Les piscines publiques, une fabrique à citoyens

auteur

  1. Emmanuel AuvrayEnseignant à l’UFR STAPS, Chercheur associé à l’équipe Histemé, Université de Caen Normandie

Déclaration d’intérêts

Emmanuel Auvray ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Partenaires

Université de Caen Normandie apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Le sport et la politique entretiennent des liens ambigus. La pratique sportive et les compétitions peuvent être des lieux de lutte et d’émancipation mais aussi de contrôle social. Notre série d’été « Sport et politique : liaisons dangereuses ? » explore et décrypte la place qu’occupe aujourd’hui le sport dans nos sociétés. Après un premier épisode sur les Jeux Olympiques, penchons-nous maintenant sur la manière dont les normes en vigeur dans les piscines publiques participent au façonnement des citoyens.


Avez-vous déjà pesté contre ces nageurs trop lents, trop rapides, trop équipés, se trompant de lignes, ceux qui confondent la piscine avec leur salon ou ceux encore qui vous empêchent de tenir le rythme de vos longueurs hebdomadaires ? Si ces lignes ne sont pas toujours bien respectées, elles permettent tout de même de circuler à plusieurs sur un espace aquatique réduit. Imaginez d’ailleurs qu’il y a encore quelques années de cela elles n’existaient même pas.

Leur histoire et celle de la natation témoignent d’une véritable évolution de la pratique sportive, accolée, comme le montrent les recherches, à une certaine organisation politique de l’espace et du contrôle des individus par autrui, puis par eux-mêmes.

Selon l’historien du sport Allen Guttmann, ce sont les processus de ritualisation et les règles qui accompagnent chaque sport qui sont réellement éducatifs, plus que la pratique elle-même.

Des rituels de contrôle

Ainsi, l’activité sportive, quelque soit l’âge, participe à l’éducation et forme aux pratiques de citoyenneté, un phénomène qui prend son essor à mesure que se développe le sport de loisir dès la fin du XIXe siècle. Les desseins politiques, idéologiques, moraux ou sociaux apparaissent alors à côté d’un certain hygiénisme. Le sport devient peu à peu un outil moderne de contrôle, voire d’endoctrinement des masses pour servir la collectivité en nourrissant différentes idéologies.

À titre d’exemple, dès 1920, dans un contexte d’après-guerre marqué par la recherche d’hygiène physique et sociale pour améliorer « la race française », le préfet du Calvados Maurice Hélitas, surnommé le préfet « sportophile et alcoolophobe » (L’Auto, « Allô ! Allô ! », 16 mai 1921, p. 1.), œuvre à la construction d’une piscine publique et d’un stade départemental, inquiet des méfaits de l’oisiveté.

Il s’agissait ainsi d’éduquer et « d’occuper notre jeunesse rendue très libre par la loi des 8 heures » (Journal de Caen« La question du Stade d’éducation physique », 12 janvier 1921, p. 3) faisant référence ici à la loi sur la réduction du temps de travail. C’est dans cette histoire longue que s’inscrit celle de la natation.


À lire aussi : Le sport au secours de la politique de la ville ?


Les Français, peuple de nageurs

Selon les dernières études du ministère des Sports (2020) on peut affirmer que les Français sont un peuple de nageurs et nageuses.

On dénombre autour de 13 millions de Français, âgés de plus de 15 ans, qui pratiquent chaque année la natation de loisir dans les 4 135 piscines et 6 412 bassins publics que compte la France. 80 % d’entre eux, quasiment autant de femmes que d’hommes, la pratiquent de manière libre et automne, c’est-à-dire en dehors d’un club ou d’une association avec un personnel encadrant.

Elle est la deuxième activité sportive la plus pratiquée par les Français après la marche de loisir.

Nageurs en file dans une piscine de Caen
Nageurs libres en file indienne et circulation dans les couloirs de nage à la piscine du Stade Eugène Maës à Caen. E. Auvray, Fourni par l’auteur

Comment cette activité participe-t-elle aujourd’hui à la fabrication de citoyens ? Par quels truchements ce sport non encadré contribue-t-il à faire acquérir et entretenir des attitudes prosociales et citoyennes comme le fait d’obéir en société à des règles en se conformant à des comportements socialement acceptés pour vivre ensemble ?

Lignes sensibles

En France, les bassins couverts ou découverts de nage sont généralement de forme rectangulaire et de différentes longueurs de 25m, 33m, 50m, à 100m (Toulouse). Pour y organiser la circulation des déplacements des nageurs « libres », les maîtres-nageurs divisent généralement ces espaces natatoires en couloirs de nage séparés avec des lignes d’eau.

Ainsi, les nageurs et nageuses peuvent donc « librement » choisir, parmi couramment une offre de couloirs de nage préétablis entre celui interdit à la brasse, celui uniquement pour le crawl et le dos, celui pour les 4 nages, celui pour les palmes… et en fonction du niveau, sexe et âge des nageurs qui s’y trouvent, leur ligne d’eau. Selon les témoignages de maîtres-nageurs que je recueille pour une enquête en cours, ce découpage spatial n’a pas toujours été de mise dans les piscines publiques.

Il remonterait à une trentaine d’années en ayant pour conséquence de voir disparaître bon nombre d’enfants qui venaient pour jouer en effectuant dans tous les sens du bassin, y compris sous l’eau, des déplacements plutôt courts et bruyants. C’est dire si ces usages venaient régulièrement gêner et entraver celui des nageurs « libres » motivés par l’enchaînement de longueurs de bassin, parfois entrecoupées de pause, pour s’entretenir physiquement.

Une eau bien ordonnée

Cette manifeste évolution à l’endroit de l’ordonnancement des corps en mouvement des nageurs « libres », nous renvoie à la question de l’ordre en sociologie et philosophie. Globalement, les bassins constituent des espaces interactionnels de sociabilité dans lesquels sont contraints les agissements des utilisateurs par des règlements intérieurs propres à chaque piscine publique.

Il va de soi que les manquements au règlement intérieur (type de maillots autorisés, bonnet de bain, douche obligatoire) constituent une entrave à des attentes réciproques pouvant aller jusqu’à l’exclusion de la piscine voire à une sanction pénale. En outre, les déplacements des nageurs sont circonscrits par les dimensions matérielles des bassins et les règles de circulation identiques dans chaque couloir de nage. Généralement, les nageurs libres se déplacent en file indienne en partant à droite du tracé médian (ligne noire) placé dans chaque ligne au fond du bassin.

nageur dans un couloir de natation
Piscine de Saint-Maur-des-Fossés (94) : les couloirs permettent à chaque nageur de trouver leur rythme. E. Auvray, Fourni par l’auteur

De plus, dans de nombreuses piscines publiques, il est coutume que cette circulation soit indiquée sur des pancartes placées sur les bords du bassin ou plots de départ. Le refus de ces routines de circulation entraîne généralement une mise au pas ou une exclusion des nageurs rétifs par les autres nageurs « libres ».

Selon la sociologue britannique Susie Scott :

« La première chose que l’on peut observer en entrant dans une piscine, c’est à quel point elle est ordonnée et civilisée […], l’ordre qu’ils créent se maintient ».

Le découpage spatial des bassins et l’ordonnancement des déplacements corporels qu’il induit nous renvoient entre autres aux travaux du sociologue américain Erving Goffman concernant la construction de l’ordre de l’interaction.

« Ces routines associées aux règles fondamentales, tout cela constitue ce qu’on pourrait appeler un “ordre social”. »

Une autorégulation permanente

Outre ces analyses sociologiques et bien qu’une piscine publique ne soit pas une prison, un bassin de natation, entre son règlement et l’ordonnancement des déplacements des nageurs « libres », peut être étudié à l’aune du concept de dispositif panoptique du philosophe Michel Foucault.

Ainsi, si les longueurs réalisées communément par les nageurs « libres » dans des bassins découpés en couloirs de nage leur donnent davantage de force et de pouvoirs moteurs, en même temps, ces derniers sont en permanence assujettis à respecter des règles et des usages quant à la manière d’y circuler pour réussir à nager ensemble dans le même territoire.

Panneau indiquant les règles de circulation dans la piscine
Panneau indiquant les règles de circulation dans la piscine. E. Auvray, Fourni par l’auteur

Puissant en termes de sociabilité et de citoyenneté, ce dispositif autorégulé fait son œuvre sans que d’ailleurs n’intervienne généralement un maitre-nageur.

Fabriquer des citoyens

Pour le pouvoir politique, outre que la natation pratiquée librement entretient l’état de santé des concitoyens et occupe le temps oisif, elle participe à la fabrication de la citoyenneté en actes et du vivre ensemble, comme le montrent les derniers travaux du sociologue français Benoît Hachet (à paraître, Nager à Paris : une enquête sur l’ordre des bassins dans cinq piscines publiques du nord-est de la capitale, Sciences Sociales et Sport).

Benoît Hachet pointe que si la mise en ordre des nageurs parisiens libres est vectrice de sociabilité et de citoyenneté, en revanche, il s’interroge sur « le désordre » qui peut parfois s’y produire lorsque l’été venu leurs directeurs suppriment, en retirant les lignes d’eau, les couloirs de nage pour répondre à l’afflux massif de baigneurs ludiques.

Ils sont alors contraints de déployer des agents de sécurité pour parfois expulser des baigneurs incivils qui refusent de se soumettre au règlement intérieur et/ou d’embêter d’autres nageurs plus policés. Selon lui :

« À la question de l’ordre pourrait bien, dès lors, répondre celle du désordre », en termes d’incivilités voire de violence physique à l’égard d’autres nageurs lorsque l’on retire notamment cette mise en ordre grâce aux couloirs de nage dans les bassins. »

Toutefois, soyons rassurés, dans la grande majorité des piscines publiques françaises, les nageurs libres et leur mise en ordre prennent le pas sur le désordre qui peut, ici où là, se produire chez des baigneurs rétifs à l’idée même de s’appliquer des règles communes.

Paradoxalement, ces derniers ne fonctionnent pas pour autant sans règles sociales, loin s’en faut. Celles qui organisent leur vie dans leurs tribus urbaines (quartiers) sont généralement plus strictes et violentes que celles d’une piscine publique.

Enfin, dans une période historique frappée par les effets néfastes liés à la sédentarité, le manque d’activité physique, au numérique et à la mauvaise hygiène alimentaire, on peut regretter que l’ordonnancement des nageurs libres dans des couloirs de nage a éloigné des bassins rectangulaires, rendus alors moins ludiques, les enfants et souvent, d’un point de vue sanitaire, les plus fragiles d’entre eux.

Portraits d’Ukraine : Micha, 32 ans, combattant allemand de la légion internationale

auteur

  1. Romain HuëtMaitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2

Déclaration d’intérêts

Cet article s’inscrit dans la continuité des recherches et de l’ANR portés par l’auteur ‘Ethnographie des guérillas et des émeutes : formations subjectives, émotions et expérience sensible de la violence en train de se faire – EGR’ https://anr.fr/Projet-ANR-18-CE39-0011.

Partenaires

Université de Rennes 2 et Regroupement UniR fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Photo d'un homme en bonnet et en uniforme militaire
Micha pendant un court séjour à l’arrière, dans les environs de Kharkiv, juillet 2022. R. Huët, Fourni par l’auteur

Spécialiste des questions de violence politique, le chercheur Romain Huët, qui avait déjà séjourné en Ukraine en 2014 au moment de la révolution du Maïdan et cette année après le déclenchement de l’offensive russe, a effectué un nouveau séjour sur place dans la deuxième moitié du mois de juillet. Il nous propose plusieurs portraits de personnes qu’il a rencontrées et longuement interrogées durant cette période.


Kharkiv, le 18 juillet 2022.

La ville a changé depuis mon dernier séjour, en mai. La vie n’est pas revenue à la normale, mais les rues se remplissent progressivement en dépit des roquettes qui s’abattent aveuglément chaque jour. Il règne une curieuse atmosphère, une sorte d’entre-deux, entre la guerre et la paix.

D’un côté, quelques badauds se promènent tranquillement. Certains cafés rouvrent, bien qu’ils restent peu fréquentés. Devant le Théâtre dramatique de Kharkiv, les jeunes skaters ont repris la possession des lieux.

Devant le théâtre national. R. Huët, Fourni par l’auteur

De l’autre, il y a la guerre, beaucoup de militaires, des checkpoints et des alertes quotidiennes. C’est dans le centre de Kharkiv que je rencontre un combattant artilleur allemand, libéré pour une semaine de toute obligation de service, qui se fait appeler « Micha ».

