« Build back better » : Le programme économique de Joe Biden

  1. Isabelle LebonProfesseur des Universités, directrice adjointe du Centre de recherche en économie et management, Université de Caen Normandie
  2. Thérèse RebièreMaître de conférences en économie, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Université de Caen Normandie
Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

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Joe Biden, 46e président des États-Unis, débute son mandat dans des conditions difficiles sur les plans économique, sanitaire et social. Les nouvelles sont cependant meilleures sur le plan politique. Déjà assurés de la majorité à la Chambre des Représentants, les Démocrates ont obtenu sur le fil le contrôle du Sénat. Démocrates et Républicains disposant chacun de 50 sièges, la majorité au Sénat revient au « parti de l’âne » grâce à la voix la vice-présidente Kamala Harris, présidente ès qualités de la Chambre haute.

La domination démocrate dans les deux Chambres, au moins acquise jusqu’aux élections de mi-mandat, autorise la nouvelle administration à prendre des mesures ayant d’importantes conséquences en termes budgétaires et fiscaux. Ainsi, un énorme plan de relance de 1 900 milliards de dollars devrait être rapidement adopté. Dans la foulée, le programme économique développé par Joe Biden au cours de sa campagne pourrait être mis en œuvre, tout en évitant les décisions qui risqueraient de diviser plus encore un pays que le nouveau président s’est donné pour tâche de réconcilier.

Produire américain dans le respect de normes environnementales renforcées

La priorité du programme « Build Back Better » de Joe Biden est l’augmentation de la production et de l’emploi manufacturiers aux États-Unis.

Cette préoccupation rejoint celle de son prédécesseur Donald Trump, à qui elle permettait de justifier aussi bien les mesures de dérèglementation environnementale que les droits de douane imposés à l’Europe et à la Chine. C’est sur la méthode que les deux présidents divergent. Joe Biden envisage, en effet, de relancer l’industrie américaine à travers un plan d’investissement dans des secteurs liés aux nouvelles technologies, de la voiture électrique à la 5G.

700 milliards de dollars d’aides sont prévus au cours des quatre prochaines années : 300 milliards consacrés à la recherche et développement et 400 milliards aux achats publics de produits « made in USA », notamment des voitures électriques. Le programme démocrate se fixe d’ailleurs comme objectif la création d’un million d’emplois supplémentaires dans une industrie automobile qui s’éloignerait de l’utilisation des énergies fossiles pour s’inscrire dans la perspective d’une économie américaine à zéro émissions nettes à l’horizon 2050.

Pour soutenir ses réformes en faveur de l’environnement, Joe Biden a d’ores et déjà annoncé sa volonté de réintégrer les États-Unis dans le cadre des Accords de Paris. Soucieux d’éviter un choc trop important sur l’activité économique de certains États particulièrement concernés par l’industrie pétro-gazière, il ne compte cependant pas interdire dans l’immédiat la fracturation hydraulique. Mais le renforcement envisagé de la réglementation visant à limiter les rejets de méthane et d’autres polluants engendrés par cette méthode d’extraction réduira forcément la rentabilité d’une industrie déjà mise à mal par la baisse du prix du pétrole due à la crise sanitaire.https://www.youtube.com/embed/G5tO9apWJQU?wmode=transparent&start=0

Joe Biden ne semble pas prêt à abandonner la bataille économique et commerciale engagée par Donald Trump contre la Chine. Les hausses des droits de douane mises en place par son prédécesseur ne seront donc pas annulées dans l’immédiat. Cette bataille devrait cependant se déplacer, tant sur la forme que sur le fond. Au lieu de prendre des mesures unilatérales qui seraient immédiatement suivies de rétorsions coûteuses, le président compte se réengager dans l’Organisation mondiale du commerce et se servir de ce levier international pour faire pression sur la Chine afin qu’elle respecte les normes internationales. C’est justement en négociant pour obtenir des normes internationales plus strictes en matière de droit du travail et d’environnement que Joe Biden affiche la volonté de protéger l’emploi des Américains face aux importations en provenance des pays à bas coût.

Sur le plan intérieur, toujours dans l’optique de relancer la production manufacturière américaine, le programme de Joe Biden prévoit pour les entreprises un système de taxe à la délocalisation et de subvention à la relocalisation sous forme de crédit d’impôt.

Rénover les infrastructures

Le programme démocrate intègre un vaste plan de rénovation des infrastructures, prévu pour s’étaler sur une décennie. Il concerne de très nombreux domaines, dont le réseau routier, les transports ferroviaires, les réseaux d’assainissement, le réseau Internet ou encore la distribution énergétique, incluant notamment l’installation de 500 000 bornes de recharge pour les véhicules électriques.

Toutes ces rénovations seraient l’occasion d’orienter l’économie américaine dans le sens du développement des nouvelles technologies et des énergies propres. Rien qu’en ce qui concerne les routes et les ponts, ce sont 50 milliards de dollars de dépenses qui sont envisagés pour la seule première année du mandat de Joe Biden.

Protéger les familles et les travailleurs

Le programme économique de Joe Biden comporte un grand nombre de mesures en faveur des plus modestes jusqu’aux classes moyennes. Il s’agit tout d’abord d’élargir le champ d’application de l’assurance santé pour tous. Alors que près de 10 % des Américains ne bénéficient d’aucune couverture en 2019, un chiffre en augmentation par rapport à 2018, le nouveau président voudrait atteindre un taux de couverture de 97 %. Sans en préciser encore les modalités, il entend s’attaquer aussi au prix des médicaments, jugé trop élevé du fait de la faible concurrence qui existe dans le secteur de l’industrie pharmaceutique.

Pour protéger les travailleurs les plus précaires, Joe Biden envisage d’augmenter le salaire minimum fédéral à 15 dollars l’heure à l’horizon 2025. Il veut aussi lutter contre tout ce qui limite le droit des travailleurs à se syndiquer en soutenant une loi qui protège les syndiqués contre les licenciements abusifs et en mettant en place des sanctions contre les entreprises qui classeraient sous le statut d’auto-entrepreneur ceux qui sont, de fait, leurs salariés. Il défend en effet le principe des négociations collectives pour permettre aux travailleurs d’obtenir de meilleures conditions de rémunération et d’emploi.https://www.youtube.com/embed/Vxq606HJex4?wmode=transparent&start=0

Le nouveau président souhaite également lutter contre les inégalités dont pâtissent les femmes et les minorités raciales sur le marché du travail. Son plan suppose notamment un soutien spécifique aux petites entreprises dirigées par des femmes et/ou par des personnes issues des minorités, qui pourraient bénéficier en priorité des 400 milliards de dollars d’achats publics de produits « made in USA » prévus dans le plan de relance de la production manufacturière ; la promotion des femmes et des personnes issues des minorités lors des recrutements sur les postes clés des agences fédérales ; et la revalorisation des salaires dans les secteurs, particulièrement féminisés, de l’éducation et de la petite enfance.

Augmenter les impôts pour financer les réformes

Un plan de relance aussi ambitieux nécessite évidemment de dégager des capacités de financement considérables et, donc, d’augmenter la fiscalité face à des Républicains opposés à toute hausse d’impôt. Joe Biden souhaite notamment revenir sur une grande partie des baisses d’impôts accordées par Donald Trump, des baisses qui ont avant tout bénéficié aux plus riches.

Son programme prévoit notamment de relever de 21 % à 28 % le taux d’imposition sur les sociétés et de taxer à hauteur de 21 % les bénéfices faits par les entreprises américaines dans leurs filiales à l’étranger. Concernant les ménages, il projette de relever le taux d’imposition le plus élevé de 37 % à 39,6 % et, pour les revenus supérieurs à 1 million de dollars, d’imposer les plus-values et les dividendes au même taux que les autres revenus. Une taxe prélevée sur les salaires annuels supérieurs à 400 000 dollars par an contribuerait au financement de l’assurance maladie. Dans ces conditions, le Tax Policy Center estime que 93 % de la charge fiscale supplémentaire reposerait sur les 20 % des ménages les plus aisés et 75 % sur les 1 % les plus riches.

Malgré le contrôle que le Parti démocrate exerce sur le Congrès, l’administration Biden devra discuter de la mise en application de son programme économique avec les Républicains, pour ne pas risquer d’aggraver les profonds clivages qui traversent la société américaine.

L’océan Arctique : les changements climatiques inondent le Grand Nord de lumière… et de nouvelles espèces

Un bateau navigue la nuit à côté de grands icebergs dans l’est du Groenland. (AP Photo/Felipe Dana)

  1. Jørgen BergeVice Dean for Research, Arctic and Marine Biology, University of Tromsø
  2. Carlos DuarteAdjunct Professor of Marine Ecology, King Abdullah University of Science and Technology
  3. Dorte Krause-JensenProfessor, Marine Ecology, Aarhus University
  4. Karen Filbee-DexterResearch Fellow in Marine Ecology, Université Laval
  5. Kimberly HowlandResearch Scientist/Adjunct University Professor, Université du Québec à Rimouski (UQAR)
  6. Philippe ArchambaultProfessor & Scientific Director of ArcticNet, Université Laval

Déclaration d’intérêts

Jørgen Berge reçoit un financement du Conseil norvégien de la recherche (300333).

Carlos Duarte reçoit des fonds de l’Université des sciences et des technologies du roi Abdullah et du Fonds de recherche indépendant du Danemark.

Dorte Krause-Jensen reçoit des fonds de divers fonds de recherche gouvernementaux, tels que l’Independent Research Fund, au Danemark, et de fonds de recherche privés, dont les Fondations Velux.

Karen Filbee-Dexter reçoit des fonds d’ArcticNet, du réseau norvégien Blue Forest, du Conseil australien de la recherche et du Conseil norvégien de la recherche (BlueConnect).

Kimberly Howland reçoit des fonds de Pêches et Océans Canada, de Ressources naturelles Canada et de Polar Knowledge Canada.

Philippe Archambault reçoit un financement d’ArcticNet.

Partenaires

 Université du Québec à Rimouski (UQAR)
Université Laval
AUF (Agence Universitaire de la Francophonie)

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Avec sa superficie d’un peu plus de 14 millions de kilomètres carrés, l’océan Arctique est le plus petit et le moins profond des océans du monde. C’est également le plus froid. Une grande étendue de glace de mer flotte près de son centre. Elle s’étend pendant le long hiver, froid et sombre, et se contracte en été, lorsque le soleil monte plus haut dans le ciel.

C’est en septembre, chaque année, qu’il y a le moins de couverture de glace de mer. En 2020, sa superficie n’était que de 3,74 millions de kilomètres carrés, soit la deuxième plus petite superficie mesurée en 42 ans et environ la moitié de celle de 1980. Chaque année, à mesure que le climat se réchauffe, l’Arctique conserve de moins en moins de glace.

Les effets du réchauffement climatique se font sentir dans le monde entier, mais nulle part autant que dans l’Arctique. La température augmente en Arctique deux à trois fois plus vite qu’à tout autre endroit sur Terre, ce qui entraîne des changements considérables dans l’océan Arctique, ses écosystèmes et pour les quatre millions de personnes qui y vivent.


Cet article fait partie de notre série Océans 21
Cinq sujets ouvrent notre série consacrée à l’océan : les anciennes routes commerciales dans l’océan Indien, la pollution due au plastique dans le Pacifique, le lien entre lumière et vie dans l’Arctique, les zones de pêche de l’Atlantique et l’impact de l’océan Austral sur le climat à l’échelle mondiale. Tous ces articles vous sont proposés grâce au réseau international de The Conversation.


Certains de ces changements sont inattendus. L’eau plus chaude attire certaines espèces vers le nord. La glace amincie permet à davantage de navires de croisière, de cargos et de navires de recherche de se rendre en Arctique. Les changements climatiques, en l’absence de glace et de neige pour obscurcir l’eau, favorisent le passage de lumière.

Lumière artificielle dans la nuit polaire

La lumière joue un rôle essentiel dans l’océan Arctique. Les algues, à la base de la chaîne alimentaire arctique, convertissent la lumière du soleil en sucres et en graisses, qui nourrissent les poissons et, au bout du compte, les baleines, les ours polaires et les humains.

Dans les hautes latitudes de l’Arctique, au plus fort de l’hiver, le Soleil reste sous l’horizon pendant 24 heures. C’est ce qu’on appelle la nuit polaire. Au pôle Nord, l’année est constituée d’un jour qui dure six mois suivi d’une nuit tout aussi longue.

À l’automne 2006, des chercheurs qui étudient les effets de la perte de glace ont déployé des observatoires – des instruments ancrés avec une bouée – dans un fjord arctique avant qu’il ne gèle. Quand ils ont commencé l’échantillonnage au printemps 2007, cela faisait près de six mois que les instruments recueillaient des données, au beau milieu de la longue et rude nuit polaire.

Les informations recueillies les ont étonnés…

La nuit polaire peut durer des semaines, voire des mois, dans le Haut-Arctique. Michael O. Snyder, Author provided

La vie dans le noir

Auparavant, les scientifiques pensaient que la nuit polaire était dénuée d’intérêt, qu’il s’agissait d’une période morte où la vie est en dormance dans un écosystème en veille, sans lumière ni chaleur. On ne s’attendait pas à ce que les données amassées apportent des informations intéressantes, et les chercheurs ont été surpris lorsqu’ils ont découvert que la vie n’était pas du tout en pause.

Le zooplancton arctique – de minuscules animaux microscopiques qui se nourrissent d’algues – participe, sous la glace et au beau milieu de la nuit polaire, à ce qu’on appelle la migration verticale. Des créatures marines de tous les océans du monde migrent vers les profondeurs le jour pour se cacher des prédateurs potentiels dans l’obscurité et remontent à la surface la nuit pour se nourrir. La lumière leur sert de repère pour effectuer leur migration, qui ne devrait donc pas se produire pendant la nuit polaire.

Nous comprenons désormais que la nuit polaire foisonne d’activités écologiques. Les rythmes normaux de la vie quotidienne se poursuivent dans les ténèbres. Les palourdes s’ouvrent et se ferment de façon cyclique, les oiseaux de mer chassent dans l’obscurité presque totale, les crevettes fantômes et les escargots de mer se rassemblent dans les forêts de varech pour se reproduire, et des espèces des grandes profondeurs telles que la méduse casquée remontent vers la surface lorsqu’il fait assez noir pour demeurer à l’abri des prédateurs.

Pour la plupart des organismes actifs pendant cette période, la Lune, les étoiles et les aurores boréales constituent probablement des indices qui guident leur comportement, en particulier dans les parties de l’Arctique non couvertes par la glace de mer. Mais à mesure que le climat de l’Arctique se réchauffe et que les activités humaines s’y intensifient, une lumière artificielle trop forte rend ces sources de lumière naturelle invisibles en de nombreux endroits.

Les aurores boréales dansent dans le ciel de Tromsø, en Norvège. Muratart/Shutterstock

Lumière artificielle

Près d’un quart de toutes les masses terrestres sont exposées à la lumière artificielle répandue la nuit dans l’atmosphère et réfléchie vers le sol. Il reste peu d’endroits vraiment sombres, et la lumière des villes, des littoraux, des routes et des navires est visible jusque dans l’espace.

La pollution lumineuse se perçoit jusque dans les régions peu peuplées de l’Arctique. Les routes maritimes, l’exploration pétrolière et gazière ainsi que la pêche y progressent à mesure que la glace de mer disparaît, créant de la lumière artificielle dans la nuit polaire, qui serait sans cela parfaitement noire.

Des créatures qui ont pris des millions d’années pour s’adapter à la nuit polaire sont désormais exposées à la lumière artificielle. Michael O. Snyder, Author provided

Aucun organisme n’a eu la possibilité de s’adapter véritablement à ces changements étant donné que l’évolution se fait sur une échelle de temps beaucoup plus grande. Les mouvements harmoniques de la Terre, de la Lune et du Soleil fournissent des indices aux animaux de l’Arctique depuis des millénaires. De nombreux événements biologiques, tels que les migrations, la quête de nourriture et la reproduction, se sont adaptés à leur prévisibilité.

Dans une étude récente menée dans l’archipel du Svalbard, dans le Haut-Arctique, les feux de position d’un navire de recherche ont affecté les poissons et le zooplancton à au moins 200 mètres de profondeur. Perturbées par la soudaine intrusion de lumière, les créatures qui tournoyaient sous la surface ont fortement réagi, soit en nageant vers le faisceau, soit en s’en éloignant brusquement.

Il est difficile de prédire l’effet de la lumière des bateaux qui naviguent depuis peu dans l’Arctique libre de glace sur les écosystèmes qui connaissent l’obscurité de la nuit polaire depuis bien avant l’existence de l’homme moderne. Si la manière dont ils seront affectés par la présence humaine croissante dans l’Arctique est préoccupante, les chercheurs se posent d’autres questions complexes. Étant donné qu’une grande partie des informations que nous avons recueillies sur l’Arctique l’a été par des scientifiques naviguant sur des bâtiments éclairés, dans quelle mesure l’état de l’écosystème rapporté est-il « naturel » ?

La recherche dans l’Arctique pourrait se transformer au cours des prochaines années afin de réduire la pollution lumineuse. Michael O. Snyder, Author provided

L’océanographie est sur le point d’entrer dans une nouvelle ère dans l’Arctique avec des plates-formes autonomes et télécommandées, capables de fonctionner sans lumière et de prendre des mesures dans l’obscurité totale.

Forêts sous-marines

À mesure que la glace de mer se retire des côtes du Groenland, de la Norvège, de l’Amérique du Nord et de la Russie, les périodes où les eaux sont libres de glace s’allongent et la lumière atteint davantage le fond marin. La lumière du jour se rend aujourd’hui jusqu’à des écosystèmes côtiers qui étaient cachés sous la glace depuis 200 000 ans. Cela pourrait être une très bonne nouvelle pour les plantes marines comme le varech – ces grandes algues brunes qui croissent dans l’eau froide lorsqu’elles ont suffisamment de lumière et de nutriments.

Ancrées au fond de la mer et flottant avec la marée et les courants, certaines espèces de varechs peuvent atteindre 50 mètres – ce qui correspond environ à la hauteur de la colonne Nelson du Trafalgar Square, à Londres. Mais on ne trouve généralement pas de varech sous les plus hautes latitudes en raison de l’ombre produite par la glace de mer et de son effet d’affouillement sur les fonds marins.

