Sécurité routière : pour sauver des vies, privilégions le vélo !

 

 

Au kilomètre, la voiture provoque trois fois plus de décès d’usagers tiers que le vélo. Shutterstock

Dans le cadre d’une étude réalisée pour le secrétariat britannique aux transports, nous avons comparé le risque d’être blessé lorsque vous pédalez, conduisez une voiture ou marchez. Nos travaux révèlent que les motards présentent le risque de décès le plus important, suivi par les piétons et les cyclistes. Ceux qui circulent dans des camionnettes, des bus ou des camions semblent les plus en sécurité.

Mais cela ne livre que la moitié de l’histoire. Si notre analyse des données a dévoilé le danger auquel les motards sont eux-mêmes exposés sur la route, elle établit également qu’ils représentent une menace considérable pour les autres. Par kilomètre, ces deux-roues tuent deux fois plus d’autres personnes que la voiture.

Par ailleurs, la majorité – plus de huit sur dix – des morts à vélo surviennent lorsque le cycliste est percuté par un véhicule motorisé.

Dans la plupart des cas, ce n’est pas tant pédaler en soi qui tue, mais bien la collision avec des véhicules plus lourds et plus puissants.

Notre nouvelle recherche établit le nombre de décès causés à des tiers selon le type de véhicule. Nous avons également examiné comment le genre de la personne au volant ou à vélo affectait le nombre de personnes tierces tuées.

L’image manquante

Notre analyse calcule les décès infligés aux autres usagers de la route par milliard de kilomètres en Angleterre, selon le type de véhicules utilisés. Il s’agit de calculer le nombre de morts à partir d’une quantité donnée de voyages effectués. Il n’inclut pas les décès de passagers dans des accidents n’impliquant qu’un seul véhicule.

Nombre de décès par kilomètre d’autres usagers de la route par mode de transport. Aldred, Johnson, Jackson et Woodcock, 2020Author provided

Les résultats révèlent par exemple que conduire une voiture tue trois fois plus de personnes par kilomètre que pédaler à vélo. Utiliser la bicyclette pour des trajets courts, au lieu de prendre le volant, pourrait donc sauver des vies.

Presque un cinquième (18 %) des kilomètres parcourus en voiture le sont ainsi dans le cadre d’un trajet de moins de 8km. Imaginons que la moitié de ces trajets soient désormais réalisés à vélo. Dès lors, nous remplaçons 9 % de la distance actuellement parcourue en automobile sur des autoroutes par des trajets à bicyclettes sur des routes secondaires, ce qui représente 14 milliards de km par an. Nos données montrent que la voiture provoque chaque année 619 décès de personnes tiers. Une diminution de 9 % des kilomètres parcourus devrait donc se traduire par 56 décès de moins par an.

La conduite automobile tue trois fois plus de personnes par kilomètre que le vélo. Rocksweeper/Shutterstock

L’occupation moyenne d’une voiture est de 1,6 personne, ce qui implique 22 milliards de kilomètres de plus parcourus à vélo annuellement si l’on fait la transition. C’est cinq fois plus que les niveaux actuels qui sont très bas. Les Pays-Bas, dont la population représente un tiers de celle de l’Angleterre, ont réussi à accumuler 15,5 milliards de kilomètres à vélo en 2016.

Sur la base des taux calculés précédemment, on peut s’attendre à ce que 22 milliards de kilomètres parcourus à bicyclette entraînent 27 décès supplémentaires par an. Au total, ce passage de la voiture au cyclisme se traduirait par 29 décès de moins par an.

Il existe de nombreuses raisons de soutenir cette transition. Une augmentation substantielle de l’usage du vélo aurait des avantages majeurs en matière d’activité physique. L’outil « The impacts of cycling », qui calcule les avantages de l’activité physique pour la santé, suggère qu’une multiplication par cinq du nombre de cyclistes pourrait prévenir plus d’un millier de décès prématurés chaque année en Angleterre.

Fossé de genre

Nos travaux s’intéressent également aux différences entre hommes et femmes. Malgré la vieille croyance selon laquelle ces dernières seraient de mauvaises conductrices, la recherche révèle que leurs homologues masculins ont davantage de comportements contraires à la sécurité routière. Par exemple, ils se montrent plus enclins à la vitesse que les femmes. L’égalité de genre croissante en matière de conduite de la voiture a pu contribuer à réduire les blessures routières, bien que cela soit encore peu étudié.

Malgré cela, les hommes demeurent majoritairement, et de façon disproportionnée, au volant des véhicules les plus dangereux. Au moins 90 % des conducteurs de camionnettes ou de bus sont des hommes, tout comme 95 % des chauffeurs de camion. Si un conducteur ou un passager de camion peut être en sécurité dans sa grande boîte métallique, ceux qui se trouvent à l’extérieur du véhicule le sont beaucoup moins. Chaque kilomètre effectué en camion cause plus de six fois plus de décès que chaque kilomètre en camionnette.

Nos recherches ont calculé l’impact que le genre avait sur les morts de tiers. Pour 5 des 6 modes de transports, les hommes représentent un danger bien plus élevé que les femmes. Dans le cas des bus, le risque par kilomètre associé aux chauffeurs masculins était plus important, mais la différence n’était pas statistiquement signifiante.

Du fait des données limitées dont nous disposons, nous ne pouvons pas être aussi sûrs des résultats pour les transports commerciaux et de service public. Cependant, les risques liés aux voitures, aux motos et aux vélos – pour lesquels les données sont meilleures – révélant un écart fort entre les sexes, il est probable qu’un tel écart existe aussi pour les véhicules plus lourds, bien que l’on en ignore l’ampleur exacte.

Nombre de décès au kilomètre d’autres usagers de la route par mode et par sexe. Aldred, Johnson, Jackson et Woodcock, 2020)Author provided

Nous avons calculé comment un partage égal de la distance parcourue par les hommes et les femmes en camionnette et en camion influerait sur les décès. Sur les onze années de notre analyse, la parité hommes-femmes pour la conduite de camionnettes impliquerait 343 morts de moins infligés à des tiers et 866 décès de moins pour la conduite de camions.

Cela suggère qu’il y en aurait environ 100 morts de moins par an si la répartition des conducteurs de camionnettes et de camions était paritaire, et non confiée aux hommes à plus de 90 % comme c’est le cas aujourd’hui.

Trois formes d’innovation énergétique à valoriser face à la crise systémique

 

« Rétro-techs », « territoires-techs et « démos-techs », trois modalités d’innovation frugale. MaxPixel

La montée en puissance des technologies bas carbone et des énergies renouvelables ne pourra pas se faire sans une utilisation croissante de nombreux métaux, dont beaucoup sont rares ou produits en petites quantités.

Dans ce contexte de tensions sur les ressources, il paraît important de « fabriquer l’innovation » avec peu de moyens. Le triptyque « décarbonisation, planification, relocalisation » post-crise sanitaire s’applique aussi à l’innovation dans le domaine de l’énergie.

La « rétro-tech » pour repenser le modèle de l’innovation

Un premier levier d’action consiste à optimiser notre patrimoine technologique : il s’agit d’inventorier et évaluer des ressources technologiques existantes (idées, concepts ou brevets) et de les mettre à jour, par exemple avec des technologies contemporaines comme le numérique. Ce type d’innovation, dit « rétro-tech », se revendique comme une « innovation frugale » et cherche à répondre à des besoins en utilisant un minimum de moyens.

Le modèle « cornucopien » de l’innovation, dans lequel les technologies permettront à l’humanité de subvenir éternellement à ses besoins matériels, a conduit après-guerre, entre autres, à la standardisation d’un système énergétique centralisé et à la génération électrique de très grande puissance.

A contrario, en bousculant les processus classiques de l’innovation et remettant en cause la doctrine du « Big », les partisans de la « rétro-tech » estiment que les innovations doivent incarner le soft energy path à savoir un modèle diamétralement opposé à celui des grands systèmes énergétiques dominants, centralisés et monopolistiques. Ce concept, théorisé dans les années 70 par l’américain Amory Bloch Lovins, s’articule autour de la sobriété, de l’efficacité énergétique et des énergies renouvelables.

Tombées dans les oubliettes de l’histoire, de nombreuses innovations n’ont pas été adoptées par manque de moyens technologiques, du fait de leur coût élevé ou de leur inadéquation avec les usages de l’époque. Quelques exemples, comme la pile à hydrogène, les vélos et bateaux électriques, les imprimantes solaires ou encore les dirigeables, soulignent combien la « rétro-tech » n’est nullement antinomique avec la notion de progrès.

L’Institut national de la propriété industrielle encourage d’ailleurs la « rétro-tech » en proposant à ses bénéficiaires ses bases de données. Par exemple, plus de 5000 brevets déposés entre 1900 et 1980 sont aujourd’hui disponibles et consultables avec la simple requête « hydrogène ».

De 1945 à 1951 un camion Saurer roulant avec de l’hydrogène produit par un moulin circulait sur les routes en France. Illustration de Lauranne le Clech. Copyright Paleo-EnergetiqueAuthor provided

Relocaliser l’innovation avec les « territoire-techs »

Ces derniers mois, la pénurie de masques, l’absence de tests et le circuit mondialisé de fabrication de médicaments ont mis en exergue les limites d’un modèle assis sur la dérégulation des échanges et de notre dépendance envers le marché asiatique.

Dans un contexte d’accélération d’évènements climatiques extrêmes, il est nécessaire de penser l’innovation et la technologie en interrogeant la notion de vulnérabilité des territoires. Nous appelons « territoire-tech » une innovation durable capable de répondre aux enjeux du territoire, en s’appuyant sur les ressources naturelles disponibles et les capacités techniques et humaines du territoire (elle répond à ce titre pleinement à « la démarche négaWatt »). Adaptées au contexte local, les « territoire-tech », ou « basses technologies énergétiques adaptées au territoire », sont des sources d’emplois non délocalisables et constituent un levier de développement économique territorial (par des effets d’entraînement générés sur les autres secteurs de l’économie locale) pour les territoires ruraux et/ou en perte de vitesse.

Les municipalités et intercommunalités, plus petits maillons du territoire, ont été largement sollicitées dans cette crise sanitaire, par exemple pour lancer des fabrications de masques localisées.

