Le 24 octobre 2019, à Santiago, les manifestations se poursuivent malgré les mesures annoncées par le gouvernement. Martin Bernetti / AFP

Depuis plus d’une semaine à présent, le Chili est secoué par d’intenses mobilisations sociales, dont certaines ont laissé place à des scènes d’émeute et de pillages, en particulier dans la capitale, Santiago. À l’origine de cette contestation, l’annonce faite par le gouvernement de Sebastián Piñera le 6 octobre d’une hausse de 30 pesos du prix du billet de transport.

Les premiers à se mobiliser en réaction à cette annonce sont les étudiants, qui organisent dès le lundi 14 octobre ce qu’ils ont appelé l’« Évasion massive » (« Évasión masiva ») dans le métro de la capitale. Pendant plusieurs jours, des centaines de jeunes Chiliens ont refusé de payer leur billet et ont tout bonnement sauté les tourniquets d’accès aux rames, ce à quoi le gouvernement a répondu par l’envoi massif de Carabineros, la police militarisée en charge du maintien de l’ordre.

Les premiers heurts éclatent dans diverses stations de métro de la capitale, et la situation vire à l’affrontement direct entre police et manifestants dans l’après-midi du vendredi, qui se poursuit le samedi. La ville est en proie à la violence manifestante – des bâtiments, des bus et des stations de métro sont incendiés, les barricades se multiplient et des centaines de supermarchés sont saccagés – et la contestation s’étend à d’autres régions du pays, en particulier dans les villes de Concepción et Valparaíso.

Le retour inédit des chars et de l’État d’urgence

Face à une situation qui semble lui échapper, le Président Piñera déclare « l’État d’exception constitutionnelle d’urgence » dans la capitale puis dans d’autres régions du pays, mesure qui autorise le chef de l’État à restreindre la liberté de circulation et de réunion en cas de « grave altération de l’ordre public ». La particularité de l’État d’urgence au Chili est qu’il place les zones dans lesquelles il est déployé sous l’autorité d’un chef de défense, autrement dit un général de l’armée, qui prend les commandes des opérations sur le terrain, tandis que les Carabineros sont placés sous ses ordres.

À cela s’ajoute l’instauration d’un couvre-feu entre 20h et 6h du matin un peu partout sur le territoire. Comme bien d’autres éléments du système institutionnel chilien, l’État d’urgence est inscrit dans la Constitution de 1980, adoptée en pleine dictature à l’occasion d’un référendum plus que douteux et toujours en vigueur aujourd’hui, quoiqu’amendée depuis la transition.

Les Chiliens ont donc vu les militaires se déployer à nouveau dans les rues du pays, en particulier dans la capitale, fait inédit depuis la fin de la dictature d’A. Pinochet (1973-1990), qui laisse un bilan de plus de 3 000 assassinats et près de 40 000 victimes de torture, sans parler des abus commis tant par l’armée que par la police lors de manifestations d’opposition au régime.

Arrestation d’une manifestante à Santiago le 24 octobre. Claudio Reyes/AFP

Aveu de faiblesse du gouvernement

Le choix de ces dispositions d’urgence par le gouvernement révèle tant un aveu de faiblesse – face à l’absence de canaux de discussion avec les manifestants – qu’une démonstration de force de la part d’un Président qui a sous doute en tête les intenses mobilisations étudiantes qui ont secoué son premier mandat (2010-2014) pendant des mois.

Ce recours à l’armée ne cesse de surprendre et d’interpeller, en particulier quand on sait que le maintien de l’ordre au Chili est normalement confié aux Carabineros, une police militarisée connue pour son style « ferme » de gestion des manifestations et qui peut compter sur l’appui de troupes spécialisées et hautement entraînées à l’encadrement des foules.

Mais pour le Président Piñera, l’existence d’une « guerre contre un ennemi puissant » justifie l’envoi de l’armée contre sa population qui assiste, ahurie et choquée, au défilé de véhicules blindés qui rappelle des heures bien sombres de l’histoire du pays, en particulier dans les quartiers populaires de la capitale. Le bilan est déjà lourd du point de vue humain : 18 morts – dont au moins 5 du fait de l’action des forces de l’ordre –, près de 200 blessés et 2 400 détenus ; sans mentionner le traumatisme et l’indignation générés par la présence des militaires dans les rues, dont le déploiement a ressuscité des peurs profondément ancrées dans la mémoire collective nationale.