Des alarias, ou wakamés irlandais, au large des côtes du Nunavut dans l’Arctique canadien. Ignacio Garrido/ArcticKelp, Author provided

Ces luxuriantes forêts sous-marines sont appelées à croître et à proliférer à mesure que la glace de mer se raréfie. Mais les varechs ne sont pas une nouveauté dans l’Arctique. Ils ont déjà fait partie du régime alimentaire des habitants du Groenland, et des chercheurs et explorateurs polaires en ont observé le long des littoraux du nord il y a plus d’un siècle.


À lire aussi : Les forêts sous-marines de l’Arctique se développent aussi rapidement que le réchauffement


Certaines espèces de varechs pourraient avoir colonisé les côtes arctiques après la dernière période glaciaire ou s’être répandues à partir de petits îlots. Mais la plupart des forêts de varech de l’Arctique sont petites et limitées à des zones en eaux profondes, contrairement aux vastes étendues d’algues qui bordent des côtes comme celles de la Californie, aux États-Unis.

Un plongeur explore une forêt de laminaires sucrées de quatre mètres de haut près de l’île Southampton, au Canada. Ignacio Garrido/ArcticKelp, Author provided

Des données récentes en provenance de Norvège et du Groenland montrent que les forêts de varech sont en expansion et que leur aire de répartition monte vers les pôles. De plus, ces plantes océaniques devraient devenir plus grosses et croître plus rapidement à mesure que l’Arctique se réchauffe, créant des habitats pour de nombreuses espèces. L’étendue totale des forêts de varech de l’Arctique reste en grande partie cachée et inexplorée, mais la modélisation peut aider à déterminer dans quelle mesure elles se sont déplacées vers l’Arctique et y ont crû depuis les années 1950.

Emplacements connus des forêts de varech et tendances mondiales selon l’augmentation prévue de la température moyenne de surface en été au cours des vingt prochaines années, d’après les modèles du GIEC. Filbee-Dexter et al. (2018), Author provided

Un nouveau puits de carbone

Bien qu’il existe de grandes algues de toutes sortes de formes et de tailles, beaucoup ressemblent à des arbres, avec leurs longues tiges à l’allure de troncs flexibles appelées stipes. La canopée de la forêt de varech est remplie de lames plates comme des feuilles, avec des crampons qui agissent comme des racines, ancrant les algues sur les rochers.

Certains types d’algues arctiques peuvent atteindre plus de dix mètres et former de grandes voûtes suspendues dans la colonne d’eau, avec un sous-étage ombragé et protégé. Tout comme les forêts terrestres, ces forêts marines fournissent des habitats, des zones de reproduction et des aires d’alimentation à de nombreux animaux et poissons, dont la morue, la goberge, le crabe, le homard et l’oursin vert.

Les forêts de varech offrent de nombreux coins et recoins où se poser [JG3], ce qui les rend riches en faune. Ignacio Garrido/ArcticKelp, Author provided

Les varechs sont des plantes à croissance rapide qui stockent du carbone dans leur tissu caoutchouteux. Comment leur expansion dans l’Arctique peut-elle influencer le climat mondial ? Tout comme la restauration des forêts sur terre, la progression de forêts de varech peut contribuer à ralentir les changements climatiques en captant le carbone de l’atmosphère.

De plus, une partie du varech se détachera et sera emporté des eaux côtières vers les profondeurs de l’océan, se trouvant ainsi retiré du cycle du carbone de la Terre. L’expansion des forêts de varech le long des vastes littoraux arctiques pourrait former un puits de carbone qui capterait les émissions de CO2 des humains et les emprisonnerait dans les profondeurs de l’océan.

Ce qui se produit dans l’Arctique avec le varech est plutôt unique – dans la plupart des autres régions du monde, ces forêts océaniques sont menacées. Les forêts de varech de la planète sont généralement en déclin, en raison des vagues de chaleur océaniques, de la pollution, du réchauffement et de l’apparition de brouteurs comme l’oursin vert.

Les nouvelles ne sont pas toutes bonnes. Le déplacement des forêts de varech pourrait repousser une faune unique vers le Haut-Arctique. Les algues vivant sous la glace n’auront nulle part où aller et risquent de disparaître complètement. Des espèces de varechs de régions plus tempérées pourraient remplacer les varechs arctiques endémiques comme la Laminaria solidungula.

Un crabe trouve refuge sur une Laminaria solidungula – seule espèce de varech endémique dans l’Arctique. Ignacio Garrido/ArcticKelp, Author provided

Mais le varech n’est qu’un exemple parmi tant d’autres d’espèces qui avancent de plus en plus profondément dans la région à mesure que la glace fond.

Invasions arctiques

Milne Inlet, dans le nord de l’île de Baffin, au Nunavut, accueille plus de trafic maritime que tout autre port de l’Arctique canadien. Presque tous les jours pendant la période d’eau libre, des navires de 300 mètres de long quittent le port chargés de minerai de fer provenant de la mine Mary River située à proximité. De 71 à 82 navires traversent la région chaque année, la plupart originaires des ports d’Europe du Nord.

Des paquebots de croisière, des navires de la garde côtière, des yachts de plaisance, des brise-glaces de recherche scientifique, des cargos de ravitaillement et des bateaux pneumatiques remplis de touristes naviguent également dans la région. Le réchauffement sans précédent et la diminution de la glace de mer ont attiré de nouvelles industries et activités dans l’Arctique. Des localités comme Pond Inlet ont vu leur trafic maritime tripler au cours des vingt dernières années.

Les passagers d’un navire de croisière arrivent à Pond Inlet, au Nunavut. Kimberly Howland, Author provided

Des navires en provenance d’un peu partout dans le monde naviguent dans l’Arctique et il arrive qu’ils aient pris des passagers clandestins aquatiques à Rotterdam, à Hambourg, à Dunkerque ou ailleurs. Des espèces animales – dont certaines trop petites pour être visibles à l’œil nu –, se cachent dans l’eau de ballast pompée dans les citernes pour stabiliser le navire.

Elles peuvent aussi se fixer à la coque et à d’autres surfaces extérieures, provoquant ce qu’on appelle de « l’encrassement biologique ».

Certaines survivent au voyage vers l’Arctique et sont rejetées dans l’environnement lors du délestage de l’eau de ballast et du chargement de la cargaison. Celles qui restent accrochées à la coque peuvent libérer des œufs, du sperme ou des larves.

Beaucoup de ces organismes sont inoffensifs, mais certains sont de nouveaux venus qui peuvent devenir envahissants et causer des dommages. Des études canadiennes et norvégiennes ont démontré que des espèces envahissantes non indigènes, comme la balane imprévue et la coronule, peuvent survivre au voyage jusqu’en Arctique. Cela représente un risque pour les écosystèmes de la région étant donné que les espèces envahissantes sont l’une des principales causes d’extinction dans le monde.

De nouvelles routes

La préoccupation concernant les espèces envahissantes s’étend bien au-delà de la communauté de Pond Inlet. Environ 4 millions de personnes vivent dans l’Arctique, souvent le long des côtes qui fournissent des nutriments et un habitat à divers animaux, comme l’omble chevalier, le phoque annelé, l’ours polaire, la baleine boréale, sans compter les millions d’oiseaux migrateurs.

Avec la fonte de la glace de mer pendant les mois d’été, de nouvelles routes de navigation s’ouvrent le long du littoral russe et par le passage du Nord-Ouest. Certains pensent qu’une route transarctique pourrait bientôt être navigable. Shutterstock

Avec le réchauffement des eaux, la saison de navigation s’allonge et de nouvelles routes, comme le passage du Nord-Ouest et la route maritime du Nord (le long de la côte arctique russe), s’ouvrent. Certains chercheurs croient qu’une route transarctique qui traverse le pôle Nord pourrait être navigable d’ici le milieu du siècle. La hausse du trafic maritime augmente le nombre et les types d’organismes transportés dans les eaux arctiques et les conditions de plus en plus hospitalières améliorent leurs chances de survie.

La prévention est la meilleure méthode pour empêcher les espèces envahissantes de pénétrer dans l’Arctique. La plupart des navires doivent traiter leur eau de ballast, que ce soit à l’aide de produits chimiques et d’autres procédés ou en les renouvelant pour limiter le transport d’organismes nuisibles vers de nouveaux sites. Les lignes directrices recommandent également qu’on utilise des revêtements spéciaux pour la coque des navires et qu’on la nettoie régulièrement pour éviter l’encrassement biologique. Mais ces mesures de prévention ne sont pas toujours fiables, et on connaît mal leur efficacité dans les milieux froids.

Une autre approche possible consiste à repérer les envahisseurs le plus tôt possible après leur arrivée afin d’augmenter les chances de les éradiquer. Mais la détection précoce nécessite une surveillance à grande échelle, ce qui peut être difficile à mettre en place dans l’Arctique. Garder un œil sur l’arrivée d’une nouvelle espèce, cela ressemble à chercher une aiguille dans une botte de foin, mais des collectivités du Nord ont peut-être une solution.

Des scientifiques de Norvège, de l’Alaska et du Canada ont découvert une façon de rendre cette recherche plus facile en identifiant les espèces qui ont causé des dommages ailleurs et qui pourraient survivre dans les conditions environnementales de l’Arctique. On a trouvé près de deux douzaines d’espèces qui auraient de fortes possibilités de s’implanter dans l’Arctique canadien.

Le crabe royal a été introduit volontairement dans la mer de Barents dans les années 1960. Il se propage maintenant vers le sud, le long de la côte norvégienne. Shutterstock

Parmi celles-ci, on trouve le crabe royal qui provient de la mer du Japon, de la mer de Béring et du Pacifique Nord et qui est adapté au froid. Il a été introduit dans la mer de Barents dans les années 1960 pour l’industrie de la pêche, mais il s’étend désormais vers le sud, le long de la côte norvégienne et dans la mer Blanche. Il s’agit d’un grand prédateur vorace responsable du déclin de mollusques cultivés, d’oursins et d’autres espèces de fond plus grandes et se déplaçant lentement, avec une forte probabilité de survivre au transport dans les eaux de ballast.

Une autre espèce invasive est le bigorneau, qui broute des plantes aquatiques luxuriantes dans les habitats du littoral, laissant derrière lui les rochers nus ou granuleux. Il a également introduit sur la côte est de l’Amérique du Nord un parasite responsable de la maladie des points noirs, qui stresse les poissons adultes et rend leur goût désagréable, tue les juvéniles et cause des dommages intestinaux aux oiseaux et aux mammifères qui s’en nourrissent.

A la chasse au matériel génétique

Si de nouvelles espèces comme celles-ci devaient arriver à Pond Inlet, elles pourraient affecter les stocks de poissons et de mammifères dont les gens se nourrissent. Après seulement quelques années de navigation, une poignée d’espèces probablement non indigènes ont déjà été découvertes, dont le ver polychète Marenzelleria viridis, une espèce envahissante, ainsi qu’un amphipode tubicole. Ces deux espèces sont connues pour atteindre une densité élevée, modifier les sédiments du fond marin et concurrencer les espèces indigènes.

Un cargo passe par Milne Inlet, au Nunavut. Kimberly Howland, Author provided

Baffinland, la société qui exploite la mine Mary River, souhaite doubler sa production annuelle de minerai de fer. Si l’expansion se poursuit, jusqu’à 176 minéraliers passeront par Milne Inlet pendant la saison d’eau libre.

Quoique l’avenir du transport maritime dans l’Arctique soit incertain, il s’agit d’une tendance à la hausse qu’il faut surveiller. Au Canada, des chercheurs travaillent avec des partenaires autochtones dans des localités où la navigation est très active, notamment à Churchill, au Manitoba, à Pond Inlet et à Iqaluit, au Nunavut, à Salluit, au Québec et à Nain, à Terre-Neuve, afin d’instaurer un réseau de surveillance des espèces envahissantes. L’une des approches consiste à collecter de l’eau et à la tester pour y détecter du matériel génétique provenant des écailles, des excréments, du sperme et d’autres matériaux biologiques.

En 2019, des membres d’une équipe de terrain de Pond Inlet et de Salluit filtrent l’ADNe des échantillons d’eau prélevés à Milne Inlet. Christopher Mckindsey, Author provided

L’ADN environnemental (ADNe) est facile à recueillir et permet de déceler des organismes qui seraient autrement difficiles à capturer ou qui sont peu abondants. Cette technique a égalementpermis d’améliorer les connaissances de base sur la biodiversité côtière dans d’autres zones où le trafic maritime est élevé, une étape fondamentale pour détecter les changements à venir.

Certaines espèces non indigènes ont déjà été repérées dans le port de Churchill grâce à la surveillance par ADNe et à d’autres méthodes d’échantillonnage. Il s’agit entre autres de la méduse, de l’éperlan arc-en-ciel et d’une espèce de copépodes envahissants.

Des démarches sont en cours pour étendre ces recherches à tout l’Arctique dans le cadre de la stratégie sur les espèces exotiques envahissantes du Conseil de l’Arctique afin de réduire la propagation des espèces envahissantes.

L’Arctique est souvent appelé la ligne de front de la crise climatique et, en raison du rythme rapide de son réchauffement, la région est touchée par toutes sortes d’invasions, qu’il s’agisse de nouvelles espèces ou de nouvelles routes maritimes. Ces éléments pourraient complètement remodeler le bassin océanique au cours de notre vie, et ces vastes étendues gelées, éclairées par les étoiles et peuplées de communautés uniques d’organismes hautement adaptés pourraient être complètement bouleversées.

Les changements adviennent si rapidement dans l’Arctique que les scientifiques n’arrivent même pas à en rendre compte, mais il y aura des événements, comme la croissance de puits de carbone, qui pourraient profiter à sa faune et à ses habitants. Les changements de notre monde soumis au réchauffement climatique ne seront pas que négatifs. Dans l’Arctique, comme ailleurs, il y aura des gagnants et des perdants.

Origine du virus de la Covid-19 : la piste de l’élevage des visons

  1. François RogerDirecteur de Recherche, épidémiologiste, Cirad
  2. Alexis DelabougliseResearcher, CIRAD
  3. Benjamin RocheDirecteur de Recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD)
  4. Marisa PeyreDeputy head of ASTRE research unit, Cirad

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Une équipe d’experts internationaux diligentée par l’OMS est arrivée en Chine le 14 janvier 2021. L’objectif, en visitant dans un premier temps Wuhan, la métropole où les premiers cas de Covid-19 ont été déclarés officiellement en janvier 2020, est de rencontrer des scientifiques chinois pour contribuer à identifier l’origine du virus SARS-CoV-2 responsable de la pandémie.

La crise du Covid-19 a démontré que les plans de préparation aux pandémies élaborés jusqu’alors ne suffisaient pas à contenir leurs expansions planétaires. Afin de réellement prévenir ce type d’émergences, il faut absolument développer ces stratégies avant que les virus ne commencent à se développer chez l’homme, c’est-à-dire dans le compartiment animal et à l’interface animal-homme.


À lire aussi : Les clés pour empêcher les futures pandémies


C’est pourquoi il est en effet essentiel d’identifier l’origine, les processus évolutifs et les chaînes de transmission initiales qui ont conduit à la pandémie actuelle. Cela doit également être mis en regard des déterminants écologiques et économiques de cette émergence.

Il est considéré que les coronavirus transmissibles à l’homme et ayant émergé ces dernières années (SARS, MERS-CoV) circulent chez les chauves-souris et qu’ils ont été transmis à l’homme par des animaux hôtes intermédiaires (ou hôtes relais). On parle alors de zoonoses. Il est classiquement décrit pour les coronavirus zoonotiques l’intervention d’un animal domestique ou sauvage : le dromadaire pour le MERS-CoV, la civette palmiste à masque pour le SARS même si des doutes persistent sur le rôle de ce petit mammifère par rapport à d’autres animaux sauvages élevés en Chine.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit une zoonose comme une maladie ou une infection naturellement transmissible des animaux vertébrés à l’homme – et inversement. La pandémie actuelle causée par le SARS-CoV-2 a été classifiée zoonose, mais aucun réservoir ou hôte intermédiaire animal n’a encore été formellement identifié, de sorte que cette classification peut paraître prématurée pour certains auteurs qui identifient cette maladie comme une « maladie infectieuse émergente (MIE) d’origine animale probable »

Les premiers patients déclarés officiellement atteints de Covid-19 en Chine ont probablement été exposés au virus dans un marché de fruits de mer à Wuhan et certains des échantillons prélevés par écouvillonnage sur les surfaces et les cages du marché se sont révélés positifs pour le SARS-CoV-2, mais aucun virus n’a été isolé directement des animaux et aucun réservoir animal n’a été identifié pour le moment. Cependant, l’hypothèse est posée (piste animale) d’une évolution du coronavirus à partir d’un virus ancestral présent chez les chauves-souris et par l’intermédiaire d’un mammifère non encore identifié.

Beaucoup d’espèces différentes peuvent être infectées par le SARS-CoV-2

Le virus a été détecté chez des animaux exposés à des humains infectés : chats, chiens et furets domestiques, lions et tigres en captivité, élevages de visons, ainsi que récemment chez des gorilles, ce qui témoigne d’une transmission possible de l’humain vers l’animal (zoonose inverse) et la réceptivité et sensibilité de carnivores, en particulier les mustélidés.

Une des hypothèses récentes sur l’hôte intermédiaire qui aurait permis l’évolution d’un virus ancestral en SARS-CoV-2, le virus de la Covid-19, porte sur les visons, élevés en Chine pour leur fourrure. En Chine, l’élevage d’animaux sauvages en captivité à des fins alimentaires, mais également thérapeutiques et pour la production de fourrures, a pris une importance considérable au fil du temps : il fait vivre plusieurs millions de personnes.

La production de fourrure a connu un développement accéléré en Chine depuis les années 1990 et la plupart des élevages se sont construits récemment, avec peu d’encadrement technique et vétérinaire. Son importance économique est devenue considérable, l’élevage d’animaux à fourrure employant environ 7 millions de personnes. Les principales espèces d’animaux à fourrure élevées en Chine sont le vison, le renard et le chien viverrin, dont les productions annuelles étaient estimées à 21 millions, 17 millions et 12 millions d’animaux abattus respectivement en 2018. Le secteur de l’élevage du vison est très hétérogène et peu structuré. D’après des estimations datant de 2016, près de la moitié des élevages sont des entreprises familiales de petite échelle détenant moins de 1000 visons, le reste est composé d’élevages de taille intermédiaire ainsi que d’une minorité d’élevages industriels intégrés comptant plus de 10 000 animaux (jusqu’à 52000).

