Comment les allocations chômage encouragent la création d’entreprises

 

Après la réforme de 2002, le nombre de nouvelles entreprises a bondi de 25 %, passant de 14 000 à 18 000 nouvelles entreprises par mois selon l’Insee. Philippe Huguen / AFP

En France, avant 2002, tout chômeur qui lançait son entreprise perdait automatiquement ses droits aux allocations chômage, quand bien même il ne tirait que peu de revenus de son activité entrepreneuriale. Par ailleurs, s’il décidait d’arrêter son entreprise, celle-ci ne s’avérant pas rentable, il n’avait pas droit au reliquat de droits aux allocations.

Ces règles constituaient ainsi un frein à la création d’entreprise.

C’est pourquoi la France lançait en 2002 une réforme à grande échelle du système de l’assurance-chômage connue sous le nom de « Plan d’aide au retour à l’emploi (PARE) ».

La modification des règles a permis à tout chômeur devenu entrepreneur de continuer à percevoir des allocations de sorte à compléter les revenus tirés de l’entreprise jusqu’à concurrence des prestations complètes qu’il aurait perçues s’il était resté au chômage. Le système perdure jusqu’à ce que l’entreprise devienne rentable ou que la personne épuise ses droits. De plus, si elle arrête son activité dans les trois ans, elle a droit aux allocations restantes.

Dans une étude publiée en juin dernier, nous étudions l’impact de cette réforme qui visait à favoriser la création d’entreprise par les chômeurs. Nos résultats indiquent qu’une assurance-chômage bien conçue constitue une aide à faible risque et permet de stimuler l’entrepreneuriat.

Une assurance contre l’échec

En théorie, ce nouvel ensemble de règles présente deux avantages.

Premièrement, il offre à l’entrepreneur une assurance contre l’échec entrepreneurial. De nombreuses personnes ayant des idées prometteuses sont empêchées de démarrer parce qu’elles ne peuvent pas se permettre ou ne veulent pas risquer d’échouer, comme les personnes qui ont des enfants, un emprunt immobilier ou d’autres engagements financiers. Ainsi, offrir aux entrepreneurs une option de repli leur permet d’expérimenter de nouvelles idées.

Le deuxième avantage de la réforme est son faible coût budgétaire. Si les nouvelles entreprises s’avèrent rentables, peu d’allocations seront versées. Les caisses d’allocations chômage peuvent même économiser de l’argent si la réforme raccourcit les périodes de chômage.

Ces avantages théoriques sont confirmés par les données sur la création de nouvelles entreprises de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).

Évolution du nombre de créations mensuelles d’entreprises avant et après la réforme PARE. données Insee

La création d’entreprises a augmenté de 25 % après la réforme, passant de 14 000 à 18 000 nouvelles entreprises par mois.

Cependant, cette augmentation n’est pas suffisante pour crier victoire, car ces 4 000 nouvelles entreprises supplémentaires par mois s’avèrent parfois peu prometteuses, sans potentiel de croissance et de création d’emplois. Un esprit critique pourrait arguer qu’un chômeur ne fait pas forcément un bon entrepreneur.

Un levier créateur d’emplois

Pour répondre à cette critique et déterminer le potentiel de création d’emplois des nouvelles entreprises, nous distinguons les entreprises qui créent des emplois (en plus de celui de l’entrepreneur) des entreprises qui n’en créent pas.

Lorsqu’on fait cette distinction en comptabilisant les emplois au moment de la création de l’entreprise, on constate que le nombre d’entreprises créées avec au moins un salarié est stable après la réforme. Autrement dit, aucune des 4 000 nouvelles entreprises mensuelles n’a d’employés en dehors de l’entrepreneur lui-même.

Bien que ce résultat semble décevant, il est attendu. Les chômeurs ont généralement un faible capital et ont donc tendance à expérimenter leur projet à petite échelle. La bonne façon d’évaluer si ces nouvelles entreprises réussissent n’est pas de comptabiliser les emplois créés au moment du démarrage de l’entreprise, mais après quelque temps.

Nous répétons donc le même exercice en comptabilisant les emplois deux ans après la création. La situation est maintenant très différente. Le nombre de nouvelles entreprises comptant au moins un salarié au bout de deux ans augmente considérablement après la réforme, passant d’environ 3 500 à 5 000 par mois.

Cela signifie que les entreprises créées grâce à la réforme démarrent modestement, mais qu’une part importante finit par se développer et créer des emplois.

Nous trouvons des résultats similaires lorsque nous nous concentrons sur les nouvelles entreprises comptant au moins deux ou trois employés au bout de deux ans d’activité.

Création mensuelle d’entreprises avec des employés à la création (en bleu) et avec des employés au bout de deux ans (en rouge). Source : Insee. Données : Insee

Nous constatons également que ces nouvelles entreprises n’ont pas plus de risques de faire faillite et ne sont pas moins rentables relativement aux entreprises créées avant la réforme.

On peut tirer plusieurs enseignements de cette réforme.

Premièrement, l’expérimentation entrepreneuriale est essentielle. De nombreux entrepreneurs commencent petit, testent des idées ainsi que leur goût et leur capacité à être entrepreneur, et certains finissent par grandir. Offrir aux entrepreneurs une assurance contre l’échec est donc un outil puissant pour favoriser la création d’entreprise.

Deuxièmement, le coût fiscal d’une telle assurance n’est pas nécessairement élevé. Les caisses d’allocations chômage ne publient malheureusement pas de données permettant de faire un calcul précis du coût fiscal de la réforme. Cependant, nos estimations fondées sur les données disponibles indiquent que le coût de la réforme a été faible (10 000 euros par emploi).

Enfin, la réforme souligne qu’une bonne conception de l’assurance-chômage est essentielle. Un élément clé de la réforme est que le gouvernement n’a pas essayé d’agir comme un capital-risqueur en cherchant à identifier les entrepreneurs ou secteurs d’avenir.

En effet, les gouvernements font généralement de piètres capital-risqueurs par manque d’expertise et par risque de capture de l’action publique, processus visant à détourner les décisions publiques de l’intérêt général pour servir les intérêts d’un groupe ou d’individus donnés.

Au lieu de cela, le programme était ouvert à tous les chômeurs et l’expérience montre qu’il n’a pas attiré des entrepreneurs moins compétents ou moins ambitieux.


À lire aussi : Réforme de l’assurance chômage : la tentation de l’universalité


Face à la crise économique actuelle, il apparaît fondamental de conserver ce programme, en particulier dans un contexte de destruction d’emplois et d’incertitude croissante pour les entrepreneurs à la suite de la pandémie Covid-19.

Une assurance-chômage bien conçue reste un moyen efficace pour lutter contre ces deux problèmes, en aidant les chômeurs à créer des emplois pour eux-mêmes et pour les autres, et en encourageant la création de nouvelles entreprises.

La preuve par trois : La fragile harmonie économique de l’opéra

 

Le baryton grec Dimitris Platanias répète une représentation de Nabucco de Guiseppe Verdi, l’un des compositeurs les plus joués au monde, en 2018 à Athènes. Aris Messinis / AFP

La preuve par 3 : les experts de The Conversation déclinent 3 aspects d’une question d’actualité en 3 épisodes à écouter, à la suite ou séparément ! Dans cette série, François Lévêque, professeur d’économie à Mines ParisTech (Université PSL) vous fait découvrir les « Operanomics », ou toutes les spécificités économiques d’un secteur de l’industrie culturelle pas comme les autres. Vous comprendrez notamment pourquoi monter une représentation coûte de plus en plus cher, comment sont fixés les prix des places, et en quoi la gestion du répertoire lyrique représente un véritable casse-tête pour les directeurs d’établissements …

La fatalité des coûts croissants dans le spectacle vivant

Sur un peu plus d’un siècle, le coût par concert de l’Orchestre philharmonique de New York a progressé de 2,5 % par an contre 1 % pour l’indice des prix aux États-Unis. Ici, la soprano Deborah Voigt en représentation avec l’orchestre au Lincoln Center de New York en 2011. Theo Wargo/Getty Images North America/AFP

Pour l’opéra comme pour les concerts, les moyens d’améliorer la productivité n’existent pratiquement pas. Les établissements restent donc condamnés à augmenter leurs recettes.

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Les subtilités tarifaires des places de spectacle

Vous pouvez assister à une représentation à l’Opéra Garnier pour 10 euros, un tarif subventionné par ceux qui payent jusqu’à 20 fois plus pour une meilleure place. Gzen92/WikimediaCC BY-SA

À l’Opéra Garnier, les prix s’échelonnent entre 10 et 200 euros. Cette discrimination tarifaire permet d’attirer un public plus large que si les prix étaient les mêmes pour tous.

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Le casse-tête du répertoire lyrique

Malgré sa renommée, l’opéra Aida de Giuseppe Verdi reste relativement peu joué en raison de son coût. Ici, une représentation donnée au Real Teatro di San Carlo à Naples, en 2016. Carlo Raso/Flickr

La programmation constitue l’un des rares leviers à disposition des patrons des théâtres pour augmenter les recettes. Mais attention à ne pas dégrader la qualité artistique !

