« Toute relecture d’un classique est une découverte, comme la première lecture ». Italo Calvino prônait la lecture (et la relecture) des classiques en ces mots, il y a près de 40 ans. L’écrivain italien n’aurait pas pu imaginer que, de nos jours, la lecture peut s’effectuer sur des supports autres que le livre – ordinateurs, tablettes, voire smartphones –, dans un espace immatériel ouvert et virtuellement infini, celui de l’hypertexte. Quel bilan peut-on tirer de cette possibilité inédite ?

Pour l’instant, il faut avouer que l’utilisateur d’Internet, en quête de lecture des classiques risque de grandes déceptions : une pléthore de sites s’ouvre devant lui, proposant la lecture ou le téléchargement de textes qui sont livrés à l’état brut, sans aucun enrichissement ni apparat critique, dans des versions fautives, voire erronées. Paradoxalement, l’édition numérique reste encore plus pauvre et moins fiable que les bons vieux livres… Quelques sites font heureusement exception : parmi ceux-ci, le site ebalzac.com, issu d’un projet de recherche universitaire maintenant financé par la région Île-de-France (DIM « Sciences du texte et connaissances nouvelles »), qui offre en libre accès la totalité de La Comédie humaine dans une version inédite en ligne, philologiquement exacte et accompagnée d’outils qui en renouvellent la lecture.

A la découverte du style de Balzac

L’un des premiers acquis du site est de lever définitivement le lieu commun – légué par une certaine tradition critique remontant à Sainte-Beuve – d’un Balzac qui écrit vite, trop et « mal », contraint de rembourser ses dettes par la facilité de sa plume. En réalité, il n’en est rien. Balzac travaille peu, en effet, sur les manuscrits, mais il se livre ensuite à un travail acharné de correction et de réécriture sur les états imprimés, à partir des épreuves et au fil des éditions successives de ses romans, qu’il modifie jusqu’à neuf fois (pour La Peau de chagrin). Il n’hésite pas, d’ailleurs, à entreprendre la correction de la monumentale édition Furne de La Comédie humaine, parue à partir de 1842, en vue d’une nouvelle publication. Voilà pourquoi l’établissement du texte est une question cruciale : les versions que l’on trouve en ligne n’intègrent pas ces corrections.

Le choix des éditeurs a été en revanche de revenir à la source, c’est-à-dire à l’exemplaire personnel de l’écrivain qui porte ces corrections, et d’en donner une version rigoureusement fidèle, en respectant aussi l’orthographe expressive d’origine (souvent normalisée par la suite) et en rectifiant de nombreuses erreurs de transcription qui se sont glissées dans le texte au fil des éditions papier, y compris les plus prestigieuses comme la Pléiade. En lisant cette « bonne » version du texte, pour la première fois accessible, l’utilisateur a aussi la possibilité de visualiser d’un clic la page de l’édition Furne de l’époque, avec les corrections manuscrites de Balzac.

La Maison du chat-qui-pelot : édition Furne corrigé. ebalzac.comAuthor provided

De nombreuses variantes pour un même texte

Le site nous fait ainsi entrer dans l’atelier de la création. Sa rubrique « génétique » propose l’édition des multiples états imprimés des textes de La Comédie humaine et offre la possibilité d’une comparaison informatique de ces différentes versions, dans lesquelles les variantes sont surlignées suivant quatre types d’opération : suppressions, ajouts, remplacements et déplacements. Voici un passage particulièrement travaillé de La Maison du chat-qui-pelote, entre la première et la deuxième édition :

Comparaison des éditions Mame I (1830) et Béchet (1835) de La Maison du chat-qui-pelote. ebalzac.comAuthor provided

On découvre par ces comparaisons un autre Balzac, orfèvre de la forme avant Flaubert, en quête du terme exact, de la bonne structure syntaxique, d’un rythme fluide.

