1. Marion BalletChercheuse en sciences politiques, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

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Jean-Luc Mélenchon, candidat LFI à la présidentielle 2022, lors des discussions houleuses à l’Assemblée nationale autour du pass vaccinal le 3 janvier 2022. Stéphane de Sakutin/ AFP

Alors qu’elle vient d’être élue candidate des Républicains à la présidentielle de 2022, Valérie Pécresse n’oublie pas de préciser, dans sa courte allocution de fin de Congrès le 4 décembre qu’elle

« ressen[t] la colère d’un peuple de France qui se sent impuissant face à la violence et à la montée du séparatisme islamiste, qui se sent menacé dans ses valeurs et ses modes de vie par une immigration incontrôlée, emprisonné aussi sous le poids écrasant de la bureaucratie et de la dette ».

Seize ans plus tôt, quasiment jour pour jour, Arlette Laguiller convoquait cette même image d’un peuple exaspéré :

« Ce que je souhaite, dit-elle alors, c’est que les travailleurs ne se contentent pas d’exprimer leurs sentiments dans les urnes, mais qu’ils les expriment par un coup de colère qui surprenne et terrorise vraiment le grand patronat et la bourgeoisie. »

Deux candidates, deux scrutins présidentiels, deux façons d’utiliser un même sentiment. Si la mobilisation de la colère est une constante dans les discours de campagne présidentielle, les usages qui en sont faits divergent fortement d’un candidat à l’autre. Ce sont les conclusions d’une étude que nous avons menée sur un corpus de près de 5 000 messages électoraux émis entre 1981 et 2017 par les formations représentatives du spectre partisan français.

Un sentiment contraire aux aspirations démocratiques

L’activation de ce sentiment en campagne n’est certes pas surprenant, tant la compétition entre candidats et entre visions du monde y est intense. Elle l’est d’autant plus lors des présidentielles, qui constituent en France le mode d’accès à la plus haute fonction de l’État.

Mais l’usage de la colère n’est néanmoins pas neutre lorsque l’on regarde l’imaginaire subversif que ce sentiment charrie. « Vive émotion de l’âme se traduisant par une violente réaction physique et psychique », la colère est perçue comme éruptive, viscérale, irrationnelle… des caractéristiques qui peuvent mener l’individu à des jugements mauvais.

Pire, lorsqu’elle est collective, on la juge susceptible de provoquer des débordements imprévisibles, avec le risque élevé de dégénérer en violences. Dans un contexte de démocratie représentative, et a fortiori électoral, la mobilisation de ce sentiment reste donc ambiguë. Elle se heurte frontalement aux postulats sur lesquels se sont construits les régimes démocratiques modernes. À l’opposé des passions destructrices du XXe siècle, nos démocraties contemporaines se veulent pacifiées et supposent des acteurs rationnels, c’est-à-dire libérés des émotions qui les font agir de manière déraisonnable.

La colère comme levier de mobilisation électorale

Cette tension apparente interroge : comment la colère, qui fait encore l’objet de nombreux préjugés, reste pourtant un levier de mobilisation électorale incontournable pour les candidats à la présidence de la République ?

Une étude attentive des messages électoraux laisse apparaître un double discours. D’un côté, la colère est très souvent mentionnée pour en souligner sa dangerosité. Elle est tantôt décrite comme un flot incontrôlable qui « emporte » les citoyens, tantôt représentée sous la forme d’un « souffle » puissant susceptible de faire bouger les choses. Les candidats associent volontiers la colère à l’action plutôt qu’à la réflexion et mettent en avant les risques de désordre et de divisions qu’elle peut engendrer. Comme l’explique par exemple Anne Hidalgo en déplacement à Rouen le 12 septembre 2021 :

« Cette France de la fraternité, se divise, en groupes hostiles, en communautés séparées, en factions qui expriment leur amertume, leur colère, parfois avec tant de violence. »

Ce sentiment est aussi souvent décrit comme un instrument utilisé par l’extrême droite pour manipuler le peuple. Emmanuel Macron tente ainsi d’éclairer les Français en expliquant que les membres du Rassemblement national « ne cherchent pas à guérir le mal mais à exploiter la colère ».

Benoît Hamon utilise le même procédé lors de son clip de campagne du 10 avril 2017 en affirmant qu’il ne « ser(a) pas de ceux qui transforment votre colère en haine, qui veulent vous opposer et vous désunir. »Clip de campagne de Benoît Hamon, réalisé par Valérie Donzelli, 2017.

Une émotion au service de la proximité politique

Mais d’un autre côté, la colère est montrée comme un sentiment légitime lorsqu’elle est attribuée aux Français. Avec l’avènement de la proximité en politique, à compter des années 1990, les candidats ne peuvent plus totalement refuser et nier les émotions des citoyens. En effet, la légitimité du discours politique ne se fonde plus principalement sur l’autorité, la compétence mais surtout sur l’expérience vécue, le témoignage individuel : celui du citoyen, dont il faut écouter l’histoire personnelle pour mieux le représenter ; celui du responsable politique aussi, dont on attend la transparence absolue. L’émotion devient un outil de légitimité pour les responsables politiques, l’instrument d’une proximité poussée à l’extrême.

