Les réformes électorales menacent-elles la démocratie des États-Unis ?

  1. Jérôme Viala-GaudefroyAssistant lecturer, CY Cergy Paris Université
CY Cergy Paris Université
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Sit-in au Capitole de la Géorgie, à Atlanta, le 8 mars 2021.
Sit-in au Capitole de la Géorgie, à Atlanta, le 8 mars 2021. Megan Varner/Getty Images North America / Getty Images via AFP

Quelques mois à peine après les victoires historiques des Démocrates aux élections présidentielles et sénatoriales dans l’État de Géorgie, son gouverneur républicain, Brian Kemp, a promulgué une loi qui réécrit largement les règles électorales de l’État.

Le texte a provoqué un tollé. Les Démocrates, les défenseurs des droits civiques et les leaders afro-américains ont accusé les Républicains de s’attaquer au droit de vote en cherchant à limiter le vote par correspondance et l’accès aux urnes, notamment pour les électeurs noirs qui votent traditionnellement pour les démocrates.

Une controverse nationale

Des entreprises de premier plan, comme Coca-Cola ou Delta, ont condamné l’adoption de la loi, et la Major League de baseball a délocalisé le All-Star Game 2021 dans le Colorado. Le président Biden est allé jusqu’à y voir une loi pire que « Jim Crow », ces lois de ségrégation raciale promulguées par les législatures des États du Sud, dont faisait partie la Géorgie, de la fin du XIXe siècle aux années 1960. Une exagération qui rappelle les hyperboles véridiques de Donald Trump.https://www.youtube.com/embed/x0sS2UfN7FA?wmode=transparent&start=57

À leur tour, les Républicains ont accusé les Démocrates de jouer la carte de la race, et Biden de propager des mensonges alors que celui-ci a été épinglé par les vérificateurs du Washington Post pour avoir répété que la nouvelle loi électorale modifiait les horaires de vote, ce qui est faux. Certaines contre-vérités, comme la fin du vote anticipé le week-end, correspondant à des clauses initialement envisagées par les Républicains mais finalement abandonnées dans la version définitive, ont également été énoncées.

Une lecture détaillée de cette loi en montre toute l’ambiguïté. Ainsi, elle garantit l’existence d’urnes de dépôt des bulletins (drop boxes) pour le vote anticipé, mises en place avec les dispositions d’urgence de 2020 dans le contexte de l’épidémie de Covid-19, mais elle en limite le nombre. Autre exemple : la loi exige dorénavant un numéro d’identification pour les votes par correspondance. Or, aux États-Unis, il n’y a pas de carte d’identité nationale (fédérale) et les populations les plus pauvres n’ont pas forcément de permis de conduire.

Ces lois d’identification des électeurs sont donc souvent perçues comme particulièrement discriminatoires sur le plan racial. Toutefois, en Géorgie, un numéro de sécurité sociale (que possèdent presque tous les Américains) suffira. De plus, et de façon contre-intuitive, la recherche universitaire tend à montrer que ces lois d’identification n’ont qu’un effet faible ou négligeable sur la participation électorale. Elles sont également soutenues par une majorité d’Américains, pourtant opposés aux autres restrictions du droit de vote.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=jeromevg&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfX0%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1375442555022704641&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fles-reformes-electorales-menacent-elles-la-democratie-des-etats-unis-159077&sessionId=5b6a6ca8ff7dc2dcf0d0c755d389a5ba3ef6a579&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=82e1070%3A1619632193066&width=550px

Trois clauses, cependant, sont particulièrement problématiques : la réduction de la période pendant laquelle un électeur peut demander un bulletin, l’interdiction de distribuer de la nourriture ou de l’eau aux personnes faisant la queue pour voter et, surtout, les nouveaux pouvoirs donnés à l’Assemblée générale de Géorgie (majoritairement républicaine) pour contrôler la commission électorale de l’État (State Election Board) et remplacer les administrateurs électoraux locaux. Cette clause est la plus emblématique d’un potentiel abus de pouvoir, même si certains garde-fous existent bien.

Pour comprendre la signification politique de cette loi, il faut aller au-delà du texte et regarder le contexte. Selon les Républicains, cette loi judicieusement appelée « Loi sur l’intégrité des élections de 2021 » était nécessaire pour « restaurer la confiance ». Elle valide donc implicitement l’idée que la présidentielle de 2020 n’a pas été intègre. Si elle a été signée par le gouverneur républicain Brian Kemp, qui avait pourtant résisté aux pressions de Donald Trump qui lui demandait de ne pas reconnaître la victoire de Biden, c’est qu’il doit redorer son blason, après être devenu un paria au sein de son propre parti – du fait, précisément, de son opposition à Trump au plus fort de la période post-électorale.

Manifestation devant le Capitole en soutien au projet de loi 531 de la Chambre des représentants, le 8 mars 2021 à Atlanta, en Géorgie. Megan Varner/AFP

Cette validation implicite du mensonge de Donald Trump est au cœur de la stratégie républicaine, résumée par le slogan : « rendre plus facile le vote, et plus difficile la triche ». Mais quelle triche ? Les faits ont largement démontré qu’il n’y a pas eu de fraude, en Géorgie ou dans le reste du pays.

Il y aurait plus de 360 projets de loi similaires, parfois plus radicaux, dans 47 États, projets particulièrement bien avancés au Texas, en Arizona ou dans le Michigan. Ce mensonge persistant ne fait qu’accroître la polarisation du pays : plusieurs mois après les résultats, alors que Trump insiste sur le fait que la loi de Géorgie ne va pas assez loin, une majorité de Républicains continuent de croire que l’élection leur a été volée.

Un impact sur les relations entre le business et le monde politique

Cette politisation du processus électoral pourrait également accélérer une refonte des alliances traditionnelles entre le monde politique et celui des affaires. Déjà, à la suite de la remise en cause du résultat des élections de novembre et de la tentative d’insurrection au Capitole, certaines grandes compagnies avaient mis fin à leur soutien financier aux Républicains. En Géorgie, de grandes entreprises comme Delta ou Coca-Cola qui, nous l’avons dit, ont condamné publiquement la loi électorale avaient pourtant participé en coulisse à son élaboration (en ayant des échanges avec les leaders politiques par le biais des Chambres de commerce) et permis notamment d’exclure les propositions les plus controversées. Des centaines de grands patrons ont récemment signé une tribune dans le New York Times dénonçant les atteintes au droit de vote dans plusieurs États tandis que d’autres se sont abstenus.

Si, dans ce contexte de polarisation, les grandes marques doivent choisir un camp, face à la menace de boycott, mais également à la pression de leurs employés et de leurs investisseurs, elles choisiront celui qui satisfait au mieux leurs intérêts. L’accord, tacite, entre les grandes entreprises et le parti républicain (réductions d’impôts et déréglementation contre dons pour les campagnes électorales) pourrait ne pas survivre à la vague populiste anti-establishment qui submerge le parti.

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le soutien du républicain Marco Rubio aux syndicats dans leur conflit avec Amazon, ou les accusations de culture de l’annulation (cancel culture) par le gouverneur Kemp suite à la délocalisation de la All-Star Game ou aux menaces de boycott de la Géorgie par certaines entreprises. À l’inverse, le chef des Républicains au Sénat, Mitch McConnell, a menacé les entreprises qui s’opposent à la loi électorale de Géorgie de représailles si elles ne restent pas en dehors de la politique. L’ironie étant qu’il a passé sa longue carrière à se battre pour que les entreprises participent à la vie politique précisément au nom de la liberté d’expression garantie par le Premier amendement… Quant à Donald Trump, il en appelle lui aussi à leur boycott.

Bien entendu, cela ne veut pas dire que les entreprises vont nécessairement se précipiter chez les Démocrates, notamment si Joe Biden met à exécution son plan d’augmenter les impôts sur les entreprises pour financer l’investissement dans les infrastructures. Le monde des affaires est en fait divisé et l’activisme politique du patronat est une affaire risquée.

La vraie menace pour la démocratie : le redécoupage des circonscriptions

Pourtant, aussi médiatiques que soient ces lois de réformes électorales, elles sont l’arbre qui cache la forêt. Le remaniement partisan des circonscriptions électorales (Gerrymandering), en Géorgie, comme ailleurs, est objectivement une plus grande menace pour le fonctionnement démocratique états-unien. S’il est utilisé par les deux partis, les Républicains ont en fait une véritable stratégie en 2010 (baptisée REDMAP). Cette arme pourrait leur permettre de reprendre le contrôle de la Chambre des Représentants sans gagner une seule voix de plus qu’en 2020, et sans limiter l’accès aux urnes.

« Comment voler une élection ». FairVote.org

Un projet de loi fédéral appelé « For the People Act » (ou _H.R. 1), qui vise à limiter le gerrymandering, à étendre les droits de vote et à réduire l’influence de l’argent en politique a été voté par la Chambre il y a quelques semaines, sur des lignes partisanes. Bien qu’imparfait, ce projet de loi est perçu comme une menace par les Républicains et par des groupes de pression, comme celui du milliardaire Charles Koch. Il a toutefois peu de chances de devenir loi, du moins tant que les règles du Sénat permettent d’utiliser l’obstruction (fillibuster) pour bloquer un vote à majorité simple, le déficit démocratique existant également au sein du Sénat.

La « Grande Vague » d’Hokusai, une image pour penser notre avenir?

  1. Jeremy GhezProfessor of Economics and International Affairs, HEC Paris Business School
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Sous la grande vague de Kanagawa, Hokusai. Wikipédia

Le mois dernier, à New York, lors de la semaine asiatique de la société de vente aux enchères Christie’s, une gravure sur bois de La Grande Vague de Kanagawa, réalisée par l’artiste japonais Katsushika Hokusai en 1831, a été adjugée pour la somme de 1,6 million de dollars. C’est plus de dix fois les estimations basses dont l’œuvre avait fait l’objet. Plus remarquable encore, ce montant dépasse le record précédent pour une œuvre de Hokusai, établi à 1,47 million de dollars en 2002. Le succès contemporain de l’artiste japonais ne s’arrête d’ailleurs pas aux enchères de Christie’s, puisque cette Grande Vague, qui emprunte autant à l’art traditionnel de l’estampe japonaise qu’aux techniques européennes, continue d’influencer le street art et la culture populaire. Elle est même devenue une émoticône. Cette œuvre a aussi inspiré des moments bien plus solennels, et notamment des hommages aux victimes du vol TWA 800 qui s’est écrasé au large de New York en 1996, comme aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris en 2015.

L’œuvre de Hokusai célèbre cette année ses 190 ans. Comment expliquer l’attrait persistant de cet artiste, mesuré par ses mentions dans les livres en anglais depuis la fin du XIXe, et, plus frappant encore, le véritable essor des mentions de cette Grande Vague, notamment depuis 2000 ?

Imprévisibilité ou vision d’ensemble ?

Symbole d’une incertitude et d’une imprévisibilité que toute génération semble croire inédite et propre à son époque, cette œuvre semble proposer une lecture presque universelle de l’ère que nous traversons. Aujourd’hui, les vagues (justement) successives de l’épidémie s’enchaînent et nous laissent rarement un répit suffisant pour reconstruire. Le message de turbulence et de chaos que transmet cette Grande Vague fait écho à ce sentiment d’impuissance face à un phénomène naturel contre lequel on se sent bien impuissant.

Mais cette œuvre peut aussi transmettre un étrange sentiment de maîtrise. En arrière-plan, le Mont Fuji, incarnation, s’il en est, de l’enracinement et de l’inamovible, nous rappelle que des temps plus stables sont à venir. N’est-il pas d’ailleurs le vrai sujet de cette estampe, qui appartient à la série intitulée « Trente-six vues du mont Fuji » ? Un œil avisé remarquera que le fameux volcan est au centre de la gravure et qu’il est difficile de distinguer l’écume de la vague de la neige qui tombe sur la montagne. De même, si l’attention que l’on porte à la vague est assez soutenue, notre regard finit par se porter sur le Mont Fuji, étant nous-mêmes tentés de se demander si elle ne finira pas par l’engouffrer.

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Plus saisissants encore sont ces bateaux de pêche au premier plan qui sont secoués par des vaguelettes bien modestes par rapport à la vague, énorme, qui les attend mais qu’ils ne peuvent probablement pas maîtriser. D’ailleurs, si nous étions dans l’un de ces bateaux, nous aurions probablement le mal de mer. Nous verrions dans ces vaguelettes de premier plan un danger aussi extrême qu’imminent. Une fois ces vaguelettes passées, nous pourrions imaginer que nous sommes invincibles, ayant copieusement ignoré la véritable vague derrière, le véritable danger qui nous prendrait par surprise.

Cet étrange sentiment de maîtrise peut sembler paradoxal mais découle du fait que cette œuvre nous propose une vision d’ensemble – la « big picture » auraient dit les Anglo-saxons – vision que nous n’aurions pas si nous étions sujets du cadre, vision dont nous disposons que rarement dans notre vie quotidienne et vision que nous ne cherchons jamais à obtenir, notamment en temps de crise.

L’antithèse de notre vision quotidienne du monde

Pourquoi cherchons-nous si rarement cette vision d’ensemble ?

D’abord parce que nous sommes devenus de plus en plus dogmatiques et qu’il est devenu extrêmement difficile de changer d’avis à notre époque. Les nouvelles technologies de l’information étaient censées nous rapprocher en alignant nos compréhensions du monde respectives. Cependant, Internet est devenu de plus en plus fragmenté, présentant des réalités différentes à des populations différentes. Les réseaux sociaux sont devenus une caisse de résonance : loin de nous exposer à des points de vue différents, elle nous présente de manière quasi exclusive des raisons de continuer de croire en nos convictions profondes. Ce dogmatisme, voire ce tribalisme, empêche souvent d’obtenir cette vision d’ensemble qui peut être si critique à notre compréhension du monde.

Ensuite, parce que nous sommes profondément myopes. Les êtres humains sont particulièrement bien armés pour penser les phénomènes linéaires et progressifs et pour comprendre les changements marginaux. Il s’agit d’une des idées centrales de la réflexion de Nicholas Taleb qui a longtemps travaillé sur les surprises stratégiques. Mais nous sommes autrement moins préparés pour maîtriser la rupture et les transformations exponentielles – par exemple, une pandémie. Comme l’a suggéré Richard Baldwin, professeur d’économie à l’IHEID de Genève, nous avons tendance à radicalement sous-estimer les phénomènes exponentiels à leur début, et à radicalement les surestimer par la suite. Ces biais de réaction expliquent pourquoi les cycles de sous et de sur-réactions aux différentes vagues de la pandémie – réactions qui ne sont pas dictées par une vision d’ensemble.

