1. Jérôme Viala-GaudefroyAssistant lecturer, CY Cergy Paris Université
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La banlieue d’Oak Park, à l’ouest de Chicago, dans l’Illinois. Jonathan Daniel/Getty Images North America/Getty Images via AFP

« Si jamais il arrivait à diriger ce pays, nos banlieues disparaîtraient » a déclaré Donald Trump dans le premier débat présidentiel de la campagne 2020, dans la nuit de mardi à mercredi 30 septembre, en parlant de son rival Joe Biden.

Depuis plusieurs semaines, dans ses meetings de campagne, Donald Trump accuse les démocrates, et Joe Biden en particulier, de vouloir « abolir » et « détruire » les suburbs, ces banlieues américaines pavillonnaires généralement associées à la classe moyenne et classe moyenne supérieure. « Ils veulent mettre des logements à bas prix dans les banlieues, et cela reviendrait à abolir, à ruiner les banlieues. Cela a déjà commencé. Ça fait des années que ça dure », affirmait-t-il ainsi le 11 août dernier.

Le 29 juillet 2020, dans un de ses nombreux tweets, il informe « toutes les personnes qui vivent leur vie rêvée en banlieue » qu’elles ne seront « plus gênées ou financièrement lésées par la construction de logements à loyers modérés dans [leur] quartier. »

Il venait en effet de supprimer une réglementation de l’administration Obama visant à diversifier l’offre de logements pour favoriser une certaine mixité sociale dans les suburbs. Cette réglementation prévoyait notamment de conditionner l’attribution des fonds fédéraux à l’élimination de barrières érigées par les plans locaux d’urbanisme, imposant par exemple la construction de maisons individuelles à tel ou tel endroit et excluant de fait des logements moins coûteux.

Depuis, Donald Trump se présente en sauveur des banlieues et du rêve américain : « J’ai donc entièrement mis fin au programme. », dit-il encore le 11 août dernier, ajoutant : « Les gens ne pouvaient pas croire que je l’avais fait, mais je l’ai fait, parce que les banlieues sont le rêve américain. »

Pour comprendre la stratégie de Donald Trump, il faut tout d’abord faire un bref retour historique sur le concept américain de la banlieue.

Le péché originel des suburbs

Si le terme « suburb » peut se traduire en français par « banlieue », son image bien différente de celle des banlieues européennes. Aux États-Unis, elle est associée à une population de classe moyenne ou plutôt aisée, majoritairement blanche, qui vit presque exclusivement dans des pavillons avec jardin.

Les suburbs ont commencé à se développer après la Première Guerre mondiale, mais c’est à partir des années 1940 et 1950 qu’elles se sont surtout étendues, grâce notamment à une loi fédérale (la « GI Bill ») qui favorise l’accès à la propriété aux soldats démobilisés. C’est ainsi que se sont créés les modèles de suburbs symboles du rêve américain, comme les Levittown.

Mais la création de ces nouveaux quartiers résidentiels est intimement liée à la discrimination raciale qui existait alors non seulement dans le sud mais également dans les États du nord. Il s’agissait, pour beaucoup de Blancs, de fuir les centres urbains (le « white flight ») à la suite de la migration des Noirs venus du sud. Comme l’ont montré plusieurs travaux universitaires, les Noirs, en particulier, se sont trouvés systématiquement exclus des suburbs, en raison de discriminations à la fois individuelle et institutionnelle, que ce soit dans dans les secteurs immobilier, bancaire ou à travers les lois fédérales, y compris la GI Bill.

Dans The Color of the Law, l’historien Richard Rothstein montre combien la ségrégation raciale en matière de logement est le résultat de la politique gouvernementale à tous les niveaux – fédéral, étatique et local. Les Levittowns, les lotissements de banlieue les plus célèbres de l’Histoire, qui serviront de modèles aux suburbs, seront à la fois le symbole du rêve américain et celui de la discrimination. Initialement réservés aux Blancs, les Noirs n’y représentent aujourd’hui encore qu’à peine 1 % de ses résidents.https://www.youtube.com/embed/qmvg72ecBXs?wmode=transparent&start=0

La fin de la discrimination ?

