La statue de Colbert devant l’Assemblée nationale a été taguée de l’inscription « négrophobie d’État » le 23 juin. Ministre de Louis XIV, il est considéré comme à l’initiative du Code noir. Joël Saget/AFP

Racisme et antiracisme, violences policières, déboulonnage des statues, mémoire historique, statistiques ethniques : le débat contemporain s’inscrit à bien des égards dans la continuité de questions posées au fil du demi-siècle qui vient de s’écouler. Pourtant, il est assez largement oublieux des échanges, des passions mais aussi des recherches qui ont ponctué cette période.

Il fait les frais du présentisme, qui consiste à vivre dans l’actualité, sans capacité de se projeter vers l’avenir, ni de réellement considérer le passé. Le débat s’installe dès lors dans une actualité qui rend difficile de penser l’unité profonde de phénomènes que tout, effectivement, distingue empiriquement.

La France est engagée dans une mutation qui passe par la mise en cause de sa capacité à intégrer au sein d’un même cadre sa vie proprement sociale, son État-nation et son modèle républicain. Dès la fin des Trente Glorieuses, chacune des composantes de ce cadre a commencé à se transformer, et leur articulation fonctionnelle se décompose.

En cessant d’être industrielle, la société proprement dite a vu s’étioler le conflit central opposant le mouvement ouvrier et les maîtres du travail. Or, ce clivage donnait son sens à bien des mobilisations autres qu’ouvrières : l’espace s’est ouvert à d’autres contestations, souvent à forte charge culturelle, sans adversaire social identifiable aisément, lourdes de subjectivités individuelles souvent rétives à toute négociation ou recherche de compromis.

Contestations disparates

Les enfants des « travailleurs immigrés », de plus en plus confrontés au chômage et à l’exclusion sociale, ont eu tendance à être identifiés, et à s’identifier eux-mêmes en termes religieux – l’islam – voire ethniques.

De façon générale, le mouvement social de l’ère industrielle a laissé place à des contestations disparates, sans sens ni repères communs, à une société fragmentée dans ses luttes – la notion d’archipel popularisée par Jérôme Fourquet s’applique aussi aux mobilisations collectives.

La nation, au sortir d’une décolonisation douloureuse, a été de plus en plus interpelée par la construction européenne, et inquiète du fait de la globalisation économique.

En même temps, le racisme était de plus en plus « différentialiste », c’est-à-dire défini par le rejet de l’altérité, perçue alors comme une menace pour l’intégrité culturelle de la nation, alors qu’auparavant, il se caractérisait plutôt par des logiques d’infériorisation facilitant l’exploitation de ses victimes.

Dès lors, les objets de ce rejet tendaient eux-mêmes, avec le soutien éventuel d’acteurs politiques et d’intellectuels, à se définir dans cette perspective, et à réclamer qu’on en tienne compte. Ce qui a favorisé les demandes de statistiques ethniques (et en fait aussi religieuses et raciales), dont il était alors attendu qu’elles permettent de mieux cerner les discriminations.

Mais cette perspective est à manier avec précaution, car elle peut également faciliter des discours moins respectables : ainsi, en mai 2015, Robert Ménard, le maire de Béziers, a trouvé bon de compter les élèves musulmans scolarisés dans les écoles de sa ville – et a annoncé un chiffre de 64,6 %.

Carences de l’école publique

La République, pour sa part, a peiné chaque jour davantage à incarner les valeurs universelles de sa fière devise – liberté, égalité, fraternité : le discours est devenu ici incantatoire. Là où ce qui était bon pour les entreprises publiques l’était aussi pour leur personnel et pour le pays, on a vu prospérer les forces du marché et s’affirmer les égoïsmes corporatistes d’acteurs ne pouvant plus s’identifier à un combat universel et ne se mobilisant que pour promouvoir leurs intérêts particuliers.

La fin de la conscription a été aussi celle d’un brassage social facteur d’unité. L’école publique a cessé d’alimenter le mythe de l’égalité républicaine, et il a bien fallu, de surcroît, en admettre les carences, révélées, à l’échelle internationale, par ses classements bien modestes dans les enquêtes PISA.

La laïcité, valeur républicaine par excellence, est devenue l’objet de polémiques exacerbées par les affaires dites de « foulard ».

Le tout relativement intégré que constituaient la société industrielle, la République et la nation a commencé à se fragmenter, les fissures puis les failles se sont multipliées. Les débats actuels traduisent une amplification de ces phénomènes, qui ont fait l’objet de nombreuses recherches en sciences sociales et politiques, dès les années 80.

