Débat : Pourquoi il n’y aura pas de grand retour des États-Unis sur la scène climatique

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  1. Michel DamianProfesseur honoraire, Université Grenoble Alpes (UGA)

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Joe Biden en plein air donnant un discours
Le 14 septembre 2020, le candidat Biden évoque le changement climatique et les méga-incendies sur la Côte Ouest des États-Unis dans un discours au Muséum d’histoire naturelle du Deleware. Drew Angerer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Le 5 novembre 2020, le démocrate Joe Biden annonçait sur Twitter que les États-Unis réintégreraient l’accord de Paris, qui fixe depuis 2015 la gouvernance climatique mondiale, dès son entrée en fonction le 20 janvier 2021 ; pour rappel, le président sortant Trump avait déclaré le retrait de son pays de l’accord en juin 2017, une décision cohérente pour celui qui a souvent qualifié les changements climatiques de « canular ».

Mais c’est une autre date qui doit retenir notre attention.

Quelques semaines plus tôt en effet, le 22 septembre 2020 lors d’un discours adressé à l’Assemblée générale des Nations unies, le président chinois Xi Jinping déclarait, à la surprise générale, que son pays commencerait à faire baisser ses émissions de CO2 avant 2030, pour atteindre d’ici 2060 la « neutralité carbone » ; cette neutralité correspond à l’équilibre entre les émissions de gaz à effet de serre qui pénètrent dans l’atmosphère et celles qui sont absorbées par les puits à carbone – comme les terres et la biomasse – ou encore celles qui pourraient, un jour peut-être, être retirées de l’atmosphère.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1308525367078969344&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fdebat-pourquoi-il-ny-aura-pas-de-grand-retour-des-etats-unis-sur-la-scene-climatique-149862&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

« Depuis le début de ce siècle, il était évident que la Chine aurait la voix décisive pour le futur de la politique climatique globale », analyse Adam Tooze, professeur d’histoire à l’université Columbia. Mais c’est la première fois en trente ans de négociations climatiques, souligne l’universitaire, que le plus gros émetteur mondial de gaz à effet de serre s’engage à décarboner son économie. Xi a changé le débat.

Dans un tel contexte, que peut Biden ?

Incontournable Chine

Pour les États-Unis, première puissance mondiale, la montée du grand capitalisme émergent qu’est la Chine a surdéterminé toutes les négociations climatiques, depuis l’aube des négociations, à partir de la fin de la décennie 1980, jusqu’à aujourd’hui. Les choses ne changeront pas avec Joe Biden.

En juillet 1997, les sénateurs Robert Byrd (démocrate) et Chuck Hagel (républicain) avaient fait voter une motion affirmant que les États-Unis ne devaient signer aucun protocole sur le climat qui porterait de sérieuses atteintes à leur économie sans engagement des pays du Sud (comprendre la Chine). 95 voix pour la motion, 0 contre… et avec 45 sénateurs démocrates présents, dont Joe Biden.


À lire aussi : De George Bush à Donald Trump : l’économie avant le climat


En un demi-siècle, la richesse de la Chine a progressé de manière vertigineuse. Le PIB chinois représentait quelque 3 % du PIB mondial en 1972 (en dollars courants). C’était plus de 16 % en 2019. Cette même année, le PIB total de la Chine a atteint 23 460 milliards de dollars, celui des États-Unis, 21 374 (chiffres exprimés en parité de pouvoir d’achat, PPA). En matière de PIB par habitant (qui peut approximer le niveau de vie), la Chine est cependant loin derrière les États-Unis, 16 117 dollars contre 62 527.

S’il est aujourd’hui difficile de considérer la Chine comme la première économie du monde, elle en a toutefois pris le chemin.

Que peuvent les États-Unis ?

S’il n’a pas la majorité au Sénat (on le saura en janvier 2021), Biden devra batailler pour tout projet conséquent de renforcement des ambitions de réductions des émissions de gaz à effet de serre de son pays.

Trump a défait toute une série de réglementation proclimat de la présidence Obama, une bonne centaine. Le nouveau président, là encore, devra batailler pour restaurer chacune de ces mesures, il devrait néanmoins y parvenir ; mais tous les dommages ne pourront être réparés.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=803629761134104576&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fdebat-pourquoi-il-ny-aura-pas-de-grand-retour-des-etats-unis-sur-la-scene-climatique-149862&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Quant à proclamer l’objectif de « neutralité carbone » pour 2050, vu l’intransigeance du parti républicain, il n’y a à peu près aucune chance qu’il puisse être partagé au Sénat et à la Chambre des représentants. Pour certains observateurs, cependant, un compromis pourrait être envisageable.

En août 2020, la vice-présidente Kamala Harris a annoncé qu’elle proposerait dès le début de la présidence Biden une réunion entre les nations les plus émettrices de gaz à effet de serre pour accroître les ambitions de la COP26, qui se tiendra à Glasgow en décembre 2021… Attendons.

La Chine a « pris la main » sur le climat

La Chine, ce sont des dimensions tout autres que celle des pays européens. Cette réalité n’est pas si banale à rappeler.

En 2017, cet immense pays composé de 27 provinces a émis 9 810 millions de tonnes de CO₂La seule province du Shandong (situé à l’Est du pays) en a émis, à elle seule, plus que l’Allemagne (respectivement 800 contre 787 millions de tonnes). Celle du Hunan (située au sud) à peu près autant que la France (respectivement 305 et 346 millions de tonnes).

Il faut prendre la mesure des défis titanesques qui attendent la Chine pour atteindre un pic de ses émissions de CO2 en 2030 et la neutralité carbone en 2060 (plutôt 2070, disent des experts chinois).

Les chiffres (que l’on ne discutera pas ici) donnent le tournis : au moins 180 milliards de dollars d’investissements dans la transition énergétique, chaque année pendant des décennies, seront nécessaires ; car il s’agira de doubler la production hydroélectrique, de multiplier par 6 celle de l’énergie nucléaire, par 9 la production d’électricité à partir des éoliennes et par 16 celle en provenance du solaire ; Pékin devra aussi engager la capture et le stockage du carbone (CSC) à grande échelle et quelque 3000 centrales à charbon devront être fermées,

Transformer les systèmes énergétiques, industriels, les infrastructures, les modes de produire et de consommer, prendra du temps. On ne change pas la base matérielle d’une économie, que ce soit en Chine, aux États-Unis ou ailleurs, d’un claquement de doigts.

Comme toujours, la Chine avance à propre son rythme, sur le temps long, de « pierre en pierre », sans « promettre de succès ostensible dans les cent jours », pour reprendre les mots du philosophe et sinologue François Jullien.

Quant au retour des États-Unis sur la scène climatique, on sait déjà qu’il sera laborieux. Alors qu’il faudrait agir dans la plus grande urgence, c’est certainement à un tournant réaliste que l’on assiste en matière de politique climatique. Et le réalisme, ou plutôt la lucidité, est toujours un moment difficile.

Sur les réseaux sociaux, une djihadosphère en constante évolution

  1. Laurène RenautDoctorante, CY Cergy Paris Université

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Humain face au réseau
Des centaines de personnes adhérant à l’idéologie djihadiste créent des communautés clandestines sur des réseaux sociaux publics. Pixabay/geralt

Depuis l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020, 187 enquêtes ont été ouvertes pour « menaces » ou « apologie du terrorisme » en France, des propos illicites tenus essentiellement sur les réseaux sociaux rapporte France Info.

Ces plates-formes et autres sites web où se retrouvent des individus prônant le djihad armé (combat sacré contre les ennemis de l’islam) constituent ce que nous nommons la « djihadosphère » : des espaces numériques protéiformes aux frontières floues.

En effet, loin d’être un monde clos, divers acteurs s’y côtoient : sympathisants d’organisations terroristes, simples « likeurs » de contenus violents, profils aux discours ambigus (difficiles à catégoriser), et même détracteurs de l’idéologie djihadiste qui tentent d’y faire entendre leur voix.

Or, bien qu’ils se savent épiés, tant par les plates-formes que par les services de renseignement, ces cyber-militants francophones n’en demeurent pas moins actifs et créatifs. Dénonçant la traque numérique dont ils font l’objet, ils adaptent ainsi leurs usages des réseaux comme leurs messages.

Le cyberdjihadisme, un phénomène en mutation permanente

Comme on peut le voir dans une vidéo diffusée en octobre 2018 par al-Hayat Media Center (organe de presse de l’État islamique, EI) et citée par Laurence Bindner et Raphael Gluck, spécialistes des stratégies digitales des groupes extrémistes, les consignes des organisations terroristes sont claires :

« Luttez avec patience dans l’arène numérique et ne laissez aux infidèles aucun répit : s’ils suppriment un compte, bâtissez-en 3, et s’ils en suppriment 3, bâtissez-en 30 » (« Inside the Caliphate », vidéo de l’EI)

Le combat consiste alors à épuiser les plates-formes dans un mouvement continu de re-création de comptes supprimés, ainsi qu’à diversifier les canaux de communication pour augmenter les chances de survie d’un profil. En outre, se dire djihadiste en ligne revêt des formes différentes selon les périodes.

Les années 2015 à 2017 sont marquées par la représentation du combat : imagerie violente, soutien explicite à l’EI, diffusion de supports de propagande.

image d’archives
Images de propagande de l’EI (État islamique) massivement publiées sur les réseaux en 2015. Author provided
Images de l’EI
Images de propagande de l’EI (État islamique) massivement publiées sur les réseaux en 2015. Author provided

Mais à partir de 2018, la technique du camouflage devient reine. Il s’agit moins de cacher son identité (dans une perspective de « taqîya », de dissimulation des opinions religieuses) que de la rendre méconnaissable et difficilement visible pour l’ennemi. L’objectif pour ces militants : développer un savoir-faire pour faire savoir qu’ils sont là tout en échappant à la surveillance dont ils font l’objet.

Des signes plus discrets : le camouflage de la haine en ligne

Depuis fin 2017, à l’heure des défaites militaires pour l’EI et d’une modération accrue par les plateformes, le cyberdjihadisme a muté, tout comme le phénomène d’apologie du terrorisme.

Si de nombreux messages glorifient sans détour un attentat ou son auteur, d’autres, plus implicites, passent sous les radars des algorithmes mais aussi des opérateurs multilingues qui analysent manuellement les posts signalés.