Aucune place laissée au doute

Micha est membre de la Légion internationale pour la défense territoriale de l’Ukraine créée par Volodymyr Zelensky le 27 février 2022. Elle comprend quelques milliers de combattants venus du monde entier pour lutter contre l’invasion russe. Micha l’a rejointe début mars. Il opère sur les fronts de Kharkiv, le long de la rivière du Donets.

[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du mondeAbonnez-vous aujourd’hui]

Il est vif et sûr de lui. Il prend place au comptoir du café Marcus. Il commande un Coca-Cola qu’il ingurgite en deux minutes, puis un second et un troisième. Il s’offrira une bière qu’il terminera aussi rapidement, avant même que j’aie terminé mon premier café. Micha est un solide gaillard de 32 ans : 1m90, 90 kg, un corps tendu et puissant. Il correspond exactement aux imaginaires virilistes du combattant. Le corps rempli de tatouages, il parle avec assurance, ne laisse paraître aucun doute et raconte son expérience sobrement mais avec fierté. Il existe des êtres qui paraissent ne pas douter, qui sont entièrement habités par les buts qu’ils se donnent, convaincus d’être dans le juste.

Cette disposition d’esprit absolument affirmative est sans doute requise pour combattre.


À lire aussi : Chroniques d’Ukraine : Un chercheur sur le terrain pour documenter la guerre


Après cinq mois sur le front non loin de la ville, il a obtenu une permission d’une semaine. Épuisé par ces longs mois passés pour l’essentiel dans la forêt, où la guerre est d’une très haute intensité, il occupe ce temps pour se ressourcer, laver ses affaires et prendre du bon temps dans les quelques pubs ou parcs de la ville.

Dans un parc près de Kharkiv. R. Huët, Fourni par l’auteur

Ses premières réactions une fois en permission sont des plus simples :

« Prendre une douche, dormir dans un vrai lit, manger, boire, parler avec mes amis et ma famille. Le lendemain, tu te réveilles, tu te sens un homme nouveau. Je me promène aussi dans les parcs de la ville. Je me suis même fait trois nouveaux tatouages ; t’imagines, ici, c’est huit fois moins cher qu’en Allemagne ! C’est ça, ma liberté. »

Face à l’expérience de l’engagement total dans un quotidien étroit et radicalement fermé, la liberté s’éprouve dans de minces interstices : « Fumer une cigarette, posé dans un parc, ça c’est la vie. » Un geste élémentaire devient le tout.

« Guerre civilisationnelle »

Micha a passé quatre ans dans l’armée allemande. Il a combattu en Afghanistan contre les talibans entre 2009 et 2013. À son retour, sous la pression de sa famille, il quitte l’armée et trouve un travail dans la logistique chez le constructeur automobile BMW. Il vit tranquillement avec sa femme et sa fille de 14 ans, qu’il reçoit en garde alternée.

Au lendemain du 24 février 2022, il regarde avec incrédulité les premières images de l’invasion russe. À ses yeux, il ne fait aucun doute que l’Europe est menacée. Dans le sillage d’un mouvement de solidarité et de soutien inédit dans l’histoire récente, il veut « faire quelque chose face à cette tragique histoire ». Quand Volodymyr Zelensky annonce la création d’un bataillon international, son indignation trouve une prise à son expression.

Il lui faudra seulement deux jours pour faire son sac, rejoindre un convoi humanitaire et se rendre en Ukraine. Sa décision est le fruit d’une délibération sommaire : « Je n’ai pas hésité. C’est un combat pour la liberté, pour l’Ukraine, pour l’Europe. C’est un combat pour la civilisation. » Micha reprend à son compte un vocabulaire familier aux nationalistes de droite. En revanche, il ne se dit guidé par aucune conviction politique particulière. Il critiquera en creux (assez légèrement d’ailleurs), les quelques néo-nazis qui sont dans les bataillons.

Micha pose avec une mitraillette
Selfie de Micha. Fourni par l’auteur

Pour grand que soit son attachement à sa famille, ce sentiment d’avoir un devoir à accomplir l’emporte. Lorsqu’il est en première ligne, sa femme et sa fille vivent dans l’inquiétude et l’angoisse, attendant pendant plusieurs jours qu’il donne signe de vie. Mais les inquiétudes sont compensées, explique Micha par la fierté de voir son homme, son père défendre « l’Ukraine, l’Europe ». Quand ils s’écrivent, s’échangent messages vocaux et photos, il y a toujours cette joie des retrouvailles. Je ne serais pas étonné que leurs sentiments s’échangent désormais avec davantage d’intensité. Il n’y a plus de quotidiens laborieux où chacun épuise sa présence avec l’autre.

Sur place, il rejoint rapidement le bataillon international. Les premiers jours sont confus. Les candidats désireux de rejoindre l’armée sont nombreux. L’engagement est émotionnel, viscéral et repose pour l’essentiel sur les « bonnes intentions ». Nombre de candidats n’ont aucun vécu militaire et se font une idée extrêmement vague de la réalité de la guerre. L’armée ukrainienne sélectionnera principalement ceux qui ont une expérience significative de l’armée.

« David contre Goliath »

Durant nos sept heures d’échanges, Micha ne cesse de comparer cette guerre à la Seconde Guerre mondiale. Deux armées s’affrontent avec de lourds équipements militaires. Les Ukrainiens sont en infériorité numérique : « C’est David contre Goliath », dit-il avec fascination. Pour lui, la solide résistance des Ukrainiens réside dans leur intelligence tactique. Sur le front, pour l’artillerie, on retrouve toujours la même stratégie : « Tire, cours et cache-toi. »

D’après Micha, les pertes russes sont nombreuses : « sept soldats russes pour la vie d’un Ukrainien ». Néanmoins, la détermination des Ukrainiens et des membres de la légion internationale n’est pas suffisante. Micha se fait le relais du gouvernement ukrainien et se plaint du manque de soutien matériel des nations étrangères. Il vise particulièrement Olaf Scholz, « ce bâtard », lâche-t-il avec rage. S’il envoyait quelques tanks Leopard 2, « on ferait très mal à l’armée russe. Ces tanks sont incroyables. On gagnerait la guerre. Mais si on reste avec ce matériel, on va la perdre cette guerre, les efforts ne sont pas suffisants ».

La vie minute par minute

Le front est d’une très grande intensité. Les bombardements ne cessent jamais : roquettes, hélicoptères, tanks, artillerie, etc. « Je vis minute par minute. » La vie sur le front est une pure présence au présent, une totale concentration à l’instant de la situation.

Pendant de longues heures, il se terre dans un trou. Il est soumis à la forte tension de l’attente. Il doit lutter contre la déconcentration. En silence, il observe et scrute les moindres signes de la présence des ennemis. Ces heures passées là, quasi immobile, lui paraissent durer une éternité : « C’est long, très long. Tu regardes ta montre tout le temps. Tu ne peux même pas fumer pour ne pas être repéré par les Russes. » Il ne prête attention qu’au présent de la situation, à sa tâche. « Un bon soldat est un soldat rigoureux et concentré » dit-il avec fermeté. Quand la présence ennemie est lointaine, lui et ses camarades passent leur temps à creuser des tranchées, à améliorer leurs couchettes creusées dans le sol. Elles ressemblent à des terriers. Les combats n’occupent que 3 % du temps, selon son estimation. Ils sont brefs et intenses. L’infériorité numérique empêche les Ukrainiens de tenir sur un pur affrontement avec l’infanterie russe.

Les habitants évitent le centre de Kharkiv, habituellement très vivant. Les monuments sont protégés par des bâches spéciales. R. Huët, Fourni par l’auteur

Micha ne tarit pas d’éloges sur le sens tactique des Ukrainiens. Ils sont « fucking brillant » s’exclame-t-il. « Ils apprennent vite et ils ont un sens dingue de l’improvisation. Or, la guerre est une improvisation permanente. Et sur ce point, ce sont les meilleurs. Bon, il y a toujours quelques abrutis, généralement des jeunes, qui prennent des risques inconsidérés ou qui sont légers, mais de façon générale, c’est du solide ».

Sa façon de parler du front rejoint les mêmes histoires, souvent fantasmées, des guerres passées. Des récits qui soulignent surtout l’héroïsme de quelques-uns, soldats expérimentés, calmes, organisés, fort physiquement et mentalement, qui ont miraculeusement réussi à s’en sortir. Les autres, ce sont les jeunes, plus indisciplinés et donc plus vulnérables. Le combat est une profession.

Le front est divisé en deux lignes. Il y a la première ligne, celle où l’on combat. Il y reste trois à quatre jours. Puis il retourne à la seconde ligne, située à 7 km de là. Il y stationne autant de temps pour récupérer, laver ses affaires, nettoyer ses armes afin qu’elles « soient comme neuves ». Il tue aussi le temps avec ses camarades, joue aux jeux vidéo sur son téléphone, regarde des films sur Netflix et communique avec sa famille.

4 000 euros d’équipements matériels

Cette guerre lui a coûté beaucoup d’argent. Le matériel qui lui a été confié est insuffisant et pas toujours adapté au terrain. Il a dépensé près de 4000 euros pour acquérir un équipement militaire performant : gilet pare-balles, casques, lunettes nocturnes, viseurs, couteau, etc.

La vie sur le front a ses petites complications :

« Le principal problème est la corruption. Les armes n’arrivent pas. Je ne parle même pas de la nourriture. Imagine, tu es sur le front, et ton kit de survie alimentaire est composé d’une boîte de haricots, de quelques saucisses et d’un paquet de chips. Comment tu fais pour tenir 24 heures avec ça ? Le pire, c’est le kit fourni par les Anglais. Ils ont mis de la poudre de Coca-Cola, mais sans eau. Tu fais quoi avec ton sachet ? »

Fourni par l’auteur

À ses yeux, les meilleurs kits alimentaires sont slovaques, américains, allemands, roumains ou estoniens. On y trouve de l’huile, du chocolat, des boissons énergisantes, des gâteaux, de quoi faire chauffer de la nourriture, du sel et du poivre, et de la viande de qualité.

Sur le front, ce qui lui manque le plus est la nourriture d’avant. Lorsqu’il quittera l’Ukraine, sans doute à Noël prochain, la première chose qu’il fera, « c’est un bon McDo ou Burger King. Putain, je rêve de ça ».

Il se plaint aussi des nombreux vols – cigarettes, équipements militaires, nourriture :

« Ça te fout en l’air des choses comme ça sur le front. Et puis, il y a ceux qui volent et ceux qui taxent, qui te grattent chaque jour des cigarettes alors qu’ils ont largement les moyens pour s’en acheter. J’ai arrêté de fumer, te disent-ils, puis une fois arrivés ici, ils te taxent… »

Une vie consacrée

Le front est éprouvant. Néanmoins, il s’en plaint peu. J’aurais aimé trouver en Micha quelques tiraillements, des doutes ou des choses de la vie qui contestent son présent dans la guerre. En sociologue de l’intime, j’espérais trouver des tensions qui traversent n’importe quel humain. Mais Micha n’est pas de ceux-là. Sa vie entière est tendue vers le présent de la guerre, concentrée aux buts qu’il s’est donnés. Le sens du devoir paraît toujours l’emporter. Il superpose la vie aux règles et aux exigences de la guerre. C’est un contournement de soi. La ténacité, l’obstination et la dureté du rapport à soi forment un engagement sacrificiel au nom de ce qu’il considère être la vérité. Le risque existe assurément de s’accrocher au plus près de « son destin » et ainsi, de se priver d’un rapport perpétuellement ouvert à soi.

Aujourd’hui, Micha rejoint à nouveau le front pour cinq mois. Ce genre de vie interdit les plans pour l’avenir. Il s’attend à une guerre longue – deux, trois, peut-être quatre ans. Il y restera jusqu’au bout, me dit-il sans hésiter. Il ne semble pas envier les vies étrangères à la guerre. En Allemagne, « mes amis ne me comprennent pas. Ils pensent que je joue à Call of Duty. Ça ne sert à rien que je leur raconte, ils ne peuvent pas imaginer ».

Cette solitude vis-à-vis des personnes étrangères à la guerre ne produit en lui aucun recul. Sans doute est-ce une sorte d’orgueil dans son esprit. Il se sent dépositaire d’une impérieuse responsabilité : empêcher la ruine d’un peuple.