Des outrances qui interdisent le débat

Mais il y a aussi du nouveau. Il y a d’abord l’image fallacieuse, mais prégnante, portée par d’importants acteurs politiques, tel Manuel Valls (dans un entretien paru dans Valeurs actuelles, le 18 juin 2020) par des intellectuels respectables, comme Élisabeth Badinter (dans un entretien paru dans l’Express, 16 juin 2020), mais aussi par l’extrême droite, d’un clivage qui serait central alors qu’il n’est que secondaire et qui déboucherait sur une lutte à mort entre trois camps, tous radicalisés, raidis dans leur idéologie.

Le premier camp rassemble les tenants d’une conception pure et dure de la République, tels les animateurs du mouvement « Printemps républicain », le deuxième regroupe les partisans d’une version fermée et homogène de la Nation, voire de la race blanche, qu’inquiète ce que Renaud Camus a appelé « le grand remplacement ». Viennent enfin les « Indigènes de la République » et autres « décoloniaux » extrêmes, promoteurs d’un combat semblant tendre à la guerre des races. Les « républicanistes » et les « nationalistes » peuvent éventuellement se rejoindre.

Cette présentation radicale des enjeux contemporains enflamme l’atmosphère. Alors qu’à la fin des années 80, Régis Debray nous invitait élégamment à choisir entre être « républicain » et être « démocrate » », ce qui laissait de la place à de véritables échanges, l’outrance actuelle des positionnements radicaux interdit le débat en rejetant dans le non-sens ceux qui demandent, au contraire, que s’ouvrent des échanges informés, démocratiques, ouverts. Ceux, également, dont les demandes de vérité et de justice, si centrales dans les manifestations récentes à propos de la mort d’Adama Traoré, sont assimilées injustement à un combat communautariste ou racial.

Jusque dans les années 70, le ciment qui reliait la société, l’idée républicaine et la nation était fait aussi d’une conception de l’Histoire comme récit national porté par la République. L’ouvrage monumental « Les lieux de mémoire », paru sous la direction de Pierre Nora, est certainement la dernière forte expression de cette époque – la critique a noté à juste titre l’absence de « lieu colonial » dans cet ensemble de contributions.

Le récit national mis en cause

Des « mémoires » venues d’en bas ont contesté les conceptions républicaines et nationales éprouvées, à propos de la colonisation, mais aussi de la question juive, ou même, très tôt, de la question régionale. Cela ne pouvait que mettre en cause l’État républicain, qui ne laisse guère de visibilité aux minorités dans l’espace public, comme la nation, oublieuse de ses pages les plus sombres.

Cette peinture sur céramique rue des Petits-Carreaux, à Paris, l’un des derniers vestiges parisiens de l’époque coloniale, est régulièrement vandalisée. Anne-Christine Poujoulat/AFP

Les demandes actuelles que l’on déboulonne des statues ou que l’on débaptise des rues, des places ou des établissements scolaires poussent cette logique beaucoup plus loin. Elles aussi mettent en cause le récit national et républicain, et, au-delà, le récit qui s’intéresse à la longue phase monarchique de la construction de notre État.

Mais tout désormais ne se réduit pas à de nouveaux affrontements entre l’Histoire et les mémoires. Car viser à déboulonner des statues, débaptiser des rues, des places et autres lieux publics, ce n’est pas chercher à imposer une mémoire contre l’Histoire.

Une statue, un nom propre affecté à un lieu, une école, une place, en effet, ne sont pas en eux-mêmes le fruit de la recherche historique. Presque toujours, cela résulte du choix d’une collectivité, nationale, locale, ou d’une institution. Ce choix n’est pas non plus purement ou nécessairement mémoriel, au sens où il résulterait d’une demande portée par un groupe identifiable.

En fait, il s’est plutôt généralement agi, dans un passé plus ou moins éloigné, de rendre hommage à une personnalité, de mettre en valeur son apport, de rappeler son existence. Peut-être le mieux est-il de parler ici de reconnaissance.

Celle-ci, pour les personnages d’une certaine importance historique, engage l’État-nation républicain actuel. Demander qu’on déboulonne une statue ou qu’on débaptise un lieu, c’est dès lors contribuer à la prise de conscience, plus large, d’un phénomène capital : la décomposition du cadre en fonction sous la Troisième République et les Trente Glorieuses. Un cadre qui intégrait dans un même modèle la société, la Nation et la République, avec pour ciment l’Histoire.