Dans une perspective de transition énergétique décentralisée (le phénomène de remunicipalisation en France est un des plus dynamiques au monde), de nombreuses communes ou syndicats intercommunaux reprennent la gouvernance sur leurs flux (eau, gaz, électricité, télécom), car ces réseaux vitaux sont les seuls flux économiques viables de leurs territoires, permettant d’avoir les moyens financiers d’investir sur la santé et les autres secteurs clefs.

À titre d’exemple, les territoires à énergie positive lancés en 2011 sont les témoins en France de cette ferveur envers les projets portés par des municipalités et intercommunalités. Ceux-ci mériteraient à être mieux démocratisés aujourd’hui dans un contexte de crise économique. Nous trouvons une dynamique similaire à l’échelle transnationale avec le réseau Energy Cities.

Le soutien annoncé à la relocalisation d’une partie des chaînes d’approvisionnement en France et en Europe peut stimuler l’émergence d’écosystèmes économiques territoriaux porteurs autour de la transition énergétique et des innovations bas carbone (notamment autour de l’hydrogène). Dans son rapport sur les conséquences du Covid-19, l’AIE rappelait que 70 % des panneaux solaires sortent d’usines chinoises.

La « demos-tech » pour une convivialité technologique

Un troisième levier d’action est d’inclure les citoyens dans une démarche collaborative, participative, de co-construction des « rétro-tech » et « territoire-tech ». La « demos-tech » répond aussi à une demande de revigoration démocratique des sociétés sous l’angle écologique, comme l’attestent les initiatives dans les budgets participatifs et les tiers-lieux qui essaiment dans les territoires. La fabrication de visières, de masques et de blouses pour les soignants par la société civile est un bon exemple d’une démarche « convivialiste » pour répondre à une crise. L’action des Centres Communaux d’Action Sociale a coordonné des initiatives citoyennes de « faire soi-même », dans une démarche plus large de « faire ensemble ».

Comme souligné par Richard Sclove, un réseau énergétique centralisé serait peu démocratique et favoriserait une technocratie (quasi-monopole de la distribution de l’énergie et déresponsabilisation des citoyens devant la production et la distribution de l’énergie). En appliquant la méthode de l’intelligence collective, en mobilisant la société civile sur l’objet d’étude « énergie », il est possible de revigorer la démocratie locale et d’impliquer les citoyens dans les choix énergétiques (à l’image des réflexions et travaux menés par la Commission nationale du débat public).

Les travaux de coopératives citoyennes, avec des gouvernances locales, comme ceux d’Énergie Partagée, permettent de désamorcer des conflits d’usage et des controverses (le développement de l’éolien se heurte notamment à une opposition qui va croissant dans certains territoires) par de la concertation venant du bas et de l’appropriationSelon l’Ademe, 86 % des citoyens plébiscitent la production locale d’énergie renouvelable et 57 % seraient prêts à participer personnellement au financement de ce type de projet.

Ces démarches utilisent les outils de la « démocratie dialogique », enrichissant les expériences et les apprentissages collectifs. Dans ces initiatives coopératives, le consommateur devient un acteur de l’innovation. Ceci est un pilier de la « démocratie énergétique ».

Par exemple, Regenbox, premier régénérateur de pile alcaline en open source, se présente sous la forme d’un boîtier à monter soi-même en suivant des tutoriels. Les piles y sont testées par des bêta-testeurs, les données sont collectées par l’association Atelier21 pour produire une étude indépendante et citoyenne du marché de la pile. Dans un cadre plus large, pensons au réseau des fab labs (contraction de l’anglais fabrication laboratory) : des lieux de démocratisation de la technologie et de questionnement sur la notion d’innovation.

La Regenbox telle qu’elle est envoyée aux beta-testeurs, un boitier open-source Retrotech qui permet de régénérer les piles alcalines. Regenbox

Au final, ces trois formes d’innovation sur l’énergie pourraient permettre d’insérer les citoyens-chercheurs dans un processus de requalification professionnelle et offrent l’avantage de sortir du discours manichéen qui oppose high-tech et low-tech pour tendre vers des technologies appropriées. L’actuelle remise en question du tout technologique réactualise ainsi la pensée du philosophe des techniques Gilbert Simondon :

« Nous ne vivons pas dans une civilisation qui est trop technicienne, simplement elle est mal technicienne. »


Cet article a été coécrit avec Cédric Carles, designer chercheur franco-suisse, fondateur et directeur de l’Atelier21, think-do tank sur la transition énergétique et Loïc Rogard, chercheur interdisciplinaire énergie et environnement indépendant, coordinateur du programme de recherche Paléo-énergétique.

Les auteurs remercient Arnaud Passalacqua (MCF à l’Université de Paris), Gaëtan Brisepierre (sociologue de l’énergie) et Liliane Hilaire-Pérez (PR à Paris-Diderot et directrice d’études à l’EHESS) pour leur relecture et soutien.

Comment naissent les tempêtes de sable ?

 

Il est courant pendant le printemps et l’été, en France métropolitaine, de retrouver sa voiture recouverte d’une couche fine des poussières blanches ou jaunâtres, dont leur origine est justement une tempête de poussières au Sahara.

Les tempêtes de poussières se forment lorsque des vents forts soufflent sur des sols composés de matériaux « érodables » et « mobilisables », c’est-à-dire sensibles à l’érosion par le vent. Il s’agit d’un phénomène très courant dans les vastes régions désertiques, telles que le Sahara, où les tempêtes s’étalent sur des centaines à des milliers de kilomètres.

En fait, dans les déserts, ce ne sont pas les grains de sable qui sont emportés par le vent sur de longues distances, car les grains sont relativement lourds et retombent au sol pas très loin de l’endroit de soulèvement. En effet, le vent soulève les grains de sable de quelques centimètres à quelques mètres d’altitude pour ensuite retomber au sol. Cela génère un impact avec les grains présents au sol, qui les fractionnent en plus petites particules. Ce processus, dit de saltation, produit des grains de poussière désertique beaucoup plus légers, qui redescendent très lentement par effet de la gravité.

Suite au soulèvement, les poussières peuvent donc rester suspendues dans l’air pendant plusieurs jours et voyager ainsi avec le vent sur plusieurs milliers de kilomètres et même atteindre les pôles.

Les tempêtes de poussières ont des effets importants

Les très grosses quantités de poussières soulevées au Sahara ont un rôle majeur sur le climat et le système terrestres. Elles modifient fortement les bilans énergétiques terrestres en réfléchissant et absorbant la lumière solaire et le rayonnement infrarouge. L’absorption de la lumière peut réchauffer significativement l’air où se situent les poussières, modifiant ainsi la circulation des vents.

Lorsqu’elles se déposent au sol, les poussières sont aussi un apport essentiel des minéraux pour les écosystèmes marins et terrestres. Par ailleurs, les tempêtes de poussières désertiques dégradent fortement la qualité de l’air et la visibilité en Afrique du Nord, pouvant affecter significativement la santé des populations dans ces régions suite à l’aggravation des maladies respiratoires.

Comment les tempêtes naissent et évoluent

Au centre du Sahara, c’est en été que les poussières soulevées dans l’atmosphère sont les plus abondantes. Les conditions atmosphériques durant cette période sont fortement influencées par l’apport d’humidité depuis le golf de Guinée par les vents associés à la mousson africaine.

Ces masses d’air humide remontent en altitude lors qu’elles rencontrent des obstacles, tels que des montagnes, ou lorsqu’elles passent au-dessus de sols très réfléchissants qui produisent des courants d’air ascendants. Cela déclenche la formation d’orages de très grande magnitude, dont les précipitations refroidissent brusquement l’air en s’évaporant au contact de l’air très chaud du désert. Des poches d’air froid se retrouvent dans un environnement très chaud – la différence abrupte de densité de l’air entre les zones chaudes et froides induit des vents très violents.

Ce sont ces vents qui soulèvent les poussières mobilisables au sol et forment de gigantesques murs de poussière. En somme, ce sont des orages tropicaux dans le désert qui sont à l’origine de ces tempêtes de poussières, que l’on appelle « haboobs », qui vient de l’arabe et signifie « vent fort ».

Comprendre ces tempêtes depuis l’espace

On connaît encore assez mal la naissance de ces tempêtes : d’une part, elles ont un caractère sporadique et sont déclenchées par des mécanismes dynamiques complexes ; d’autre part, les conditions atmosphériques rendent les observations difficiles et les moyens d’investigation sont souvent très limités dans les régions désertiques.

Photo 2D d’une vaste tempête de poussières sahariennes en juin 2020, effectuée par le capteur SEVIRI. L. Gonzalez et C. Deroo, Laboratoire d’Optique AtmosphériqueAuthor provided

Dans ces régions, les observations satellitaires jouent un rôle majeur, permettant d’observer les quantités des poussières soulevées dans l’atmosphère et leur parcours vers d’autres régions. Cependant, jusqu’à présent, les observations satellitaires classiques caractérisent uniquement la répartition bidimensionnelle des poussières désertiques via une cartographie horizontale effectuée grâce aux sondeurs passifs, qui fonctionnent de manière similaire aux appareils photographiques très performants. Une information verticale, dans l’épaisseur de la tempête, peut-être obtenue en utilisant un laser embarqué sur le satellite, mais cela fonctionne uniquement sous le passage du satellite – chaque acquisition étant écartée d’environ 2000 km en longitude.

L’importance des phénomènes 3D dans l’évolution des tempêtes

Les tempêtes de poussières atteignent des régions très différentes selon leur altitude, car l’intensité et la direction du vent varient fortement sur la verticale. De même, les impacts des poussières sur l’environnement dépendent aussi fortement de leur étendue verticale. Seules les poussières proches de la surface affectent directement les conditions de vie des populations par dégradation de la qualité de l’air et de la visibilité.

Les poussières peuvent se déposer sur la surface, soit à cause de la gravité quand elles sont en contact avec le sol, soit à cause du lessivage par des gouttes de pluie. Les impacts sur le bilan énergétique terrestre et sur la circulation atmosphérique se localisent principalement aux altitudes où se trouvent les poussières : ces dernières absorbent la lumière solaire et donc réchauffent l’air autour d’elles.

Par ailleurs, notre connaissance des mécanismes de mélange vertical des poussières désertiques au Sahara est limitée, vu le manque d’observations et les difficultés à les modéliser via des équations ou des outils numériques.

Des recherches scientifiques récentes ont permis de mesurer la distribution tridimensionnelle de poussières lors de la naissance des tempêtes au cœur du Sahara, pour la première fois depuis l’espace, notamment de la vaste tempête de poussières sahariennes survenue en juin 2020 qui a atteint les Caraïbes puis les États-Unis.