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Quel avenir pour le tourisme culturel en France après la crise du Covid-19 ?

 

Devant la Joconde, le jour de la réouverture du Louvre, le 6 juillet 2020. La fermeture du musée a entraîné une perte de 40 milllions d’euros. François Guillot/ AFP

La France est une puissance de poids dans le domaine du tourisme culturel du fait de l’importance de ses musées, de ses monuments, de ses sites archéologiques et de ses festivals, aux côtés de ses autres atouts : les plages, les montagnes, les petits villages de caractère, les paysages, l’art de vivre (mode, viticulture, gastronomie, cafés, fêtes…).

Ceci contribue à lui assurer la place enviable de première destination touristique dans le monde, du moins en nombre de visiteurs (elle accueille près de 90 millions de visiteurs étrangers par an), à défaut de l’être en termes de recettes.

Une appréhension extensive de la définition du tourisme culturel, où la culture relève d’une approche large, permet d’estimer à environ 40 % la part des touristes culturels dans les flux touristiques internationaux selon l’OCDE, la Commission européenne et l’OMT (Organisation mondiale du tourisme). Les touristes culturels sont ainsi ceux qui visitent des sites culturels durant leur séjour (monuments, musées, centres anciens, sites archéologiques…) ou bien participent à des événements culturels (concerts, spectacles…).

La France, à l’instar de l’Italie, bénéficie bien sûr d’un très fort attrait culturel auprès de la clientèle internationale, même si ce n’est pas son seul atout.

Ainsi, se pencher sur l’avenir du tourisme culturel, c’est s’intéresser à l’avenir du tourisme en France. Nous souhaitons mettre en lumière à ce sujet des « signaux faibles » détectés dans nos recherches avant la crise du Covid-19, qui pourraient prendre une importance nouvelle pour ce secteur après la sortie de crise.

Une nécessaire remise en cause

Des études prospectives sont régulièrement conduites en Europe et dans le monde. L’une des approches habituelles pour obtenir des scénarios pour le futur repose sur la méthode Delphi. Cette méthode largement employée depuis les années 1950 aide à dessiner les futurs probables sur la base de l’établissement d’un consensus entre les experts interrogés ; mais aussi, depuis une quinzaine d’années, à identifier les divergences d’opinions parmi ces derniers.

Ce type de méthode sert à comprendre ce que les experts rejettent comme tendance et – à partir de là – à élaborer un scénario de rupture sur l’avenir du tourisme culturel.

Nous avons conduit une étude Delphi (en cours de publication) au long de l’année 2019, qui a permis de mettre en évidence l’existence de tendances largement écartées par les experts du tourisme et de la culture interrogés (soit 99 lors d’une première phase d’interrogation ; puis 76 au cours d’une nouvelle interrogation visant la consolidation des bases de consensus entre experts). Il est particulièrement intéressant de noter à cet égard que ceux-ci ne considéraient pas que les pandémies, ou encore une crise économique majeure, puissent affecter durablement le secteur du tourisme.

Il est probable que même si les experts interrogés (des professionnels du tourisme et de la culture, des responsables administratifs, des universitaires, des consultants, des journalistes) étaient conscients de ces tendances, ils ne semblaient guère en mesure d’envisager une remise en cause d’un modèle dominant de développement semblant présenter toutes les garanties de robustesse, compte tenu du fait qu’il n’a cessé de se développer avec succès depuis des décennies.

Dans ces conditions, pourquoi se préoccuper de changer de paradigme au profit de scénarios semblant non seulement peu vraisemblables, mais également risqués et incertains ? Autrement dit, pourquoi se préoccuper de changer si ce qui existe depuis longtemps semble avoir montré sa pertinence et son efficacité, malgré les alertes et les mises en garde de certains experts ?

Pour autant, n’est-il pas nécessaire pour un groupe professionnel – voire indispensable pour sa survie – d’envisager des modèles de développement alternatifs, même si ceux-ci peuvent apparaître comme peu probables, du moins si l’on se place dans l’état d’esprit du « business as usual » ?

Le « Flyskam » ou « honte de prendre l’avion »

S’agissant du tourisme, on peut penser que certaines tendances étaient déjà à l’œuvre avant la crise du Covid-19 et que leur importance devrait encore croître dans le futur. Nos travaux de recherche suggèrent qu’elles reposent sur la notion de vulnérabilité, dans ses différentes acceptions : en l’occurrence des tendances liées au réchauffement climatique, à la réduction de la biodiversité, à l’empreinte carbone excessive, aux migrations forcées, aux phénomènes de surfréquentation, aux pandémies, etc.

L’impact du tourisme sur le réchauffement climatique est désormais pris en compte par les voyageurs. En Suède, par exemple, le mouvement dit du Flygskam (la « honte de prendre l’avion ») milite pour des moyens de transport alternatifs à l’avion afin de réduire les émissions de CO2. Les liaisons aériennes domestiques s’en sont trouvées fragilisées.

Après la pandémie, il y a fort à parier que les facteurs sanitaires seront davantage pris en compte dans le choix des destinations et dans les modalités d’accueil des visiteurs.

Désormais, que ce soit pour des raisons médicales, politiques, économiques, ou militaires, il faudra sans doute, selon des constats à présent largement partagés, envisager une ouverture plus sélective des frontières, ce qui va à l’encontre de la notion traditionnellement véhiculée de « village planétaire ».

S’agissant du tourisme culturel, la crise du Covid-19 fait davantage prendre conscience que les limites en termes de capacité d’accueil semblaient presque atteintes dans des hauts lieux du patrimoine, à l’audience fortement mondialisée.

En France, par exemple, 80 % de visiteurs du château de Versailles étaient étrangers avant la crise sanitaire. La proportion était de plus de 70 % au musée du Louvre.

Dépendance excessive à la clientèle étrangère

Les crises liées au Covid-19 font ainsi apparaître une possible dépendance excessive à l’égard de la venue de clientèles étrangères présentant des risques de volatilité (pour des raisons économiques, de terrorisme ou de pandémie). Voilà qui pourrait remettre partiellement en cause le modèle économique dominant dans les grands sites de tourisme culturel.

Miser sur la clientèle étrangère était pourtant encouragé par les pouvoirs publics, dans l’objectif de limiter l’ampleur des financements publics pour les plus gros établissements muséaux et patrimoniaux, comme le musée d’Orsay ou le château de Chambord.

Le château de Chambord le 22 juillet 2020. Ludovic Marin/AFP

Ce modèle reposait sur un triptyque : augmentation du prix d’entrée ; développement des ressources propres (boutiques, restaurants, location d’espaces, mécénat) ; venue d’un nombre croissant de visiteurs provenant de destinations de plus en plus lointaines (Chine, Inde, Amérique du Sud, etc.). Or chacune de ces sources de revenus pourrait être fragilisée si la crise se prolonge.

Ce faisant, c’est l’idéologie de la croissance sans limites qui est interrogée, alors que le secteur touristique paraissait largement étranger à ce débat, malgré des discussions récentes autour de la notion de surfréquentation (voir les protestations d’habitants à Dubrovnik, Athènes, Prague, Venise, Barcelone… soumis à une pression touristique jugée insupportable en haute-saison).

Recherche de proximité et d’authenticité

La même analyse des « signaux faibles » issue de notre enquête Delphi sur l’avenir du tourisme culturel en France suggère par ailleurs un intérêt croissant pour les valeurs de proximité et « d’authenticité », qui favoriseraient des séjours moins éloignés du domicile et la découverte en profondeur et à un rythme moins soutenu des destinations touristiques.

Il s’agirait ici d’une réappropriation de « son » territoire, notion déjà encouragée par les offices du tourisme qui cherchent à faire des habitants d’un territoire les premiers ambassadeurs de celui-ci ; ce dont témoigne le mouvement des greeters (« hôtes »), à savoir des guides bénévoles ayant à cœur de faire découvrir leur ville « hors des sentiers battus ».

Cette tendance pourrait concourir au développement du tourisme domestique et à l’essor de sites n’étant pas classés, par exemple, au patrimoine mondial de l’Unesco.

Elle pourrait même favoriser la mise en tourisme de territoires qui le sont peu actuellement, car ils n’appartiennent pas aux espaces privilégiés par les visiteurs, tels que Paris, la Côte d’Azur, les châteaux de la Loire, la Provence, le Mont-Saint-Michel, etc. On pourrait donc – à l’image des « locavores », friands des produits locaux et des circuits courts comme les AMAP – assister à l’émergence de touristes explorant principalement leur territoire de proximité, sur un mode proche de l’excursionnisme (qui caractérise un déplacement hors de son domicile mais sans nuitée extérieure à ce dernier).

Ceci n’exclut pas du reste le recours aux outils numériques avant, pendant et après le séjour, même si la réalité virtuelle et les dispositifs immersifs ont montré – malgré leur attrait – un certain nombre de limites.

Voilà autant de mutations déjà à l’œuvre de façon plus ou moins souterraine, qui mériteraient une réflexion en profondeur des acteurs du tourisme français pour leur permettre de répondre au mieux à l’émergence de nouveaux besoins des visiteurs. Car dans le tourisme comme ailleurs, la notion de consommation locale est encore sous-estimée dans la production de services_._

Vers une réorganisation ?