Un paradoxe est à relever : les stratégies de résistance des sympathisants djihadistes s’opèrent à partir des plates-formes, avec et contre elles.

En effet, l’apologie du terrorisme en ligne est à l’image des discours numériques eux-mêmes : de nature hybride, alliant technique (éléments mis à disposition par le réseau social comme les likes par exemple) et langagier (textes ou images).

Dès lors, un message illicite réside autant dans un discours de haine explicite (« Je veux décapiter des Français ») que dans un faisceau convergent de traces techniques et discursives dont seule la conjugaison fait sens.

En conséquence, un message en apparence anodin peut constituer un discours de haine camouflé.

Par exemple :

« C’est Valls qu’il faut remercier 🎵🎵🎵 » (publication du 13 novembre 2017).

Révélateur du phénomène de connivence ironique, ce post fonctionne sur le mode du clin d’œil et fait implicitement l’apologie du terrorisme.

En effet, l’expression « c’est Valls qu’il faut remercier » constitue le refrain d’un chant djihadiste bien connu, « Ma vengeance », appelant à commettre des attentats en France et rendant hommage aux kamikazes du Bataclan.

L’équation est alors sans équivoque : date (13 novembre) + texte (« c’est Valls qu’il faut remercier ») + emoji (notes de musique) = apologie du terrorisme.

Sur ce modèle, les tactiques de camouflage se diversifient pour faire la promotion du djihad armé :

  • Utilisation d’images-texte et de vidéos (où la reconnaissance automatique du texte mais aussi d’émojis est plus difficile, et la détection de contenus problématiques plus délicate)
  • Recours au streaming (puisque les algorithmes de filtrage peinent à détecter la violence en direct)
  • Emploi d’un langage codé (emojis/icônes/hashtags)
  • Exploitation des memes ou des gifs pour faire passer des messages violents sous le prisme de l’humour
  • Publication à des dates particulières qui peuvent faire référence à des actes terroristes
  • Floutage des images de propagande

Un terrain mouvant

Néanmoins, le terrain concerné est mouvant. Contexte international et attentats sont susceptibles de provoquer l’effacement temporaire comme l’effervescence de la djihadosphère.

Octobre 2019 donne lieu à plusieurs événements : mort du leader de l’EI, Al Bagdadi, retrait des troupes américaines en Syrie, opération militaire déclenchée par la Turquie contre les Kurdes, évasion supposée de djihadistes français dans le camp d’Aïn Issa et attentats au Mali.

Cet enchaînement provoque l’ébullition de la djihadosphère avec le retour éphémère d’une imagerie ultra violente. De même, la pandémie de Covid-19 suscite une certaine agitation et des hommages au « soldat Corona », meilleur allié de la cause djihadiste.

En outre, les opérations de suppression massive des comptes djihadistes (comme sur Telegram en novembre 2019) ou le durcissement de la modération entraînent de nouvelles techniques de contournement et d’adaptation.

Si aucune manifestation d’adhésion à l’idéologie djihadiste n’est figée, la détermination à rester actifs en ligne est une constante.

Une persévérance affichée

Malgré le discours véhément de ces cyber-militants contre la censure des plates-formes, l’acharnement déployé pour y maintenir une visibilité est un invariable. A chaque suppression de profil succède son retour sous un autre pseudonyme, un autre compte, une autre adresse.

Cette persévérance est brandie comme la preuve d’un engagement majeur pour « la cause ». Un même individu peut se constituer des dizaines de profils sur plusieurs réseaux différents, plusieurs individus alimenter un même profil, un homme se cacher derrière un compte de femme et réciproquement ; tout comme un agent infiltré peut semer le doute sur la sécurité du « groupe ».

Difficile de savoir qui sont derrière ces avatars de « moudjahidines » (résistants ou combattants pour la foi, définis comme une poignée de véridiques qui s’engagent dans le djihad armé), mais qu’importe : leurs récits nous permettent de comprendre pourquoi et comment ces acteurs recourent à des médias qu’ils critiquent pour s’exprimer.

Du cyber-djihadisme au cyber-califat

L’objectif est d’abord d’y mener une guerre médiatique, pour propager l’idéologie djihadiste tout en remédiant au silence dit coupable des médias traditionnels sur l’oppression de la Oumma (la communauté des musulmans indépendamment de leur nationalité). En cela, ils poursuivent les objectifs des organisations terroristes qui légitiment l’usage de la violence pour venger les musulmans de l’oppression occidentale. Les vidéos de massacres de Syriens, de Palestiniens, de Ouïghours ou de Rohingyas birmans sont au cœur de la propagande de l’EI, partagée sur les réseaux sociaux.

D’ailleurs, selon l’ex-djihadiste repenti Mourad Benchelali, Al-Qaeda recourrait déjà à ce procédé il y a quinze ans : « Tous les vendredis dans le camp, on nous montrait des vidéos avec des musulmans persécutés dans le monde ».

Mais au-delà d’une tribune ou d’un espace de recrutement, les plates-formes sont des lieux d’apprentissage de la « science religieuse ». On y discute de ce qu’est un « vrai musulman » à coup de versets coraniques et de hadiths. La grande question qui revient : comment être un bon combattant sur les réseaux et non un combattant de vitrine, un faux moudjahid ?

Le discours est jargonneux, les sources citées avec rigueur et la connaissance d’Allah au cœur des interactions. Les échanges amicaux comme les débats y ont leur place car c’est aussi un lieu de socialisation, où l’on déjoue la solitude tout en la mettant en scène. En effet, on se plaint d’être isolé tout en revendiquant une forme de marginalité. La solitude y est donc tourmentée et heureuse puisque c’est celle de l’« étranger » (« ghuraba ») auxquels ces individus s’identifient.

L’étranger, dans le lexique arabe, c’est le musulman qui se sait prisonnier de ce bas monde et qui vit dans la promesse de l’au-delà. C’est cet exilé, sans attaches terrestres, dont la solitude est le bienfait caché d’une détresse illusoire.

Mais ces espaces numériques sont enfin et surtout des lieux d’action en constante transformation, des lieux d’opérations guerrières. Comme si la logique militaire de reconquête territoriale de l’EI s’étendait virtuellement sur le web social, en tant que prolongement voire substitut du champ de bataille.

Dans cette arène médiatique investie par les sympathisants djihadistes, cohabitent ainsi le monde réel, l’ici et maintenant dont l’idéologie dominante est combattue, et l’ailleurs, soit le monde fantasmé du Califat islamique.

Des communautés en ligne publiques et clandestines

On pourrait parler d’« hétérotopie de crise » au sens foucaldien du terme : un endroit réservé aux personnes qui rejettent les règles de la société dans laquelle ils vivent ; un contre-emplacement relevant d’un monde virtuel mais dans un espace bien réel, ancré dans les interfaces des plates-formes.

Une chose est sure : ces acteurs du cyberdjihad parviennent à construire des collectifs en ligne, à s’affilier et à se doter d’un territoire, même en l’absence d’espace dédié à leurs membres.

En effet, en parallèle des discussions privées et échanges via messageries cryptées, ils développent sur ces réseaux une visibilité publique au vu et au su de tous. C’est d’ailleurs le propre des hétérotopies de crise : être isolées mais accessibles. Comme le formule justement sur son blog, Yann Leroux, docteur en psychologie :

« Elles sont ouvertes, mais sur l’extérieur de sorte que son occupant de passage se trouve comme enfermé dehors. »

En conclusion, ils développent des signes d’interreconnaissance pour faire groupe, pour communiquer et agir ensemble.

De ce bricolage d’une identité collective et évolutive naissent des communautés en ligne de sympathisants djihadistes ; des communautés publiques et pourtant clandestines.

Avec Biden, les arts et la culture retrouvent l’inspiration aux États-Unis

  1. Anne GombaultProfesseur de management stratégique, directrice des programmes du MSc Arts & Creative Industries Management à Paris et de la partie française de l’Institut Franco-Chinois de Management des Arts et du Design à Shanghai, Kedge Business School

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La chanteuse américaine Lady Gaga se produit devant Joe Biden lors d’un rassemblement à Heinz Field à Pittsburgh, en Pennsylvanie, le 2 novembre 2020. Jim Watson, AFP

Joe Biden n’est pas un esthète ou un grand consommateur de culture. Ce n’est ni un amateur d’art, de musées, de théâtre, de danse ou d’opéra, si l’on excepte ses visites régulières à Broadway et un goût pour la poésie remontant à l’enfance – d’où viendrait sa loquacité. Son engagement relève davantage de « la valeur d’inspiration et de transformation des arts », a déclaré Robert L. Lynch, président et directeur général d’Americans for the Arts, une organisation nationale de défense des arts. « Ce n’est pas ‘Regardez, j’ai adoré ce morceau, ou cette chanson’, il s’agit, avec lui, du rôle important des arts dans la société. » C’est donc bien de l’art comme déclencheur de l’action politique, moteur économique et bâtisseur de communautés dont il s’agit chez Biden.

L’attente et le soutien des artistes

Sous la contrainte d’une économie libérale de la culture peu subventionnée, des déficits budgétaires, des revendications concurrentes pour d’autres projets, et enfin de la mise à l’arrêt brutal du secteur culturel par la pandémie, l’attente d’une politique soutenant davantage les arts est forte, au-delà des citations d’extraits du poème « Cure at Troy » de Heaney qu’affectionne le nouveau président des États-Unis.

La directive de politique culturelle signée par le Président Trump pour retirer tout financement au National Endowment for the Arts et au National Endowment for the Humanities, deux organismes subventionnés qui ont néanmoins survécu, a fait trembler le monde de l’art. Les artistes craignaient qu’avec un mandat supplémentaire, l’administration Trump finisse par dépouiller les agences culturelles de leur financement fédéral, sans compter ses autres projets de coupe du budget 2021 notamment pour l’éducation artistique, heureusement abandonnés par le Congrès qui accompagne les arts de façon consensuelle.

Œuvre de Marcel Dzama et Raymond Pettibon. Courtesy David Zwirner. Instagram, D.R

Par conséquent, les artistes ont soutenu fortement Joe Biden contre Trump et se sont largement réjouis de sa victoire. Début octobre, une centaine d’artistes contemporains ont organisé une vente en ligne (Artists for Biden) afin de collecter les « Fonds de la Victoire de Biden ». L’initiative, menée par l’équipe de campagne de Biden, a associé le galeriste new-yorkais David Zwirner pour son lancement et réuni de grands artistes comme Jeff Koons, Shepard Fairey, Cindy Sherman, Betty Saar ou Marilyn Minter.

