Dans le livre « Les économies arabes en mouvement », publié mi-novembre aux Éditions De Boeck Supérieur, Alexandre Kateb, économiste et consultant international, évoque les limites du développement des économies arabes ainsi que les mutations en cours visant à les dépasser dans les différents pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Nous publions ici des extraits sur ces signaux positifs dans la finance, la gestion des communs, le développement durable, l’innovation ou encore dans les politiques publiques de redistribution qui appellent à changer de regard sur cette zone de près de 400 millions d’habitants, dont 60 % ont moins de 25 ans.


Qu’est-ce qui peut alors expliquer les soulèvements de 2011 ? Dans un rapport au titre évocateur, « Les éruptions de la colère populaire », publié en 2018, des experts de la Banque mondiale sont revenus sur ces événements. Ils décrivent ce qu’ils appellent le « syndrome du développement malheureux » et le « puzzle de l’inégalité arabe ».

Selon les auteurs de ce rapport, plus que la pauvreté monétaire ou des inégalités quantifiables, ce sont des facteurs qualitatifs, tels que la faible qualité des services publics et la perception d’un niveau élevé de corruption, conjugués à un sentiment de dégradation du bien-être, qui expliquent l’explosion de la colère populaire. Les sondages d’opinion réalisés avant et après les soulèvements de 2011 accréditent cette thèse. Ils montrent que les revendications en matière d’emploi, de justice sociale et de qualité des services publics prévalent largement sur les revendications de nature politique.

« Libéralisations en trompe-l’œil »

Selon certains analystes, les réformes menées dans les pays arabes ont été des « libéralisations en trompe-l’œil ». Ces réformes imposées « d’en haut » (top down) n’auraient pas débouché sur une démocratisation des opportunités économiques, contrairement à ce qui s’est passé en Pologne, en Hongrie, en Chine ou au Vietnam […].

Dans les pays arabes, les réformes ont souvent abouti à la conversion de monopoles publics en oligopoles privés, par le jeu des licences d’exploitation et des privatisations. Les bénéficiaires de ces réformes étaient des opérateurs aguerris, blanchis sous le harnais de l’économie administrée, qui ont su en exploiter les moindres failles […].

Dans les monarchies du Golfe, la libéralisation économique a bénéficié aux grandes familles marchandes insérées dans des réseaux de patronage et d’allégeance aux dynasties régnantes. En Arabie saoudite, les vieilles familles marchandes de Djeddah (Binzagr, Hafiz, Jamjoom, Sharbatly, etc.) et les familles issues de la province centrale du Najd, berceau des Al Saoud, ont profité de leurs liens privilégiés avec la famille royale pour accroître significativement leur fortune.

L’entrée de l’immeuble « Bin Laden » à Dubaï. WikimediaCC BY-SA

C’est aussi le cas de la famille ben Laden, plus connue pour la trajectoire déviante de l’un de ses membres, Oussama ben Laden, que pour le succès impressionnant du patriarche, Mohammed ben Awad ben Laden. […] Ses héritiers ont continué à développer le Saudi Binladin Group (SBG) pour en faire l’un des groupes privés les plus imposants du Moyen-Orient. En Égypte, sa filiale locale serait même le premier employeur privé du pays.

Une inclusion financière en hausse

La mise à niveau des systèmes bancaires et financiers joue (aujourd’hui) un rôle essentiel dans la modernisation des économies de la région MENA (Middle East and North Africa). Dans l’ensemble, les banques de la région sont bien capitalisées et disposent de liquidités suffisantes. Si l’on excepte l’Algérie, la Libye et la Syrie, où les banques publiques détiennent plus de 80 % des actifs bancaires, dans les autres pays arabes, ce sont les banques à capitaux privés qui dominent le secteur.

Le taux de bancarisation dans le monde arabe est passé de 22 % en 2011 à 37 % en 2017, selon les estimations de la Banque mondiale. Cette moyenne recouvre des écarts importants entre pays. Quatre adultes sur cinq possèdent un compte en banque dans les pays du Golfe, contre un adulte sur deux en Jordanie et au Liban. En Afrique du Nord, le taux de bancarisation varie entre 30 % en Égypte et 70 % en Libye. Enfin, certains pays arabes restent à la traîne en matière de bancarisation : Irak, Syrie, Yémen, Soudan. Toutefois, si l’on intègre les institutions de microfinance, l’inclusion financière ressort à la hausse, y compris dans ces pays.

Gouvernances décentralisées

Si […] le contrôle de l’État sur les ressources naturelles a fait naître des systèmes politiques centralisés et autoritaires, (des) expériences coopératives pourraient a contrario faire émerger des systèmes de gouvernance plus décentralisés et plus démocratiques. La notion d’empowerment (autonomisation et responsabilisation) des communautés locales est en effet au cœur des institutions inclusives, favorables au développement, par opposition aux institutions extractives, comme le montrent Daron Acemoglu et James Robinson.

Il ne s’agit pas d’une utopie. Des pratiques de gestion coopérative de l’eau existent depuis des siècles, voire des millénaires, dans la région MENA. Ces pratiques locales ne demandent qu’à être encouragées et améliorées, au besoin, grâce aux technologies et aux méthodes modernes. Elles peuvent ensuite être diffusées à grande échelle. Le village Zaouite Sidi-Ahmed en fournit un exemple.

Dans ce village de moins de 200 habitants, situé à 22 kilomètres de la ville de Ouarzazate au Maroc, la population a créé une association autour d’un projet d’adduction d’eau potable. Elle s’est ensuite mobilisée pour réaliser un verger d’amandiers et d’oliviers, alimenté en eau grâce à un système de pompage photovoltaïque et à des techniques d’irrigation en goutte-à-goutte.