Enfin, parce que nous manquons profondément d’imagination. Nous croyons que nos réalités d’hier seront nécessairement celles de demain, et nous semblons surpris de découvrir que les malentendus, voire les profonds désaccords entre générations se creusent et se crispent, surtout en période de crise sanitaire. Or, nous vivons à une époque toute particulière de ce point de vue à laquelle pas moins de quatre générations – boomers, X, millennials ou Y et Z – cohabitent sur le marché du travail. Les aînés qui se pensent en position de force sur ce marché du travail de par leur expérience risquent de faire les frais de leur manque d’imagination s’ils ne parviennent pas à réinventer leur leur façon de travailler avec les plus jeunes qui se définissent autrement et dont les aspirations ont profondément changé. Sans cette réinvention, la vision d’ensemble restera autrement plus complexe à obtenir.

L’art au service d’une meilleure compréhension de notre environnement

Cette œuvre d’art nous propose une lecture qui nous semble contemporaine des troubles et des turbulences que nous traversons et nous offre une vision d’ensemble dont nous ne disposons pas alors que nous sommes (ou nous nous sentons) trop occupés à faire face aux tempêtes du présent. L’intérêt pour l’art en temps de crise n’est pas d’ordre exclusivement intellectuel ou esthétique, aussi fondamentales que soient ces dimensions. Il peut aussi correspondre à un impératif stratégique, voire existentiel, dans la mesure où il nous rappelle l’importance d’élargir nos horizons et de faire preuve d’ouverture d’esprit au service d’un projet, qu’il soit citoyen ou à but lucratif. Les impasses qui semblaient autrefois insurmontables peuvent alors prendre une forme bien différente. Question de perspective, que nous explorons inlassablement grâce à l’art, mais que nous oublions, au quotidien.

Harcèlement scolaire : les points faibles des stratégies de lutte actuelles

Université de Lorraine
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Lorsque la victime essaie de se faire oublier de son harceleur (en rasant les murs, en se cachant…), elle lui envoie implicitement un message qu’il peut venir l’agresser sans rien risquer. PexelsCC BY

Depuis 2011, le harcèlement scolaire est devenu un sujet de préoccupation politique et social majeur. Et pour cause, un enfant sur dix environ est victime de ce fléau. Pour combattre ce phénomène, les institutions utilisent deux types de stratégies.

La première consiste à mener une action de prévention afin de sensibiliser les élèves aux conséquences de ce type de comportement (décrochage scolaire, phobie scolaire, troubles psychosomatiques, dépression, suicide). Selon une méta-analyse, cette approche ferait diminuer les actes de harcèlement de 20 %.

Pour faire face aux 80 % restants, les institutions ont choisi comme seconde approche la stratégie interventionniste. Notre propos est de montrer que l’intervention d’un tiers dans la relation de harcèlement pour la faire cesser, bien que logique de prime abord, peut se montrer contre-productive lorsqu’on adopte un regard systémique.

« Comportements d’opportunités »

La stratégie interventionniste revêt quatre formes principales :

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  • La sanction du harceleur reste la plus pratiquée dans la plupart des pays même si l’on sait qu’elle ne génère qu’une adhésion de surface et que le harcèlement se poursuit sous des formes plus difficilement détectables.
  • La méthode Pikas ou méthode des préoccupations partagées cherche à mobiliser l’empathie du ou des auteurs de harcèlement afin de les amener à changer de comportement.
  • Dans la même lignée, les pratiques réparatrices cherchent à réparer le mal qui a été fait et à résoudre le conflit en encourageant le ou les harceleurs à reconnaître les conséquences de leurs actions sur la ou les victimes.
  • Enfin, la mobilisation d’un groupe d’élèves de soutien, constitué à l’initiative d’un adulte, pour venir en aide à la victime sous différentes formes (aide aux devoirs, présence à ses côtés pendant la récréation…).

Plusieurs constats nous amènent à relativiser l’intérêt d’avoir recours à ces méthodes. Le premier tient au fait qu’en intervenant dans la situation de harcèlement – ce qui est tout à fait compréhensible – on envoie le signal au harceleur et à sa victime que cette dernière n’est pas capable de se défendre seule et donc l’agresseur peut continuer sans risque.

Même si le harcèlement s’arrête après l’intervention d’un tiers, la victime n’aura pas réalisé qu’elle est capable de mobiliser elle-même des ressources internes pour faire face à l’agression. Lorsqu’une nouvelle situation de ce type se présentera, elle sera tout autant démunie que la fois précédente. C’est ce qui explique en partie le fait que les enfants harcelés qui changent d’établissement scolaire, se font souvent harceler à nouveau.https://www.youtube.com/embed/CSuNE_mSOCY?wmode=transparent&start=0Lutte contre le harcèlement scolaire : la méthode Pikas (RFI, « 7 milliards de voisins », 2018).

Il est important de comprendre qu’il n’y a pas de profil de harcelé contrairement aux harceleurs. L’ensemble des enfants sont « testés » sur le plan relationnel quand ils arrivent à l’école, et ceux qui présentent une vulnérabilité à ce moment-là ont plus de chance d’être harcelés. Les comportements de harcèlement sont des comportements d’opportunités.

Profils manipulateurs

Le second constat se situe du côté des harceleurs, la recherche distinguant deux profils. Nous avons, d’une part, le « harceleur réactif » qui présente des déficits sur le plan des compétences sociales, ce qui l’amène à attribuer des intentions hostiles de la part de ses pairs et à y réagir avec une agressivité excessive. À l’opposé, nous retrouvons le « harceleur stratégique » qui possède des compétences sociocognitives élevées qu’il utilise à des fins de manipulation et de domination d’autrui.

Certains chercheurs soutiennent la thèse que le harcèlement a pour objectif d’acquérir une position sociale dominante dans le groupe de pairs. Qualifié également de « populaire », ce type de profil n’a aucun intérêt à cesser son comportement puisqu’il est à l’origine de sa popularité. Cela est corroboré par une étude qui met en évidence que les harceleurs stratégiques sont plus difficilement réceptifs aux interventions.

Enfin, au-delà du statut social acquis grâce au harcèlement, la faible réceptivité à ce type d’approche – notamment celles qui préconisent de mobiliser l’empathie du harceleur à l’instar de la méthode Pikas – peut également s’expliquer par le fait que les auteurs (réactifs ou stratégiques) de ce type de comportements présentent des carences en empathie affective (la capacité à expérimenter l’émotion d’une autre personne) et font preuve d’une forme de désengagement moral qui leur permet de reléguer au second plan leurs principes au profit d’autres impératifs.


À lire aussi : Harcèlement scolaire : vers une meilleure prise de conscience ?


L’ensemble de ces faits nous amène à privilégier une autre approche qui consiste à travailler avec l’élève victime de harcèlement afin qu’il développe les ressources qui lui permettront mettre fin lui-même à la situation d’agression.

Cette approche permet d’éviter les conséquences négatives d’une confrontation avec le harceleur, elle permet également de développer la confiance en soi de la victime et surtout, elle a potentiellement une plus grande chance de réussite car la personne harcelée est souvent l’acteur le plus motivé pour changer dans le système.

« Expérience émotionnelle correctrice »

Pour ce travail avec l’élève victime, nous mobilisons les outils de la systémie brève et stratégique élaborés par l’École de Palo Alto. Cette approche nous amène à considérer la situation de harcèlement comme une pathologie interactionnelle qui s’incarne dans un cercle vicieux relationnel dans lequel chaque acteur joue un rôle pour entretenir le statu quo.


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Cela peut paraître paradoxal, voire injuste, de considérer que la victime a une part de responsabilité dans la situation. Pour autant, ce que fait la victime pour essayer de résoudre son problème ne fait que l’alimenter, « le problème c’est la solution » pour reprendre les termes de Paul Watzlawick, grande figure de l’École de Palo Alto. C’est-à-dire que lorsque la victime essaie de se faire oublier de son harceleur (en rasant les murs, en baissant la tête, en se cachant…), elle lui envoie implicitement un message qu’il peut venir l’agresser parce qu’il ne risque rien.https://www.youtube.com/embed/rrkoz2F1iQw?wmode=transparent&start=0Comment lutter contre le harcèlement scolaire (Décod’Actu, Lumni, 2017).

Cette approche systémique préconise d’identifier tout ce que met en place l’élève harcelé pour faire cesser la situation. Cette liste nous permet ensuite d’en trouver le thème général, à savoir quel est le message commun à toutes ses tentatives de solution. Dans le cas du harcèlement, il s’agit souvent de : « Arrête mais si tu continues, il n’y aura pas de conséquences de ma part pour toi ». À partir de là, il s’agit d’identifier le thème exactement opposé, à 180 degrés, qui pourrait être dans le cas qui nous préoccupe : « Continue et contemple les conséquences négatives de ma part ».

Ce thème à 180 degrés nous permet de créer une tâche, une action concrète, que l’élève harcelé mettra en œuvre lorsqu’il se retrouvera confronter à son harceleur. Cette tâche est coconstruite avec l’enfant ou l’adolescent et tient compte du contexte ainsi que des ressources propres de ce dernier.

La mise en œuvre de ce comportement concret fera vivre à l’enfant ou l’adolescent une expérience émotionnelle correctrice c’est-à-dire une expérience dont l’émotion et les sensations viendront changer sa perception de la réalité (« je peux me défendre seul ») et donc sa réaction. Les fondateurs de l’École de Palo Alto considèrent que cette expérience constitue le seul levier dont la nature humaine dispose pour construire et déconstruire une représentation.

Au fin fond du désert australien, une expédition à la recherche de terres rares

  1. Bénédicte CenkiAssociate professor at Montpellier University, EU H2020 MSCA visiting researcher at Sydney University, Université de Montpellier

Déclaration d’intérêts

Bénédicte Cenki a reçu des financements de l’institut national des sciences de l’Univers (INSU) du CNRS et du programme de recherche et d’innovation Horizon H2020 de l’Union Européenne avec la convention de subvention No 793978.

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Enseignante-chercheure et géologue depuis plus de 20 ans, j’ai eu l’occasion de faire de nombreuses missions de terrain durant ma carrière. Avec à chaque fois, la même passion pour découvrir de nouveaux territoires, depuis l’Altiplano péruvien pour mon mémoire de maîtrise en 1997 (je voyageais dans une benne de camion remplie de pommes de terre), en passant par toutes ces années à arpenter les carrières actives de l’Inde du Sud pour ma thèse au début des années 2000, à toutes ces missions de terrain en montagne (voire en Via Ferrata à plus de 3000 m d’altitude au Mont-Emilius dans le Val d’Aoste en 2007) ou sur des îles grecques paradisiaques où les roches métamorphiques (roches transformées lors des processus tectoniques comme la formation des chaînes de montagnes) plongent dans une eau vert-bahamas et cristalline.

L’expédition que je vais vous raconter, c’est ma dernière mission de terrain, au temps d’avant, prépandémie, lors de l’hiver austral 2019.

L’objectif de cette mission était d’étudier des roches dans un secteur proche de Nolans Bore qui sera dans les prochaines années l’une de plus grandes mines de terres rares d’Australie dans les Territoire du Nord.

Les terres rares comme le lanthane, le cérium, le praséodyme, le néodyme, le thulium ou l’ytterbium sont des éléments chimiques essentiels aux nouvelles technologies (éoliennes, panneaux solaires, véhicules électriques).

Ces métaux sont considérés comme critiques, car, associé à cette importance économique, leur approvisionnement est fortement dépendant de la Chine.

Pourquoi aller chercher des terres rares en Australie centrale ?

Afin de prévenir les futurs problèmes économiques, géopolitiques et environnementaux, les pays occidentaux se lancent depuis une dizaine d’années dans de grands projets de recherche afin de diversifier à terme, les sources d’approvisionnement et d’assurer que leur extraction soit responsable et respectueuse des hommes, des femmes et de l’environnement.


À lire aussi : Ces métaux qui viennent à manquer, un enjeu pour les sociétés de demain


Étant lauréate d’un projet européen Marie Curie Horizon 2020, j’ai eu l’occasion de partir 18 mois en délégation à l’Université de Sydney afin d’acquérir des compétences complémentaires en modélisation numérique. Et j’en ai profité pour organiser une mission dans le désert australien, qu’on appelle le bush, pour évaluer le potentiel en terres rares des pegmatites du dôme métamorphique d’Entia (mise à l’affleurement en structure circulaire de roches partiellement fondues provenant de la croûte terrestre profonde lors de la formation de très anciennes chaînes de montagnes) en Australie centrale. Les pegmatites sont des produits de fusion de la croûte continentale riche en quartz, feldspaths et micas, mais aussi en métaux rares.

Pour cela j’ai invité deux collègues : Patrice Rey, tectonicien et modélisateur de l’Université de Sydney et Fleurice Parat, collègue pétrologue du magmatisme de l’Université de Montpellier.

Organiser une mission en autonomie totale dans le bush australien

Cette organisation minutieuse commence plusieurs mois en amont, car il ne faut ne rien laisser au hasard (il y aura de toute façon assez d’aléas le moment venu). Pour que cette mission soit un succès, il me faut absolument trouver les coordonnées GPS des gisements de terres rares répertoriés dans des archives des années 1990 du bureau des recherches géologiques du Territoire du Nord. En effet, après avoir été exploré de manière intensive pour l’uranium à la fin du XXe siècle, ce territoire a montré un intérêt notable pour les terres rares depuis le début du XXIe siècle (souvent les minéraux de terres rares sont également radioactifs ce complique aussi leur extraction).https://www.google.com/maps/d/embed?mid=1CjXUZJTgo5W3_tlGDr7Ib709HAPr3i82&hl=fr

Étant donné que nous n’aurons pas d’accès Internet, il me faut absolument préparer cette mission « à l’ancienne » : sélectionner les cibles dans des rapports vieux de plus de 30 ans, imprimer toutes les images satellites, cartes topographiques ou géologiques potentiellement nécessaires, acheter un chargeur solaire pour le GPS et l’Ipad qui nous permettront de naviguer dans le bush pour atteindre les cibles géologiques et bien sûr penser au téléphone satellite de Géosciences Montpellier et à la balise GPS d’urgence qui nous permettrait d’être retrouvés en cas de pépin grave (et bien l’enregistrer avant de quitter la civilisation !).