En 1968, c’est finalement le passage d’une loi fédérale sur le logement équitable (Fair Housing Act) qui a permis de réduire cette discrimination au logement. Selon le démographe William Frey, cette discrimination aurait diminué d’environ un tiers entre 1970 et 2010. Aujourd’hui, la majorité de la population (55 %, selon le Pew Research Institute) vit dans les suburbs, dont environ un tiers de minorités ethniques, si bien qu’on peut véritablement parler d’une nation de banlieues. L’enjeu électoral est donc énorme.

Toutefois, derrière ces chiffres, se cache une réalité plus complexe. De nombreux chercheurs (iciici ou ici) ont montré qu’il y avait une grande variabilité géographique et qu’il existait une nouvelle forme de ségrégation à l’intérieur des communautés suburbaines, entre les banlieues, où vivent des personnes de « races » différentes.

Le secrétaire d’État au logement et au développement urbain depuis 2017, le républicain Ben Carson, avait d’ailleurs lui-même critiqué les zonages qui imposaient des maisons individuelles, les accusant de rendre le logement trop cher et d’exacerber la crise des sans-abri, avant de professer exactement le contraire, notamment dans une tribune co-signée avec le président et intitulée « Nous protégerons les suburbs », publiée dans le Wall Street Journal en août dernier.

Comme Donald Trump le dit dans ses tweets, c’est au nom de la liberté, du marché et de la sécurité qu’il a tenu à éliminer la réglementation votée sous Obama qui avait pour but de renforcer la loi sur le logement équitable (Affirmatively Furthering Fair Housing, AFFH) de 1968. Quand bien même cette loi visait précisément à assouplir les règles de zonage et autoriser la libre construction de logements à bas prix.

Une vision binaire, racialisée et mythifiée

Citant en exemple la ville de Westchester, dans l’État de New York, Donald Trump construit un récit binaire qui oppose la banlieue, « un endroit magnifique », celui du « rêve américain » aux « logements à bas prix [qui] viennent [avec] beaucoup d’autres problèmes, y compris la criminalité. » C’est, d’ailleurs, un endroit qu’il connaît bien puisque son organisation y possède plusieurs propriétés. Or, Westchester est depuis des années poursuivie par le gouvernement fédéral pour avoir failli dans sa politique de déségrégation. Donald Trump a d’ailleurs lui-même été, dans sa jeunesse, en procès avec le gouvernement fédéral qui accusait son père de discriminer les Noirs dans l’accès au logement. Par « logement à bas prix », il faut donc comprendre « logements occupés par des gens de couleurs », même si, en réalité, de nombreux blancs en bénéficient.

Donald Trump oppose une vision idéalisée des suburbs aux villes, dirigées par les Démocrates, qui seraient des lieux de violence, d’émeute et de corruption :

Il puise ici dans un mythe fondateur américain, déjà présent chez Jefferson, qui oppose les villes, lieux du vice, à la ruralité, puis à l’Amérique des villages bucoliques (« small-town America »), symbole de vertu, devenu aujourd’hui le suburb. Cette vertu est illustrée par l’association de la banlieue à la domesticité, à la beauté, et à la femme au foyer, forcément vulnérable, qu’il doit donc protéger, comme il l’explique dans une interview à Laura Ingraham sur Fox News.

« Les femmes, plus que toute autre chose, elles veulent de la sécurité. Elles doivent avoir la sécurité. Il y a un niveau de violence que vous ne voyez pas. Vous avez donc cette belle communauté dans les banlieues, y compris les femmes, n’est-ce pas ? Les femmes, elles veulent de la sécurité. »

L’usage du mot housewives, « femmes au foyer », un terme qui a connu son heure de gloire dans les années 1950, est d’ailleurs significatif et parfaitement assumé par le président qui se réjouit d’utiliser des termes « politiquement incorrects ».

Tout cela fait partie d’une stratégie de campagne basée sur le thème de la loi et de l’ordre. Elle vise à susciter la peur des conservateurs nostalgiques d’une Amérique idéalisée, forcément blanche, qui était supposée exister avant les bouleversements des années 1960, et des lois des droits civiques et sur l’égalité d’accès au logement. Joe Biden a justement répondu lors du premier débat présidentiel que « ce ne sont plus les années 50 », mais l’image qu’il a présenté ensuite de la mixité ethnique que l’on trouverait en banlieue ressemble encore davantage à un idéal qu’à la réalité.


La rubrique Fact check US a reçu le soutien de Craig Newmark Philanthropies, une fondation américaine qui lutte contre la désinformation.