D’où vient l’eau du robinet ? Comment sa qualité est-elle assurée ?

auteurs

  1. Alice SchmittPost-doctorante en Génie des Procédés, Institut Européen des Membranes, Université de Montpellier
  2. Julie MendretMaître de conférences, HDR, Université de Montpellier

Déclaration d’intérêts

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

Partenaires

Université de Montpellier apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

En France, ouvrir un robinet afin d’obtenir de l’eau potable est un geste du quotidien particulièrement facile, qui nous donne accès à une eau d’une très bonne qualité microbiologique — ce qui peut s’avérer bien utile, surtout avec les chaleurs estivales…

Pourtant, un français sur trois en 2020 continuait de boire de l’eau en bouteille plutôt qu’au robinet, alors que les déchets plastiques nuisent à la santé et à l’environnement, que l’eau en bouteille est plus coûteuse… et que sa qualité n’est pas toujours irréprochable.

Voyons ici d’où vient l’eau du robinet et ce qui la rend propre à la consommation.

D’où vient l’eau courante et comment devient-elle potable ?

Deux tiers de l’eau potable produite sont captés dans les eaux souterraines (nappes phréatiques), le tiers restant provient des eaux superficielles, appelées également eaux de surface (rivières, fleuves, lacs, barrages). Les nappes et rivières sont alimentées grâce aux précipitations sous forme de neige et de pluie puis aux ruissellements et infiltrations engendrés.

Les activités humaines telles que l’agriculture et l’élevage et leurs conséquences comme la déforestation, la destruction de zones humides ou encore les changements climatiques engendrent des modifications significatives dans ce cycle, et notamment dans les flux d’eau transportés.

L’eau potable en France vient de ressources souterraines et de surface, est traitée puis distribuée. Alice Schmitt et Julie Mendret, Fourni par l’auteur

Une fois captée, l’eau est acheminée jusqu’à une usine de potabilisation pour être traitée. Le traitement appliqué dépend de la qualité initiale de l’eau captée. Pour les eaux souterraines, dans trois quarts des cas, un traitement physique simple (filtration et décantation) et une désinfection suffisent.

Pour les eaux de surface, des traitements physiques et chimiques plus poussés sont nécessaires – ceux-ci étant déterminés en fonction de la qualité de l’eau à traiter. Dans certains cas, un traitement d’affinage par ozonation, charbons actifs et/ou filtration membranaire est appliqué en supplément afin d’éliminer au maximum la matière organique dissoute restante ainsi que les micropolluants (pesticides, etc.).

Une désinfection a ensuite toujours lieu lors de la dernière étape de traitement, le plus souvent par ajout de chlore, celui-ci ayant un effet désinfectant durable permettant de maintenir une eau d’excellente qualité lors de son stockage dans des réservoirs et jusqu’à sa distribution.

En France, la consommation moyenne d’eau potable par habitant est estimée à environ 150 litres par jour et par habitant dont 93 % pour l’hygiène (comprenant 20 % pour les sanitaires) et 7 % pour l’alimentation. Cet usage domestique représente 20 % de la consommation globale : 35 % de l’eau potable étant utilisée pour l’industrie et l’électricité et 45 % pour l’agriculture, bien qu’il ne soit pas forcément nécessaire d’utiliser de l’eau potable. La réutilisation des eaux usées traitées est encore très limitée en France du fait d’une réglementation stricte et reste minoritaire pour ces usages.


À lire aussi : Réutilisation des eaux usées : que va changer le nouveau règlement européen ?


Une eau distribuée très réglementée

Une fois traitée, l’eau distribuée doit répondre à certaines normes sanitaires définies selon le code de la santé publique et sa qualité fait l’objet d’un suivi régulier à partir de la sortie des stations de potabilisation, au niveau des châteaux d’eau permettant son stockage et tout le long du réseau de distribution.

[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du mondeAbonnez-vous aujourd’hui]

Au total, une soixantaine de paramètres sont contrôlés via des limites et références de qualités bactériologiques, physico-chimiques, organoleptiques, ou encore radiologiques, faisant de l’eau du robinet l’aliment le plus contrôlé en France.

Globalement, la qualité de l’eau courante en ville est excellente en France où presque 100 % des communes de plus de 50 000 habitants et 98 % de la population totale ont consommé une eau de très bonne qualité microbiologique toute l’année en 2020.

mains avec de l’eau qui coule
L’eau courante est la plupart du temps de très bonne qualité. mrjn Photography/Unsplash, CC BY

Concernant les pesticides, principalement issus du ruissellement et de l’infiltration dans les sols, 94 % de la population française a consommé une eau respectant les limites réglementaires toute l’année en 2020. Cependant, les dépassements détectés ayant été limités en concentration et dans le temps, il n’a presque jamais été nécessaire de mettre en place une restriction de consommation de l’eau du robinet.

Le risque de la consommation de pesticides à faibles doses sur la santé à long terme est encore mal connu mais très probable, notamment sur la population sensible comme les enfants et les femmes enceintes.

Des problèmes ponctuels peuvent apparaître du côté des très petites communes (moins de 500 habitants) ; dans les zones rurales présentant une agriculture intensive de type monoculture ou viticole utilisant des pesticides ; dans les zones situées à proximité d’élevages, où des nitrates peuvent être présents en quantité importante ; ou encore dans les zones situées à proximité de certaines industries.

En cas de dépassement des normes, il revient au responsable de la production ou de la distribution de prendre les mesures correctives nécessaires afin de rétablir la qualité de l’eau.

Des dérogations exceptionnelles peuvent être mises en place (en cas d’absence de risque sanitaire et avec obligation de remise en conformité rapide) ou des mesures strictes peuvent être très rapidement appliquées si nécessaire par le préfet et suite à l’avis de l’Agence Régionale de Santé correspondante – par exemple une restriction d’usage, voire une interdiction momentanée de consommation, comme à Châteauroux au mois de juin.

La présence d’un plan de gestion de la sécurité sanitaire des eaux, indiquant les mesures à prendre en cas de problème, sera obligatoire d’ici 2027 grâce à la refonte de la directive « Eau potable » du 16 décembre 2020.

Pourquoi utiliser l’eau du robinet plutôt que l’eau en bouteille ?

La France est très consommatrice de bouteilles d’eau, conséquence d’un lobbying de la part des marques qui ont convaincu les Français que l’eau embouteillée était meilleure que l’eau du robinet.

Pourquoi boire de l’eau en bouteille ? Erica Ashleson, FlickrCC BY

Il s’agit d’abord de préserver l’environnement, car l’eau dite minérale implique l’utilisation de bouteilles et bouchons en plastique comme contenants. La majorité de ces déchets (87 %) se retrouve dans la nature et devient de la pollution plastique, ayant notamment un impact important sur la faune et la flore aquatique. Le tri de ces déchets dans des centres appropriés ne résout pas tout puisque seul un quart des déchets plastiques est effectivement recyclé à l’échelle de la planète. Une étude sur l’analyse du cycle de vie de l’eau minérale a ainsi montré que celle-ci avait un impact environnemental parfois 1000 fois supérieur à celui de l’eau du robinet.

Mais il s’agit aussi d’un enjeu de santé publique lié à la présence de microplastiques dans les eaux. Ils sont majoritairement dus à la dégradation d’objets en plastique plus imposants tels que les bouteilles. Chaque semaine, nous ingérons l’équivalent d’une carte de crédit en plastique, principalement via l’eau que nous buvons – au robinet et en bouteille – mais également dans une moindre mesure via la nourriture consommée, notamment les crustacés, ou encore l’air que nous respirons (il s’agit d’une moyenne estimée mondialement et non uniquement en France).

Réduire voire supprimer l’utilisation du plastique, notamment en ne consommant plus d’eau en bouteille, permettrait de diminuer la présence de microplastiques dans les océans.

De plus, certaines eaux en bouteille fortement minéralisées sont à consommer ponctuellement et leur usage quotidien reste déconseillé. Pour neutraliser le goût potentiellement désagréable de l’eau du robinet dû au chlore, qui n’affecte en rien la qualité sanitaire de celle-ci, une solution très simple est de la faire respirer en la laissant au frigo durant les heures précédant sa consommation.

Il est également important de souligner que l’eau en bouteille, prélevée dans les ressources souterraines, contient également d’infimes quantités de polluants de type pesticides ou médicaments.

Pour finir, la consommation d’eau en bouteille pour la boisson (soit 1,5 litre par jour et par personne) revient minimum 100 fois plus chère que celle de l’eau du robinet.

Nous avons la chance en France d’avoir une eau du robinet de qualité alors consommons-là, que ce soit pour la planète ou pour notre santé ! Vous pouvez retrouver la qualité moyenne de l’eau de votre commune sur votre facture annuelle ou la consulter en ligne à tout moment.

Des livres de plus en plus voyageurs

  1. François LévêqueProfesseur d’économie, Mines Paris

Déclaration d’intérêts

François Lévêque à été consulté comme économiste académique dans le cadre du rapprochement entre Vivendi et Largardère.

Partenaires

Mines Paris apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Le livre _Le Petit Prince_ ouvert dans l'herbe
Traduit en cinq cent cinq langues et dialectes différents, Le Petit Prince est l’ouvrage le plus traduit au monde après la Bible et le Coran. Emilita /Shutterstock

.

Qu’avez-vous lu cet été ? Je ne vous demande pas de citer un livre parmi les 100 millions de titres jamais publiés au monde, mais de préciser sa provenance. S’agit-il d’un livre numérique descendu du nuage ? Importé ou fabriqué en France s’il est imprimé ? En français langue originale ou traduit d’une langue étrangère ? Au moment même où la mondialisation marque le pas, le livre poursuit son internationalisation. Et c’est heureux ! Le Petit Prince a conquis le cœur de 200 millions de petits et de grands. « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! » se murmure désormais dans plus de 300 langues.

La planète compte également près d’une centaine de traductions d’Harry Potter and the Philosopher’s Stone (Harry Potter à l’école des sorciers) ou, pour rester dans le registre des aventures initiatiques, d’O Alquimista (L’Alchimiste) du Brésilien Paulo Coelho. Le livre voyage par traduction plutôt qu’en conteneur. La traduction est l’équivalent pour les textes du coût de transport des marchandises.

C’est quoi un livre ?

Le livre traverse les frontières, mais pour en prendre l’exacte mesure il faut s’accorder sur sa définition. En 1964, l’Unesco le décrit ainsi : une publication imprimée, non périodique, offerte au public, et comptant au moins 49 pages, pages de couverture non comprises est-il précisé.

Difficile à adopter à l’ère du livre numérique téléchargeable. Remarquez que même sans cela, cette définition écartait déjà les courts recueils de poèmes aussi bien que le livre audio. La définition de la poste américaine ne fait pas mieux même si elle retient un seuil de 22 pages en ajoutant qu’elles doivent être composées principalement de texte et ne pas comporter de publicité autre que celle pour d’autres ouvrages. Le type de texte dont il s’agit n’est naturellement pas spécifié. À propos, rappelons d’emblée qu’il ne faut pas confondre livre et littérature. En France, par exemple, cette catégorie éditoriale représente moins du quart des ventes.

Pour inclure sa version numérique, certains ont proposé de définir le livre par sa composition : un titre, une couverture, des pages numérotées, des chapitres, etc. ; ou, de façon plus savante, par sa double nature d’objet matériel et de discours.

D’autres ont mis l’accent sur la lecture que le livre réclame par opposition aux textes courts que nous parcourons chaque jour sur nos téléphones et tablettes – souvent d’ailleurs en regrettant d’y consacrer trop de temps. Une lecture longue dans tous les cas, immersive et absorbante pour certains livres comme les romans ou les bandes dessinées, approfondie lorsqu’il s’agit d’acquérir de nouvelles connaissances ou d’enrichir sa pensée ou son vocabulaire. Le support du livre, écran ou papier, n’est plus alors distinctif. À noter tout de même que les recherches sur la lecture tendent à montrer une infériorité du numérique en termes de compréhension des textes longs…


À lire aussi : Les librairies indépendantes ont-elles gagné de nouveaux clients au cours de la crise sanitaire ?