Vue 3D de la vaste tempête de poussières sahariennes de juin 2020, obtenue à partir de mesures dans l’infrarouge thermique. Juan CuestaAuthor provided

Ces travaux s’appuient sur une méthode innovante développée au Laboratoire Interuniversitaire des Systèmes Atmosphériques utilisant des observations satellitaires du sondeur passif IASI, qui mesure l’intensité de la lumière dans l’infrarouge thermique, de manière très précise et détaillée en fonction de longueur d’onde, c’est-à-dire de la couleur de la lumière. Le grand avantage de IASI est sa couverture spatiale : ses mesures couvrent la surface entière de la terre deux fois par jour, tandis qu’un laser sonde l’atmosphère uniquement sous des traces écartées d’environ 2000 km en longitude.

Ces mesures sont sensibles à la répartition verticale des poussières, tout en étant très détaillées sur l’horizontale. On obtient ainsi une vue 3D de l’étendue des poussières, qui permet de mieux comprendre les mécanismes dynamiques à l’origine des tempêtes de poussières au Sahara durant l’été. Elles offrent un vaste potentiel pour étudier les mécanismes de mélange vertical des poussières désertiques, ainsi qu’un moyen original pour améliorer la précision des modèles numériques de la distribution 3D des poussières.

Relocalisation, souveraineté, réindustrialisation, résilience : ne confondons pas tout !

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Relocalisation, souveraineté, réindustrialisation, résilience : ne confondons pas tout !

14 septembre 2020, 19:38 CEST

Auteur

  1. Thierry WeilChaire Futurs de l’industrie et du travail (CERNA, I3, CNRS), Membre de l’Académie des technologies, Mines ParisTech

Interviewés

  1. Caroline GranierCheffe de projet à La Fabrique de l’industrie
  2. Caroline MiniChercheur associé à l’Ecole des Mines parisTech et chef de projet à La Fabrique de l’industrie, Mines ParisTech
  3. Sonia BellitCheffe de projet à La Fabrique de l’industrie

Déclaration d’intérêts

Thierry Weil reçoit des financements de la Fondation Mines Paristech, reconnue d’utilité publique, qui soutient la recherche et l’enseignement de l’Ecole des mines de Paris, membre de l’Université Paris Sciences et Lettres. Thierry Weil conseille La Fabrique de l’industrie, laboratoire d’idée laboratoire d’idées destiné à susciter et à enrichir le débat sur l’industrie.

Partenaires

Mines ParisTech

Mines ParisTech apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
La cohésion sociale et territoriale d’un pays nécessite une industrie forte. Frederick Florin / AFP

Le plan France Relance présenté début septembre par le gouvernement prévoit de consacrer un milliard d’euros aux relocalisations. On attend de celles-ci qu’elles renforcent notre souveraineté, créent des emplois, permettent de réindustrialiser le pays, le rendent plus résilient… Or, ces notions (souveraineté, réindustrialisation, résilience, relocalisation) recouvrent des sens assez différents.

Une publication récente de La Fabrique de l’industrie précise utilement ce qu’elles signifient, dans une perspective historique.

Souveraineté ne veut pas dire autarcie

La souveraineté consiste à ne pas dépendre de la bienveillance d’autrui pour satisfaire certains besoins (énergie, alimentation, santé, maîtrise de nos données, etc.), de pouvoir agir en fonction de nos valeurs et de nos intérêts, sans être soumis à la volonté d’un autre État, voire d’une entreprise.

La fragmentation des chaînes de valeur peut créer un risque de souveraineté en cas de dépendance vis-à-vis d’une matière ou d’un composant critique.

La souveraineté s’apprécie dans un domaine, par rapport à un objectif, dans un périmètre géographique spécifiques. Elle ne suppose pas l’autarcie. Si les fournisseurs d’un composant introuvable en France sont répartis dans diverses zones géopolitiques et que certains d’entre eux ont besoin de produits français (ou de technologies, ou de services) ou de débouchés, nous pouvons avoir un niveau d’interdépendance raisonnable.

Si une production n’est pas ordinairement assurée en France, mais qu’en cas de besoin des usines du territoire peuvent la réaliser, même avec une productivité médiocre (équipement médical ou de protection, par exemple), un niveau de stock raisonnable peut suffire à garantir notre indépendance.

La garantie de notre souveraineté repose donc, soit sur l’autonomie, soit sur la construction d’un rapport de force favorable, permettant de sécuriser nos approvisionnements.

Cela nécessite une certaine vigilance : lorsqu’au début de 1970, les producteurs de pétrole de l’OPEP ont décidé de s’entendre entre eux, ils ont pu quadrupler le prix du pétrole en 6 mois, puis le multiplier à nouveau par 2,7 entre 1978 et 1981.

Aujourd’hui, le lithium fait par exemple l’objet d’une forte demande, mais il existe de nombreux fournisseurs possibles, tandis que les fournisseurs de cobalt sont moins nombreux et que la Chine négocie avec eux des accords qui peuvent lui assurer une position de force sur cette matière première.https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=thierryweil&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1267564407502110720&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Frelocalisation-souverainete-reindustrialisation-resilience-ne-confondons-pas-tout-145890&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=219d021%3A1598982042171&width=550px

Une balance des paiements durablement déficitaire peut ainsi constituer une menace pour notre souveraineté dans la mesure où tout débiteur dépend de la bienveillance et de la patience de ses créanciers.

Si, du fait d’un déficit commercial, la balance est équilibrée grâce à l’achat d’entreprises françaises par des étrangers (investissements directs étrangers), nous conservons certes la capacité de production sur notre sol, mais perdons une partie de notre capacité de décision. La Grèce et l’Italie ont ainsi cédé à la Chine des infrastructures portuaires stratégiques (Le Pirée, Trieste).

La désindustrialisation impacte la souveraineté

Le moindre poids de l’industrie stricto sensu dans l’emploi ou le PIB résulte de 4 facteurs :

  • L’externalisation (sous-traitance) de certains services jadis internalisés à des entreprises locales (nettoyage, gestion technique des locaux, restauration du personnel) ou potentiellement étrangères (support client, comptabilité, informatique, R&D…). Les emplois correspondants et leur valeur ajoutée restent en France ou non, mais ne sont plus comptabilisés comme industriels.
  • Les gains de productivité : l’industrie réalise des gains de productivité très supérieurs à ceux des services, donc produit la même quantité de biens avec moins de travail humain et à moindre coût. Le consommateur qui s’enrichit augmente la part des services dans sa consommation (loisirs, culture, éducation, soins…).

Notons que les deux facteurs précédents conduisent à une réduction des emplois et de la valeur ajoutée de l’industrie, mais pas à la fabrication de moins de biens manufacturés.

  • L’économie de la fonctionnalité : le client achète de plus en plus une fonction (la mobilité plutôt qu’une voiture). Ceci conduit à offrir le même niveau de service avec moins de biens matériels : l’autopartage et la mobilité multimodale permettent de faire autant de trajets avec moins de voitures. C’est indispensable pour découpler la croissance des services consommés par une personne de celle de son empreinte énergétique.

Ce dernier facteur conduit à une moindre production de biens (souhaitable pour un développement durable) sans réduction des fonctionnalités et du bien-être des consommateurs.

  • La perte de parts de marché : si nous ne sommes pas compétitifs, les consommateurs (français ou étrangers) préfèrent des biens produits à l’étranger à ceux produits en France. L’écart de compétitivité peut dépendre des domaines, auquel cas nous exporterons certains biens (avions) et en importerons d’autres (t-shirts). Si nous sommes peu compétitifs dans de trop nombreux domaines, nous produisons moins de biens que nous n’en consommons et notre balance commerciale est déficitaire.
Part de l’emploi industriel manufacturier dans l’emploi total de 1949 à 2018. Comptes nationaux, base 2014, Insee. Traitement La Fabrique de l’industrie

Tous les pays développés connaissent une désindustrialisation depuis des décennies, après avoir connu jadis un effondrement de la part de la main-d’œuvre employée dans l’agriculture. Comme pour l’agriculture, cela ne s’est pas traduit, bien au contraire, par une moindre production disponible.

En revanche, certains pays ont su maintenir ou restaurer la compétitivité de leur industrie (l’Allemagne, l’Espagne, la France jusqu’en 2005, l’Europe globalement), tandis que d’autres (les États-Unis, le Royaume-Uni, la France depuis 2005) ont une balance commerciale des biens manufacturés très déficitaire.

La désindustrialisation induit la perte de certaines compétences (du tissu de sous-traitants, notamment), de sorte que même si le choix politique était fait de payer plus cher les produits pour lesquels nous ne sommes pas compétitifs, il ne serait pas toujours possible de trouver les producteurs sur le territoire national. Elle a donc un impact sur notre souveraineté.

Penser attractivité plutôt que relocalisation

La délocalisation est un concept mal défini. Au sens strict, elle correspond au transfert d’une unité de production française dans un pays étranger, souvent pour profiter de coûts inférieurs. Mais certains considèrent comme une délocalisation le fait d’ouvrir à l’étranger une unité de production qui aurait pu être localisée en France, parfois pour être plus proche du marché, parfois pour satisfaire une exigence de valeur ajoutée locale imposée par un client ou son État (ce n’est pas pour optimiser ses coûts de production qu’Airbus a ouvert des usines aux États-Unis et en Chine), ou le fait de faire appel à un sous-traitant étranger alors qu’on trouve des sous-traitants nationaux.

L’ordre de grandeur est, selon les définitions et les périodes, de 4 000 à 27 000 emplois perdus, à mettre au regard des quelque 250 000 emplois créés et détruits chaque année dans l’industrie, avec un solde qui redevient positif entre 2017 et 2019 après une longue période de déclin.https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=thierryweil&dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1303323141649903617&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Frelocalisation-souverainete-reindustrialisation-resilience-ne-confondons-pas-tout-145890&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=219d021%3A1598982042171&width=550px

Le concept de relocalisation est tout aussi mal défini. Par ailleurs, les décisions de localisation des entreprises étrangères ont le même impact que celles des entreprises nationales.

Pour cette raison, et malgré son succès chez certains politiques, communicants, ou consultants, il semble plus pertinent de réfléchir aux facteurs de localisation d’une unité de production (de biens ou de services), que le décideur soit une entreprise nationale ou étrangère. Ces facteurs incluent la facilité d’accès, à des coûts intéressants, à divers intrants, au marché, aux infrastructures, à une main-d’œuvre qualifiée, motivée et efficace, à diverses compétences complémentaires.