Aires de distribution du vison d’Amérique. Il a été introduit en Eurasie pour la production de fourrure (et de nombreux individus s’échappent des élevages ou sont relâchés dans la nature). Les cas de Covid-19 déclarés (OIE) dans les élevages correspondent à une transmission de l’homme vers l’animal. Cirad, Author provided

La réceptivité et sensibilité de mustélidés, dont le vison d’Amérique (Neovison vison), au SARS-CoV-2, documentés dans le cadre de la transmission depuis des humains porteurs du virus, et en tenant compte d’autres éléments génétiques, économiques, écologiques et épidémiologiques, orientent les soupçons vers ces espèces : des travaux sur les récepteurs cellulaires (ACE2) montrent que de nombreuses espèces pourraient être réceptives au SARS-CoV-2 en particulier les primates ou des carnivores. Cependant les auteurs de cette étude recommandent de ne pas surinterpréter les prédictions avancées et que des données expérimentales et d’observation sur le terrain sont nécessaires.

De manière générale, les émergences de maladies infectieuses, dont la fréquence a augmenté depuis le milieu du XXe siècle, sont favorisées dans les aires géographiques marquées par une augmentation de la pression exercée par l’homme sur les aires naturelles et une grande biodiversité animale, par la transformation des espaces naturels en terres agricoles, et par la chasse et la capture d’animaux sauvages. Dans les pays en voie de développement, au-delà des facteurs culturels, se sont bien souvent la combinaison d’une insécurité économique et d’une faible productivité de l’agriculture qui conduisent les populations rurales pauvres à prélever des animaux sauvages ou leurs produits, utilisés comme aliment (la viande de brousse), produit commercial, ou intrant agricole. C’est le cas du guano de chauve-souris, utilisé comme fertilisant en Asie du Sud-est.

Les élevages d’animaux (domestiques ou sauvages) favorisent la propagation et l’amplification de la virulence des pathogènes émergents, entre autres en raison du transport d’animaux sur de longues distances, et du stockage de fortes densités d’animaux à cycles de vie courts et souvent dans des conditions de biosécurité limitées. Par ailleurs les éleveurs, qui encourent des risques économiques élevés, suivent des logiques de minimisation des coûts qui peuvent faire obstacle à la détection et au contrôle précoces des maladies émergentes : les animaux présentant des symptômes cliniques sont vendus précocement. L’absence de transparence des filières animales permet bien souvent la commercialisation des animaux malades, mélangés avec des animaux sains.

Ces éléments permettent de mieux comprendre comment des élevages de visons auraient pu servir d’intermédiaire entre la chauve-souris et l’homme dans le cas du SARS-CoV-2. Ce phénomène a été observé dans le cas de la grippe aviaire, avec l’introduction du virus par le biais de contact avec les réservoirs sauvages (palmipèdes) asymptomatiques puis l’amplification de la maladie dans les élevages intensifs à forte densité, et la production au final de souches virales mutantes virulentes pour les animaux sauvages réservoirs initiaux.

L’acceptabilité des systèmes de surveillance sanitaire se heurte également à des logiques économiques, les éleveurs craignant l’impact des annonces de foyers de maladie sur les prix du marché et leurs possibilités d’exportation. En revanche, les abattages massifs des animaux d’élevage, parce qu’ils entraînent une augmentation des prix de vente, comme observés en Chine depuis les abattages de visons d’élevage au Danemark, augmentent paradoxalement les bénéfices des éleveurs non visés par ces mesures de contrôle.

Aux facteurs écologiques s’ajoutent donc des facteurs économiques fréquemment rencontrés dans les pays à revenus faibles et intermédiaires : insécurité économique des élevages ruraux pauvres, développement rapide de l’exploitation de la faune sauvage et d’élevages destinés à satisfaire une demande croissante en produits animaux, manque de transparence des filières agricoles.

Des études sont nécessaires dans une logique intégrée, One Health ou « Une seule santé ». Il s’agirait de rechercher virus et anticorps sur des échantillons collectés et stockés avant la pandémie de Covid-19 au travers de diverses études chez des animaux et des humains ; d’échantillonner dans les élevages de visons, mais aussi de chiens viverrins (Nyctereutes procyonoides) et de renards (Vulpes spp.) pour la recherche et le typage de coronavirus ; de mener des études épidémiologiques basées sur des sérologies spécifiques de la réponse au SARS-CoV-2 dans ces élevages, sur les animaux et populations humaines exposées ; d’analyser et modéliser la proximité entre chauves-souris et élevages de faune entre ces élevages et les populations humaines.

Des enquêtes sont nécessaires auprès des éleveurs d’animaux à fourrure sur leurs gestions des cas de maladies infectieuses : réponse (tentative de traitement, mise en vente sélective des animaux malades…) peut influencer le risque d’émergence chez l’homme. Des études relatives à l’organisation de la filière fourrure et ses liens avec les filières d’animaux ou produits d’animaux prélevés dans la nature sont à mettre en œuvre.

Des projets sur le terrain s’attachent à étudier les risques d’émergence de coronavirus à partir de la faune sauvage et de leur commerce. Ainsi le projet ZooCoV qui a débuté au Cambodge en associant le Cirad, l’Institut Pasteur du Cambodge et l’IRD doit contribuer à prévenir la transmission de coronavirus de l’animal sauvage à l’homme. Mentionnons également le projet Bat-CoV en Afrique.

À une échelle plus globale, il est nécessaire de prévenir les risques d’émergences zoonotiques et de pandémies. Ainsi l’initiative PREZODE, annoncée lors du dernier One Planet Summit en janvier 2021 s’appuiera et renforcera les coopérations existantes avec les régions du monde qui sont le plus confrontées à des risques d’émergences zoonotiques. PREZODE soutiendra l’intégration et le renforcement des réseaux de santé humaine, animale et environnementale, en phase avec l’approche « une seule santé » (One Health) afin de mieux évaluer et détecter les menaces d’émergences zoonotiques et de développer les actions de prévention avec l’ensemble des acteurs pour protéger les hommes, la planète, les socioécosystèmes et réduire ainsi les risques de pandémie.

Les experts mandatés par l’OMS devront explorer, en étroite collaboration avec leurs collègues scientifiques chinois, les diverses hypothèses sur l’origine du virus de la pandémie à Covid-19 : virus ancestral provenant d’un hôte naturel autre que la chauve-souris, hôte intermédiaire ou passage direct de l’hôte naturel à l’homme, virus trouvé sur le terrain puis échappé d’un laboratoire, etc., et celles donc relatives au rôle possible des visons ou autres animaux sauvages élevés pour leur fourrure.

Le Pacifique : il a beau être le plus grand océan du monde, son écosystème est en péril

  1. Jodie L. RummerAssociate Professor & Principal Research Fellow, James Cook University
  2. Bridie JM AllanLecturer/researcher, University of Otago
  3. Charitha PattiaratchiProfessor of Coastal Oceanography, University of Western Australia
  4. Ian A. BouyoucosPostdoctoral fellow, James Cook University
  5. Irfan YuliantoLecturer of Fisheries Resources Utilization, IPB University
  6. Mirjam van der MheenFellow, University of Western Australia

Déclaration d’intérêts

Jodie L. Rummer receives funding from the Australian Research Council Centre of Excellence for Coral Reef Studies.

Bridie JM Allan has received funding from the Australian Research Council Centre of Excellence for Coral Reef Studies.

Ian A. Bouyoucos has received funding from the Australian Research Council Centre of Excellence for Coral Reef Studies.

Irfan Yulianto terafiliasi dengan Wildlife Conservation Society dan Yayasan Rekam Jejak Alam Nusantara.

Charitha Pattiaratchi et Mirjam van der Mheen ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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Le Pacifique est l’océan le plus profond et le plus vaste de la planète : il recouvre environ un tiers de la surface du globe. Un océan aussi vaste peut paraître invincible. Pourtant, sur toute son étendue – de l’Antarctique au sud à l’Arctique au nord, et de l’Asie à l’Australie en passant par les Amériques – son fragile écosystème est menacé.

Dans la plupart des cas, l’activité humaine est en cause. Nous avons systématiquement pillé le Pacifique de ses poissons. Il nous a servi de poubelle : des déchets ont été retrouvés jusque dans la fosse des Mariannes, à 11 000 mètres sous la surface, l’endroit le plus profond de la Terre.

À mesure que nous rejetons du CO2 dans l’atmosphère, le Pacifique, comme tous les autres océans, devient plus acide. Les poissons en perdent la vue et l’odorat ; les mollusques et autres organismes marins peinent à développer leur coquille.

Les océans produisent l’essentiel de l’oxygène que nous respirons. Ils régulent le climat, nous procurent de la nourriture, et permettent à des millions de personnes de gagner leur vie. Ils sont aussi des lieux d’amusement, de détente et de communion spirituelle. Un Pacifique en pleine santé profite donc à tous.

En comprenant les menaces qui pèsent sur ce précieux océan, nous serons certainement mieux en mesure de le protéger.


Cet article fait partie de notre série Océans 21
Cinq sujets ouvrent notre série consacrée à l’océan : les anciennes routes commerciales dans l’océan Indien, la pollution due au plastique dans le Pacifique, le lien entre lumière et vie dans l’Arctique, les zones de pêche de l’Atlantique et l’impact de l’océan Austral sur le climat à l’échelle mondiale. Tous ces articles vous sont proposés grâce au réseau international de The Conversation.


Le fléau du plastique

Le problème des déchets plastique dans l’océan a été démontré scientifiquement dans les années 1960 quand deux chercheurs ont découvert des carcasses d’albatros qui jonchaient les plages du nord-ouest des îles d’Hawaï, dans le Pacifique Nord. Près de trois poussins d’albatros sur quatre, morts avant d’avoir pu prendre leur envol, présentaient du plastique dans l’estomac.

Aujourd’hui, on trouve de tels débris dans tous les principaux écosystèmes marins de la planète. Leur taille va de quelques nanomètres à plusieurs mètres selon les endroits. Une petite partie de ces déchets s’accumule et forme de gigantesques « vortex de déchets » flottants. L’océan Pacifique héberge le plus grand d’entre eux.

On estime que plus de 15 millions de tonnes de plastique se déversent chaque année dans l’océan depuis les côtes et les fleuves.

La plupart de ces débris venus des terres sont transportés par les cours d’eau. Vingt fleuves et rivières apportent à eux seuls les deux tiers de l’ensemble des déchets plastiques qui se retrouvent dans la mer, et dix se jettent dans le Pacifique Nord. Tous les ans, le fleuve Gyang-Tse en Chine – qui traverse Shanghai – déverse environ 1,5 million de tonnes de débris dans la mer Jaune, un bras du Pacifique.

A dead albatross with plastic filling its stomach
Cette photo prise en 2014 montre un poussin d’albatros à pieds noirs avec du plastique dans l’estomac, sur l’atoll de Midway, dans les îles du nord-ouest d’Hawaï. Dan Clark/U.S. Fish and Wildlife Service via AP

Un poison fatal

Les déchets plastiques dans les océans présentent d’innombrables dangers pour la vie marine. Des animaux se retrouvent piégés par des débris comme des filets de pêche abandonnés, qui les blessent ou provoquent leur noyade.

Certains organismes, comme les microalgues et les invertébrés, peuvent aussi se loger dans des déchets flottants et parcourir de longues distances. Ils quittent alors leur environnement naturel et risquent de coloniser d’autres régions.


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Bien entendu, la santé des animaux sauvages est gravement affectée par l’ingestion de ces débris, notamment des microparticules de plastique de moins de 5 millimètres. Ce plastique peut obstruer la bouche de l’animal ou s’accumuler dans son estomac. Il en meurt souvent après une longue et douloureuse agonie.

Les oiseaux marins en particulier prennent souvent le plastique flottant pour de la nourriture. Une étude de 2019 a démontré qu’il y avait 20 % de risque pour qu’un oiseau de mer meure après l’ingestion d’un seul déchet, et 100 % après en avoir ingéré 93.

A turtle tangled in a fishing net
Les filets de pêche abandonnés, ou « filets fantômes » peuvent emprisonner des animaux comme les tortues.. Shutterstock

Les pays insulaires en première ligne

Le plastique est extrêmement durable et peut flotter sur de très grandes distances. En 2011, 5 millions de tonnes de déchets se sont retrouvées dans le Pacifique à la suite du tsunami qui avait touché les côtes japonaises. Certains débris ont traversé tout le bassin océanique et terminé leur course sur les côtes nord-américaines.

Étant donné que le plastique flottant au large est en majorité transporté par les courants océaniques de surface et les vents, les débris s’accumulent sur les côtes des îles rencontrées tout au long du trajet. Kamilo Beach, à la pointe sud-est de la Grande Île d’Hawaï, est considérée comme l’une des plages les plus polluées au monde. Jusqu’à 20 tonnes de déchets s’y échouent chaque année.

De même, sur l’île Henderson, un atoll inhabité qui fait partie de l’archipel de Pitcairn, dans le Pacifique Sud, 18 tonnes de plastique se sont accumulées sur une plage d’à peine 2,5 km de long. Des milliers de déchets s’y échouent quotidiennement.https://www.youtube.com/embed/8VI32CnXsXQ?wmode=transparent&start=0Kamilo Beach est l’une des plages les plus polluées au monde.

Des vortex de déchets subtropicaux

Les déchets plastiques dans l’océan connaissent différents sorts : certains coulent, d’autres s’échouent sur les plages ; d’autres encore flottent à la surface, dérivant en fonction des courants, des vents et des marées.

Environ 1 % de ce plastique s’accumule et forme cinq « vortex de déchets » subtropicaux en pleine mer. Ils se forment à cause de la circulation océanique, entraînés par les changements de champ des vents et la rotation de la Terre. Il existe deux vortex de déchets subtropicaux dans le Pacifique, un pour chaque hémisphère.

L’amas de déchets du Nord se divise en deux vortex, l’un à l’Est entre la Californie et Hawaï ; l’autre à l’Ouest, qui s’étend vers l’Est depuis le Japon.

Position géographique des cinq vortex de déchets subtropicaux. van der Mheen et al. (2019)

La pollution océanique, une honte pour l’humanité

Découvert par le capitaine Charles Moore au début des années 2000, le vortex de l’Est est plus connu sous le nom de « continent de plastique » car il est le plus important, à la fois par sa superficie (environ 1,6 million de kilomètres carrés) et par la quantité de plastique qui s’y accumule. Cette plaque de déchets peut rassembler plus de 100 kilos de débris par kilomètre carré.

Le vortex de déchets du Pacifique Sud se situe au large de Valparaiso, au Chili, et s’étend vers l’ouest. Sa concentration en plastique est plus faible que celle du gigantesque « continent » du Nord-Est.

Les filets de pêche abandonnés représentent environ 45 % du poids total de déchets du « continent de plastique ». Les débris entraînés par le tsunami de 2011 au Japon y contribuent aussi pour une grande part (quelque 20 % du vortex).


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Avec le temps, les plus gros déchets se dégradent et se désagrègent. Les microparticules qui en résultent ne constituent que 8 % du poids total du « continent de plastique » du Pacifique, mais représentent 94 % des 1,8 billion de morceaux de plastique qui le constituent. En fortes concentrations, elles peuvent rendre l’eau trouble.

On estime que, chaque année, jusqu’à 15 millions de tonnes de déchets plastiques se déversent dans l’océan depuis les côtes et les fleuves. Cette quantité devrait doubler d’ici à 2025, étant donné que la production de plastique continue d’augmenter.

Il faut donc agir de toute urgence pour endiguer ce flot de déchets, et prenant notamment des mesures pour collecter et retirer le plastique de l’eau, mais aussi – et c’est crucial – arrêter d’en produire autant.https://www.youtube.com/embed/SGmtjeuEtow?wmode=transparent&start=0Des plongeurs débarrassent un requin-baleine d’un filet de pêche.

Des zones de pêche à bout de souffle

Le Pacifique, le plus vaste et le plus profond de tous les océans, a logiquement les plus grandes zones de pêche mondiales. Depuis des milliers d’années, des peuples y ont vécu du contenu de leurs filets…

Mais, partout dans le monde, les campagnes de pêche épuisent les populations de poissons car elles ne leur laissent pas le temps de se reconstituer. Cette surpêche est considérée comme l’une des plus graves menaces pesant sur les océans.

L’humanité prélève environ 80 millions de tonnes d’animaux marins chaque année. En 2019, d’éminents scientifiques du monde entier ont déclaré que, de tous les dangers qui menacent la biodiversité marine, la pêche est celui qui occasionne le plus de dégâts. Selon leurs estimations, 33 % des espèces de poissons sont surexploitées, 60 % sont pêchées jusqu’au seuil maximum viable, et seuls 7 % sont sous-exploitées.

Le déclin des populations de poissons n’est pas qu’un problème pour l’humanité. Les poissons jouent en effet un rôle important dans les écosystèmes marins et constituent un maillon essentiel des chaînes alimentaires complexes des océans.

A school of fish
La surpêche dépeuple l’océan Pacifique de sa faune. Shutterstock

« Comme un poisson dans l’eau »… une expression qui a vécu

La surpêche se produit quand l’humanité exploite les ressources halieutiques au-delà de leur limite maximale, appelée « rendement maximal durable ». Pêcher au-delà de cette limite provoque un déclin des populations, rompt l’équilibre de la chaîne alimentaire, dégrade les habitats et crée une pénurie de ressources alimentaires pour l’humanité.

L’océan Pacifique héberge d’énormes pêcheries de thon, qui fournissent chaque année près de 65 % des stocks à l’échelle mondiale. Mais la survie à long terme de nombreuses populations de thons est menacée.

Une étude publiée en 2013 montre ainsi que le nombre de thons rouges – un poisson très prisé, utilisé notamment pour la confection de sushis – a baissé de plus de 96 % dans le Pacifique Nord.

Les pays émergents, y compris l’Indonésie et la Chine, pratiquent une surpêche intense… de même que les pays les plus développés économiquement.


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Le long de la côte ouest du Canada, les populations de saumon du Pacifique connaissent un déclin rapide depuis le début des années 1990, en partie à cause de cette surpêche. Quant au Japon, il a récemment été sévèrement critiqué pour avoir proposé d’augmenter les quotas de pêche du thon rouge du Pacifique, une espèce qui ne compterait plus que 4,5 % de sa population initiale.