C’est aussi accélérer cette décomposition, voire la brusquer, ce qui ne peut que susciter, en contrepartie, des raidissements en tous genres, républicanistes, nationalistes, racialisés et racialisants. Ce n’est pas l’Histoire, en tous cas pas directement, qui est en cause, c’est un récit politique porté dans l’espace public par d’autres que des historiens, même s’il les a aussi mis à contribution.

La mémoire comme enjeu politique

Dans ce contexte, le rôle de la mémoire change. La mémoire était surtout une force venue d’en bas, portée par les descendants de groupes minoritaires dont les souffrances historiques étaient passées sous silence, niées, oubliées ou minimisées.

Elle interpellait le pouvoir, en même temps que l’Histoire, elle les pressait d’être à l’écoute. Désormais, la mémoire est elle aussi un enjeu politique, un élément dont tout un chacun use dans le jeu des pouvoirs et des oppositions.

Elle inspire des politiques que l’on peut dire mémorielles. Elle est instrumentalisée de toutes parts, de manière politicienne, servant la stratégie d’acteurs qui veulent flatter tel ou tel secteur de l’opinion, ou se positionner sur le passé, sans compétence ou légitimité particulière s’il s’agit de dire la vérité historique.

Nous ne sommes plus, ou plus seulement, dans l’ère de la mémoire, des témoins et des victimes, mais dans celle des politiques et des contre-politiques mémorielles. Cela contribue un peu plus encore à déstructurer le modèle national et républicain dont nous avons hérité, et à affaiblir la portée de l’Histoire, à la fois comme récit national et d’État, ce qu’elle ne peut plus être, mais aussi comme recherche raisonnée, scientifique, de la vérité, dès lors que des historiens entrent eux-mêmes dans des jeux, des calculs et des opérations à la fois mémoriels et politiques.

Ce qui peut permettre à des groupes minoritaires de faire entendre leur voix fait des responsables politiques qui les écoutent les agents d’un récit historique sur lequel ils arbitrent et qu’ils instrumentalisent. Le rôle et la place de l’Histoire se reconfigurent.

Renouer avec une police de proximité

Le débat actuel sur les violences policières contribue lui aussi à l’accentuation de la déstructuration du modèle classique. Celui-ci en effet repose sur l’idée d’une police républicaine, au service du pouvoir légitime, incarné par un chef d’État et ses ministres, à commencer par celui de l’Intérieur.

Le 13 juin 2020, place de la République, à Paris, un manifestant réclame justice pour Adama Traoré. Thomas Samson/AFP

Critiquer la police, comme c’est le cas à propos de son racisme et de son usage de la force, c’est mettre en cause le lien direct, théoriquement sans faille, qu’elle entretient avec le pouvoir au plus haut niveau, alors qu’aux États-Unis, les forces de l’ordre sont bien davantage sous contrôle local.

Envisager politiquement des changements significatifs, dans les méthodes policières par exemple, c’est engendrer nécessairement des tensions entre le pouvoir central et les policiers et gendarmes.

C’est donc aussi, une fois de plus, mettre en cause un mode d’intégration républicaine, dire qu’il fonctionne mal. Et c’est encourager certains policiers à rejoindre le camp de la radicalité républicaniste, celui du nationalisme extrême – ou les deux –, plutôt qu’à demander à l’institution policière d’affronter ces problèmes de racisme décrits par Fabien Jobard.

Or mieux vaudrait renouer avec l’esprit de la fin des années 80, quand l’idée d’une police de proximité était à l’ordre du jour, et que le ministère de l’Intérieur avait accepté que la recherche s’intéresse à la police, avec notamment la création de l’IHESI (Institut des hautes études de la Sécurité intérieure), qui, après avoir changé deux fois de nom, a été supprimé en octobre 2019.

Ne nous y trompons pas : ceux qui, quel que soit le lieu d’où ils parlent, adoptent des positions sans nuances, confondent histoire, mémoire et reconnaissance, et ne veulent voir chez les autres que guerre des races, violences communautaires, et conduites de rupture fonctionnent sur le mode de la prophétie autoréalisatrice. À force de dénaturer le débat et de nous dire qu’il faut choisir entre le chaos et l’autoritarisme, ils préparent le terrain de l’un, ou de l’autre.