We. Ed Ruscha, We (#1), 2020. Photograph : Courtesy of the Artist and Gagosian

Un programme flou mais positif pour la culture

« Tout au long de sa carrière, le vice-président Biden a été un fervent défenseur des arts. (Il) sait qu’investir dans les arts est essentiel pour la création d’emplois, et il s’est engagé à promouvoir et à soutenir les arts dans les écoles ainsi que la diversité et la richesse des idées qui maintiennent le monde de l’art en vie » a déclaré un porte-parole de sa campagne.

Doug Aitken – Artists for Biden.

Les dirigeants des organisations culturelles ont affirmé qu’en tant que sénateur démocrate du Delaware, puis en tant que vice-président, Biden a toujours été un défenseur du financement public des arts. Le mois dernier, il a obtenu, après Hillary Clinton en 2016, le soutien de l’Actors’ Equity Association, le syndicat des acteurs et des régisseurs.

Pourtant, ce point de vue de Joe Biden sur les arts, et sur l’impact que sa présidence pourrait avoir sur la culture, n’a pas été au cœur d’une campagne dominée par la pandémie et par d’autres sujets de discorde. Le comité de politique artistique de la campagne, fort de quatre coprésidents, dont la productrice Megan Beyer, le designer Henry Muñoz, le fondateur de l’Institut du film américain George Stevens Jr. et l’acteur et producteur Alfre Woodard, a été questionné dans son existence même et sa mission est apparue floue.

Mais il valait mieux un programme vague mais positif que la politique active de Trump contre le développement culturel. Le monde de l’art américain a considéré ainsi que, a minima, Biden s’alignait sur ses valeurs et ses moyens d’existence alors que Trump les combattait.

Le plébiscite des célébrités

Les artistes du monde du divertissement (musique, cinéma, télévision, sport) et les célébrités ont elles aussi largement soutenu la campagne de Biden et se sont vivement réjoui de sa victoire. Les stars ont envahi les réseaux de leurs messages proactifs : Lady Gaga, Reese Witherspoon, Kerry Washington, Lizzo and Captain America star, Chris Evans, John Legend, Ariana Grande, Miley Cirus, Beyoncé, Amy Schumer, Ellen DeGeneres Selena Gomez…

LeBron James salue la victoire de Joe Biden. Douglas P. Defelice/AFP

Le fait que des célébrités jouent un rôle dans la politique américaine n’est pas nouveau. Et leur penchant démocrate non plus, même si Trump, encore plus que les autres Républicains, faisait presque l’unanimité contre lui chez les célébrités. Ce « celebrity endorsement ») qualifiée de Célébritocratie par la journaliste Lawrence Cooper, n’a pas toujours fonctionné : si l’effet « Oprah » semble avoir été démontré en 2008 pour Obama pendant les primaires, Hilary Clinton a moins bénéficié du soutien des stars, sa campagne ayant été perçue comme trop déconnectées des problèmes sociaux.

Pour l’élection de Biden, les célébrités ont fait pencher la balance de façon spectaculaire : la pop star Ariana Grande, après avoir exhorté ses 280 millions d’adeptes sur Twitter et Instagram à s’inscrire pour voter dans son État natal de Floride avant la date limite fixée plus tard dans la journée a fait exploser le site d’inscription avec un nombre sans précédent de 1,1 million de demandes par heure. Mais c’est sans doute bien plutôt la vision de la société et de la culture américaine dans son ensemble qui a fait gagner l’équipe Biden-Harris.

La valorisation de la diversité et de la créativité

La compagne très progressiste de Biden, son ticket gagnant audacieux avec Kamala Harris dont il fait la première vice-présidente femme et de couleur, son appel à l’unité, à la réparation, son amplification régulière des voix de toutes les minorités, le soutien de Barack Obama, son discours sur l’écologie, rejoignent clairement les valeurs dominantes d’inclusion sociale du monde des arts et de la culture américain.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1323341587510865921&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Favec-biden-les-arts-et-la-culture-retrouvent-linspiration-aux-etats-unis-149752&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

L’administration Trump a encouragé une sous-culture de la suprématie blanche et la dévaluation de la science et tenté de fabriquer, par des fêtes et des proclamations, l’illusion d’une Amérique supposée “parfaite” dans cette idéologie. Face à cette dérive de ces dernières années, les démocrates n’ont cessé d’appeler à une meilleure prise en compte de la culture très diverse des États-Unis. Comme l’a dit Biden, « nous devons faire en sorte que la promesse du pays soit réelle pour tout le monde – quelle que soit leur race, leur ethnie, leur foi, leur identité ou leur handicap ». La vice-présidente élue, Kamala Harris, qui a fait voler en éclat tant de plafonds de verre, incarne cette aspiration.

C’est dans cette dimension politique et sociale et cette reconnaissance de la diversité et du cosmopolitisme américain que réside le véritable espoir de « libération » de la précédente vision conservatrice, un véritable changement de culture. S’ouvrant sur le morceau America is Beautiful par Ray Charles, elle l’utilise le concept de la performance de l’artiste Lorraine O’Grady qui consiste à placer des personnes dans des cadres pour promouvoir des images d’une Amérique inclusive.https://www.youtube.com/embed/xJc_SRsbGS0?wmode=transparent&start=0

C’est aussi la garantie pour les artistes de retrouver liberté d’expression et créativité. « Les artistes et les œuvres d’art critiques à l’égard du président Trump ont été ciblés ou censurés directement par le président et les agences gouvernementales », observe le rapport State of Artistic Freedom 2020 publié par Freemuse, une organisation internationale non gouvernementale indépendante qui a un statut consultatif au sein de l’Unesco.

Pour les artistes, il ne s’agit pas seulement de financer la culture, les musées, l’éducation artistique ou de soutenir le marché de l’art, mais bien d’une vision du pays portée par Biden. L’artiste new-yorkais Kenny Scharf a témoigné ainsi de sa participation à la campagne via Artists for Biden « parce que nos vies en dépendent ». Dans le sillage du mythe Kennedy, souvent présenté comme l’ami des artistes, puis celui de la figure d’Obama, qui avait compris le pouvoir des arts, Joe Biden a clairement indiqué, dans une interview avec la star Lin-Manuel Miranda pour le « Latino Victory Project » que les arts sont le reflet direct de l’état d’un pays : « L’avenir de ce que nous sommes réside dans les arts […] C’est l’expression de notre âme ».

De ce point de vue, le monde des arts et de la culture a déjà gagné, quoi que Biden fasse concrètement pour ce secteur, en vertu de la très grande force d’inspiration qu’il représente pour les quatre années à venir aux États-Unis.

Comment fonctionne le vaccin à ARN de Pfizer ?

  1. Bruno PitardDirecteur de Recherche, CRCINA, Inserm 1232, CNRS 6001, Université de Nantes, Inserm

Bruno Pitard conseille/détient des parts dans IN-CELL-ART. Il a reçu des financements de ANR, Europe, BPIFrance, Région Pays de Loire…

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La nouvelle a fait le tour de la planète en quelques heures, lundi 9 novembre : le laboratoire pharmaceutique Pfizer a annoncé, par voie de communiqué de presse, avoir mis au point un vaccin « efficace à 90 % » pour prévenir la Covid-19.

Actuellement en essai clinique de phase 3, ce vaccin co-développé par la société BioNtech en Allemagne a été testé sur 43 538 patients au cours d’un essai clinique de phase 3 qui a commencé le 27 juillet dernier. Son principe est simple : la moitié des participants à reçu le vaccin (en deux injections, à trois semaines d’intervalle, pour booster leur système immunitaire), l’autre moitié un placebo, puis les responsables de l’essai ont attendu de constater des contaminations afin d’évaluer l’efficacité du vaccin.

Selon Pfizer et BioNtech, 94 cas de COVID-19 ont été détectés parmi les 43 538 participants à l’essai, et la répartition entre les deux groupes indiquerait que le vaccin est efficace à plus de 90% pour prévenir la maladie. L’essai devant se poursuivre jusqu’à ce qu’un total de 164 cas de COVID-19 soient détectés, rien ne dit que l’efficacité impressionnante annoncée ne baissera pas. Par ailleurs, plusieurs questions restent en suspens : ce vaccin protégera-t-il efficacement les personnes âgées, dont le système immunitaire réagit moins à la vaccination ? Aura-t-il des effets secondaires ? Quid de sa sécurité ?

En attendant la publication des données, plusieurs éléments sont déjà connus, notamment en ce qui concerne la nature de ce candidat-vaccin. C’est d’ailleurs une autre première, puisqu’il s’agit d’un vaccin à acide nucléique, une famille de vaccins dont l’utilisation n’a encore jamais été approuvée en santé humaine.

En quoi consistent ces vaccins, et comment fonctionnent-ils ?

Les vaccins à acides nucléiques, une nouvelle approche vaccinale

Pour comprendre en quoi les vaccins à acides nucléiques diffèrent des vaccins classiques, il faut revenir sur le principe de la vaccination préventive. Cette approche consiste à injecter dans l’organisme de faibles doses d’un agent pathogène (virus ou bactérie) ou des fragments d’agent pathogène, pour exposer le système immunitaire et le préparer à contrer les attaques futures.

Tous les vaccins actuels reposent sur ce principe, qu’il s’agisse de vaccins atténués (contenant un agent pathogène vivant dont la virulence a été a amoindrie), de vaccins inactivés (à base d’agents pathogènes entiers tués), de vaccins « sous-unitaires » (basés sur l’emploi de fragments d’agents pathogènes purifiés) ou de vaccins issus du génie génétique (le fragment d’agent infectieux utilisé est produit par des cellules cultivées en laboratoire, et non plus à partir de microbes purifiés).


À lire aussi : Vaccins vivants atténués : pourquoi il ne faut pas renoncer à les utiliser


Dans le cas des vaccins à ADN et ARN, le principe est fondamentalement différents : il s’agit de faire produire les fragments d’agents infectieux capables de stimuler la réponse immunitaire directement par les cellules du patient.

Comment fonctionnent les vaccins à acides nucléiques ?

Si l’ADN, support de l’information génétique, est une molécule qui est aujourd’hui plutôt familière, l’ARN est moins connue.