J’arrive à Alice Springs depuis Sydney le 11 juillet au matin, presque au même moment où ma collègue Fleurice arrive de France après 24 heures d’avion. Notre collègue Patrice nous rejoindra deux jours après. Nous sommes donc toutes les deux à prévoir la logistique et les courses essentielles. Nous partons avec un seul 4×4 et il nous faudra donc bien rester sur les pistes visibles depuis les images satellites sans risquer de les quitter.

Notre véhicule tout terrain nous attend alors que nous étudions un affleurement rocheux proche de la piste principale. Source, Author provided

Alice Springs est une bourgade d’environ 20 000 habitants, au centre de l’Australie, perdue à plusieurs milliers de km de la civilisation (1 500 km de Darwin vers le nord et Adélaïde vers le sud). Le supermarché local n’a rien du superflu de nos hypermarchés européens ou de la côte Pacifique huppée ! Mais on y trouve l’essentiel : de l’eau pour 15 jours (il n’y a aucune source là où nous allons), des pâtes, des légumes en conserve, des soupes lyophilisées, du thé, du müesli, des pâtes à tartiner, de la poudre vitaminée (type spiruline), table, chaises pliantes et vaisselle (que nous laisserons aux locaux après la mission), pelles (pour creuser les toilettes quotidiennes et individuelles), de la crème solaire, des grands chapeaux et… des filets anti-mouches ! Nous partons en autonomie totale, mais à la fois légère et minimaliste (ce qui me rassure c’est que mon collègue Patrice a maintes missions dans le bush derrière lui) : cuisine sur le feu (foyer creusé dans le sable de la crique), pas de générateur, pas de frigo donc nous emmenons uniquement de la nourriture qui se conserve à température ambiante et bien sûr une trousse de secours.

Le dôme métamorphique d’Entia est situé sur le terrain privé d’Ambalindum station, une immense ferme bovine de plusieurs milliers de km2. Mes demandes d’autorisation au siège social à Brisbane pour y accéder sont restées sans réponse, il faudra donc négocier l’accès sur place avec les fermiers le moment venu. Cela veut dire un détour de 300 km, sans même être sûr qu’ils vont nous recevoir !

Nous passons donc nos trois premières nuits d’acclimatation au camping de Hale River Homestead à Old Ambalindum (150 km à l’est d’Alice Springs). Après un coup de fil rapide à la fermière le deuxième soir, elle me dit de passer le lendemain à 7h du matin après leur débriefing matinal. Le soleil se lève dans un voile de poussière rouge et sèche, j’aperçois l’hélicoptère des fermiers dont les pales qui tournent brisent le silence matinal glacé. Nous nous garons devant la petite baraque de plain-pied qui accueille la réunion matinale. Nous ne sommes pas conviés à l’intérieur malgré une température de quelques degrés seulement. Nous attendons que la fermière arrive avec des cartes que nous déroulons sur le capot de la voiture. Elle hésite à nous donner l’autorisation d’accès, et nous répétons que nous ne sommes pas une compagnie minière, mais des universitaires, finalement le sésame c’était le nom d’un collègue de l’université d’Adélaïde qui est venu l’année précédente et qui avait fait bonne impression. Ouf la mission est sauvée. Nous partons pour six heures de route, pour entrer dans le dôme d’Entia par une piste praticable et sécurisée avec un seul et unique véhicule. Dernier stop pour remplir le réservoir de diesel avant la fin de la civilisation : la communauté aborigène d’Atitjere, reculée et tellement loin de notre vision occidentale du monde.

Notre quotidien pendant 10 jours au cœur du dôme d’Entia

Nous arrivons en fin d’après-midi à notre campement, au cœur du dôme ce qui nous permettra de rayonner quotidiennement, dans une crique asséchée que Patrice reconnaît pour être déjà venu plusieurs fois : ce coin de caillou c’est le coin cuisine (magnifiques migmatites !), là le sable est le plus confortable pour les tentes et là-bas ce sont les toilettes. Une fois notre campement installé, nous cuisinons notre premier dîner (des pâtes à la ratatouille !) à la belle étoile sur le feu de camp creusé dans le sable. C’est avec un bol de thé qui nous réchauffe les mains, il ne fait que quelques degrés, que nous profitons de notre première soirée sous l’immensité d’un magnifique ciel étoilé et dans un silence enveloppant, rassurant. La deuxième journée commence comme les suivantes, avec le rituel du matin au lever du soleil vers 6h30 : Patrice et Fleurice ravivent le feu, préparent le thé et le petit-déjeuner pendant que je vérifie que les appareils électroniques sont chargés, j’établis notre itinéraire de la journée et l’ordre de cibles géologiques à visiter. Très vite chacun trouve sa place naturellement dans ce type de mission et tout fonctionne parfaitement et simplement.

Notre campement rudimentaire dans une crique asséchée : les tentes sont plantées dans le sable pour plus de confort, l’affleurement rocheux plat fait office de cuisine. Source, Author provided

Les jours passent et se ressemblent : nous approchons le plus possible en 4×4 des points cibles en suivant les pistes visibles sur Google Earth. Puis nous partons à pied avec de l’eau, nos marteaux, carnets de terrain et GPS pour rejoindre l’affleurement sélectionné. Heureusement la végétation est clairsemée, maigre et le dénivelé faible, ce qui nous permet de naviguer en ligne droite et à vue : les pegmatites sont des roches de couleur très claire et donc bien visibles dans le paysage marron-ocre monotone. Arrivés sur l’affleurement Fleurice et moi sortons nos loupes pour essayer de repérer des minéraux rares aux noms barbares tels la samarskite, la fergussonite ou la monazite pendant que Patrice sort sa boussole pour effectuer des mesures et comparer la direction des pegmatites avec celle des roches encaissantes. Une équipe bien rodée et efficace ! Ces minéraux contiennent des terres rares lourdes comme le thulium ou l’ytterbium (utilisés dans les supraconducteurs, la radiothérapie ou les lasers infrarouges), mais aussi du niobium et du tantale (utilisés principalement dans les alliages pour l’aéronautique).

Un soir, en rentrant vers le camp, Patrice arrête le 4×4 près d’un réservoir à bétail, il grimpe les quelques barreaux de l’échelle et découvre que la trappe qui le couvre est ouverte : nous pourrons récupérer à partir de maintenant chaque soir un jerrican d’eau pour la vaisselle (et une douche au gobelet occasionnelle, quel luxe !).

Chaque soir nous rentrons peu avant la tombée de la nuit vers 18h, afin de profiter un maximum sur le terrain de la petite dizaine d’heures de lumière diurne de l’hiver austral. Le rituel du soir se fait donc souvent à la lampe frontale : récolter quelques herbes sèches pour rallumer le feu, cuisiner, faire la vaisselle avec un filet d’eau, trier les échantillons de la journée et mettre à jour les carnets de terrain tout en essayant de synthétiser toutes les informations et formuler et débattre des hypothèses scientifiques à tester ultérieurement. Un dernier coup d’œil à la Voie lactée et la croix du sud en sirotant un thé, avant de nous retirer chacun dans nos tentes vers 21h.

Un dingo nonchalant s’intéresse à nos conversations géologiques. Source, Author provided

Les jours passent paisiblement et se ressemblent. Ce n’est que le dernier après-midi qui nous réserve une surprise : notre première (et dernière) rencontre avec le dingo, ce fameux chien sauvage icône du bush australien. Nous sommes au dernier affleurement, au cœur du sous-dôme d’Inkamulla. Nous discutons vivement sur la signification de structures plissées et essayons d’échantillonner soigneusement au burin et marteau des lamelles de roches présentant des plis importants pour la compréhension de la mise en place de cette structure géologique. La lumière du soir rend encore plus intense le rouge-ocre de la roche, de ses reliefs arrondis, accueillants et intemporels.

D’ailleurs, là on dirait une grotte aborigène, protégée des fauves, à quelques mètres de hauteur d’escalade facile. Quelques artefacts aborigènes trouvés dans la poussière en témoignent. Les ombres des eucalyptus au tronc blanc maculé et feuilles vert-clair, s’allongent au fil des minutes. C’est dans ce moment paisible et irréel, qu’un dingo s’approche nonchalamment de notre groupe en grande discussion géologique sur notre technique d’échantillonnage de ces petites bandes de cisaillement qu’il nous faudrait dater. Curieux, le dingo tourne autour de nous à quelques mètres de distance et va s’asseoir sur un rocher pour continuer à nous observer.

Et maintenant ?

Avant de reprendre l’avion pour la civilisation, nous passons à la poste d’Alice Springs pour envoyer vers la France les quatre barils d’échantillons que nous avons soigneusement répertoriés et emballés le dernier soir sur le parking du motel d’Alice Springs.

Depuis mon retour en France en août 2020, j’ai scié soigneusement chaque échantillon afin de faire des lames minces de 30 micromètres d’épaisseur qui vont pouvoir être étudiées au microscope optique puis au microscope électronique à balayage, à la microsonde électronique et au spectromètre de masse à ablation laser afin de quantifier les teneurs des minéraux en éléments chimiques majeurs et terres rares.

C’est un étudiant de Master 2 de la filière « géologie de l’exploration et des réservoirs », Jonas Nollo, qui nous fournit une aide précieuse sur le volet analytique de l’étude. Si les frontières rouvrent, je lui souhaite vivement de décrocher une bourse de thèse en Australie pour qu’il puisse poursuivre ce travail d’exploration des métaux critiques auxquelles appartiennent les terres rares : c’est un métier d’avenir, car la transition écologique doit se faire avec les géologues ! Les premiers résultats de notre étude seront communiqués début juillet 2021 au congrès annuel international Goldschmidt prévu (en virtuel) à Lyon. Grâce à une étude minutieuse, Jonas a pu mettre en évidence quatre familles de pegmatites avec des compositions minéralogiques différentes qui pourraient avoir des profondeurs et âges de formation très distincts, donc des potentiels en terres rares variés. Il va quantifier la composition chimique des éléments majeurs et critiques avec la microsonde électronique et le spectromètre de masse début mai.

Malheureusement, pour l’instant, l’étude microscopique ne nous a pas permis de retrouver les minéraux rares escomptés, mais beaucoup de pegmatites à grenat (qui contiennent des terres rares lourdes, mais en moindre concentration). Par contre Jonas a bien confirmé la présence de pegmatites à allanite contenant des terres rares légères au sud-ouest du dôme d’Entia (Lanthane, Cérium, Néodyme, Praséodyme). La science avance souvent à petits pas. Les grandes découvertes sont toujours précédées et portées par une multitude d’études fondamentales menées par de nombreux chercheur·e·s en collaboration de part le monde. Affaire à suivre…

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Une ancienne grotte aborigène à Inkamulla en fin de journée. Bénédicte Cenki, Author provided

  1. Bénédicte CenkiAssociate professor at Montpellier University, EU H2020 MSCA visiting researcher at Sydney University, Université de Montpellier

Partenaires

Université de Montpellier

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information

Enseignante-chercheure et géologue depuis plus de 20 ans, j’ai eu l’occasion de faire de nombreuses missions de terrain durant ma carrière. Avec à chaque fois, la même passion pour découvrir de nouveaux territoires, depuis l’Altiplano péruvien pour mon mémoire de maîtrise en 1997 (je voyageais dans une benne de camion remplie de pommes de terre), en passant par toutes ces années à arpenter les carrières actives de l’Inde du Sud pour ma thèse au début des années 2000, à toutes ces missions de terrain en montagne (voire en Via Ferrata à plus de 3000 m d’altitude au Mont-Emilius dans le Val d’Aoste en 2007) ou sur des îles grecques paradisiaques où les roches métamorphiques (roches transformées lors des processus tectoniques comme la formation des chaînes de montagnes) plongent dans une eau vert-bahamas et cristalline.

L’expédition que je vais vous raconter, c’est ma dernière mission de terrain, au temps d’avant, prépandémie, lors de l’hiver austral 2019.

L’objectif de cette mission était d’étudier des roches dans un secteur proche de Nolans Bore qui sera dans les prochaines années l’une de plus grandes mines de terres rares d’Australie dans les Territoire du Nord.

Les terres rares comme le lanthane, le cérium, le praséodyme, le néodyme, le thulium ou l’ytterbium sont des éléments chimiques essentiels aux nouvelles technologies (éoliennes, panneaux solaires, véhicules électriques).

Ces métaux sont considérés comme critiques, car, associé à cette importance économique, leur approvisionnement est fortement dépendant de la Chine.

Pourquoi aller chercher des terres rares en Australie centrale ?

Afin de prévenir les futurs problèmes économiques, géopolitiques et environnementaux, les pays occidentaux se lancent depuis une dizaine d’années dans de grands projets de recherche afin de diversifier à terme, les sources d’approvisionnement et d’assurer que leur extraction soit responsable et respectueuse des hommes, des femmes et de l’environnement.


À lire aussi : Ces métaux qui viennent à manquer, un enjeu pour les sociétés de demain


Étant lauréate d’un projet européen Marie Curie Horizon 2020, j’ai eu l’occasion de partir 18 mois en délégation à l’Université de Sydney afin d’acquérir des compétences complémentaires en modélisation numérique. Et j’en ai profité pour organiser une mission dans le désert australien, qu’on appelle le bush, pour évaluer le potentiel en terres rares des pegmatites du dôme métamorphique d’Entia (mise à l’affleurement en structure circulaire de roches partiellement fondues provenant de la croûte terrestre profonde lors de la formation de très anciennes chaînes de montagnes) en Australie centrale. Les pegmatites sont des produits de fusion de la croûte continentale riche en quartz, feldspaths et micas, mais aussi en métaux rares.

Pour cela j’ai invité deux collègues : Patrice Rey, tectonicien et modélisateur de l’Université de Sydney et Fleurice Parat, collègue pétrologue du magmatisme de l’Université de Montpellier.

