Ludovic Marin/AFP

75 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et 70 ans après la Déclaration Schuman, l’acte de naissance de la construction européenne lancée par la France, il convient d’éclairer la relation paradoxale que semblent entretenir les Français avec l’Europe. À la fois moteur et frein de la construction européenne, la France est aussi bien à l’origine de certaines de ses plus grandes avancées que de ses « coups d’arrêt » les plus notables, dont le rejet de la « Constitution européenne » en 2005. Depuis, l’eurodéfiance des Français semble s’être encore accrue – et ce, en dépit de la volonté des autorités françaises, au plus haut niveau de l’État, de porter une vision stratégique ambitieuse de l’avenir de l’UE.

La très forte défiance des Français vis-à-vis de l’UE

Sur la longue durée, on peut distinguer trois périodes dans l’évolution des rapports des Français à l’UE. Tout d’abord, du début des années 1950 aux années 1980, une période de « consensus permissif » (selon l’expression de Lindberg et Scheingold) pendant laquelle la France a longtemps figuré parmi les pays les plus « europhiles » ; dans les années 1970, entre 52 % et 68 % des Français interrogés par les enquêtes Eurobaromètre considèrent que « l’appartenance de la France à l’Union européenne est une bonne chose ».

Ensuite, à partir du début des années 1990, le moment « Maastricht » marque la fin du « consensus permissif » avec l’apparition d’un clivage politique sur la question européenne (un clivage principiel sur la question de la souveraineté nationale contre l’intégrationnisme européen) et un début de politisation des attitudes de l’opinion publique à l’égard des « affaires européennes ».

Enfin, à partir de 2004, au moment de l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale, les Français ayant tendance à ne pas faire confiance à l’Union européenne deviennent majoritaires, ce qui se cristallise lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen du 29 mai 2005. Treize ans après le référendum sur le Traité de Maastricht, le référendum de 2005 marque une inflexion du clivage politique sur l’Europe en France : ce sont alors principalement les modalités de l’intégration européenne et les orientations des politiques de l’UE qui sont au cœur des débats de 2005. À partir de 2008, ceux qui ne font pas confiance à l’UE seront toujours plus nombreux que ceux qui lui font confiance. La défiance vis-à-vis de l’UE s’est accrue de près de 30 points entre 2007 et 2019 ! Aujourd’hui, 58 % des Français interrogés ne font pas confiance à l’UE et 32 % lui font confiance, alors que les moyennes européennes sont respectivement de 47 % et de 43 % (graphique 1).

Graphique 1

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La France fait donc partie du groupe des pays dont les habitants sont les moins favorables à l’UE. Pour analyser ce phénomène dans le détail, il est important de distinguer deux types de « soutien politique » : le « soutien diffus » (sentiments et attitudes les plus abstraits : adhésion à une vision, à des valeurs…) et le « soutien spécifique » (évaluation de l’efficacité des actions menées à l’échelle de l’UE). À partir de cette distinction, il est possible d’identifier un premier élément caractéristique du rapport ambivalent des Français à l’Europe : le soutien à l’UE est d’autant plus élevé qu’il s’exprime au niveau le plus diffus.

En se focalisant sur la perception des évaluations que font les Français de l’action de l’UE, une analyse comparative permet de définir la place occupée par la France en termes de soutien spécifique à l’Union par rapport aux autres États membres (graphique 2).

Graphique 2

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La géographie et la typologie des opinions vis-à-vis de l’UE qui se dégagent de cette analyse mettent en évidence deux types de fracture au sein de l’espace européen et quatre types de rapport à l’UE à l’échelle des individus.

La première fracture à l’échelle européenne distingue les pays les plus favorables des moins favorables aux logiques de l’intégration européenne. Les Français appartiennent au groupe des Européens les plus négatifs vis-à-vis de l’UE. Dans le premier groupe, on trouve (par ordre croissant de soutien à l’UE) l’Irlande, le Danemark, le Portugal, le Luxembourg, la Lituanie, la Roumanie et Malte ; dans le second groupe (par ordre croissant d’opposition à l’Europe), la Slovénie, Chypre, la République tchèque, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et la Grèce.

D’autre part, la fracture sociale constitue une deuxième ligne de clivage significative pour tous les pays, et particulièrement pour la France. L’intégration européenne est négativement perçue par les classes populaires, les ouvriers, les chômeurs, et ceux qui ont terminé leurs études avant l’âge de 16 ans.

Enfin, quatre groupes d’attitude vis-à-vis de l’UE, en fonction de leur positionnement et de l’intensité de ce positionnement, sont identifiables : 37 % appartiennent au premier groupe (Européens assez positifs), 43 % au second groupe (Européens assez négatifs), 5 % au troisième groupe (Européens les plus positifs) et 15 % au dernier groupe (Européens les plus négatifs). Dans le reste de l’Europe, les plus positifs sont deux fois plus nombreux, les plus négatifs deux fois moins.

Des attitudes fortement négatives vis-à-vis de l’Europe, mais loin d’être systématiques

Bien que la France se classe parmi les pays où les jugements négatifs vis-à-vis de l’Europe sont les plus répandus, ses habitants peuvent également s’y montrer favorables sur certaines questions. En effet, des attitudes proeuropéennes peuvent ponctuellement rassembler près des trois quarts des Français et l’opinion, très critique sur de nombreux points, peut basculer pour exprimer majoritairement des positions « proeuropéennes » sur d’autres (graphique 3). Ces mouvements de bascule sont surtout le fait d’individus ambivalents exprimant un positionnement « neutre » vis-à-vis de l’UE, qui représentent plus d’un tiers des Français.