Pour se repérer dans l’immense univers balzacien, un moteur de recherche lexical a été développé, grâce au partenariat avec le projet ARTFL de l’Université de Chicago, avec plusieurs modes d’exploration possibles, de la concordance au nuage des mots en cooccurrence :

Moteur de recherche : occurrences et collocations du mot « beauté ». ebalzac.comAuthor provided

Un projet d’hypertexte

Le projet eBalzac propose une relecture « calvinienne » de La Comédie humaine en se posant la question suivante : que se passe-t-il lorsqu’un classique relit d’autres classiques ? De nombreux érudits ont œuvré depuis des siècles pour répondre à cette question par des moyens empiriques. Or, il est désormais possible d’accroître ces connaissances par les moyens techniques et informatiques récents. La Comédie humaine constitue un objet idéal pour ce type de recherche expérimentale : la bibliothèque balzacienne regroupait sans aucun doute un vaste corpus d’écrits de nature variée : les textes littéraires de ses contemporains, comme Chateaubriand, Sand ou Gautier, les recueils collectifs des tableaux de mœurs de l’époque, les essais scientifiques…

Toutes ces lectures et relectures sont susceptibles de laisser une trace dans l’écriture balzacienne, parfois sous forme d’une allusion, parfois d’un emprunt plus ou moins reformulé. Simultanément, elles constituent un ensemble très imposant, impossible – avouons-le – à exploiter manuellement.

Le défi de l’axe hypertextuel du projet eBalzac, actuellement en construction, est donc complexe : d’abord, interroger ce vaste corpus avec des nouveaux outils à la recherche des réutilisations. Ensuite, apprécier la pertinence des résultats et trouver un moyen d’écarter des banalités (par exemple « Je ne suis plus la tienne »/« Je ne suis plus là-dedans », « Je dois dîner demain chez elle »/« Je dois l’invitation qui me procure le plaisir de dîner après-demain à la préfecture ») dont le nombre important a tendance à noyer les correspondances pertinentes. Enfin, concevoir une visualisation des résultats retenus, et rendre accessible une édition hypertextuelle qui permet de tracer la cartographie intellectuelle des sources balzaciennes.

Ce n’est que grâce à une collaboration interdisciplinaire des chercheurs en littérature, informatique et linguistique qu’un prototype de cet ambitieux projet a pu voir le jour. En voici un premier aperçu.

Édition hypertextuelle : graphe des auteurs. ebalzac.comAuthor provided (No reuse)

L’entrée dans l’édition hypertextuelle se fera par un graphe de correspondances, par exemple entre Balzac et les autres romanciers de son époque. Plusieurs visualisations modulables seront ensuite mises à disposition des lecteurs, selon leurs besoins particuliers.

À la manière d’une édition hyper-annoté, la lecture d’une œuvre de Balzac sera accompagnée par les notes hypertextuelles. Simultanément, l’utilisateur pourra accéder à un ensemble des graphes de correspondances croisées, avec deux modes de visualisation et quelques informations statistiques :

Correspondances croisées : visualisation focalisée sur les auteurs. ebalzac.comAuthor provided

Correspondances croisées : visualisation focalisée sur les mots communs (détail). ebalzac.comAuthor provided

Correspondances croisées : graphiques statistiques. ebalzac.comAuthor provided

Cette interface d’exploration promet une quantité de constats passionnants : des preuves formelles de la documentation des aspects historiques des œuvres de Balzac par la lecture de Chateaubriand, une proximité sémantique très forte avec Eugène Sue, des écritures à quatre mains avec Théophile Gautier… Et puis, aussi, de quoi intéresser les linguistes et les historiens de la langue, comme ces quelques expressions figées qui ne sont plus utilisées de nos jours : « méchant comme un âne rouge », « faire manger de la vache enragée », et sur lesquelles les auteurs ne sont pas toujours d’accord. Par exemple, combien de grenouilles vaut une tête de saumon ?

Exemple de correspondance entre La Paix du ménageLes Secrets de la princesse de Cadignan de Balzac et Chronique du règne de Charles IX de Mérimée. ebalzac.comAuthor provided

Les classiques, nous dit encore Calvino, « sont des livres qui portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre et traînent derrière eux la trace qu’ils ont laissée dans la ou les cultures qu’ils ont traversées ». C’est la manière dont le site eBalzac nous permettra de (re)lire l’œuvre du romancier.