En définitive, peut-être assistons-nous au début de la fin du grand récit de la mondialisation, telle qu’elle s’est construite en particulier depuis cinquante ans, celui de la liberté des échanges, de la consommation des ressources non renouvelables, de la dépendance à l’égard de certains fournisseurs, de la croissance infinie et du sentiment de toute-puissance à l’égard de la nature ?

Cette crise pourrait donner lieu à une réorganisation des activités productives au niveau local et national, sans doute dans le sens plus large d’une régionalisation des flux économiques.

Ce phénomène pourrait ainsi favoriser le développement de flux touristiques accrus à l’intérieur d’une même zone intégrée géographiquement et économiquement (Amérique du Nord, Amérique du Sud, Moyen-Orient, Asie), comme cela est déjà largement le cas en Europe.

Les modèles de tourismes alternatifs se sont certes développés plus lentement que l’émergence de classes moyennes capables d’accéder aux voyages internationaux (en Asie en particulier), qui ont largement contribué à la hausse du tourisme de masse au cours des dernières décennies.

Mais si, selon Pascal, « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », l’envie immémoriale de voyager pourrait ne pas s’éteindre, car elle repose sur le désir – profondément ancré dans les êtres humains – de la découverte, du dépaysement, de l’évasion et de l’oubli du quotidien. L’homme a assurément besoin de se décentrer. La question est de savoir quel sens il souhaite donner à ce besoin, qu’il est peut-être aussi possible d’assouvir au bout de sa rue.

L’Union politique européenne vaut-elle vraiment 750 milliards d’euros ?

 

Emmanuel Macron et Angela Merkel à Bruxuelles le 20 juillet
Derrière le plan de relance adopté pour et par les Etats membres s’affirme l’idée d’une véritable union politique fédérale européenne. JOHN THYS / POOL / AFP

Après un sommet marathon, les pays de l’Union européenne ont réussi à s’entendre in extremis mercredi 22 juillet au petit matin sur le plan de relance de €750 milliards comprenant 390 milliards de subventions et €360 milliards de prêts.

Durant le week-end, les négociations ont frôlé la rupture mais aujourd’hui chacun y trouve un satisfecit. Les frugaux – Autriche, Pays-Bas, Suède et Danemark – ont diminué le montant des subventions initialement fixé à 500 milliards et auront un droit de regard sur l’utilisation des fonds mais pas le droit de veto lors de l’adoption des plans de relance de relance nationaux. 70 % des subventions seront allouées sur 2021 et 2022 avec des dépenses qui pourront être engagées dès 2020.

La dette fédératrice de l’Europe

Finalement, comme pour les États-Unis en 1781, c’est la dette qui va pousser l’Union européenne vers davantage de fédéralisme à travers l’adoption d’un budget Européen contra-cyclique financé par des ressources propres. Les débats qui ont eu lieu jadis sont d’une étonnante actualité. Comme l’écrit Alix Meyer dans « Les paradoxes de la dette américaine » :

« les États-Unis naissent endettés… Adoptée en 1781, la première Constitution de la République américaine, les Articles de la Confédération, donne naissance à un État central très faible. Pour financer ses opérations et rembourser ses dettes, il doit notamment s’appuyer sur des contributions volontaires de la part d’États membres dont les finances sont elles-mêmes très affaiblies ».

La question de la fédéralisation des dettes des États devient centrale dans la construction des États-Unis.

Petite leçon d’histoire américaine

À partir de 1781, les fédéralistes et les anti-fédéralistes américains s’affrontaient avec des arguments qui font écho aujourd’hui aux questions de souveraineté et de centralisation des pouvoirs. Les anti-fédéralistes étaient alors incarnés par Thomas Jefferson, à l’époque secrétaire d’État de Georges Washington, et d’obédience démocrate tandis que les fédéralistes étaient conduits par Alexander Hamilton, de tendance plutôt républicaine. Des positionnements à l’inverse des étiquettes politiques européennes d’aujourd’hui.

Les anti-fédéralistes craignaient pour la souveraineté des États. Comme le rapporte Alix Meyer, ils voyaient dans la fédéralisaton des États :

« une machination funeste qui fait passer les intérêts des élites financières devant ceux du peuple. En effet, la dette doit être remboursée par les impôts qui sont payés par les citoyens tandis que les intérêts de cette dette viendront enrichir les spéculateurs qui prêtent leurs capitaux à l’État.

Thomas Jefferson déclarant : “la dette publique est le plus grand danger qui menace” (public debt is the greatest of the dangers to be feared) ».

Portrait de Thomas Jefferson,
Thomas Jefferson, qui sera le troisième président des États-Unis, considérer la fédéralisation des États comme « une machination funeste ». Ici vers 1800. Rembrandt Peale/Wikimedia

Il proposera d’ailleurs un amendement constitutionnel pour imposer l’équilibre budgétaire fédéral afin de réduire le pouvoir de l’État fédéral. Jefferson n’est pas opposé à la dette des États, il est opposé à la centralisation du pouvoir.

Il estime que l’État fédéral s’éloigne des intérêts du peuple et favorise l’émergence d’une oligarchie. Au contraire, Alexander Hamilton alors secrétaire au Trésor de George Washington, voit dans la fédéralisation des dettes des états un moyen d’asseoir la réputation de l’État américain et de lui permettre de se financer à moindre coût.

Il voit aussi dans la dette publique un moyen d’augmenter la masse monétaire et favoriser le commerce grâce à la création de la première Banque nationale, « First Bank of the United States » sur le modèle de la banque d’Angleterre.

Par ailleurs, la fédéralisation de dette publique est également un moyen de mieux contrôler les États à qui la Constitution avait enlevé le pouvoir d’émission de titre de crédit. Par la suite, les successeurs des fédéralistes défendront la dette publique au nom de l’investissement dans les infrastructures.

Emmanuel Macron, le Alexander Hamilton de l’UE ?

Comparaison n’est pas raison mais on ne peut s’empêcher de remarquer la similitude des débats et préoccupations qui ont animé la transformation des États-Unis en un véritable État fédéral et l’ambition européenne vers une Europe construite sur le même modèle.

Portrait de Alexander Hamilton
Macron-Hamilton ? Portrait d’Alexander Hamilton, farouche défenseur du fédéralisme et de la centralisation du pouvoir, par John Trumbull. Wikimedia

L’accord sur le plan de relance Européen est-il donc une étape nécessaire vers une Europe fédérale ? Il serait prématuré d’y voir une avancée significative sur cette voie.

En premier lieu, si les négociations ont laborieusement abouti à un accord mardi dernier, la route est encore longue avant qu’il soit définitivement entériné. Il doit être voté par le parlement Européen et les concessions faites pour y aboutir sont loin de faire l’unanimité.

La question des rabais

Parmi les concessions importantes figurent les rabais, remises faites aux pays contributeurs nets au budget Européen.

Avec le Brexit beaucoup pensaient que les rabais allaient enfin disparaître. Instaurés par Margaret Thatcher hostile à une Europe fédérale à travers sa phrase historique : « we want our money back », les rabais reflètent pour certains pays comme la France une approche de l’Union européenne utilitariste et non coopérative qui n’est pas à la hauteur des ambitions.

Margaret Thatcher, 1979.

Néanmoins comme à l’époque de la bataille entre fédéralistes et anti-fédéralistes, la question de la centralisation des pouvoirs est clef.

La France est naturellement encline à pousser vers une centralisation accrue des pouvoirs en particulier si elle y joue un rôle important. Les pays dits frugaux veulent s’assurer que les fonds empruntés par la Commission européenne seront utilisés à bon escient.

De l’attrait des subventions plus que des prêts

Dans cette bataille on retrouve une thématique récurrente dans les débats sur les finances publiques, celui du consentement à l’impôt.

Il n’est pas question pour les pays frugaux de se retrouver solidaires de dépenses publiques qu’ils ne cautionnent pas. Cette question animait déjà les premiers échanges de l’Eurogroupe en avril sur les mesures spéciales à prendre face au Covid-19.

L’accès au Mécanisme Européen de Stabilité (MES) qui permet aux pays de la zone euro en difficultés financières d’accéder à des lignes de crédit, était déjà conditionné à l’utilisation exclusive des fonds empruntés pour des dépenses liées au Covid.

Il est intéressant de noter qu’à ce jour, aucun pays n’a utilisé cette option pour la simple et bonne raison que les pays les plus durement touchés n’ont aucun mal à financer leur dette résultat de la politique monétaire ultra-accommodante de la BCE.

Pour les mêmes raisons, il est fort à parier que les pays de l’Union n’auront pas recours à l’enveloppe de 390 milliards de prêt du plan de relance. En effet, depuis les premières discussions sur les différentes modalités du plan de relance au sein de l’Eurogroupe, les « spreads » – l’écart de taux entre le pays le plus solide (l’Allemagne) et les autres pays de la zone euro – sur la dette souveraine des pays de la zone euro – se sont resserrés.