Chimiquement proche de l’ADN, mais moins stable, L’ARN joue divers rôles dans nos cellules, mais c’est en particulier un intermédiaire indispensable à la production de protéines.

Schématiquement : la fabrication d’une protéine débute dans le noyau de la cellule, où se trouve l’ADN. Dans un premier temps, la portion de la molécule d’ADN correspondant à la protéine à produire est copiée sous forme d’ARN. Cette molécule d’ARN quitte ensuite le noyau : elle passe dans le cytoplasme de la cellule, où elle sera utilisée comme un « guide de montage » de la protéine.https://www.youtube.com/embed/pnYNsbCWBLg?wmode=transparent&start=0ADN, ARN, gènes, protéines… Quelques rappels de base sur le fonctionnement de notre génome.

Dans le cas des vaccins à ADN ou à ARN, l’idée est d’injecter au patient des molécules d’ADN ou d’ARN correspondant à des protéines de l’agent pathogène contre lequel on souhaite l’immuniser. Ces protéines sont choisies en fonction de leur capacité à provoquer une réponse immunitaire, ou « immunogénicité ». Après injection de l’ADN (ou l’ARN) correspondant, les cellules de l’individu à vacciner fabriqueront elles-mêmes lesdites protéines.

Le candidat-vaccin de Pfizer et BioNtech emploie un ARN messager codant pour la protéine Spike du coronavirus SARS-CoV-2 (prefusion spike glycoprotein – P2 S), la « clé » qui lui sert à entrer dans les cellules qu’il infecte.

Les avantages des vaccins à base d’ADN ou d’ARN

Plus faciles à fabriquer, grâce à une méthode de production standardisée, peu coûteuse, extrêmement bien définis d’un point de vue moléculaire, les vaccins à ADN et ARN ont un potentiel de développement très important et pourraient protéger à la fois contre des maladies infectieuses (vaccins prophylactiques) ou lutter contre des pathologies cancéreuses (vaccins thérapeutiques).

Ils sont aussi mieux maîtrisés que les vaccins « traditionnels », car ils n’utilisent pas de virus entiers comme dans les vaccins issus de virus vivants atténués, inactivés ou recombinants, ni d’adjuvants, mais simplement une molécule d’acides nucléiques (ADN ou ARN).

Comparaison entre un simple brin d’ARN (à gauche) et une double hélice d’ ADN (à droite), avec les correspondances Nucléotides (et bases azotées). Sponk / Wikimedia CommonsCC BY-SA

Les vaccins contenant de l’ADN sous forme de double hélice (une hélice constituée de deux brins) peuvent être stables à température ambiante (cette molécule est si résistante qu’elle permet de dater des objets très anciens tels que des momies), et ne nécessitent donc pas de respecter une quelconque chaîne du froid.

Il n’en va pas de même pour les vaccins basés sur des ARN messagers : leur structure, constituée d’un seul brin, est sensible aux enzymes qui découpent l’ARN (appelées « RNAses »). C’est la raison pour laquelle ces vaccins sont conservés à -70°C, pour éviter toute dégradation enzymatique.

Le vaccin de Pfizer et BioNtech entrant dans cette catégorie, certains observateurs ont souligné le défi logistique que représentera sa distribution.

Comment arriver à bon port ?

Les cellules eucaryotes (celles de tous les êtres vivants exception faite des bactéries et des archébactéries) contiennent un noyau qui renferme leur ADN, molécule support des gènes. Pour fabriquer une protéine, son gène est copié en ARN dans le noyau. L’ARN passe ensuite dans le cytoplasme où il servira de « guide d’assemblage ». Wikimedia Commons/Phil Schatz (adaptation)CC BY

Cette nouvelle méthode de vaccination sera beaucoup plus réactive pour produire des vaccins extrêmement rapidement, ce qui permettra de répondre à des menaces d’infections liés à des nouveaux agents infectieux, ou de proposer de nouvelles méthodes de traitement du cancer. Ces avantages expliquent l’essor des recherches sur ce nouveau type de vaccination ces trente dernières années, et permet d’envisager les vaccins ADN et ARN comme les « vaccins du futur ».

Des difficultés subsistent néanmoins pour assurer complètement l’efficacité des vaccins à acides nucléiques. L’un des obstacles principaux consiste à réussir à amener les molécules d’ADN ou d’ARN au bon endroit de la cellule : dans le noyau pour les premières, et dans le cytoplasme pour les secondes. Il faut pour cela franchir les membranes des cellules, dont l’un des rôles est précisément de servir de barrière aux envahisseurs, et éviter la dégradation par les enzymes cellulaires.

Pour y parvenir, plusieurs solutions sont possibles. On peut utiliser un virus modifié pour servir de « moyen de transport » à l’acide nucléique que l’on souhaite introduire dans les cellules. Une autre approche consiste à fabriquer de toutes pièces une enveloppe artificielle, une sorte de virus synthétique. C’est cette piste qu’on choisi Pfizer et BioNtech, qui ont utilisé des particules nanolipidiques pour transporter l’ARN vaccinal.

Notre équipe a quant à elle mis au point des véhicules un peu particuliers, appelés Nanotaxi®. À base de polymères en forme d’étoile ou de lipides dérivés de sucres naturels, ils peuvent soit franchir directement la membrane en transportant avec eux les ADN ou ARN destinés à la vaccination, soit entrer dans la cellule par les voies employées naturellement par les substances « autorisées » à y pénétrer.

Ces deux modes d’entrée dans la cellule vont jouer un rôle décisif pour l’activation du système immunitaire. Ils vont en effet mettre en alerte le système de surveillance de la cellule, déclenchant la fabrication de molécules impliquées dans la réponse immunitaire. Celles-ci vont contribuer à l’augmentation de l’immunogénicité, et donc à l’efficacité du vaccin à ADN ou ARN.

Vers des vaccins utilisés en santé humaine ?

Les vaccins à acides nucléiques ont déjà fait l’objet de nombreuses études précliniques et cliniques contre des cibles variées, dans le domaine des maladies infectieuses et de l’oncologie. Tous ces essais ont démontré la parfaite tolérance de ce type de vaccins.

Avant la survenue de la pandémie de Covid-19, quatre vaccins à ADN avaient déjà reçu les autorisations réglementaires nécessaires à leur exploitation thez l’animal. Il sont utilisés par exemple pour protéger les saumons d’élevage contre la nécrose hématopoïétique infectieuse et contre une maladie du pancréas, les poulets contre la grippe aviaire, ou pour soigner les chiens atteints d’un mélanome buccal.

Mais ces résultats prometteurs obtenus chez l’animal n’avaient pas encore été reproduits chez l’être humain : l’immunogénicité de ces vaccins restait insuffisante pour conférer aux patients une protection contre les agents pathogènes ciblés. L’autorisation de mise sur le marché semblait encore lointaine.

Les résultats annoncés par Pfizer, s’ils se confirment, pourraient changer la donne, et accélérer les recherches sur les vaccins à acides nucléiques. L’avenir (proche) nous le dira.

Avant Kamala Harris : ces femmes noires qui ont visé la Maison Blanche

Auteur

  1. Sharon Austin Sharon Austin est un·e adhérent·e de The ConversationProfessor of Political Science, University of Florida

Partenaires

University of Florida

University of Florida apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation US.

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information

La future vice-présidente des États-Unis est la fille américaine d’immigrés jamaïcains et indiens.

La victoire annoncée de Joe Biden sur Donald Trump signifie que la sénatrice Kamala Harris s’apprête à devenir la première femme vice-présidente du pays et la première personne noire à occuper le poste de vice-président. Harris est également d’origine indienne, ce qui fait de l’élection de 2020 un véritable jalon pour deux communautés « de couleur ».

Harris n’est pas la première femme noire à avoir aspiré à la vice-présidence dans l’histoire américaine. La journaliste afro-américaine et militante politique californienne Charlotta Bass s’est présentée à la vice-présidence en 1948 sur le ticket du Parti progressiste.

Avant de devenir la colistière de Biden, Harris a été son adversaire lors des primaires présidentielles démocrates. Elle est l’une des nombreuses femmes noires américaines à avoir brigué la plus haute fonction du pays en dépit des nombreux obstacles qu’elles eurent à surmonter.

Pendant le premier discours de Kamala Harris en tant que 49e vice-président élu des États-Unis, le 7 novembre 2020 à Miami, en Floride. Johnny Louis/Getty Images

Des mains qui autrefois cueillaient le coton…

Dans l’histoire des États-Unis, les Afro-Américains ont longtemps été dans l’impossibilité de s’approcher du pouvoir politique, du fait de l’esclavage d’abord, puis des lois Jim Crow et de diverses mesures visant à empêcher les Noirs d’exercer pleinement leurs droits civiques et, spécialement, le droit de vote.

La tâche a été particulièrement ardue pour les femmes noires. Les femmes n’ont obtenu le droit de vote aux États-Unis qu’en 1920, et même à cette époque, les Noirs – y compris bien sûr les femmes – ne pouvaient toujours pas voter dans la plupart des États du Sud. Dans les années 1960, les femmes noires ont largement contribué à la création du mouvement des droits civiques, mais elles ont été tenues à l’écart des postes de direction.

J’aborde ces questions lors des cours de politique gouvernementale et de politique des minorités que j’enseigne en tant que professeur de sciences politiques. Mais j’explique dans le même temps à mes étudiants que, malgré tout, les femmes noires des générations passées ont été nombreuses à caresser des ambitions politiques et même à obtenir certains succès dans ce domaine. Comme l’a dit le révérend Jesse Jackson en 1984 à propos de la montée en puissance des électeurs noirs au siècle dernier, « des mains qui autrefois cueillaient le coton élisent désormais le président du pays ».

Joe Biden, lui-même ancien vice-président, a pleinement conscience de l’importance de cette fonction. Mark Makela/Getty Images

Aujourd’hui, des maires noires dirigent plusieurs des plus grandes villes américaines, dont Atlanta, Chicago et San Francisco. Des femmes noires sont chefs de policecandidates au poste de gouverneur et, de plus en plus souvent, élues au Congrès.

Aujourd’hui, les femmes noires – qui, longtemps, n’étaient pas autorisées à voter pour élire le président, sans même parler de concourir à la fonction suprême du pays – voient l’une des leurs à un pas du Bureau ovale.

« Inaptes » pour le poste ?

