Installation des aspirateurs à sédiment sur le site de l’Anémone, Photo François Jacaria, 2018. J.-F. Guibert/AAPA/UA, Author provided

L’Anémone : de Bayonne à la Baie des Saintes, une épave hors du commun

Publié: 7 septembre 2022, 20:01 CEST

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  1. Jean-Sébastien GuibertMaître de conférences en histoire des mondes moderne et contemporain, Université des Antilles

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Jean-Sébastien Guibert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Très souvent, chez mes proches ou dans mon entourage, la mention de mon métier, archéologue maritime, évoque rêves et curiosité : ne suis-je pas, dans l’imaginaire de beaucoup, l’archétype du chasseur d’épaves, celui qui plonge à plusieurs mètres sous la surface pour faire revivre des navires, voire celui qui va dénicher quelque trésor des plus beaux romans d’aventure et de piraterie ?

Si l’émotion est souvent au rendez-vous, mon travail revêt un caractère scientifique. De plus, toute une dimension de mon travail demeure souvent inaperçue : une plongée non pas sous-marine mais dans les archives. C’est ainsi que j’ai eu la chance de mettre à jour et identifier une épave hors du commun. L’épave de la Baie des Saintes (Guadeloupe) désormais identifiée comme l’Anémone. Il s’agit d’une goélette de la Marine royale de la période de la Restauration construite à Bayonne en 1823 et coulée aux Saintes en 1824 lors du cyclone du même mois.

Carte de la Guadeloupe indiquant la localisation des Saintes et de l’épave de l’Anémone. Par l’auteur

Si une partie du travail de recherche est celui, personnel, d’un chercheur isolé, le travail de terrain (deux à trois semaines par an) est le résultat de la collaboration d’une équipe d’une quarantaine de personnes sur cinq ans.

L’épave de la Baie des Saintes : les premières données

Dans le milieu des plongeurs de Guadeloupe passionnés d’archéologie, il est un site qui intrigue : celui de l’épave de la Baie des Saintes. Une épave ancienne trouvée en 1990 par Claude Édouard, un restaurateur de Terre-de-Haut et un certain Lesueur propriétaire d’un club de plongée aux Saintes.

Elle intrigue aussi parce qu’elle n’est pas facile à repérer : profondeur de 25 m en plein milieu de la baie entre Terre-de-Haut et l’îlet à Cabrit.

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L’accès n’est possible que par des amers que seuls quelques initiés connaissent et les navettes qui relient les Saintes à la Guadeloupe ne passent pas très loin dans la passe de la Baleine ce qui n’améliore pas la sécurité de plongeurs bravant ses secrets. La rencontre avec Claude Edouard me permet en 2009 de plonger sur le site avec un bon ami de l’époque, F. Nouhailas. Claude Edouard est que l’on appelle « l’inventeur du site » dans le métier, puisque premier « découvreur » de ce lieu.

Vue panoramique de la baie des Saintes avec au premier plan le navire support à proximité du site de l’Anémone. Renaud Leroux/AAPA/UA

En clair, il nous donne les amers (points de repères sur terre ou en mer, essentiels à la navigation) et nous parvenons lors de la seconde plongée à repérer le site : les vestiges de plaques de cuivre caractéristiques servant à doubler la coque des navires jonchent les fonds marins et ce qui semble être ceux de la carène d’un navire se découvre par endroit.

Étrange « Limande »

D’après les données recueillies par le ministère de la Culture (Direction de la Recherche en Archéologie Subaquatique et Sous-Marine) auprès de Claude Edouard, il pourrait s’agir de la Limande, un navire hydrographique, c’est-à-dire à vocation scientifique dont la mission principale est la description des fonds marins et coulé dans les années 1820 (bilan scientifique du Drassm 2002).

Cependant, ce nom de navire demeure inconnu des registres de la Marine française, et à titre personnel je n’ai jamais vu de navire portant ce nom dans les milliers de documents que j’ai pu consulter.

Ces informations intriguent forcément : comment ce nom est-il sorti ? Comment l’inventeur du site peut-il dater le site aussi précisément ? La réponse est simple : le site a été pillé et les pilleurs ont prélevé des objets qui permettent de le dater précisément.