Organiser une mission en autonomie totale dans le bush australien

Cette organisation minutieuse commence plusieurs mois en amont, car il ne faut ne rien laisser au hasard (il y aura de toute façon assez d’aléas le moment venu). Pour que cette mission soit un succès, il me faut absolument trouver les coordonnées GPS des gisements de terres rares répertoriés dans des archives des années 1990 du bureau des recherches géologiques du Territoire du Nord. En effet, après avoir été exploré de manière intensive pour l’uranium à la fin du XXe siècle, ce territoire a montré un intérêt notable pour les terres rares depuis le début du XXIe siècle (souvent les minéraux de terres rares sont également radioactifs ce complique aussi leur extraction).https://www.google.com/maps/d/embed?mid=1CjXUZJTgo5W3_tlGDr7Ib709HAPr3i82&hl=fr

Étant donné que nous n’aurons pas d’accès Internet, il me faut absolument préparer cette mission « à l’ancienne » : sélectionner les cibles dans des rapports vieux de plus de 30 ans, imprimer toutes les images satellites, cartes topographiques ou géologiques potentiellement nécessaires, acheter un chargeur solaire pour le GPS et l’Ipad qui nous permettront de naviguer dans le bush pour atteindre les cibles géologiques et bien sûr penser au téléphone satellite de Géosciences Montpellier et à la balise GPS d’urgence qui nous permettrait d’être retrouvés en cas de pépin grave (et bien l’enregistrer avant de quitter la civilisation !).

J’arrive à Alice Springs depuis Sydney le 11 juillet au matin, presque au même moment où ma collègue Fleurice arrive de France après 24 heures d’avion. Notre collègue Patrice nous rejoindra deux jours après. Nous sommes donc toutes les deux à prévoir la logistique et les courses essentielles. Nous partons avec un seul 4×4 et il nous faudra donc bien rester sur les pistes visibles depuis les images satellites sans risquer de les quitter.

Notre véhicule tout terrain nous attend alors que nous étudions un affleurement rocheux proche de la piste principale. Source, Author provided

Alice Springs est une bourgade d’environ 20 000 habitants, au centre de l’Australie, perdue à plusieurs milliers de km de la civilisation (1 500 km de Darwin vers le nord et Adélaïde vers le sud). Le supermarché local n’a rien du superflu de nos hypermarchés européens ou de la côte Pacifique huppée ! Mais on y trouve l’essentiel : de l’eau pour 15 jours (il n’y a aucune source là où nous allons), des pâtes, des légumes en conserve, des soupes lyophilisées, du thé, du müesli, des pâtes à tartiner, de la poudre vitaminée (type spiruline), table, chaises pliantes et vaisselle (que nous laisserons aux locaux après la mission), pelles (pour creuser les toilettes quotidiennes et individuelles), de la crème solaire, des grands chapeaux et… des filets anti-mouches ! Nous partons en autonomie totale, mais à la fois légère et minimaliste (ce qui me rassure c’est que mon collègue Patrice a maintes missions dans le bush derrière lui) : cuisine sur le feu (foyer creusé dans le sable de la crique), pas de générateur, pas de frigo donc nous emmenons uniquement de la nourriture qui se conserve à température ambiante et bien sûr une trousse de secours.

Le dôme métamorphique d’Entia est situé sur le terrain privé d’Ambalindum station, une immense ferme bovine de plusieurs milliers de km2. Mes demandes d’autorisation au siège social à Brisbane pour y accéder sont restées sans réponse, il faudra donc négocier l’accès sur place avec les fermiers le moment venu. Cela veut dire un détour de 300 km, sans même être sûr qu’ils vont nous recevoir !

Nous passons donc nos trois premières nuits d’acclimatation au camping de Hale River Homestead à Old Ambalindum (150 km à l’est d’Alice Springs). Après un coup de fil rapide à la fermière le deuxième soir, elle me dit de passer le lendemain à 7h du matin après leur débriefing matinal. Le soleil se lève dans un voile de poussière rouge et sèche, j’aperçois l’hélicoptère des fermiers dont les pales qui tournent brisent le silence matinal glacé. Nous nous garons devant la petite baraque de plain-pied qui accueille la réunion matinale. Nous ne sommes pas conviés à l’intérieur malgré une température de quelques degrés seulement. Nous attendons que la fermière arrive avec des cartes que nous déroulons sur le capot de la voiture. Elle hésite à nous donner l’autorisation d’accès, et nous répétons que nous ne sommes pas une compagnie minière, mais des universitaires, finalement le sésame c’était le nom d’un collègue de l’université d’Adélaïde qui est venu l’année précédente et qui avait fait bonne impression. Ouf la mission est sauvée. Nous partons pour six heures de route, pour entrer dans le dôme d’Entia par une piste praticable et sécurisée avec un seul et unique véhicule. Dernier stop pour remplir le réservoir de diesel avant la fin de la civilisation : la communauté aborigène d’Atitjere, reculée et tellement loin de notre vision occidentale du monde.

Notre quotidien pendant 10 jours au cœur du dôme d’Entia

Nous arrivons en fin d’après-midi à notre campement, au cœur du dôme ce qui nous permettra de rayonner quotidiennement, dans une crique asséchée que Patrice reconnaît pour être déjà venu plusieurs fois : ce coin de caillou c’est le coin cuisine (magnifiques migmatites !), là le sable est le plus confortable pour les tentes et là-bas ce sont les toilettes. Une fois notre campement installé, nous cuisinons notre premier dîner (des pâtes à la ratatouille !) à la belle étoile sur le feu de camp creusé dans le sable. C’est avec un bol de thé qui nous réchauffe les mains, il ne fait que quelques degrés, que nous profitons de notre première soirée sous l’immensité d’un magnifique ciel étoilé et dans un silence enveloppant, rassurant. La deuxième journée commence comme les suivantes, avec le rituel du matin au lever du soleil vers 6h30 : Patrice et Fleurice ravivent le feu, préparent le thé et le petit-déjeuner pendant que je vérifie que les appareils électroniques sont chargés, j’établis notre itinéraire de la journée et l’ordre de cibles géologiques à visiter. Très vite chacun trouve sa place naturellement dans ce type de mission et tout fonctionne parfaitement et simplement.

Notre campement rudimentaire dans une crique asséchée : les tentes sont plantées dans le sable pour plus de confort, l’affleurement rocheux plat fait office de cuisine. Source, Author provided

Les jours passent et se ressemblent : nous approchons le plus possible en 4×4 des points cibles en suivant les pistes visibles sur Google Earth. Puis nous partons à pied avec de l’eau, nos marteaux, carnets de terrain et GPS pour rejoindre l’affleurement sélectionné. Heureusement la végétation est clairsemée, maigre et le dénivelé faible, ce qui nous permet de naviguer en ligne droite et à vue : les pegmatites sont des roches de couleur très claire et donc bien visibles dans le paysage marron-ocre monotone. Arrivés sur l’affleurement Fleurice et moi sortons nos loupes pour essayer de repérer des minéraux rares aux noms barbares tels la samarskite, la fergussonite ou la monazite pendant que Patrice sort sa boussole pour effectuer des mesures et comparer la direction des pegmatites avec celle des roches encaissantes. Une équipe bien rodée et efficace ! Ces minéraux contiennent des terres rares lourdes comme le thulium ou l’ytterbium (utilisés dans les supraconducteurs, la radiothérapie ou les lasers infrarouges), mais aussi du niobium et du tantale (utilisés principalement dans les alliages pour l’aéronautique).

Un soir, en rentrant vers le camp, Patrice arrête le 4×4 près d’un réservoir à bétail, il grimpe les quelques barreaux de l’échelle et découvre que la trappe qui le couvre est ouverte : nous pourrons récupérer à partir de maintenant chaque soir un jerrican d’eau pour la vaisselle (et une douche au gobelet occasionnelle, quel luxe !).

Chaque soir nous rentrons peu avant la tombée de la nuit vers 18h, afin de profiter un maximum sur le terrain de la petite dizaine d’heures de lumière diurne de l’hiver austral. Le rituel du soir se fait donc souvent à la lampe frontale : récolter quelques herbes sèches pour rallumer le feu, cuisiner, faire la vaisselle avec un filet d’eau, trier les échantillons de la journée et mettre à jour les carnets de terrain tout en essayant de synthétiser toutes les informations et formuler et débattre des hypothèses scientifiques à tester ultérieurement. Un dernier coup d’œil à la Voie lactée et la croix du sud en sirotant un thé, avant de nous retirer chacun dans nos tentes vers 21h.

Un dingo nonchalant s’intéresse à nos conversations géologiques. Source, Author provided

Les jours passent paisiblement et se ressemblent. Ce n’est que le dernier après-midi qui nous réserve une surprise : notre première (et dernière) rencontre avec le dingo, ce fameux chien sauvage icône du bush australien. Nous sommes au dernier affleurement, au cœur du sous-dôme d’Inkamulla. Nous discutons vivement sur la signification de structures plissées et essayons d’échantillonner soigneusement au burin et marteau des lamelles de roches présentant des plis importants pour la compréhension de la mise en place de cette structure géologique. La lumière du soir rend encore plus intense le rouge-ocre de la roche, de ses reliefs arrondis, accueillants et intemporels.

D’ailleurs, là on dirait une grotte aborigène, protégée des fauves, à quelques mètres de hauteur d’escalade facile. Quelques artefacts aborigènes trouvés dans la poussière en témoignent. Les ombres des eucalyptus au tronc blanc maculé et feuilles vert-clair, s’allongent au fil des minutes. C’est dans ce moment paisible et irréel, qu’un dingo s’approche nonchalamment de notre groupe en grande discussion géologique sur notre technique d’échantillonnage de ces petites bandes de cisaillement qu’il nous faudrait dater. Curieux, le dingo tourne autour de nous à quelques mètres de distance et va s’asseoir sur un rocher pour continuer à nous observer.

Et maintenant ?

Avant de reprendre l’avion pour la civilisation, nous passons à la poste d’Alice Springs pour envoyer vers la France les quatre barils d’échantillons que nous avons soigneusement répertoriés et emballés le dernier soir sur le parking du motel d’Alice Springs.

Depuis mon retour en France en août 2020, j’ai scié soigneusement chaque échantillon afin de faire des lames minces de 30 micromètres d’épaisseur qui vont pouvoir être étudiées au microscope optique puis au microscope électronique à balayage, à la microsonde électronique et au spectromètre de masse à ablation laser afin de quantifier les teneurs des minéraux en éléments chimiques majeurs et terres rares.

C’est un étudiant de Master 2 de la filière « géologie de l’exploration et des réservoirs », Jonas Nollo, qui nous fournit une aide précieuse sur le volet analytique de l’étude. Si les frontières rouvrent, je lui souhaite vivement de décrocher une bourse de thèse en Australie pour qu’il puisse poursuivre ce travail d’exploration des métaux critiques auxquelles appartiennent les terres rares : c’est un métier d’avenir, car la transition écologique doit se faire avec les géologues ! Les premiers résultats de notre étude seront communiqués début juillet 2021 au congrès annuel international Goldschmidt prévu (en virtuel) à Lyon. Grâce à une étude minutieuse, Jonas a pu mettre en évidence quatre familles de pegmatites avec des compositions minéralogiques différentes qui pourraient avoir des profondeurs et âges de formation très distincts, donc des potentiels en terres rares variés. Il va quantifier la composition chimique des éléments majeurs et critiques avec la microsonde électronique et le spectromètre de masse début mai.

Malheureusement, pour l’instant, l’étude microscopique ne nous a pas permis de retrouver les minéraux rares escomptés, mais beaucoup de pegmatites à grenat (qui contiennent des terres rares lourdes, mais en moindre concentration). Par contre Jonas a bien confirmé la présence de pegmatites à allanite contenant des terres rares légères au sud-ouest du dôme d’Entia (Lanthane, Cérium, Néodyme, Praséodyme). La science avance souvent à petits pas. Les grandes découvertes sont toujours précédées et portées par une multitude d’études fondamentales menées par de nombreux chercheur·e·s en collaboration de part le monde. Affaire à suivre…

Les scientifiques alertent mais les politiques ne font rien… Est-ce vraiment si simple ?

  1. Sélim LouafiChercheur en sciences politiques, adjoint à la direction d’AGAP Institut, Cirad
Cirad
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
En octobre 2015, le président du GIEC, Hoesung Lee (premier plan à gauche) rencontre le président Francois Hollande à l’Élysée. ERIC FEFERBERG / POOL / AFP

Avec la pandémie de Covid-19, la recherche scientifique a été propulsée sur le devant de la scène médiatique. Ce mouvement n’est toutefois pas nouveau ; il poursuit une voie engagée ces quarante dernières années, notamment autour des enjeux environnementaux.

Que ce soit sur les questions liées aux changements climatiques ou à la biodiversité – caractérisées par de forts degrés de complexité et d’incertitudes scientifiques et par de profondes divergences de valeurs et d’intérêts entre acteurs –, la science est fortement sollicitée pour aider à définir les problèmes, élaborer des solutions ou évaluer les politiques mises en œuvre.

La dimension politique de la recherche

Il ne se passe pas une semaine sans qu’une nouvelle étude vienne nous rappeler la gravité des enjeux environnementaux. Parallèlement, le constat est souvent sans appel lorsqu’il s’agit de traduire ces rapports alarmants en actions politiques fortes : rien ne se passe !

Si les politiques sont souvent blâmés, qu’en est-il des scientifiques eux-mêmes ? Et si le problème de l’inaction venait aussi de la science et de sa difficulté à penser de manière adéquate les dimensions politiques de ses objets et de ses pratiques de production de connaissances ?

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Revenons ici sur quelques-uns des clichés tenaces qui empêchent de voir les relations souvent complexes qu’entretiennent science et politique.

Idée reçue 1 : C’est la faute du politique

« La science est là pour produire des connaissances objectives et neutres, utilisables par les politiques pour décider de manière mieux informée. »

Voilà le cliché le plus répandu. Son corollaire est bien connu : si aucune décision n’est prise, c’est la faute du politique qui manque d’ambition, ou de courage, pour bousculer les intérêts établis et s’extraire d’une logique court-termiste.

Selon cette vision, la science gagne sa crédibilité en restant le plus éloigné possible du politique. Il s’agit d’abord d’établir un consensus entre scientifiques avant de s’adresser aux décideurs.

Les diagnostics issus de ces consensus sont destinés à agir comme un « électrochoc » sur le politique. On doit constater malheureusement que ses effets disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus.

