(De gauche à droite) Coco Francini, Tracey Ullman, Sarah Paulson, Stacey Sher, Cate Blanchett, Dahvi Waller et Anna Boden, les actrices de la nouvelle série “Mrs America”, lors d’une conférence de presse au Winter TCA Tour 2020 au Langham Huntington, le 09 janvier 2020 à Pasadena, Californie. Amy Sussman/Getty Images North America/Getty Images Via AFP

Aux États-Unis, l’Equal Rights Amendment ou ERA, est revenu sur le devant de la scène en janvier 2020. Cette proposition d’amendement à la Constitution, destinée à assurer l’égalité entre hommes et femmes et ainsi prohiber toutes formes de discriminations basées sur le sexe, a en effet été ratifiée par deux tiers des États américains (38), après le vote en Virginie du début de l’année. D’abord votée par les deux chambres du Congrès en 1972, grâce à la pression exercée par le mouvement féministe, elle était restée lettre morte depuis 1982, après des années de lobbying acharné par les antiféministes menées par leur figure de proue, Phyllis Schlafly.

La mini-série Mrs. America, réalisée par Dahvi Waller, brosse le portrait de plusieurs femmes américaines qui militèrent dans les années 1970-80, au moment de l’affrontement décisif entre féministes et antiféministes. Phyllis Schlafly – interprétée par l’actrice oscarisée Cate Blanchett – y fait figure d’anti-héroïne puisqu’elle incarne l’opposition à la « deuxième vague » du féminisme des années 1960-70. Comme le laisse entendre le titre de la série, c’est l’identité même de la femme américaine qui semblait être en jeu. Il s’agissait de redéfinir ou de préserver le modèle féminin idéal, c’est-à-dire celui de la femme au foyer. Mais Phyllis Schlafly correspondait-elle réellement à l’archétype féminin qu’elle défendait corps et âme ?

Pourquoi Phyllis Schlafly était-elle contre l’égalité des sexes ?

En 1972, Schlafly publia un texte retentissant dans sa newsletter, The Phyllis Schlafly Report, intitulé « What’s Wrong with Equal Rights for Women ? ». Dans ce manifeste antiféministe, elle fit l’apologie de la famille « traditionnelle » dans laquelle les époux endossaient des rôles genrés distincts ; la femme s’occupait du foyer et des enfants, tandis que l’homme était chargé de subvenir aux besoins de la famille grâce à son travail.

Cette vision socioéconomique du couple était héritée d’une idéologie en vogue dans les années 1950 qui faisait de la cellule familiale un partenariat émotionnel fonctionnel, une unité économique adaptée à l’ère de la consommation de masse et un idéal patriotique. Les époux n’étaient pas considérés comme égaux mais leurs contributions étaient vues comme complémentaires.

Cependant, largement idéalisée et rarement à la portée d’autres groupes sociaux que les classes moyennes blanches, la famille « nucléaire » fut envisagée par les féministes comme une source d’oppression, notamment après la parution en 1963 de l’ouvrage de Betty Friedan, The Feminine Mystique, qui mit en lumière le désarroi de certaines femmes au foyer aux prises avec les carcans patriarcaux.

Pour les conservatrices, ce modèle familial était menacé par la promesse d’égalité entre hommes et femmes ; l’ERA aurait par exemple selon elles supprimé le soutien économique des maris aux épouses. Sous l’égide de Phyllis Schlafly, elles lancèrent donc une campagne nationale contre l’amendement pour l’égalité des droits qu’elles nommèrent STOP ERA (STOP étant l’acronyme de « Stop Taking Our Privileges »).

La militante Phyllis Schlafly manifestant avec d’autres femmes contre l’ERA devant la Maison-Blanche, Washington, DC, le 4 février 1977. Warren K. Leffler/Public domainCC BY

Une figure ambivalente

Malgré son combat pour la préservation des « privilèges » de la femme, épouse et mère avant tout, Phyllis Schlafly cultivait elle-même une certaine ambiguïté. Mrs. America met en effet en scène un personnage controversé de l’histoire américaine : une femme à la longue carrière politique et militante, pourtant opposée à l’égalité homme-femme et à l’émancipation de cette dernière en dehors du foyer.

Prenant sans doute des libertés avec la réalité historique, les scénaristes de la série ont souhaité montrer que Phyllis Schlafly était tout aussi victime du sexisme que les autres femmes, et donc que son antiféminisme était incohérent avec sa propre expérience. Dans l’épisode 1, on lui enjoint par exemple d’exhiber son plus beau sourire sur le plateau d’une émission télévisée ou de s’improviser secrétaire de séance lors de sa rencontre avec le sénateur Barry Goldwater. Phyllis Schlafly est ainsi ramenée à sa condition de femme, dans un monde encore dominé par les hommes.

Pour autant, et les féministes ne tardèrent pas à le souligner, il y avait un véritable écart entre son discours, qui faisait de la femme au foyer l’idéal américain, et la pratique. La biographe de Schlafly, Carol Felsenthal, mentionne par exemple Betty Friedan, qui avait accusé Schlafly de trahir son propre sexe.