Les subventions à l’énergie réformées

Le caractère énergivore de certains pays arabes s’explique surtout par la présence de subventions massives à l’énergie. Avec 5 % de la population mondiale, les pays arabes sont à l’origine d’un tiers des subventions mondiales sur les produits énergétiques (combustibles et électricité). Qu’elles soient explicites – c’est-à-dire directement inscrites dans les budgets nationaux – ou implicites, sous la forme d’un manque à gagner fiscal, ces subventions n’incitent guère les ménages et les entreprises à rationaliser leur consommation d’énergie.

En raison de la domination des énergies fossiles dans le mix énergétique, ces subventions constituent de plus une véritable « taxe carbone négative ». En 2014, elles absorbaient 8 % à 10 % du PIB de la région MENA, soit autant que les dépenses d’éducation et de santé réunies ! […]

Au Maroc, les subventions sur ces produits avaient fini par dépasser le budget de l’investissement public. Il devenait urgent de les réduire. C’est le gouvernement « islamo-conservateur » de Abdelilah Benkirane, dont le parti est sorti vainqueur aux élections législatives de 2011, qui s’en est chargé. Les prix de l’essence et du diesel ont été complètement libéralisés en décembre 2015. Afin de déminer le terrain, le gouvernement a octroyé des compensations financières aux ménages les plus modestes et aux professionnels du transport. La réforme a bénéficié de l’effet d’aubaine associé à la chute du prix du pétrole, mais il fallait une certaine dose de courage politique pour la mener à son terme. […]

Au Maroc, le gouvernement s’est attaqué aux subventions à l’énergie en 2015. The-Walker/Shutterstock

La réforme des subventions à l’énergie n’est que l’un des volets de la transition énergétique et environnementale. Les politiques d’efficacité énergétique en constituent un autre volet. Dans ce domaine, la Tunisie pourrait servir d’exemple aux autres pays arabes. Entre 2005 et 2010, des contrats-programmes conclus entre l’État et les entreprises ont permis d’économiser 2,4 millions de tonnes d’équivalent pétrole (MTEP) et de réduire l’intensité énergétique du PIB. Le déficit énergétique s’est toutefois creusé depuis lors, passant de 0,6 MTEP en 2010 à 4,2 MTEP en 2016.

Le pays importe déjà 40 % de l’énergie qu’il consomme, et sa dépendance énergétique pourrait s’accroître dans les années à venir. Pour sortir de cet « état d’urgence énergétique », la Tunisie a décidé de réduire de 30 % sa consommation d’énergie à l’horizon 2030. En 2018, le gouvernement s’est engagé à installer des panneaux photovoltaïques sur les toits des bâtiments et des mosquées, à consigner 400 000 vieux réfrigérateurs et à remplacer 4 millions d’ampoules incandescentes par des ampoules à LED.

Des clusters encouragent l’innovation

Le parlement tunisien a voté en avril 2018 un Start-up Act qui simplifie les procédures administratives pour les entreprises innovantes. En Égypte, des « start-up boot camps » ont été montés sur le modèle américain. Des initiatives associant des États et des acteurs privés ont également vu le jour, à l’instar du concours de start-up organisé par l’association Injaz Al-Arab ou de l’accélérateur Flat6Lab lancé au Caire en 2011, qui a été répliqué à Tunis, Bahreïn, Beyrouth, Djeddah et Abou Dhabi.

« Accelerating Entrepreneurship in MENA » (Flat6Labs, 2018).

La création de clusters technologiques qui regroupent au même endroit des entreprises, des universités et des prestataires de services (conseils en propriété intellectuelle, financiers, auditeurs et comptables) peut également encourager la production et la diffusion de l’innovation. Il n’existe pas encore dans le monde arabe d’équivalent de la Silicon Valley américaine ou du Cyberabad indien. Certaines initiatives méritent toutefois d’être signalées. Nous avons évoqué le rôle du DIFC dans l’essaimage des fintechs, ces start-up de la finance. Depuis sa création en 2001, le Technopark de Casablanca a quant à lui accompagné des centaines de start-up marocaines. Cette expérience a été répliquée dans d’autres villes du Maroc.

L’Europe, un partenaire introuvable ?

Le monde arabe n’est pas perçu comme une entité géoéconomique à part entière par l’Union européenne, qui lui préfère le concept d’espace euro-méditerranéen. Les sommets UE-Ligue arabe ont jusqu’à présent été réduits à une dimension purement protocolaire. Le sommet qui s’est tenu à Charm- el-Cheikh en janvier 2019, le premier à rassembler les chefs d’État des deux ensembles régionaux, n’a pas dérogé à cette règle. Comment expliquer cela ?

La raison la plus évidente est le rôle marginal joué par des institutions telles que la Ligue arabe. Pour paraphraser Henry Kissinger : « Le monde arabe, quel numéro de téléphone ? » Mais cela reflète aussi une insuffisante capacité d’anticipation stratégique de la part de Bruxelles. Cette myopie s’est d’ailleurs aggravée au cours des dix dernières années. La politique européenne de voisinage englobe aussi bien les pays des rives sud et est de la Méditerranée que l’Ukraine, la Biélorussie et les républiques postsoviétiques du Caucase. Mais elle n’intègre pas les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), avec lesquels l’UE tente de négocier sans succès un accord de libre-échange depuis trente ans.

Cette approche contraste avec celle de la Chine, qui organise régulièrement des forums économiques sino-arabes et qui a même affecté un ambassadeur au développement de ces relations. Si elle ne réajuste pas sa focale, l’Union européenne pourrait se voir écartée, à terme, d’un marché de plus de 400 millions de consommateurs, qui en comptera 700 millions à l’horizon 2050.