Ces difficultés de définition n’aident pas le recueil et l’agrégation de données sur le livre. De plus, dans de nombreux pays, les statistiques professionnelles et nationales sont lacunaires. Difficile d’avancer des chiffres exacts qui valent pour la planète. Donnons simplement trois ordres de grandeur. Nombre d’ouvrages parus : autour de 100 millions. Il est issu d’un comptage par Google qui aboutit précisément à 129 864 880. Nombre de nouveaux titres publiés par an : de l’ordre d’un million ; une compilation de données nationales par Wikipedia conclut à un total de 2,2 millions, mais ce chiffre comprend les rééditions. Montant des ventes annuelles de livres : environ 100 milliards de dollars, soit plus que la musique ou le jeu vidéo. Impressionnant, non ?

Un produit d’import-export ?

Comme pour n’importe quelle marchandise, les douanes veillent à comptabiliser les entrées et sorties du territoire du livre physique, mais allez savoir pourquoi elles distinguent les atlas et les encyclopédies des livres proprement dits. La France exporte un peu moins d’ouvrages qu’elle n’en importe.

Attention toutefois, les sorties du territoire sont des livres destinés à l’étranger alors que les entrées sont des livres fabriqués à l’extérieur pour des raisons économiques, par exemple en provenance de Belgique et d’Italie, plus rarement d’Asie. Le livre, bon marché pour son poids, ne repose pas sur de longues chaînes d’approvisionnement. La Chine n’est pas devenue l’imprimerie du monde ! Le Royaume-Uni est le plus grand exportateur, juste devant les États-Unis. Ces deux pays bénéficient du vaste marché de la population anglophone de naissance (près d’un demi-milliard d’hommes et de femmes) ou formée à l’anglais par les études.

[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du mondeAbonnez-vous aujourd’hui]

Dématérialisé, le livre électronique traverse les frontières à l’insu des douaniers. La numérisation facilite l’accès aux ouvrages venus d’ailleurs, mais elle empêche d’en connaître les flux pour qui veut rendre compte plus précisément du commerce international.

Le voyage par la traduction

Heureusement, l’échange d’ouvrages prend également une autre forme, plus importante sans doute, mieux comptabilisée en tout cas : le passage des frontières par la traduction. La traduction est en effet une autre façon de faire voyager et circuler le livre. Sans elle qui aurait lu en France L’amica geniale (L’amie prodigieuse) d’Elena Ferrante ou Man som hatar kvinnor (Millénium Tome 1) de Stieg Larsson ? Sans elle, la bande dessinée japonaise n’aurait pas quitté son archipel.


À lire aussi : Traduction automatique : la dangereuse « sagesse des foules »


La mondialisation du livre par la traduction a pu être finement pistée pendant quelques décennies de l’entre-deux siècles grâce à l’Index translationum. Il recense près de 2 millions d’ouvrages traduits, de et vers, à peu près toutes les langues écrites de la planète.

On sait ainsi que le nombre total annuel de nouvelles traductions a plus que doublé entre 1979 et 2007. L’évolution depuis n’est pas connue. La mise à jour de ce catalogue universel des traductions par l’Unesco a pris fin faute de moyens pour faire face à l’ampleur croissante de la tâche. C’est bien dommage, notamment car l’Index translationum a permis d’observer un début de retournement : à la fin des années 1990, la part des traductions de l’anglais, largement dominante, cesse de progresser ; elle diminue même légèrement.

Cette tendance à une plus grande place des langues originales traduites autres que l’anglais s’est-elle poursuivie depuis ? Oui, si l’on se fie aux données disponibles de quelques pays d’Europe. Pour l’Allemagne, la France ou encore l’Espagne, la part des traductions à partir de l’anglais régresse.

Un livre sur une étagère
La saga Harry Potter est un succès mondial, on voit ici sa traduction en arabe dans une librairie de Jérusalem. Ahed Izhiman/AFP

Phénomène remarquable : une partie de cette baisse s’explique par la croissance des traductions de textes de langues originales peu courantes. C’est le cas du japonais et du suédois. Un mouvement aidé bien sûr par l’essor des mangas et des polars scandinaves.

Un autre indice est fourni par la place de l’anglais d’origine parmi les livres traduits à succès. Elle décline aussi légèrement en tendance. Oui, mais ne partait-elle pas de très haut ? Eh bien non, les traductions de l’anglais représentent seulement le tiers des 20 best-sellers traduits répertoriés depuis 2006 dans les listes d’une petite dizaine de pays occidentaux. Comparaison instructive, la proportion des traductions de l’anglais dans tous les livres traduits, qu’ils aient connu un grand succès commercial ou non, est de l’ordre de deux tiers. Contrairement à des craintes parfois exprimées, la mondialisation n’est pas vouée à une marginalisation inexorable des livres de langue originale de l’Europe continentale.

L’internationalisation du livre par la traduction s’arrête néanmoins à la porte des États-Unis. Seuls 3 % des titres publiés outre-Atlantique proviennent de traductions, soit dix fois moins que pour la France et près de vingt fois moins que pour l’Italie.


À lire aussi : Les Français lisent-ils vraiment de moins en moins ?


Il est vrai qu’il est plus facile pour un éditeur français ou italien de lire un ouvrage en anglais avant de se décider à le publier que pour un éditeur américain d’aller au-delà du titre français ou italien. Le progrès de la traduction par les machines pourrait changer la donne. Il pourrait entraîner une formidable baisse de son coût et faciliter encore les échanges du livre. Les algorithmes ne remplaceront sans doute jamais totalement les cerveaux des traducteurs. C’est une évidence pour la littérature, moins cependant pour les textes de bandes dessinées ou de récits de vedettes.

Dans tous les cas les machines, par leur utilisation partielle et complémentaire, promettent des gains de productivité. Pour un texte simple comme celui que vous venez de lire par exemple, un passage initial par Google Translate réduit d’environ un tiers le temps nécessaire à sa traduction vers l’anglais.

Cet été, j’ai lu Lonesome Dove un roman western de Larry McMurtry en version papier, imprimé en France et traduit de l’américain par Laura Derajinsky. Je vous le recommande chaudement si vous avez envie de mener un troupeau dans la peau d’un Texas Ranger du Mexique au Montana et d’échapper aux Indiens sans quitter votre transat.

François Lévêque a publié chez Odile Jacob « Les entreprises hyperpuissantes. Géants et Titans, la fin du modèle global ? ». Son ouvrage a reçu le prix lycéen du livre d’économie.

Petite histoire rafraîchissante des glaces et artisans glaciers

auteur

  1. Nathalie LouisgrandEnseignante-chercheuse, Grenoble École de Management (GEM)

Déclaration d’intérêts

Nathalie Louisgrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Partenaires

Grenoble École de Management (GEM) apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Un plaisir régressif de l’été. Rawpixel

La glace, douceur gentiment régressive qui s’impose à la période estivale… Produit éphémère par excellence, synonyme de moments hédonistes et le plus souvent partagés, elle évoque une forme de nostalgie liée à l’enfance. Les Français en consomment environ 6 litres par an, et 50 % des ventes sont réalisées sur une dizaine de semaines, en été, selon la Confédération Nationale des Glaciers de France (CNGF). Il y a les sorbets (sans matières grasses) ou les crèmes glacées (qui contiennent du lait ou des œufs), que l’on peut déguster en pot, en bac, en cône ou en bâtonnet. Toujours d’après la CNGF, organisme qui soutient et accompagne les glaciers depuis 80 ans, les parfums plébiscités seraient la vanille, le chocolat et le café pour les crèmes glacées et la fraise, le citron et la poire pour les sorbets.

Histoires et légendes

Beaucoup d’histoires et de légendes entourent ses origines. La plupart des chercheurs s’accordent cependant pour dire que la glace aurait été inventée en Chine. Son apparition, elle, s’échelonne entre – 3000 et – 200 avant Jésus-Christ, selon les sources.

[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui.]

Certains documents expliquent que les Chinois utilisaient du lait de jument ou d’ânesse qui était fermenté et chauffé avec de la farine et du camphre pour être ensuite glacé puis consommé. Dans d’autres textes, on aromatisait du lait de chèvre avec du miel et des plantes et la technique de refroidissement consistait en un mélange d’eau et de salpêtre.

Le faludeh ou Faloudeh, boisson glacée perse.

Les Perses, eux, auraient créé le faludeh ou faloudeh, une boisson glacée à base d’eau de rose et de vermicelles auxquels on ajoutait du safran et des fruits, et alors réservée aux plus riches. Dans la même région, on aurait trouvé des boissons aux fruits refroidies avec de la neige, s’appelant sharbet. Ce mot, d’origine Perse, a par la suite donné le mot français « sorbet ».

Beaucoup d’informations imprécises voire contradictoires circulent concernant l’évolution des glaces et des sorbets au cours des siècles suivants. Par exemple, et contrairement à une idée reçue, ni Marco Polo, ni Catherine de Médicis ne seraient à l’origine de l’apparition des crèmes glacées en Italie puis en France. Mais les crèmes glacées qui ressemblent à celles que l’on mange aujourd’hui sont bien nées en Italie. Ce sont les fameuses gelati.


À lire aussi : « Top Chef », l’émission qui élève les plaisirs sensoriels au rang d’art


En France, en 1686, le sicilien Francesco Procopio dei Coltelli achète à Paris le Café Procope dans lequel il proposera plus de 80 parfums de glaces, devenant ainsi le premier café-glacier de la capitale. Le succès est total : les membres de l’aristocratie et les plus riches se rendent chez lui pour déguster une coupe glacée. A l’époque, il est compliqué de se procurer puis de conserver de la glace. Le produit est donc coûteux et réservé à une élite.

Procopio de Coltelli. Wikimedia

Au cours du XIXe siècle, les techniques de fabrication et de conservation de la glace s’améliorent considérablement. En effet, dans les années 1840, l’Américaine Nancy Johnson invente la première sorbetière à manivelle, améliorée en 1885 par l’anglaise Agnes Bertha Marshall, surnommée « la reine des glaces ». En 1860, le français Charles Tellier crée la première machine frigorifique permettant ainsi la fabrication du froid artificiel. L’apparition et le développement de l’électricité permettent aussi la conservation des produits. Le nombre de glaciers se multiplie alors, et le succès des glaces va grandissant.

Un attrait croissant pour glaces artisanales et pour les artisans glaciers

Selon l’étude Xerfi classic sur La fabrication et le marché des glaces et sorbets publiée en avril 2022, la France est aujourd’hui le premier pays producteur de glaces et de sorbets en Europe et le 2e exportateur mondial derrière l’Allemagne. Dans l’hexagone, deux acteurs s’imposent : les fabricants industriels et les artisans glaciers. Les premiers dominent largement avec 1,2 milliard d’euros de chiffres d’affaires en 2021, grâce principalement à la vente aux grandes et moyennes surfaces. Les artisans glaciers, en grande majorité propriétaires de leur magasin, vendent leurs produits directement aux consommateurs et, toujours selon les estimations de Xerfi, auraient un chiffre d’affaires d’environ 400 millions d’euros en 2021.


À lire aussi : Depuis les années 1950, les émissions culinaires façonnent l’image des chefs


Or les Français plébiscitent de plus en plus les produits des artisans glaciers et cette profession est en pleine évolution. D’ailleurs, le nombre d’établissements artisanaux et de petits industriels a augmenté de 31 % entre 2012 et 2020 et ce, pour diverses raisons : tout d’abord, les consommateurs sont de plus en plus exigeants concernant la composition des produits qu’ils mangent. Grâce aux applications comme Yuka par exemple, ils peuvent instantanément prendre connaissance des stabilisateurs et additifs que contiennent leurs glaces. C’est pourquoi ils se tournent souvent vers des produits de meilleure qualité, alliant plaisir et santé, et principalement artisanaux.

On assiste également à un fort engouement pour des produits écoresponsables. Grand nombre d’artisans glaciers font appel aux circuits courts et aux produits de saison, supprimant colorants, sucre ultra-transformé et autres conservateurs. Julia Canu (une des rares femmes possédant le titre d’artisan glacier en France, même si la tendance évolue) et Tiago Barbosa, cofondateurs du glacier écoresponsable Único à Lyon, travaillent en direct avec leurs producteurs et leurs sorbets ne sont faits qu’à partir de produits frais. C’est pourquoi de nombreux restaurateurs font appel à eux pour réaliser des glaces de qualité qui accompagnent leurs menus. Ils en ont déjà créé une à l’artichaut par exemple et élaboré un sorbet vinaigre, échalote et poivre concassé pour accompagner les huîtres en période de fêtes.