Dans le domaine de la lutte contre le déclin de la biodiversité, près de dix rapports ont été produits par l’IPBES depuis sa création en 2012 sans que cette question ne parvienne à entrer dans l’agenda politique de manière concrète et suffisamment ambitieuse.

Idée reçue 2 : Haro à la politique des experts

« Le politique a le premier et le dernier mot : il interroge les scientifiques, prend les décisions et les assume en dernier ressort. »

Si cette approche technocratique est souvent décriée, la crise de la Covid, au moins dans sa première phase, a réactivé cette vision d’une science mise au service de la décision politique.

Par ailleurs, dans les négociations internationales sur l’environnement, ce cliché reste un puissant référentiel pour assurer la primauté de ce qui est légitime ou non à intégrer dans un processus de décision. Si la science est sommée de produire des connaissances pertinentes politiquement, elle ne saurait devenir prescriptive sur les décisions à prendre. Ce mot d’ordre constitue un mantra toujours puissant au sein de l’IPBES ou du GIEC.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfX0%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1309344802656473089&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fles-scientifiques-alertent-mais-les-politiques-ne-font-rien-est-ce-vraiment-si-simple-158205&sessionId=ee24eb7bd57689f37dc0947ae898f38a2fde770a&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ff2e7cf%3A1618526400629&width=550px

Idée reçue 3 : Chacun utilise l’autre

« La politique instrumentalise la science pour légitimer des décisions déjà prises. Inversement, la science pousse certains sujets pour attirer l’attention sur eux et obtenir des financements. »

Cette vision cynique de la relation entre science et politique reste très partagée. L’incident du Climategate en novembre 2009, où des chercheurs du Climatic Research Unit en Angleterre avaient été accusés de manipuler des données pour renforcer le constat de l’impact des activités humaines sur le changement climatique, a provoqué des remous jusqu’au sein du GIEC.

Si de telles instrumentalisations peuvent exister, il ne s’agit toutefois pas de les généraliser à l’ensemble des relations entre science et politique, en faisant fi des enjeux de fond traités ou des procédures mises en place pour éviter de telles dérives (déclarations d’intérêts, publication des données dans les articles, etc.).

Au-delà des idées reçues : des relations bien plus intriquées, constructives et dynamiques

Les deux premiers clichés partagent une même vision du politique et du scientifique comme appartenant à des mondes distincts. Cette logique de démarcation vise à se prémunir du 3e cliché, en affirmant une distinction nette entre autorité politique et autorité scientifique.

Néanmoins, considérant à quel point sont importantes les connaissances sur les questions climatiques et de biodiversité pour le fonctionnement démocratique et le devenir des générations futures, une telle démarcation est-elle souhaitable ? Est-elle réaliste au regard des pratiques des scientifiques et des politiques ? Ne gagnerions-nous pas à penser en matière d’interface et non de démarcation ?

Répondre à ces questions nécessite de reconnaître que les relations entre ces deux mondes sont intriquées et dynamiques, sans que cela ne conduise nécessairement à une « politisation » ou une « instrumentalisation » de la science.

À l’interface

Nos travaux et engagements professionnels multiples à cette interface nous ont permis d’identifier une série d’intrications entre les sphères scientifique et politique.

Tout d’abord, comme le cas de l’IPBES l’a montré, il n’est pas rare que de mêmes individus portent les deux casquettes, scientifiques et politiques, à différents moments de leur carrière, voire même en fonction des circonstances.

Ces croisements se retrouvent également dans le contenu du savoir produit. Lorsque l’IPBES élabore une évaluation globale de la biodiversité, au-delà des questions du rythme de disparition d’espèces ou de la fragilité de certains écosystèmes, elle émet un diagnostic politique sur la manière dont nos sociétés se développent.


À lire aussi : Rapport de l’IPBES sur la biodiversité : l’heure n’est plus aux demi-mesures


Il en est de même des pratiques de production des savoirs : lorsqu’une équipe de biologistes décide de faire un état des lieux de la biodiversité sur un territoire donné, elle est amenée à négocier avec une multitude d’acteurs non-académiques, les conditions d’accès à ce territoire, les conditions de prélèvement d’entités biologiques, de partage des résultats, etc.

Sur le plan des valeurs aussi, les rencontres sont fréquentes. Loin de la ligne rouge souvent évoquée quant à la question des valeurs qui seraient étrangères à la science, les travaux des historiens, philosophes ou sociologues des sciences regorgent d’arguments montrant qu’il s’agit moins de reconnaître l’existence de telles valeurs (cognitives, éthiques, sociales) que de bien circonscrire leur rôle dans la production scientifique – en particulier lors des deux phases cruciales d’interprétation des données et de décisions sur la portée à donner aux résultats.

Enfin, sur la question des finalités, notons que les fonctions de la science et du politique ne sont pas si différentes : l’une comme l’autre, dans leurs versions les plus nobles, remplissent cette même fonction sociétale visant à réduire la fragmentation du monde en créant un sens commun qui sert l’action collective.

Un lien renouvelé

Tant que ces idées reçues persisteront, la recherche pourra difficilement être en mesure d’interroger, d’expliciter et de mieux prendre en compte les déterminants politiques associés à ses objets, ses pratiques, ainsi qu’à ses normes et finalités.

Ce travail réflexif, de l’échelle individuelle jusqu’à celle des institutions scientifiques, ne peut se limiter à un simple travail d’alerte ou de cautionnement, tel que pratiqué classiquement par les comités d’éthique par exemple.


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Il passe par un refus de l’octroi de monopoles de certaines disciplines sur des objets (la biodiversité aux seuls écologues ou les OGM aux généticiens, par exemple) et par un changement de posture où la recherche, selon une démarche pragmatiste, est conçue comme une enquête collective et collaborative avec une gamme élargie d’acteurs non académiques impactés ou concernés par les enjeux traités (transdisciplinarité).

Il s’agit de construire, en plaçant l’apprentissage collectif au centre de ce lien renouvelé avec les composantes de la société, de nouveaux savoirs d’action capables de faire un lien plus effectif entre le monde de la recherche et celui de la décision.

Pourquoi la dette publique effraie-t-elle autant ?

  1. Baptiste MassenotProfesseur Associé en Economie et Finance, TBS Business School
Toulouse Business School
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
En France, le niveau de la dette publique approche les 120 % du PIB. Shutterstock

Un ménage surendetté prend le risque de se retrouver en défaut de paiement et de subir la saisie de ses biens par un huissier. Par analogie, un gouvernement surendetté serait également fragilisé. L’envol de la dette publique actuelle, qui approche les 120 % du PIB, alors que les critères de Maastricht recommandent de ne pas dépasser les 60 %, a ravivé certaines inquiétudes quant à la pérennité des dépenses publiques.

Ces inquiétudes peuvent concerner la soutenabilité de la dette, un enrayement de la compétitivité et donc de la croissance, le retour d’une inflation incontrôlée, ou encore la charge qui pèsera sur les futures générations. Pourtant, sur ces différents points, les craintes peuvent être exagérées dans les prises de parole dans le débat public.

Une dette soutenable ?

Le 21 avril, dans une interview accordée à Sud Radio, le ministre délégué chargé des Comptes publics, Olivier Dussopt, a prévenu qu’« il faudra mettre fin au quoiqu’il en coûte, progressivement » pour « revenir à un niveau soutenable de dépense publique ».

Pourtant, si un ménage qui s’endette plus se met potentiellement dans une situation précaire, ce n’est pas forcément le cas pour un État… En France, la dette publique a augmenté de 33 points de PIB depuis 2007 alors que les charges d’intérêts ont baissé dans le même temps de 17 milliards d’euros. De même, le Japon continue d’emprunter à des taux d’intérêt négatifs, en dépit d’un taux d’endettement record de plus de 200 % du PIB.

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En outre, la dette peut renforcer une économie. Les dépenses financées vont en effet permettre de stimuler la consommation en se transformant en revenus pour ses citoyens, qui pourront ensuite plus facilement supporter une augmentation d’impôt.

Certes, il y a évidemment une limite à ne pas dépasser. Avec un endettement élevé, la part des finances publiques dédiée au remboursement de la dette augmente, ravivant les craintes d’un défaut de paiement et faisant fuir les investisseurs. Un endettement surélevé peut par exemple provoquer l’exclusion des marchés financiers ou pousser les investisseurs à demander des taux d’intérêt exorbitants, comme la Grèce en a fait l’expérience en 2012. Une perspective qui apparaît toutefois assez éloignée aujourd’hui si l’on regarde l’évolution des taux d’intérêt malgré l’envol de l’endettement.

Un frein à la croissance ?

Les inquiétudes peuvent également concerner le poids que la dette publique fait porter sur la croissance d’un État. En 2010, deux économistes américains, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, avaient notamment montré que, lorsque le ratio dette publique/PIB d’un pays dépasse 90 %, le taux de croissance du pays en question s’en retrouve négativement affecté, notamment à long terme.

Graphiques : PIB, dette et déficit public. Insee

Les économistes, inspirateurs des politiques d’austérité mises en place en Europe à la suite de la crise de la dette, ont d’ailleurs depuis corrigé leurs erreurs de calcul.

En outre, le niveau de dette ne semble pas avoir pesé sur l’attractivité de la France auprès des investisseurs étrangers qui pourraient redouter des hausses d’impôt. En 2019, les investissements internationaux ont ainsi atteint un niveau record, faisant de la France le pays d’Europe le plus attractif pour les investisseurs étrangers.

Une charge pour les générations futures ?

Les craintes concernent aussi le fardeau laissé aux générations futures qui devront rembourser la dette actuellement levée. Par exemple, Pierre Moscovici, premier président de la Cour des comptes, s’était inquiété fin 2020 « pour les générations futures […] qui auront à payer pour l’éternité une dette écrasante ».

Mais le surendettement de l’État se fait-il vraiment aux dépens de nos enfants ? En effet, ils bénéficieront également des revenus supplémentaires engendrés par les dépenses publiques plus importantes.

Comme le soulignait récemment l’économiste Patrick Artus :

« Si la dette publique finance un supplément d’investissements efficaces (infrastructures, éducation, formation, recherche, soutien aux entreprises innovantes), elle génère un supplément de revenu dans le futur, et elle n’est donc pas une charge pour les générations futures ».

Le surendettement de l’État ne va-t-il pas accélérer l’inflation ? Lorsque les dépenses publiques augmentent, cela stimule la demande et exerce une pression à la hausse sur les prix. Si l’État dépense de manière irresponsable, l’inflation pourrait même devenir incontrôlée. D’un autre côté, un pays qui traverse une période économique difficile fera face à une tendance à la baisse des prix, de telle sorte qu’un plan de relance financé par la dette publique pourrait avoir l’effet bénéfique d’éviter la déflation.

La question du retour de l’inflation fait d’ailleurs actuellement débat chez les économistes dans un contexte où les prévisions à ce sujet deviennent plus difficiles que jamais. Si les prix peuvent monter en raison de la hausse des prix actuelle sur les matières premières, elle a en effet également perdu son moteur que constitue la dynamique salariale à l’heure où le pouvoir de négociations des syndicats s’amenuise.

Une chose est sûre : la corrélation traditionnelle entre hausse des prix et augmentation de la masse monétaire en circulation dans un pays ne fonctionne plus, car le déversement de liquidités des politiques monétaires des banques centrales n’ont pas relancé l’inflation.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfX0%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1384578114001506304&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fpourquoi-la-dette-publique-effraie-t-elle-autant-159458&sessionId=f7cb7b646a0e466f83e69cd97641d6d0ddf83e8a&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ff2e7cf%3A1618526400629&width=550px

Un avenir incertain pour nos enfants, l’incapacité des États à financer leurs dépenses, ou une inflation hors de contrôle, voilà qui a de quoi effrayer. Mais peut-on accuser un niveau trop élevé de la dette publique de provoquer ces scénarios catastrophiques ? La dette publique peut en effet parfois s’avérer indispensable, pour sortir d’une crise économique ou financer des projets d’avenir. Une dette publique surélevée peut par ailleurs parfois être un symptôme de maux plus profonds, tels que l’irresponsabilité de certains gouvernements…

Certes, déterminer si un niveau plus élevé de dette publique est néfaste ou bénéfique n’est pas chose facile. Mais tirer des conclusions en se basant uniquement sur son niveau, sans tenir compte du contexte unique que nous vivons, apparaît aujourd’hui comme trop facile.

Trente-cinq ans après Tchernobyl, la Russie joue crânement la carte nucléaire

  1. Anastasiya ShapochkinaMaître de conférences en géopolitique, Sciences Po
Sciences Po
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Une centrale nucléaire près de Saint-Pétersbourg.
Une centrale nucléaire près de Saint-Pétersbourg. Eric Feferberg/AFP

Catastrophe humanitaire, sociale et environnementale, Tchernobyl a eu un impact majeur sur l’industrie nucléaire mondiale, entraînant la sortie du nucléaire de l’Italie, l’élan du mouvement anti-nucléaire en Allemagne, l’arrêt de la construction de nouvelles centrales pour un tiers de siècle aux États-Unis et une perte importante du savoir-faire au Royaume-Uni, un pays à l’origine du développement de l’industrie. Et, bien entendu, Tchernobyl a aussi détruit la réputation de la filière nucléaire soviétique. Pourtant, la Fédération de Russie, surgie des décombres de l’URSS en 1991, accorde une place de plus en plus importante à cette énergie.

35 ans après la tragédie, 20 % de la production électrique russe proviennent en effet du nucléaire, dont la part dans le mix énergétique n’a cessé de croître tout au long des années 2000. La Russie est le quatrième producteur d’énergie nucléaire dans le monde, après les États-Unis, la France et la Chine. Elle est également le septième producteur d’uranium, et fabrique 17 % du combustible nucléaire.

Outre son rôle clé dans la Stratégie énergétique russe, l’énergie nucléaire est un véritable levier de l’influence géoéconomique de la Russie dans le monde. Cette filière, qui est l’un des rares secteurs russes hautement technologiques à l’export (aux côtés des secteurs de l’espace et de la défense), bénéficie du soutien financier et politique de l’État, qui voit là un moyen efficace d’étendre l’influence de Moscou en Europe et ailleurs, de renforcer l’intégration de l’économie russe dans l’économie mondiale et d’améliorer l’image du pays, nettement dégradée par les multiples aventures géopolitiques du Kremlin et par son bilan domestique en matière de libertés politiques et de droits humains.