Kamala Harris est une Démocrate qui a été procureur général de Californie, puis sénatrice. Son appartenance partisane tend plutôt à faire d’elle une exception : historiquement, la plupart des candidates noires à la présidence se sont présentées en tant qu’indépendantes.

En 1968, Charlene Mitchell, 38 ans, originaire de l’Ohio, est devenue la première femme noire à se présenter à la présidence, en tant que communiste. Comme de nombreux autres Afro-Américains nés dans les années 1930, elle a rejoint le parti communiste en raison de l’importance que celui-ci accorde à l’égalité des races et des sexes. Les femmes noires communistes ont dénoncé les lois Jim Crow, les lynchages et les pratiques injustes dans le monde du travail affectant les hommes et les femmes de toutes les couleurs de peau.

 Charlene Mitchell
Charlene Mitchell, première candidate noire à la présidence des États-Unis. Wikimedia

La campagne présidentielle de Mitchell, qui était axée sur les droits civiques et la lutte contre la pauvreté, était probablement vouée à l’échec dès le départ. En 1968, de nombreux États n’ont pas autorisé les communistes à voter. Les médias, du Boston Globe au Chicago Tribune, ont été nombreux à juger Mitchell inadaptée au poste qu’elle briguait parce qu’elle était à la fois noire et femme. Mitchell n’a finalement récolté que 1 075 voix.

Parmi les autres candidates noires indépendantes à la présidence figurent l’activiste communautaire Margaret Wright, qui s’est présentée sous l’étiquette du Parti populaire en 1976, et Isabell Masters, une enseignante qui a créé son propre parti, appelé Looking Back, et qui s’est présentée en 1984, 1992 et 2004.

En 1988, la psychologue Lenora Fulani est devenue la première femme et la première Afro-Américaine à se présenter à la présidence dans chacun des 50 États. Se présentant comme indépendante, elle a récolté plus de votes lors d’une élection présidentielle américaine que toute autre femme candidate avant elle. L’enseignante Monica Moorehead, du Workers World ticket, a concouru à la présidence en 1996, 2000 et 2016.

En 2008, l’année où Barack Obama a été élu président, Cynthia McKinney, une ancienne représentante américaine de Géorgie, était candidate du Parti Vert. Et en 2012, Peta Lindsay s’est présentée avec un programme plus à gauche que celui du président Obama, sur le ticket du Parti pour le socialisme et la libération.

Une seule femme noire a brigué l’investiture républicaine : Angel Joy Charvis, une conservatrice religieuse de Floride, qui a expliqué, en présentant sa candidature en 1999, vouloir « recruter une nouvelle espèce de Républicains ».

Incorruptible et indépendante

Toutes ces candidates noires à la présidence étaient peu connues. Mais en tant que première femme noire membre du Congrès, Shirley Chisholm avait derrière elle des années d’expérience dans la fonction publique et bénéficiait d’une notoriété nationale lorsqu’elle est devenue la première Noire américaine et la première femme à briguer l’investiture démocrate à la présidence en 1972. Le slogan de sa campagne était « Unbought and Unbossed » (que l’on pourrait traduire par « Incorruptible et indépendante »).

Shirley Chisholm annonce sa candidature à l’investiture démocrate à la présidentielle de 1972. Don Hogan Charles/New York Times Co. via Getty Images

Shirley Chisholm, qui a financé elle-même l’essentiel de sa campagne, s’est concentrée sur les droits civiques et la lutte contre la pauvreté.

Elle a rapidement fait l’objet d’attaques sexistes véhémentes. Un article du New York Times de juin 1972 la qualifie ainsi :

« [Elle n’est] pas belle. Son visage est osseux et anguleux, son nez large et plat, ses yeux petits presque comme des perles, son cou et ses membres décharnés. Ses dents saillantes expliquent probablement en partie son zézaiement perceptible. »

Chisholm n’a guère été soutenue par les électeurs noirs et les femmes, et n’a remporté aucune primaire.

Les femmes noires qui ont suivi les traces de Chisholm, du Congrès aux primaires présidentielles démocrates, y compris Carol Moseley Braun, sénatrice de l’Illinois et Harris elle-même, n’ont guère connu plus de succès. Harris a compté parmi les premiers candidats démocrates aux primaires de 2020 à se retirer de la course, en décembre 2019.

Les défis auxquels sont confrontées les femmes noires

Pourquoi ces candidatures, et celles des autres femmes noires qui visaient de hautes fonctions, ont-elles échoué ?

Dans la plupart des cas, les candidates noires à la présidence n’ont pas pu aller jusqu’au bout de leurs campagnes électorales. Et celles qui l’ont fait ont éprouvé des difficultés à récolter des fonds.

Fresque murale, œuvre de l’artiste Danielle Mastrion, au Shirley Chisholm State Park, ouvert en 2019 à Brooklyn, New York. Catesby Holmes, CC BY

Leurs candidatures n’ayant pas été prises au sérieux par les médias, elles ont eu du mal à faire entendre leur message. Historiquement, les candidates noires à la présidence n’ont reçu aucun soutien réel de la part d’un segment quelconque des électeurs américains, y compris les Afro-Américains et les femmes. En général, les gens – même ceux qui auraient pu être encouragés par l’idée que quelqu’un qui leur ressemblait puisse aspirer à la Maison-Blanche – pensaient qu’elles ne pouvaient pas gagner.

En tant que vice-président ayant joué un rôle majeur durant les deux mandats de Baracj Obama, Joe Biden sait ce que cette fonction implique. En Kamala Harris, il a choisi une femme qui non seulement l’a aidé à remporter l’élection, mais qui est également prête à gouverner.

2020 restera comme une année charnière pour les Afro-Américains, les Américains d’origine asiatique et les femmes – autant de catégories qui ont été si longtemps exclues de tant d’aspects de la vie politique américaine.

1920-2020 : cent ans après, les munitions de la Grande Guerre polluent toujours nos sols

Auteur

  1. Daniel HubéIngénieur environnementaliste, BRGM

Partenaires

BRGM
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information

Republier cet article

Photo prise en 1916 lors d’une attaque de soldats français sortant de leur tranchée pendant la bataille de Verdun. Celle-ci coûta la vie à 163 000 soldats français et 143 000 soldats allemands. AFP

« Pour en finir avec l’histoire de cette guerre, il sera pourtant nécessaire d’ajouter un chapitre concernant la manière […] de désobuser. » (Francis Norman Pickett, Mayfair, septembre 1921)

La Première Guerre mondiale (août 1914-novembre 1918 sur le front occidental) marque un tournant décisif dans l’art et la manière de conduire une guerre. Engagées tambour battant selon les canons de la guerre de mouvement, traditionnellement enseignés dans les écoles militaires, la France de Joffre et l’Allemagne de Guillaume II espèrent chacune une victoire rapide. Elles déchantent rapidement et dès l’automne 1914 s’impose la réalité sanglante et insensée de la guerre des tranchées, dispendieuse en vies humaines.

Avec sa massification et sa mécanisation, la guerre franchit alors un seuil d’hyperbrutalité inusitée. Elle devient totale, se jouant sur le front comme à l’arrière, avec des armes, et la mobilisation des usines, des corps et des esprits. La Grande Guerre devient celle d’une invraisemblable grêle métallurgique : environ un milliard d’engins d’artillerie classique et autant d’artillerie de tranchée ont été tirés sur le front occidental causant 70 % à 80 % des pertes et blessures. Pour la première fois aussi on se tue à distance sans se voir. Avec la mécanisation de la guerre désincarnée, le soldat devient l’ouvrier de la destruction.

Au cours du conflit, la violence des moyens de l’artillerie s’est inexorablement exacerbée : le 21 février 1916 au matin, d’abord une vague rumeur qui s’est commuée en fureur ; 1200 pièces d’artillerie allemandes stationnées en Woëvre ouvrent le feu sur les positions françaises avec le « Feu roulant » (« Trommelfeuer ») préfigurant les 300 jours de la « Mère des batailles » : Verdun.

« Sur la Somme, lors du bombardement allié de sept jours qui précéda l’offensive du 1er juillet 1916, 1 500 000 obus furent tirés par les 50 000 artilleurs britanniques à eux seuls soit une moyenne d’une trentaine d’impacts pour 1 000 m2 […]. En 1918, les offensives alliées sur les fronts Ouest et italien furent régulièrement appuyées par 5 à 8 000 pièces d’artillerie. »

Le 11 novembre 1918 à 11 heures, les canons se taisent enfin et laissent place à un silence assourdissant, à des cohortes de soldats médusés, partagés entre une joie captive, et le soulagement voire la culpabilité d’être encore en vie. La Grande Guerre vient de mettre à mal cette confiance aveugle dans la science et le progrès : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Cette guerre d’un genre nouveau, débutée à cheval et à pied, terminée avec des chars et des avions, s’impose alors comme la violence inaugurale d’un siècle barbare.

Mais un autre défi attend les régions dévastées, les survivants et sinistrés. Dans l’océan de trous et de bosses des anciens champs de bataille, le grand naufrage de la vieille Europe a laissé dans son sillage des monceaux d’épaves de guerre dont les traces sont encore présentes, un siècle plus tard.

D’encombrants stocks de munitions

Au cours des dix dernières années, des recherches archivistiques ont montré qu’environ 1,7 millions de tonnes de munitions en surplus sont restées abandonnées à l’issue de la guerre dans des dépôts, sur le front comme à l’arrière.

Dans la période qui suit, ces stocks ne cessent d’enfler à mesure que s’y ajoutent les projectiles obsolètes découverts sur les champs de bataille à la faveur des travaux de remise en état et aussi progressivement découverts dans des caches. La reprise des labours après la guerre fait remonter d’autres engins que la terre ne veut digérer. Des dépôts de rassemblement sont créés pour accueillir et stocker les engins. Celui de Spincourt en Meuse a renfermé 1,5 million d’obus chimiques et 300 000 obus conventionnels français, allemands et britanniques.

Fillette faisant face à un tas d’obus abandonnés, à Chavignon (Aisne). Archives départementales de l’Aisne, cote FRAD002_2Fi_Chavignon_4, Author provided (No reuse)

Avec la démobilisation des militaires, ces dépôts sont de moins en moins bien gardés. Exposés aux intempéries et aux cycles diurne/nocturne, les engins rouillent, perdent leurs marques distinctives et deviennent instables. Les munitions chimiques fuient. Inévitablement, des accidents se produisent, semant la stupeur et l’effroi parmi des populations inscrites dans une douloureuse et laborieuse démobilisation des consciences sur fond de reconstruction matérielle, agricole et industrielle.