Julia Canu, une des rares femmes artisan glacier de France, et Tiago Barbosa, cofondateurs du glacier Único à Lyon.

Les petits industriels de la glace surfent eux aussi sur ces nouvelles tendances ainsi que sur les nouveaux modes de consommation. Cécilia Thomas et Laura Faeh, créatrices de la marque Lapp ont innové en créant les les poptails, des cocktails glacés, alcoolisés ou non, réalisés avec des produits naturels et végans. Elles expliquent que leur choix s’est effectué en lien avec leurs modes de consommation et leurs convictions écologiques, choix partagés par de plus en plus de consommateurs.

Parallèlement à ces artisans indépendants, rares sont les pâtissiers de renom qui ne produisent pas leur propre glace, avec des positionnements marketing – prix, packaging – souvent très luxueux.

Enfin, être artisan glacier comporte aussi une part artistique, à l’image de la pâtisserie. La palette d’invention est vaste : jeu sur les textures, les couleurs, possibilité de créer des parfums salés ou d’oser des associations inédites… Parmi les divers concours gastronomiques, celui de Meilleur Ouvrier de France (MOF) dans la catégorie glacier porte le savoir-faire artisanal français de la profession à son paroxysme. La maîtrise du geste, des goûts et des textures de ceux qui obtiennent, après des années de préparation et une grande dose d’abnégation, le col bleu blanc rouge, suscitent l’admiration de beaucoup d’apprentis artisans et des consommateurs en quête de qualité.

Si la profession d’artisan glacier demeure à ce jour moins populaire que celle de pâtissier, elle est cependant en pleine évolution, et connaît un engouement de plus en plus grand

Faire pousser des isolants thermiques: un panorama des matériaux disponibles en France

auteur

  1. Hélène LenormandEnseignant-chercheur spécialisée en polysaccharides, UniLaSalle

Déclaration d’intérêts

Hélène Lenormand (UniLaSalle) a reçu des financements de l’ADEME, la région Normandie et la métropole de Rouen.

Partenaires

UniLaSalle apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Le secteur du bâtiment représente 30 % des émissions de CO₂ de la France, en prenant en compte la fabrication des matériaux, la construction et l’habitation. Cela en fait un poste clé pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

L’amélioration de la performance énergétique des bâtiments est un levier incontournable de cette réduction. La future réglementation en la matière, la « RE2020 », et apporte une évolution majeure en proposant de nouveaux indicateurs pour évaluer les impacts environnementaux du bâtiment sur l’ensemble de son cycle de vie.

Les particules végétales, des atouts pour l’isolation

Cette nouvelle approche devrait encourager les filières de matériaux qui émettent peu de gaz à effet de serre, comme les « isolants naturels ». Provenant de plantes, ce sont de véritables puits de carbone, en plus d’être compostables en fin de vie. Plusieurs sources de ces isolants sont disponibles en France à travers tout le territoire et toute l’année, permettant potentiellement d’assurer une disponibilité locale, réduisant fortement le coût écologique lié au transport.

La propriété recherchée lors de l’incorporation de particules végétales dans des matériaux biosourcés destinés au bâtiment est en premier lieu l’isolation thermique. Cette dernière est le résultat de la très grande porosité naturelle des agroressources. Cette porosité permet d’emprisonner de l’air, naturellement isolant. Les parois des particules végétales sont composées de polymères hydrophiles. Ces polymères peuvent donc servir de liant, un atout pour la conception de certains matériaux. Les applications possibles en écoconstruction des particules varient donc en fonction de leur biochimie et leur microstructure.

La France, terre d’agroressources

Répondre aux défis de construire et rénover des bâtiments avec des matériaux de construction biosourcés va nécessiter des quantités gigantesques de ressources végétales et des plantes aux propriétés variées. Fort heureusement, ces sources sont nombreuses et potentiellement importantes. La grande majorité de ces agroressources provient de cultures annuelles et notamment de leurs tiges végétales. Les options sont très nombreuses : tournesol, colza, maïs, blé, orge, avoine, seigle, chanvre, riz, miscanthus, roseau sont tous explorés pour des utilisations en écoconstruction.

Historiquement en France, les premières particules végétales identifiées pour la fabrication d’ « agrobétons » sont les co-produits issus du défibrage des tiges de chanvre. Les cultures de chanvre et de lin textile visent principalement à produire des fibres. Le défibrage des tiges de ces plantes produit des particules végétales appelées anas de lin pour la tige de lin et chènevottes pour la tige de chanvre.

Il existe d’autres cultures à fort potentiel sur le sol français. Par exemple, le miscanthus, ou « herbe à éléphant », implanté pour produire de la biomasse en vue d’une valorisation en bioénergie, a un rendement intense, de 15 à 20 tonnes par hectare et par an. Le broyage de la tige de miscanthus produit un seul type de particules végétales qui pourraient être aussi utilisées en écoconstruction.

Arbitrer entre plusieurs applications

Le total des différents gisements annuels recensés sur le territoire français peut être estimé à potentiellement plus de 15 millions de tonnes de ces particules végétales. Ce chiffre comprend les particules ayant déjà des voies de valorisation, telles que le paillage horticole, la litière animale, la bioénergie.

Concernant les tiges non récoltées aujourd’hui (tournesol, colza, maïs, une partie des céréales), il est nécessaire de prendre en compte le besoin agronomique du sol de prévoir d’y laisser de la biomasse. Laisser la moitié permettrait de s’affranchir des dangers agronomiques.

[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du mondeAbonnez-vous aujourd’hui]

S’il y a compétition entre ces différentes applications, le gisement annuel est tellement gigantesque que toutes les voies de valorisation utilisant des particules végétales pourront être fournies sans crainte de concurrence.

Une complémentarité géographique…

Les cultures du chanvre et du miscanthus proposent des surfaces limitées mais promettent d’être implantées sur tout le territoire. Les cultures de maïs et des céréales couvrent pratiquement tout le territoire français, avec des répartitions plus ou moins homogènes selon les régions. Les autres cultures considérées ont des territoires précis.

Carte montrant la répartition géographique des différentes cultures intéressantes pour l’éco-construction
Carte montrant la répartition géographique des différentes cultures intéressantes pour l’éco-construction. Hélène Lenormand, Fourni par l’auteur

On remarque une complémentarité de ces zones, laissant apercevoir que l’ensemble du territoire français peut être couvert pour les gisements de particules végétales provenant des différentes cultures. La valorisation locale des particules peut ainsi être envisagée, ce qui permettrait de limiter l’empreinte carbone liée au transport de ces matières légères et volumineuses.

… et temporelle

La plupart des cultures considérées sont des cultures annuelles, c’est-à-dire que la récolte se réalise une fois par an, à un moment précis de l’année.

Tableau montrant les périodes de récolte des cultures annuelles françaises intéressantes pour l’éco-construction
Périodes de récolte des cultures annuelles françaises pouvant générer des particules végétales pour la construction. Hélène Lenormand, Fourni par l’auteur

Il apparaît que la diversité des cultures et donc les différentes périodes de récolte associées permettent une complémentarité temporelle assurant une disponibilité de matière végétale tout au long de l’année. Elle permet d’éviter des contraintes liées à des stocks longs.

Issues de la nature, les particules végétales présentent inévitablement des propriétés variables, mais étant donnée la multitude de cahiers des charges des matériaux biosourcés pour la construction, la diversité et complexité des particules végétales deviennent alors sources de potentialités.


  • Édition:

Éditions disponibles

France

L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

  1. Culture
  2. Économie
  3. Éducation
  4. Environnement
  5. International
  6. Politique + Société
  7. Santé
  8. Science
  9. Podcasts
  10. En anglais

De l’Afghanistan à l’Ukraine : la renaissance de l’OTAN ?

Publié: 4 août 2022, 22:39 CEST

auteur

  1. Julien PomarèdeDocteur et chercheur en sciences politiques et sociales – Sécurité internationale, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Déclaration d’intérêts

Julien Pomarède ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Partenaires

Université Libre de Bruxelles

AUF (Agence Universitaire de la Francophonie)

Université Libre de Bruxelles et AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Des soldats roumains et polonais montent la garde, les drapeaux de l'OTAN, de la Pologne, de la Lituanie et de l'Ukraine sont visibles
Le 7 juillet 2022, des soldats roumains et polonais de l’OTAN montent la garde devant le lieu où se tient une conférence de presse des présidents polonais et lituanien. Wojtek Radwanski/AFP

 Adresse électronique

 Twitter

 Facebook

 Linkedin

 Imprimer

« Régénérée », « revitalisée », « ressuscitée » : les adjectifs ne manquent pas pour qualifier le retour de premier plan de l’OTAN depuis le début de l’agression de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022.

L’idée d’une renaissance de l’OTAN tire sa crédibilité d’un constat simple. Après deux décennies d’errements dans le bourbier afghan, l’Alliance retrouve sa mission historique : dissuader une attaque conventionnelle d’un État tiers – qui plus est de l’ancien ennemi, la Russie – contre ses membres. Dès lors, la guerre en Ukraine marquerait une nouvelle césure dans l’histoire de l’OTAN, à l’image de la fin de la guerre froide ou du 11 septembre 2001. Elle lui donnerait une nouvelle raison d’être, traduite par un renforcement de son dispositif militaire sur le flanc Est – la plus importante solidification de sa défense collective depuis la chute du bloc communiste.

En quoi consiste exactement cette relance de l’OTAN, et quelles en sont les limites ?

De la gestion de crises…

Il faut l’admettre, l’idée d’une OTAN relancée a un fond de vérité. Les mesures prises en réaction à la guerre en Ukraine sont incomparablement plus cohérentes, solides et consensuelles que les opérations dites de « gestion de crises » menées par l’Alliance depuis la fin de la guerre froide dans les Balkans (années 1990), en Libye (2011) et en Afghanistan (années 2000-2010).

Ces engagements militaires furent caractérisés par de fortes dissensions entre les États membres de l’OTAN sur les objectifs à atteindre, les ressources nécessaires et les procédures opérationnelles. Une des raisons essentielles à ces tensions multilatérales réside dans le fait que, dans la gestion de crises, l’OTAN combat des risques (terrorisme, instabilités régionales, piraterie, etc.) dont la dangerosité est différemment perçue selon les États membres.

Immanquablement, ces variations trouvent une traduction dans la conduite des opérations. Par exemple, certains États membres s’engagent davantage que d’autres dans telle ou telle mission, en effectifs et au sein des combats, selon qu’ils estiment ou non que ces missions constituent une priorité pour leur sécurité nationale.

[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du mondeAbonnez-vous aujourd’hui]

L’action de l’Alliance en Afghanistan a représenté le paroxysme de ces dissensions. Les disputes qui divisaient la mission de l’OTAN – la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS) – ont fragmenté l’effort allié, empêchant l’émergence d’une stratégie commune.

Officiellement, la FIAS luttait contre le terrorisme en menant des opérations de contre-insurrection. Mais cet objectif très général était entendu de manière hétérogène au sein de l’Alliance. De fait, il comportait beaucoup de sous-éléments concurrents (stabilisation militaire, lutte contre le trafic de drogue, reconstruction, etc.) et des différentiels d’engagement très significatifs parmi les États participants, en particulier entre les États-Unis et les Européens. Si bien qu’il était quasi impossible de déceler un but clair.

Ces difficultés ont participé à la défaite révélée aux yeux du monde entier en juin 2021, lorsque les talibans reprirent le contrôle de Kaboul.Après 20 ans en Afghanistan, les troupes de l’OTAN se retirent, Euronews, 30 avril 2021.

… au retour de la défense collective

La réaction de l’OTAN à la guerre en Ukraine contraste avec ce bilan mitigé.

Remontons là aussi un peu dans le temps. La séquence s’engage à partir de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Il s’agit du point de bascule : l’OTAN se recentre alors sur son pilier historique, la défense collective, matérialisée dans l’article 5 du Traité fondateur de Washington (1949), dans lequel est stipulé qu’une agression armée contre l’un des États membres – perspective apparue envisageable au vu de la dégradation des relations russo-otaniennes à partir de 2014 – susciterait une réponse militaire collective de l’Alliance.

