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  1. Julien VercueilProfesseur des universités en sciences économiques, Centre de recherche Europes-Eurasie (CREE), Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)

Déclaration d’intérêts

Julien Vercueil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Au terme d’une année de guerre, les évolutions entrevues dès les premiers mois du conflit se confirment : l’économie russe échange moins avec le reste du monde, elle se désoccidentalise, l’État augmente son emprise sur l’économie nationale et les activités militaires absorbent une part croissante des ressources disponibles.

Pour l’analyste, ces évolutions sont surplombées par les restrictions imposées par les autorités à la publication des données économiques, dont certaines sont délibérément floutées, tandis que d’autres sont « retravaillées ». Dans ces conditions, une analyse rigoureuse de la conjoncture russe sur sources ouvertes est bien sûr plus difficile, mais reste possible.

Au-delà des sanctions, l’économie de guerre dans laquelle s’installe la Russie n’est pas sans conséquence sur ses entreprises et sa population. La question centrale est celle de la capacité de l’économie à maintenir ses principaux mécanismes de coordination dans les conditions d’une rupture de ses liens avec nombre de ses partenaires historiques.

À cela s’ajoutent de nouveaux déséquilibres intérieurs et extérieurs provoqués par la guerre et les sanctions internationales. Jusqu’à présent, le secteur productif, tout comme les ménages et les pouvoirs publics, ont démontré de réelles facultés d’adaptation : les véritables ruptures d’activité n’ont concerné que quelques secteurs. L’économie russe a donc résisté pour l’instant. Il s’agit ici d’estimer dans quelle mesure cette résistance est susceptible de durer.

La demande globale : reconfiguration extérieure, atonie intérieure

À l’extérieur de la Russie, le trait marquant de l’année 2022 a été la résilience des économies européennes face au choc de la guerre en Ukraine.

Malgré l’emballement initial des prix internationaux de l’énergie et des matières premières alimentaires, malgré le relèvement des taux d’intérêt directeurs des banques centrales pour contenir l’inflation, la croissance de l’UE a atteint 3,5 % en 2022.

Cela a contribué à maintenir un niveau de demande significatif pour les produits russes, en dépit des sanctions. Toutefois, le rôle du facteur géopolitique ne doit pas être sous-estimé : les graphiques 1 et 2 montrent que la décrue des prix du pétrole est postérieure à celle des importations de l’UE en provenance de la Russie. Cela reflète à la fois la réaction des entreprises européennes (qui ont réduit leurs commandes et leurs expéditions dès le déclenchement de la guerre en Ukraine, anticipant une dégradation de la conjoncture russe et un durcissement des sanctions) et les restrictions volontaires aux exportations de gaz vers l’UE que la Russie s’est imposées à elle-même. Par contrecoup, les importations russes de produits européens ont fortement chuté en mars et avril, puis se sont stabilisées à partir de mai à des niveaux inférieurs de 43 % en moyenne à ceux de 2021.

Graphique 1

Graphique 2

La Russie a suspendu en 2022 la publication de ses statistiques de commerce extérieur. Les données d’enquête de terrain et celles, préliminaires, produites par la Chine corroborent l’hypothèse d’une substitution partielle et asymétrique du client chinois aux clients européens pour les hydrocarbures russes : les exportations russes vers la Chine, qui fléchissaient en début d’année, ont rebondi après le déclenchement de la guerre.

En même temps, la crise subie par la Russie s’est répercutée sur sa demande de produits chinois : pour la période janvier-juin 2022, les importations russes en provenance de Chine sont inférieures de 15,5 % à leur niveau de 2021 (voir graphique 3). Les deux tiers des 1 000 entreprises russes interrogées fin 2022 par l’institut russe d’études économiques Gaïdar déclaraient trouver auprès des fournisseurs chinois des substituts aux équipements sous sanctions occidentales, ce qui n’est pas sans poser des problèmes de compatibilité et de qualité.

Graphique 3

Face à la chute de la demande extérieure, la demande intérieure n’a pas joué le rôle d’amortisseur. Tout en déclinant après le pic de mars et avril, l’inflation est restée forte (14 %), pesant sur le pouvoir d’achat des ménages et leur consommation, en baisse de 5,5 %. Le contrôle des changes imposé par la Banque centrale de Russie pour lutter contre le décrochage du rouble a conduit à une conversion, par les ménages russes de la classe moyenne, de leurs avoirs en devises vers les roubles (graphiques 4 et 5) ce qui, dans un contexte d’accélération de l’inflation, a réduit leur capacité à mobiliser leur épargne pour maintenir leur niveau de consommation.

Graphique 4

Graphique 5

La demande d’investissement émanant des entreprises n’a pas pris le relais d’une consommation des ménages en berne.

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Outre le facteur guerre, qui raccourcit l’horizon de décision des acteurs économiques et constitue un puissant frein à l’investissement, on peut citer l’explication avancée par les chercheurs de l’académie des sciences de Russie (IPEN-ASR) qui soulignent la dynamique complexe et contradictoire (civile et militaire, privée et publique) de l’effort d’investissement national.

