La tour de Babel. wikipédia

Un langage est un système de signes doués de sens (s’ils n’avaient pas de sens, ils ne seraient pas des signes). Mais qu’est-ce que le sens ? C’est la question qui occupe les philosophes du langage, dont les recherches ont inspiré la linguistique contemporaine.

À la recherche du langage idéal

Il y a eu trois grandes phases dans le développement de la philosophie du langage depuis la fin du XIXe siècle. La première phase est marquée par l’invention de la logique moderne, issue des efforts d’un grand nombre de savants et surtout de ces deux héros intellectuels que furent Frege et Russell. Ces deux philosophes fondèrent et la logique moderne et la philosophie du langage telle que nous la connaissons.

On a parlé, à propos de cette phase initiale, de philosophie du langage idéal (par opposition à la « philosophie du langage ordinaire » dont il sera question plus loin). De fait, les philosophes de cette époque sont animés par une ambition qui remonte à Leibniz : construire un langage parfait, un langage conceptuel qui épouse la pensée et, pour ainsi dire, la remplace dans le raisonnement et l’administration de la preuve. Toutefois, à travers les langages artificiels qu’ils construisent et dont ils étudièrent les propriétés, ces philosophes s’intéressaient au langage en général.

L’émergence de la sémantique formelle

Leurs travaux ont eu un impact très significatif sur la linguistique contemporaine, à travers l’émergence de la sémantique formelle. Celle-ci vise à expliciter les règles en vertu desquelles le sens se transmet des mots aux énoncés, expliquant ainsi qu’il suffise, pour comprendre un énoncé quelconque (fût-il entièrement nouveau) parmi un ensemble pourtant infini d’énoncés possibles, de comprendre les mots qui le composent et sa structure syntaxique.

D’abord appliquée aux langages artificiels de la logique, pour lesquels on dispose d’une syntaxe explicite, la sémantique formelle a pu être appliquée aux langues parlées en exploitant les progrès obtenus, grâce à la grammaire générative (Chomsky), dans l’élaboration d’une syntaxe explicite de ces langues. Ainsi a-t-on assisté, dans l’espace de vingt années, à deux révolutions successives qui ont changé la face de la linguistique au XXe siècle : la révolution de la syntaxe à partir des années cinquante, avec l’apparition des grammaires génératives ; puis, à partir des années soixante et soixante-dix, la révolution de la sémantique, rendue possible par les avancées de la philosophie du langage.

La dimension pragmatique du langage

Une troisième révolution de la linguistique, la révolution pragmatique, fut également d’origine philosophique. Elle correspond à la deuxième des « phases » que j’ai distinguées dans l’évolution de la philosophie du langage depuis le début du XXe siècle. A partir des années 30 et 40, tout un courant de la philosophie du langage s’est attaché à souligner ce qui distingue les langues parlées des langages formels de la logique. Ce mouvement a culminé dans les années 50 avec ce qu’on a nommé la philosophie du langage ordinaire. L’idée était qu’il fallait décrire le langage ordinaire, au lieu d’essayer de le réformer à la lumière d’un idéal logique étranger à sa réalité fondamentale. Décrire et non prescrire ; regarder le langage tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être.

Ce qui distingue radicalement les langues parlées des langages formels de la logique, c’est, en particulier, la dimension pragmatique : le fait qu’en parlant nous accomplissons des actes sociaux, qui vont au-delà de la communication de propositions vraies ou fausses. La théorie des actes de parole et plus généralement ce qu’on a appelé la « pragmatique » s’est imposée comme un composant nécessaire d’une théorie globale du langage. La linguistique contemporaine a récupéré, dans un esprit œcuménique, et les idées des philosophes du langage idéal (essentiellement le programme d’une sémantique formelle) et celles des philosophes du langage ordinaire (l’ambition descriptive et la prise en compte des phénomènes pragmatiques).

Du langage à l’esprit

Aujourd’hui, tant la sémantique formelle que la pragmatique sont enseignées dans les départements de linguistique des universités du monde entier. Pendant que la linguistique s’appropriait les idées des philosophes du langage, cependant, ceux-ci se tournaient vers de nouveaux objets. (la « troisième phase » que j’annonçais plus haut.) Comme l’écrivait Martin Davies en 1990 dans une revue au titre caractéristique (Mind and Language) « les philosophes du langage des années soixante-dix sont devenus les philosophes de l’esprit des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ». Ce déplacement de la philosophie du langage vers la philosophie de l’esprit n’a rien de surprenant étant donné tout ce que la pensée a en commun avec le langage, et qui motive la métaphore traditionnelle d’un langage de la pensée. Comme les énoncés, en effet, les pensées sont décomposables en éléments (les concepts), et comme les énoncés elles ont un contenu : lorsqu’on pense, on pense quelque chose, de même que, lorsqu’on parle, on dit quelque chose.

La période contemporaine se caractérise donc par un double mouvement : d’un côté, appropriation et validation par la linguistique contemporaine des idées issues de la philosophie du langage du XXe siècle ; de l’autre, fusion de la philosophie du langage et de la philosophie de l’esprit au sein d’une théorie générale du contenu, où il est question des concepts tout autant que des mots. C’est cela que j’appelle philosophie du langage et de l’esprit.

Une philosophie des représentations

Les philosophes du langage et de l’esprit s’occupent des représentations, qu’elles soient mentales ou linguistiques, publiques ou privées, symboliques ou iconiques. Ils ont en quelque sorte repris le projet (formulé par Saussure et Peirce) d’une théorie générale des signes. Ils s’intéressent à la nature et aux variétés du sens (de la signification « naturelle » des indices à la signification « non-naturelle » des messages humains), aux relations entre le langage, la pensée et la communication, à ce qui distingue la pensée humaine de la pensée animale, à ce qui a permis son évolution.

Comme les théoriciens des idées à l’âge classique, ils voient les représentations mentales comme un cas particulier de représentations douées de contenu, et s’intéressent spécifiquement à ces états mentaux qu’on nomme « attitudes propositionnelles » (croyances, désirs, intentions, etc.) : les philosophes du langage et de l’esprit étudient leur structure logique, leur typologie, leur rôle dans les explications que donne le sens commun du comportement (« il a pris son parapluie parce qu’il croyait qu’il allait pleuvoir et ne voulait pas être mouillé »), et la nature de ces explications psychologiques fondées sur le contenu par rapport aux explications causales ordinaires. Plus généralement, ils visent à résoudre ce que les philosophes, suivant Brentano ici un lien, appellent le « problème de l’intentionnalité » : ils cherchent à élucider la nature des objets de pensée, ou plus exactement de la relation entre la pensée et ses objets.

Comme l’écrit Pascal, « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends. » De quelle nature est cette « compréhension » mentale ? Notre appartenance au monde naturel, ce monde qui « me comprend et m’engloutit comme un point », n’est pas fondamentalement mystérieuse. Mais la relation en vertu de laquelle, ce monde naturel, je le comprends en l’internalisant dans la pensée, en le représentant, cette relation est un mystère. Il ne s’agit en effet pas d’une véritable relation, puisque le second terme de la relation, le représenté, peut n’avoir aucune réalité indépendante de la représentation elle-même. On peut se représenter l’inexistant, et même peut-être l’impossible. Le mystère, dans sa plus grande généralité, c’est bien celui de la représentation, du contenu, du sens. C’est à l’élucidation de ce mystère que se voue la philosophie du langage et de l’esprit telle que je la conçois.