Le parcours de Phyllis Schlafly révèle en effet un certain paradoxe. Elle était certes une mère et une épouse accomplies, mais aussi une militante très active dans les milieux politiques de droite, et ce depuis les années 1950. La série de Dahvi Waller nous donne ainsi à voir une Schlafly affairée, qui virevolte de la cuisine au salon, formulant des directives et supervisant ses amies militantes (épisode 2). Pendant ce temps, c’est sa belle-sœur Eleanor qui se propose de faire les devoirs avec l’un de ses fils. Plus tard, à 51 ans, son ambition la conduisit également à étudier le droit pour affiner son expertise sur l’ERA (épisode 5). Ces différents aperçus de la vie de Phyllis Schlafly semblent ainsi pointer du doigt son hypocrisie.

Phyllis Schlafly au téléphone dans sa maison d’Alton (Illinois). Phyllis Schlafly EstateAuthor provided (No reuse)

Phyllis Schlafly : autopsie de la « femme parfaite »

Phyllis Schlafly dut ainsi soigner son image et elle se construisit un véritable personnage pour protéger sa réputation. Sa crédibilité en tant qu’égérie du mouvement antiféministe était ainsi ancrée dans une figure de femme modèle, suscitant l’admiration du contingent de femmes au foyer qui l’accompagnait.

Agrémentant régulièrement ses publications de photographies privées, participant avec son époux Fred à des interviews et clamant haut et fort qu’elle avait enseigné la lecture à ses six enfants, Phyllis Schlafly utilisa sa propre famille comme vitrine de sa réussite personnelle et de sa conformité. La mise en scène était d’ailleurs visible jusque dans son choix de vêtements : robes, colliers de perles et coiffures sophistiquées, scrupuleusement reproduits à l’écran, devinrent sa signature. Son élégante stature et son apparence impeccable sont d’ailleurs admirablement rendues par une Cate Blanchett qui parvient avec justesse à faire transparaître la rigueur et le charisme de la militante jusque dans ses intonations et les expressions de son visage.

La stratégie militante des antiféministes

Chères à Schlafly, les questions de représentation concernaient aussi le format de la mobilisation des conservatrices, qui tentaient d’offrir un contrepoids au militantisme parfois radical des féministes. Les actions militantes des femmes conservatrices consistaient par exemple à approcher les législateurs au sujet de l’ERA au moyen de pains et confitures faits maison (épisode 2).

Ce militantisme féminin et discret, qui mettait en avant les qualités nourricières de la femme – prétendument naturelles – participait ainsi à rassurer les hommes politiques. En soulignant leur respect des rôles genrés traditionnels, les femmes conservatrices accentuaient aussi leurs différences avec les féministes.

La série montre ainsi que la société américaine d’alors estimait encore que certains comportements n’étaient pas convenables pour une femme : exprimer publiquement sa colère, comme Betty Friedan dans l’épisode 4 lorsqu’elle affronte Schlafly dans un débat, ou encore refuser d’endosser le rôle traditionnel d’épouse, comme Gloria Steinem dans l’épisode 2.

Conquérir une partie du pouvoir politique sans remettre en cause le système s’avéra une stratégie gagnante pour les antiféministes, qui parvinrent à se faire entendre. En maintenant la pression sur les hommes politiques les plus conservateurs dans les États, elles firent échouer l’amendement en 1982, lorsque la date limite de ratification fut atteinte.

Controverses sur la série

Pour autant, le portrait de Phyllis Schlafly et de son mouvement dans la série déplaît fortement aux partisans d’Eagle Forum, l’organisation qu’elle fonda en 1975 et qui est aujourd’hui scindée en deux. En effet, la volonté du cercle proche de Schlafly de protéger son image s’inscrit dans un contexte bien spécifique de querelle fratricide, de concurrence pour son héritage et de mise en mémoire.

Anne, la plus jeune des filles de Phyllis Schlafly, déplore par exemple que sa mère soit dépeinte comme un « monstre ». Il est vrai que Phyllis Schlafly apparaît comme ambitieuse et calculatrice, et, Anne l’admet volontiers, sa mère était une « femme forte et dominatrice ». Cependant, la série ne lui rendrait pas justice car elle était très appréciée des bénévoles qui l’entouraient.

À cet égard, il semblerait que Schlafly ait privilégié un type de leadership autoritaire et vertical dans son organisation. Tel un chef d’orchestre, elle supervisait l’élaboration d’un discours uniforme, coordonnait la formation politique de ses fidèles et s’était imposée comme leader incontesté du mouvement antiféministe, ainsi qu’en témoigne par ailleurs sa rencontre avec une autre militante conservatrice, Lottie Beth Hobbs, dans l’épisode 6 (voir notre thèse soutenue à la Sorbonne Nouvelle le 29 novembre 2019, dirigée par Hélène Le Dantec-Lowry et intitulée « Le discours socioculturel et les pratiques militantes des conservatrices aux États-Unis. Le cas de Phyllis Schlafly et Eagle Forum »).

Effigie conservatrice jusqu’en 2016

Phyllis Schlafly. Phyllis Schlafly EstateAuthor provided (No reuse)

En septembre 2016, celle que ses pairs surnommaient la « mère du conservatisme » s’éteignit à l’âge de 92 ans. Conservatrice opiniâtre et véritable guide du mouvement antiféministe, Phyllis Schlafly mit un point final à cinquante ans de militantisme au profit de la droite américaine, une carrière politique qui culmina d’ailleurs avec un soutien au candidat Donald Trump.

Son parcours personnel, exposé dans la série Mrs. America, témoigne de l’ampleur des changements socioculturels à l’œuvre dans la société américaine dans la seconde moitié du XXe siècle, et de ceux, moins connus, qui affectèrent les femmes conservatrices.