Le rôle central de Rosatom

Le moteur de cette croissance industrielle est l’entreprise publique Rosatom (« Corporation nationale pour l’énergie atomique » de son nom complet), chargée de représenter les intérêts du gouvernement russe à l’étranger dans les secteurs nucléaires civil et militaire. Héritière du ministère soviétique de l’Énergie nucléaire, Rosatom a été créée en 2007 et dirigée jusqu’en 2016 par l’ancien premier ministre (aujourd’hui chef adjoint de l’administration présidentielle) Sergueï Kirienko. Ce dernier a réussi à consolider l’industrie nucléaire russe, dispersée au cours des années 1990 dans des centaines d’entreprises, sous un seul nom, qui est devenu l’une des rares « marques » russes reconnues à l’étranger.

Sergueï Kirienko, alors directeur général de Rosatom, prononce un discours lors de la session d’ouverture de la 58ᵉ conférence générale de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), le 22 septembre 2014 à Vienne. Dieter Nagl/AFP

Aujourd’hui, Rosatom contrôle plus de 400 entreprises et emploie plus de 275 000 personnes. En plus d’être un employeur recherché (et dans certains endroits du pays, unique), Rosatom est un contribuable important, ayant versé l’équivalent d’environ 3 milliards d’euros au budget en 2019. Dans le même temps, le groupe est l’un des plus grands bénéficiaires du soutien financier de l’État pour la construction de nouvelles centrales nucléaires, en Russie comme à l’étranger. C’est aussi un bras armé de l’État russe, intégré verticalement tout au long de la chaîne de valeur : de l’extraction d’uranium, la production du combustible, la construction de centrales nucléaires et la fabrication d’équipements, l’exploitation et la maintenance, au démantèlement et à la gestion des déchets nucléaires.

Rosatom exploite à la fois la technologie nucléaire civile et militaire, contrôle le « bouton nucléaire » du Kremlin et tient la plume en matière de réglementation sectorielle. Le groupe supervise l’exploitation de la flotte russe de brise-glaces nucléaires et gère le développement de la Route maritime du Nord, qui comprend des infrastructures émergentes dans l’Arctique. Rosatom est également en charge de la coopération nucléaire à l’étranger, représentant la Russie à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Ses représentants sont détachés auprès des ambassades russes à travers le monde, où ils développent des relations bilatérales avec les États fondées sur la coopération scientifique et technologique.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfX0%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=897677766388314113&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Ftrente-cinq-ans-apres-tchernobyl-la-russie-joue-cranement-la-carte-nucleaire-159574&sessionId=3df58e01fd4132bb14d25a643d794a48947beb57&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ff2e7cf%3A1618526400629&width=550px

Même si la Russie ne peut pas rivaliser avec la Chine en termes de vitesse de construction de nouvelles centrales, son rythme constant d’un nouveau réacteur nucléaire tous les deux à trois ans est inatteignable pour l’industrie nucléaire européenne ou américaine. Cette croissance du secteur nucléaire russe a été rendue possible grâce à une politique étatique pro-nucléaire assumée. Alors que pays après pays se retirait du nucléaire suite à l’accident de Fukushima en 2011, le Kremlin n’a jamais cessé de soutenir l’industrie nucléaire nationale. Notamment pour des raisons géopolitiques : des pays récipiendaires de centrales nucléaires russes, et dépendant donc de Moscou dans ce secteur, peuvent se montrer moins enclins à critiquer le Kremlin pour son attitude internationale comme intérieure.

Début 2021, Rosatom construit 2 réacteurs nucléaires en Russie (dans le cadre du renouvellement du parc de 38 réacteurs opérationnels à ce jour) et 10 à l’étranger : 4 en Turquie (projet Akkuyu, 4800 MW), 2 en cours de la mise en service en Biélorussie (projet Astravets, 2400 MW), 2 en Hongrie (Paks-2, 2400 MW) et 2 au Bangladesh (Rooppur 1 & 2, 2400 MW).

Manifestation à Budapest contre l'extension de la centrale hongroise Paks-2.
La Russie vend, développe et entretient de nombreuses centrales nucléaires à l’étranger, ce qui ne va pas sans susciter la contestation, comme ici à Budapest le 2 février 2014, durant une manifestation contre l’extension de la centrale hongroise Paks-2. Sur la pancarte : « Camarades, bonjour. » Attila Kisbenedek/AFP

En outre, 5 sont au stade de la pré-construction : 1 en Finlande (Hanhikivi, 1 200 MW) et 4 en Égypte (El-Dabaa, 4 800 MW). Rosatom affiche également 35 nouveaux projets de centrales nucléaires au total, qui se trouvent à différents stades de développement, notamment en Chine, en Inde, en Iran et en Arabie saoudite.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfX0%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=909175890596302850&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Ftrente-cinq-ans-apres-tchernobyl-la-russie-joue-cranement-la-carte-nucleaire-159574&sessionId=3df58e01fd4132bb14d25a643d794a48947beb57&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ff2e7cf%3A1618526400629&width=550px

Le rôle de l’industrie nucléaire russe dans l’image du pays à l’étranger

La contribution du nucléaire à l’image russe à l’étranger comporte trois éléments essentiels.

Tout d’abord, les prêts et les garanties financières que l’État russe fournit pour la construction de centrales nucléaires par Rosatom, ce qui confère au groupe un avantage concurrentiel déterminant, même en Europe. Citons, à titre d’exemples, le prêt gouvernemental de 10 milliards d’euros octroyé à la Hongrie pour la construction de Paks-2, ou l’achat de 34 % du projet de construction du réacteur nucléaire de Hanhikivi en Finlande. Quant aux pays pauvres primo-accédants au nucléaire, le financement par Moscou des projets de construction ou de recherche qui y sont menés permet au Kremlin d’étendre sa portée géopolitique au-delà de ses sphères d’influence traditionnelles (notamment en Afrique, en Amérique latine, ou encore en Asie du Sud-Est).https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-2&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfX0%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=796025065607491584&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Ftrente-cinq-ans-apres-tchernobyl-la-russie-joue-cranement-la-carte-nucleaire-159574&sessionId=3df58e01fd4132bb14d25a643d794a48947beb57&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ff2e7cf%3A1618526400629&width=550px

Le deuxième élément tient à la capacité de Rosatom à proposer une gamme complète de services d’énergie nucléaire – conception et ingénierie des réacteurs, construction, exploitation, maintenance, approvisionnement en combustible nucléaire, récupération d’uranium usé, formation des experts locaux… Ce dernier aspect est indispensable pour les pays primo-accédants comme la Turquie, l’Égypte ou le Bangladesh, qui ambitionnent de pouvoir, à terme, exploiter par eux-mêmes leurs centrales nucléaires. En outre, en tant que propriétaire de la technologie, Rosatom est un consultant clé de ses pays clients sur le cadre réglementaire de l’industrie en création chez eux.

Le troisième élément est la domination historique de la technologie nucléaire russe sur certains marchés. C’est particulièrement vrai en Europe, où les technologies des réacteurs soviétiques VVER et RBMK ont été imposées aux États satellites d’Europe centrale et orientale, ainsi qu’aux républiques baltes, pendant la guerre froide. C’est cette présence historique, en plus du financement étatique, qui a facilité l’obtention par Rosatom d’un contrat de construction en Hongrie (même si la conjoncture politique a empêché Rosatom de répliquer ce modèle en Pologne ou en République tchèque).

En plus d’accroître l’influence politique de la Russie au sein de l’UE, la construction de nouvelles centrales nucléaires renforce les liens économiques entre le fournisseur russe et les pays clients européens pour les décennies à venir, avec un effet comparable à celui d’un gazoduc. Les étapes consécutives à la construction (fourniture du combustible nucléaire et d’équipements, ainsi que les contrats de maintenance) sont la véritable source de revenus (et d’emplois) pour la Russie pour les années à venir. En outre, le nucléaire permet à Moscou de co-définir le mix énergétique futur de l’Europe, ce qui peut lui donner la possibilité d’avancer ses pions sur d’autres dossiers, notamment celui du gaz.

Tchernobyl, un traumatisme surmonté ?

Enfin, à travers ses projets nucléaires en Europe, le Kremlin cherche à améliorer l’image de marque du « nuke russe » aux yeux des pays de l’UE. Son implication dans le projet de Hanhikivi en Finlande s’inscrit pleinement dans cette démarche, car la Russie ne peut que bénéficier de l’association de son image à celle de ce pays européen reconnu dans le monde entier pour le haut niveau d’exigence de son régulateur nucléaire, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (STUK).

Car Tchernobyl a causé un préjudice très profond à l’image du nucléaire « made-in-Russia ». C’est encore vrai aujourd’hui, même si l’accident s’est produit il y a 35 ans en Ukraine soviétique et si la technologie du réacteur RBMK utilisée à Tchernobyl ne fait pas partie de l’offre de Rosatom à l’export. C’est peut-être pour cette raison que Rosatom a vivement recommandé à toutes ses équipes de visionner la fameuse mini-série de HBO…

Quant à la population, les sondages montrent qu’elle a surmonté le traumatisme de la tragédie et a réappris à aimer l’énergie nucléaire. L’accident de Fukushima a servi de piqûre de rappel : en 2011, 40 % des personnes interrogées par le Centre Levada, un institut de sondages russe indépendant, estimaient nécessaire de sortir du nucléaire. Cependant, le scepticisme n’a pas perduré, car le soutien à l’atome était remonté à 72 % dès 2013 et était encore de 74 % en 2018

Légalisation du cannabis : l’exemple des marchés licites et illicites du Canada

  1. Sarah PerrinDoctorante en sociologie, Université de Bordeaux
Université de Bordeaux
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A l’intérieur des boutiques de la Société québécoise du cannabis ( SQDC ) , les consommateurs ont le choix entre différentes variétés de cannabis. MARTIN OUELLET-DIOTTE / AFP

Pour Emmanuel Macron, « la drogue a besoin d’un coup de frein, pas d’un coup de pub ». Dans une interview accordée au journal Le Figaro le 18 avril 2021, le président de la République montre son opposition à la légalisation du cannabis. Si en France la législation concernant les usages de drogues est extrêmement prohibitive, ce n’est pas le cas de tous les pays.

Au Canada, par exemple, la situation est tout autre. Depuis 2018, les adultes sont autorisés à acheter et détenir jusqu’à 30 grammes de cannabis produit sous licence, vendu dans les boutiques de la Société québécoise du cannabis (SQDC).

Dans un contexte national où les débats sur la légalisation du cannabis sont d’actualité, il peut être bon d’aller observer les effets de cette légalisation dans un pays où elle est déjà appliquée.

Provinces et âge légal

Le Canada étant un état fédéral, les provinces ont eu certaines marges de liberté pour ajuster l’organisation concrète de la légalisation : par exemple, il faut avoir au minimum 21 ans pour acheter légalement du cannabis au Québec, alors que dans le reste du Canada, l’âge légal est fixé à 18 ans.

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Le cannabis est, en France comme au Canada, un produit très consommé, avec des niveaux d’usage parmi les plus élevés au monde, surtout chez les jeunes. Selon l’Institut National de Santé publique du Québec, 44,5 % de la population jeune et adulte a déjà expérimenté le cannabis au moins une fois dans sa vie, et jusqu’à un tiers des jeunes du secondaire sont des consommateurs réguliers. À titre comparatif, les niveaux de consommation de cannabis au Canada sont proches des niveaux de consommation français, où 44,8 % des adultes âgés de 18 à 64 ans ont déjà consommé du cannabis au cours de leur vie, selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, avec là encore une forte prévalence chez les jeunes.

L’objectif de la légalisation du cannabis promise par le premier ministre Justin Trudeau était de restreindre l’accès des jeunes à ce produit, de permettre une meilleure santé publique, de réduire le coût du système pénal et les activités criminelles.

En 2012, le marché noir du cannabis canadien était évalué à 6,2 milliards de dollars canadiens, soit environ 3,98 milliards d’euros. Le cannabis était de plus en plus accessible financièrement, ce qui contribuait à augmenter l’offre et à stimuler la demande tout en alimentant les réseaux criminels. Les prix du cannabis vendu par la SQDC ne devaient donc pas être trop élevés pour ne pas rediriger vers les marchés illicites, sans être non plus trop faibles pour ne pas motiver les consommations. L’organisme national Statistique Canada avait diffusé un sondage en janvier 2018 pour connaître le prix moyen d’un gramme de cannabis sur le marché noir, auquel 15 000 Canadiens avaient participé, d’après Radio Canada.

Depuis le 17 octobre 2018, les Canadiens peuvent aller acheter du cannabis légalement dans les boutiques de la SQDC (Société québécoise du cannabis). Alice Chiche/AFP

Contrairement à ce qu’annonçaient les détracteurs de la légalisation, on a pu constater que les consommations de cannabis n’ont pas explosé et le nombre d’accidents de la route liés aux usages d’herbe ou de résine n’a pas augmenté, comme démontré par Statistique Canada. Cependant, les consommateurs sont encore nombreux à passer par le marché noir, malgré les efforts mis en place pour dissuader les recours aux trafics illicites.

Pourquoi les usagers continuent-ils à acheter du cannabis de manière illégale ? C’est une des questions posées dans cette thèse en sociologie, qui compare les trajectoires de consommatrices et consommateurs de drogues insérés socialement, à Bordeaux et Montréal. Les résultats ici mobilisés s’appuient sur des entretiens réalisés avec 19 femmes et 8 hommes consommateurs de cannabis et d’autres drogues, insérés socialement et vivant à Montréal. L’objectif est d’illustrer le débat à partir du cas précis montréalais, sans généralisation abusive.

Des tarifs plus concurrentiels

Depuis plusieurs années, le marché illicite du cannabis à Montréal a mis en place une offre très professionnalisée. Avec cette offre, les dealers proposent plusieurs variétés de cannabis avec des tarifs dégressifs en fonction de la quantité achetée. Contrairement aux prix des filiales de la SQDC qui restent fixes. Ces prix fixes sont très critiqués par les interrogés.