La baisse des perspectives de demande, les restrictions financières et les problèmes d’approvisionnement en équipements et en logiciels ont déprimé la demande d’investissement du secteur privé civil. Cette baisse a été partiellement contrecarrée par le maintien de l’investissement public en matière d’infrastructures et de logements sociaux, ainsi que par l’accélération de l’effort de guerre avec la hausse des dépenses militaires. En conséquence, les chercheurs de l’académie des sciences considèrent que pour l’avenir proche « la principale question est de savoir dans quelle mesure la politique de l’État en matière de soutien à l’investissement pourra compenser la pause des investissements en capital fixe par les entreprises ». La baisse estimée de l’investissement est de -1,6 % en 2022 et devrait se prolonger en 2023 (-3 %).

L’industrie russe sous pression

Dans la continuité des premières salves de sanctions, de fortes pressions se sont exercées sur l’industrie russe durant le deuxième semestre 2022 : embargo sur certains composants et de nombreuses technologies, auquel se sont ajoutées les conséquences des retraits volontaires d’entreprises occidentales du marché russe.

En l’absence de données d’enquête de terrain, il est difficile d’évaluer à quel point la chute brutale des livraisons occidentales de semi-conducteurs pèse sur l’économie russe, qui avant la guerre en produisait peu pour ses propres besoins. Hongkong et la Chine sont devenus les principaux fournisseurs de circuits intégrés à la Russie, mais leurs volumes restent largement inférieurs à 2019 et 2021, l’année 2020 étant exclue de l’analyse du fait de la pandémie de Covid.

Il faut noter que parmi les différentes salves de sanctions entrées en vigueur, aucune n’a directement touché la rente pétro-gazière de la Russie jusqu’au dernier trimestre de 2022. Ce n’est que début novembre 2022, puis en février 2023 que les premières restrictions aux achats de pétrole et produits pétroliers ont été décidées. Les effets éventuels de ces mesures sur le budget et les recettes en devises ne pourront se faire sentir qu’en 2023. La bourse de Moscou, dont l’indice est composé majoritairement de valeurs financières et énergétiques, a pourtant déjà intégré la dégradation des perspectives économiques des entreprises concernées, enregistrant une chute de 50 % en un an (graphique 6).

Graphique 6

Parmi les fournisseurs alternatifs de la Russie dans le contexte des sanctions et de l’autorisation des « importations parallèles » par les autorités russes au printemps 2022, la Turquie, le Kazakhstan, de la Géorgie et de l’Arménie jouent un rôle significatif en tant que pays de transit des marchandises en provenance de l’UE. Pour ces pays, dans de nombreuses lignes de produits, les volumes d’exportation vers la Russie dépassent les capacités de production autochtones. Toutefois, même considérablement augmentés, les volumes restent limités, à la fois du fait de la baisse de la demande russe et du fait des coûts supplémentaires occasionnés par le contournement des sanctions, qui comportent par exemple les risques pris par les opérateurs contrevenant aux sanctions.

Pour prendre la mesure des goulets d’étranglement qui limitent la capacité de rebond de l’économie russe, il faut intégrer les pressions exercées par les décisions du pouvoir politique russe lui-même sur l’offre nationale. Dans un contexte de déprime démographique (la population russe décroît pour la cinquième année consécutive) et de tensions structurelles sur l’emploi, la guerre et la mobilisation ont des conséquences négatives sur l’offre de travail, particulièrement dans les secteurs où la jeunesse est employée.


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Après la première vague d’émigration immédiatement consécutive au déclenchement de l’invasion, qui a touché les salariés déjà largement internationalisés des secteurs high tech et des services à haute valeur ajoutée, la « mobilisation partielle » de septembre (en réalité, une mobilisation générale qui ne dit pas son nom) a jeté sur les routes de l’émigration une frange plus large de la jeunesse russe, ce qui est susceptible d’aggraver les pénuries d’emploi dans la plupart des secteurs de l’économie.

Une phase d’érosion – jusqu’où ?

L’activité économique de la Russie s’est contractée, tout en résistant mieux que prévu au choc de la guerre. La chute du PIB est désormais estimée à 2,5 %, ce qui est moindre qu’en 2020, année de pandémie de Covid-19.

Tout en restant élevée, l’inflation décroît lentement, mais à partir de mi-septembre 2022, date de la mobilisation, les taux sur les obligations d’État ont cessé de suivre la décrue du taux directeur (graphique 7), signalant un possible divorce entre les objectifs de la politique monétaire et ceux de la politique budgétaire. Dans la dernière enquête périodique de_ Rosstat_, les chefs d’entreprise russes interrogés citent la mauvaise situation économique comme principal obstacle au développement de leurs activités. La conjoncture est jugée défavorable par 40 % des répondants au total, et par 60 % des dirigeants de l’industrie manufacturière.

Graphique 7

Les milieux économiques russes eux-mêmes estiment donc qu’un retour à la normale n’est pas pour demain. L’économie de la Russie est entrée dans une phase d’érosion, consubstantiellement liée à la guerre en Ukraine. Nul ne peut prévoir à quelle échéance l’érosion se transformera en rupture, mais le risque n’est pas nul