Saint Sébastien intercède auprès de Dieu pour conjurer la peste (Josse Lieferinxe, XVe siècle, détail). WikimediaCC BY-SA

L’histoire de l’Empire byzantin a été façonnée par une multitude d’événements, parmi lesquels les épidémies mortelles tiennent une place particulière. C’est pourquoi chroniqueurs, clercs et hauts fonctionnaires ont laissé de multiples témoignages des ravages causés par les épidémies, dont la peste qui était la plus redoutée. Mais avant d’être une entité pathologique à part entière, le terme « peste » désignait dans l’Antiquité classique et tardive les fléaux majeurs qui ont traversé le monde habité. Tirant son étymologie du terme latin pestis (le fléau), la peste fut pendant des siècles le fléau par excellence.

Les documents du VIe siècle laissent supposer que la peste justinienne est apparue à Péluse, petite ville située dans l’extrême est de la bouche du Nil. Tous les auteurs contemporains qui ont produit une description suffisamment longue de la maladie pour y inclure une symptomatologie en décrivent les traits caractéristiques : fièvre suivie par des bubons à l’aine, sous l’aisselle ou au cou. Mais Péluse n’était qu’un point d’arrivée de la maladie, dont l’origine éthiopienne est maintenant bien prouvée par l’archéologie.

Comme le montre le tableau ci-dessous, la peste s’est déclarée plus de 10 fois entre 541 et 565. Ce fait est corroboré par les historiens Procope de Césarée (500-565) et Évagre le Scholastique (536-594) qui rapportent que la peste a plusieurs fois éclaté durant le règne de l’empereur Justinien, ce qui indique une apparition périodique à partir de 541.

Plusieurs grandes cités de l’Empire redressé par l’administration de Justinien ont été touchées tel que Constantinople, Alexandrie, Carthage et Rome. Par exemple au printemps 542, Procope rapporte qu’au fort de sa première irruption, la peste tuait dix mille personnes par jour à Constantinople, la capitale de l’Empire, où elle fit rage quatre mois. Les preuves archéologiques, en vérité, donnent à penser que les différentes vagues de peste du VIe, VIIe et VIIIe siècles eurent pour les habitants de l’Empire byzantin une importance tout à fait comparable à celle de la Peste noire du Moyen Âge tardif. Dans les différentes régions touchées, la maladie provoquait, au début, la mort d’une grande partie de population urbaine, et il fallait sans doute plusieurs générations pour compenser cette baisse générale de la population.

Chronologie de la peste de Justinien, au VIᵉ siècle. Author provided

La peste, comme toute pandémie, est aussi un phénomène sociogéographique. L’historien Procope nous renseigne sur le mode de sa propagation : tout d’abord, elle frappe les régions côtières, puis elle touche les villes avant de visiter successivement l’intérieur des îles et les montagnes éloignées.

Si les sociétés modernes luttent contre les maladies essentiellement par les armes de la médecine, les sociétés préindustrielles y réagissaient très différemment. Même une société hautement sophistiquée comme l’était la société byzantine du VIᵉ et VIIᵉ siècles affrontait l’épidémie mortelle par d’autres moyens que la médecine.

Punition divine

Les citoyens de l’Empire protobyzantin perçoivent la peste, comme toute maladie épidémique, en termes à la fois apocalyptiques et métaphysiques. Son ancienneté et l’acceptation large dont elle jouissait, faisait prévaloir l’approche métaphysique, selon laquelle la peste exprimait la punition divine, et elle était considérée comme le résultat de la transgression humaine de la loi divine. C’était une notion centrale à la fois de la pensée grecque et latine de l’Antiquité tardive.

Carte représentant la propagation de la Peste de Justinien d’après Plague and the End of Antiquity : The Pandemic of (541-750).

En effet, la consolidation du christianisme modifiait radicalement les conceptions du monde qui prévalaient antérieurement. L’un des avantages des chrétiens sur leurs contemporains païens était que les soins aux malades, même en temps de peste, représentaient pour eux un devoir religieux indiscuté. Quand tous les services normaux s’effondrent, les soins les plus élémentaires réduisent considérablement la mortalité.

Pour la pensée chrétienne byzantine, les enseignements religieux prêchés par les évêques dans les églises des différentes villes de l’Empire donnaient un sens à la vie du simple chrétien. Échapper définitivement aux souffrances, après tout, était bien séduisant, au moins en principe, sinon en pratique. Qui plus est, même les survivants trouvaient une consolation chaleureuse et immédiate dans la vision d’un paradis qui avait accueilli leurs parents et proches morts en bons chrétiens. La toute-puissance divine donnait donc un sens, pour les Byzantins, à la vie et à la mort, en temps de catastrophe et de pandémie.

La peste de Justinien (VIe-VIIIe siècle) par Annick Peters-Custot, Professeur d’Histoire byzantine à l’Université de Nantes.

La peste si souvent évoquée par les chroniqueurs fut un événement important du règne de Justinien, et l’économie en fut sans doute sévèrement affectée. Elle ne fut pourtant sans doute pas aussi catastrophique et extraordinaire que certaines de nos sources le disent, suivies par beaucoup d’historiens modernes. Outre ces exagérations, la peste a trop souvent été utilisée comme explication brutale et définitive à beaucoup de faits et d’événements de la fin de l’Antiquité. En fait, l’échec des efforts de Justinien pour rétablir l’unité de l’Empire peut être attribué pour une bonne part à la diminution des ressources impériales qu’entraîna la peste. De même, le fait que les forces byzantines n’ait opposé qu’une résistance symbolique aux armées musulmanes en Syrie, Égypte et en Afrique du Nord est plus facile à comprendre à la lumière des désastres démographiques et économiques qui ont frappé à plusieurs reprises le système byzantin.