Si de nombreuses communautés de lecteurs telles que Babelio ou Goodreads se sont constituées au fil de ces dernières années sur la Toile, les acteurs du milieu littéraire ne sont pas en reste. Alors qu’en France, la ligue des auteurs professionnels qui rassemble un collectif d’auteurs et une fédération d’organisations propose de penser les conditions de création et de militer en faveur d’un statut d’auteur, suite aux mouvements #payetonauteur et #auteurencolère, depuis cet automne, outre-Atlantique, une communauté inédite de pratiques s’esquisse au Québec, sous l’impulsion d’une structure atypique : Rhizome, qui promeut le décloisonnement et le rayonnement de la littérature québécoise.

Rhizome : des connexions aux interactions

Fort d’une démarche originale nourrie par la recherche et l’innovation, l’organisme Rhizome « générateur de projets interdisciplinaires » accompagne, depuis une vingtaine d’années, les auteur·e·s dans leurs projets et les encourage à se saisir de formes dites hors du livre allant des spectacles, aux œuvres numériques en passant par les performances ou les installations.

Sensible aux évolutions technologiques, Rhizome s’attache également à exploiter les possibilités qu’offrent l’environnement digital aussi bien dans ses productions que dans leur diffusion et dispose ainsi de ses propres éditions qui, outre un format papier, se déploient sur le web.

Les rencontres, collaborations et partenariats qui nourrissent et fortifient Rhizome l’amènent aujourd’hui à impulser une dynamique nouvelle avec le lancement d’une communauté de pratique consacrée à la place de la littérature québécoise en ligne.

Ce projet qui mobilise 13 acteurs représentatifs du milieu littéraire québécois entend mieux comprendre l’impact des technologies sur la « création, la diffusion et l’image de la littérature actuelle ».

Penser la littérature ensemble

L’idée est d’inviter les divers acteurs à se saisir des outils numériques, à des fins analytiques pour mieux investir et maîtriser cet environnement, tout en amorçant une réflexion autour des questionnements liés à la découvrabilité, la pérennisation, et la reconnaissance des œuvres papier, numériques, scéniques ou médiatiques.

Les échanges et rencontres doivent aussi permettre aux professionnels de travailler et d’unifier à la fois leur image et présence en ligne. Par ailleurs, l’adoption d’un plan d’action est en jeu, pour accroître l’efficacité digitale du milieu littéraire québécois, voire aboutir à l’instauration d’états généraux.

Animée par Catherine Voyer-Léger, lauréate du Prix littéraire Jacques-Poirier-Outaouais 2019 et blogueuse, la communauté se donne jusqu’à l’hiver 2020 pour atteindre les divers objectifs qu’elle se fixe. D’une part, il s’agira d’accorder une meilleure visibilité à la littérature québécoise sur le web et de dégager des stratégies qui permettront aux différents acteurs de réduire la charge de travail induite par les communications et leur gestion de l’espace numérique. Un autre volet devrait permettre au public de s’orienter plus aisément dans le repérage des contenus littéraires québécois sur les plates-formes et réseaux en améliorant leur présentation. Enfin, une autre visée du projet consiste à accroître la pertinence, la fiabilité et la mise à jour des informations relatives à la littérature québécoise en ligne.

Le numérique, un enjeu prépondérant pour la culture québécoise

Parfaitement conscient du tournant que représente le numérique, le Conseil des arts et des lettres du Québec s’était associé à la firme SOM dès 2011, dans le cadre du projet @LON, afin de mener à bien une enquête consacrée à l’utilisation des technologies par les artistes et écrivains en vue d’évaluer leurs besoins pour les prochaines années.

Les résultats obtenus ont révélé que ces derniers démontraient un intérêt grandissant pour celles-ci et envisageaient d’y avoir davantage recours :

  • 96 % affirmaient y faire appel au cours de leurs recherches,
  • 92 % des répondants les jugeaient essentielles pour l’avenir de la culture québécoise, tandis que
  • 51 % dénonçaient néanmoins leur aspect chronophage qui tend à réduire le temps dédié à la création.

Enfin les sites web, blogs, réseaux sociaux bénéficiaient d’ores et déjà aux personnes interrogées et jouaient un rôle important dans la diffusion, la promotion et la valorisation de leurs œuvres.

Aujourd’hui le large éventail de mesures du plan culturel numérique du Québec accompagne de mieux en mieux les libraires, bibliothécaires et éditeurs de même que l’ensemble des acteurs culturels face au digital.

Une littérature impactée

Ces préoccupations font écho aux profondes mutations qui sont actuellement à l’œuvre au sein du milieu littéraire francophone. En effet, des déplacements s’opèrent. Désormais, la littérature s’émancipe du livre et conquiert le public à travers des formes nouvelles qui vont jusqu’à investir l’espace numérique.

Les technologies ne sont donc pas sans effet sur les pratiques de lecture et d’écriture dont l’évolution s’est progressivement intensifiée et accélérée des deux côtés de l’Atlantique. Si le livre numérique connaît une embellie en France, au Québec son prêt en bibliothèque suscite un certain engouement. Selon les statistiques recueillies par l’entreprise De Marque, spécialisée dans la distribution de contenus culturels numériques, principalement des livres, les Québécois auraient emprunté plus de 7 millions d’ebooks en 2018 un bond de 40 % par rapport à l’année 2017. Mais les lecteurs ne sont pas les seuls à se laisser séduire.

De plus en plus d’auteurs osent le changement de support et n’hésitent plus à expérimenter les formes et écritures multiples que rassemble la littérature numérique. Alors que certains montrent un intérêt marqué pour la twittérature à l’image de Jean‑Yves Fréchette, directeur de l’Institut de twittérature comparée de Québec-Bordeaux, d’autres cherchent à éprouver les limites de l’hypertexte, produisent des œuvres interactives, ou conçoivent comme Stéphane Bataillon des instapoèmes pour ne citer que ces quelques exemples.

Dans cet espace, le texte s’ouvre, s’anime, s’enrichit d’une dimension multimédia. En d’autres termes, le numérique bouscule notre rapport à l’écriture, mais plus encore au langage, ce « matériau à partir duquel se construit la littérature » comme l’affirme Simon Dumas, poète et directeur artistique de Rhizome. C’est donc la littérature dans son ensemble, ainsi que sa représentation qui s’en trouvent, de fait, modifiées.

La création de cette communauté de pratiques intervient tandis que la littérature québécoise traverse une période d’effervescence et constitue un rempart contre les inquiétudes que peuvent éprouver les professionnels à l’égard du numérique, des craintes qui s’étaient déjà manifestées aux environs 2010 en particulier avec l’arrivée de Google Books.

Car si « les technologies viennent secouer le livre », comme le souligne très justement Simon Dumas « elles n’ambitionnent pas pour autant sa destruction », mais tentent plutôt d’entrer en résonance avec lui pour nouer un véritable dialogue, qu’il s’agit aujourd’hui d’étoffer.