Le 11 mai, de nombreux Parisiens ont repris le chemin du travail, pas tout à fait comme avant le confinement… Geoffroy Van der Hasselt/AFP

Nous ne le savons que trop, l’enjeu du déconfinement est de mener pas à pas, de la meilleure façon possible, le mouvement qui doit nous reconduire à une vie « normale ». Le hic est que, si nous prêtons bien attention à tout ce qui s’est dit de la crise qui doit changer nos habitudes, nos évidences, nos manières de vivre, nous ne pouvons pas savoir à l’avance ce qui sera « normal » à l’avenir, ou de quoi seront faites nos évidences, nos habitudes, nos valeurs et nos vies.

Or, il n’y a pas de crises que nous n’alimentions, ou que nous contribuions au contraire à apaiser. Autrement dit, à chaque fois que nous vivons une urgence, une scène de ménage ou une catastrophe, il dépend de nous, quels que soient nos moyens, de tout faire pour passer la crise et en sortir par le haut, au risque de s’y enfoncer.

Ni optimisme, ni pessimisme

Je ne connais pas de posture plus délétère que celle qui consiste à affirmer que l’on connaît d’avance le futur et l’échec. Il ne s’agit pas de dire que l’on peut connaître à l’avance les succès. Aucune de ces connaissances, lorsqu’il s’agit d’un véritable avenir, n’est possible. Ce que nous connaissons tient strictement du passé et du présent. L’avenir, nous le créons et il dépend fondamentalement de nos postures, attitudes et décisions.

Rien de plus absurde donc que de parler de pessimisme ou d’optimisme, en faisant comme si l’on savait ce qu’il en sera du futur. Il faut à l’égard de l’avenir cultiver ce que l’on peut appeler une docte ignorance. Puisqu’on ne sait rien du futur véritable, et qu’il dépend de nos postures et décisions, la seule chose à faire est de tout mettre en œuvre, au présent, pour que les choses se déroulent de la meilleure façon possible à l’avenir.

Une telle attitude est exigeante. Elle demande une certaine ascèse à l’égard de ce que l’on croit connaître. Car il s’agit d’accepter à l’avance tout ce qui adviendra – le meilleur comme le pire : que sera sera. Mais en faisant absolument tout ce qui est en notre pouvoir, pour que le meilleur ait le plus de chance d’advenir. Pas plus, pas moins.

Or, l’une des habitudes les plus prégnantes que nous avions prises avant la crise, était de présupposer que nous maîtrisions la nature – humaine et non humaine. Et ce, malgré une quantité considérable d’avertissements.

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Coronavirus : quand l’illusion de notre maîtrise de la nature se dissipe https://bit.ly/2R6Wup8 

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Il ne s’agit pas là d’un truisme : sur le plan théorique, malgré des lubies comme celle qui consiste à affirmer péremptoirement que nous allons dans un avenir proche maîtriser la mort, nous savons bien que nous ne maîtrisons pas tout, et la crise du coronavirus est venue nous le redire clairement… Mais sur le plan pratique, la certitude que c’est par le contrôle de ce que nous faisons et strictement par lui, que nous pouvons bien faire ce que nous avons à faire, tous secteurs confondus, a la vie plus que dure.

Et il en va de même pour l’évidence selon laquelle la transparence – qui est à la connaissance ce que le contrôle est à l’action – est le palliatif à tous nos maux en particulier sociaux et politiques. Or ceci est fondamentalement faux. Un excès de contrôle et un excès de transparence sont aussi dangereux et en tout cas contre-productifs que leur manque total.

Se remettre sur ses deux pieds

Se mettre debout, vivre debout, nous met dans une tension constitutive entre assise – prise pied sur le sol –, et déséquilibre. Marcher revient à commencer à tomber, et à rattraper le déséquilibre. L’humanité est, à partir d’un sol solide, une chute rattrapée alors que l’on s’élance. Et nous sommes tous cette tension même, quel que soit notre besoin d’assise et de confort.

Lorsque vous et moi nous sommes mis debout pour la première fois seuls, et avons fait notre premier pas, quand bien même nous pouvions observer les « autres » faire de même, nous ne savions pas encore en quoi consistait le fait qu’il y eût bien un sol où rattraper la chute. Autrement dit, nous ne savions pas que nous ne tomberions pas indéfiniment. Nous sommes le courage même. Et ceci vaut pour tout le monde qui peut marcher.

C’est parce que nous sommes, à partir de ce cauchemar même de tomber sans cesser, précisément l’audace d’avancer quand même, que nous humains sommes à la fois besoin de certitude solide, de confort minimum pour que nos vies soient possibles, et prise de risque et essai dans l’inconnu, pour que nos vies prennent sens. Voilà ce que sont les deux pieds de l’humanité, zones de confort et prise de risque, contrôle et inconnu, peur et jeu avec l’incertitude.

Si nous étions si mal préparés à la pandémie, c’est parce que nous ne marchions plus que sur le pied de nos évidences, sans prise de recul. Au fond, c’est parce que nous avions oublié l’autre pied de notre humanité. C’est-à-dire toute notre humanité. Si nous voulons vivre, si nous voulons que la vie soit pleine, il nous faut nous lever à nouveau, et être l’inverse de ce dont Jacques Brel se méfiait tant dans sa chanson Vivre debout :

« Voilà que l’on se couche
De l’envie qui s’arrête
De prolonger le jour
Pour mieux faire notre cour
À la mort qui s’apprête
Pour être jusqu’au bout
Notre propre défaite ».

Dansons sur nos deux pieds, et nous serons dans la meilleure posture pour jouer avec l’inconnu qui arrive, en faisant tout pour que le meilleur en ressorte.

Jacques Brel, « Vivre debout » (1961).