Du financement du plan de relance

Tout comme à l’époque de Jefferson et Hamilton la question de l’équilibre budgétaire était un point d’achoppement, Jefferson voyant dans l’équilibre budgétaire une manière de contenir le pouvoir central de l’État fédéral, la question du remboursement étant un point d’orgue des discussions au sein de l’Eurogroupe.

Les frugaux préféraient les prêts aux subventions, un moyen de contenir les dérives possibles. C’est pourquoi ils ont bataillé fort pour revoir à la baisse le volet subvention passant de 500 milliards à 390 milliards.

Reste à savoir désormais comment les financer en développant les ressources propres de l’Union européenne sachant qu’en pleine pandémie une augmentation des taxes n’est jamais bienvenue.

Qu’à ne cela tienne ! il suffit de mentionner la taxation d’activités perçues comme nuisibles pour mieux les faire accepter comme les services numériques (taxe Gafa) ou la taxe sur les transactions financières (souvent appelée taxe Tobin)serpent de mer qu’on ressort régulièrement depuis la crise de 2008, sans oublier de faire appel à la conscience écologique avec la taxe carbone et le renforcement du système d’échange de quotas d’émissions polluantes.

L’avenir nous dira si ce sommet Européen historique de part sa durée deviendra également historique parce qu’il aura marqué les balbutiements des États-Unis d’Europe à l’image de leurs cousins d’Amérique.

Enfants : lire des histoires favorise-t-il l’empathie ?

 

Dans certains cas, la lecture d’une histoire peut inciter un enfant à changer d’attitude. Shutterstock

Est-il possible de s’ouvrir aux autres tout en restant à l’écart d’un groupe ? La proposition peut sembler paradoxale à première vue. Elle l’est moins si l’on prend en compte le fait que, pour nouer des liens sociaux, il faut être capable de comprendre ce que les autres pensent et ressentent, et d’ajuster son comportement à la situation.

A ce propos, il a justement été démontré que la lecture de fictions littéraires aide les adultes à mieux identifier les émotions, pensées et sentiments exprimés par autrui.

Pourrait-on reproduire ces effets dès l’enfance ? Voilà qui ouvrirait de nouvelles perspectives pour éveiller et développer durablement les savoir-faire sociaux. À ce jour, seules quelques études ont été effectuées sur ce sujet mais les résultats obtenus sont très encourageants.

Approches positives

En ce qui concerne les enfants très jeunes à qui on lit un livre ou une histoire, on peut se reporter à l’article publié en 2014 par Kang Lee et ses collaborateurs dans le journal Psychological Science. Celui-ci relate une étude menée auprès de 266 enfants d’âge compris entre 3 et 7 ans. Objectif : déterminer si l’écoute d’histoires morales classiques peut influencer leur honnêteté.

Avant d’échanger avec chaque enfant individuellement, une expérimentatrice feignait de devoir s’absenter quelques minutes et le priait de ne pas se retourner pour voir l’objet qu’elle venait de poser sur une table. Quand elle revenait dans la pièce, elle lisait une histoire à l’enfant puis lui demandait s’il s’était retourné pendant son absence pour regarder l’objet.

Parmi les enfants qui se sont retournés, ceux à qui on a raconté l’histoire George Washington et le cerisier ont dit la vérité en plus grande proportion que ceux d’un groupe contrôle ayant écouté l’histoire Le lièvre et la tortue. À la surprise des auteurs de l’étude, les enfants ayant écouté les histoires Le garçon qui criait au loup et Pinocchio, deux histoires qui soulignent les conséquences négatives du mensonge, n’ont pas dit davantage la vérité que les enfants du groupe contrôle.

L’effet exclusif de l’histoire George Washington et le cerisier sur la réponse honnête serait lié au fait que cette histoire expose les conséquences positives de l’honnêteté (Le jeune George aurait abattu un cerisier que son père aimait beaucoup. Lorsque celui-ci s’enquiert de l’auteur de l’acte, l’enfant, ne pouvant supporter de mentir, se désigne. Et son père, touché par sa sincérité, ne le punit pas). La justesse de cette interprétation a été confirmée grâce à une seconde expérience à partir d’une version modifiée de l’histoire où sont mises en avant les conséquences négatives du mensonge. Cette version ne permet plus d’obtenir une proportion plus importante d’enfants disant la vérité par rapport au groupe contrôle.

Conditions réalistes

Dans une étude publiée en 2017 dans le journal Developmental Science, Nicole Larsen, Kang Lee et Patricia Ganea ont exploré les effets potentiels d’animaux anthropomorphisés dans les histoires. Ces personnages se comportant comme des humains pourraient-ils inciter de jeunes enfants à la générosité ?

Pour évaluer cela, il était demandé dans un premier temps à des participants de 4 ans à 6 ans de choisir dix autocollants parmi une centaine. On indiquait ensuite à chacun qu’un autre enfant du même âge n’avait pas été retenu pour l’étude – et, par conséquent, n’aurait pas d’autocollants. L’expérimentateur suggérait ensuite à l’enfant de donner quelques-uns de ses dix autocollants à celui qui en avait été privé, en les mettant dans une enveloppe pendant que l’expérimentateur regardait ailleurs.

La même procédure fut appliquée après l’écoute de l’histoire afin d’évaluer les éventuels changements de comportements. Il y avait trois conditions expérimentales :

  • une condition « animal » dans laquelle l’histoire racontait le comportement généreux d’un animal anthropomorphisé vis-à-vis d’autres (Petit raton laveur apprend à partager par Mary Pacard)
  • une condition « humain » dans laquelle la même histoire était racontée en remplaçant les animaux anthropomorphisés par des humains
  • une condition « contrôle » dans laquelle l’histoire portait sur des graines et ne relatait pas d’interactions humaines.

Les résultats de l’étude montrent que les enfants deviennent significativement plus généreux après avoir écouté l’histoire de la condition « humain » alors qu’ils le deviennent moins dans les deux autres conditions (« animal » et « contrôle »).

Ainsi, chez des enfants d’âge compris entre 4 et 6 ans, les histoires réalistes qui racontent des événements impliquant des personnages humains – dans lesquels il est plus facile de se projeter mentalement – sont plus à même d’exercer un effet significatif sur la générosité de ces enfants.

Lire et ressentir

Irina Kumschick et ses collaborateurs ont étudié en 2014 les effets sur les compétences émotionnelles d’enfants de 7 ans à 9 ans d’un programme d’entraînement autour de la littérature. Plusieurs dimensions relatives aux compétences émotionnelles ont été évaluées avant et après le programme d’entraînement : le vocabulaire émotionnel, les connaissances émotionnelles explicites, la reconnaissance des émotions dissimulées et la reconnaissance d’émotions mélangées.

Le programme d’entraînement, intitulé « LIRE et RESSENTIR », consistait à lire en plusieurs fois un livre choisi spécifiquement pour sa richesse émotionnelle (Un mouton avec des bottes de M. Matten) et à effectuer des activités encadrées par des moniteurs, portant sur les différentes dimensions des émotions. Ce programme durait en tout huit semaines à raison de deux séances d’1h30 par semaine.

Comparativement à un groupe contrôle d’enfants n’ayant pas suivi ce programme, une amélioration significative des niveaux de vocabulaire émotionnel, de connaissances émotionnelles explicites et de reconnaissance d’émotions dissimulées a été mise en évidence sous l’effet du programme d’entraînement.

De plus, les garçons bénéficiaient davantage du programme d’entraînement que les filles en ce qui concerne la reconnaissance d’émotions dissimulées. Les auteurs de l’étude interprètent ce résultat comme reflétant le fait que les garçons auraient plus tendance à cacher leurs émotions pendant l’adolescence, ce qui les rendrait plus sensibles à cette dimension avant cette phase de leur développement.

Tous ces résultats montrent la pertinence d’utiliser la littérature pour enfants comme support du développement des compétences émotionnelles chez l’enfant.

Même s’il existe une pluralité de facteurs permettant de contribuer à l’émergence de compétences sociales et émotionnelles chez l’enfant, les résultats obtenus à ce jour suggèrent que la littérature pour la jeunesse permet d’améliorer significativement celles-ci. Si l’on souligne en général l’impact bénéfique de la lecture sur le développement du langage, le rayonnement de la littérature de jeunesse peut donc aller bien au-delà.

À quoi les premiers livres pour enfants ressemblaient-ils ?

 

C’est au tournant du XXe siècle qu’a émergé la littérature pour enfants telle qu’on la connaît, faisant la part belle à l’imaginaire. DarkWorkX from PixabayCC BY

Cela fait des siècles que les adultes écrivent pour les enfants. Parmi les différentes formes qu’ont pu prendre ces publications, il y en a peu qui puissent aujourd’hui nous paraître divertissantes. En effet, les œuvres destinées aux plus jeunes visaient avant tout leur progrès moral et spirituel.

Les enfants du Moyen Âge apprenaient à lire sur des tablettes de bois recouvertes de parchemin comprenant l’alphabet et une prière de base, en général le Notre Père. Dans le monde anglophone, les versions ultérieures de ces tablettes sont connues sous le nom de « hornbooks » (de « horn », la corne et « book », le livre), parce qu’elles étaient protégées d’une mince couche protectrice de corne.