Un défi colossal au lendemain de la guerre

La neutralisation de cet arsenal hérité de la guerre s’est rapidement imposée comme non seulement une nécessité mais aussi une urgence. Jamais encore dans l’histoire les hommes n’ont eu à éradiquer en si peu de temps des montagnes de projectiles d’une incroyable diversité. Par où alors commencer ? Il a fallu prioriser les actions et hiérarchiser les degrés d’urgence d’intervention. Ce sont d’abord les armées encore mobilisées, françaises, américaines, qui s’y attellent en 1919 en détruisant les munitions par éclatement en tas et à distance (« pétardement »). Les grenades sont éclatées dans des trous d’obus remplis d’eau. Les troupes noires américaines sont mobilisées, ainsi que les travailleurs indochinois (« annamites ») et prisonniers de guerre, pour la sale besogne.

Un changement radical s’opère en 1920 avec la démobilisation et la prise de conscience qu’on ne peut abandonner les matières constitutives des munitions, si chères à produire en temps de guerre. Avec la passation de contrats par le ministère de la Guerre et le ministère des Régions libérées vers des entreprises privées, la destruction des engins en excès, obsolètes et hors de service s’industrialise et se taylorise.

Des méthodes de destruction, de démolition, de démontage, de déchargement spécifiques à chaque type d’engins sont développées pour récupérer selon une approche tayloriste, toutes les matières constitutives des engins valorisables pour les réinjecter dans le circuit économique, qui en manque tant en ces temps de reconstruction. Les matériaux, fer, laiton, nitrates, etc. sont cédés par l’État aux entreprises moyennant une redevance versée à la tonne récupérée. Il s’agit d’une des toutes premières opérations de recyclage à grande échelle : « faire des épées d’antan des socs de charrue » (Pickett, 1921).

Équipe posant dans un atelier de dévissage/désamorçage d’obus de l’usine D-Factory de Pickett & Fils à Trélon (Nord). Au centre, Georgina Rouget, décédée accidentellement en septembre 1923 suite à une explosion. Don de son petit fils, Joël Danloux

3 millions de tonnes de projectiles détruits

Le père fondateur des méthodes modernes de neutralisation des engins dangereux est un personnage rocambolesque, l’officier-ingénieur russe Kostevitch, tour à tour espion pour le compte des Britanniques et des Allemands. Brillant, il intègre le personnel de la plus grande entreprise de démolition de munitions en France et en Belgique : F.N. Pickett & Fils avec à sa tête l’ingénieur britannique Françis Norman Pickett, passionné de bergers allemands, de golf et courses automobiles. Il rachète puis démolit sur le sol français environ 350 000 tonnes de munitions essentiellement britanniques dans 14 usines employant plus de 4 000 personnes.

Les obus sont désamorcés, les détonateurs sont grillés dans des fours, les douilles vidées de leur poudre et les obus explosifs vidés de leur chargement par fusion à l’eau chaude. Les obus chimiques sont vidangés et le contenu neutralisé ou infiltré dans le sol. Tout comme les explosifs, ils sont brûlés à même le sol dans des tranchées de brûlage au design standardisé. Les engins pour lesquels les risques de démontage sont trop grands au regard des bénéfices à en tirer sont rassemblés pour être envoyés en mer du Nord.

Dans cette entreprise à la direction britannique, sous contrôle militaire français, travaillent des ouvriers émigrés russes, tchèques, polonais, portugais, espagnols, maghrébins, les accidents souvent mortels sont monnaie courante, car passer des consignes de sécurités en langue étrangère est une gageure.

D’autres entreprises emboîtent le pas de F.N. Pickett & Fils ou s’en inspirent a priori, comme Clere & Schwander à Spincourt, Bouxin, Aigret & Sauron, Berge. Pickett cesse ses activités officiellement en France et en Belgique vers 1925. On le retrouve pourtant en 1928 en Meuse, loin de ses terres, sur la « Place à gaz ».

D’autres emboîtent le pas dans l’entre-deux-guerres et même durant la Seconde Guerre mondiale, comme Berge et Savot & Frères. De récentes recherches estiment à 2,5 à 3 millions de tonnes de munitions anciennes ont été détruites dans l’entre-deux-guerres.

Cent ans après, des sols toujours pollués

Les conséquences de ces opérations sont d’abord humaines. En Meuse, en date de 1929, 127 récupérateurs et artificiers ont été tués dans leurs périlleuses missions et 294 ont été blessés. Les chiffres nationaux ne sont pas encore consolidés.

Elles nous ont également légué de sévères pollutions des sols et des eaux. Sur certaines aires de brûlage, voilà 100 ans que pas un brin d’herbe ne pousse. Les pollutions des sols sont particulièrement spectaculaires sur les aires de brûlage d’obus chimiques des usines de F.N. Pickett & fils en forêt de Spincourt (site de la « Place à gaz », Meuse, vers 1928) et de la « D-Factory » de Trélon (Nord, vers 1921–1925).

Échantillonnage des sols de surface de la Place à gaz, dénudés et noircis par les résidus de brûlage, 2016. Ian Alderman, Author provided (No reuse)

La caractérisation de ces pollutions polymorphes et extrêmes s’avère délicate et complexe du fait de la combinaison de risques chimiques en lien avec la toxicité des composés présents (comme l’arsenic, les toxiques de guerre et les dioxines) et de risques pyrotechniques du fait de la forte probabilité d’y côtoyer des engins de guerre. Le travail sur le terrain (mesures, échantillonnage) s’effectue en combinaison étanche et sous assistance respiratoire, en présence de professionnels du déminage.

Les enjeux intrinsèques à ces sites sont d’abord sanitaires. Des techniques de mesure, d’échantillonnage et d’analyse spécifiques ont été développées pour évaluer les risques pour la santé et l’environnement associé à ces sites en concertation avec des experts en toxicologie. S’y associent des enjeux sociopolitiques. Ces sites ont été oubliés de la mémoire collective. La brutale irruption du passé dans le présent par la découverte fortuite de ces pollutions conduit à des situations de crise, comme en 2015 à Spincourt.

Les travaux de recherche archivistiques entrepris depuis 2015 par le BRGM visent précisément à restaurer cette mémoire et gérer l’aménagement du territoire en connaissance de cause. Enfin, lorsque les risques sont jugés inacceptables, comme pour la Place à gaz, des mesures de dépollution et de maîtrise des risques sont mises en œuvre (excavation et recouvrement des matériaux les plus hautement pollués).

Depuis 2011, d’autres questions émergent après la découverte d’ions perchlorate dans l’eau du robinet le long ou à proximité des lignes de front de 14-18. Simple coïncidence ou relations de cause à effet ? Un faisceau d’informations tend à prouver que les sites de destruction d’engins de guerre contribuent aux zones de pollutions concentrées alors que sur le front des fragments d’explosifs et/ou engins épars peuvent possiblement affecter les eaux de façon plus diffuse. Des travaux de recherche originaux, notamment isotopiques, sont en cours au BRGM pour faire la lumière sur les liens entre la Grande Guerre et dégradation de la qualité des eaux.

Cent ans plus tard, la recherche sur les liens entre Grande Guerre et environnement ne fait que commencer et comme l’a écrit K.H. Lohs en 1991 : « La guerre ne s’est pas terminée le jour du dernier tir. »

Deuxième article du jour :La tentation chinoise du Liban

  1. Emmanuel VéronEnseignant-chercheur – Ecole navale, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)
  2. Emmanuel LincotSpécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine, Institut Catholique de Paris

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Le port de Beyrouth
Le port de Beyrouth porte encore les stigmates de la terrible explosion du 4 août dernier. La Chine a proposé son aide à un Liban exsangue. Thomas Coex/AFP

Plus de trois mois après la double explosion dans le port de Beyrouth, la tentation est grande pour le Liban et, surtout, pour le parti pro-iranien du Hezbollah de se tourner vers Pékin. Ce serait un camouflet pour Emmanuel Macron, premier chef d’État étranger à s’être rendu (par deux fois) après le drame dans ce pays sinistré : selon lui, l’aide apportée par l’ancienne puissance mandataire (1918-1946) et celle de la communauté internationale doivent être conditionnées à une lutte active contre la corruption et à un changement de système.

Il est vrai que cette exhortation française, aussitôt dénoncée par le chef du Hezbollah Sayed Nasrallah au nom de la communauté chiite (27 % d’une population totale de 6,8 millions d’habitants), allait à l’encontre d’un projet d’infrastructures de vaste ampleur financé par la Chine.

Les potentialités pour Pékin y sont gigantesques, y compris dans la Syrie voisine, elle-même amenée à se reconstruire. L’enjeu est évidemment considérable pour le pays du Cèdre que les quinze années de la guerre civile (1975-1990), conjuguées aux effets de la guerre de 2006 et de la crise économique ont durablement pénalisé.

Complexes rapports des forces au Liban

Le Liban traverse la pire crise économique de son histoire, marquée par une dépréciation inédite de sa monnaie, une explosion de l’inflation et des restrictions bancaires draconiennes sur les retraits et les transferts à l’étranger.

Près de la moitié de la population libanaise vit dans la pauvreté et près de 40 % des actifs sont au chômage. La situation s’est aggravée avec la venue massive de réfugiés syriens fuyant depuis 2011 le conflit que subit leur pays. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies, ils seraient aujourd’hui plus de 1,5 million, dont 500 000 jeunes entre 3 et 14 ans. Ce qui fait du Liban (4,1 millions de Libanais résidant dans le pays), le pays avec le plus fort taux de réfugiés au monde – puisqu’un habitant sur quatre y a le statut de réfugié.

Cette question constitue à la fois un enjeu politique majeur et un drame humanitaire sans précédent. La situation perturbe de nombreux Libanais – du petit commerçant aux élites, en passant par les politiques et les humanitaires. Par ailleurs, l’entrée en application d’un nouvel arsenal de sanctions dirigées contre le pouvoir syrien et décidées par le Congrès américain en juin dernier ne peut guère arranger la situation régionale désormais au bord de l’asphyxie. Cet ensemble de sanctions – surnommé « la loi César » – vise à exercer « une pression maximale » sur le régime de Damas et sur son principal allié, Téhéran.