Selon les spécialistes, la surpêche est aussi un problème en Australie. En 2018, par exemple, des études ont montré que les espèces de gros poissons déclinaient rapidement dans les eaux territoriales à cause d’une pêche excessive. Dans les zones ouvertes à la pêche, les populations exploitées ont diminué de 33 % en moyenne en une décennie, de 2005 à 2015.

A plate of sushi
Les populations de poissons utilisés pour faire des sushis ont énormément décliné. Shutterstock

Les raisons de la surpêche

De nombreuses raisons expliquent la surpêche et le manque de contrôle de cette pratique. Citons notamment :

  • La pauvreté des pêcheurs des pays en développement.
  • Les subventions accordées au secteur de la pêche, qui permettent à de grosses flottes de naviguer dans les eaux des pays en développement et d’entrer en compétition avec les petits pêcheurs ; elles maintiennent à flot une industrie en difficulté.
  • Une mauvaise gestion des zones de pêche et des communautés.
  • Un non-respect fréquent de la réglementation concernant la pêche à cause du manque d’investissement des autorités locales.

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Prenons l’exemple de l’Indonésie, qui se situe entre le Pacifique et l’océan Indien. C’est le troisième plus gros producteur mondial de poisson sauvage après la Chine et le Pérou. Environ 60 % des prises sont faites par de petits pêcheurs, dont beaucoup sont issus des communautés pauvres des régions côtières.

La surpêche y a été signalée pour la première fois dans les années 1970. Un décret présidentiel a suivi en 1980, interdisant la pêche au chalut au large des îles de Java et Sumatra. Malgré tout, la surpêche a continué jusque dans les années 1990 et persiste aujourd’hui. Les espèces concernées incluent les poissons de récifs coralliens, les homards, les crevettes, les crabes et les calamars.

Le cas de l’Indonésie montre qu’il n’y a pas de solution simple à cette situation. En 2017, le gouvernement indonésien a publié un nouveau décret censé maintenir la pêche à un niveau durable, soit 12,5 millions de tonnes par an. Pourtant, dans de nombreuses zones, la surpêche a perduré, surtout à cause d’une réglementation peu claire et d’un manque de contrôle de sa mise en application à l’échelle locale.

Cette mise en application est particulièrement compliquée du fait que presque tous les petits bateaux de pêche indonésiens sont placés sous le contrôle des autorités provinciales. Cela révèle la nécessité d’améliorer la coopération entre les différents niveaux du gouvernement dans la lutte contre la surpêche.

Man checks fishing haul
De manière générale, le respect et la mise en application des quotas de pêche sont souvent défaillants. Shutterstock

Que pouvons-nous faire ?

Pour éviter la surpêche, les gouvernements devraient d’abord travailler à résoudre les problèmes de pauvreté et d’accès à l’éducation dans les petites communautés de pêcheurs. Cela peut impliquer de leur trouver un autre moyen de subsistance. Dans le village d’Oslob, aux Philippines, d’anciens pêcheurs se sont par exemple reconvertis dans le tourisme : ils appâtent les requins-baleines avec du krill pour les attirer plus près du rivage, afin que les touristes puissent nager avec eux.

S’attaquer à la surpêche dans le Pacifique requiert aussi une coopération entre les nations pour surveiller les pratiques de pêche et faire respecter la réglementation.

Le réseau mondial des zones maritimes protégées doit être aussi étendu et renforcé pour préserver la vie marine. Aujourd’hui, moins de 3 % des océans constituent des zones sous haute protection où toute pêche est interdite. En Australie, beaucoup de réserves marines présentent de faibles étendues et se trouvent dans des zones à l’intérêt économique minime pour les pêcheurs.

L’épuisement des zones de pêche dans le monde montre combien la vie des océans est vulnérable. Il est clair que l’humanité exploite ces ressources au-delà de leur limite. Des milliards de personnes comptent sur le poisson comme source de protéines et pour gagner leur vie. Mais si la surpêche se poursuit, ce ne sont pas seulement les océans qui en pâtiront, mais aussi ses principaux intéressés.

fish in a net
Donner aux pêcheurs un autre moyen de subsistance peut aider à éviter la surpêche. Shutterstock

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Le danger des océans acides

Les eaux tropicales et subtropicales de l’océan Pacifique hébergent plus de 75 % des récifs coralliens de la planète, dont la Grande Barrière de Corail et des récifs plus isolés dans le Triangle de Corail, comme ceux d’Indonésie et de Papouasie Nouvelle-Guinée.

Les récifs coralliens subissent de plein fouet le dérèglement climatique. On parle beaucoup des dommages causés à ces écosystèmes par le blanchissement des coraux mais un autre phénomène insidieux, l’acidification de l’océan, menace aussi la survie des récifs.

Cette acidification affecte plus notablement les eaux peu profondes, et la région du Pacifique subarctique y est particulièrement vulnérable.

Les récifs coralliens couvrent moins de 0,5 % de la surface de la planète, mais on estime qu’ils abritent 25 % de la totalité des espèces marines. À cause de l’acidification des océans et d’autres menaces, ces « forêts tropicales sous-marines » à l’incroyable biodiversité font partie des écosystèmes les plus menacés.

A coral reef in Tahiti
Le Pacifique héberge plus de 75 % des récifs coralliens mondiaux. Victor Huertas, Author provided (No reuse)

Une réaction chimique

L’acidification de l’océan provoque un abaissement du pH de l’eau de mer à mesure qu’elle absorbe le CO2 de l’atmosphère.

Chaque année, l’humanité produit 35 milliards de tonnes de CO2 par ses activités (comme le recours aux combustibles fossiles et la déforestation).

Les océans absorbent jusqu’à 30 % du CO2 atmosphérique, ce qui entraîne une réaction chimique durant laquelle les concentrations d’ions carbonate baissent, tandis que les concentrations d’ions hydrogène augmentent. Ce changement rend l’eau plus acide.

Depuis la Révolution industrielle, le pH des océans a baissé de 0,1 unité. Cela peut paraître insignifiant, mais cela signifie que l’acidité des océans a augmenté d’environ 28 % depuis le milieu du XIXe siècle. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime que cette acidification s’accélère.

An industrial city from the air
Chaque année, l’humanité émet 35 milliards de tonnes de CO₂. Shutterstock

Pourquoi l’acidification est-elle dangereuse ?

Les ions carbonate servent de briques de construction pour les structures coralliennes et les organismes qui se fabriquent des coquilles. Une baisse de la concentration d’ions carbonate a donc de fâcheuses conséquences sur la vie marine.

Des études ont montré que dans des eaux plus acides les mollusques ont du mal à fabriquer et réparer leur coquille. Leur croissance est également affectée, de même que leur métabolisme, leur reproduction et leur système immunitaire. Ils manifestent par ailleurs des comportements anormaux. Des scientifiques ont ainsi exposé des lièvres de mer (une espèce de limace) en Polynésie française à une simulation d’acidification de l’océan, et découvert qu’ils réussissaient moins facilement à trouver de la nourriture et prenaient de moins bonnes décisions.

L’acidification de l’océan est aussi un problème pour les poissons. De nombreuses études révèlent qu’un taux de CO2 élevé peut perturber leur odorat, leur vue et leur ouïe. Cela peut aussi affecter leurs mécanismes de survie, comme leur capacité à apprendreéviter les prédateurs et choisir un habitat adapté.

Ces altérations semblent liées à des changements dans les fonctions neurologiquesphysiologiques et moléculaires du cerveau des poissons.

A sea hare
Exposés à l’acidification, les lièvres de mer prennent de moins bonnes décisions. Shutterstock

Les gagnants et les perdants

Des différents océans de la planète, le Pacifique et l’océan Indien ont connu une acidification record depuis 1991. Cela suggère que leur biodiversité marine pourrait être la plus vulnérable.

Cette acidification n’affecte pas toutes les espèces de la même façon et ses effets peuvent varier au cours de la vie de l’organisme concerné. Il est donc crucial d’effectuer davantage de recherches pour identifier les futurs gagnants et perdants, grâce aux traits héréditaires, par exemple, qui peuvent augmenter les chances de survie et de reproduction d’un organisme dans des conditions d’acidité accrues. Les populations qui s’en sortent le mieux pourraient s’adapter, tandis que les moins efficaces feraient l’objet de mesures de gestion et de préservation.


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L’un des vainqueurs pourrait bien être le requin-chabot ocellé, une espèce endémique de la Grande Barrière de Corail, qui se plaît dans les eaux peu profondes autour des récifs coralliens. Les recherches suggèrent que la simulation des conditions d’acidification de l’océan n’a aucun impact sur les premiers stades de croissance, le développement et la survie des embryons et des nouveau-nés, ni sur la recherche de nourriture ou les performances métaboliques des adultes.

Mais l’acidification de l’océan risque de laisser sur le carreau d’autres espèces de la Grande Barrière. En étudiant les poissons-clowns du Pacifique – une espèce rendue célèbre par le film d’animation de Disney Le Monde de Nemo – les chercheurs ont ainsi constaté que ceux-ci souffraient de multiples altérations sensorielles dans des conditions simulant l’acidification de l’océan. Ces altérations allaient de difficultés à sentir les odeurs et à entendre pour retrouver leur chemin à l’incapacité de distinguer une espèce inoffensive d’un prédateur.

A clownfish
Exposés à l’acidification de l’océan, les poissons-clowns ont du mal à distinguer amis et prédateurs. Shutterstock

Il n’est pas trop tard

Plus d’un demi-milliard de personnes dépend des récifs coralliens pour se nourrir, gagner leur vie et se protéger des tempêtes et de l’érosion littorale. Les récifs créent des emplois – dans les secteurs du tourisme et de la pêche notamment – et constituent des lieux de loisir. À l’échelle mondiale, ce secteur rapporte 11,9 billions de dollars par an. Il faut aussi souligner que les récifs coralliens ont une profonde signification culturelle et spirituelle pour de nombreux peuples autochtones.

L’acidification de l’océan n’est pas la seule menace qui pèse sur ces récifs. Avec le dérèglement climatique, le taux de réchauffement des océans a doublé depuis les années 1990. La Grande Barrière de Corail, par exemple, s’est réchauffée de 0,8 °C depuis la révolution industrielle. Depuis cinq ans, ce réchauffement a causé deux épisodes consécutifs et dévastateurs de blanchissement des coraux. Les conséquences du réchauffement des mers sont amplifiées par leur acidification.


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Réduire les émissions de gaz à effet de serre doit devenir une mission internationale. La Covid-19 a ralenti nos activités et nos déplacements dans le monde entier, montrant qu’il était possible de réduire drastiquement notre production de CO2. Si nous parvenons à atteindre les objectifs les plus ambitieux de l’accord de Paris, en limitant l’augmentation globale des températures à moins de 1,5 °C, la diminution du pH de l’océan Pacifique sera bien moindre.

Cependant, il faudra diminuer les émissions de CO2 de manière beaucoup plus drastique (-45 % sur une décennie) pour nous assurer que le réchauffement climatique ne dépasse pas le seuil de 1,5 °C. Cela nous permettra d’espérer que les récifs coralliens du Pacifique, et du monde entier, ne seront pas condamnés.

Il est évident que les décisions que nous prenons aujourd’hui affecteront les océans de demain.

The Pacific Ocean off the Taiwan coast
L’avenir des océans dépend des décisions que nous prenons aujourd’hui. Shutterstock

Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast ForWord

L’océan Austral : une richesse écologique hors du commun et un rôle clé pour le climat

  1. Ceridwen FraserAssociate professor, University of Otago
  2. Christina HulbeProfessor and Dean of the School of Surveying (glaciology specialisation), University of Otago
  3. Craig StevensAssociate Professor in Ocean Physics, National Institute of Water and Atmospheric Research
  4. Huw GriffithsMarine Biogeographer, British Antarctic Survey

Ceridwen Fraser receives funding from the Royal Society of New Zealand (grant RDF-UOO1803), the Australian Research Council (grant DP180100113), and the New Zealand Antarctic Science Platform (Ministry of Business, Innovation and Employment, New Zealand).

Christina Hulbe receives funding from the New Zealand Antarctic Research Institute, the New Zealand Ministry for Business, Innovation and Employment (MBIE) Antarctica New Zealand Antarctic Science Platform (ASP) and the New Zealand Royal Society Te Apārangi Marsden Fund. She is a Vice President of the International Glaciological Society.

Craig Stevens receives funding from the New Zealand Ministry for Business, Innovation and Employment (MBIE) Antarctica New Zealand Antarctic Science Platform (ASP), MBIE Strategic Science Investment Fund and the New Zealand Royal Society Te Apārangi Marsden Fund. He is on the Council of the New Zealand Association of Scientists.

Huw James Griffiths receives funding from the UK Natural Environment Research Council.

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En 2018, une carte a fait grand bruit. Présentée sous le nom de « projection Spilhaus », elle offre une représentation du globe à partir du pôle Sud, de façon à rendre compte du continuum que forment les bassins océaniques. Cette perspective va de soi pour tous ceux qui vivent dans l’hémisphère sud, largement dominé par les océans.

Map of the world’s oceans
La carte de Spilhaus représente les océans du monde comme une seule et même étendue d’eau. Spilhaus ArcGIS projectCC BY-ND

Reste que l’océan Austral, aussi appelé océan Antarctique, ne ressemble à aucun autre et s’attire tous les superlatifs.

Un réservoir de chaleur et de carbone

Penchons-nous tout d’abord sur sa capacité à absorber l’excès de chaleur et de CO2. Les océans du monde entier captent en effet plus de 90 % de la chaleur excédentaire générée par l’utilisation de combustibles fossiles et un tiers des rejets de CO2 qui en résultent.

Southern Ocean, with open ocean and sea ice
L’océan Austral est le principal accumulateur de chaleur et puits à dioxyde de carbone de la planète. Crag Stevens, Author provided

Situé au-delà du 30e parallèle sud, l’océan Austral contribuerait pour près de 75 % à cette absorption globale de chaleur excédentaire et pour environ 35 % à la séquestration de CO2 en surplus dans l’atmosphère. Cela en fait le principal accumulateur de chaleur et puits de carbone de la planète.

À l’exception de l’Arctique, l’océan Austral est lié à tous les grands bassins océaniques par le biais du courant circumpolaire antarctique (CCA), le courant océanique le plus puissant de la planète. Son débit est cent fois supérieur à celui de l’ensemble des rivières du globe. Il suffirait à remplir le lac Ontario en quelques heures !

Les flux et la vitesse qui caractérisent le CCA s’expliquent par des vents puissants et un contournement quasi ininterrompu de l’Antarctique.


Cet article fait partie de notre série Océans 21
Cinq sujets ouvrent notre série consacrée à l’océan : les anciennes routes commerciales dans l’océan Indien, la pollution due au plastique dans le Pacifique, le lien entre lumière et vie dans l’Arctique, les zones de pêche de l’Atlantique et l’impact de l’océan Austral sur le climat à l’échelle mondiale. Tous ces articles vous sont proposés grâce au réseau international de The Conversation.


Brassage des courants et vagues gigantesques

Les quarantièmes rugissants, les cinquantièmes hurlants et les soixantièmes mugissants désignent les forts vents d’ouest qui balaient l’océan Austral presque sans relâche, y formant des vagues impressionnantes qui ne facilitent pas l’étude de cette surface océanique des plus agitées.

Ship crossing the Southern Ocean
Les forts vents d’ouest et le courant circumpolaire produisent de gigantesques vagues dans l’océan Austral. Craig Stevens, Author provided

Mais on sait que les transferts de chaleur et de carbone qui se produisent au niveau de cette surface si complexe jouent un rôle crucial à l’échelle du globe. Les océanographes ont donc conçu des outils adaptés à cet environnement hostile.

Les différents courants océaniques se mêlent et se renforcent, avant de regagner les profondeurs. Craig Stevens, Author provided

Pour bien comprendre l’océan Austral, il faut l’envisager en trois dimensions. Des courants aux caractéristiques différentes s’y croisent, aussi bien horizontalement que verticalement, créant des tourbillons.

Les courants subtropicaux relativement chauds se mêlent à ceux du sud, tandis que les eaux profondes et froides de l’Atlantique Nord remontent vers la surface et que les masses d’eau polaires, encore plus froides, se déplacent vers le nord avant de rejoindre à nouveau les profondeurs.

Cette interaction complexe est gouvernée par les vents et le profil du plancher océanique.

Au nord, on ne compte que trois principaux rétrécissements : le passage de Drake (850 km de large) et les plateaux sous-marins des Kerguelen et Campbell. Plus au sud, le courant circumpolaire antarctique se heurte à l’Antarctique.

L’océan y joue à nouveau un rôle crucial au regard du système climatique planétaire, en mettant en contact des eaux profondes circumpolaires relativement chaudes – et de plus en plus chaudes – avec les eaux glaciales de l’Antarctique.

Des millions de km² de banquise

Le cycle annuel de formation et de fonte des glaces de mer autour de l’Antarctique fait partie des phénomènes déterminants pour la planète et constitue un autre aspect essentiel du rôle de l’océan Austral. De ce point de vue, les deux régions polaires sont on ne peut plus différentes.

Si l’Arctique représente un petit océan profond entouré de terres, n’offrant que des voies d’accès étroites, l’Antarctique constitue une vaste étendue terrestre, formée d’un plateau continental bordé par l’océan où, chaque année, 15 millions de kilomètres carrés de banquise se forment et se résorbent.

sea ice around Antarctica
L’embâcle et la débâcle de la banquise qui borde l’Antarctique constituent le plus important phénomène saisonnier au monde. Maxim Tupikov/Shutterstock

Contrairement aux changements considérables et bien visibles qui se sont produits dans l’Arctique, la banquise de l’Antarctique a évolué de façon moins marquée. En dépit du réchauffement de l’océan, elle s’est peu à peu étendue vers le nord jusqu’en 2016, avant d’amorcer une subite phase de recul.


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Si l’on observe le cycle annuel de la banquise antarctique, on pourrait croire qu’elle s’étend et recule en fonction de l’évolution des températures au fil de l’année. Or, l’essentiel des glaces de mer proviennent en fait des polynies, ces « usines à glace » situées près des côtes, au sein desquelles les vents puissants et glaciaux du continent contribuent à créer des plaques et à les disperser aussitôt.

