En temps de crise, gare au retour du bouc émissaire

William Holman Hunt, Le Bouc émissaire, 1854. Wikipédia

Nous sommes en guerre, nous a dit le chef de l’État. En guerre contre un ennemi invisible, insaisissable. Et dans ce type de guerre, lorsqu’il nous est impossible d’identifier l’ennemi, de le montrer du doigt pour orienter notre colère et l’affronter, il devient urgent, voir indispensable d’en identifier un.

Les recherches montrent, que ce soit en philosophie ou en sciences comportementales, que deux conditions doivent être remplies pour que l’ennemi puisse prendre corps :

  • il doit faire partie de notre groupe de référence, un individu qui est proche, visible ;
  • il doit avoir une caractéristique commune, qui nous permet de nous comparer à lui (appartenir à la même catégorie socioprofessionnelle, à la même tranche d’âge, avoir une passion similaire, etc.).

Dans votre immeuble, dans lequel vous passez votre temps à désinfecter les poignées d’entrée, habite une infirmière qui vous fait l’affront de rentrer chez elle tous les soirs, alors qu’elle a été exposée au virus toute la journée ? C’est la candidate idéale pour devenir bouc émissaire. Une fois identifié, ce caper emissarius sera exclu de votre groupe de référence et portera « tous les péchés de la cité » en dehors de celui-ci. Vous serez soulagé qu’elle déménage. Car ce n’est pas la même infirmière que vous applaudissez le soir, à 20h. L’infirmière que vous applaudissez, vous ne la connaissez pas, elle ne fait pas partie de votre groupe de référence, elle, elle sauve des vies. C’est cette erreur d’identification du bouc émissaire que font la plupart des individus, quand l’ennemi est diffus et qu’aucun responsable n’a été désigné.

Il est évidemment inacceptable d’exclure une infirmière innocente et de lui faire porter des torts alors qu’elle passe ses journées « sur le front » : pourtant certaines personnes ne peuvent s’en empêcher. Pourquoi est-il nécessaire pour ces personnes de désigner un bouc émissaire ? Quelles sont les solutions pour que leur colère reste contenue ? Parce que s’il n’est pas possible d’empêcher certaines personnes d’identifier des boucs émissaires, il est fondamental de limiter la portée de ces comportements antisociaux, voire destructeurs.

Déléguer, un art machiavélique ?

En temps de crise, il n’y a parfois pas d’autre choix pour les décideurs que d’engager des réformes impopulaires, telle que l’instauration du confinement, quitte à perdre la confiance ou le soutien d’une partie de la population. Cependant, nos recherches montrent que le fait de déléguer la responsabilité d’une reforme impopulaire est efficace en termes d’acceptation : Nicolas Machiavel décrivait il y a cinq siècles les mérites de cette solution. Dans son chef-d’œuvre, Le Prince (1532), Machiavel écrit, « Les Princes devraient déléguer à d’autres l’adoption de mesures impopulaires… ». Comment appliquer ce conseil sans être… machiavélique ? Pour un chef d’État, il est plus simple de soutenir que les choix sont imposés par la « technocratie » : Commission européenne, OMS, ou comité d’experts, par exemple. Pour un chef d’entreprise, le gouvernant est le bouc émissaire idéal. Il est toujours facile de renvoyer à un bouc émissaire de responsabilité plus haute.

Une autre stratégie peut-être mise en place : la littérature traditionnelle a déjà étudié le choix d’engager un délégué pour agir en son nom en insistant sur les asymétries d’information ou d’expertise, sous prétexte d’efficacité. Nous avons complété cette analyse en montrant que les décideurs ont occasionnellement recours à la délégation pour faire « porter le chapeau » et « échapper à leurs responsabilités », en atténuant le jugement négatif attaché à une reforme impopulaire.

La délégation dégage le principal décideur de ses responsabilités et permet de préserver son image, le mécontentement étant dirigé vers le bouc émissaire. La tentation pourrait alors être, pour un décideur manipulateur, de prétendre qu’il a délégué la décision, afin de récolter les avantages liés au transfert de l’autorité, tout en prenant en réalité lui-même la décision. Il utilise alors un « faux » délégué comme bouc émissaire. En l’absence de bouc émissaire, il peut aussi simplement laisser porter le chapeau à quelqu’un d’innocent qui a été identifié par les individus par effets de proximité. La violence des individus étant focalisée sur cette personne-là, le décideur peut continuer à agir (souvenez-vous du métier de Benjamin Malaussène).

Stratégie de fausse délégation

Dans nos recherches, nous avons étudié si les individus en charge de prendre des mesures impopulaires étaient capables de mentir au sujet de la délégation ; si les boucs émissaires acceptaient leur rôle ; enfin, si les individus touchés par la réforme impopulaire l’acceptaient plus facilement si elle venait non pas de leur décideur habituel, mais d’un délégué. Nous avons montré qu’un nombre significatif d’individus adoptent la stratégie de la « fausse délégation », affirmant qu’ils délèguent la prise de décision, tout en la prenant eux-mêmes. Cependant, un nombre non négligeable de délégués refusent d’occuper le rôle moralement ambigu de bouc émissaire car ils ne veulent tout simplement pas être les complices d’une proposition injuste. Enfin, nous avons observé que la présence d’un bouc émissaire canalise la colère tout en permettant une meilleure acceptation de la mesure.

Montrer du doigt un faux bouc émissaire est donc immoral et injuste, mais certaines personnes peuvent en tirer des bénéfices, notamment en période de crise. On en arrive à croire que ce type de comportement serait moins condamnable lorsque la mesure est impopulaire mais nécessaire. Comment s’assurer que les coûts sociaux sont contenus et que le bouc émissaire n’est pas l’objet de violence ?

Limiter le phénomène

Les décideurs doivent jouer sur les deux dimensions nécessaires à l’identification du bouc émissaire : le groupe de référence et la caractéristique qui nous en rapproche. Par ailleurs, ils doivent prendre en considération la recherche de contrôle de certaines personnes. Face à la situation stressante que nous connaissons, avec un virus invisible, diffus et dangereux, certains individus pourraient être tentés de chercher à contrôler pour se rassurer et se redonner une sensation de contrôle. S’ils n’ont pas de contrôle sur le virus ou les actions du gouvernement, ils pourraient donc être tentés de chercher à contrôler le fait que l’infirmière déménage.

D’abord, en élargissant notre groupe de référence : il ne faut plus que celui-ci se limite à nos voisins proches, il faut que les individus puissent comprendre que tout le monde peut faire partie de leur groupe de référence. Les infirmières qui sauvent des vies devraient avoir plus de visages, pour qu’on puisse les intégrer dans le groupe de référence, pour qu’on comprenne que le groupe social est large. Ceci nous permettrait de comprendre que notre voisine fait partie de ce groupe vertueux et ne plus l’identifier comme bouc émissaire, mais de mettre en avant le lien social, qui nous rend plus coopératifs.

Enfin, la comparaison devrait se faire à partir d’un comportement exemplaire (l’effort, justement, que font les infirmières, par exemple). C’est plutôt ce comportement devrait être mis en avant, et pas les violences faites à ces mêmes infirmières. Mais alors, qui sera le nécessaire bouc émissaire ? Il faut œuvrer à remonter et assumer la décision au niveau le plus élevé : plus elle est éloignée de nous, plus la décision est acceptable. C’est de cette façon que l’on peut limiter la volonté et l’illusion de vouloir reprendre le contrôle. La responsabilité doit remonter là où les décisions sont réellement prises, et ceci doit être communiqué clairement… ce qui empêchera logiquement les individus de se tourner vers des innocents.