantages de nouveaux outils de gestion des coraux, tels que l’élevage sélectif. Nous espérons que ces connaissances génétiques fourniront une base solide pour les futurs efforts de conservation et de gestion des récifs.