La vindicte du Hezbollah à l’encontre de la France et des États-Unis s’explique d’autant mieux que son principal pourvoyeur iranien est confronté à de très grandes difficultés. Le plan de lutte du Hezbollah contre la Covid-19, qui se voulait une démonstration de force, a d’ailleurs aussi exposé ses faiblesses (logistiques et moyens).

Pour autant, le Hezbollah est assuré d’une victoire de Bachar Al-Assad en Syrie. Il mise donc plus que jamais sur l’axe Téhéran-Moscou, qui se renforce au fur et à mesure que les États-Unis s’opposent à lui.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1291237682140585991&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fla-tentation-chinoise-du-liban-149677&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

La Chine n’est pas en reste puisqu’elle assure déjà 40 % des importations du Liban. Plus symboliquement encore, la fameuse route reliant Beyrouth à Alep – via Damas –, autrement appelée M 5, que Bachar Al-Assad a reprise aux trois quarts aux rebelles dès 2015 avec l’aide de son allié russe, pourrait être parachevée sur son tronçon libanais grâce à des investissements chinois.

Comme leurs alliés américains, qui ont abreuvé le Liban de dollars, l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe ont pris des distances. Ils accusent les dirigeants libanais de laisser le Hezbollah former les rebelles houthis contre lesquels ils sont en guerre au Yémen. Réciproquement, les Houthis financeraient, avec le soutien de Téhéran, les activités du Hezbollah.

L’enjeu stratégique du port de Beyrouth

Au-delà de ses propres besoins nationaux, le Liban demeure un point d’entrée essentiel pour l’ensemble de la région. Les pays du Levant tels la Jordanie, la Syrie ou l’Irak, ou encore les pays du Golfe, dépendent aussi de leurs relations commerciales avec le Liban. 73 % de ses propres importations se faisant par la voie maritime, le lien du Liban à la mer est essentiel. Il repose sur le dynamisme d’une infrastructure clé, le port maritime.

Un appel d’offres met actuellement en concurrence la France et la Chine pour la reconstruction du port. Sans surprise, le Hezbollah s’oppose aux initiatives françaises et a par ailleurs recours à tous les leviers possibles pour attiser et relayer la haine fomentée par le président turc Recep Tayyip Erdogan dans l’affaire des caricatures l’opposant à la France d’Emmanuel Macron.

Pourquoi ne connaît-on que 20 % du vivant ?

Auteurs

  1. Philippe GrandcolasDirecteur de recherche CNRS, systématicien, directeur de l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
  2. Romain GarrousteChercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
  3. Tony RobillardMaître de conférences à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Déclaration d’intérêts

Romain Garrouste a reçu des financements du CNRS, LABEX BCDiv, IPEV, MINEAE et National Geographic.

Philippe Grandcolas et Tony Robillard ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

Muséum National d’Histoire Naturelle

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Un enfant et un adulte défilent dans les galeries d'un muséum d’histoire naturelle
Dans une galerie d’un muséum d’histoire naturelle. Dom Dada/FlickrCC BY-NC-ND

Les chiffres donnent le vertige : 2 millions d’espèces vivantes décrites par la science mais 8 millions (au moins) toujours inconnues ; soit, au total, plus de 10 millions d’espèces à la surface du globe. Ces 20 % « identifiés » de la biodiversité permettent-ils vraiment de connaître notre planète et son fonctionnement ? Dans les grandes lignes peut-être, mais au regard des enjeux considérables du quotidien – pathogènes, exotiques envahissantes, ennemis des cultures, etc. –, et du futur des écosystèmes en questionnement, est-ce suffisant ?

Et encore, ce constat ne concerne ici que des espèces actuelles ; or ce sont mille à dix mille fois plus qui ont existé au cours des temps géologiques et ne sont aujourd’hui connues qu’à travers un nombre très limité de fossiles ! Nous en avons pourtant aussi besoin pour comprendre l’immense biodiversité qu’abrite la Terre.


À lire aussi : Les charmes discrets des insectes fossiles


C’est le travail des sciences de la taxonomie et de la systématique que de nommer, décrire ces espèces et d’organiser les systèmes de classification. En effet, donner des noms aux organismes permet tout simplement de partager l’information à leur sujet de manière rigoureuse en les identifiant et en les positionnant les unes par rapport aux autres.

Qu’il s’agisse de lutter contre une espèce pathogène, d’en protéger une autre contribuant au fonctionnement des écosystèmes ou encore de sélectionner une plante pour son jardin, nous avons besoin de nommer les espèces. Consommer un champignon toxique constitue ainsi une erreur taxonomique potentiellement fatale…

Nommer, décrire et classer le vivant

Depuis la fondation de ces sciences – systématique et taxonomie –, notamment par le naturaliste suédois Karl Von Linné en 1758, de très nombreux scientifiques et naturalistes ont parcouru le monde et répertorié les espèces vivantes. À cette époque, il suffisait de quelques échantillons préservés dans un musée, d’une publication accompagnée d’une description et d’un nom et le tour était joué !

Depuis, les progrès ont été colossaux : dès le XIXe siècle, les règles de la science ouverte ont prévalu en taxonomie, permettant que toutes ces connaissances soient accessibles, compatibles et réutilisables, selon le principe FAIR et grâce au développement des Muséums et de leurs collections accessibles ; soulignons aussi l’instauration des règles de nomenclature (sur « comment donner des noms ») qui préservent la cohérence du système des noms et des classifications.

Depuis quelques décennies, les descriptions des organismes intègrent des dimensions moléculaires, avec notamment un barcoding génétique et tous les outils du numérique aidant aux descriptions et aux identifications (systèmes experts, images 3D anatomiques, vidéos, et enregistrements sonores, etc.).

Les classifications reflètent aussi l’état des connaissances sur l’évolution du vivant, car elles intègrent autant que possible les relations de parenté entre les espèces – les phylogénies – avec des arbres basés sur l’analyse de l’ADN.

Les classifications gagnent ainsi non seulement en sens mais aussi en stabilité à mesure que les recherches progressent. Cela permet à chacun de comprendre que les espèces appartiennent à des groupes d’organismes issus de l’évolution ; ainsi, l’espèce humaine – Homo sapiens – est un animal vertébré, mais plus précisément un mammifère et un primate. L’appartenance à ces catégories, basée sur des attributs particuliers (les vertèbres des vertébrés, par exemple), permet de situer les espèces et les groupes les uns par rapport aux autres.

Quelles espèces découvre-t-on encore ?

Mais pourquoi connaît-on si peu du monde vivant qui nous entoure malgré cet effort d’inventaire initié au XVIIIe siècle ?

Chaque jour, en effet, de nouvelles espèces sont décrites par les scientifiques. On a par exemple récemment découvert que la taupe présente dans le Sud-Ouest de la France et de l’Europe constituait une espèce nouvelle (Talpa aquitania), bien différente de la taupe d’Europe avec laquelle on l’avait jusqu’alors confondue.

Citons encore le gobemouche gris de Corse, une autre espèce à part, malgré ses migrations communes en Afrique du Nord avec l’espèce du continent.https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=pgISYEB&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=930915873757548544&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fpourquoi-ne-connait-on-que-20-du-vivant-149493&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

On voit que les espèces inconnues ne sont pas forcément de petits organismes oubliés au fin fond des forêts tropicales ou des océans. Cela dit, le travail de terrain des scientifiques au cours des grandes campagnes d’exploration en révèle des nombres considérables. De quelques centaines à quelques dizaines de milliers.

Des insectes nouveaux pour la science sont aussi découverts chaque année sur notre territoire métropolitain, sans même le recours à l’outil génétique… simplement parce que personne ne les avait vus avant ou n’avait les compétences pour les identifier.

Pourquoi reste-t-il tant à découvrir ?

Le monde vivant est hyperdivers : il y a 500 espèces d’arbres dans un km2 de forêt tropicale, des milliers d’espèces d’insectes dans quelques km2 en Europe et 1 000 espèces de bactéries dans un cm3 de sol ! Cette diversité est répartie de manière complexe et inégale à la surface du globe, avec de nombreuses espèces limitées géographiquement, dites « endémiques ».

Il faut donc parcourir chaque région, parfois peu accessible ou présumée connue à tort, pour faire avancer la connaissance. C’est quelquefois une vallée, une montagne ou un fleuve qui amènera à la découverte d’un organisme particulièrement informatif, qui va modifier nos connaissances de manière importante. On sait aujourd’hui où se trouvent les carences, en matière de groupes ou d’espaces méconnus, en cartographiant nos données, en cumulant nos informations dans des portails de science ouverte, comme le GBIF.https://www.youtube.com/embed/HvS6sRVZbHo?wmode=transparent&start=0Présentation de la plate-forme GBIF. (GBIF/Youtube, 2017).

Il faut aussi rappeler que la science a fait une très longue pause : au début XXe siècle, l’enjeu était davantage de comprendre les lois de l’hérédité ou du fonctionnement des écosystèmes que de rallonger ce qui semblait être pour certains la déjà suffisamment longue liste « à la Prévert » des organismes existants.

Aujourd’hui, la communauté des biologistes comprend infiniment plus de personnes travaillant sur des organismes dits « modèles » – étudiés au laboratoire dans les tréfonds de leur génome ou de leurs cellules, comme Drosophila ou Arabidopsis – que de taxonomistes ou d’évolutionnistes découvrant ou comparant des organismes peu connus. Les deux sont pourtant également indispensables et complémentaires.

Depuis quelques décennies, fort heureusement, un regain d’intérêt se manifeste pour la diversité du vivant, comme en témoigne l’émergence du mot « biodiversité ». Il est aujourd’hui devenu évident que nous dépendons tous de cette infinie richesse, qu’il s’agisse d’espèces rares aux rôles primordiaux dans les écosystèmes ou d’espèces pathogènes ou envahissantes.

La plate-forme internationale IPBES – cet équivalent du GIEC pour la biodiversité –, en a rendu compte très clairement dans ses évaluations. Et la pandémie de Covid-19, née des transformations radicales d’écosystèmes forestiers et des maltraitances humaines sur des chauves-souris rhinolophes et pangolins et leurs virus méconnus, nous le rappelle avec force.https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=pgISYEB&dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1244520813606338562&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fpourquoi-ne-connait-on-que-20-du-vivant-149493&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Quelques milliers de spécialistes dans le monde

Des outils extraordinaires, nés des progrès de la biologie moléculaire, viennent aujourd’hui en aide à la taxonomie. Qu’il s’agisse du barcode génétique – une petite séquence d’ADN identifiant chaque organisme – ou de la métagénomique – qui prend tout l’ADN dans un milieu donné et le trie en barcodes d’organismes différents –, la communauté scientifique dispose désormais d’outils formidables pour le futur de l’étude de la biodiversité.