Plutôt que de s’enliser dans des débats sur ce qu’est une délocalisation, il nous semble préférable de se concentrer sur ce qui rend notre territoire attractif pour l’industrie, mais aussi sur ce qui rend les métiers de l’industrie et les territoires où sont localisées les usines attractifs pour les Français.

Les capacités de résilience

La résilience face à une crise telle que celle que nous venons de vivre repose sur plusieurs capacités :

  • Disposer de certains produits là où ils sont nécessaires (produits de santé, alimentation, etc.) : ce qui repose sur des capacités logistiques d’acheminement, sur des stocks (pour les besoins immédiats excédent les flux disponibles) et des flux (d’importation ou de production locale).
  • Des infrastructures essentielles (notamment énergie, télécom et transports, distribution d’eau, santé, assainissement, sécurité, etc.)
  • Des options d’accès à des flux (d’importations ou de production locale), qui demandent parfois un temps de mise en œuvre conditionnant les stocks de sécurité
  • Des compétences (de soin, de production, etc.) adaptées aux besoins et des infrastructures de production opérationnelles répondant immédiatement aux besoins ou reconfigurables pour y répondre rapidement
  • Des institutions robustes, qui font que ceux dont on a besoin se mobilisent de manière volontaire et confiante et peuvent le faire dans de bonnes conditions (prise en compte de leur sécurité et de leurs besoins).

Réindustrialiser plutôt que relocaliser

Savoir produire ou pouvoir acheter ce dont on a besoin est nécessaire à notre résilience, mais au-delà de cette fonction, l’industrie est aussi un facteur essentiel de cohésion sociale et territoriale.

Cohésion sociale, car l’industrie offre des salaires de tous niveaux (et en moyenne supérieurs à ceux des services). Il est possible d’y progresser, d’y faire carrière en améliorant ses qualifications et en prenant plus de responsabilités, tandis que les emplois des services sont plus souvent polarisés entre des travaux très qualifiés confortablement payés d’une part, et d’autre part des postes ne demandant pas beaucoup de formation, payés au SMIC, même s’ils sont souvent exigeants, et présentant peu de perspectives d’évolution.

Cohésion territoriale, car l’industrie est souvent située dans des villes moyennes ou à leur périphérie, tandis que les services haut de gamme tendent à se concentrer dans les métropoles.

Nous avons donc un impérieux besoin de disposer d’une industrie forte, mais il ne s’agit pas de conserver ou de vouloir faire revenir sur notre territoire une industrie polluante qui offrirait des emplois pénibles et peu qualifiés.

Il nous faut construire et attirer une industrie sobre en ressources, respectueuse des femmes et des hommes qu’elle emploie ainsi que des territoires dans lesquels elle est implantée, pouvant défendre ses parts de marché dans une économie ouverte et globalisée.

Cette industrie offre des emplois attractifs et des possibilités de développement personnel. Elle contribue à l’économie, moins par les emplois directs qu’elle offre que par la richesse qu’elle crée et par tous les emplois indirects qu’elle induit. Elle consolide notre souveraineté et favorise notre résilience.

Construire des utopies durables : l’expérience inspirante de la filature ardéchoise Ardelaine

 

Lancée en 1982, Ardelaine compte aujourd’hui 58 salariés. Ardelaine / D.R.

La crise de la Covid-19 suscite des appels à un monde plus durable, mieux partagé et plus porteur de sens, mais on sait que la réalité résistera de mille façons. D’où l’intérêt d’étudier les utopies qui ont surmonté les obstacles, comme Ardelaine qui s’est lancée dans le pari « impossible » de reconstituer une filière lainière en France.

La SCOP (société coopérative ouvrière de production) Ardelaine, située à Saint-Pierreville, en Ardèche, est née en 1982. Mais son origine remonte à 10 plus tôt, comme le raconte sa cofondatrice Béatrice Barras :

Beatrice Barras, cofondatrice d’Ardelaine. Ardelaine/D.R

« Avec mon mari Gérard, nous étions allés voir en 1972 la filature de laine de Saint-Pierreville car nous étions choqués de savoir que la laine était jetée sur des tas de fumier. La filature s’était écroulée et sa propriétaire habitait encore dans un bâtiment en étant convaincue que tout était fini. L’histoire était tellement triste que nous avons envisagé de racheter la filature et de la remettre en route en intégrant l’ensemble de la filière ».

Les lois de l’économie n’étaient pourtant guère favorables. Les moutons produisaient certes une laine idéale pour fabriquer des matelas et des couettes, mais ils étaient élevés pour la viande. La laine n’ayant aucune valeur, elle était jetée. L’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Argentine et l’Afrique du Sud en produisaient d’énormes quantités en cassant les prix.

Toutefois, pour des raisons sanitaires, les bergers devaient faire tondre, alors que les tondeurs rechignaient à prendre en charge leurs troupeaux éparpillés dans la montagne. En tondant leurs moutons et en leur proposant un bon prix pour la laine, Béatrice et Gérard Barras, l’autre cofondateur, allaient se faire des bergers des alliés.

Ils n’ont cependant pas l’argent nécessaire et ne peuvent se tourner vers les banquiers, ni même vers le Conseil général : pour eux, la laine n’a plus d’avenir. Ils font quand même un petit emprunt pour acheter la ruine de la filature, en laissant à sa propriétaire la jouissance de son logement. Un projet mûrit alors avec un petit groupe de sept personnes aux compétences variées, qui se sont connues dans l’expérience collective d’un chantier de jeunes pour reconstruire un village des gorges de l’Ardèche, Le Viel Audon.

Ils se préparent pendant sept ans. Ils continuent à exercer leurs activités pour réunir l’argent nécessaire. Pour aller plus vite, ils font des économies en jardinant pour leur alimentation, en n’utilisant que deux voitures pour tous, en louant un appartement collectif à Valence pour ceux qui doivent aller y travailler.

Pendant leur temps libre, ils reconstruisent les bâtiments, remettent en route le moulin de la filature et achètent des machines d’occasion. Pour acquérir les connaissances nécessaires à leurs futures activités, l’un suit une formation à la tonte, un autre un stage de création d’entreprise, un troisième apprend à fabriquer des matelas de laine, etc.

C’est finalement en 1982 qu’ils se sentent prêts et créent Ardelaine sous forme de SCOP, en obtenant un financement de la Fondation de France, avec un programme « Initiatives Territoire Emploi Ressource ».

La reconstitution d’une filière

Ils commencent par produire le matelas traditionnel de laine, en le relookant pour corriger son image ringarde, et le vendent sur des marchés, ce qui les aide à se faire connaître. Puis ils créent des couettes et des oreillers. Ils tirent parti de la multiplication des foires écologistes, comme le salon Marjolaine à Paris, où ils trouvent une clientèle intéressée par les produits naturels.

Pour élargir la gamme vers l’habillement, ils proposent au propriétaire d’une bonneterie venant de faire faillite de prendre en charge un atelier de tricotage et de confection. Celui-ci accepte à condition de rester à Valence. Ardelaine s’installe dans un quartier chaud de la ville avec l’appui de la société HLM de la ZUP de Valence, qui cherche à faire évoluer ces quartiers en introduisant des boutiques et des ateliers dans les rez-de-chaussée des immeubles.

La SCOP a démarré son activité par la fabrication de matelas avant de se diversifier dans les couettes et les oreillers. Ardelaine/D.R

Puis, trouvant que passer leur temps sur les routes pour courir les foires ne relève pas d’un développement local vertueux, ils créent un catalogue de vente par correspondance et développent la vente sur place. Pour attirer les visiteurs dans leur village reculé, ils créent deux musées, l’un sur l’élevage du mouton et la fabrication de produits tirés de la laine, l’autre sur le passage de l’artisanat à l’industrialisation. C’est un succès, et ils accueillent chaque année 20 000 visiteurs.

Pour diversifier leurs activités au profit du territoire, ils créent un café-librairie et une salle d’animation, ce qui renforce la qualité de l’accueil, et développent un pôle alimentaire avec un restaurant et un atelier de transformation. Ils construisent pour cela un bâtiment de 700m2 sur trois niveaux, couvert par un toit solaire. Cela permet aussi d’agrandir la surface de bureaux. Ces projets avec le territoire entraînent la création de douze emplois chez Ardelaine et cinq dans des associations.

Pour financer leurs développements, ils obtiennent des aides publiques à la création d’emploi et à l’investissement, dont l’aide de l’État aux « Pôles d’excellence rurale » pour leurs derniers projets.

Un modèle économique sobre

Tous sont payés au SMIC, avec un petit bonus pour les fonctions de direction, alors que les niveaux de formation vont de « bac – 5 » à bac +5. Les salariés auraient bien sûr préféré être mieux payés, mais tous ont conscience que cela mettrait en péril l’équilibre économique d’Ardelaine. Ce principe égalitaire perdure depuis 38 ans, alors que les deux tiers des salariés pourraient trouver ailleurs des emplois mieux rémunérés.

L’explication de ce mystère tient à deux raisons majeures.

Tout d’abord, ils ne se sentent pas exploités par un patron. Les dirigeants de la SCOP sont élus, et 45 % des bénéfices sont affectés aux réserves légales, 45 % distribués aux salariés et 10 % aux actionnaires (la plupart des salariés sont actionnaires).

D’autre part, le partage et l’apprentissage font partie des valeurs fondamentales d’Ardelaine. Chaque entité a une grande autonomie de décision et de gestion, et pour éviter que ne se créent des visions en silos, une circulation des personnes est organisée, notamment entre le productif et le commercial.

Ardelaine est une entreprise apprenante, car elle ne cesse de développer des activités nouvelles. La formation y tient une place importante, et on peut y suivre des parcours atypiques : une personne ayant un bac pro en comptabilité et embauchée pour fabriquer des couettes a pu passer à la vente par correspondance, puis à la planification, et elle est maintenant directrice financière. On reste parce qu’on est passionné par le projet et qu’on y trouve des modes de valorisation qu’on retrouverait difficilement ailleurs.

Une réussite qui commence à faire école

Ardelaine compte aujourd’hui 58 salariés et a pratiquement toujours dégagé un résultat positif. Elle s’est aujourd’hui diversifiée dans le textile ou encore la laine de paillage pour les jardins, alors que le secteur industriel est sinistré et que sa production est implantée à plus d’une heure de route de Valence, la grande ville la plus proche.