Quant à l’identification, les recherches menées en archives invalident rapidement cette hypothèse. Les échanges avec plusieurs autres gran moun (anciens en créole) des Saintes indiquent que le site avait déjà été pillé par des Américains dans les années 1970.

Alors que faire ? Comment retrouver trace de cette épave et d’informations validant ou invalidant les hypothèses ?

Les données d’archives : la remise en cause

Mon travail de thèse m’a habitué à fréquenter les archives maritimes, au cœur du métier d’archéologue et d’historien, au même titre que la plongée.

En France, la pratique de l’archéologie sous-marine est réglementée : les opérations de fouille sont réalisées par des plongeurs professionnels détenteurs d’une certification le classe B.

J’ai déjà quelques sources sur les naufrages à la Guadeloupe et poursuis les dépouillements entre 2009 et 2012. Au cours d’une séance aux archives départementales de Guadeloupe – où les doubles microfilmés des archives des Archives Nationales d’Outre-Mer sont conservés – je tombe sur le rapport du gouverneur Jacob faisant état des dégâts causés par l’ouragan du 7 au 8 septembre 1824 qui a touché la Guadeloupe et en particulier les Saintes.

Rapport du gouverneur de la Guadeloupe Jacob sur l’ouragan du 7 au 8 septembre 1824, 25 mars 1825. SG/GUA/CORR/68

Il mentionne la perte de l’Anémone, une goélette du roi naufragée aux Saintes au cours du cyclone et la mort de l’ensemble de son équipage alors qu’elle y était au mouillage pour passer la mauvaise saison. A cet instant, j’envisage cette piste pour élucider l’identification des vestiges de l’épave de la Baie des Saintes. Dès lors, je mène des recherches sur cette unité et complète les informations sur ce naufrage.

Le navire est construit à Bayonne en 1823, il participe à la guerre d’Espagne avant d’être envoyé en Guadeloupe pour servir de navire des domaines chargé du contrôle des côtes et de transport pour l’administration. Il est alors commandé par Louis Alexandre Guillotin (1790-1824). Le navire est aussi impliqué dans la lutte contre le commerce illégal d’esclaves désormais interdit depuis 1817. Le navire saisit deux navires négriers au large de la Guadeloupe au cours de sa courte existence.

Plan de voilure de l’Emeraude et de la Topaze, sistership de l’Anémone, 1824. SHD Cherbourg 2G2 321

C’est l’une des six goélettes construites dans les années 1820 à Cherbourg, Toulon et Bayonne et la sistership (navire construit sur le même modèle) de la Topaze. Il existe d’ailleurs une monographie de la Topaze publiée par Jean Boudriot, spécialiste d’architecture navale. L’auteur s’appuie en fait sur l’histoire de l’Anémone et mentionne son naufrage aux Saintes. La boucle est bouclée !

L’idée d’identifier le site de l’épave de la Baie des Saintes comme étant l’Anémone ne me quittera plus. La datation colle et les premières observations aussi.

L’identification : les résultats des recherches archéologiques

Une fois ma thèse soutenue en 2013, je propose différentes pistes de recherche pour identifier plusieurs sites d’épaves à la Guadeloupe en m’appuyant sur les recherches effectuées au cours de celle-ci. Désormais recruté à l’Université des Antilles, j’envisage de mettre en œuvre un projet sur l’épave de la baie des Saintes en juillet 2015.

Il s’agira d’abord d’un projet de prospection (recherche) sondage (ouverture dans le sédiment pour étudier les vestiges s’y trouvant) pour localiser le site et tenter de comprendre comment il s’organise. Il faut réunir une équipe, des moyens, etc.

Un long travail invisible commence avec les demandes de financement, l’organisation, la préparation. Finalement nous partons depuis la Martinique avec Orca un navire qui nous sert à transporter le matériel nécessaire et une partie de l’équipe : Guy Lanoix, chef opérateur hyperbare et plongeur archéologue, Franck Bigot, plongeur et archéologue, Alexandre Arqué, Marie et Bruno Berton et Vasilis Tsougarkis, plongeurs professionnels.

La première tentative de retrouver le site en plongeant n’est pas la bonne, la seconde paye ! La palanquée (groupe de plongeurs) revient en avec le navire annexe les bras en victoire le sourire aux lèvres. On a le site ! Au cours du débriefing du soir, Marie Berton, plongeuse, indique qu’elle a peut-être vu ce qui ressemble à la bouche d’un canon.