Graphique 3

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Ces personnes « ambivalentes » se rapprochent sur certains aspects des « europhiles », sur d’autres des détracteurs de l’UE. Les principaux points de convergence entre « europhiles » et profils « ambivalents » sont l’ouverture aux autres, l’adhésion massive aux principes de l’Union (par exemple le droit de travailler dans tous les États membres), aux politiques communes (76 % des « ambivalents » sont favorables à l’euro) et à l’importance de la voix de l’UE dans le monde.

En revanche, concernant la confiance en l’UE, ou plutôt la défiance, ces mêmes individus ambivalents rejoignent les tendances les plus négatives des opinions sur l’Europe : 22 % des « ambivalents » ont plutôt confiance dans l’UE, ce qui les rapproche des « eurosceptiques » chez qui cette proportion tombe à 4 %, quand elle s’élève à 65 % parmi les personnes émettant un jugement positif. De manière générale, on constate également que le manque de connaissances sur le fonctionnement de l’UE constitue un élément majeur du rapport de défiance des Français à l’Europe (la France occupe de ce point de vue le dernier rang parmi les 27).

L’ambivalence des rapports entre les Français et « l’Europe » : le facteur culturel comme élément explicatif

Plusieurs éléments explicatifs de nature culturelle peuvent être avancés pour comprendre l’ambivalence du rapport des Français à l’UE.

Tout d’abord, la culture politique unitaire française est en décalage avec la culture européenne du compromis. En effet, la conception unitaire de la souveraineté en France se heurte à la conception pluraliste de la pratique institutionnelle et politique à l’œuvre au sein de l’UE. Ce tropisme a des conséquences sur l’appréhension de la complexité de la vie politique à l’échelle de l’Union, et se traduit notamment par une difficulté à intégrer la pratique du compromis et à s’adapter au système de coalitions majoritaires à géométrie variable.

Ensuite, la culture socio-économique française, marquée par une certaine défiance voire une hostilité au libéralisme, constitue un second élément de tension. Les représentations négatives du libéralisme, du libre-échange (la France se classe de en dernière position parmi les pays étudiés) et de la concurrence impactent négativement le rapport que maints Français entretiennent au marché qui constitue le cœur de l’Union européenne. La culture colbertiste est orthogonale avec la réalité du marché intérieur européen comme le montrent les débats sur la politique industrielle et la politique de concurrence. En outre, la « préférence » française pour les dépenses publiques constitue peut-être aussi la « face cachée » du stato-centrisme de la culture politique française. La défiance vis-à-vis du Pacte de stabilité confirme le peu d’importance accordée en France à une autre figure centrale de la culture politique présente dans les débats publics d’autres pays : celle du contribuable. Si les questions de justice fiscale occupent une place centrale dans les débats politiques français, la figure du « contribuable » peine à être incarnée en termes européens dans notre pays.

Cette lecture permet enfin de mettre en perspective les réticences françaises vis-à-vis de l’élargissement. Pendant plus d’un demi-siècle, la France a su combiner deux visions radicalement différentes de la raison d’être de son engagement européen : d’un côté, le projet des « pères fondateurs » (convergence des intérêts des États membres) et, de l’autre, le projet gaulliste d’une Europe vue comme un instrument permettant à la France de promouvoir ses intérêts nationaux. Les élargissements aux pays d’Europe centrale et orientale obligent la France à une clarification de son projet européen dans la mesure où les Français découvrent que « l’Europe n’est pas la France en grand » ! C’est sans doute la raison principale des discours nostalgiques, en France en particulier, sur la « petite Europe » et de la difficulté à assumer le changement d’échelle de l’Union élargie.

Comment réconcilier les Français et l’UE ?

Si le « retour de l’Europe en France » semble plus que jamais une problématique politique fondamentale, l’enjeu serait d’éviter une difficulté centrale du discours que tiennent nos dirigeants sur la place de la France en Europe et la place de l’Europe en France : nos dirigeants continuent très largement d’entretenir une vision de l’Europe « franco-centrée », c’est-à-dire vue uniquement du point de vue de la France et avec souvent des perspectives de politique nationale.

Fondamentalement, clarifier et apaiser les relations entre les Français et « l’Europe » suppose un narratif renouvelé qui pourrait s’articuler autour des éléments suivants : davantage mettre en évidence les bénéfices de l’appartenance de la France au marché unique et à la zone euro, plutôt que de dénoncer de manière systématique leurs défauts ; ensuite, revoir l’organisation encore trop unitaire et monarchique du système politique français, ce qui lui permettrait de privilégier une « gouvernance » davantage adaptée à la réalité et à la complexité politiques de l’UE ainsi qu’à la maturité de la société et des citoyens français ; enfin, favoriser l’appropriation de l’échelle de l’Europe réunifiée en rompant avec le fantasme d’une Europe qui serait la France en grand.

Il serait aujourd’hui préférable de promouvoir une relation plus lucide entre la France et l’UE, qui ne soit pas uniquement fondée sur un désir de projection des conceptions françaises au niveau européen mais sur la recherche patiente de compromis constructifs avec nos partenaires. Ce n’est qu’à ces conditions que les Français pourront renouer le fil de la confiance avec une Europe où ils ont encore un rôle essentiel à jouer.


Ce texte est basé sur une étude de Bruno Cautrès, Thierry Chopin et Emmanuel Rivière : « Les Français et l’Europe : entre défiance et ambivalence. Le nécessaire « retour de l’Europe en France », Rapport, CEVIPOF/Institut Jacques Delors/Centre Kantar sur le futur de l’Europe, mai 2020