Cette réussite fait même des émules. Gérard Barras témoigne :

Gérard Barras, cofondateur d’Ardelaine. Ardelaine/D.R

« Nous étions seuls à aller à contre-courant de la déstructuration de l’industrie textile, mais aujourd’hui, dans les foires et salons, on trouve des gens qui vendent pratiquement les mêmes produits. Nos concurrents ont compris qu’il y avait un créneau porteur sur des produits écologiques à vendre dans les salons bio, et ils se sont mis dans notre roue ».

Pour faire advenir un monde plus durable et porteur de sens, il faut souvent savoir trouver la bonne distance par rapport aux « lois » de l’économie. Les fondateurs d’Ardelaine, comme d’autres exemples de notre série sur les entreprenants, montrent qu’il est possible d’y arriver avec de l’imagination, de la persévérance et un art de la mobilisation collective.

Une brève histoire de l’utopie

 

 

Le terme « utopie » est ambigu : il se situe entre outopia, lieu de nulle part, et eutopia, pays du bon(heur). Il désigne à la fois un pays ou le plan d’un gouvernement imaginaire, un idéal politique coupé du réel et même un projet irréaliste. L’utopie est construite entre l’imaginaire et le réel. Elle rêve d’un autre monde, critique le monde réel ou explore d’autres mondes possibles.

On retrouve la première utopie chez Platon, qui évoque l’Atlantide dans le Timée et le Critias. L’Atlantide comporte en effet les caractéristiques des mondes utopiques : il s’agit de mondes symétriques, ordonnés, dont les constructions sont géométriques et inverses du réel. Ils fonctionnent pas ailleurs généralement en autarcie et leurs habitants croient en l’éducation et recherchent le bonheur.

L’Atlantide, la première utopie. Fer Gregory/Shutterstock

Jusqu’au XVIe siècle, elle renvoyait au mythe d’un « âge d’or » et projetait le lecteur dans le passé, à proximité des dieux, comme chez Hésiode ou dans La République de Platon. Après la découverte de l’Amérique, les utopies recourent au dépaysement, aux voyages, à des cités idéales et s’installent souvent dans des îles : ainsi Utopia de Thomas More, la Cité du Soleil de Campanella ou La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon. Les utopies deviennent alors scientifiques et politiques.

Au XVIIIe siècle, le siècle classique de l’utopie, commence le règne des anticipations sociales : l’utopie critique le monde existant. L’utopie se projette dans le futur et accompagne les idées naissantes de progrès et d’Histoire. Après 1789 et avec la révolution industrielle, les utopies se disséminent : elles deviennent à la fois économiques, par exemple avec Olbie de Say, souvent politiques chez Fourier, Owen, Cabet ou Saint-Simon, et de plus en plus technoscientifiques.

« Changer les inclinaisons vicieuses »

Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) nommé « Commissaire aux salines de

Lorraine et de Franche-Comté » en 1771 par Louis XV, illustre bien cette tendance. Son utopie se matérialise par le projet de la saline de Chaux, à Arc-et-Senan dans le Doubs, qui pouvait communiquer avec la Méditerranée par le canal de Dole et avec la mer du Nord et Anvers par le Rhin.

La Saline « peut être considérée comme l’usine la plus importante que l’on connaisse de ce genre. Jusque-là il semble que les édifices n’aient été susceptibles que de constructions faites au hasard », écrit-il. « J’ai placé tous les genres d’édifices que réclame l’ordre social, on verra des usines importantes, filles et mères de l’industrie, donner naissance à des réunions populeuses. Une ville s’élèvera pour les enceindre et les couronner. Le luxe vivifiant, ami nourricier des arts, y montrera tous les monuments que l’opulence aura fait éclore […]. Ses environs seront embellis d’habitations consacrées au repos, aux plaisirs, et plantés de jardins rivaux du fameux Eden ».

Projet pour la ville nouvelle de Chaux, autour de la saline royale d’Arc-et-Senans. Claude-Nicolas Ledoux/Wikimedia

La saline était le cœur d’une cité idéale que Claude-Nicolas Ledoux a imaginée et dessinée en cercle autour de l’usine. « Architecture d’utopie inachevée, la saline conserve aujourd’hui tout son message d’avenir. Son demi-cercle appelle, dans sa permanence, les hommes à poursuivre et à compléter l’œuvre jamais achevée de la cité idéale », souligne l’Unesco, qui a inscrit le site sur la Liste du patrimoine mondial en 1982.

Chaux partage avec les villes utopiques la critique de la société. Pour lui, « le but de cet établissement est d’épurer l’ordre social, par l’attrait de la bienfaisance ; de changer les inclinaisons vicieuses, par l’exemple du travail ».

Projections en l’an 17 846 151

Comme l’illustre cet exemple, les utopies deviennent au début XIXe siècle sociales, voire socialistes, et se réalisent sous la forme expérimentale et marginale, de communautés pilotes ou modèles. On peut ainsi citer le Familistère de Guise, la cité d’Icarie d’Étienne Cabet à la Nouvelle-Orléans, le Phalanstère de Charles Fourier, le village de la coopération de New Harmony d’Owen dans l’Indiana, ou encore la retraite de Ménilmontant des saint-simoniens.

À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, l’utopie a connu une mutation radicale : l’utopie sociopolitique a cédé la place à un nouveau genre, la techno-utopie.

« Découvrir le Familistère de Guise » (France 3 Hauts-de-France, 2018).

Ces utopies technologiques sont allées de pair avec la science-fiction. Jules Verne et Albert Robida ont ouvert la voie à ce qui deveniendra la forme utopique du XXe siècle. Entre 1883 et 1933, on a dénombré 160 technological utopies, dont la plus connue est « Looking Backward » (« Cent ans après ou l’An 2000 » en français) d’Edward Bellamy (1888).

Dans le monde anglo-saxon, les projections se font dans un futur très lointain : Bernard Shaw écrit sur l’an 31 920, H.G. Wells sur l’an 802 701 et John Scott Haldane se projette en l’an 17 846 151. En allant à l’extrémité du temps, ces utopies questionnent le sens et les finalités de l’action humaine.

Une fatalité techno-scientifique ?

Les tragédies du XXe siècle ont donné naissance à des contre-utopies (ou encore, utopies malheureuses) : la « société parfaite » rêvée se révèle être son inverse, une société totalitaire. Les illustrations les plus célèbres sont « 1984 » de George Orwell (1949) ou encore « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley (1932). Ces utopies technologiques sont moins destinées à critiquer qu’à fasciner ou à effrayer. L’anthropologue Georges Balandier expliquent qu’elles dressent deux camps opposant « techno-messianistes » et « techno-catastrophistes ».

Autre exemple, plus récent : l’architecte belge Vincent Callebaut présente en 2008 le projet Lilypad, une cité flottante autosuffisante et écologique pouvant accueillir jusqu’à 50 000 habitants, sur le modèle de Thomas More d’une cité idéale sur une île.

« Lilypad, une écopolis flottante pour réfugiés climatiques » (Zacharie Lipandir, 2012).

Au terme de cette brève histoire (inspirée notamment de l’ouvrage de Raymond Ruyer « L’utopie et les utopies ») on peut s’interroger sur le sens de l’utopie d’aujourd’hui et son évolution future : la techno-utopie devient-elle une idéologie de la fatalité techno-scientifique, celle d’un nouveau fatum artificiel et d’un pouvoir automate ? Elle réifie en effet la technique en affirmant son extériorité sociale avant de l’imposer en retour comme une causalité fatale des bouleversements sociaux et environnementaux. Ainsi le techno-messianisme porté par les « gourous » de la Silicon Valley se voit désormais opposer le techno-catastrophisme des chevaliers de l’Apocalypse ou de l’effondrement.

Ces grandes questions que nous posent les enfants (et comment y répondre)

 

Les enfants du monde entier ont l’esprit très ouvert sur les mystères qui entourent la vie humaine. Shutterstock

« Pourquoi on meurt ? » « Est-ce que c’est toujours grave de se tromper ? » « Peut-on être triste et heureux à la fois ? » Les enfants posent souvent des questions de ce genre auxquelles il est difficile, voire impossible, d’apporter une réponse évidente. Lorsque les enfants soulèvent ces interrogations embarrassantes, les adultes ont tendance à recourir à des explications qui ferment la discussion, au moins temporairement.

Il est naturel d’essayer de réconforter un enfant qui se sent désorienté face au monde. Mais des explications toutes faites ne correspondent pas forcément à ce dont les enfants ont besoin ni à ce qu’ils recherchent. Souvent, ils ont seulement envie de partager leurs pensées et leurs préoccupations.

Être à l’écoute

En tant que philosophe et éducatrice, j’écoute depuis vingt-cinq ans des enfants et discute avec eux des grandes questions philosophiques qui les tracassent. J’encourage tous les jeunes à réfléchir par eux-mêmes aux problèmes qui les concernent car c’est important pour eux d’apprendre à analyser et à comprendre leurs propres expériences.

Pour la plupart, les tout-petits posent leurs premières grandes questions dès qu’ils commencent à parler, et continuent d’y penser tout au long de l’enfance.

Débordant de curiosité pour des choses que la plupart des adultes considèrent comme allant de soi, les enfants du monde entier ont l’esprit très ouvert sur les mystères qui entourent la vie humaine. Les travaux de recherches montrent cependant qu’en grandissant, ils posent de moins en moins de questions.

Souvent, les questions comptent plus pour les enfants que les réponses qu’on y apporte. Shutterstock

Les enfants me disent souvent que, lorsqu’ils sont éveillés la nuit, ils se demandent si Dieu existe, pourquoi le monde a ces couleurs-là et pas d’autres, ce que c’est que le temps et si les rêves sont réels. Ce ne sont pas des questions auxquelles on trouvera une réponse en faisant une recherche sur Google ou en envoyant une requête à Siri ou Alexa. Ce sont des interrogations qui traversent les époques et que chacun peut rencontrer à différentes étapes de sa vie.

Parfois, les questions sont même plus importantes que les réponses.

S’interroger à haute voix

La pandémie a conduit plus d’enfants à s’interroger sur des sujets comme la solitude, l’isolement, l’ennui, la maladie et la mort. Quand les écoles primaires de Seattle où j’interviens ont fermé, j’ai poursuivi ces ateliers de philosophie en ligne avec de petits groupes.