A 1630 horn book. Folger Digital Image 3304CC BY-SA

Au XVIIe siècle ont été publiés des livres de spiritualité destinés spécifiquement aux enfants. Le révérend puritain John Cotton a conçu en 1646 un catéchisme pour enfants intitulé Milk for Babes, et republié en 1656 en Nouvelle-Angleterre sous le titre de Spiritual Milk for Boston Babes. Celui-ci contient 64 questions et réponses relatives à la doctrine religieuse, aux croyances, à la morale et aux bonnes manières. James Janeway (également un ministre puritain) a recueilli des histoires sur la vie et la mort vertueuses d’enfants pieux dans A Token for Children (1671), incitant parents, infirmières et enseignants à faire lire l’ouvrage « plus de cent fois ».

Ces histoires d’enfants sur leur lit de mort n’ont peut-être pas beaucoup d’attrait pour les lecteurs modernes, mais ce sont des témoignages importants sur la manière dont on envisageait la question du salut et dont on mettait les enfants au premier plan. Les légendes médiévales sur les martyrs chrétiens, comme sainte Catherine et saint Pélage, sont du même ordre.

D’autres ouvrages portaient sur les bonnes manières. Érasme a écrit un célèbre manuel en latin de savoir-vivre « à l’usage des enfants » (1530) qui leur délivre de multiples conseils, comme « Ne vous essuyez pas le nez sur votre manche », « Si vous remuez sur votre chaise, en vous asseyant sur une fesse puis sur l’autre, vous allez donner l’impression que vous êtes en train de péter. Donc veillez à ce que votre corps reste droit et bien équilibré ». Ce propos montre comment le comportement physique était considéré comme un reflet de la vertu morale.

Dans une société où la lecture à voix haute était une pratique courante, les enfants étaient également susceptibles de faire partie du public qui écoutait les romans d’amour et la poésie profane. Certains manuscrits comprenaient donc des poèmes courtois explicitement destinés aux jeunes enfants, en parallèle de romances, de légendes de saints, et de courts récits moraux et comiques.

Les enfants ont-ils une histoire ?

Le débat pour savoir si les enfants avaient dans le passé des besoins différents de ceux d’aujourd’hui a fait couler beaucoup d’encre. Le médiéviste Philippe Ariès a suggéré dans L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime que les enfants étaient vus comme des adultes en miniature parce qu’ils étaient habillés de la même façon et que leurs routines et leurs apprentissages étaient complètement tournés vers leurs futurs rôles.

Mais il existe de nombreuses preuves que le développement social et émotionnel (ainsi que spirituel) des enfants suscitait autrefois l’attention des adultes. Les règlements en vigueur dans les écoles de la fin du Moyen Âge et du début des Temps Modernes montrent que l’on comprenait l’importance d’accorder du temps aux enfants pour le jeu et l’imagination.

Pieter Bruegel the Elder, Children’s Games, 1560. Wikimedia

Des archéologues travaillant sur des sites d’écoles aux Pays-Bas ont découvert des traces de jeux auxquels les enfants jouaient sans l’intervention des adultes et sans essayer de leur ressembler. Certains auteurs sur l’éducation suggéraient qu’il fallait rendre l’apprentissage plaisant. Cette vision progressiste du développement des enfants est souvent attribuée à John Locke, mais elle a une histoire antérieure si l’on examine les théories sur l’éducation du XVIe siècle, et même d’avant.

Certains des genres les plus imaginatifs que nous associons maintenant à l’enfance sont en fait apparus dans un tout autre contexte. À Paris dans les années 1690, le salon de Marie-Catherine Le Jumel de Barneville, baronne d’Aulnoy, réunissait des intellectuels et des membres de la noblesse.

Là, la baronne racontait des contes de fées, sous lesquels se cachaient des satires de la cour royale, avec une proportion non négligeable de commentaires sur la façon dont la société fonctionnait (ou ne fonctionnait pas) pour les femmes de cette époque. Ces histoires mêlaient folklore, événements d’actualité, jeux populaires, romans contemporains et récits romantiques anciens.

C’était une façon de présenter des idées subversives, sous couvert de fiction. Des romans du XIXe siècle que l’on associe aujourd’hui aux enfants étaient en fait des observations acérées de questions politiques et intellectuelles contemporaines. L’un des exemples les plus connus est celui du livre du Révérend Charles Kingsley publié en 1863 – Les Bébés d’eau : conte symbolique (The Water Babies : À Fairy Tale for a Land Baby) – une satire contre le travail des enfants et une critique de la science contemporaine.

La morale de l’histoire

Au XVIIIe siècle, la littérature pour enfants était devenue un secteur commercialement viable pour l’imprimerie londonienne. Le marché était surtout alimenté par l’éditeur John Newbery, le « père » de la littérature pour enfants. À mesure que croît le taux d’alphabétisation, la demande d’ouvrages pédagogiques se maintient. Il devient également plus facile à cette époque d’imprimer des images, ce qui peut attirer les jeunes lecteurs.

AU XIXe siècle, de plus en plus de livres pour enfants sont imprimés et les éléments moraux y restent très présents. Le développement de la patience et de la propreté de Katy est par exemple essentiel dans l’ouvrage de Susan Coolidge, What Katy Did, tandis que la fougueuse et franche Judy est tuée dans l’ouvrage d’Ethel Turner, Seven Little Australians. Certains auteurs ont réussi à allier sens du comique et leçon de vie, comme Pierre l’ébouriffé ou Crasse-Tignasse (Der Struwwelpeter, en allemand) de Heinrich Hoffmann.

Struwwelpeter (‘Shock-headed Peter’) in a 1917 edition. Wikimedia

Au tournant du XXe siècle, on assiste à l’émergence d’une véritable littérature pour enfants, avec des sujets sérieux qu’ils peuvent découvrir avec ou sans l’aide des adultes, souvent sur un fond de fantaisie. Les œuvres de Lewis Carroll, Robert Louis Stevenson, Mark Twain, Francis Hodgson Burnett, Edith Nesbit, JM Barrie, Frank L Baum, Astrid Lindgren, Enid Blyton, CS Lewis, Roald Dahl et JK Rowling se situent dans cette veine.

Les livres pour enfants contiennent toujours des leçons de morale. Ils continuent d’acculturer la génération nouvelle aux croyances et aux valeurs de la société. Cela ne veut pas dire que nous souhaitons à nos enfants de devenir des sorciers, mais que nous voulons qu’ils soient courageux comme les sorciers dont ils lisent les aventures, qu’ils se défendent les uns les autres et développent un certain ensemble de valeurs.

Nous avons tendance à penser que la littérature pour enfants offre des espaces imaginatifs aux enfants, mais nous sommes souvent myopes face à la longue histoire didactique du genre. Et en tant qu’historiennes, nous cherchons toujours à en savoir plus sur l’autonomie des enfants de l’époque prémoderne, et donc à mieux comprendre dans quels espaces pouvait se déployer leur imagination, au-delà des livres qu’on leur proposait pour apprendre à prier.

« CO2-score », le retour risqué de l’étiquetage environnemental

 

L’affichage environnemental obligatoire était déjà envisagé en 2007, mais le projet n’a finalement jamais abouti. Shutterstock

Parmi les 149 propositions de la Convention citoyenne pour le climat figure le CO2-score, cette mesure d’information du consommateur dédiée à lui indiquer si ce « qu’il mange ou achète est bon pour le climat ».

Facile à comprendre, crédible grâce à la présence de bonnes et mauvaises notes, ce dispositif est un levier de consommation responsable. Par un effet d’entraînement, il contribue à changer les pratiques des entreprises comme cela a été observé dans le cas de l’étiquette énergie.

Pour autant, aucun pays ne l’a rendu obligatoire sur l’ensemble des produits et services. En 2007, à la suite du Grenelle de l’Environnement, le gouvernement envisageait d’imposer un affichage environnemental généralisé des produits et services. Après les votes du Parlement en 2009 et 2010, cette mesure d’information obligatoire des acheteurs devait entrer en vigueur 2011. Or il n’en fut rien. Elle fut remplacée par une expérimentation nationale d’un an qui déboucha sur… pas grand-chose.

Analyser les raisons de cet échec est particulièrement intéressant aujourd’hui si l’on souhaite éviter que le CO2-score ne termine à son tour au cimetière des bonnes idées jamais mises en œuvre.

L’engagement 217 du Grenelle de l’environnement de créer un droit des consommateurs à « disposer d’une information environnementale sincère, objective et complète portant sur les caractéristiques globales du couple produit et emballage » figure dans à l’article 54 de la loi Grenelle adoptée le 3 août 2009 : « La mention des impacts environnementaux des produits et des offres de prestation de services en complément de l’affichage de leur prix sera progressivement développée ». L’État n’est pourtant jamais parvenu à rendre obligatoire ce dispositif. Trois raisons principales expliquent cet échec.