Sondage autour de la caronade (2015). Photo par l’auteur/AAPA/UA

Des objets essentiels

Cet élément est très important et pourrait nous aider à identifier le site. En effet l’Anémone était armée de deux caronades (type de canons courts) de calibre de 12 datés de 1818 qu’il devrait être facile d’identifier. C’est d’ailleurs un de nos axes de travail. Le lendemain nous repérons ce que Marie nous avait indiqué. C’est clairement la bouche d’un canon, nous décidons d’installer un sondage autour de la structure et rapidement elle s’avère être effectivement une caronade. C’est un élément déterminant qui nous a conduits dès la première année de prospection d’avoir une forte certitude quant à l’identification du site. Le reste des éléments étudiés (mobilier archéologiques et structures) confirment que le site est celui d’une épave du début du XIXe siècle.

Forts de ces premiers résultats, le rapport est rédigé et nous déposons un projet pour cette fois comprendre comment s’organise le site. En juillet 2016, une équipe d’une quinzaine de personnes rempile.

L’équipe du projet Anémone en 2018. Claude Michaud/AAPA/UA

Nous décidons d’installer un sondage à côté de la caronade pour pouvoir étudier la coque du navire en bois repérée en 2015. Le choix est pertinent : au cours du sondage se révèlent progressivement des objets et surtout les structures de la coque en bois d’un navire : membrures, vaigrage, bordé. L’étude de la construction navale permet de mettre en lumière les caractéristiques techniques des navires mais aussi les techniques de fabrication oubliées de nos jours.

Sondage sur la partie avant de la coque de l’Anémone (2018). Olivier Bianchimani/AAPA/UA

Le second sondage est installé à une dizaine de mètres à un endroit où Alexandre Arqué a repéré du bois. Le choix se révèle encore une fois gagnant.

En effet, l’analyse des deux sondages permet d’émettre l’hypothèse que le premier correspond à la partie avant de la coque et le second à la partie arrière. Mais, et c’est peut-être le plus important, nous observons que les structures correspondent aux données étudiées à partir du plan type de l’Anémone : l’équidistance entre les membrures (pièces architecturales transversales) sur le site correspond, le rythme des couples de levée (couple servant à l’élévation de la carène) et de remplissage (servant au remplissage entre les couples de levée) est aussi le même. Pour moi il n’y a quasiment plus de doute. Nous sommes en présence de l’Anémone. Au cours de notre séjour, Claude Edouard nous montre certains objets de la collection qu’il a pillé sur le site : plusieurs pièces de monnaie à l’effigie de Louis XVIII avec les dates de 1818 et 1822 permettent de comprendre pourquoi il avait daté aussi précisément le site.

Faire le lien entre les vestiges d’une épave et les données historiques

Les fouilles suivantes, réalisées entre 2017 et 2019 – fin juin et début juillet pour éviter le cœur de la saison cyclonique – ne font que confirmer ces éléments. L’étude de la construction navale mais aussi celle du mobilier prouvent définitivement que le site de la Baie des Saintes est bien celui de l’Anémone.

Dans la vie d’un archéologue sous-marin, l’identification d’un site d’épave est une belle expérience. Elle permet de faire le lien entre les vestiges d’une épave et les données historiques mentionnant un naufrage. Cette étape permet aussi de relier le site au contexte de sa perte et de sa construction, de connaître les fonctions du navire mais aussi la composition de son équipage.

Bref cela donne du sens et de la vie. C’est un luxe des périodes modernes et contemporaines de connaître tout ces éléments (c’est plus rarement le cas pour les périodes médiévales et antique). Au-delà, c’est aussi une satisfaction personnelle telle celle d’un enquêteur confirmant les hypothèses d’une enquête compliquée, et ici historique.

Vue de la Baie des Saintes depuis Terre-de-Haut (2018). Renaud Leroux/AAPA/UA

Pour terminer, il reste à proposer une explication quant au nom du site proposé initialement : le terme Limande est peut-être le résultat de la culture orale issu de la déformation créole du nom de l’Anémone. Dans tous les cas c’est sous ce nom que les pêcheurs saintois appellent le banc sur lequel ils pêchent dans la baie des Saintes.