Lors d’une récente conversation avec six enfants de neuf ans, nous nous sommes concentrés sur les difficultés de la vie pendant la pandémie. Nous avons discuté de la façon dont le fait d’être privé de certaines choses nous aidait à les apprécier autrement.


À lire aussi : Comment le confinement a-t-il bousculé l’emploi du temps des enfants ?


« J’aime la solitude, mais la situation est différente quand on nous oblige à rester seuls. J’ai réalisé combien mes amis comptaient pour moi », m’a dit une petite fille que nous appellerons Hannah.

Puis, « Max » nous a dit qu’il n’aurait jamais pensé aimer l’école, mais que le fait d’être resté à la maison le printemps dernier l’a aidé à mieux comprendre ce que l’école représente pour lui. Nous nous sommes demandé si nous attachons toujours plus d’importance aux choses quand nous en sommes privés.

Pas de réponses définitives

Si les enfants ont besoin de l’aide et des conseils des adultes, les parents ne doivent pas forcément adopter une position d’expert qui a réponse à tout. Explorer ces grandes questions main dans la main peut créer des échanges beaucoup plus riches.

Comme elles n’ont pas en général de réponses établies ou définitives, les discussions sont l’occasion pour les parents et les enfants de partager un moment de réflexion.

Soyez à l’écoute de ces questions stimulantes, reconnaissez combien il est difficile d’y répondre et gardez l’esprit ouvert tout au long de la conversation.

Des philosophes en herbe

D’une certaine manière, les enfants sont les débutants philosophes idéaux.

La plupart d’entre eux n’ont pas d’idée préconçue sur la manière dont le monde fonctionne et sont ouverts à un champ d’hypothèses beaucoup plus large. Lors des discussions, ils peuvent souvent suggérer des manières originales et créatives d’aborder les grandes questions.

Parler avec les enfants de ce qu’ils pensent sans se sentir obligés de leur apporter des réponses va au contraire les aider à explorer leurs propres préoccupations et idées. Particulièrement aujourd’hui, alors que le confinement a rapproché les familles, ces conversations peuvent aider les parents et les enfants à communiquer de manière plus authentique.

Pouvait-on faire un burn-out au Moyen Âge ?

 

Le marchand de chandelles. Abucasis, Tacuinum sanitatis, Allemagne XVe siècle, BNF

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2018 dont The Conversation France est partenaire.

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L’Assemblée nationale a rejeté, le 1er février, la proposition de loi avancée par les députés de la France Insoumise visant à reconnaître comme maladies professionnelles les pathologies psychiques liées au « burn-out ». Ce phénomène, que l’on pourrait traduire par épuisement ou surmenage professionnel, demeure un vrai casse-tête à définir pour quiconque souhaite légiférer sur la question, car ses causes sont variées et complexes.

Toutefois, il s’agit d’un véritable fléau, dont les enjeux invitent à porter dans le débat public la question de la place et du rôle du travail. D’un point de vue historique, le XIXe siècle, avec ses révolutions industrielles et ses combats sociaux et ouvriers, a été à l’origine de bien des aspects du travail contemporain. Pourtant, des débats semblables – sur certains points, du moins – avaient déjà lieu au Moyen Âge.

On bosse comme des damnés !

Le mot travail n’apparaît dans le langage courant qu’à la fin du XVe siècle et son étymologie pourrait être très parlante à tout amateur de longues grasses matinées. Il viendrait en effet du mot latin tripallium qui désigne un instrument de torture à trois pieux pour punir les esclaves rebelles – difficile d’avoir une vision plus négative du travail ! Cette funeste étymologie reste néanmoins sujette à débat. Elle a en effet été contestée par le chercheur André Eskénazi, tandis que Marie-France Delport, spécialiste de linguiste hispanique, en partant de l’équivalent espagnol trabajo, avait auparavant proposé de chercher les origines du mot dans le préfixe « tra » qui renvoie à l’idée d’un obstacle à tra-verser. Plusieurs articles se sont par ailleurs fait le relais médiatique de ces corrections étymologiques dans une visée politique et sociale, afin de défendre l’idée que l’on pouvait concevoir le travail autrement que comme une souffrance et plutôt comme un dépassement de soi et un bienfait.

Cette complexité conceptuelle autour du travail se retrouve aussi dans les mots du Moyen Âge. En effet, jusqu’à la fin de l’époque médiévale, le terme de « travail » n’a pas encore émergé. On utilise d’autres vocables qui se rapportent chacun à des visions très différentes du travail. Le travail peut être le labor, qui donnera le mot « labeur », c’est-à-dire une peine. Mais il peut aussi être une ars, autrement dit le métier de « l’artisan », ou encore un opus, d’où est issu le mot très noble d’« œuvre ». Ces différentes conceptions peuvent ainsi tout à fait nous ramener à notre actualité où certains subissent leur travail tandis que d’autres peuvent le vivre comme une source de fierté et d’accomplissement.

Par rapport à ces deux conceptions opposées, le labor médiéval est lui-même une notion plus complexe qu’il n’y paraît. D’un côté, le travail représente le prix à payer pour le péché originel : dans la Genèse, Dieu condamne Adam au travail manuel des champs et Ève au travail de l’enfantement. De l’autre, le Moyen Âge a également fait du labor une activité valorisante. Ainsi, entre le XIe et XIIIe siècle, période de croissance économique, le travail a une véritable dimension spirituelle : le paysan travaille la terre pour l’amour de Dieu et on attend des moines qu’ils ne fassent pas que prier et méditer mais œuvrent aussi à recopier des manuscrits ou à bêcher les champs. Ces deux visions cohabitent sans que jamais l’une ne l’emporte sur l’autre, ce qui a fait du Moyen Âge une période de réflexion et de débat intense sur le travail. La figure du Christ elle-même est au centre de cette dualité : d’un côté, aucun texte du Nouveau Testament ne présente Jésus en train de travailler et ce dernier fait l’éloge des oiseaux du ciel qui « ne sèment ni ne moissonnent » (Matthieu 6 :26) ; de l’autre, Jésus est associé à son père humain, Joseph, travailleur par excellence car tantôt charpentier, tantôt forgeron.

Des paysans « overbookés »

Laissons un peu de côté les mots et intéressons-nous à ce « réel » du travail qu’affectionnent tant nos politiques dans leurs discours. Dans la mesure où 90 % de la population du Moyen Âge vit à la campagne, le travail est avant tout agricole. Son rythme quotidien suit celui du soleil, tandis que le calendrier obéit au défilé des saisons. Dans cette organisation, point de vacances, en revanche plusieurs jours fériés liés aux fêtes chrétiennes – jours pendant lesquels il est littéralement interdit de travailler. Les travaux sont extrêmement divers, mais tous ont pour point commun d’être particulièrement physiques : le paysan qui laboure son champ retourne environ huit tonnes d’engrais et de terre par heure, tandis que celui qui sème les graines change trente fois son sac et parcourt 15 kilomètres par jour – soit le double de la distance préconisée aujourd’hui pour être en bonne santé !

Au-delà d’une liste qui serait digne des travaux d’Hercule, les difficultés de la condition paysanne ont pu attirer le regard de certains observateurs lettrés. Ludwig, frère franciscain d’origine allemande écrivait ainsi à la fin du XIIIe siècle que les agriculteurs « se laissent ronger et opprimer par les [seigneurs] sous le poids très lourd des corvées ». Il est intéressant de noter que la condition sociale des humbles accablés par leur travail a pu susciter de véritables interrogations chez les intellectuels, notamment dans l’intervalle 1260-1400 où se développent les universités. À la fin du XIVe siècle, le poète anglais John Gower compose un immense poème de presque 30 000 vers sur la condition humaine où il prend notamment à parti les nobles en leur reprochant leur goût du luxe au mépris du paysan qui « labourt pour sa vesture et son pain » (v. 23412).

Néanmoins, ce mouvement intellectuel n’a guère de conséquences concrètes : les élites médiévales considèrent en effet que l’ordre social associant ceux qui prient (oratores), ceux qui combattent (bellatores) et ceux qui travaillent (laboratores) est voulu par Dieu et ne doit en aucun cas être bouleversé. Aussi, lorsque les paysans d’un seigneur veulent changer leurs conditions de travail, c’est par le recours à la violence et à la révolte – avec la possibilité d’un échec et d’une répression seigneuriale.

Le mois d’Octobre. Les Très riches heures du duc de Berry, 1412-1416, musée Condé de Chantilly

Le travail de la ville rend-il libre ?

Les véritables questionnements et débats autour du travail émergent en fait dans le monde des villes médiévales. En milieu urbain, à partir du XIIIe siècle, la monnaie commence à circuler de manière plus abondante dans toutes les couches de la société, tandis que les métiers de l’artisanat se développent, se diversifient et s’organisent au sein de corporations qui se dotent de véritables réglementations professionnelles. Les modalités du travail changent donc progressivement en ville.

À la différence du travail des champs, l’artisanat n’obéit pas forcément aux rythmes de la journée et des saisons – c’est un travail qui peut en effet se faire de nuit, en plein hiver. Des rythmes urbains s’affirment alors à côté des rythmes traditionnels et les patrons, marchands et corporations de la ville demandent l’installation de cloches pour sonner les différents moments de la journée de travail. La messe doit en conséquence partager le monopole du son dans l’espace public. À Florence, une horloge mécanique est ainsi installée en 1354 : ce sont les débuts – certes encore timides – d’une nouvelle manière de mesurer le temps, à l’aune des obligations professionnelles. Toutefois, on peut signaler un fait curieux : dans ces nouveaux rythmes urbains, ce sont les artisans eux-mêmes qui auraient d’abord réclamé des allongements de la journée de travail afin de pouvoir augmenter leur rétribution – on retrouve ici la question de nos heures « sup » ou encore du tristement célèbre « travailler plus pour gagner plus » ! La comparaison ne s’arrête d’ailleurs pas là, puisqu’il arrivait que les artisans cherchent à travailler et être payés davantage afin de pouvoir faire face à des montées des prix.

Cette mise en place de nouveaux rythmes urbains et professionnels entraîna de véritables tensions, au sein du monde du travail médiéval, notamment dans le secteur du textile, en pointe à l’époque. Les donneurs d’ouvrage et autorités urbaines pouvaient en effet chercher à réglementer au plus près la journée de travail en fixant des horaires de travail et en limitant les temps de pause, afin de contrôler la main-d’œuvre et mieux mesurer leur productivité, faisant par là même perdre aux artisans la maîtrise de leur emploi du temps.