Trois sommets importants ont jalonné cette évolution. Au pays de Galles (2014), le Plan d’action réactivité de l’OTAN est adopté. Il inclut des mesures de réassurance à destination des pays d’Europe centrale et orientale. Les effectifs de la Force de réaction de l’OTAN sont triplés et on annonce la création, au sein de celle-ci, d’une composante à haut niveau de préparation, déployable sur un très court préavis.

Le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, le président ukrainien Petro Porochenko et le premier ministre britannique David Cameron
Le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, le président ukrainien Petro Porochenko et le premier ministre britannique David Cameron le 4 septembre 2014 lors du sommet de l’OTAN à Newport (pays de Galles). Leon Neal/AFP

Le sommet de Varsovie (2016) consolide le recentrage sur la défense collective, en activant la présence rehaussée (Enhanced forward presence – EFP) de l’OTAN sur son flanc Est. Mise en place en 2017, cette force est composée de quatre bataillons multinationaux stationnés dans les trois pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) et en Pologne. Après février 2022, l’EFP est élargie à la Roumanie, à la Bulgarie, à la Hongrie et à la Slovaquie. En juin 2022, on compte entre 900 et 11 600 soldats en renfort dans chaque pays.

Enfin, le Sommet de Madrid (juin 2022) scelle cette évolution. Il marque l’adoption d’un nouveau Concept stratégique, texte boussole de l’Alliance, qui relègue la Russie du rang de partenaire à celui de première menace. Aussi, la Suède et la Finlande sont invitées à devenir membres, après que ces deux pays aient demandé l’adhésion.

La séquence allant de l’annexion de la Crimée à l’invasion de l’Ukraine est donc marquée par un recentrage sur ce qu’il y a de plus consensuel en sein de l’Alliance : une menace étatique, l’article 5, des mesures militaires qui ont un incontestable effet dissuasif. L’OTAN ne fait pas que dissuader, mais attire de nouveaux membres.

La phase de « mort cérébrale de l’OTAN », selon une expression détonante d’Emmanuel Macron en novembre 2019, semble soudain se dissiper, si bien que la débâcle afghane fait presque office de mauvais souvenir au moment de la résurgence de la menace russe. En bref, la géographie politico-militaire de l’OTAN, alors dispersée dans des opérations de gestion de crises allant jusqu’en Asie centrale, se clarifierait avec le retour du vieil ennemi et des schémas de dissuasion qui l’accompagnent.

Défense collective et logiques de compromis

Attention, toutefois, à ne pas tomber trop vite sous le charme du discours officiel, qui présente l’action actuelle de l’OTAN comme l’incommensurable succès d’une défense collective renforcée.

Souligner la différence entre les difficultés de la gestion de crises et les facilités présumées de la défense collective ne suffit pas pour comprendre la pérennité de l’OTAN et ses transformations. Cette dichotomie vaut jusqu’à un certain point, à commencer par la comparaison elle-même. Contrairement à l’Afghanistan, l’OTAN n’est pas en guerre en Ukraine, mais se situe dans une posture de dissuasion visant à empêcher une attaque russe contre l’un de ses pays membres. En cela, la présence avancée de l’OTAN n’a pas à pâtir des gigantesques difficultés opérationnelles et en matière de prise de décision inhérentes à la conduite d’une guerre en format multilatéral.

Ensuite, si la menace russe est perçue de manière plus consensuelle que d’autres catégories de risque comme le terrorisme, son niveau de dangerosité ne fait pas non plus l’unanimité. De fait, la défense collective reste le noyau dur de l’Alliance, mais sa mise en place n’est pas harmonieuse (ce qui n’était pas non plus le cas lors de la guerre froide, rappelons-le).

La Russie est certes qualifiée de « menace directe », surtout depuis février 2022. La déclaration commune issue du récent sommet de Madrid et la tonalité grave du nouveau concept stratégique concernant la Russie montre certes que les Alliés resserrent les rangs face à cette menace. Néanmoins, la raison d’être même d’un texte comme le concept stratégique est d’exposer au grand jour l’unité de l’Alliance autour de principes clefs. Ce qui ne signifie pas, pour autant, que les dissensions disparaissent, loin de là. Le retour post-2014 de la défense collective a ainsi été marqué par des divergences et des compromis entre, schématiquement, deux positions.

D’un côté, celle des pays d’Europe centrale et orientale (pays baltes, Pologne, Roumanie), souvent soutenus par les États-Unis, et partisans d’une posture militaire ferme et consolidée contre la Russie. De l’autre, celle des pays d’Europe de l’Ouest (France, Allemagne, Espagne), favorables à une politique de dissuasion modérée laissant ouvert le dialogue avec la Russie et écartant le risque d’une escalade.

Les négociations ayant débouché sur le déploiement de la présence avancée de l’OTAN résultèrent d’un compromis entre les deux positions.

Les premiers souhaitaient l’installation de bases militaires permanentes sur leur territoire afin d’afficher une politique de dissuasion soutenue contre la Russie. Les seconds désapprouvaient, car ils y voyaient une mesure exagérée, susceptible d’engendrer une escalade, et se situant en porte-à-faux par rapport à l’Acte fondateur de la coopération OTAN-Russie (1997), qui exclut tacitement l’installation de structures militaires permanentes chez les futurs membres.

Les Alliés en vinrent donc au compromis suivant : la présence avancée serait « permanente mais rotationnelle ». La force serait physiquement présente mais ses contingents seraient sujets à rotation tous les quelques mois, ce qui satisfaisait les deux orientations.

« Dissuasion par représailles » et crédibilité de l’OTAN

Le fonctionnement militaire même de l’EFP s’innerve de ces différences de points de vue. L’EFP se fonde sur le principe de la « dissuasion par représailles » ( « deterrence by punishment »). Elle ne vise pas le déploiement d’une force militaire suffisamment importante pour rendre immédiatement inopérante une attaque potentielle et saper toute confiance chez l’agresseur en le succès initial de son action armée (la « dissuasion par interdiction » – « deterrence by denial » – l’option initialement promue par les pays baltes par exemple). Il s’agit plutôt de laisser peser la probabilité d’une réplique ultérieure qui augmenterait de manière considérable le coût initial de l’agression.

Emmanuel Macron dans une grande salle devant des soldats en uniforme
Emmanuel Macron à son arrivée à la base aérienne Mihail Kogalniceanu, près de la ville de Constanta, en Roumanie, le 14 juin 2022, où sont stationnées des troupes françaises et belges. Yoan Valat/AFP

En cela, les effectifs modérés déployés dans l’EFP en font une présence qui n’a pas pour but d’infliger à la Russie des dommages inacceptables dès les premiers affrontements. L’EFP se conçoit davantage comme un « fil piège » (« trip wire »), qui, une fois franchi (ou plutôt attaqué) déclencherait la réponse militaire complète de l’OTAN, à savoir la mobilisation de sa Force de réaction. De facto, la dissuasion par représailles était la seule option consensuelle possible, car le fruit d’un compromis entre les pays souhaitant une présence substantielle de l’OTAN sur le flanc Est et ceux qui y voient une mesure d’escalade.


À lire aussi : Guerre en Ukraine : le rôle des organisations internationales


En effet, prétendre refouler instantanément, disons d’un État balte, une armée de la taille et de la puissance de feu de celle de la Russie impliquerait d’y déployer une force militaire considérable. Ce qui est, financièrement et politiquement, inenvisageable pour la plupart des Alliés. Ainsi, le renforcement de l’EFP avec quatre bataillons supplémentaires en réaction à l’invasion de l’Ukraine, ainsi que l’annonce au Sommet de Madrid d’une présence américaine renforcée en Europe, se situent dans la continuité de ce compromis.

Par conséquent, cette logique de compromis comporte aussi certaines limites, la plus importante d’entre elles étant la crédibilité des représailles. Se montrer résolu à répliquer est essentiel dans une logique de dissuasion, en particulier dans l’option de la dissuasion par représailles. Celle-ci dépend largement du message envoyé, qui se doit de véhiculer une détermination à user de la force de manière élargie afin de faire payer au prix fort le choix d’une attaque. Or, construire ce discours commun et cohérent dans le cadre d’une politique de dissuasion face à la Russie reste un défi pour l’OTAN, en raison précisément des différences de perception de cette menace entre les États membres.

À terme, l’étalement public récurrent des critiques que s’adressent ces derniers à ce sujet risque d’écorner la crédibilité de la dissuasion otanienne. Mentionnons simplement les reproches réguliers adressés par la Pologne ou les États baltes à l’Allemagne ou la France, accusées de se montrer trop complaisantes vis-à-vis de Moscou.

De ce fait, certains spécialistes doutent de la capacité réelle de l’OTAN à répliquer comme elle le clame officiellement. Par exemple, si la Russie décidait de cibler les contingents norvégiens ou luxembourgeois stationnés en Lituanie pour mettre sous pression la solidarité alliée, l’Allemagne, également présente en Lituanie, y réagirait-elle militairement au risque d’une escalade guerrière ? Ce scénario est certes peu probable, mais pas non plus inenvisageable, étant donné la persistance des menaces de la Russie à l’égard du camp occidental. Ainsi, en déployant des unités aux frontières d’une Russie agressive et en affichant dans le même temps ses dissensions internes, l’OTAN ne fait pas que renforcer sa posture mais prend aussi un risque : s’exposer à des attaques de basse intensité sur ses effectifs, qui ne rentreraient pas parfaitement dans le cadre de l’article 5 et rendraient, par extension, une réponse très délicate à définir.

Schématiquement, la non-action minerait la crédibilité de l’EFP, et la réplique, même limitée, pourrait être prétexte à l’escalade. À terme, des divisions trop explicites pourraient laisser entrevoir au sein de la politique de dissuasion de l’Alliance des poches de vulnérabilités qui, si exploitées, pourraient avoir des effets conséquents sur la crédibilité plus large de l’OTAN.

Une Alliance redynamisée

En conclusion, s’il paraît clair que le retour de la défense collective au sein de l’OTAN contraste dans sa cohérence avec la gestion de crises, la différence ne doit pas être exagérée. Ces deux piliers de l’Alliance partagent un socle commun en matière de négociations multilatérales. Ils résultent de jeux de compromis entre les États membres et présentent tous deux des limites.

La guerre en Ukraine n’a pas sauvé l’OTAN. Celle-ci n’était tout simplement pas en danger de mort – n’oublions pas que le projet « OTAN 2030 » naît sur la fin, pourtant peu glorieuse, des opérations en Afghanistan… Toutefois, l’invasion russe a clairement redynamisé l’Alliance.

Les tensions, les compromis et les ambiguïtés font partie de la vie multilatérale de l’OTAN. Il ne faut pas y voir une contradiction, mais plutôt une normalité. La défense collective, tout autant que la gestion de crises, n’échappe pas à cette réalité. En somme, plutôt que d’assister à une nouvelle guerre froide salvatrice pour une Alliance qui aurait été en perte de repères, comme certains le clament trop rapidement, nous sommes les témoins d’une actualisation des logiques d’inimitiés où se mêlent vieilles rivalités interétatiques et perceptions plus mouvantes des risques.

Jeux vidéo : à quels risques s’exposent vraiment les plus jeunes ?

auteur

  1. Bruno VételMaître de conférences en sciences de l’information et de la communication, IAE de Poitiers

Déclaration d’intérêts

Bruno Vétel est membre de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines (OMNSH).

Partenaires

IAE de Poitiers et IAE France fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Entre dispersion de l’attention et travail des plus jeunes pour obtenir des gratifications dans le jeu, les risques sont bien réels. Plateforme Roblox, Author provided (no reuse)

Les questions les plus médiatisées autour des usages du numérique évoquent des paniques morales qui menaceraient particulièrement les jeunes. Les plus récentes portent sur l’allongement du temps d’écran qui rendrait « crétin ». Cette conséquence découlerait de l’implantation des principes de l’économie de l’attention au cœur des réseaux socionumériques. Ces services en ligne sont conçus pour retenir l’utilisateur, afin d’enregistrer le maximum de données sur son activité pour construire des catégories comportementales très fines. Cela favoriserait l’enfermement de l’utilisateur dans ses préférences.

On comprend aisément le défi de retenir l’utilisateur sur un service de communication aux fonctionnalités relativement simples : envoyer un message, recommander un article, etc. Mais dans l’industrie des jeux vidéo, l’activité ludique au cœur du service est a priori plus stimulante. La capture de l’attention est mieux garantie par les game designers, depuis longtemps passés experts de la retenue des joueurs. La médiatisation des paniques morales qui en découlent est donc advenue très tôt. À ce titre, la recherche sur les jeux vidéo permet de prendre un peu de recul sur les discours actuels autour de la rétention débilitante ou de l’addiction pathologique.