Des opposants actifs

Une expérimentation nationale a été mise en place en 2011-2012 auprès d’entreprises volontaires pour tester la faisabilité et l’efficacité d’un tel dispositif. À l’époque, certaines entreprises pionnières s’appuyaient sur leur démarche d’affichage environnemental pour se différencier au sein de leur filière et n’avaient donc pas intérêt à ce qu’elle soit généralisée. D’autres participaient à l’expérimentation afin de mieux pouvoir en contrôler les aboutissements. Le soutien des associations de défense de l’environnement n’a pas contrebalancé du lobbying des grands secteurs industriels.

Les pouvoirs publics ont également dû faire face à un adversaire bien involontaire : l’Union européenne. Alors que la France réfléchissait aux suites à donner à l’expérimentation nationale, une autre menée à l’échelle européenne à partir de 2013 a justifié l’attentisme. Enfin, le projet d’un affichage obligatoire a subi le jeu politique : en 2013, même si les fonctionnaires du ministère et des entités affiliés restaient mobilisés, la nouvelle équipe gouvernementale n’a pas défendu le projet initial du Grenelle, porté par des adversaires politiques.

La difficulté de simplifier

En 2007, l’idée était de fournir un outil permettant aux consommateurs de distinguer les produits bons pour l’environnement de ceux qui l’étaient moins. Afin de donner une indication la plus objective possible, c’est la méthode de l’analyse en cycle de vie, encore en construction, qui s’est imposée. Cette méthode consiste à évaluer les effets environnementaux de la vie du produit en partant de l’extraction des matières premières nécessaires à sa fabrication jusqu’à son élimination ou sa valorisation.

Progressivement, le but de départ a dérivé vers celui de proposer une mesure la plus exacte et complète possible. Les groupes de travail avec les experts de la plate-forme Ademe/Afnor se sont épuisés à définir des référentiels précis que les opposants pouvaient toujours contester.

Un calendrier trop ambitieux

La France souhaitait alors jouer un rôle pionnier sur les questions environnementales. Avec le recul, il apparaît que l’ambition de généraliser un affichage environnemental des produits à échéance 2011 représentait un défi immense, l’élaboration des référentiels produits et des bases de données étant extrêmement longue : ce n’est qu’en 2014 que la première version de la base de données publique Impacts a été publiée. Les référentiels ne couvraient alors que 50 % des catégories de produits.

Avec ces éléments en tête, quels conseils donner pour qu’une véritable suite soit donnée à la préconisation de la Convention citoyenne pour le climat ?

S’accorder sur un socle technique

Puisque certains produits se voient attribuer de mauvaises notes d’impact, le classement des produits doit paraître le plus juste possible aux entreprises. Il est essentiel de désamorcer les contestations possibles sur les référentiels techniques en obtenant au départ un consensus sur le socle méthodologique. Dans le cas de l’expérimentation française de 2007, les groupes de travail étaient composés d’experts volontaires. Peu d’entreprises étaient engagées et leur nombre a diminué avec le temps.

La Convention citoyenne semble avoir anticipé cette difficulté en prévoyant un délai de mise au point d’une méthode de calcul harmonisée. Les méthodologies déjà en place, comme celle du bilan d’émissions de gaz à effet de serre, pourront lancer la dynamique avant l’adoption de méthodologies déclinées par produit.

Réduire le coût pour les entreprises

Les entreprises peuvent opposer que le CO2-score menace leur compétitivité en générant des coûts élevés de mise en œuvre. Il est donc essentiel de privilégier une solution simple, peu coûteuse, voire « clé en main ». L’exemple concluant des services de transport peut servir de base de réflexion.

Les entreprises du secteur, y compris les transporteurs routiers étrangers opérant en France, sont assujettis à un affichage carbone. Mais elles ont le choix entre plusieurs méthodes plus ou moins contraignantes. La plus simple et la moins coûteuse consiste à apposer une valeur générique de CO2 du mode de transport. C’est aussi souvent la moins favorable en matière d’affichage, ce qui peut inciter les entreprises à adopter un mode d’évaluation plus précis.

Ne pas perdre de temps

Si l’étiquetage des produits est un dispositif plein de promesses, il n’a encore jamais été mis en place en conditions réelles. Sur de tels sujets, les actes de consommation sont difficiles à estimer par enquêtes d’opinion. En 2011, l’expérimentation avait pour objectif d’apporter la preuve de l’impact du dispositif. Cela s’est révélé impossible puisque le caractère systématique de l’affichage est l’une des clés de son efficacité.

Pour le CO2-score, une nouvelle tentative pourrait connaître le même écueil. Pour autant, la mesure figure dans les premières places des propositions du collectif de la convention citoyenne. C’est un signal fort envoyé aux pouvoirs publics et aux entreprises qui révèle les attentes des consommateurs sur le sujet. Faute de mieux, c’est le contexte enthousiaste de sa genèse qui devra asseoir la légitimité d’un affichage obligatoire.

Appel à la vigilance citoyenne

La mise en œuvre concrète du CO2-score rencontrera certainement les obstacles qui ont conduit à l’échec de la précédente tentative d’affichage environnemental des produits. Il revient donc aux citoyens de la Convention et aux ONG d’être particulièrement attentifs. Il faudra veiller aux mesures concrètes qui seront proposées par les groupes de travail ainsi qu’aux décrets d’application, en espérant que l’esprit des conventionnés se retrouvera dans le résultat final.

Mais à terme, ce sera bien aux consommateurs d’utiliser cette information lors de leurs achats afin d’inciter les producteurs à limiter leur impact et écarter du marché les produits les moins respectueux de l’environnement.

Rémunération des dirigeants : la transparence ne fait pas tout

 

En 2019 les patrons français des entreprises composant l’indice boursier du CAC 40 ont perçu un salaire moyen 53 fois supérieur à la rémunération de leurs employés. frankie's / Shutterstock

Pour la première fois, les entreprises cotées doivent publier dans leurs documents d’enregistrement universel un ratio d’équité. Il s’agit d’une exigence de la loi Pacte.

Le ratio d’équité apprécie l’écart entre la rémunération de chaque dirigeant et le salaire (moyen et médian) des salariés à temps plein de son entreprise. Il est prévu un suivi de l’évolution de ce ratio au cours des cinq derniers exercices et sa mise en perspective avec la performance financière de la société. Ces comparaisons renseignent sur la dynamique du partage de la création de valeur entre le dirigeant et les salariés.

Ce ratio a pour finalité de renforcer la transparence sur la politique de rémunération des dirigeants et contribue à « une responsabilisation accrue des pratiques salariales des entreprises » selon le ministère de l’Économie, des Finances et de la Relance. À ce titre, il constitue un nouvel outil de gouvernance améliorant la transparence sur les pratiques salariales des dirigeants des grandes entreprises.

Protéger les intérêts des salariés

La détermination par le conseil d’administration de la politique de rémunération du dirigeant concerne à la fois les actionnaires et les autres parties prenantes (créanciers, salariés, État…). Dans cette vision, qui fait référence à la gouvernance partenariale, la décision des administrateurs en matière de rémunération a des conséquences pour les salariés et d’autres parties prenantes.

À titre d’exemple, une rémunération excessive du dirigeant peut empêcher les salariés de bénéficier d’augmentations financières, étant donné que les ressources de l’entreprise sont grevées par les régimes de rémunération.

Ainsi, le ratio d’équité se présente comme un outil de gouvernance au service de la valeur partenariale.

La publication de ce ratio agira sur les dirigeants à travers deux leviers : l’information vis-à-vis de toutes les parties prenantes et la réputation du dirigeant et des administrateurs dans la sphère publique.

Ainsi, la divulgation de ce ratio porte atteinte au prestige des dirigeants et des administrateurs dès lors qu’un écart salarial est perçu comme trop important au regard des normes sociales en vigueur.

En proposant des informations sur l’écart entre la rémunération des dirigeants et le salaire (moyen et médian) de ses employés, le ratio d’équité est une opportunité supplémentaire pour les parties prenantes de peser sur l’espace discrétionnaire des dirigeants. Il renforce le pouvoir discrétionnaire des salariés et des syndicats en particulier.

Un alignement vers le haut

Pour Claudine Mangen et Michel Magnan, chercheurs à la Concordia University, il existe une corrélation positive entre le degré de divulgation des rémunérations et leurs niveaux observés. Ce résultat découle de la récupération de ces données publiques par les acteurs participant au processus de négociation des salaires.

En pratique, les normes établies constituent des points d’ancrage pour négocier des niveaux de rémunérations au-dessus de ces normes s’agissant des dirigeants les plus talentueux. Par la suite, les salaires les mieux négociés sont incorporés dans les statistiques publiques qui permettent d’établir de nouveaux standards à la hausse suivant une spirale inflationniste.

L’obligation de divulguer le ratio d’équité renforcerait cet effet de normalisation salariale dès lors que l’on décréterait un seuil du ratio d’équité que les sociétés ne devraient pas dépasser, et cela sans tenir compte notamment des spécificités sectorielles.

De plus, les dirigeants des entreprises aux ratios les plus faibles peuvent réagir en augmentant leur rémunération afin de se rapprocher de ce seuil.

Un premier état des lieux

Sur la base des rémunérations versées en 2019 par les entreprises composant l’indice boursier du CAC 40, les patrons français ont perçu un salaire moyen de 5 millions d’euros, soit une baisse de 9,1 % par rapport à 2018.