Ce processus nous renvoie à la question de la circulation océanique mondiale. Lorsque de nouvelles plaques de glace se forment, le sel que contient l’eau de mer gelée en est extrait et rejoint les eaux inférieures, et cette eau de mer plus froide et plus salée continue sa course vers les fonds marins avant de se diriger vers le nord.

Les polynies sont donc comparables à des stations d’arrêt ponctuant un réseau de transport mondial, au gré desquelles les courants sont dirigés vers les profondeurs des pôles avant de remonter à la surface vers le nord, au cours d’un cycle de près d’un millier d’années.

Sous l’influence du réchauffement

Des simulations par ordinateur ont permis de rendre compte des fluctuations qu’ont connues les plates-formes de glace des abords de l’Antarctique au fil des derniers millénaires.

Sachant que ces extensions flottantes de la calotte glaciaire sont au contact direct de l’océan, elles accentuent la vulnérabilité du glacier continental aux conditions climatiques. Le réchauffement de l’océan et les eaux de différentes natures qui entrent en contact avec une plate-forme de glace sont susceptibles de modifier cette dernière, et donc l’ensemble de la calotte glaciaire.

Riiser Larsen Ice Shelf, in Antarctica
Les plates-formes de glace flottantes jouent un rôle de contrefort pour la gigantesque calotte glaciaire de l’Antarctique. sirtravelalot/Shutterstock

Les plates-formes de glace ne réagissent toutefois pas au réchauffement de la même manière. Certaines cavités océaniques se caractérisent par des températures basses et évoluent lentement. D’autres peuvent être qualifiées – dans un contexte polaire – de « chaudes », en raison de leur interaction avec les eaux profondes circumpolaires. Or, ces dernières sont en pleine mutation.

On peut examiner bon nombre de phénomènes liés à la cryosphère depuis l’espace, mais pour être pleinement en mesure de savoir comment l’océan se comporte sous la glace, il faut plonger à des centaines de mètres de profondeur.

Pour faire des prévisions climatiques, il faut en effet comprendre les processus complexes qui se produisent à court terme, comme les cycles des marées, dans des régions du monde que nous commençons tout juste à explorer.


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Les soixantièmes mugissants à la loupe

Un contexte aussi impressionnant et chaotique que celui-ci nécessite de s’appuyer sur des machines robotisées pour pouvoir l’étudier de près.

Des satellites scrutent ainsi la surface des océans depuis les années 1980. Cette technologie permet de déterminer la température ou le niveau océanique, et même d’estimer la biodiversité… mais toujours pas de voir ce qui se passe dans les abysses !

Le programme Argo, lancé dans les années 1990, a révolutionné le domaine des géosciences en mettant en place un réseau de sondes océaniques dérivantes permettant de mesurer la température et la salinité jusqu’à deux kilomètres de profondeur.

Marine scientist deploying an ocean probe
Les sondes Argo effectuent des mesures de salinité et de température en dérivant au gré des courants de l’océan Austral. NIWA/Daniel Jones, Author provided

Le Kaharoa, un navire de recherche océanographique, détient le record de largage de ces sondes dans l’océan Austral, et s’y est notamment employé lors d’une récente mission au sud de l’Australie et jusque dans l’océan Indien, marquée par des conditions de navigation très difficiles mais aussi par les restrictions dues à la pandémie de Covid-19.

Le programme Argo marque le début d’une nouvelle ère dans le domaine de l’observation des océans. Les sondes sous-marines utilisées dans le cadre du programme pour évaluer l’ampleur du réchauffement des océans sont désormais capables de descendre à six kilomètres sous la surface.

L’océan Austral d’hier et celui de demain

La planète n’a pas toujours eu l’aspect qu’elle a actuellement, et l’océan Austral n’a pas toujours existé. Autrefois, la configuration des continents et des bassins océaniques était en effet bien différente et le climat était régi par des principes bien éloignés de ceux que nous connaissons aujourd’hui.

Du point de vue limité de l’évolution humaine, l’océan Austral a toujours constitué une composante stable du système climatique et n’a été que relativement peu affecté par les oscillations glaciaires, même s’il convient de rappeler que les cycles de glaciation se déroulent sur des dizaines de milliers d’années.

La transition climatique que notre époque impose à la planète est en revanche très brutale. Sur le plan géologique, les quelque trois siècles qui se sont écoulés depuis le début de la révolution industrielle ne représentent pas grand-chose.

Calving ice shelf in Antarctica
La hausse des températures affecte considérablement les glaces de l’Antarctique. Bernhard Staehli/Shutterstock

Les évolutions à court terme (d’ici à 2050) comme à long terme (d’ici à 2300) sont difficiles à prévoir. S’il y a peu de doute quant à ce qui se passera sur le plan des phénomènes physiques, il est plus délicat de prédire quand ces derniers se produiront.

Les outils de simulation qui permettent de mieux comprendre les processus océaniques, atmosphériques et glaciaires commencent tout juste à prendre en compte les cavités que forment les plates-formes de glace et les tourbillons océaniques. La synthèse la plus récemment réalisée en matière de modèles climatiques témoigne cependant des progrès accomplis au niveau des simulations du mode de fonctionnement de l’océan Austral. La glace marine, en revanche, reste encore bien difficile à modéliser.

Des scientifiques du monde entier s’emploient donc aujourd’hui à traiter les données recueillies à l’aide de modélisations informatiques toujours plus performantes afin de mieux comprendre le fonctionnement de cet océan si singulier.

Quelles formes de vie avec des températures négatives ?

À première vue, l’Antarctique a tout l’air d’un milieu inhospitalier, quasiment stérile, uniquement constitué de glace et de neige, et tout au plus parsemé d’oiseaux marins et de quelques phoques.

Sous la surface des eaux se cache toutefois un univers grouillant de vie et d’écosystèmes complexes où évoluent des algues unicellulaires et de minuscules invertébrés, mais aussi de grands prédateurs tels que les manchots, les phoques et les baleines.

L’océan Austral abrite ainsi plus de 9 000 espèces marines, sans compter celles qui ne cessent d’être répertoriées au fil des expéditions conduites sur place et des recherches en laboratoire.

Ship battling high waves
Le navire de recherche allemand FS Polarstern en pleine tempête. Huw Griffiths, Author provided

Étudier la vie dans l’océan Austral présente son lot de difficultés. Les vagues peuvent y atteindre plus de 20 mètres de haut et sont parfois jonchées d’icebergs et de glaces marines.

La température de l’eau y est bien souvent négative, car si l’eau douce gèle à 0 °C, l’eau de mer doit descendre à – 2 °C pour se solidifier. Bien qu’il soit tout à fait possible d’effectuer des plongées dans l’océan Austral, la plupart de recherches sur le vivant se font au moyen d’appareils de prélèvement à distance.

Les océanographes ont donc recours à des outils robotisés comme des engins sous-marins téléguidés pour observer et prélever des échantillons, en draguant les profondeurs pour recueillir les organismes vivants qu’elles abritent. Des prélèvements génétiques de mammifères marins sont obtenus à l’aide de canules de biopsie (semblables à des aiguilles) qui permettent de réaliser des prélèvements sur les spécimens avant d’être récupérées à distance.

L’ADN environnemental (ADNe) contribue à l’amélioration de nos connaissances en matière de diversité. Les échantillons prélevés dans l’eau sont filtrés et analysés à l’aide de méthodes génétiques qui permettent en règle générale d’identifier les espèces présentes ou celles qui ont disparu.


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Chaque expédition débouche sur la découverte de nouvelles espèces qui, si elles ne présentent pas toujours d’intérêt sur le plan commercial, constituent toutes des éléments importants de l’écosystème océanique austral. Notre connaissance de la diversité de la région est en plein essor.

Mais cet espace, notamment par son immensité, reste en grande partie inexploré et insuffisamment répertorié.

Gigantisme polaire

Ici, les producteurs primaires (soit les organismes qui se trouvent à la base de la chaîne alimentaire) comprennent aussi bien des algues unicellulaires – comme les diatomées, dotées d’une enveloppe externe siliceuse aux motifs très complexes – que des macroalgues, à l’image les algues brunes.

Algae growing on the underside of sea ice in Antarctica
Des algues fixées à la face inférieure de glaces de mer. Andrew Thurber, Author provided

Les algues brunes et autres grandes algues ne survivent généralement qu’aux endroits où les fonds marins sont épargnés par le raclement des icebergs. Il existe de nombreuses variétés d’espèces de diatomées, dont certaines abondent sous la glace de mer.

Les algues des glaces constituent une importante source de nourriture pour le krill, ces petits crustacés qui constituent un maillon essentiel des réseaux trophiques de l’océan Austral.

Antarctic krill
Le krill antarctique constitue une espèce essentielle au sein de l’écosystème marin de l’océan Austral. British Antarctic Survey, Author provided

Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’océan Austral, aux eaux pourtant si froides, abrite également des bouches hydrothermales. Les espèces qui y vivent, parmi lesquelles de très fortes concentrations de crustacés et d’échinodermes, puisent leur énergie des substances chimiques qui s’échappent de la croûte terrestre, et non du rayonnement solaire.

Une bouche hydrothermale dans l’Antarctique, sur la dorsale de l’Écosse orientale. Cette image a été prise à l’aide d’un robot sous-marin au cours de l’expédition ChEsSO. ChEsSO/NERC, Author provided

Les invertébrés antarctiques représentent plus de 90 % des espèces présentes dans l’océan Austral, et plus de la moitié ne vivent nulle part ailleurs.

Ces invertébrés sont en général bien plus gros que ceux qui peuplent les eaux moins froides, plus au nord. Ce phénomène, que l’on appelle le « gigantisme polaire » concerne de nombreuses autres espèces et se traduit par des araignées de mer géantes, d’énormes éponges et des vers annélides aussi gros qu’un avant-bras.

A selection of invertebrates commonly found by scientists diving at Rothera Station, Antarctica
Quelques invertébrés communément rencontrés au cours de leurs plongées par les chercheurs de la station Rothera. British Antarctic Survey, Author provided

Nul ne sait vraiment pourquoi les invertébrés de l’Antarctique sont si imposants, même si cela s’explique probablement par de fortes teneurs en oxygène, des taux de croissance plus lents et l’absence de certains prédateurs tels que les requins et les brachyoures.

Colourful creatures that live on the seafloor
Des invertébrés des fonds marins au large des côtes de l’Antarctique. Alfred Wegener Institute, OFOBS team, Author provided

Krill à volonté et protéines antigel

Dans la chaîne alimentaire marine, le krill antarctique se situe entre les producteurs primaires, comme les algues, et les célèbres grands prédateurs de l’Antarctique.

Les baleines à fanons tirent une grande partie de leur énergie des énormes quantités de krill à disposition (10 000 à 30 000 individus par mètre cube), et les stries roses que présentent les excréments des manchots et des phoques indiquent que ces derniers sont également friands de ces délicieux crustacés.

Chinstrap penguins on Deception Island
Des manchots à jugulaire sur l’île de la Déception. Leurs excréments sont bien souvent teintés de rose en raison d’un régime alimentaire riche en krill. Michelle LaRue, Author provided

Les poissons et les céphalopodes (comme les calamars ou les pieuvres) sont présents en abondance dans l’océan Austral et assurent donc la subsistance des mammifères marins qui plongent en eau profonde, comme les éléphants de mer. Certaines espèces de poissons sont si bien adaptées à ces eaux froides et riches en oxygène qu’elles ne produisent plus de globules rouges dans le sang, mais des protéines antigel leur permettant de survivre dans des eaux aux températures négatives.

Minke whale in Antarctic waters
De nombreuses espèces de baleines dépendent des écosystèmes de l’Antarctique pour se nourrir en été et migrent vers des latitudes plus basses et plus chaudes pour se reproduire en hiver, tandis que les petits rorquals antarctiques y demeurent tout au long de l’année. Huw Griffiths, Author provided

La préservation des milieux marins

Les prédateurs les plus redoutables de l’océan Austral sont sans conteste les êtres humains. Bien qu’il s’agisse d’une région éloignée, les mers qui bordent l’Antarctique sont exploitées de façon intensive depuis la « découverte » du continent, il y a 200 ans.

Les chasseurs de phoques, dans un premier temps, puis les pêcheurs de baleines ont conduit ces espèces au bord de l’extinction. Les manchots, traqués pour leur huile, n’y ont pas échappé non plus.

An abandoned whaling station
Une station baleinière à l’abandon. Ceridwen Fraser, Author provided

De nos jours, ce sont surtout les ressources en poisson et en krill (prélevées pour le secteur de l’alimentation ou des compléments alimentaires) qui sont concernées, ce qui a entraîné une forte diminution de certaines populations.


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Lorsque des causes plus indirectes telles que le réchauffement et l’acidification des océans viennent s’ajouter aux conséquences de la pêche, les populations de krill risquent de décliner, ce qui entraîne une diminution du nombre de grands prédateurs comme les baleines.

Graphic showing how people affect ecosystems in the Southern Ocean
L’activité humaine influe fortement sur les écosystèmes de l’océan Austral, de façon directe (flèches violettes) comme indirecte (flèches rouges). From : Chown et al (2015) The changing form of Antarctic biodiversity. Nature, 522 : 431-438CC BY-ND

La réglementation de la pêche dans l’océan Austral pose un certain nombre de problèmes dans la mesure où ces eaux n’appartiennent pas à une seule nation. Pour mieux gérer l’impact de l’activité, les quotas permettant de limiter les captures sont désormais fixés par la Commission pour la conservation de la faune et de la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR).

Cet organisme international s’efforce par ailleurs de créer de nouvelles zones marines protégées. Sans ces mesures de régulation des prélèvements, l’exploitation des composantes essentielles de la chaîne alimentaire (comme le krill) pourraient conduire à l’effondrement des écosystèmes.

Des milieux en mutation, des écosystèmes perturbés

Plus de 21 000 touristes et chercheurs se rendent chaque année en Antarctique, risquant ainsi de polluer l’environnement et d’y introduire des maladies et des espèces envahissantes. Afin de gérer les impacts des activités humaines sur ces écosystèmes et faciliter les négociations sur le plan politique, le Traité sur l’Antarctique est entré en vigueur le 23 juin 1961.

Il régit l’ensemble des activités menées au sud du 60e parallèle sud et est complété par un protocole relatif à la protection de l’environnement.

Les effets des changements climatiques mondiaux et de l’acidification des océans sont malgré tout incontestables dans l’océan Austral. Ils ont provoqué une hausse des températures océaniques, un recul de la banquise et l’effondrement des plates-formes de glace.

Ocean off the Antarctic coast
Les eaux de l’océan Antarctique se réchauffent à un rythme alarmant. Ceridwen Fraser, Author provided

De plus en plus d’études montrent que même l’océan Austral, pourtant si éloigné, n’est pas vraiment coupé du reste du monde, puisque le phénomène de réchauffement, la pollution plastique et des espèces exogènes gagnent désormais les eaux antarctiques en franchissant l’imposant front polaire.

Seals and seaweed on a southern beach
Si le nereocystis de Lutke ne pousse pas en Antarctique, il flotte en revanche très bien… De récentes études ont montré qu’il peut dériver jusqu’en Antarctique, parcourant ainsi des dizaines de milliers de kilomètres à travers l’océan Austral. Author provided

Il arrive désormais que des amas d’algues exogènes à la dérive traversent l’océan Austral et parviennent jusqu’aux côtes de l’Antarctique, en y introduisant parfois certains animaux. Si elles ne semblent pas pour le moment survivre aux conditions climatiques extrêmes du continent, le réchauffement pourrait bien changer la donne.

L’arrivée et l’établissement de nouvelles espèces en Antarctique devraient immanquablement exercer une forte pression sur la faune et la flore exceptionnelles du continent.

Les manchots Adélie se reposent et nichent sur les glaciers continentaux, mais rejoignent l’océan pour y trouver de quoi se nourrir. Michelle LaRue, Author provided

La situation n’est toutefois pas encore catastrophique. L’entrée en vigueur du Traité sur l’Antarctique, voilà plusieurs dizaines d’années, a montré que les États étaient en mesure d’œuvrer ensemble à la résolution des problèmes auxquels le continent est confronté. En témoigne, par exemple, la création d’aires marines protégées en Antarctique (AMP).

Un tel niveau de coopération internationale est porteur d’espoir, non seulement pour l’avenir de l’océan Austral, mais aussi pour les autres défis majeurs auxquels l’humanité est confrontée.

L’océan Indien : une véritable archive pour aborder autrement l’histoire du monde

  1. Isabel HofmeyrProfessor of African Literature, University of the Witwatersrand
  2. Charne LaveryLecturer and Research Associate, University of Pretoria

Isabel Hofmeyr receives funding from the National Research Foundation.

Charne Lavery ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

University of the Witwatersrand
University of Pretoria

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Sur de nombreuses plages de l’océan Indien, un observateur averti repérera des fragments de poterie vieux de plusieurs siècles. Polis par l’eau de mer, ces éclats remontent vraisemblablement à l’époque où la dynastie abbasside des califes au Moyen-Orient et le royaume de la dynastie Ming en Chine étaient des grands centres de production de céramique.

Destinées à l’origine aux villes portuaires de l’océan Indien, ces poteries étaient achetées par les élites marchandes habituées à prendre leurs repas dans de la vaisselle raffinée. Ces négociants faisaient partie de vastes réseaux commerciaux qui s’étendaient au-delà de l’océan Indien, de l’Afrique de l’Est à l’Indonésie, en passant par le Moyen-Orient et la Chine.

La navigation sur ces routes commerciales, vieilles de plusieurs millénaires, dépendait des vents de la mousson, qui changent de direction selon les saisons. Ils ont longtemps façonné le rythme de la vie océanique, apportant la pluie aux agriculteurs, gonflant les voiles des boutres et facilitant le commerce entre les différentes zones écologiques.


Cet article fait partie de notre série Océans 21
Cinq sujets ouvrent notre série consacrée à l’océan : les anciennes routes commerciales dans l’océan Indien, la pollution due au plastique dans le Pacifique, le lien entre lumière et vie dans l’Arctique, les zones de pêche de l’Atlantique et l’impact de l’océan Austral sur le climat à l’échelle mondiale. Tous ces articles vous sont proposés grâce au réseau international de The Conversation.


Les vents de mousson rendent l’océan Indien relativement facile à traverser dans les deux sens. Dans l’Atlantique, en revanche, les vents soufflent dans une seule direction toute l’année. C’est la raison pour laquelle l’océan Indien est la plus ancienne route commerciale transocéanique du monde, que l’on qualifie parfois de berceau de la mondialisation.