Les prix sur le marché noir sont aussi moins élevés. Debby, 19 ans, étudiante en cinéma, explique que sur le marché licite, elle paye en moyenne 25 dollars canadiens pour trois grammes, alors que sur le marché illicite, ces trois grammes lui coûtent 10 dollars. Son dealer, qu’elle connaît depuis longtemps, pratique aussi des promotions, avec « 5 grammes offerts pour 10 grammes achetés », ce que la SQDC ne propose pas. Pour cette jeune femme qui fume quotidiennement et ne dispose pas de beaucoup d’argent, les tarifs dégressifs et moins élevés proposés sur le marché noir constituent un argument de poids.

Également, plusieurs interrogés mettent en avant une qualité décevante à la SQDC, ainsi que des problèmes sur la présentation des produits, vendus dans des emballages opaques ne permettant pas aux consommateurs de voir ce qu’ils achètent, et les quantités. Sofian, 25 ans, consultant en développement économique, interrogé au cours d’un entretien, affirme ainsi qu’« une fois quand j’ai ouvert il n’y avait clairement pas les 3,5 grammes indiqués, il manquait 0,5 gramme. Vu les tarifs, je ne peux pas me permettre ça. »

Un marché noir plus confortable

Le marché illicite n’est pas seulement moins cher, il est aussi, semble-t-il, moins contraignant. Le marché noir propose des livraisons quasiment en continu quand la SQDC est ouverte du lundi au vendredi de 9 heures à 21 heures, et le week-end de 9 heures à 17 heures. Il est possible de se faire livrer du Cannabis par la SQDC, mais il faut attendre plusieurs jours pour recevoir son colis, contre une livraison dans la journée sur le marché noir.https://www.youtube.com/embed/oSc_fMkGzW4?wmode=transparent&start=0Le marché noir du cannabis est toujours aussi fort au Canada.

Les déplacements jusqu’aux filiales de la SQDC sont parfois décrits comme contraignants par les usagers. Ils déplorent aussi le fait que la SQDC vérifie les cartes d’identité de ses clients à l’entrée des magasins, alors que les contrôles sont moins stricts pour les magasins de la Société d’Alcool du Québec (SAQ).

Également, la SQDC a parfois été en rupture de stock sur certaines variétés de cannabis très demandées, et les files d’attente peuvent être longues les jours d’affluence. Plusieurs interrogés expliquent donc qu’il est plus simple et plus pratique pour eux de se faire livrer leur cannabis via le marché noir.

D’autres interrogés ne se font pas livrer leur cannabis, mais passent par des amis qui se chargent de commander l’herbe ou la résine sur le marché illicite. Faire des achats groupés entre amis permet plusieurs avantages : bénéficier de tarifs dégressifs, mais aussi passer un moment « convivial », pour reprendre les propos de Fleur, 24 ans, serveuse dans un café, rencontrée chez elle pendant une heure, quand le déplacement dans un magasin de la SQDC est vécu comme pénible.

Enfin, certains consommateurs refusent par principe d’acheter sur le marché licite, mettant en avant des arguments idéologiques liées à la vente étatique et aux sanctions pesant toujours sur les dealers. C’est le cas d’Amanda, 23 ans, animatrice en centre-périscolaire, qui explique par téléphone qu’elle refuse d’acheter « au gouvernement » : « Tant que les gens qui ont été emprisonnés pour possession de cannabis n’ont pas été libérés, tant qu’on n’efface pas leur dossier criminel, c’est de l’hypocrisie. »

Beaucoup d’interrogés critiquent aussi l’aspect peu écologique des nombreux emballages en plastique non-réutilisables utilisés par la SQDC. Cette dernière justifie ces emballages par la nécessité de protéger les produits vendus de toute altération, mais pour les consommateurs, cela n’empêche pas de les réutiliser ou de proposer un système de recyclage.

Des achats à la fois sur les marchés licites et illicites

In fine, la plupart des interrogés déclarent se fournir à la fois sur le marché licite et illicite. Les usagers apprécient la possibilité, dans les magasins de la SQDC, de connaître les taux de THC des variétés de cannabis et de pouvoir être conseillés par les vendeurs. Certains consommateurs rencontrés mettent aussi en avant un autre argument idéologique, allant cette fois par principe en faveur du marché licite : June, 28 ans, chargée de projet numérique, consommatrice quotidienne de cannabis ayant accepté de participer à la recherche, explique ainsi qu’« on a voulu la légalisation, maintenant il faut acheter sur le marché licite, il faut soutenir ça ».

Les marchés du cannabis québécois, qu’ils soient légaux ou illégaux, semblent avoir de beaux jours devant eux : les magasins de la SQDC sont ainsi restés ouverts durant les confinements au Québec, tandis que de nombreux commerces jugés moins essentiels fermaient leurs portes, et l’usage récréatif du cannabis au Canada a considérablement augmenté depuis le début de la crise sanitaire.https://www.youtube.com/embed/NEcP-JZwa6I?wmode=transparent&start=0A Montréal, le coronavirus a fait augmenter les ventes de cannabis.

En France aussi, les fumeurs ont globalement consommé davantage depuis le début de la crise sanitaire, et on a vu apparaître sur le territoire depuis la fin de l’année 2020 de nombreuses alertes sur des cannabinoïdes de synthèse dangereux présents dans les lots d’herbe et de résine échangés sur le marché noir.

Malgré ces constats, les fumeurs français sont contraints de continuer à se fournir sur le marché illicite, la position du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin n’allant pas dans le sens d’un assouplissement de la législation.

2021, année décisive pour la protection et la restauration des forêts mondiales ?

  1. Serge MullerProfesseur, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (UMR 7205 ISYEB, CNRS, MNHN, SU, EPHE), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

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En août 2020, dans l’État de Para au Brésil, coucher de soleil sur fond de fumées provenant d’incendies illégaux. CARL DE SOUZA / AFP

La publication fin mars 2021 du bilan des déforestations pour l’année 2020 par le World Resources Institute est à nouveau alarmante.

Selon ce document, la perte de couvert forestier atteint les 25,8 millions d’hectares, soit plus de 0,6 % de la superficie mondiale des forêts, estimée à plus de 4 milliards d’hectares par la FAO (avec 45 % de forêts tropicales, 27 % de forêts boréales, 16 % de forêts tempérées et 11 % forêts subtropicales). Les forêts représentent environ 31 % de la superficie des terres émergées du globe.

Ce recul concerne tout particulièrement les forêts tropicales, où la perte atteint les 12,2 millions d’ha, dont 4,2 millions de forêts humides primaires – c’est 12 % de plus qu’en 2019 et ceci malgré le ralentissement de l’économie mondiale imposé par la pandémie.

Le Brésil constitue le pays responsable de la majorité des déboisements de forêts humides primaires (1,7 million d’ha), avec une augmentation de 25 % des destructions dans ce pays en 2020 par rapport à 2019.

Répartition des types de forêts dans le monde.

Les forêts, ces précieux « puits de carbone »

Toujours selon les données de la FAO, les forêts de la planète mobilisent environ 662 gigatonnes (Gt) de carbone en 2020 (contre 668 en 1990), avec une densité moyenne de 163,1 tonnes de C/ha en 2020 (contre 158,8 en 1990). La forêt constitue ainsi, avec le milieu marin, un des principaux « puits de carbone ».https://www.youtube.com/embed/kpE_4pXs224?wmode=transparent&start=0La forêt, première solution contre le changement climatique, avec Jean Jouzel. (Reforest’Action/Youtube, 2019).

On le comprend bien, la destruction des forêts contribue à réduire cette fonction de fixation du carbone.

Or cette destruction se poursuit à un rythme accéléré : elle représente selon la FAO, 178 millions d’hectares de forêts (tous types confondus) pour la période entre 1990 et 2020 ; dans les régions tropicales, l’extension de l’agriculture et de l’élevage en constitue la cause principale.

Selon Global Forest Watch, de 2002 à 2020, il y a eu une perte de 64,7 millions d’hectares (M ha) de forêt tropicale humide primaire (soit une perte de 6,3 % de sa superficie) ; cela correspond à 16 % de la perte de forêt dans le monde.

Forêt tropicale protégée de la réserve naturelle nationale de La Trinité, en Guyane. Olivier Tostain/ECOBIOS, CC BY-NC-ND

Les forêts sont également les victimes du changement climatique, en particulier les cyclones et tempêtes, les sécheresses et surtout les incendies.

La FAO avance le chiffre de 98 M ha de forêts touchées par les incendies en 2015. Au cours des dernières années, ce sont 18 M ha qui ont brûlé en Australie pour la période 2019-2020 et 21 M ha qui sont partis en fumée en Sibérie au cours des 6 premiers mois de l’année 2020.

Lutter contre la déforestation importée

Comment inverser ces tendances délétères ?

La première action à mener est évidemment d’agir sur la déforestation volontaire, en particulier celle des forêts primaires dans les zones tropicales, car ce sont ces forêts primaires qui abritent de loin la biodiversité la plus élevée.

Cela concerne tout particulièrement les États qui abritent ces forêts, mais également les pays importateurs des produits issus de la déforestation, dont l’Europe, considérée par le WWF comme responsable en 2017 de 16 % de la déforestation du fait de sa consommation de denrées issues des déboisements ; c’est ce phénomène que l’on appelle la « déforestation importée ».

La France a adopté en 2018 une stratégie nationale ambitieuse contre la déforestation importée, mais celle-ci peine à être mise en œuvre. Dans une récente communication, le WWF a identifié les produits importés par la France qui présentent le plus d’enjeux – et correspondant à une surface potentielle de déforestation annuelle de 5,1 millions d’hectares.

Infographie du WWF sur la déforestation importée. WWF

Avec d’autres ONG, le WWF a aussi proposé fin 2020 dix actions concrètes pour lutter contre la déforestation importée ; et l’UE devrait également proposer une loi cette année.

Débats autour de la « reforestation massive »

Une seconde action concerne la restauration et la reforestation des zones dégradées et déboisées. Dans ce domaine, le « défi de Bonn » adopté en 2011 a retenu l’objectif de restauration de 150 millions d’hectares de terres dégradées et déboisées d’ici à 2020. Objectif rehaussé à 350 millions d’hectares en 2014 lors du Sommet des Nations unies sur le climat… mais aussi reporté à 2030.

Ces mesures ont été approuvées à ce jour par plus de 100 gouvernements, organisations de la société civile et entreprises ; des engagements de restaurations et plantations ont été pris par 43 pays.

Mais des scientifiques se sont alarmés en 2019 des propositions de plantations monospécifiques – ne correspondant en rien à des forêts naturelles et n’en présentant pas les mêmes intérêts pour la biodiversité et le climat – faites par certains pays (le Brésil, par exemple, pour 19 M ha, soit 82 % de ses engagements de restauration).

En juillet 2019, une publication dans la revue Science avait fait grand bruit, estimant qu’il serait possible d’accroître la superficie forestière mondiale de 0,9 milliard d’hectares ; ce qui permettrait de stocker 205 Gt de carbone supplémentaires.

Mais dans un commentaire publié deux semaines plus tard, d’autres spécialistes ont considéré que ces estimations comportaient de nombreuses erreurs. Un erratum a fait suite à ces commentaires.

L’idée de « reforestation massive » a toutefois fait son chemin, reprise par exemple début 2020 par le Forum économique mondial de Davos, avec un projet de plantation de 1000 milliards d’arbres, avec l’objectif de capter l’essentiel des émissions de CO2.

Cette proposition a rapidement été considérée comme irréaliste, du fait d’erreurs d’évaluation et de l’impossibilité de réaliser de telles plantations sans impacter fortement terres agricoles et écosystèmes ouverts (comme les savanes).

Forêt tempérée protégée (frênaie-érablaie) des vallons des plateaux calcaires de Lorraine. Serge Muller/MNHN, CC BY-NC-ND
Forêt boréale (sapinière à sapin baumier) à Saint-Pierre et Miquelon. Serge Muller/MNHN, CC BY-NC-ND

Une année de mobilisation mondiale

En janvier 2021, le Sommet mondial sur l’avenir de la planète, le « One Planet Summit », a marqué le début d’une série d’évènements en faveur de la préservation de l’environnement et de la biodiversité en particulier. Cette quatrième édition aura notamment vu la relance du projet de la grande muraille verte du Sahel. L’Alliance pour la préservation des forêts tropicales aura également reçu une forte attention lors de l’événement.

En septembre prochain, se tiendra le Congrès mondial de la nature, organisé par l’UICN à Marseille ; puis en octobre, la conférence de l’ONU sur la biodiversité (COP 15) prévue à Kunming en Chine.

Un des objectifs de ces conférences est d’inciter les États à renforcer les superficies protégées et restaurées dans le monde, l’ONU ayant déclaré la décennie 2021-2030 comme celle de la « restauration des écosystèmes ».

Espérons que son futur bilan sera plus satisfaisant que celui de la décennie précédente, tant pour le climat que la biodiversité, aucun des 20 « objectifs d’Aichi » n’ayant été pleinement atteint.

Comment restaurer des centaines de millions d’hectares de forêts ?

Sur la thématique plus spécifique de la conservation et de la restauration des forêts, deux conférences internationales ont mobilisé scientifiques et décideurs en ce début d’année : la « Reforestation for biodiversity, carbon capture and livelihoods », à partir de Londres et le « Global Forest Summit », à partir de Paris.

La rencontre londonienne aura permis de présenter les 10 règles d’or devant guider les opérations de restauration des forêts ; elles avaient fait l’objet d’une récente publication.

Les dix règles de la reforestation.

Il s’agit de protéger prioritairement les forêts existantes ; travailler avec les populations locales ; maximiser la restauration de la biodiversité ; sélectionner la surface adéquate pour la reforestation ; privilégier la restauration naturelle ; choisir les espèces d’arbres qui maximisent la biodiversité ; utiliser des espèces d’arbres résilientes qui peuvent s’adapter au climat changeant ; programmer à l’avance ; apprendre en faisant ; rentabiliser les opérations.

Au Global Forest Summit de Paris (dont le mot d’ordre était « Protect faster, Restore stronger »), la priorité a été donnée à la protection des forêts subsistantes, soulignant la nécessité de stopper la déforestation puis de mener des opérations correspondant à de réelles restaurations de « forêts naturelles », différentes de plantations ligneuses monospécifiques à seul objectif de production ; il s’agissait également de développer des partenariats avec les acteurs des territoires concernés.