Évolution du ratio d’équité par rapport à la rémunération moyenne (bleu) et médiane (orange) des salariés de 2015 à 2019. auteurs

Ce chiffre représente 53 fois la rémunération moyenne de leurs employés (72 fois la rémunération médiane) : un ratio acceptable, selon l’agence de conseil en vote Proxinvest. En effet, selon cette agence, et afin de garantir la cohésion sociale au sein de l’entreprise, le ratio d’équité ne doit pas dépasser 100 (par rapport à la rémunération moyenne des salariés).

Deux dirigeants s’attribuent néanmoins des rémunérations qui dépassent le maximum socialement tolérable à savoir Bernard Charlès, vice-président du conseil d’administration et directeur général de Dassault Systèmes et Paul Hudson, directeur général de Sanofi avec un ratio d’équité qui s’établit respectivement de 268 et de 107.

Notons également que pour les deux sociétés publiques appartenant à l’indice boursier du CAC 40, le ratio d’équité dépasse le plafond de 20 (35 pour Engie et 38 pour Orange) fixé par le décret n° 2012-915 du 26 juillet 2012, relatif au contrôle de l’État sur les rémunérations des dirigeants d’entreprises publiques.

Un « juste » ratio d’équité ?

À ce jour, une question se pose concernant le niveau acceptable du ratio d’équité : 100, comme le recommande Proxinvest, ou 20 comme dans le décret 2012 sur les rémunérations des dirigeants d’entreprises publiques ? Ce ratio ne s’appréciera pas de la même manière selon la nature de la propriété de la société, mais également son secteur d’activité, etc.

À la fin du XIXe siècle, le banquier J.P. Morgan estimait qu’un écart « raisonnable » des salaires entre le dirigeant et ses employés ne devait pas dépasser un multiple autour de 20.

Premièrement, l’établissement d’un ratio pertinent et signifiant doit prendre en compte les différences d’une culture économique à une autre, et notamment celles concernant la tolérance de l’opinion publique vis-à-vis des écarts de richesse et de salaires.

La perception de l’injustice au sein des organisations et dans la société est associée à la dimension symbolique du statut des élites et des dirigeants des grandes entreprises. À titre comparatif, une étude réalisée par l’agence Bloomberg révèle que ce sont les patrons américains qui ont le ratio d’équité le plus important (401) suivis des dirigeants suisses et hollandais.

Baromètre « Les Français et les entrepreneurs », novembre 2016. Sondage ODOXA pour Aviva Assurances

Quant aux dirigeants français, ils occupent la 15e place du classement mondial. Pourtant 66 % des Français ont une mauvaise image des dirigeants de grandes entreprises.

Toutefois, l’argument culturel peut se heurter à l’existence d’un marché mondial des dirigeants. Ainsi, un seuil (une norme) trop faible dans une économie peut inciter les dirigeants les plus expérimentés à rejoindre un écosystème où les différences salariales sont plus grandes leur permettant alors de capturer une plus grande part de la création de valeur.

Plusieurs dirigeants français s’expatrient en Asie ou au Moyen-Orient pour gagner plus, ce qui tend à confirmer les [conclusions de l’économiste Eugene Fama] datant de 1980 et relatives au marché des dirigeants).

Deuxièmement, la publication de ce nouvel indicateur n’est pas simple à mettre en œuvre car il suppose de définir un périmètre de calcul pertinent pour les sociétés internationales. En effet, la loi Pacte vise les salariés de la société cotée qui établit le rapport sur le gouvernement d’entreprise et non les salariés du groupe.

Un outil utile à la démocratie actionnariale

Ainsi, la plupart des grandes sociétés françaises sont des holdings qui emploient souvent moins de 50 salariés avec des salaires élevés. Dans ce cadre, le ratio d’équité ne sera pas représentatif.

D’autre part, de nombreux écarts significatifs restent liés à des différences sectorielles.

Différences en matière de ratio d’équité selon les secteurs. auteurs.

On peut remarquer qu’en 2019, les secteurs de technologie et de la santé sont les secteurs les plus généraux avec leurs dirigeants en raison de leurs performances boursières élevées. Sinon, pour les autres secteurs, le ratio d’équité moyen varie entre 37 et 55.

Plus généralement, les écarts dans les politiques de rémunération des dirigeants selon le secteur d’activité s’observent à l’échelle internationale, ce qui peut entraîner des tensions sur le marché du travail des dirigeants. Dans l’ensemble, les différences sectorielles rendent encore plus complexe la fixation d’un plafond socialement acceptable.

Lors des assemblées générales de 2020, le ratio d’équité est quasi absent des présentations. Il a été cité seulement par 7 sociétés du CAC 40. Or, ce ratio pourra nourrir le débat de la démocratie actionnariale. Pour cela, il devra être analysé avec précaution par les actionnaires et les agences de conseil de vote, c’est-à-dire dans une perspective globale et dynamique tenant compte des éventuels changements de périmètre.

Dessiner un arbre généalogique avec son enfant : ce qu’en dit la psychologie

 

La construction d’un arbre généalogique encourage le partage de l’histoire familiale. Shutterstock

Les technologies numériques n’ont pas renvoyé la généalogie au rayon des loisirs désuets, bien au contraire. Cette pratique connaît aujourd’hui un regain d’intérêt à tel point que des logiciels spécialisés sont disponibles pour réaliser son arbre généalogique et qu’on parle de « généanautes », pour désigner ceux qui naviguent sur la toile à la recherche des traces de leur passé.

On observe aussi qu’une fois devenus grands, les enfants qui ont été adoptés, ceux qui sont nés par assistance médicale et, de manière générale, toutes les personnes confrontées à un secret sur leurs origines cherchent également par la réalisation de l’arbre généalogique, à éclairer les ombres de leur filiation.

Par conséquent, les psychologues se sont eux aussi intéressés à cet outil dans leurs échanges avec les familles. C’est un psychiatre américain, Bowen (1961), qui a fait entrer l’arbre généalogique dans le cadre de la thérapie familiale systémique en parlant de « génogramme » et en imposant un code graphique conventionnel pour le réaliser.

Histoire familiale

Par la suite, en France, plusieurs travaux dans le champ de la psychanalyse ont invité à utiliser l’arbre généalogique mais en laissant le sujet réaliser spontanément son arbre, sans consigne particulière. Le principe est de recueillir une production libre, projective, qui renseigne alors sur l’arbre imaginaire porté en soi et sur les liens affectifs inconscients noués avec sa famille.

On observe, alors, quelles sont les personnes inscrites, celles qui sont omises, les ratures, les oublis, les hésitations, les liens qui attirent l’attention par un tracé renforcé, les blancs, les répétitions de prénoms, les flous, les originalités, le code personnel inventé par le sujet pour construire son arbre, etc. Et, ce qui importe surtout, c’est qu’ensuite l’arbre est commenté par la personne qui l’a réalisé.

Cette méthode à visée thérapeutique peut s’utiliser en famille, en couple, avec les adolescents et avec les enfants. Elle permet d’accéder à l’histoire familiale, de travailler la question des traumatismes, deuils non faits, non dits et secrets dont le sujet hérite à son insu. D’ailleurs on constate que plus les enfants sont jeunes et plus il est complexe pour eux de produire une version schématique de l’arbre, avec des flèches indiquant symboliquement les liens…

Ils tendent alors, à dessiner une version végétalisée de leur arbre généalogique, avec un tronc, des branches, des feuilles, des racines, ajoutant même par exemple des animaux (oiseaux, écureuils) auxquels se mêlent noms et prénoms.

Les enfants montrent beaucoup plus de fantaisie et s’affranchissent des codes normatifs socioculturels de la réalisation de l’arbre au profit d’une logique essentiellement psychoaffective.

Miroir graphique

On peut bien sûr aussi proposer à un enfant de réaliser son arbre généalogique hors d’un cadre thérapeutique. Cela peut se faire dans le cadre scolaire, ou dans le cadre familial, avec parents ou grands-parents. Cette initiative n’est jamais neutre car elle conduit à rouvrir les archives familiales, à plonger dans les souvenirs et cela réveille bien souvent des émotions.

C’est l’occasion de partager l’histoire de la famille, de parler à l’enfant de ses origines, des personnes qu’il n’a pas connues, décédées avant sa naissance, en évoquant souvenirs, anecdotes et en répondant aux questions qu’ils se posent.

On retrouve des codes graphiques communs d’un arbre généalogique à l’autre, d’une époque à l’autre. Shutterstock

Dans ce contexte, le plus souvent, on donne des consignes à l’enfant, on lui propose un code graphique à suivre pour l’aider dans sa réalisation. Le plus simple est qu’il écrive son nom et prénom sur une grande feuille, et qu’il parte donc de lui pour se relier ensuite graphiquement aux autres membres de sa famille.

Sur le plan horizontal, on le guide pour qu’il note sa fratrie éventuelle, puis de façon ascendante, on l’encourage ensuite à remonter, étage par étage, à ses parents, grands-parents et ancêtres. On peut aussi lui proposer de différencier les sexes, avec un « rond » pour les filles et « carré » pour les garçons, comme le propose la technique du « génogramme ».