Ce monde cosmopolite, qui fascine depuis longtemps les spécialistes, est devenu un domaine de recherche dynamique même si les chercheurs ont très peu parlé de la mer elle-même, préférant analyser les déplacements humains, l’océan étant une simple toile de fond. À l’ère de l’élévation du niveau de la mer et du dérèglement climatique, il est désormais important d’en savoir plus d’un point de vue écologique.

Pour mieux saisir ces différents aspects, nous passerons en revue les études les plus pertinentes, anciennes et récentes, conduites sur l’océan Indien, qu’elles nous parlent de sa surface ou de ses fonds.

Un monde profondément cosmopolite

Ces études se sont d’abord intéressées aux contacts culturels que des millénaires de commerce et d’échanges ont engendrés. En première ligne, les villes côtières ont connu de telles formes d’interactions matérielles, intellectuelles et culturelles que leurs habitants partageaient davantage de points communs entre eux qu’avec leurs concitoyens à l’intérieur des terres !

Ce monde a été exploré par l’écrivain indien Amitav Ghosh dans Un Infidèle en Égypte, qui retrace les voyages d’Abram bin Yiju, un marchand juif tunisien du XIIe siècle au Caire puis à Mangalore, en Inde. Le livre oppose la rigidité des frontières des années 1980 à la relative facilité de déplacement à la fin du Moyen Âge dans l’océan Indien.

La côte swahilie est un autre lieu de ce cosmopolitisme. La culture swahilie, qui s’étend sur des milliers de kilomètres de la Somalie au Mozambique, est née de siècles d’interactions entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie.

Centrées sur les cités-États côtières telles que Kilwa, Zanzibar et Lamu, les routes commerciales swahilies se sont étendues jusqu’à l’intérieur des terres, atteignant même le Zimbabwe actuel et la Perse, l’Inde et la Chine. À leur apogée, du XIIᵉ au XVᵉ siècle, elles sont tombées entre les mains des Portugais lorsque ceux-ci cherchaient, au XVIe siècle, à établir un monopole du commerce des épices.

Zanzibar (Tanzanie). GettyImages

La diffusion de l’islam au VIIᵉ siècle, par la mer et par les terres, s’inscrit également dans cette histoire de déplacements et d’échanges dans l’océan Indien. Au XIVe siècle, les routes commerciales dans cette région du monde étaient presque entièrement aux mains de marchands musulmans.

Dans leur sillage sont arrivés des savants, théologiens, pèlerins, clercs, juristes et soufis. Ensemble, ces groupes ont créé des cadres économiques, spirituels et juridiques communs. Le soufisme, forme mystique de l’islam, est un élément important de l’histoire de l’océan Indien, tout comme la force centrifuge du hadj, le grand pèlerinage à La Mecque.

La colonisation européenne, un moment dans une riche histoire

Lorsque les Portugais ont contourné le cap de Bonne-Espérance à la fin du XVe siècle, ils sont entrés dans ce que beaucoup appelèrent un « lac musulman », dominé au nord par les empires turc ottoman, persan safavide et moghol indien. Lorsque les Néerlandais sont arrivés dans l’océan Indien au XVIIᵉ siècle, « ils ont pu le traverser d’un bout à l’autre en présentant sur les différentes côtes des lettres d’introduction de sultans musulmans ».

Comme le souligne l’anthropologue Engseng Ho dans son ouvrage de référence The Graves of Tarim, ces vastes routes commerciales musulmanes fonctionnaient sans armées ni États.

« Les Portugais, les Néerlandais et les Anglais, étranges marchands d’un nouveau genre, amenèrent leurs États avec eux et créèrent des comptoirs militarisés, à l’instar de leurs prédécesseurs vénitiens et génois en Méditerranée, et avaient coutume de faire des affaires à la pointe du fusil. »

Les premiers Européens arrivés dans l’océan Indien ont dû s’adapter aux structures commerciales en place. Mais, dès le XIXe siècle, les empires du Vieux Continent ont assis leur domination ; leurs infrastructures militaires, de transport et de communication ne firent qu’intensifier la circulation des personnes.

Comme l’a démontré l’historienne Clare Anderson, une grande partie de cette mobilité était forcée et conscrite. On transportait dans ces régions esclaves, serfs, exilés politiques et prisonniers. Parfois, ces systèmes reposaient sur une organisation préexistante de l’exploitation du travail. Selon une étude récente, les travailleurs sous contrat en Asie du Sud étaient souvent « prélevés » dans des régions de l’Inde, où l’esclavage existait. Les systèmes, anciens et nouveaux, de travail sous la contrainte ont ainsi donné naissance à un archipel de prisons, de plantations et de colonies pénitentiaires.

Véritable archive, l’océan Indien offre une nouvelle manière de regarder l’histoire du monde, dominée jusqu’ici par les récits occidentaux alors que l’âge des empires européens ne représente qu’un laps de temps infime sur l’échelle historique. Ce changement de perspective ébranle les idées que l’on pouvait avoir sur les relations entre colonisateurs et colonisés.

Des chercheurs comme Engseng Ho et Sugata Bose l’affirment : l’océan Indien constituait une arène de revendications concurrentes.

Les ambitions de l’impérialisme britannique, par exemple, ont été contrées par celles, tout aussi grandes, de l’islam. L’océan Indien a ainsi produit un riche répertoire d’idéologies transocéaniques, y compris le réformisme hindou et le panbouddhisme.

Des idéologies qui ont finalement acquis un caractère anti-impérialiste et nourri des idées de solidarité et de non-alignement afro-asiatique. Lors de la Conférence de Bandung, en 1955, vingt-neuf nations nouvellement indépendantes se sont réunies pour tracer une nouvelle voie plutôt que de s’aligner sur l’un ou l’autre des deux camps de la Guerre froide.

L’initiative Belt and Road. Shutterstock

Aujourd’hui, ces vieilles alliances sont mises à mal par la Chine et l’Inde, qui jouent des coudes pour régner sur l’océan Indien. La stratégie chinoise, par exemple, se manifeste dans l’ambitieuse initiative Belt and Road qui consiste à mettre en place des infrastructures de transport et portuaires massives et à étendre l’empreinte de l’empire du Milieu sur une grande partie de l’océan Indien. Pour y répondre, le gouvernement indien a renforcé son activité économique et militaire dans la région.

Des fonds peu étudiés

Nos connaissances portent essentiellement sur ce qui se jouait à la surface et les profondeurs de l’océan Indien ont peu nourri l’imaginaire culturel ou historique. Ses eaux couvrent près de 20 % de la surface océanique du globe, et son point le plus bas n’est autre que la fosse de Java, profonde de près de 8 km. Pourtant, comme ailleurs, une grande partie de ses fonds marins n’est pas cartographiée.

Les caractéristiques du plancher océanique déterminent les régimes climatiques, les concentrations de poissons et la dynamique des tsunamis. Les premières explorations des sociétés minières ont révélé des gisements riches en minéraux sur les évents volcaniques sous-marins, tandis qu’on découvre en permanence de nouvelles espèces.


À lire aussi : À plus de 1 000 mètres sous l’eau, des observatoires pour étudier la richesse de l’océan profond


Les fonds marins de l’océan Indien sont beaucoup moins étudiés que ceux des autres océans, pour des raisons purement économiques, étant bordé par des pays en voie de développement. La deuxième Expédition internationale dans l’océan Indien n’a été lancée qu’en 2015, cinquante ans après la première. Elle vise à mieux appréhender les caractéristiques océanographiques et biologiques de cet océan insuffisamment échantillonné, ainsi que son évolution.

Récif corallien des Maldives. Shutterstock

À une époque de dérèglement climatique provoqué par les activités humaines, l’étude du monde sous-marin est devenue essentielle. L’océan Indien se réchauffe plus rapidement que tous les autres, retenant plus de 70 % de la chaleur totale absorbée par les eaux de surface depuis 2003. Les côtes de ses îles – les Maldives notamment – sont déjà rognées par l’élévation du niveau de la mer.

Les trajectoires des cyclones se déplacent plus au sud et leur fréquence augmente en raison du réchauffement océanique. La mousson, qui conditionnait la navigation sur l’océan Indien et les régimes pluviométriques sur ses côtes, perd de sa puissance et de sa prévisibilité.

Divinités, esprits et ancêtres

Si les profondeurs de l’océan Indien demeurent opaques à bien des égards, elles ne sont toutefois pas ignorées des imaginaires des peuples vivant à proximité. Les divinités aquatiques, djinns, sirènes et esprits ancestraux y dominent ; ce monde mythologique reflète le cosmopolitisme évoqué plus haut.

En Afrique australe, ce mélange s’avère particulièrement riche : esprits aquatiques khoïsans (les premiers habitants d’Afrique du Sud), djinns musulmans introduits par les esclaves du Sud-Est asiatique, ancêtres africains, dont l’un des domaines est l’océan, et idées sur le romantisme de la mer répandues par l’Empire colonial britannique.

L’ensemble de ces croyances et concepts se télescopent et transforment les corps aquatiques en sites riches de mémoire et d’histoire. Ils ont été explorés dans le cadre du projet Oceanic Humanities for the Global South. Les travaux de Confidence Joseph, Oupa Sibeko, Mapule Mohulatsi et Ryan Poinasamy explorent l’imaginaire littéraire et artistique des eaux créolisées de l’Afrique australe.

La science-fiction afrofuturiste se tourne également vers les profondeurs de l’océan Indien. Floating Rugs de l’autrice sud-africaine Mohale Mashigo se déroule dans une communauté sous-marine sur la côte est de l’Afrique du Sud. Les livres de l’écrivain mozambicain Mia Couto associent depuis longtemps les mythes des sirènes à la biologie marine. Le roman The Dragonfly Sea de l’écrivaine kenyane Yvonne Adhiambo Owuor relie les routes maritimes afro-asiatiques contemporaines au monde sous-marin.

Exploitation minière des fonds marins

L’exploration des fonds océaniques ne relève toutefois pas seulement de la science-fiction. L’Autorité internationale des fonds marins, une branche des Nations unies en activité depuis 2001, est chargée notamment de parcelliser les zones minières marines potentielles. Elle a accordé des contrats d’exploration dans l’océan Indien.

Dans le même temps, les chercheurs ont découvert un nombre étonnant de nouvelles espèces dans les profondeurs de ces mêmes sites.

Ferme perlière sous-marine. GettyImages

On le sait, le monde sous-marin est pillé depuis longtemps. L’histoire de la pêche à la perle dans l’océan Indien – comme chez Jules Verne, dans l’une des scènes clés de Vingt mille lieues sous les mers – se poursuit aujourd’hui avec le trafic d’ormeaux. En tenue de plongée, les braconniers de la côte sud-africaine récoltent ces mollusques pour les vendre sur les marchés asiatiques, associant ainsi les fonds marins aux réseaux criminels de l’océan Indien, en empruntant le même réseau que les anciennes routes commerciales.

Parfois, ces routes recèlent des merveilles. Sur l’île du Mozambique, par exemple, les éclats de poterie bleue qui étaient commercialisés sur les côtes de l’océan Indien font aujourd’hui l’objet de véritables chasses au trésor. Si certaines de ces trouvailles sont vendues par des marchands d’antiquités, d’autres fournissent des preuves cruciales pour la recherche archéologique maritime. Récemment, le Slave Wrecks Project a découvert des épaves de navires négriers fournissant des signes matériels de la traite transatlantique des esclaves et permettant de la relier à l’histoire de l’esclavage et de la servitude dans l’océan Indien.

Les anciens fronts de mer des villes portuaires de l’Afrique de l’Est comme Mombasa, Zanzibar et Lamu sont dominés par des bâtiments d’une blancheur éclatante. Cette architecture rappelle la tradition séculaire qui consistait à utiliser le corail blanc pour la construction des maisons, mosquées et tombes qu’on recouvrait ensuite de chaux obtenue à partir de coquillages et de coraux. Ainsi parées, les villes portuaires étaient lumineuses et visibles de loin par les navires entrants.

La vie sous-marine océanique et l’histoire de l’humanité ont toujours été entremêlées. Aujourd’hui, écrivains, artistes et universitaires sensibilisent de plus en plus leurs contemporains à ce lien.

L’Atlantique : moteur de la circulation océanique et mémoire de la folle course à la morue

Retour au port du Guilvinec (Finistère) après une journée de pêche. Shutterstock

  1. Suzanne OConnell Suzanne OConnell est un·e adhérent·e de The ConversationProfessor of Earth and Environmental Sciences, Wesleyan University
  2. Pascal Le Floc’hMaître de conférences, économiste, laboratoire Amure (UBO, Ifremer, CNRS), Université de Bretagne occidentale

Déclaration d’intérêts

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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« L’Atlantique s’est-il fermé puis rouvert ? » se demandait le géophysicien canadien J. Tuzo Wilson dans une étude de 1966.

La réponse ? Oui ! Et cela lui aura pris des millions d’années. C’est lors du morcellement du supercontinent de la Pangée, qui a débuté il y a environ 180 millions d’années, que s’est peu à peu constitué le bassin de l’océan Atlantique tel qu’on le connaît aujourd’hui.

La croûte terrestre se compose d’une mosaïque de plaques tectoniques. Au fil de l’histoire de notre planète, ces plaques entrent en collision, formant des chaînes de montagnes et de volcans, et s’écartent pour donner naissance à des océans.

Du temps de la Pangée, il aurait été possible de rallier à pied le Maroc depuis le Connecticut ou la Géorgie modernes, aux États-Unis. Les géologues ignorent la cause de la dislocation des continents, mais nous savons qu’ils se morcellent au moment de dériver. Du magma s’infiltre alors dans les roches continentales.


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Dans l’Atlantique, les portions de croûte terrestre les plus anciennes, autrefois voisines, se trouvent au large de l’Amérique du Nord et de l’Afrique. Elles nous montrent que ces deux continents se sont séparés il y a environ 180 millions d’années pour former le bassin Atlantique Nord. Entre 40 et 50 millions d’années plus tard, l’Amérique du Sud s’est à son tour détachée de l’Afrique, créant l’actuel bassin Atlantique Sud.

Le magma remonte de sous le plancher océanique, le long de la dorsale médio-atlantique, et forme une nouvelle croûte dans les failles entre les plaques en mouvement. Certaines de ces nouvelles couches sont plus jeunes que vous et moi, et d’autres apparaissent aujourd’hui même. L’Atlantique continue ainsi de s’étendre.

World map with colored zones showing age of ocean plates
Sur cette carte, on peut voir comment la croûte océanique se forme le long des failles entre les plaques tectoniques et s’éloigne des centres d’expansion. Dans l’Atlantique, la croûte en bleu clair, vieille d’environ 180 millions d’années, remonte à la période où l’Amérique du Nord et l’Afrique se sont détachées. La zone en vert date de la dérive de l’Amérique du Sud, il y a 128 à 84 millions d’années. La zone rouge foncé représente la couche la plus récente, formée il y a moins de 10 millions d’années. NOAA NGDC

Vents et courants

Suite à la dislocation de la Pangée, le bassin océanique s’est rempli grâce au ruissellement des pluies et des fleuves. Puis les vents ont commencé à déplacer les eaux de surface.

En raison des variations de température à la surface de notre planète et de sa rotation, ces vents ne soufflent pas tous dans la même direction. La Terre est plus chaude au niveau de l’Équateur que près des pôles, ce qui engendre des flux d’air. À l’Équateur, l’air humide se réchauffe, se dilate et monte ; dans les régions polaires, l’air froid, sec et plus lourd, descend.

Ces échanges créent des « cellules » d’air ascendant et descendant qui contrôlent la circulation des vents dominants à l’échelle mondiale. Conséquence de la rotation de la Terre, toutes les régions du monde ne pivotent pas à la même vitesse. Une molécule d’air au niveau du pôle tournerait simplement sur elle-même, alors qu’une particule à Quito (Équateur), parcourait 12 742 km en une journée.

C’est la circulation de ces différentes masses d’air qui brise les cellules. Dans la cellule de Hadley, par exemple, une masse d’air tropical qui s’élève au-dessus de l’Équateur refroidit dans la haute atmosphère et entame sa descente à une latitude d’environ 30° nord et sud, près des pointes septentrionale et méridionale de l’Afrique. La rotation terrestre renvoie cet air descendant vers l’Équateur, créant des alizés qui traversent l’Atlantique d’est en ouest. Sur des latitudes plus élevées, dans l’Atlantique Nord et Sud, les mêmes forces engendrent des cellules qui couvrent les latitudes intermédiaires où les vents soufflent d’ouest en est.

Atmospheric circulation diagram
La circulation atmosphérique terrestre, figurant les cellules de Hadley, des latitudes moyennes et polaires, ainsi que les vents qu’elles produisent. NASA/Wikimedia

L’air en mouvement à la surface de l’eau influe sur les océans. Il crée un système de vortex, appelés gyres océaniques, qui tournent dans le sens des aiguilles d’une montre dans l’Atlantique nord et dans le sens inverse dans l’Atlantique sud. Ces gyres forment des courants que l’on appelle communément le « tapis roulant mondial », qui redistribuent la chaleur et les nutriments dans les océans du monde.

Le Gulf Stream, qui longe la côte est nord-américaine avant de bifurquer vers l’est, appartient au gyre nord-atlantique. Comme ce courant fait remonter les eaux chaudes vers le nord, on peut aisément mettre en évidence le circuit de la chaleur sur des images satellites infrarouges fausses couleurs. Il serpente, comme les méandres d’une rivière.

Déplacements des masses océaniques

Ces courants de surface poussés par les vents sont importants pour diverses raisons, dont la navigation humaine, mais ils n’affectent en réalité que 10 % du volume total de l’Atlantique. L’océan obéit en grande partie à un système différent : la circulation thermohaline, ainsi nommée parce qu’elle repose sur les températures (thermo) et la salinité (halin).

À l’instar de nombreux processus océaniques, la salinité influe sur le climat et les courants. Ainsi, les alizés repoussent l’air humide de l’Atlantique vers l’Amérique centrale puis l’océan Pacifique, augmentant de fait la salinité des eaux retenues par les terres. L’océan Atlantique est donc légèrement plus salé que le Pacifique.