Co-organisatrice du Global Forest Summit de Paris, Reforest’action a financé depuis sa création en 2010 la plantation ou la régénération de plus de 11 millions d’arbres dans 30 pays dans le monde. De nombreuses autres structures interviennent dans de telles actions, en France en premier lieu l’Office national des forêts qui y gère près de 11 millions d’hectares de forêts publiques, dont plus de la moitié en Outre-mer (Guyane en tête).https://www.youtube.com/embed/eYCf20oGI_0?wmode=transparent&start=0Reportage sur une action de reboisement en région parisienne. (Département des Yvelines/Youtube, 2019).

Atteindre la neutralité carbone

Dans sa stratégie en faveur de la biodiversité, l’Union européenne a également affiché un objectif de plantation au cours de la prochaine décennie de 3 milliards d’arbres sur son territoire, en respectant les principes écologiques.

Il est toutefois évident que ce volet de restauration et surtout de plantation de forêts – très prisé actuellement par les entreprises au titre de la « compensation carbone » – ne doit pas se faire au détriment des efforts prioritaires nécessaires pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, indispensables pour espérer atteindre la neutralité carbone en 2050.

Ces efforts sont plébiscités par des mobilisations d’un nombre de plus en plus important de citoyens, à l’image en France de la Convention citoyenne pour le climat et de « l’Affaire du siècle ». L’enjeu n’est ni plus ni moins que les conditions de vie pour l’espèce humaine au cours de la deuxième moitié du XXIe siècle !

Sécheresses, incendies et maladies : les risques en cascade qui menacent les forêts françaises

  1. Félix BastitDoctorant en économie, Inrae
  2. Marielle BrunetteChargé de recherche, Inrae
INRAE

INRAE apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

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Dans la forêt de Villiers-les-Nancy, un épicéa dépérissant. Marielle Brunette, CC BY-NC-SA

Parmi les facteurs qui façonnent les écosystèmes forestiers, les aléas naturels jouent un rôle primordial. Incendies, tempêtes, invasions d’insectes… ces phénomènes se caractérisent à la fois par leur singularité – ils doivent être inattendus, incontrôlables et d’une ampleur inhabituelle – et par les conséquences directes qu’ils ont sur les activités humaines ou les personnes.

Les espèces s’adaptant perpétuellement à leur environnement, un aléa naturel de grande ampleur entraînera une perturbation importante des conditions de ce dernier. Mais sa survenue offre aussi des opportunités pour certaines espèces, et peut être bénéfique à la biodiversité.

Les essences dites « pyrophiles », c’est-à-dire celles dont la croissance est stimulée par le feu, constituent un cas intéressant : les graines des cônes du pin d’Alep (Pinus halepensis), une espèce installée sur le pourtour méditerranéen, ne sont par exemple libérées qu’après le passage d’un incendie.

Sans ce dernier, leurs peuplements ne peuvent donc pas prospérer ! Dans de nombreux cas, les aléas naturels peuvent offrir un intérêt écologique primordial, mais ils représentent aussi une menace pour les forêts.

Pins d’Alep. Frenciscobcn/WikimediaCC BY-NC-ND

Des aléas destructeurs

Entre 2002 et 2013, 67 millions d’hectares de forêt ont brûlé chaque année dans le monde, anéantissant l’équivalent de quatre fois la surface des bosquets métropolitains français.

Sur cette période de 12 ans, 85 millions d’hectares ont été affectés par les insectes (s’attaquant, par exemple, au feuillage ou à l’écorce des arbres), 38 millions par des conditions météorologiques extrêmes (tempête, ouragan, sécheresse, etc.) et 12,5 millions par diverses maladies.

À titre de comparaison, la surface de la forêt mondiale est d’environ 4 milliards d’hectares.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfX0%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1220253585893662720&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fsecheresses-incendies-et-maladies-les-risques-en-cascade-qui-menacent-les-forets-francaises-157448&sessionId=7b1f60b69ff9c55bec438b61a7775549e651dce2&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ff2e7cf%3A1618526400629&width=550px

En Europe, la tempête en tête

Au niveau européen, sur la deuxième moitié du XXe siècle, 35 millions de m³ de bois ont en moyenne été endommagés chaque année par des événements naturels, soit 8,1 % de la récolte annuelle.

La tempête était responsable de 53 % de ces dégâts, le feu de 16 % et les facteurs biotiques – c’est-à-dire du monde vivant sur les forêts – de 16 %, la moitié d’entre eux étant dus aux scolytes, insectes xylophages (qui se nourrissent de bois).

En France, des sécheresses plus importantes

À plus petite échelle, en France, de nombreuses perturbations ont affecté les peuplements forestiers. Les tempêtes Martin et Lothar de décembre 1999 sont encore dans les mémoires. Elles ont mis à terre 140 millions de m³ de bois, principalement dans l’est de la France.

Avec les sécheresses importantes depuis 2018, ce sont au moins 300 000 hectares qui ont été concernés par des mortalités directement liées à la sécheresse ou à des attaques de scolytes dans les forêts publiques françaises, les secondes étant souvent encouragées par les premières, nous le verrons plus tard.

La chalarose du frêne (Chalara fraxinea), maladie qui a émergé dans les années 1990 dans l’Est de l’Europe, décime les peuplements de frênes et avance un peu plus chaque année à travers le territoire français.https://www.youtube.com/embed/G0ARpXPibos?wmode=transparent&start=0La chalarose du frêne. (Inra_France/Youtube, 2018).

Enfin, le nématode du pin (Bursaphelenchus xylophilus), une espèce de vers présente au Portugal, pourrait avoir des conséquences économiques dramatiques s’il s’installait dans les forêts landaises.

Quand les aléas entrent en interaction

L’ampleur et la fréquence de ces événements naturels augmentent du fait du changement climatique.

Cette intensification est déjà observée et tend à s’accentuer. Par exemple, les dommages causés par le vent, le feu et les insectes ont considérablement progressé en Europe entre 1958 et 2001 : en moyenne de + 2,6 %/an pour le vent, + 4,2 %/an pour les incendies, et + 5,3 %/an pour les scolytes.

Ces exemples ne considèrent en outre qu’un seul aléa naturel à la fois alors que le changement climatique favorise les interactions entre eux. On peut les définir à travers leurs effets temporels selon deux types en particulier : les événements « simultanés » ou « composés », qui se déroulent au même endroit et au même moment ; les événements « en cascades », qui surviennent au même endroit mais décalés dans le temps. Le cas échéant, un temps durant lequel l’effet du premier événement perdure doit être défini.

Le cas du scolyte de l’épicéa, développé plus bas, fournit plusieurs exemples de tels événements.

Ces effets peuvent modifier la vulnérabilité de la forêt et/ou la récurrence de l’aléa, c’est-à-dire le temps de retour moyen de l’aléa en question ou bien d’un autre.

Des phénomènes multiples et complexes

Les scientifiques s’attendent ainsi à voir les interactions entre les risques se renforcer beaucoup plus vite que les risques eux-mêmes : de plus en plus de peuplements seront donc touchés à l’avenir par des aléas multiples et complexes.

Les enjeux qui entourent leur prise en compte sont nombreux : sur les plans économiques et sociaux, il s’agit de pérenniser la fourniture de biens et services environnementaux (bois, loisirs, etc.) ; sur le plan financier, il est question pour les propriétaires forestiers de retour sur investissement mais aussi de coûts associés à la couverture des aléas multiples.

Enfin, sur les plans environnementaux et écologiques, ces aléas multiples mettent en péril les habitats naturels, mais aussi les services d’atténuation du changement climatique.

Le scolyte de l’épicéa, un cas d’école

Le scolyte de l’épicéa, ou encore bostryche, est un insecte xylophage de quelques millimètres de long. À un niveau de population endémique, il joue un rôle fondamental dans le maintien de l’écosystème forestier, puisqu’il ne s’attaque qu’aux épicéas (Picea Abies) les plus fragiles.

Ces derniers ayant tendance à augmenter fortement l’évapotranspiration – c’est-à-dire le transfert d’eau vers l’atmosphère –, leur retrait permet de mieux réguler la ressource hydrique pour le reste du peuplement, et aussi de faire de la place aux jeunes générations plus dynamiques.

Épicéas malades dans le massif des Vosges. Marielle Brunette, CC BY-NC
Photographie prise par les auteurs à Rupt-sur-Moselle (Vosges) en juin 2020. Auteurs, CC BY-NC-SA

Cet équilibre écologique peut être perturbé de plusieurs façons et mener à la destruction de grandes surfaces de pessières (on désigne ainsi les forêts principalement constituées d’épiceas).

Perturbations en cascade

Une tempête peut par exemple produire un certain volume de chablis, c’est-à-dire d’arbres déracinés et tombés au sol sous l’effet d’événements naturels.

Or les chablis, dont la vigueur et les capacités de défenses associées sont réduites à néant, constituent des cibles particulièrement faciles pour les scolytes. Ils offrent donc une occasion aux populations d’insectes de croître très rapidement. Cette interaction entre tempêtes et population d’insectes constitue un premier exemple d’aléas en cascades.

Le changement climatique engendre la combinaison d’autres aléas simultanés. À l’instar des chablis dont la vigueur est diminuée, les arbres subissant des sécheresses estivales de plus en plus intenses et régulières sont très affaiblis et deviennent aussi des cibles faciles pour les scolytes.https://www.youtube.com/embed/Omj5kMschkw?wmode=transparent&start=0La crise des scolytes en région Grand Est. (ONF/Youtube, 2019).

Le temps nécessaire à une larve pour atteindre l’âge adulte est par ailleurs inversement proportionnel à la température. La hausse de cette dernière aide donc les populations d’insectes à se développer plus rapidement.

Historiquement, une ou deux générations d’insectes étaient observées chaque année. Désormais ce sont jusqu’à trois générations annuelles, ce qui provoque une croissance des populations beaucoup plus brutale.

L’Est de la France particulièrement touché

Ces aléas mènent à de profondes modifications des écosystèmes et peuvent engendrer des niveaux de dégâts désastreux.

C’est notamment ce qui a été observé au cours des étés 2019 et 2020 dans les régions Grand Est et Bourgogne-Franche Comté où plusieurs millions de mètres cubes d’épicéas ont été touchés, diminuant par la même occasion drastiquement le prix de vente du bois.

Plus de 40 millions de mètres cubes d’épicéas en 2018 et 2019 ont également été impactés en Allemagne.

La cascade de risques ne s’arrête pas là : les peuplements ayant subi des attaques constituent une importante quantité de bois sec (troncs, branches, aiguilles) qui pourra à l’avenir potentiellement augmenter la sévérité des incendies dans la région affectée. Ces zones n’étaient pourtant pas particulièrement concernées par le risque de feux par le passé. Réciproquement, les peuplements incendiés pourront favoriser des pullulations de scolytes.

Interactions possibles entre aléas naturels dans les pessières de l’est de la France (Source : Auteurs).

Écologues, économistes et interactions

Les scientifiques s’intéressent aux risques naturels depuis longtemps mais les analysent, en général, un par un ou de manière indépendante. Les interactions entre les aléas ne sont considérées que depuis peu, notamment sous l’impulsion du changement climatique, qui tend à les favoriser.

Elles soulèvent pourtant des questions importantes, notamment en matière de modélisation de chaque interaction. Au contraire des aléas isolés, les impacts des aléas multiples ne sont pas linéaires en raison d’effets de synergie.

En fonction du prisme disciplinaire, la question sera par ailleurs abordée différemment.

Les écologues s’engagent souvent dans l’étude précise de certaines interactions, au prix de résultats dépendant fortement de l’écosystème considéré et donc peu généralisables. Par exemple, l’interaction entre tempêtes et scolytes de l’épicéa est particulièrement bien connue dans les massifs montagneux d’Europe centrale.

Les économistes au contraire préfèrent s’intéresser à des cas beaucoup plus généraux, faisant donc la plupart du temps l’hypothèse de risques indépendants les uns des autres. On suppose par exemple l’existence de deux risques uniques et indépendants : les incendies et les tempêtes. L’étude théorique d’aléas naturels aléatoires et indépendants est ainsi bien traitée dans la littérature économique récente.

Davantage d’interdisciplinarité serait bénéfique à chacune de ces deux disciplines. Les économistes auraient beaucoup à gagner en s’inspirant des modèles d’écologie : ils décrivent mieux les interactions à l’intérieur d’un écosystème. Quant aux écologistes, les modèles économiques pourraient leur apporter d’intéressantes indications sur le devenir des forêts françaises, généralement gérées par l’homme.

Risque de marché et risque financier

Comme évoqué avec le cas du marché de l’épicéa dans l’Est de la France, la crise des scolytes a mis une grande quantité de bois sur le marché. En volumes récoltés, c’est l’équivalent de quelques années normales qui sont arrivées annuellement sur le marché local.

Cette offre très importante a fortement déstabilisé les marchés et a mécaniquement diminué le prix du bois. Une baisse de 70 % du prix des épicéas sur pied vendus par l’ONF a été observée entre mars 2018 (avant la crise) et mars 2020.

Au risque d’aléa naturel s’ajoutent donc deux autres risques.

Le premier concerne le risque de marché pour les propriétaires forestiers, avec des prix en chute. À notre connaissance, il n’a d’ailleurs pas encore été étudié dans le cadre d’aléas multiples par les économistes.

Le second concerne le risque financier : le retour sur investissement de ces propriétaires dépend essentiellement des bénéfices, qui ne couvrent plus forcément les coûts de replantation. La gestion de ce second risque est indispensable pour la conservation d’un couvert forestier durable et revêt donc un intérêt public majeur.

Le lien entre changement climatique et réduction de la quantité de bois sur pied. Auteurs

Le changement climatique devrait augmenter les aléas et leurs interactions à l’avenir, diminuant ainsi la quantité de bois sur pied. La forêt constituant un important stock de carbone, une boucle de rétroaction s’installe donc entre changement climatique et volume de bois sur pied.

Plus le changement climatique s’intensifie, plus les aléas sur la forêt aussi, détruisant davantage de surfaces, diminuant le puits de carbone forestier et contribuant à un changement climatique plus prononcé, etc.

La prise en compte et la gestion de ces aléas multiples, ainsi que des divers risques qui en découlent, est donc primordiale pour pérenniser les peuplements forestiers et les nombreux services écosystémiques associés.