Réaliser un arbre généalogique suppose d’être capable de bien se repérer dans le temps et dans l’espace, d’avoir intégré, sur le plan psychique, le principe de la différence des sexes et des générations, de maîtriser l’écriture et la lecture, autrement dit cela suppose une certaine maturité psycho-affective et intellectuelle.

Au-dessous de 6 ou 7 ans – soit l’entrée au CP –, on est donc contraint de construire un arbre qui introduit plutôt des images – avec des photos à coller, par exemple, avec une architecture graphique déjà prête (on trouve d’ailleurs en ligne des supports de ce type).

L’arbre généalogique a l’avantage de proposer un miroir graphique où l’ensemble de la famille peut se refléter, ce qui renvoie un effet d’unité et renforce le sentiment d’appartenance. L’enfant peut ainsi se repérer dans la filiation et mieux comprendre l’organisation des liens familiaux, dont la complexité peut être renforcée, parfois, par la recomposition familiale.

C’est une médiation ludico-éducative qui répond au besoin de connaître ses racines pour grandir, pour construire son identité et qui encourage le récit partagé de l’histoire familiale.

Discuter avec son enfant ou son petit-enfant à partir d’un arbre généalogique, c’est assurer une mission de transmission, leur permettre d’apprendre à mieux connaître les membres de leur famille. En somme, c’est se donner l’occasion de partager avec lui un moment affectif privilégié.

Covid-19, politique et religion : en Colombie, la laïcité malmenée par la pandémie

 

Au coeur de la pandémie, la rhétorique religieuse est largement utilisée par le gouvernement colombien pour susciter l’adhésion des croyants. Luis Robayo / AFP

En décidant en 2012 d’entamer des négociations de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), l’ex-président Juan Manuel Santos a fait entrer le pays dans le XXIe siècle. Depuis soixante ans, le conflit opposant l’armée à cette guérilla d’origine communiste accaparait le débat public, ne laissant aucune place à des propositions politiques étrangères à la question de la défense nationale.

En 2016, les négociations aboutissent enfin à la signature des accords de paix à La Havane. L’organisation illégale la plus importante du pays décide de déposer les armes, après un demi-siècle d’une confrontation qui a fait des millions de déplacements forcés et de 220 000 morts – la plupart étant des civils, selon les statistiques du rapport ¡Basta Ya !.

La démobilisation d’environ 12 000 combattants a depuis pacifié beaucoup de régions dans le pays et le débat politique s’est métamorphosé. La participation de groupes politiques émergents est devenue plus visible. Des leaders communautaires, notamment dans les régions où le conflit a existé autrefois, ont finalement pu exprimer leurs réclamations. Bref, la guerre intérieure ne monopolise plus le débat politique.

Dans ce nouveau paysage, les liens entre religion et politique demeurent forts, comme l’ont révélé plusieurs épisodes au cours des dernières années, et plus encore la pandémie actuelle.

Prêtres insurgés, guerres civiles et laïcité

Depuis 1991, la Constitution du pays consacre la laïcité comme position officielle de l’État colombien face à la diversité religieuse de ses ressortissants.

Pour autant, l’ancienne alliance entre l’Église et l’État n’est pas encore définitivement dépassée. Au XIXe siècle, plusieurs guerres civiles ont été suscitées par des questions religieuses, et de la fin du XIXe siècle à 1930, l’archevêque de Bogotá devait donner son placet au candidat présidentiel du parti conservateur.

Pendant la période connue comme La Violencia (1946-1958), au cours de laquelle le pays a été déchiré par un conflit entre les deux partis traditionnels, des prêtres sont devenus chefs de groupes d’insurgés ou même inquisiteurs de la pensée libérale, considérée comme un péché.

À la fin du XXe siècle, les prélats se tournent davantage vers l’appareil social de l’Église (écoles, hôpitaux, banques alimentaires, assistance sociale) et s’engagent pour la réconciliation des Colombiens. L’Église catholique a aussi joué un rôle important comme intermédiaire dans les conflits, pour promouvoir le dialogue et intervenir dans la libération d’otages.

Depuis une vingtaine d’années, elle est pourtant concurrencée par l’émergence de nouveaux acteurs religieux dans le pays. Bien que la Colombie demeure majoritairement catholique (73 % de la population en 2016), les courants évangéliques et les nouveaux mouvements religieux (comme les pentecôtistes ou les témoins de Jéhovah) gagnent de plus en plus d’adeptes (16 % en 2016 selon la même étude).

Des partis politiques ont même été créés dans les rangs des mouvements pentecôtistes, et la visite des candidats politiques à leurs « mega-churches » fait désormais partie des parcours de campagne. Le soutien des pasteurs peut aider à compléter les voix manquantes pour une victoire électorale. Certaines décisions politiques restent largement influencées par des intérêts religieux.

Le langage religieux instrumentalisé en politique

Le 2 octobre 2016, les accords conclus entre l’État colombien et les FARC à La Havane sont rejetés par 50,2 % des électeurs lors d’un référendum. Sous l’impulsion de l’ex-président Alvaro Uribe (droite), les opposants ont réussi à rallier de nombreux catholiques et pentecôtistes, sous le faux motif que les accords prônaient une certaine « idéologie de genre » et que les écoles seraient des lieux d’endoctrinement en faveur de l’homosexualité et de la pornographie.

Le même Alvaro Uribe déclare sur Twitter le 1er mai 2018 que son candidat pour l’élection présidentielle qui se tiendra le mois suivant, Iván Duque (qui sera effectivement élu), construira une « économie chrétienne, solidaire, unissant employeurs et employés, sans aucune haine de classes ». La phrase est utilisée à plusieurs reprises pour attaquer l’adversaire de Duque au second tour, Gustavo Petro (gauche), désigné par Uribe comme un socialiste héritier de Fidel Castro et de Hugo Chávez – le terme de « castro-chaviste » est créé pour l’occasion. L’adjectif « socialiste » est parfois remplacé par celui de « communiste », les deux étant utilisés de manière très floue. Ces catégories renforcent le discours politique de la droite colombienne, et soutiennent un programme idéologique qui fait de la religion une alliée dans le débat politique.

Les catégories de « castro-chaviste », « socialiste » et « communiste », utilisées indifféremment, visent à renforcer un discours anticommuniste qui, dans le cas colombien, s’appuie sur le message de Fatima datant de 1917, dans lequel la Vierge Marie aurait dénoncé l’idéologie à l’origine de la révolution russe. Mettre sur le même plan le communisme soviétique et le prétendu communisme des opposants politiques en Colombie est une stratégie peu honnête du point de vue intellectuel, mais qui a son succès dans les urnes.

Par ailleurs, la fabrication de catégories économiques comme celle d’« économie chrétienne », ou d’étiquettes politiques comme « castro-chaviste » ou programme éducatif de « l’idéologie de genre » n’est pas suivie d’un approfondissement théorique sur un plan discursif. Ces éléments de langage ne servent qu’à disqualifier des opposants politiques de manière émotionnelle et non argumentée. Or le vote de beaucoup de citoyens est fondé sur la colère, comme l’a révélé le référendum sur les accords de paix.

La foi pour masquer l’incurie du gouvernement

La pandémie du Covid-19 a permis de dévoiler certains aspects de cette instrumentalisation du langage religieux au service de la politique. En premier lieu, le confinement obligatoire pour réduire la contamination du virus n’a pas été respecté par les 47 % de travailleurs colombiens qui occupent des emplois informels. Faute de ressources, ils ont dû continuer à gagner leur vie, accélérant la propagation du virus dans leurs quartiers.

Si cette forme d’emploi a chuté de dix points depuis dix ans selon l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’Institut de statistiques colombien (DANE), la corruption de son côté n’a pas bougé dans la dernière décennie, et absorbe selon Transparency International 4 % du PIB. La crise sanitaire a également durement touché les prisons, suscitant des mutineries dans tout le pays et dévoilant que la fraternité chrétienne dont s’enorgueillit le gouvernement n’est pas réelle.

Malgré la situation et l’impréparation manifeste de la présidence, des membres du gouvernement n’ont pas hésité à recourir à nouveau au langage religieux pour tenter de conjurer sinon la pandémie et ses conséquences, du moins l’animosité des Colombiens insatisfaits de la gestion de la crise : la maladie du Covid-19 a montré la précarité d’emploi de la moitié des travailleurs du pays, l’oubli de certaines régions du pays – comme l’Amazonie, frontalière du Brésil, dépourvue d’infrastructures adéquates –, la corruption dans la gestion des aides de l’État ou même les fréquents scandales d’écoutes illicites réalisées par des militaires, entre autres.

Pour le président et le vice-président, l’une des réponses a été de consacrer le pays à Notre-Dame de Fatima, le 13 mai 2020, ou de prier Notre-Dame de Chiquinquirá, la patronne du pays. Bien qu’elles soulèvent des critiques de la part des opposants au gouvernement, ce genre d’initiatives, en jouant sur l’émotion, ravivent en même temps l’adhésion d’une partie de la population – plutôt pratiquante – à un gouvernement qui utilise la morale chrétienne comme outil électoral.