C’est cette concentration qui fait de l’Atlantique le moteur de la circulation océanique. À mesure que les courants entraînent les eaux de surface vers les pôles, celles-ci refroidissent et se densifient. Arrivées sur des latitudes élevées, les eaux froides et salées plongent vers le plancher océanique puis refluent par le fond vers le pôle opposé, créant des courants entraînés par la densité, comme les eaux profondes de l’Atlantique Nord (NADW) et les eaux de fond de l’Antarctique (AABW).

Thermohaline circulation map
La circulation thermohaline mondiale repose principalement sur les mélanges verticaux des eaux en profondeur. Elle redistribue la chaleur de l’Équateur vers les pôles.. Hugo Ahlenius, UNEP/GRID-ArendalCC BY-ND

Ces courants de fond entraînent au passage les carcasses d’organismes des surfaces. Avec le temps, celles-ci se décomposent et enrichissent les eaux profondes en nutriments essentiels.

Dans certaines régions, ces eaux riches en nutriments refont surface, un phénomène que l’on nomme « remontée d’eau ». Quand elles atteignent la couche épipélagique, là où filtrent les rayons du soleil, soit à moins de 200 mètres de profondeur, ces nutriments nourrissent des micro-organismes, le phytoplancton, qui servent à leur tour de nourriture au zooplancton et aux organismes plus haut placés dans la chaîne alimentaire. Les territoires de pêche les plus abondants de l’Atlantique, tels que les Grands Bancs, au sud-est de Terre-Neuve, et les Malouines, dans l’Atlantique sud, sont des zones de remontée.

Il nous reste encore beaucoup à découvrir de l’Atlantique, surtout dans un contexte de bouleversement climatique. Les niveaux croissants de dioxyde de carbone et l’acidification des océans qui en résulte perturberont-ils l’équilibre de la chaîne alimentaire marine ? Comment un océan plus chaud affectera-t-il les courants et l’intensité des ouragans ? Notre seule certitude, c’est que les vents, les courants et la vie marine de l’Atlantique sont étroitement liés et que le fait de rompre leur harmonie risque d’avoir de sérieuses répercussions.

Remontons maintenant à la surface et dans le temps pour emprunter le sillage des premiers voiliers partis pêcher la morue au large des côtes canadiennes. Ces navires pionniers auront ouvert la voie à une exploitation croissante des richesses halieutiques de l’Atlantique. Pour le plus grand bénéfice des communautés humaines des siècles durant, avant la prise de conscience de la menace, de plus en plus sensible, de la surexploitation des ressources…

La folle course à la morue

L’histoire des pêches en Atlantique est souvent rapportée à la « découverte » – attribuée en 1497 à Giovanni Caboto, navigateur et explorateur italien au service de l’Angleterre – des eaux canadiennes de Terre-Neuve, riches en morue (aussi appelée cabillaud).

Du XVIe au XXe siècle, les flottilles européennes vont se livrer à une folle course au poisson. De 1960 à 1976, 40 % des captures sont attribuées aux navires européens (Espagne, Portugal et France). L’année 1977 marque un tournant avec l’extension de la souveraineté des États à 200 milles au large de leurs côtes. Le Canada prend alors possession des pêcheries morutières de Terre-Neuve, réalisant plus de 70 % de la production.

Fishermen aboard a boat with a haul of cod
Pêcheurs remontant des cabillauds de leurs filets. Georg Kristiansen/Shutterstock

Durant ces siècles, seul le rendement compte et cette dynamique pousse les armements à l’innovation : à la fin du XIXe, le doris – cette barque originaire d’Amérique du Nord pouvant contenir deux hommes – remplace la chaloupe. La multiplication du nombre de doris par voilier permet alors une forte augmentation de la production. Dans son ouvrage, Hersart de la Villemarqué rappelle que le point culminant de la pêche morutière à la voile vers Terre-Neuve et l’Islande est atteint à la fin du XIXᵉ siècle. De 1800 à 1900, la France, principal exploitant avec la Grande-Bretagne, a armé plus de 30 000 goélettes, avec une moyenne annuelle de 400 unités, de 1850 à 1900. Les navires à vapeur remplacent progressivement les voiliers au début du XXe siècle.

Au musée des pêcheries de Fécamp (Normandie), consacré à l’histoire de la grande pêche morutière, une plaque apprend au visiteur que « le doris présente aussi l’avantage de ne pas mettre l’ensemble de l’équipage en difficulté. L’éventualité de la perte d’un homme est intégrée dans la logique de production ». Cette logique connaîtra son apogée à la fin des années 1960, lorsque les flottilles industrielles abandonnent la technique du chalutage par le côté pour celle du chalutage par l’arrière. Lancé en 1951 en Écosse, Le Fairtry I sera le premier navire industriel pratiquant cette technique qui permet des gains de productivité, en réduisant la taille de l’équipage et en augmentant les « coups » de chalut lors des sorties en mer.

Le plus haut niveau des productions déclarées de morue est atteint en 1968, avec près de 1,9 million de tonnes. Les années suivantes, la production globale ne cesse de décroître, passant sous la barre du million de tonnes en 1973. L’activité reprend lentement au début des années 1980, après l’exclusion des flottilles européennes de la zone de Terre-Neuve. Mais cette reprise est de courte durée. Le 2 juillet 1992, le gouvernement fédéral canadien annonce l’application d’un moratoire sur la pêche à la morue, confirmant le constat de l’effondrement du stock. Cet effondrement en Atlantique nord-ouest est devenu depuis un cas d’école.

Le Floc’h et Wilson (2017), d’après les statistiques OPANO, CC BY-NC-ND

Un quart des captures mondiales

Estimée à 9 millions de tonnes en 1950, la production des produits de la mer en Atlantique atteint 21 millions de tonnes en 1970, puis dépasse les 23 millions de tonnes en 1980 et 2000. Les captures en 2018 approchent les 22 millions de tonnes. La production globale reste ainsi stable depuis 1970, avec un rendement maximal autour de 20 millions de tonnes sur un demi-siècle.

En Atlantique Nord, le merlan (Micromesistius poutassou) et le hareng (Clupea harengus) sont les deux premières espèces exploitées en tonnage. La sardine (Sardina pilchardus) et la sardinelle (Sardinella spp) figurent aux premières places des prises en Atlantique central. Sur l’Atlantique Sud, le maquereau (Trachurus capensis) et le merlu argentin (Merluccius hubbsi) dominent les pêches.

L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) identifie six espaces de production dans l’océan Atlantique, selon un découpage cardinal, comme le montre la carte ci-dessous. En 1950, ces différentes zones apportaient 52 % des captures mondiales. De 1960 à 1980, cette part s’élevait de 37 à 43 %. Depuis 1990, les flottilles des régions de l’Atlantique produisent un quart des captures mondiales.

Près de 60 % de la production est issue des pêcheries de l’océan Pacifique et 15 % de l’océan Indien.

Le Floc’h, adapté de la carte FAO (2003)CC BY-NC-ND

L’Atlantique Nord-Est – correspondant à la zone FAO 27 sur la carte – couvre les pêcheries exploitées par les flottilles européennes. Cette région est de loin la plus productive de toute la zone atlantique, avec 9,6 millions de tonnes en 2018. La contribution de l’Atlantique nord-est s’élevait à la moitié de la production de l’ensemble des zones de 1950 à 1980. En 2018, la Norvège se place en tête des pays producteurs en tonnage, avec près de 2,5 millions de tonnes, devant l’Espagne, avec un peu moins d’un million de tonnes. C’est aussi la zone la plus diversifiée, avec près de 450 espèces commerciales recensées par la FAO ; le merlan (Micromesistius poutassou), le hareng (Clupea harengus), et la morue (Gadus morhua) représentent ici 49 % de la production totale.

L’Atlantique Nord-Ouest (zone FAO 21) s’étend des côtes de Rhode Island et du Golfe du Maine aux États-Unis, aux côtes canadiennes intégrant le Golfe du Saint-Laurent et les eaux de Terre-Neuve-et-Labrador. On l’a vu, la morue a marqué a depuis le XVIe siècle l’histoire des pêches dans cette zone. Les pêcheries d’Amérique du Nord contribuaient à un quart des captures de l’Atlantique en 1950 et 1960. Le pic de la production est atteint en 1970, avec plus de 4 millions de tonnes. Mais c’est surtout depuis 1990 que les captures fléchissent, sous l’effet du moratoire de 1992. Depuis 2000, la zone nord-ouest se situe autour de 10 % des prises de l’Atlantique, avec une production de 1,7 million de tonnes pour 2018. Le nombre d’espèces suivies s’élève à 220. Le pétoncle géant (Placopecten magellanicus), vendue sous l’appellation commerciale de coquille Saint-Jacques en Europe, l’alose ou menhaden (Brevoortia tyrannus), et le homard (Homarus americanus) représentent 37 % de la production totale de la zone.

L’Atlantique Centre-Est (zone FAO 34) va des côtes marocaines à celles du Zaïre (Afrique). Les espèces capturées comprennent notamment la sardine, l’anchois et le hareng. Les statistiques de la FAO indiquent une faible production de 1950 à 1960, moins de 5 % des captures de l’Atlantique. Les captures dépassent les 2 millions de tonnes en 1970 et représentent en 2018 un quart de la production totale des six zones atlantiques. Les pêcheries ouest-africaines se placent en 2018 au deuxième rang, après l’Atlantique nord-est, loin devant les quatre autres zones. Cette région se démarque par le nombre élevé d’espèces commerciales identifiées par la FAO, soit près de 300. La sardine (Sardina pilchardus), la sardinelle (Sardinella spp), et le maquereau (Scomber colias) représentent 42 % de la production totale.

L’Atlantique Centre-Ouest (zone FAO 31) comprend les Caraïbes, du sud des États-Unis au nord du Brésil. Le niveau des captures se maintient entre 1,3 et 1,8 million de tonnes depuis 1970, soit 5 à 10 % de l’ensemble des captures de l’Atlantique. La langouste et la crevette sont des prises ciblées dans les mers des Caraïbes. La diversité des ressources halieutiques reste élevée, avec 280 espèces suivies par la FAO. Le menhaden (Brevoortia patronus), la sardinelle (Sardinella aurita), et la crevette (Penaeus aztecus) représentent 49 % de la production totale.

L’Atlantique sud-est (zone FAO 47) relie les côtes africaines de l’Angola, de la Namibie et de l’Afrique du Sud. La production a dépassé 2 millions de tonnes en 1970 et 1980, contribuant à 10 % des captures totales de l’Atlantique. Le niveau des captures est stable depuis 1990, avec un plateau à 1,5 million de tonnes. C’est la région la moins diversifiée de l’Atlantique, soit 160 espèces recensées par la FAO, où le maquereau (Trachurus capensis), le merlu (Merluccius capensis, M.paradoxus) et l’anchois (Engraulis capensis) représentent 59 % de la production totale.

L’Atlantique sud-ouest (zone FAO 41) – qui s’étend sur les côtes du Brésil, de l’Uruguay et de l’Argentine (Amérique du Sud) – se situait au dernier rang des six régions jusqu’en 1980, n’atteignant pas plus de 5 % des captures totales de l’Atlantique. Mais dès 1990, les pêcheries produisent 1,8 à 2 millions de tonnes, soit 8 à 10 % de l’ensemble des captures, dépassant même le rendement des pêcheries nord-américaines en 2018 estimé à 1,7 million. Cette progression s’explique par une politique d’investissement dans les flottilles de pêche en Argentine au cours des années 1980. 225 espèces commerciales font l’objet d’un suivi statistique avec le merlu (Merluccius hubbsi), l’encornet rouge (Illex argentinus) et la crevette (Pleoticus muelleri) qui représentent 52 % de la production totale.

Le Floc’hCC BY-NC-ND

Une organisation régionalisée

À la fin du XIXe siècle, les premiers témoignages scientifiques sur les effets de la surpêche en Atlantique nord-est soulignent la petite taille des captures, et notamment celle de la plie (Pleuronectes platessa). Ce constat incite les principaux pays producteurs de hareng, de morue et de plie – Danemark, Finlande, Allemagne, Pays-Bas, Norvège, Suède, Russie, Royaume-Uni – à créer, en 1902, le Conseil international pour l’exploration de la mer.

Cette prise de conscience de la surexploitation des ressources halieutiques conduit les États côtiers de l’Atlantique à une gestion par zone géographique, sans toutefois apporter des garanties suffisantes pour éliminer les effets de la surpêche. Le Conseil international pour l’exploration de la mer et la FAO apportent une caution scientifique pour aider à la mise en place de ces organisations régionales de pêches.

Une première organisation régionale réunit les États détenant des droits historiques en Atlantique nord-ouest, principalement sur les pêcheries morutières et de hareng. Ratifiée en 1949, la Commission internationale des pêcheries de l’Atlantique nord-ouest propose des mesures techniques telles que la réduction des mailles de filet sur les pêches chalutières ciblant la morue. En 1964, cette commission devient l’Organisation des pêches de l’Atlantique Nord-Ouest (NAFO).

Du côté européen, la Commission des pêches de l’Atlantique Nord-Est (NEAFC) est établie en 1959. Ses origines sont toutefois plus anciennes : dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1946, une convention des pays européens prévoit en effet de limiter la taille des filets de pêche.

La troisième organisation régionale couvre la partie ouest-africaine, du Maroc à l’Angola. La création du Comité des pêches pour l’Atlantique Centre-Est (CECAF) date de 1967 et fut appuyée par la FAO dans le contexte de la décolonisation et du déploiement des flottilles industrielles européennes dans les eaux ouest-africaines. Le premier défi de l’organisation fut de collecter des statistiques de pêche.

Créée en 1973, la Commission des pêches pour l’Atlantique Centre-Ouest (WECAFC) offre un espace de négociations pour les pays exploitant les pêcheries de la Caraïbe. La spécificité de cette Commission se situe dans la coexistence de grands pays côtiers (États-Unis, Mexique, Brésil) et de petits États insulaires.

La South-East Atlantic Fisheries Organisation (SEAFO) est la cinquième organisation régionale des pêches de l’Atlantique, fondée en 1995 par trois États côtiers – l’Angola, l’Afrique du Sud et le Royaume-Uni au nom des îles de Saint-Hélène, de Tristan da Cunha et de l’Ascension. En plus de ces cinq organisations régionales, deux autres institutions de conservation réunissent les États liés à l’exploitation du thon (ICCAT, créée en 1969) et du saumon (NASCO, depuis 1983).

Protéger tout l’écosystème

À l’heure où des travaux scientifiques projettent l’épuisement total des ressources vivantes de la mer pour 2048, une nouvelle approche des pêcheries s’impose pour éviter de nouvelles tragédies, à l’image de celle de la morue en Atlantique nord-ouest.

Dans ce contexte, la protection des écosystèmes devient un objectif prioritaire ; cette prise en compte grandissante des impacts de la pêche traduit le succès des travaux engagés par les chercheurs en écologie et en sciences humaines depuis les années 1970, qui placèrent le concept de résilience au cœur de la recherche. Crawford Stanley (Buzz) Holling, disparu en 2019, fut l’un des fondateurs de cette discipline.

Si l’inscription législative de cette nouvelle gestion « écosystémique » est désormais une réalité en Europe (Directive cadre stratégie pour le milieu marin, 2008) ou au Canada (The Oceans Act, 2005), le principal défi reste aujourd’hui de la rendre opérationnelle dans toutes les zones exploitées de l’Atlantique.

Incestes, viols, abus : pourquoi les organisations se taisent


  1. Patrice CaillebaProfesseur de Management, PSB Paris School of Business – UGEI
PSB Paris School of Business
Union des Grandes Ecoles Indépendantes (UGEI)
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Dans de très nombreux cas d’abus sur les individus, les organisations dans lesquelles ils évoluent gardent le silence. Pixabay/ernie114CC BY-SA

Le tabou de l’inceste se nourrit de silences. L’ouvrage de Camille Kouchner ne fait pas seulement état d’un constat, un viol sur mineur et en filigrane une relative banalité de l’inceste. Il témoigne aussi d’un système complexe de silences qui entoure très souvent les abus commis par un individu dans son cercle privé. Le professeur Olivier Duhamel, accusé par Camille Kouchner, siégeait dans de nombreuses institutions, dont certains membres, auraient été au fait des agissements qui lui sont imputés.

Beaucoup, comme dans d’autres affaires de ce type, se sont tus.

Comment comprendre les rouages du silence, une fois qu’une situation problématique est connue par plusieurs individus ? Pourquoi ces derniers se taisent-ils ?

Un climat de silence

Dans deux études consacrées au silence organisationnel (SO) publiées en 2020 et 2017, nous avons interrogé la théorie des organisations sur ce qui explique – sans justifier – le silence de ceux, qui, sans être coupables, savent mais se taisent.

En 2000, les chercheuses pionnières Elizabeth Morrison et Frances Milliken ont défini ce silence par le fait que

« la plupart des [personnes] connaissent la vérité sur certaines questions et problèmes au sein de l’organisation mais n’osent pas en parler… »

Généralement, le silence organisationnel génère un « climat de silence » qui se caractérise par l’idée partagée que s’exprimer sur certains problèmes ne permet pas de changer les choses et qu’en plus, cela peut être dangereux pour la personne qui s’exprime.

Ce silence peut apparaître après qu’une première tentative de parler a eu lieu. La personne dénonciatrice (« délatrice » pour ses contempteurs) a alors été rejetée ou « punie ».

Victime à son tour, quelquefois doublement victime, ayant pu elle-même subir des violences dans sa vie privée ou dans un cadre professionnel, elle est prise dans ce qu’on appelle la « spirale du silence » : elle se tait.

Ce phénomène est d’autant plus puissant que l’organisation est diverse (taille, structure, nombre de personnes impliquées, etc.) et réticulaire (appartenance multiple à d’autres organisations plus ou moins interdépendantes).

Cela amène un bon nombre de membres issus de ce réseau d’organisations à chercher, avant de s’exprimer, l’avis de la majorité, et finalement à se taire à leur tour… Dans un autre domaine, l’imbrication des conseils d’administration en France assure autant ces phénomènes de mécanismes de contrôle officieux que de transferts de ressources souhaitées.

Trois facteurs clefs

Dans leur étude théorique confirmée par une enquête terrain, Morrison et Milliken ont identifié trois facteurs clés à l’origine du silence organisationnel :

La structure organisationnelle et ses procédures : celles-ci sont d’autant plus complexes que ses membres appartiennent nécessairement à de multiples réseaux médiatiques, académiques, politiques, etc.