Les jeux en ligne permettent notamment de débattre de risques émergents et moins pathologisants. Ceux-ci sont liés à la mise au travail des joueurs pour produire des contenus de jeu, à la gestion de leur attention et à la monétisation des contenus du jeu. Cet engagement des vidéojoueurs, notamment des enfants, peut parfois engendrer des risques psychosociaux ou une surexploitation économique de leur temps. Nous verrons dans la suite en quoi ces questionnements sur les risques sont liés à deux réagencements, entre le modèle économique du jeu en ligne et sa conception logicielle.

L’incitation à produire des contenus vidéoludiques retient le joueur

À partir des années 2000, la démultiplication de l’offre de jeux entérine l’entrée dans une ère de consommation en régime d’abondance. L’accroissement de la concurrence pousse les industriels à adopter des modèles économiques basés sur la rétention des joueurs : ils payent désormais mensuellement un abonnement, puis se font acheteurs réguliers de contenus « monétisés » : bonus, équipements ou modifications visuelles.

Deux risques socioéconomiques en découlent : d’une part l’allongement du temps de jeu pour rentabiliser son abonnement ou ses bonus à validité temporaire. D’autre part, l’apparition de difficultés à maîtriser ses micro dépenses de contenus « monétisés » faites au fil du jeu.

Pour tenter d’accentuer cette « capture », les jeux en ligne tirent déjà profit depuis les années 1990 du « modding » qui consiste pour un joueur expert à modifier un jeu vidéo et à en étendre de fait la durée de vie. Le « mod » produit est par exemple un changement de l’apparence des personnages, de nouvelles possibilités de jeu, ou même de nouvelles géographies inédites.

La gestion de l’attention et la valorisation économique des contenus du jeu produisent de nouveaux risques

Dans les années 2010, les jeux en ligne sont repensés suivant le modèle de plateformes en ligne fonctionnant comme des marchés bifaces : une face regroupe les joueurs producteurs de contenus, une autre face regroupe les joueurs consommateurs. Le processus de « captation de valeur » des clients répartis sur les deux versants du marché est plus facile à maîtriser pour l’entreprise. Ce modèle permet également de mieux identifier les risques encourus par les joueurs sur chaque versant.

Les risques pour les joueurs-consommateurs

Sur le versant des joueurs consommateurs de contenus, le modèle hybride un accès « pay to play » par abonnement qui offre des privilèges avec un accès « free to play » gratuit et sans avantage.

Ce dernier subventionne l’entrée rapide et en masse de joueurs, afin d’accentuer l’effet d’entraînement social – l’effet « de réseaux »– pour écraser les plates-formes concurrentes qui n’arrivent alors plus à capter ces joueurs déjà sédentarisés ailleurs. Trois formes de risques existent sur ce versant du marché.

Un premier risque psychosocial s’accentue sur ces plates-formes. Grâce à l’analyse constante des données d’activité des joueurs, les plates-formes personnalisent en permanence les expériences de jeu. Deux comportements de jeu sont alors stimulés à l’extrême : d’un côté un encouragement constant à explorer la nouveauté, souvent à découvrir des équipements de jeu inconnus et plus rares (armes, protections, consommables, etc.) Une dispersion extrême de l’attention est donc possible.

De l’autre, une incitation aux activités très répétitives de « farming », c’est-à-dire produire de manière ininterrompue une grande quantité d’équipements de jeu. Avec l’espoir de les échanger contre d’autres, plus rares et plus efficaces. Une focalisation prolongée de l’attention sur une activité quasi-mécanique est possible.

Ces deux mécanismes de design retiennent efficacement le joueur, mais peuvent lui faire courir un risque psychosocial. Il est le produit d’une difficulté à interrompre l’activité de jeu et d’une frustration à ne jamais arriver à ses fins.

Deuxièmement, un risque socioéconomique est associé au « farming ». Un joueur désargenté mais spécialiste de la collecte d’équipements en jeu peut échanger ces richesses contre des crédits de temps d’abonnement d’un autre joueur, il est donc capable de prolonger son abonnement sans jamais payer. Se maintenir gratuitement dans le jeu demande d’y exercer une activité de collecte particulièrement chronophage souvent adoptée par des enfants sans argent de poche ou de classe populaire. Avec de possibles empiètements sur d’autres temps de vie.

Un troisième et dernier risque d’ordre socioéconomique et psychosocial peut survenir lorsque l’escroquerie d’autres joueurs est autorisée. L’arnaque intervient souvent à l’instant de l’échange des monnaies virtuelles, des équipements, voire des personnages de jeu. Cette déviance peut de facto être tolérée, car certaines entreprises sont réticentes à punir des joueurs-arnaqueurs qui sont aussi leurs clients. Cette perte de capital économique est souvent perçue comme étant d’autant plus grande que la victime est jeune et a pu passer du temps à jouer. Un risque psychosocial peut aussi survenir chez des joueurs qui perdent brusquement tout ou partie des équipements rares accumulés sur leur personnage, parfois au prix de plusieurs années de jeu.

Les risques pour les producteurs de contenus

Depuis un certain temps, les entreprises mettent à disposition des joueurs un logiciel de création de contenus gratuits ou payants et plus ou moins performants. Deux types de contributeurs coexistent alors sur le versant des producteurs.

Premièrement, des contributeurs plus âgés et expérimentés, dont certains exercent des métiers liés au numérique. Ils travaillent plus volontiers en équipe et créent des contenus de jeu payants. Quelques équipes chevronnées mettent à profit leurs week-ends ou leur temps de chômage pour produire la majorité des contenus plébiscités par les joueurs et empocher le gros des revenus reversés par la plate-forme. Ici figure par exemple pour Roblox le nombre de joueurs pour les 100 mods les plus joués et qui sont principalement payants.

Dans la lignée des travaux sur le digital labor, un risque de précarisation du travailleur est identifié ici, car les contenus sont élaborés par des contributeurs sans contrat de travail.

Deuxièmement, on identifie des contributeurs bénévoles, souvent plus jeunes et peu expérimentés, dont certains sont des enfants. Ils produisent l’essentiel des modifications du jeu. Cette production bénévole induit deux effets de rétention.

Le premier suit une logique de saupoudrage : la multitude de « mods » gratuits remporte une d’adhésion limitée au cercle restreint des proches. Par exemple, les amis d’école du producteur de contenus. Mais la somme des contenus atteint beaucoup de joueurs.

Le second effet de rétention découle d’une minorité de « mods » gratuits qui rencontrent de manière imprévisible un vif succès auprès du plus grand nombre, suivant une dynamique de « longue traîne ».

Un débat s’ouvre ici autour de la définition d’un nouveau risque socioéconomique : il vise souvent les quelques contenus gratuits qui remportent un succès imprévu.

Dans leur cas, dès lors que l’activité bénévole encouragée permet de retenir un nombre incalculable de joueurs qui vont payer plus longtemps l’entreprise, ne doit-on pas parler d’exploitation d’un travail gratuit ? Ou bien considère-t-on sans s’appesantir sur les rares succès d’ampleurs que la passion légitime le rattachement désintéressé de tous les joueurs engagés dans des logiques productives ?

Des risques qui dépassent le design attentionnel

La nature des risques encourus par les joueurs en ligne s’avère donc largement déborder les questions de design attentionnel. Tous ces risques sont à la croisée des choix de game design et des choix de modèles économiques des jeux. Il semble donc nécessaire de réguler ces deux éléments conjointement.

Le cas des enfants producteurs de contenus rémunérés illustre la démarche à suivre. Leurs contenus à succès représentent une part minime en proportion de toutes les contributions de joueurs. Mais leur décompte total augmentera avec la massification de publics de plates-formes de jeux équipées d’outils de « modding » destinés aux enfants. À ce titre, l’exemple de la popularisation fulgurante de Roblox auprès des enfants américains devrait être analysé avec attention.

Enfin, on peut mettre en regard un changement législatif de 2017 en France. Il concerne les enfants influenceurs qui font la promotion de marques sur Instagram ou YouTube. L’exception d’emploi d’enfants jusqu’ici en vigueur dans le milieu du spectacle et de la publicité leur est désormais ouverte. Il reste à s’assurer que ce modèle soit suffisamment protecteur et à demander au législateur dans quelle mesure il serait transposable aux activités rémunératrices des jeunes participants à des jeux vidéo en ligne.

Comment la loi « séparatisme » a changé la vie des associations religieuses

auteur

  1. Henri BouillonMaître de conférences en droit public, chercheur associé au Centre de recherches juridiques de l’Université de Franche-Comté (CRJFC), Université de Franche-Comté – UBFC

Déclaration d’intérêts

Henri Bouillon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Partenaires

Université de Franche-Comté et Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Bâtiment du Conseil constitutionnel à Paris
Pour le Conseil constitutionnel, la loi « séparatisme » n’est pas contraire à la liberté des associations religieuses. Shutterstock

 

Le 22 juillet dernier, le Conseil constitutionnel a rendu sa décision : la loi « séparatisme » n’est pas jugée contraire à la liberté des associations religieuses.

Réputée intouchable, la fameuse loi de Séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 a pourtant été modifiée une vingtaine de fois. Mais aucune des modifications n’a été aussi importante que celles opérées par la loi n° 2021-1109 confortant les principes de la République du 24 août 2021, dite loi « séparatisme ».

Cette dernière est en effet marqueur d’une évolution significative de la liberté religieuse en France. Tandis que la liberté religieuse des individus ne cesse d’être confortée en tout domaine, allant parfois jusqu’à remettre en cause les principes ou les pratiques les mieux arrêtés (lecture souple de l’interdiction faite aux personnes publiques de financer des activités religieuses, existence de menus de substitution dans les cantines des établissements scolaires ou pénitentiaires, etc.), l’exercice collectif de la liberté religieuse ne cesse quant à lui d’être davantage encadré et contenu.


À lire aussi : En graphiques : Quelle identité religieuse pour la France ?


Si la liberté des individus est mieux protégée, celle des communautés et associations religieuses est bien davantage surveillée et limitée. La frontière est évidemment délicate à tracer, étant entendu que la plupart des libertés n’ont de sens que si elles sont exercées collectivement, mais c’est bien le mouvement général qui se dessine ces dernières années.

Tradition individualiste

Certes, depuis la Révolution de 1789, la tradition française est individualiste : elle accorde des droits aux individus, mais les refuse obstinément à tout corps intermédiaire. Le député Sanislas de Clermont-Tonnerre disait ainsi, dans un discours à l’Assemblée du 23 décembre 1789 : « il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individu ». Depuis lors, une grande latitude est accordée aux individus en matière religieuse, mais les droits reconnus aux communautés religieuses sont strictement tolérés.

[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui.]

Mais en surplus de cette logique initiale, ce sont aujourd’hui des contraintes nouvelles qui s’amoncellent sur les associations religieuses, placées sous une surveillance sans cesse grandissante des pouvoirs publics. Le terrorisme, la radicalisation et le séparatisme islamistes, dont les pouvoirs publics s’inquiètent logiquement, sont à l’origine de ce mouvement de resserrement des contraintes pesant sur les Églises et communautés religieuses. Et comme le droit ne saurait cibler précisément une religion plutôt qu’une autre sans méconnaître les principes de laïcité et d’égalité proclamés par l’article 1er de la Constitution, les réglementations en vigueur s’appliquent évidemment à tous les cultes.

Or, dans sa décision du 22 juillet 2022, le Conseil constitutionnel a été appelé à se prononcer sur deux dispositifs de contrôle institués par cette loi « séparatisme ».

Le contrôle préfectoral

La reconnaissance de la qualité cultuelle d’une association est un enjeu important, car elle permet à l’association de bénéficier de certains avantages, notamment fiscaux et financiers.

Or, jusqu’en 2021, les « associations cultuelles » n’avaient pas de démarche particulière à effectuer pour obtenir cette qualité et bénéficier de ces avantages. Les membres de l’association pouvaient donner eux-mêmes cette qualification à leur association. Ce n’était que dans un second temps qu’intervenait un contrôle administratif.