Dans ce contexte, reconnaître le désarroi et l’indignation des Français, c’est faire preuve d’une capacité à les comprendre et à les représenter fidèlement : « Ce sont les gens qui ont raison de protester, d’exprimer leur révolte », explique Robert Hue dans son clip de campagne diffusé le 11 avril 1995. En déplacement à Dunkerque le 15 février 2007) Ségolène Royal s’adresse aux Français désillusionnés :

« Je n’aurai de cesse, si je suis élue, que de répondre à votre juste colère. »

Mais c’est aussi donner une place particulière au candidat et légitimer son rôle de futur Président. Parce qu’on « ne construit rien avec juste de la colère », il est essentiel que l’irritation du peuple soit traduite en engagement rationnel et en politique publique.

On reconnaît au citoyen la capacité de formaliser son ressenti, mais au candidat celle de l’interpréter et d’en tirer les solutions collectives appropriées. Les responsables politiques deviennent alors « porte-parole de la colère du peuple » comme le proclamait Marine Le Pen lors de la dernière campagne présidentielle.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=860190758661435392&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fcomment-les-candidats-a-lelection-presidentielle-se-saisissent-de-la-colere-des-francais-174171&sessionId=05f7ca0996109045aaa44af058a8be02fd1a37e2&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=86e9194f%3A1641882287124&width=550px

Le 4 mai 2017, Emmanuel Macron expliquait ainsi :

« Je sais que derrière cette colère, cette indignation, cette attente, il y a une envie de bousculer l’ordre établi, de changer les choses. Je veux avec vous changer les choses en profondeur. »

Partis protestataires ou formations gouvernementales : un usage contrasté de la colère

Derrière cette ambiguïté du discours, apparaît une réelle divergence entre partis à vocation gouvernementale et partis protestataires. Chez les premiers, qui acceptent le système politique en place et voient dans l’élection présidentielle la manière d’accéder au pouvoir, la colère fait l’objet des plus fortes réserves. Pour eux, le chef de l’État ne peut laisser son émotivité se manifester.

Son sang-froid est d’autant plus nécessaire que son rôle même est de gommer les oppositions et différences qui sont le propre de la société réelle. Se risquer à exprimer sa colère relève même de la prise de risque. Mal en a pris Ségolène Royal, qui lors du débat d’entre deux tours, diffusé le 2 mai 2007, s’est vue fragilisée par Nicolas Sarkozy :

Ségolène Royal : Tout n’est pas possible dans la vie politique, ce discours, cet écart entre le discours et les actes, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants handicapés, ce n’est pas acceptable. Je suis très en colère. Les parents et les familles…

Nicolas Sarkozy : Calmez-vous et ne me montrez pas du doigt avec cet index pointé !

Ségolène Royal : Non, je ne me calmerais pas !

Nicolas Sarkozy : Pour être président de la République, il faut être calme.

À l’issue de cet échange, le doute est jeté sur la capacité de la candidate socialiste à endosser la fonction présidentielle et assumer ses attributs essentiels : savoir « être calme » et garder son sang-froid face aux responsabilités. La colère, supposée montrer le déterminisme et l’humanisme de la candidate socialiste se transforme ici en handicap face à un adversaire masculin qui la renvoie aux stéréotypes genrés dont font encore l’objet les femmes en politique. L’« hystéricisation » de la colère de Ségolène Royal contribue donc à la décrédibiliser.

Un marqueur idéologique des extrêmes

A l’opposé du spectre partisan, en revanche, la colère est davantage légitimée par les candidats. Elle constitue même un marqueur idéologique des extrêmes, droite mais surtout gauche.

Le rejet du système politique, la volonté de le transformer sur le long terme et la difficulté à sortir victorieux du scrutin majoritaire favorisent le recours à la colère. Le ton véhément des candidats trouve ainsi écho dans les représentations spontanées des sympathisants. Plus la colère est forte, plus elle est censée donner aux classes populaires, aux travailleurs, aux « braves gens », l’énergie nécessaire pour passer à l’action, renverser le système en place et sortir de ce qu’Eric Zemmour appelle par exemple, comme bien d’autres l’ont fait avant lui, le « chemin funeste du déclin et de la décadence ».

Dans les discours protestataires, la colère se conjugue donc au présent comme au futur. Elle trouve sa légitimité dans ses conséquences à moyen ou long termes. Nathalie Arthaud ne doute pas, par exemple, que la « colère populaire finira par éclater », que ce soit dans la rue ou dans les urnes. Les différentes manifestations, grèves ou mouvements collectifs sont alors montrés comme les signaux du processus en cours.

Ce qui fera dire à cette même Nathalie Arthaud, six ans plus tard :

« C’était ça, la colère des “gilets jaunes”. Un cri de colère contre l’accaparement des richesses à un pôle de la société. Ce mouvement nous conforte dans l’idée que la colère est grande. »

En campagne, la mobilisation de la colère peut donc être très efficace lorsque les discours parviennent à la canaliser dans le vote. Le candidat est non seulement celui ou celle qui « connaît et comprend votre colère », mais qui entend également la représenter comme l’écrit le candidat de la France Insoumise déjà dans sa « Profession de foi électorale de 2017 » lors du premier tour :

« Je connais votre colère, poursuit Jean-Luc Mélenchon, je veux en être la voix progressiste et humaniste. »

La radicalité du langage est néanmoins modérée, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, par leur participation au jeu électoral. Euphémisée, la colère n’est pas mobilisée en vue d’une action nuisible à autrui. Le discours électoral n’incite ni à la prise d’arme, ni à la destruction de l’ennemi. Et si les électeurs sont invités à « prendre leur revanche », c’est bien en glissant un bulletin dans l’urne.