« Ils nous ont même volé la peur »

Toutefois, ce dispositif ultra-sécuritaire n’est pas parvenu à endiguer la contestation, bien au contraire. Depuis la proclamation de l’État d’urgence, et si la violence se poursuit de manière éparse dans certaines zones, les manifestations d’opposition au gouvernement se sont multipliées, regroupant un nombre toujours plus important de Chiliens.

Les « cacerolazos » (concerts de casseroles), qui sonnaient déjà pour dénoncer la répression de la dictature, résonnent comme autant de voix dans le silence du couvre-feu et alimentent les nombreux rassemblements protestataires diurnes. À la tête de ces mobilisations, de nombreuses organisations sociales et syndicales, notamment étudiantes.

Gardons à l’esprit que la protestation actuelle a d’abord démarré par l’opération « Évasion massive » lancée par des lycéens ; membres d’une jeunesse connue au Chili sous le nom « d’enfants de la démocratie », expression qui désigne cette nouvelle génération née pendant ou après la transition et n’ayant pas connu directement l’expérience de la dictature.

« Une nouvelle constitution ou rien. » Pedro Ugarte/AFP

Ce renouveau générationnel constitue un élément important pour comprendre le dynamisme protestataire observé au Chili depuis le milieu des années 2000, où les mobilisations contre le système néolibéral se sont multipliées (mobilisations étudiantes en 2006 et 2011 ; mouvement massif « No+AFP » contre le système de retraites en 2017).

Dans les manifestations des derniers jours, on pouvait lire sur certaines pancartes : « Ils nous ont tellement volé qu’ils nous ont même volé la peur » (« nos robaron tanto que nos robaron hasta el miedo »).

Depuis, ni l’annulation de la hausse du prix des transports, l’annonce d’une série de mesures sociales, ou le mea culpa du Président n’ont pour le moment réussi à mettre un terme à la contestation.

Des inégalités sociales criantes

Cette explosion de colère qui ne semble pas s’éteindre, mais plutôt se transformer en un mouvement citoyen d’envergure, peut paraître difficilement compréhensible dans un des pays les plus prospères d’Amérique latine. Souvent loué sur la scène internationale pour sa stabilité, son président le qualifiait « d’oasis » quelques jours seulement avant le début de la mobilisation.

Mais il s’agit aussi d’un pays dans lequel la privatisation de secteurs-clés de l’économie pendant la dictature (éducation, santé, retraites, transport, énergies) a généré une extrême concentration des richesses dans les mains d’une petite minorité.

Si la Concertation, coalition de centre-gauche qui a piloté le Chili entre 1990 et 2010, a conduit un certain nombre de réformes sociales – conduisant à une réduction importante de la pauvreté – cette orientation n’a en aucun cas signifié une modification substantielle des inégalités sociales qui fracturent encore aujourd’hui la société et affectent aussi les classes moyennes. Elle n’a pas non plus impulsé une transformation profonde du droit du travail qui, peu réformé depuis l’époque Pinochet, entérine la précarité.

Indispensables réformes structurelles

Il y a quelques jours, des manifestants ont ainsi inscrit sur des murs de la capitale le slogan « ce n’est pas pour 30 pesos, c’est pour 30 ans » (« no es por 30 pesos, es por 30 años »).

Le Chili, quatrième économie du sous-continent et territoire riche en matières premières, a pourtant les moyens de réduire cette brèche sociale qui entretient le malaise et la colère. Ceci suppose de profondes modifications du système économique mais aussi politico-institutionnel en vigueur depuis la transition.

Sa clé de voûte demeure la Constitution de 1980, qui octroie à l’État un rôle « subsidiaire » dans l’économie et autorise toujours le recours à l’armée dans des situations de graves troubles à l’ordre public.

Voilà près de dix ans que les Chiliens réclament plus de justice sociale et un changement de Constitution, des appels que la classe politique a sans doute intérêt à entendre, sans quoi la colère grondera probablement à nouveau.