À Amiens, le 24 avril 1335, le roi de France Philippe VI accéda à la requête de la municipalité qui lui avait demandé de faire une « ordonnance » fixant quand les « ouvriers » devaient aller au travail, prendre leur pause déjeuner et repartir. À nouveau, le rythme est donné par une cloche qui devient dans certains cas un sujet d’affrontement. À Commines, en 1361, il est établi que si les ouvriers venaient à s’emparer de la cloche pour sonner leur révolte, ils devraient s’acquitter de l’amende la plus lourde. Dès lors, les travailleurs se saisissent de différents moyens pour exiger des conditions décentes : ils s’arrêtent de travailler et se rassemblent devant l’Hôtel de Ville de Paris, place de Grève ; ou, comme les vignerons de Sens et d’Auxerre, ils portent en procès leur lutte pour la journée de 8 heures de travail.

Le pays de Cocagne par Pieter Brueghel l’Ancien, 1567. Wikimedia

Au XIIIe siècle, en pleine période de promotion du travail qui devient l’une des grandes valeurs du monde occidental, plusieurs propos tentent de discréditer une telle vision. C’est dans les années 1250 que naît ainsi cette image utopique du « pays de cocagne » que l’on doit à un fabliau, court récit satirique destiné à faire rire, et qui évoque un monde idéal où tous les oisifs sont comblés de nourritures, de vêtements, de biens, sans aucun travail. On est bien loin de tous les impératifs de réussite sociale et personnelle qui se sont cristallisés autour du travail, au XIIIe siècle comme aujourd’hui ! En tout cas, ce texte drôle et onirique contient matière à réflexion. Sans doute le travail est-il nécessaire, sans doute peut-il et doit-il parfois être difficile, en vue de se dépasser ; mais il ne doit certainement pas devenir une source de souffrance et, bien évidemment, il doit s’accompagner pour chacun d’entre nous de loisir et d’évasion.

L’Écologie aux portes du pouvoir ?

 

Le secrétaire général de EELV Julien Bayou a récemment déclaré sa candidature à la présidence de la région Ile-de-France. Le parti écologiste ne compte pas s’arrêter là. Pantin le 22 août. ALAIN JOCARD / AFP

L’« écologie au pouvoir », c’est le titre de la motion proposée au dernier congrès d’Europe Écologie Les Verts (EELV) (octobre 2019) par Julien Bayou, secrétaire général du parti et ses colistiers.

Elle a remporté 43 % des suffrages des adhérents, puis obtenu une large majorité (93 %) à la suite du regroupement de l’essentiel des listes concurrentes.

L’objectif est donc bien fixé : il s’agit pour les Verts de gagner puis d’exercer le pouvoir à bref délai. À l’heure où ce même Julien Bayou se déclare candidat à la présidence de la région Île-de-France, il semble opportun de se demander sur quel niveau de pouvoir se positionne le parti écologiste, pour quel programme de gouvernement et avec quels alliés ?

Un banc d’essai rêvé

La séquence électorale récente et à venir constitue un banc d’essai rêvé pour l’écologie politique. D’abord des élections européennes remportées en 2019, toujours les plus aisées pour les écologistes parce que les enjeux environnementaux y sont centraux et que le mode de scrutin proportionnel permet de concourir sans besoin de partenaires.

Puis des élections municipales marquées par le désir de voir se réaliser au local une écologie pragmatique, avec un mode de scrutin souple autorisant des stratégies variables à l’égard des partenaires politiques.

L’année prochaine des élections régionales et départementales mettront en jeu des politiques publiques importantes dans le domaine de l’environnement et du social. Enfin dernière étape de ce parcours, l’enjeu national, avec des élections présidentielles et législatives, les plus ardues, jusqu’ici, pour l’écologie politique.

Premiers succès

Les deux premières étapes ont été considérées comme des succès notables pour EELV. En témoignent, les 13,5 % obtenus par la liste européenne menée par Yannick Jadot, puis la vague verte des élections municipales qui démontre que les électeurs ne rechignent pas à confier les clés de la mairie aux Verts dans des villes de taille et d’importance majeure, telle que Lyon, Marseille Bordeaux, ou Strasbourg.

Ces premiers succès seront-ils confirmés par les élections régionales et départementales de l’an prochain ? Un nouveau succès serait le signe d’une véritable montée en puissance de l’écologie politique car l’obstacle à franchir est plus haut.

Les dernières élections régionales (2015) ont été un échec patent pour EELV. Au total 3,83 % des suffrages exprimés.

Il est vrai qu’à cette date le parti des Verts était miné par les divisions et les querelles de personne à la suite de son refus de participer au gouvernement alors dirigé par Manuel Valls.

Obstacles

Aujourd’hui le parti semble apaisé et ses succès récents laissent prévoir un bon score global. Reste à négocier des alliances avec le Parti socialiste. Parmi les treize régions métropolitaines cinq sont dirigées par le Parti socialiste. Or l’exemple des municipales a montré que, presque toujours – hors le cas de Poitiers, et à quelques voix près seulement dans le cas de Lille –, les maires sortants socialistes qui se sont représentés ont résisté à la poussée écologiste. C’est le cas, par exemple, de Nantes où la maire sortante Johanna Rolland a largement devancé les Verts au premier tour (31,4 % contre 19,6 %) et a finalement à nouveau remporté la mairie.

Dans les négociations à venir on peut s’attendre à ce que le Parti socialiste prenne argument de ses présidences de région actuelles pour tenter de maintenir ses positions et donc de refuser une alliance de premier tour avec les écologistes.

Olivier Faure (PS), Michèle Rubirola, Julien Bayou (EELV) et Benoît Payan (PS) à Marseille lors du second tour des municipales.
Olivier Faure (PS) avait annoncé que son parti pourrait s’effacer devant un candidat écologiste en 2022. Ici à Marseille avec Michèle Rubirola, Benoît Payan et Julien Bayou, juin 2020. Christophe SIMON / AFP

Restent sept régions détenues par la droite dont certaines n’ont été gagnées que de justesse par Les Républicains au détriment de la gauche.

C’est le cas, par exemple de la Normandie où Hervé Morin n’a gagné sa région qu’avec une avance de 0,34 point de pourcentage. Ou de l’Île-de-France où Valérie Pécresse l’a emporté sur Claude Bartolone avec un écart de 1,6 point de pourcentage. Ou encore de la région Auvergne – Rhône-Alpes qui a vu la victoire de Laurent Wauquiez avec une avance de 3,8 points de pourcentages sur Jean‑Jack Queyranne.

De nouvelles listes pour rassembler

On peut imaginer que dans de tels cas EELV et le PS conviennent d’adopter la stratégie qui a été gagnante dans les municipales : des listes rassemblant tout ou partie de la gauche avec en tête de liste un représentant d’EELV c’est-à-dire la perspective pour les écologistes d’obtenir pour la première fois des Présidences de régions (hormis un cas, en 1992, lorsque l’écologiste Marie-Christine Blandin est devenue Présidente de la région Nord Pas de Calais à la suite d’un compromis au sein de la gauche).

La candidature de Julien Bayou à la région Île-de-France confirme les ambitions d’EELV. Ce dispositif serait sans doute complété par un partage des candidatures entre EELV et la gauche aux élections départementales.

Quant au programme commun à proposer pour ces élections locales, il ne devrait pas poser de difficultés majeures car les compétences accordées à ces collectivités concernent pour l’essentiel des domaines d’entente pour les partis de gauche.

Au département l’action sociale (enfance, personnes handicapées, personnes âgées, revenu de solidarité active), les infrastructures (ports, aérodromes, routes départementales), et l’éducation (gestion des collèges). À la région le développement économique, l’aménagement du territoire, les transports non urbains, la gestion des lycées, la formation professionnelle.

Quels Socialistes pour les Verts ?

À supposer que la dynamique de l’union entre gauche et écologistes soit confirmée par le résultat régional et départemental s’ouvrirait alors la perspective des élections présidentielles et législatives de 2022.

Là, les difficultés sont d’une autre taille. Et d’abord en termes de programmes politiques. Sans doute perçoit-on aisément les points de convergences entre gauche et écologie quand il s’agit d’environnement, puisque la gauche dans son ensemble semble avoir adopté sans réticences l’ensemble des positions défendues par EELV.

Sur le social il semble aussi y avoir un assez large accord en tous cas quand il s’agit de refuser le principe de la réforme du chômage ou celui de la retraite à points. Sur ces enjeux il y a eu concordance entre la majeure partie des Verts et la fraction dite des « Frondeurs » du Parti socialiste, c’est-à-dire les socialistes strictement opposés à toute concession au libéralisme économique tels que Pouria Amirshahi, Pascal Cherki ou Laurent Baumel.

Cette fraction, minoritaire du temps de la présidence de François Hollande est-elle aujourd’hui à la tête du Parti socialiste ? Les partisans d’un accommodement avec le libéralisme, happés par le Macronisme, par exemple Gérard Collomb, ont-ils disparu pour toujours du Parti socialiste ?

Certaines initiatives, telles que « Engageons nous », le projet politique de Laurent Joffrin peuvent en faire douter. C’est bien à nouveau à un « Réformisme de gauche en France » que se réfère l’ex-directeur de libération, c’est-à-dire, à cette ancienne idée de social-démocratie qu’il s’agit selon lui de rénover.

Enfin, il reste pour les Verts bien des ambiguïtés en ce qui concerne leur capacité à assurer les fonctions régaliennes.

Des silences historiques

Quelle politique sécuritaire ? Quelles mesures en matière d’immigration ? Quelles prises de position sur le conflit entre Israël et les Palestiniens ? Sur l’Europe, aussi, il n’est pas sûr que les positions pro-européennes de principe d’EELV concordent avec la vision relativement anti-européenne de la France Insoumise.

Sans doute les « Journées d’été » des Verts qui viennent de se dérouler à Pantin ont exploré de nombreux thèmes, mais elles sont restées timides quant aux questions sécuritaires, abordées seulement par le biais d’un panel consacré aux violences policières.