Les pratiques managériales qui lient entre elles les carrières professionnelles ainsi que la notoriété de ses membres. Ceci est d’autant plus vrai que la réputation de l’organisation est forte et son histoire particulière.

Les différences démographiques, culturelles et générationnelles entre les membres de l’organisation.

D’évidence dissimulateur, ce silence organisationnel demeure difficile à appréhender en raison de la dynamique mouvante des acteurs concernés. Toutefois, certains types de silences organisationnels permettent de nous éclairer.

Différents types de silences

Le silence docile ou résigné

Le silence docile concerne les personnes qui pensent que leur opinion n’est ni valorisée, ni désirée. La soumission et la résignation sont alors les corollaires d’un comportement qui génère une forme de désengagement progressif et inhibe toute volonté de changement dans l’organisation.

La question de l’évolution du rôle de ces personnes qui se taisent docilement à l’annonce d’un problème, a fortiori d’un crime, se pose : soit ils prennent fait et cause pour le dénonciateur qui s’est fait, pour un moment, leur porte-voix et tient un discours de justice ; soit ils se taisent en raison de leur absence totale d’implication, d’un certain fatalisme ou de la crainte de possibles représailles.

Le silence craintif

Le silence craintif amène justement des personnes à taire ce qu’elles savent, à refréner leur volonté de communiquer des informations, de crainte que leur situation au sein de l’institution en pâtisse : peur d’être mis en minorité et isolé, mais surtout peur d’être sanctionné ou rejeté à leur tour.

La crainte n’exclut pas des dilemmes moraux auxquels font face ces personnes ainsi que ceux qui les entourent et qui ont à se positionner vis-à-vis d’eux. Encore une fois, ce sont les profils et les caractéristiques personnelles qui sont prépondérants. Toutefois, la personne prise dans le SO craintif aura fort à faire si elle veut se débarrasser de sa peur.

D’un côté, il est possible, bien que peu probable, qu’elle dénonce le crime. De l’autre, sa position vis-à-vis de celui ou celle qui le dénonce (le « délateur »), peut être, elle, marquée par l’absence de soutien, voire un début d’opposition compte tenu des menaces qui pourraient peser sur elle-même en retour.

Réduire au silence. Hiwa perdawood/WikimediaCC BY

Le silence pro-social

Le silence pro-social caractérise un comportement véritablement altruiste au sens où l’individu qui se tait le fait dans la perspective de protéger son organisation et sa réputation.

De fait, il y a conflit au cœur de la personne qui adopte un silence pro-social. Les exigences s’entrechoquent au travers des valeurs et pratiques de l’organisation d’un côté et de ses propres valeurs de l’autre. L’absence de congruence entre ces deux exigences opposées amène la personne à se taire : elle cherche alors à maintenir son propre capital social au sein et en dehors de l’organisation.

Vis-à-vis de celui ou celle qui dénonce un crime intra/para-familial, les résistances des personnes alimentant le silence pro-social peuvent alors être très fortes, voire dévastatrices pour le dénonciateur. Elles peuvent devenir ses adversaires les plus féroces et alimenter les représailles les plus violentes.

Le silence opportuniste

Le silence pro-social décentre la personne en l’amenant à agir de manière non-éthique pour la conservation de l’organisation et indirectement pour sa propre personne en lui permettant de maintenir sa position. Au contraire, le silence opportuniste a pour début et fin la personne elle-même qui fait de la rétention d’information à son bénéfice propre dans l’objectif de continuer à jouir du capital social, culturel et symbolique que lui fournit son appartenance à l’organisation.

Il ne s’agit pas ici simplement de silence déviant qui vise à affaiblir l’organisation, mais plus d’un silence qui ambitionne le développement du pouvoir et du statut pour celui ou celle qui en use. Plus la dénonciation du crime sera forte et prompte à remporter une forme de soutien, plus vite la personne mettra cyniquement fin à son silence opportuniste.

Que sait-on vraiment et quand le sait-on ?

Dans notre perspective, la grille offerte par le silence organisationnel est intéressante mais comporte deux limites importantes : que sait-on vraiment et quand le sait-on ?

Souvent, on peut savoir, mais indirectement, c’est-à-dire non de la bouche même de la victime. Alors, comment être sûr ? Ensuite, on peut l’apprendre mais bien après : la victime est majeure, disparue ou même ne souhaite pas agir. Alors, pourquoi et comment s’engager à sa place ?

Considérant que l’inceste reste autant un tabou) sociétal qu’un déni familial recouvert par le silence, cela doit nous amener à saluer le courage de ceux qui parlent et à faire preuve à la fois d’humilité et de vigilance auprès de notre entourage.

Car même si les mécanismes d’alerte – publics et associatifs – existent, briser le silence demeure aussi nécessaire que difficile.Incestes, viols, abus : pourquoi les organisations se taisent

Acheter des vins trop âgés : une question de goût (du risque)

  1. Jean-Christian TisserandProfesseur permanent en économie, Burgundy School of Business
  2. Nikos GeorgantzisProfessor, Director of the Wine and Spirits Business Lab, Burgundy School of Business
Burgundy School of Business
Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC)

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Le professeur Jean-Christian Tisserand explique l’expérience dont les conclusions montrent les liens entre disposition à payer pour des vins âgés et aversion au risque financier. Romain Lafabrègue / AFP

Contrairement aux idées reçues, la grande majorité des vins produits ne sont pas destinés à être vieillis : selon Kevin Zraly, l’un des plus célèbres professeurs de vins au monde, 99 % de la production mondiale de vin est destinée à être consommée dans les 5 années qui suivent sa production.

Malgré tout, il est de notoriété commune que la qualité du vin est susceptible de s’améliorer avec l’âge. Les nombreux facteurs susceptibles d’influencer le vieillissement d’un vin concernent autant les caractéristiques intrinsèques du vin (cépage, région d’origine, processus de vinification…) que d’autres caractéristiques extrinsèques (conditions de stockage, type de liège et de bouteille…).

558 000 dollars pour un Romanée-Conti 1945

En dépit des nombreuses études menées sur le sujet, la détérioration ou la bonification d’un vin avec l’âge reste un sujet mal compris et les réactions chimiques qui interviennent au fil du temps et modifient l’arôme ou la sensation en bouche d’un vin sont loin d’être toutes identifiées. Pour l’heure, le mystère autour du vieillissement du vin reste donc intact… ce qui n’empêche pas certaines vieilles bouteilles de se vendre à prix d’or.

Certains vins, riches de leur histoire ou de leur réputation, suscitent en effet la fascination des amateurs du monde entier. Pour l’heure, la bouteille de vin la plus chère au monde a été vendue lors d’une vente aux enchères à New York en 2018. Il s’agit d’une bouteille de Romanée-Conti millésime 1945 acquise pour la somme de 558 000 dollars.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1051217714327343104&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Facheter-des-vins-trop-ages-une-question-de-gout-du-risque-153005&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Bien qu’il s’agisse là d’un prix extraordinaire, de nombreuses bouteilles de luxe sont vendues chaque année pour des sommes importantes. Par exemple, en 2020, une bouteille de Musigny 2001 du domaine Leroy ainsi qu’une bouteille de Romanée-Conti 2009 ont été vendues aux prix respectifs de 17 499 et 16 578 euros. Il s’agit des deux ventes aux enchères les plus importantes enregistrées sur la plate-forme iDealwine l’année passée.

Quel est le profil de ces acheteurs qui, sans savoir si la qualité du vin sera bonifiée ou détériorée, sont prêts à ouvrir leur portefeuille ? Pour tenter de répondre à cette question, nous avons mené un travail de recherche à partir d’une série d’études expérimentales (encore en cours pour affiner les résultats) dont il ressort que la disposition à payer dépend de l’aversion au risque financier des sujets.

Loteries

« Tous les vins qui vous sont présentés sont âgés et ont vieilli dans des conditions non optimales. Certains de ces vins peuvent donc être encore bons et même meilleurs qu’ils l’étaient au départ, et d’autres peuvent avoir tourné au vinaigre ». C’est ainsi que nous introduisons ces expériences, réalisées dans le Wine & Spirits Business Lab de Burgundy School of Business, le laboratoire de recherche comportementale dédié au monde des vins et spiritueux.

Devant les sujets se trouvent entre 20 et 30 bouteilles de vins très variés, rouges et blancs, français et étrangers, qui présentent un seul point commun : la date de consommation optimale a été dépassée.

Le professeur Nikos Georgantzis prévient avant l’expérience que certaines bouteilles peuvent avoir tourné au vinaigre. Romain Lafabrègue/AFP

Avant de passer à l’étude des bouteilles, les sujets participent à un jeu dans lequel ils doivent choisir entre plusieurs loteries. Certaines de ces loteries permettent au sujet d’être certain de gagner 1 euro, tandis que d’autres leur offrent la possibilité de gagner jusqu’à 100 euros avec une probabilité décroissante en fonction de la somme à gagner. Cette tâche a pour objectif de mesurer l’aversion au risque monétaire des sujets.

Ensuite, chaque participant étudie chaque bouteille pendant deux ou trois minutes. Après avoir étudié l’étiquette, la couleur du liquide ou encore l’état du bouchon, il note le prix qu’il serait prêt à payer pour son acquisition. Il peut miser jusqu’à 20 euros. Dans la phase suivante, on tire au sort des groupes de 5 participants, puis une bouteille pour chaque groupe. Celui des 5 participants qui a misé le plus pour cette bouteille la remporte.

Les connaisseurs sont plus méfiants

À la fin de l’expérience, on s’aperçoit que les sujets qui prennent davantage de risques dans leur choix de loterie sont également ceux qui présentent la disposition à payer la plus forte pour les bouteilles qui leur ont été présentées. Ce résultat suggère donc qu’il existe bien une relation positive entre l’appétit pour le risque financier et la disposition à payer pour les vins âgés.

Chaque participant dispose de quelques minutes pour étudier la bouteille avant de se prononcer sur la somme qu’il pourrait débourser pour son acquisition. Romain Lafabrègue/AFP

Par ailleurs, les résultats montrent également que les sujets les plus connaisseurs ayant validé leur diplôme d’œnologie (WSET) présentent en moyenne une disposition à payer plus faible pour ces vins. Ce second résultat suggère que les consommateurs les moins informés tendent certainement à surestimer l’impact positif du vieillissement du vin sur sa qualité.

Ces conclusions apportent un nouvel éclairage sur le comportement des consommateurs de vins, particulièrement sur les vins âgés qui connaissent un succès croissant au fil des années. Cette expérience met en évidence que les consommateurs les mieux informés sont conscients que le vieillissement d’un vin n’est pas forcément un gage de qualité. Par ailleurs, la relation positive entre le goût du risque des acheteurs et leur disposition à payer pour des vins âgés suggère qu’en ce qui concerne la fixation du prix de ces vins, la passion et la pulsion peuvent l’emporter sur la raison.

Les enseignants, des professionnels en manque de soutien

  1. Valérie QuittreChercheuse en sciences de l’éducation, Université de Liège
Université de Liège
AUF (Agence Universitaire de la Francophonie)

Université de Liège et AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

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Mairie de Conflans-Sainte-Honorine, le 3 novembre 2020, hommage à Samuel Paty. Thomas Coex/AFP

Dans une société en profonde mutation marquée par un modèle économique vacillant, une digitalisation galopante et aujourd’hui une crise sanitaire mondiale, le métier d’enseignant devient de plus en plus complexe. Par leur investissement dans l’éducation des citoyens de demain, les professeurs se trouvent au cœur de toutes les questions vives.

Face aux difficultés croissantes du métier, la grande autonomie qui a depuis longtemps marqué l’identité professionnelle des enseignants prend des allures de solitude, voire d’isolement. C’est l’un des problèmes qui a d’ailleurs été pointé suite au tragique assassinat de Samuel Paty.

Dans la société d’aujourd’hui, l’important investissement personnel des professeurs n’est plus suffisant pour leur permettre de relever seuls les nombreux défis auxquels ils sont confrontés.

Peu de mentorat

La souffrance au travail des enseignants fait souvent l’objet d’attentions. Une étude de la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance de l’Éducation nationale) réalisée en 2013 montre, par exemple, que les enseignants sont plus exposés aux risques psychosociaux que d’autres cadres du privé et de la fonction publique.

En France, cette solitude est d’autant plus marquée que les enseignants ne se sentent pas du tout portés par une reconnaissance de leur profession dans la société. Avec la Communauté française de Belgique, il s’agit de l’un des systèmes éducatifs où ce déficit de reconnaissance est le plus prononcé. C’est ce que montre l’enquête TALIS.

Organisée tous les cinq ans par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), cette enquête internationale est une étude à large échelle qui donne la parole aux enseignants du premier cycle du secondaire et à leurs chefs d’établissement.

Au travers de TALIS, les enseignants, interrogés en 2018, manifestent une vision contrastée de leur métier. Ils sont attirés par les valeurs sociales et éducatives d’un métier qu’ils continuent à aimer vaille que vaille, mais leur identité professionnelle est de plus en plus éprouvée par les difficultés qu’ils rencontrent pour gérer et motiver leurs élèves.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1204135948788916227&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fles-enseignants-des-professionnels-en-manque-de-soutien-149007&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

L’enquête TALIS 2018 montre aussi qu’en France, ainsi qu’au Portugal et en Communauté française de Belgique, la gestion de la discipline est problématique : elle empiète davantage sur les temps d’apprentissage que dans beaucoup d’autres pays et représente une source de stress et de souffrance majeure pour les enseignants.

Comme l’écrit Eirick Prairat, l’indiscipline fait souffrir, elle fait souffrir physiquement et psychologiquement les professeurs. Moins souvent étudiés, le stress et le sentiment d’isolement des chefs d’établissement sont aussi perceptibles.

Les résultats de l’enquête TALIS en graphique.

À l’heure ou la profession doit se réinventer, la collaboration et le partage des responsabilités sont des clés de voûte de la transformation. La construction d’une plus grande identité collective est en marche dans tous les systèmes éducatifs, à des degrés divers. En France, même si les relations entre collègues sont perçues positivement, plusieurs indicateurs mesurés par l’enquête TALIS 2018 tendent à indiquer qu’enseigner reste encore une fonction assez solitaire.

L’entrée dans le métier manque également de mesures soutenantes. Ainsi, TALIS montre qu’environ la moitié des enseignants des collèges français font leurs premiers pas dans le métier sans réel accompagnement et, pour la plupart, sans allégement de charge horaire, tel que le connaissent par exemple les Pays-Bas, le Royaume-Uni (Angleterre) ou encore l’Autriche.

Le mentorat des jeunes enseignants, bien que généralement jugé essentiel par les chefs d’établissement, est loin d’être généralisé en France : seul un tiers des enseignants dans leurs deux premières années de carrière disent être soutenus par un mentor. Cette pratique, qui consiste en une sorte de jumelage entre un enseignant chevronné et un enseignant novice, est pourtant reconnue pour faciliter l’insertion professionnelle et rompre le sentiment d’isolement des jeunes enseignants.

À l’échelle internationale, la moyenne de la France est comparable à la moyenne des pays de l’OCDE mais celle-ci cache une grande variabilité entre pays. Les pays anglo-saxons ont pour la plupart institué le mentorat enseignant tandis que les pays d’Europe latine et ceux de l’est de l’Europe peinent à l’adopter.

Cloisonnement des rôles

En cours de carrière, la formation continue des enseignants français s’inscrit surtout dans une perspective de développement individuel sous la forme de cours, de séminaires ou de conférences pédagogiques et les formations à visée collaborative telles que le coaching, les visites d’autres écoles et d’entreprises ou encore les communautés de développement professionnel sont plus rares qu’ailleurs.

Le climat de soutien et d’encouragement entre enseignants est manifeste avec plus de huit enseignants des collèges français sur dix qui estiment pouvoir compter sur leurs collègues. Toutefois, ce climat soutenant ne se traduit pas sur le terrain par de fréquentes pratiques de collaboration.

Certes, les enseignants coopèrent en échangeant du matériel pédagogique ou en discutant des difficultés ou progrès d’élèves, mais il est plus rare qu’ils travaillent en réelle collaboration afin par exemple d’établir des critères communs d’évaluation des élèves ou d’enseigner à plusieurs dans la même classe.


À lire aussi : Enseigner, une activité créative ?


Depuis le cycle précédent de l’enquête TALIS en 2013, certaines formes de collaboration sont toutefois fortement en hausse, mais uniquement dans les collèges en éducation prioritaire où elles sont plus installées que dans les autres collèges. L’intensité des collaborations s’ajusterait ainsi à la hauteur des défis.

Par ailleurs, un cloisonnement des rôles transparaît encore. Ainsi, les enseignants sont représentés dans moins d’un quart des équipes de direction (23 %), mais cette représentation est toutefois en augmentation par rapport à 2013 où ils ne faisaient partie que de 16 % des équipes.

Cela ne signifie pas pour autant que les enseignants se considèrent totalement exclus des décisions à l’échelle de l’établissement mais c’est en France – et en Communauté française de Belgique – que le partage des responsabilités est le moins souvent perçu comme une culture d’établissement par les enseignants et par les directeurs.

De leur côté, les chefs d’établissement se disent surchargés et stressés par les tâches administratives et avoir peu d’occasions de s’investir dans des tâches liées à l’enseignement. C’est un peu chacun chez soi.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1179115017305825281&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fles-enseignants-des-professionnels-en-manque-de-soutien-149007&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

On le voit, un élargissement des collaborations professionnelles dans et hors de la classe s’avérerait bien nécessaire. L’enquête TALIS le confirme : dans tous les systèmes éducatifs, le travail collaboratif est corrélé à une plus grande satisfaction professionnelle et à un sentiment d’efficacité personnelle plus élevé. Et les enseignants qui ont la possibilité de participer aux décisions concernant leur établissement tendent aussi à collaborer plus intensément.

Pourtant, comme le statut d’enseignant est aussi souvent associé à une idée d’indépendance dans le cadre de la classe, la solitude peut être en quelque sorte choisie. Ainsi, malgré la solitude ressentie, les enseignants peuvent résister aux collaborations professionnelles approfondies parce qu’elles iraient à l’encontre d’une liberté pédagogique farouchement défendue.

Le développement de collaborations repose alors sur un fragile équilibre entre un cadre institutionnel y incitant et un engagement individuel et de groupe dans les établissements scolaires.