La chapelle de l’Humanité, à Paris. Jean-Pierre Dalbéra/FlickrCC BY-SA

Quand est mise en jeu la vie même des êtres humains, les événements soulèvent, ou ravivent, des questions d’ordre philosophique. Ainsi, la pandémie de coronavirus vient nous rappeler l’importance, et l’urgence, de questions auxquelles les philosophes ont consacré, depuis longtemps, des débats animés. Celles des rapports entre individus et société, entre science et politique, et finalement entre logos et praxis. Les questions couvaient sous la cendre. Le virus les a réveillées, et nous donne, en particulier, l’occasion de saisir la pertinence et l’actualité des analyses d’Auguste Comte, le père du positivisme.

Pas d’individu sans société

La société est souvent perçue négativement. C’est l’ordre établi, qui tend à étouffer les libertés individuelles. Elle s’incarne dans un État, que certains (qui ignorent sans doute tout de Pinochet) jugent aujourd’hui, en France, autoritaire, sinon dictatorial. Le philosophe Alain, qui avait écrit Le citoyen contre les pouvoirs, ne disait-il pas : « L’individu qui pense, contre la société qui dort, voilà l’histoire éternelle » (Alain, Politique, PUF).

Mais le même Alain écrivait aussi que « la corrélation est évidente entre individu et société », ce qui signifie que l’un n’est rien sans l’autre. C’est ce qu’a exprimé le Président dans son allocution du 12 mars : pensons et agissons en « solidaires », plutôt qu’en « solitaires ». Nous ne pouvons faire face à la pandémie que collectivement, mais le comportement de chacun est primordial, car chacun est tributaire des autres. Cela s’appelle une société.

C’est cette primauté de la solidarité sociétale que le fondateur du positivisme a eu le grand mérite de souligner, en proposant l’idée d’« unité sociocratique », et en invitant à concevoir

« La masse de l’espèce humaine… comme constituant, à tous égards, et de plus en plus, ou dans l’ordre des lieux ou dans celui des temps, une immense et éternelle unité sociale, dont les divers organes individuels ou nationaux, unis sans cesse par une intime et universelle solidarité… concourent inévitablement… à l’évolution fondamentale de l’humanité » (Cours de philosophie positive).

Ainsi prennent sens les notions de continuité alimentaire, de continuité territoriale, ou de continuité éducative. La société de consommation comprend bien des aspects détestables. Mais sans un minimum de biens de consommation, il n’y a plus de vie. Les chaînes d’approvisionnement sont des chaînes de survie, non de servitude. L’individu n’est rien sans ce qu’il reçoit des autres, et sans ce qui le relie aux autres.

Pas de droits sans devoirs

Il est donc capital de développer « le sentiment social ». Pour Comte, cela passe par la compréhension de la prévalence des devoirs sur les droits. L’enjeu est pour lui une « régénération décisive » de la politique :

« Cette régénération décisive consiste surtout à substituer toujours les devoirs aux droits, pour mieux subordonner la personnalité à la sociabilité ».

Comte va même jusqu’à parler de « prétendus droits humains ». C’est une conséquence de ce qui est pour lui un fait fondamental : « Une société n’est […] pas plus décomposable en individus qu’une surface géométrique ne l’est en lignes, ou une ligne en points » (Système de Politique positive). Se crisper sur les droits revient à ne considérer que des individus coupés des autres.

Or « chacun a des devoirs, et envers tous… Les justes garanties individuelles résultent seulement de cette universelle réciprocité d’obligation ». La crise du coronavirus le démontre : le droit fondamental de vivre est suspendu au devoir pour chacun de respecter les consignes de confinement ; de même que, d’une façon générale, et n’en déplaise aux « insoumis » du sanitaire, au devoir de se faire vacciner. « Nul ne possède plus d’autre droit que celui de toujours faire son devoir » (Politique positive).

Pas d’action sans étayage scientifique

Le Président et les ministres le martèlent à l’envi. Toutes les décisions prises en matière de gestion de la crise sanitaire, jusqu’à la tenue des élections, reposent sur un étayage scientifique. Toutes sont, sinon « dictées » (Le Monde du 14 mars) par des arguments scientifiques, du moins « éclairées » par le conseil scientifique de la crise du coronavirus, qui apporte les données épidémiologiques. Le Président ne fait que « suivre l’avis des scientifiques ».

Tout se passe comme si l’action gouvernementale appliquait le principe de base de la philosophie de l’action positiviste : la science doit « fournir la véritable base rationnelle de l’action de l’homme ». En reprenant une formule de Bacon, Comte affirme que la puissance doit être « proportionnée à la connaissance ». Pour lui : « Science, d’où prévoyance ; prévoyance, d’où action ; telle est la formule très simple qui exprime d’une manière exacte, la relation générale de la science et de l’art » (Philosophie positive).

Pas de politique sans éthique

Mais il arrive nécessairement un moment où la science se tait, car elle ne peut plus rien dire. Que faire si le nombre de lits disponibles à l’hôpital est inférieur au nombre de malades dont la survie exige l’hospitalisation ? La crise nous confronte de plein fouet à la tragique cruauté des choix éthiques.

On touche alors un ordre supérieur, où il convient de laisser parler son cœur. Car « l’esprit n’est pas destiné à régner, mais à servir ». « La raison n’a jamais que de la lumière ; il faut que l’impulsion lui vienne d’ailleurs » (Système). Il faut savoir entendre et suivre l’« impulsion » du sentiment.

De « la prépondérance du cœur sur l’esprit », résulte « la prépondérance de la morale sur la science dans toute véritable éducation ». Tel est, pour Comte, le véritable ordre des priorités : l’éthique, expression du cœur ; puis la science, production de l’esprit ; puis l’action politique, s’efforçant de « faire, autant que possible, prévaloir les instincts sympathiques sur les impulsions égoïstes » (Politique positive).

Auguste Comte condense en deux devises ce qu’il désigne comme « la formule sacrée de la religion positive : l’Amour pour principe, l’Ordre pour base, et le Progrès pour but ». ». L’une est morale : « vivre pour autrui ». L’autre politique : « Ordre et Progrès ». Par-delà toutes les limites, et tous les excès, du positivisme, n’y a-t-il pas là, dans les temps étranges d’incertitude et d’anxiété que nous vivons, matière à réflexion ?