Mais depuis la loi « séparatisme », les associations souhaitant bénéficier de la qualité d’association cultuelle doivent déclarer cette qualité au préfet, représentant de l’État. Et le préfet peut à présent, dans les deux mois suivant la déclaration, s’opposer à ce que l’association bénéficie des avantages découlant de cette qualité s’il constate que l’association ne remplit pas les conditions prévues par la loi de 1905 ou pour un motif d’ordre public.

De plus, l’association doit dorénavant renouveler sa déclaration d’existence au préfet tous les cinq ans. Dit autrement, les avantages que la qualité d’« association cultuelle » confère à une association ne sont valables que pour une durée de cinq années renouvelable.

Ces nouvelles procédures étaient contestées par les associations requérantes, qui n’ont pas obtenu gain de cause. La première question était de savoir si cette intervention du préfet ne conduisait pas l’administration à « reconnaître » l’existence d’un culte, reconnaissance qui serait contraire au principe de laïcité (article 2 de la loi de 1905).

Le juge constitutionnel considère en premier lieu que cette procédure n’impose qu’une obligation de déclaration aux associations religieuses : elle n’entraîne donc aucunement la reconnaissance publique d’un culte (§12). Il observe aussi que la décision du préfet est accompagnée de garantie : l’association qui serait privée de la qualité d’« association cultuelle » a le droit d’être entendue (§13). Dès lors, les dispositions législatives contestées ne méconnaissent pas le principe de laïcité (§14).

En deuxième lieu, jugeant que cette procédure déclarative n’a « pas pour objet d’encadrer les conditions dans lesquelles elles les [associations] se constituent et exercent leur activité », le Conseil admet qu’elle ne porte pas atteinte à la liberté d’association. Sur ce point, on ne peut que déplorer la faible motivation de la décision, la conclusion abrupte méritant certainement d’être étayée pour expliquer en quoi ces procédures inédites laissent intacte la liberté d’association.

En revanche, le juge constitutionnel interdit que le retrait de la qualité d’« association cultuelle » par le préfet conduise « à la restitution d’avantages dont l’association a bénéficié avant la perte de sa qualité cultuelle ». Le retrait de la qualité d’« association cultuelle » ne saurait ainsi avoir d’effet rétroactif. Sans limiter le contrôle de l’État, le Conseil entend octroyer quelques garanties aux associations.

Alignement des contraintes

Outre les « associations cultuelles » (loi de 1905), d’autres formes d’associations (associations loi de 1901) peuvent assumer des missions religieuses. Or la loi « séparatisme » de 2021 a voulu harmoniser leur régime juridique avec celui des cultuelles, de façon à inciter les musulmans, qui ont souvent eu recours à cette forme associative, à transformer leurs associations actuelles en cultuelles.

Jusqu’en 2021, leur régime juridique était régi par la loi (libérale) du 1er juillet 1901. Aucun texte législatif spécifique n’avait complété cette loi pour réglementer d’une façon spécifique les associations à vocation religieuse. Leur création et leur organisation étaient donc très libres.

La loi de 2021 met un terme à ce régime relativement libéral. Elle entend au contraire rapprocher assez largement leur régime juridique de celui des « associations cultuelles », afin de renforcer le contrôle qu’exercent sur elles les autorités administratives. La loi de 2021 les soumet à un certain nombre des dispositions de la loi de 1905 : elles doivent déclarer leurs ressources provenant de l’étranger, elles doivent dresser une liste des lieux dans lesquels s’organise l’exercice public du culte, etc.

Saisi de ces dispositions législatives, le Conseil constitutionnel les a jugées conformes à la Constitution. Il considère qu’elles sont justifiées par la nécessité d’assurer la « transparence de l’activité et du financement des associations assurant l’exercice public d’un culte », ce qui permet d’assurer l’ordre public. Là encore, l’objectif poursuivi par le législateur (accroître la surveillance des associations religieuses et de leurs lieux de culte) est admis par le juge.

Ce dernier précise néanmoins que, si la loi est conforme à la Constitution, le gouvernement devra veiller, lorsqu’il publiera les décrets d’application de la loi, à ce que la mise en œuvre de ces dispositions respecte « les principes constitutionnels de la liberté d’association et du libre exercice des cultes ». Il y a lieu de s’étonner d’une telle précision. Outre qu’elle énonce une lapalissade, cette précision induit bien que les dispositions en cause peuvent potentiellement donner lieu à des applications contraires à la Constitution ; mais en ce cas, on peut s’étonner que le Conseil constitutionnel n’ait pas entendu sanctionner le législateur pour le manque de garantie apportée ou qu’il n’ait pas précisé lui-même (comme il le fait souvent) l’interprétation qu’il fallait donner de ces dispositions législatives pour qu’elles soient appliquées de manière constitutionnelle.

Un curieux paradoxe

Le Conseil constitutionnel n’a pas volé au secours de la liberté des associations religieuses dans sa décision du 22 juillet. La loi « séparatisme » est constitutionnelle. Mais son opportunité peut néanmoins être interrogée. Non pas tellement parce qu’elle renforce le contrôle de l’État, mais parce qu’elle soulève un curieux paradoxe.

En effet, cette loi renforce les contrôles sur les groupements religieux qui ont adopté une forme associative et qui ont donc respecté le droit en vigueur pour s’organiser ; à l’inverse, les groupements de fait, « qui tendent à échapper aux cadres institutionnels destinés à les organiser en s’en tenant à l’écart ou en les contournant », pour rependre les mots du Conseil d’État, sont par principe exemptés de ces contraintes.

Le paradoxe est donc que le renforcement de ces contraintes n’encourage pas la constitution d’associations religieuses, mais incite au contraire ces groupements de fait, qui présentent pourtant le plus de danger pour l’ordre public, à demeurer en marge de la loi pour échapper à ces contraintes multiples. Est-ce vraiment propre à lutter contre le séparatisme ?

En vacances, les enfants oublient-ils vraiment tout ce qu’ils ont appris à l’école ?

auteur

  1. Suzanne McLeodAssistant Professor of Educational Leadership, Binghamton University, State University of New York

Déclaration d’intérêts

Suzanne McLeod ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Partenaires

Binghamton University, State University of New York apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation US.

Voir les partenaires de The Conversation France

Langues

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Les vacances permettent de se reposer mais aussi de rêver et d’apprendre autrement. Shutterstock

Vous craignez que vos enfants n’oublient cet été ce qu’ils ont appris à l’école pendant l’année ? Voilà plus d’un siècle en tout cas que les universitaires se penchent sur cette question.

Quand William White, un professeur de mathématiques de l’État de New York a entrepris d’évaluer, au début du XXe siècle, ce que ses étudiants retenaient de leurs cours après les congés d’été, il leur a fait passer à la rentrée un examen comparable à celui qu’ils avaient eu à la fin de la précédente année scolaire. Avant de comparer les résultats.


À lire aussi : Les jeunes Français ont-ils trop de vacances scolaires ?


Alors que les étudiants s’étaient trompés lors de leurs examens de fin d’année sur 9 questions en moyenne sur les 70 posées, ce taux est passé à 25 erreurs en moyenne après la coupure estivale. Mais au bout de deux semaines de révisions, il est redescendu à 15.

Intitulée « Reviews Before and After Vacation » et publiée en 1906, l’étude de White en arrivait à la conclusion suivante : « ce sont les notions qui sont le moins vitales qui sont le plus vite oubliées ».

Le travail de White est l’un des premiers à avoir identifié ce que les professionnels de l’éducation appellent la perte des acquis scolaires en période estivale – soit l’effet négatif d’une longue pause sur la capacité des élèves à se rappeler des connaissances et à mobiliser les compétences qu’ils avaient acquises pendant l’année scolaire.

Effets sur la réussite des élèves

Les études sur cet oubli estival se sont multipliées dans les années 1990 avec l’attention portée à la réussite de tous. Elles ont montré qu’au cours de l’été, les étudiants perdent généralement l’équivalent d’un mois d’apprentissage dans des matières comme les maths et l’orthographe. La recherche a aussi montré sur les acquis perdus sont plus importants chez les étudiants souffrant d’un handicap, ceux dont la langue du pays n’est pas la langue maternelle, et qui sont en train de l’apprendre, ainsi que les enfants vivant en situation de pauvreté.

Mais la compréhension de ce phénomène évolue encore. D’après une nouvelle recherche, les élèves qui perdent le plus de connaissances l’été sont aussi ceux qui avaient affiché les progrès les plus nets juste avant les examens de fin d’année. Cela pose la question de savoir si les apprentissages étaient bien consolidés ou si les gains ne faisaient que refléter une préparation spéciale au test.

Réorganiser l’année scolaire ?

Certains disent que les oublis de connaissances pendant l’été seraient moins importants si l’année scolaire était plus longue et s’appuient pour cela sur les comparaisons internationales. Ils notent qu’un pays comme la Chine où les élèves ont 245 jours d’école fait partie des 20 pays les mieux classés en termes de résultats scolaires en maths, sciences et lecture alors que les États-Unis, où l’année scolaire s’étale sur 180 jours, sont classés à la vingt-cinquième place sur 77 pays, plusieurs points derrière l’Australie, la Suisse, la Norvège et la République tchèque qu’on retrouve entre la vingt-et-unième et la vingt-quatrième place.

[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui.]

Mais une année scolaire plus courte ne se traduit pas forcément par des résultats scolaires plus faibles. Ainsi, selon PISA (Program for International Student Assessment) les élèves irlandais surpassent de 10 points en moyenne les élèves américains en maths, sciences et lecture alors qu’ils vont à l’école 167 jours par an, soit treize jours de moins que leurs camarades aux États-Unis.

Quelques clés contre les oublis de l’été

Certains parents s’appuient sur des programmes de soutien scolaire ou des cahiers de vacances pour aider leurs enfants à entretenir leurs acquis scolaires pendant l’été. Mais il y a d’autres attitudes, ressources et activités auxquelles on peut avoir recours, sans forcément faire référence à l’univers scolaire, et en voici quelques-unes.

Montrez l’exemple : Avant tout, n’oubliez jamais que vous êtes un modèle pour vous enfants, qui ont tendance à reproduire ce que font les adultes de leur entourage. L’été est ainsi la meilleure période pour réduire le temps passé sur les écrans et augmenter celui qu’on accorde à la lecture, l’écriture, la marche, les jeux ou la conversation.

Fréquentez une bibliothèque : Les enfants aiment se sentir autonomes. L’un des meilleurs moyens de leur permettre de faire preuve d’indépendance est de les emmener parcourir les rayons de la bibliothèque locale et choisir des livres qu’ils pourront lire seuls ou que vous pourrez lire ensemble à haute voix. Participez aux heures du conte si c’est une activité qui est proposée. Prenez l’habitude de vous rendre en bibliothèque chaque semaine ou plusieurs fois par mois au moins. Ces visites renforceront le lien des enfants avec la lecture.

mère de famille lisant dans une salle de jeux à la maison
La lecture à haute voix aide les enfants à acquérir le sens du récit. Shutterstock

Organisez des jeux pendant les voyages : Lorsque vous êtes en bus, en car ou en train, il y a plein de jeux de chiffres et de lettres que vous pouvez lancer avec les enfants. Vous pouvez calculer le nombre de fast-foods que vous allez croiser, ou chercher les mots commençant par telle ou telle lettre. Ces activités permettent non seulement de maintenir l’intérêt des enfants mais aussi de continuer à affiner leurs compétences dans des domaines comme la lecture et le calcul.

Encouragez vos enfants à tenir un journal de leur été : S’ils n’ont pas d’idée pour commencer, proposez-leur de lister dix activités qu’ils veulent absolument réaliser avant la fin de l’été. Il peut s’agir de voir un coucher de soleil comme de passer une journée entière sans porter de chaussures. Pour que ce soit distrayant, incitez-les à écrire aussi bien qu’à dessiner.

Visitez des sites d’intérêt général : Organisez des visites pour découvrir, vos et vos enfants, les sites locaux notables. Documentez la visite avec un journal, des dessins ou des photos et faites quelques recherches sur l’histoire du site. Ces activités peuvent être d’autant plus attractives que vous incitez les enfants à se renseigner sur les lieux historiques ou autres que vous visitez.

Organisez des pique-niques en famille : Variez les repas, laissez les enfants choisir les menus, cuisiner avec vous et choisir le lieu du pique-nique. Des travaux de recherche ont montré que le fait d’impliquer les enfants dans la préparation des repas, en faisant par exemple des listes de courses, peut les aider à progresser en lecture, en écriture et en maths.