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  1. Michelle SmithSenior Lecturer in Literary Studies, Monash University

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Matilda, héroïne de Roald Dahl, et personnage phare désormais de la littérature de jeunesse, est ici immortalisée sur un timbre imprimé à Gibraltar. Shutterstock

 

Bien que plusieurs de ses livres les plus connus datent des années 1960, Roald Dahl est encore aujourd’hui l’un des auteurs de jeunesse les plus populaires. La décision récente de l’éditeur Puffin, en collaboration avec The Roald Dahl Story Company, d’apporter plusieurs centaines de révisions aux nouvelles éditions de ses romans a suscité de nombreuses critiques, l’écrivain Salman Rushdie allant jusqu’à parler de censure.

Parmi les changements recommandés par les « sensitivity readers », ces « démineurs littéraires » des temps modernes, citons la suppression ou la substitution de mots décrivant l’apparence des personnages et l’ajout d’un vocabulaire non sexiste dans certains passages. Dans Charlie et la chocolaterie, par exemple, Augustus Gloop n’est plus « gros » mais « énorme ». Mme Twit des Deux gredins est devenue « horrible » plutôt que « laide et horrible ». Dans Matilda, le protagoniste ne lit plus les œuvres de Rudyard Kipling mais celles de… Jane Austen.


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Si certains ont utilisé le terme « cancel culture » à ce sujet, ces choix éditoriaux s’inscrivent en fait dans une tradition où les livres destinés aux enfants et adolescents sont retouchés au fil des époques pour correspondre à ce que les adultes estiment qu’ils devraient lire.

Doit-on placer la littérature jeunesse sur un pied d’égalité avec la littérature adulte, et y condamner aussi catégoriquement l’altération des textes ? Ou bien acceptons-nous que la fiction pour enfants soit traitée différemment dans la mesure où elle jouerait le rôle de porte d’entrée dans le monde qui nous entoure ?

Des classiques réécrits pour les enfants

Publié en 1807, The Family Shakespeare de Thomas Bowdler, recueil de 20 des pièces de Shakespeare, omettait « les mots et expressions […] qui ne sauraient convenablement être lus à haute voix dans le cadre familial », notamment devant les femmes et les enfants.

Depuis lors, le terme de bowdlerisation désigne outre-Manche le processus de modification des œuvres littéraires pour des raisons morales (les éditions édulcorées de Shakespeare ont continué à être utilisées dans les écoles tout au long du XXe siècle).

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Un épisode de la série d’Enid Blyton. Shutterstock

Si les œuvres de Shakespeare n’étaient pas destinées spécifiquement aux enfants, les fictions d’Enid Blyton sont un exemple plus récent d’édulcoration d’œuvres considérées comme des classiques de la littérature jeunesse. Au cours des quarante dernières années, ses livres ont été plusieurs fois modifiés, dont les séries Le Club des Cinq et The Faraway Tree.

Même si beaucoup considèrent que les œuvres de la romancière accumulent les clichés et sont totalement dépourvues d’intérêt sur le plan littéraire, les tentatives de moderniser les noms et de supprimer les références aux châtiments corporels, par exemple, ont agacé les nostalgiques de ces histoires qui souhaitaient les faire connaître à leurs enfants et petits-enfants.

Une littérature qui influence les plus jeunes

La littérature jeunesse façonne implicitement l’esprit des enfants en normalisant certaines valeurs sociales et culturelles, présentées comme naturelles, un processus que les chercheurs en littérature jeunesse appellent « socialisation ».

Même si certaines de ses œuvres peuvent être considérées comme obscènes ou moralement répugnantes, on ne considère pas que la littérature pour adultes influe directement sur notre façon de penser de la même manière que peuvent le faire des livres destinés aux plus jeunes.


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Si beaucoup se scandalisent de la censure manifeste des romans de Roald Dahl, celle qui pèse insidieusement sur la publication de tous les livres pour enfants se joue à plusieurs niveaux.

Les auteurs jeunesse savent que certains termes et contenus sont incompatibles avec la publication de leur livre. Les éditeurs sont conscients que les sujets controversés, tels le sexe et l’identité de genre, peuvent conduire à l’exclusion de certains titres des bibliothèques et programmes scolaires, ou à des boycotts. Les bibliothécaires et les enseignants peuvent refuser de choisir certains livres en raison du risque de plaintes ou de leurs propres convictions politiques.La face cachée de Roald Dahl (Culture Prime, France TV).

Plusieurs des livres de Roald Dahl ont déjà fait l’objet de tentatives de réécriture ou d’interdiction, notamment Charlie et la chocolaterie (1964), partiellement réécrit par l’auteur en 1973 sous la pression de l’Association américaine pour l’avancement des personnes de couleur (NAACP) et des professionnels de la littérature jeunesse.

Dans le texte original, les Oompa Loompas étaient « une tribu de minuscules pygmées miniatures » que Willy Wonka, le propriétaire de la chocolaterie, « découvrit » et « ramena d’Afrique » pour les faire travailler dans son usine, leur seule rémunération étant des fèves de cacao, dont ils étaient friands.

Bien que Roald Dahl se soit défendu d’avoir décrit les Noirs de manière négative, il a accepté de réécrire les passages en question. Les Oompa Loompas sont désormais originaires de Loompaland ; ils ont des « cheveux bruns d’or » et une « peau blanche-rose ».

Solliciter le regard critique des enfants

Dans Was the Cat in the Hat Black ? The Hidden Racism of Children’s Literature and the Need for Diverse Books (Le chat chapeauté était-il noir ? Le racisme caché des livres jeunesse et la nécessité d’une littérature plus métissée), Philip Nel, spécialiste de la littérature jeunesse, estime que trois réactions s’offrent à nous face aux livres pour enfants qui contiennent des termes et des idées jugés inadmissibles de nos jours.

Gallimard Jeunesse

La première est de considérer ces livres comme des « artefacts culturels », qui ont une signification historique, mais que les enfants ne doivent pas lire. Cette option fait office de censure insidieuse, puisque les adultes ont le pouvoir de choisir les ouvrages que les enfants sont autorisés à lire.

La deuxième est de ne proposer aux enfants que des versions édulcorées de ces livres, comme ceux que l’éditeur de Roald Dahl a publiés récemment. Cela sape le principe selon lequel les œuvres littéraires sont des objets culturels, qui ne doivent pas être altérés. De plus, la substitution de certains mots ne modifie généralement pas le regard que nous portons sur les valeurs (aujourd’hui qualifiées d’obsolètes) que véhicule le texte, mais rend leur identification et leur remise en question plus difficile.

La troisième est de laisser les enfants lire n’importe quelle version d’un livre, qu’elle soit originale ou édulcorée. En faisant ce choix, nous admettons que même les jeunes lecteurs sont capables de porter un regard critique sur le message d’un livre.

Cette option permet également de discuter de sujets tels que le racisme et le sexisme avec les parents et les éducateurs, ce qui est plus facile si le texte d’origine n’a pas été modifié. Bien que Phil Nel favorise cette approche, il reconnaît que le refus de modifier les textes peut encore déconcerter certains groupes de lecteurs (par exemple, les enfants noirs qui liraient une édition des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain où figurerait encore le mot « nègre ».

Matilda de Roald Dahl parle du pouvoir des livres, qui enrichissent et transforment notre vie, tout en reconnaissant l’intelligence critique des enfants.

Bien que de nombreux aspects des fictions du passé ne correspondent pas à la version idéalisée du monde que nous souhaiterions présenter aux enfants, les adultes que nous sommes peuvent les aider à comprendre ce passé, plutôt que de tenter de le réécrire.