Journées LFI Châteauneuf-sur-Isère
Jean‑Luc Mélenchon (LFI) et Éric Piolle (EELV, maire de Grenoble) à Châteauneuf-sur-Isère près de Valence lors des journées d’été du parti La France Insoumise. Philippe Desmazes/AFP

En fait, l’effondrement du Parti socialiste a eu pour conséquence que l’écologie politique hérite de la position dominante qu’occupait ce parti. Mais en héritant de cette position, EELV a aussi hérité de ses problèmes irrésolus : quelle réponse à la mondialisation, quelle stratégie à l’égard du libéralisme, quelle politique en matière d’immigration ?

Reste enfin la question de la concurrence des candidatures à l’élection présidentielle.

2022 en ligne de mire

La sélection pour le second tour des deux candidats arrivés en tête du premier tour impose clairement une candidature unique à gauche. Au sein d’EELV cette concurrence ne devrait pas poser de problème majeur. Les Verts ont été les premiers à mettre en place un mécanisme de primaires au sein du parti pour choisir le/la candidat-e à l’élection présidentielle.

Il départagera demain Yannick Jadot d’Éric Piolle ou d’autres personnalités. Mais la seconde étape est plus délicate.

Le Parti socialiste est-il prêt à s’effacer devant le candidat choisi par les Verts comme le sous-entendait Olivier Faure ?

Si la négociation entre Verts et PS n’y suffit pas faudra-t-il organiser une primaire « ouverte » à gauche ? Et dans tous les cas quelle sera la décision de la France Insoumise et de son leader, Jean‑Luc Mélenchon, fort de son score historique (19,6 %) à la présidentielle de 2017 ?

L’écologie politique a fait la preuve de sa capacité à mobiliser un électorat décisif au niveau municipal, et peut-être à l’échelon régional. Pour ce qui est du niveau national, la question reste en suspens.

Covid-19 : quand la prévention mène au rejet de l’autre

 

Le 8 août 2020, à Saint-Tropez. Valérie Hache/AFP

Sous couvert de se protéger de la Covid-19, se sont développées cet été de multiples stratégies pour tenter de maintenir les foules à distance.

Mais, n’est-ce pas tout simplement que l’on ne supporte plus l’autre ?

On se souvient, au début de l’épidémie, des islois se plaignant de la migration des Parisiens vers leurs maisons secondaires. Une analyse statistique des données téléphoniques réalisée par l’opérateur Orange a ainsi estimé que près de 17 % des habitants de la métropole du Grand Paris ont quitté leur région entre le 13 et le 20 mars (Le Monde, 26 mars). Dès le 16 mars, un arrêté préfectoral a limité les traversées du continent vers l’île d’Yeu « aux habitants munis d’une carte de passage (résidents permanents) ». Une nouvelle qui avait été accueillie avec satisfaction sur l’île.

À Noirmoutier, les résidents s’étaient plaints de l’afflux de ces nouveaux habitants : les magasins et les stations essence ne permettaient plus de répondre à la demande.

Une narration du rejet de l’autre

Au-delà des seuls risques sanitaires, ces récriminations relèvent d’« un vieux contentieux, la France a été construite sur ce clivage entre Paris et le reste, c’est-à-dire la province ou les régions » pour reprendre les mots du sociologue Jean‑Didier Urbain (Le HuffPost, 28 avril 2020).

L’ancien maire de Noirmoutier déplorait alors « Les gens se baladent sur la plage, prennent des selfies qu’ils partagent sur les réseaux sociaux, c’est un comportement irresponsable ». (France 3 Région, 26 mars).

Ces différends régionaux ont été réglés par le rappel du décret national de lutte contre la propagation du virus (16 mars 2020) appliqué sans nuance, quel que soit le seuil épidémique des régions. Un confinement strict devait être observé aussi bien à la ville qu’à la plage.

Cependant une brèche s’est peut-être ouverte à ce moment de l’épidémie : il avait été possible de dire, d’écrire qu’on ne voulait plus de l’autre. La narration au sujet du rejet de l’autre avait paru sinon acceptable, du moins compréhensible et s’était en tout cas exprimée, y compris du côté des édiles.

Identification de « classes à risques »

Le déconfinement s’est fait selon des déclinaisons régionales voire départementales, en fonction du niveau de circulation du virus, tel que le recommandait d’ailleurs le conseil scientifique (Avis n°6). Des stratégies locales de déconfinement ont été mises en place concernant les accès aux plages, le port du masque, etc.

En même temps qu’une volonté s’affirme de solidarité et de bienveillance à l’égard d’autrui, notamment des plus âgés, s’installe insidieusement une société morcelée où chacun cherche à exclure en identifiant les catégories de population à risque, que l’on peut mettre en parallèle avec des classes potentiellement dangereuses.

Or dans la définition desdites « classes dangereuses », la frontière entre le risque biologique et le risque social semble ténue. Au fil du 19e siècle, la classe dangereuse a ainsi été assimilée aux classes pauvres, dangereuses et vicieuses comme l’a montré Louis Chevalier.

Hygiène et équilibre moral de classe se chevauchent : « décrotter le pauvre équivaut à l’assagir ; convaincre le bourgeois de se laver, c’est le préparer à l’exercice des vertus de sa classe » (Alain Corbin, Le miasme et la jonquille p. 208.) La bourgeoisie cherche alors à se prémunir de l’odeur nocive et nauséabonde des classes dangereuses. Ironiquement, l’anosmie comme symptôme associé à la Covid-19 nous préserve de cette réaction. Reste qu’il y a bien des préjugés et des ambiguïtés sociales à vaincre.

Si le rejet ne se tourne pas aujourd’hui vers les pauvres, hygiène et équilibre moral de classe continuent de se chevaucher. Les classes dangereuses désignent aujourd’hui d’autres populations. D’abord les jeunes, ceux-là qui depuis le déconfinement se pressent de se retrouver en grande promiscuité dans les bois, sur les plages ou dans des free parties organisées illégalement.

Promiscuité indésirable

Mais plus largement ce sont les « masses », venant d’ailleurs, toute classe sociale confondue, qui semblaient constituer cet été la classe dangereuse. Ces vacances qui devaient se passer sous le sceau de l’insolite, hors des « sentiers battus » ont révélé la difficulté à échapper à la « masse », à la standardisation des comportements, provoquant aussi un afflux et une promiscuité indésirable inédits vers certains lieux.

Sur les réseaux sociaux, on a pu voir fleurir les bons plans pour « se mettre au vert » ou encore se baigner en Île-de-France. Ces petits coins isolés et méconnus, ces étendues d’herbe verte au bord d’une rivière aux eaux transparentes sont devenus des joyaux que certains, fiers de leur trouvaille, ont pris plaisir à dévoiler sur la toile. Les applications « rando » ont conduit des dizaines de personnes à se déverser sur les étroits chemins forestiers. La réserve naturelle des Hauts de Chartreuse a arriver les randonneurs en nombre. Les plages étaient bondées de vacanciers coincés dans l’Hexagone.

Ces afflux massifs, sinon hors normes, de populations ont, là encore, déclenché mécontentements et rejets de la part des populations locales. Ainsi, il y a quelques jours, pour répondre à la fois à la concentration de baigneurs en bord de rivière, mais aussi aux incivilités dont se sont plaints les autochtones, le port du masque sur les quais et dans les rues commerçantes de Moret-sur-Loing a été rendu obligatoire. « Avant, c’était une baignade familiale. Là, c’est devenu comme une base de loisirs. Les gens s’imaginent en bord de mer » regrette le maire (propos rapporté par Le Parisien dans son édition 20 août 2020).

L’obligation du port du masque, outre les contrôles de police, aurait en effet le pouvoir dissuasif de renoncer à s’aventurer en dehors des territoires familiers. Dans le sillage de cette France qui s’est vue divisée, morcelée pendant le déconfinement, le rejet de l’autre parait presque décomplexé.

Le masque pour mieux tenir à distance

S’il est impossible de désinfecter ces corps et leurs miasmes qui se propageraient, semble-t-il, par voie aérienne, il convient de les masquer, mais aussi de les tenir à distance. C’est alors son propre espace territorial sanitaire, puis par extension et confusion, son propre espace social que l’on protège.

Il ne s’agit plus seulement de préserver la santé biologique. Les classes dangereuses sont priées de ne pas se baigner ou seulement dans les zones de baignade qui leur incombe : les piscines municipales de leur périmètre d’habitation.

On contrôle les corps en contrôlant les accès à l’espace, en quadrillant et en codifiant les territoires et c’est désormais avec ces mêmes règles (sanitaires) que l’on tente d’éloigner et de maintenir à distance l’afflux dérangeant des populations.

Au-delà du risque épidémique, c’est l’accès à l’espace public que l’on cherche à contrôler pour préserver cet entre-soi géographique qui préserve le plaisir « d’être en compagnie de ses semblables, de partager avec eux le quotidien, à l’abri des remises en cause et des promiscuités gênantes », comme le faisaient remarquer les Pinçon-Charlot (Sociologie de la bourgeoisie, 2001).

Dans un contexte où les questions de sécurité sanitaire sont omniprésentes, le besoin de trouver sa place au sein d’un espace sécurisé répond à des incertitudes et à des peurs tant réelles (importation du virus) que fantasmées (peur de l’autre, de son mépris, de sa domination…).

Ainsi Proshansky et coll. (1983) avait posé le concept de « place identity » comme définissant les mémoires, idées, expériences, attitudes, valeurs, préférences se rapportant on monde physique dans lequel vit le sujet. Cette place identity permet ainsi de projeter son « Soi » dans l’espace, d’interagir avec l’autre en se sentant en sécurité sur un périmètre géographique familier.

Si l’identité géographique rassure, elle divise aussi. Il parait fondamental d’en prendre toute la mesure dans un contexte pandémique où le pouvoir local se traduit aussi en un pouvoir sur l’espace et la façon de l’occuper. L’arrêté du préfet de police des Bouches-du-Rhône concernant l’interdiction du port du maillot du PSG constitue l’exemple cinglant du recours à cette escalade réglementaire pour réguler notre vivre ensemble territorial, au-delà de la pandémie. Le texte publié le 21 août 2020 interdisait à Marseille « toute personne se prévalant de la qualité de supporter du Paris-Saint-Germain, ou se comportant comme tel, de circuler ou de stationner sur la voie publique sur le Vieux-Port et sa périphérie ».

Des frontières sanitaires, sociales, mais aussi communautaires s’érigent localement sur le territoire national. Il convient de s’interroger sur cet amalgame idéologique entre catégories à risque du point de vue sanitaire et classes dangereuses, sans quoi ces mesures discrétionnaires pourraient être le prélude à une normalisation du rejet de l’autre.