Mais ceux-ci réclament aussi qu’une taxonomie classique perdure et soit développée en parallèle : sans les noms d’espèces et les connaissances indispensables qui leur sont associées, des millions d’identifiants numériques et de séquences d’ADN ne pourront être utilisés. Ces deux aspects – noms/classifications et barcodes/métabarcodes – sont indissociables. Mais entre temps, la communauté des scientifiques taxonomistes a fondu comme neige au soleil, se réduisant à quelques milliers de spécialistes dans le monde.

L’expertise du taxonomiste – lui permettant de connaître les détails du vivant dans tel ou tel groupe d’organismes, de comprendre leur fonctionnement et leur évolution – nécessite de longues années d’apprentissage et d’expérience pour mettre à disposition de tous les descriptions et classifications des espèces découvertes pendant les travaux scientifiques. Une démarche encore perçue comme peu valorisante et qui peine à intéresser les jeunes chercheurs.

Il reste heureusement quelques villages gaulois de la taxonomie dans de grands musées – comme le Muséum national d’histoire naturelle de Paris, la Smithsonian Institution aux États-Unis ou le Natural History Museum en Grande-Bretagne – et un réel intérêt politique dans des pays fortement biodivers comme le Brésil ou la Chine. Et l’on peut se réjouir que ces efforts soient à nouveau visibles au plan national ou international, et se conjuguent avec la transition environnementale. Il est essentiel que celle-ci prenne en compte cette base incontournable de la connaissance du vivant.


Retrouvez Philippe Grandcolas dans le podcast du Muséum national d’histoire naturelle « Pour que nature vive », avec l’épisode « Mieux connaître la nature pour mieux la préserver ».

Deuxième article du jour : Covid-19 : quels pays ont été les plus touchés ?

  1. Thibault FioletDoctorant en Santé Publique et ingénieur AgroParisTech, Inserm

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Il est particulièrement délicat d’estimer l’ampleur et la sévérité de la pandémie de Covid-19 qui secoue la planète depuis le début de l’année, car les données recueillies sont très hétérogènes. Souvent utilisé comme indicateur, le nombre de décès n’est représentatif que d’une petite partie des infections. En outre, les données disponibles varient en fonction des pays, en particulier concernant les décès des personnes âgées.

En s’appuyant sur les données de mortalité par classe d’âge ainsi que sur les résultats de 22 études portant sur la séroprévalence, c’est-à-dire la recherche, dans des prélèvements sanguins, d’anticorps dirigés contre le SARS-CoV-2 (ce qui témoigne d’une infection par ce coronavirus), des chercheurs de l’Université de Cambridge et de l’Institut Pasteur ont estimé, dans 45 pays, le pourcentage de la population ayant été infectée au 1er septembre 2020.

Dans l’ensemble, cette analyse confirme que l’immunité collective sans vaccin reste un objectif très difficilement réalisable. Autrement dit, en attendant un vaccin, nous n’avons guère d’autre choix que de continuer de porter le masque, de nous tenir à distance les uns des autres dans les lieux publics, d’aérer les lieux clos et de respecter les mesures d’hygiène si nous voulons freiner la progression du coronavirus. Voici ce que nous apprennent ces travaux.

Des comparaisons délicates de l’incidence du Covid-19 entre pays

Pour évaluer la dynamique et la sévérité d’une épidémie, divers indicateurs sont disponibles : le nombre de cas d’infections, le nombre de décès, le taux de reproduction de base (nombre moyen de personnes infectées par une personne contaminée par le virus), le temps de doublement des cas (durée nécessaire pour que le nombre de personnes infectées double), le taux d’occupation hospitalière…

Cette multiplicité d’indicateurs implique que la comparaison des situations entre différents pays peut s’avérer un exercice périlleux, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les profils des populations (âge, sexe, comorbidités…) sont hétérogènes. Ensuite, tous les pays ne sont pas égaux en matière de capacités de test et de surveillance, ce qui peut rendre difficile l’estimation du nombre de cas. Enfin, la définition de ce qu’est un cas d’infection peut aussi varier d’un pays à l’autre, selon par exemple que l’on se base pour cela sur la réalisation d’un seul test RT-PCR ou de deux tests successifs, que l’on prend en compte les symptômes cliniques via une radio pulmonaire, etc.

De ce fait, les données de mortalité basées sur les certificats de décès sont souvent considérées comme un indicateur plus fiable, même si l’attribution des causes de décès peut également varier selon le pays considéré. En se basant sur ces données, les auteurs de ces travaux ont montré qu’elles peuvent être utilisées en combinaison avec le taux de létalité due à l’infection (Infection-to-Fatality Ratio ou IFR en anglais, autrement dit le rapport du nombre de décès sur le nombre de personnes infectées) pour estimer le nombre total d’infections par le SARS-CoV-2 Ce nombre est plus important que le nombre de cas détectés, qui dépend des tests.

En croisant ces données avec les résultats des enquêtes de séroprévalence, les auteurs ont aussi pu estimer les IFR par âge et par localisation. Ce point est important, car se borner à comparer la mortalité entre différents pays sans prendre en compte la structure d’âge de la population peut fournir une représentation trompeuse du niveau de transmission du SARS-CoV-2.

Des données de mortalité plus fiables chez les moins de 65 ans

Médiane et intervalle de confiance à 95% de l’IFR estimé, par âge et sexe, reportés sur une échelle log-linéaire. O’Driscoll M. et al (2020)

Les auteurs de ces travaux ont constaté que la létalité la plus faible concernait les 5-9 ans (IFR de 0,001 %). Pour les personnes âgées de 30 à 65 ans, le risque relatif de décès augmentait avec l’âge selon une relation log-linéaire (qui suit un modèle de régression de Poisson). Au-delà de 65 ans, le risque de létalité était beaucoup plus variable, même si l’on constate une augmentation (chez les personnes âgées de 80 ans et plus, l’IFR est de 8,29 % en moyenne pour les deux sexes).

Il faut toutefois souligner que les données concernant les personnes de plus de 65 ans pourraient être moins fiables, et les chiffres de mortalité sous-estimés, en raison du problème de notification des décès dans les maisons médicales et de retraites. Ainsi, au Royaume-Uni, au Canada et en Suède, la Covid-19 a infecté toujours de façon importante les résidents des maisons de retraite avec 20 % de décès. En effet, une fois que le virus a pénétré dans un Ehpad, il peut s’y propager rapidement au sein d’une population fragile. En revanche, certains pays d’Asie et d’Amérique du Sud ont signalé beaucoup moins de décès par Covid-19 chez les personnes âgées que prévu. Les auteurs estiment que dans certains pays cela témoigne de la réussite des politiques de protection des personnes âgées alors que pour d’autres pays (Équateur, par exemple), ces chiffres pourraient être liés à des erreurs.

Ces travaux ont également mis en évidence un risque de décès significativement plus élevé chez les hommes que chez les femmes, en particulier chez les personnes d’âge avancé : chez les 80 ans et plus, l’IFR pour les hommes est de 10,8 % tandis que celui des femmes est de 5,6 %.

IFR par pays. O’Driscoll M. et coll. (2020)

Seule une petite partie des populations présente des anticorps

Cet IFR a permis aux chercheurs de mettre au point un modèle mathématique afin d’estimer quelle fraction de la population était susceptible d’avoir développé des anticorps contre le coronavirus SARS-CoV-2, en prenant en compte l’âge, le sexe, la sensibilité et la spécificité des tests au 1er septembre 2020.

Les résultats obtenus varient de 0,06 % en Corée du Sud à 62,44 % au Pérou. La modélisation globale montre que les pays d’Amérique latine ont été fortement touchés par l’épidémie : la séroconversion estimée est particulièrement importante au Pérou (62,44 %), au Mexique (45,6 %), et en Équateur (44,7 %). Cependant, les niveaux d’incertitude des estimations sont élevés pour ces pays, ce qui reflète les incertitudes des enquêtes de séroprévalences individuelles infra-nationales.

À l’inverse, les pays d’Asie du Sud semblent avoir subi beaucoup moins d’infections. C’est par exemple le cas du Japon (0,1 %), de la Chine (0,09 %) et de la Thaïlande (0,08 %). Une autre étude publiée dans Bulletin of the World Health Organization a obtenu des estimations similaires de séroprévalence : celles-ci variaient de 0,02 % à Shijiazhuang, en Chine, à 58,4 % dans les bidonvilles indiens.https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=T_Fiolet&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1323340465647849473&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fcovid-19-quels-pays-ont-ete-les-plus-touches-149419&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Soulignons ici qu’il reste encore de nombreuses questions sur la durée et la forme de la réponse immunitaire (anticorps et réponse lymphocytaire) à l’infection par ce coronavirus, et que la présence d’anticorps n’est pas forcément synonyme de neutralisation du SARS-CoV-2nbsp;. Les anticorps neutralisants doivent spécifiquement être dirigés contre sa protéine spike S, qui lui sert de « clé » pour entrer dans les cellules.

Pour cette raison, bien que récemment plusieurs plusieurs études récentes suggèrent que certains anticorps contre le SARS-CoV-2 pourraient persister jusqu’à 5 mois dans l’organisme (avec toutefois un déclin au cours du temps), il faut rester prudent sur leur interprétation.

En outre, la réponse immunitaire a surtout été étudiée chez les patients hospitalisés ; les connaissances sont beaucoup plus faibles pour les cas asymptomatiques. Par ailleurs, quelques rares cas de ré-infections chez de jeunes patients ont été rapportés dans la littérature en Belgique, aux États-Unis, en Équateur ou à Hongkong.

La situation en France

Dans notre pays, les auteurs estiment qu’en moyenne de 3,38 % à 4,63 % de la population générale possède des anticorps anti-SARS-CoV-2. Dans les Ehpad, 7,28 % de la population aurait été infectée, ce qui s’explique par le fait que le taux d’attaque (la vitesse d’accumulation de nouveaux cas) était 1,7 fois plus élevé qu’en population générale.

Ces résultats sont cohérents avec les données de l’enquête EpiCoV, basée sur les analyses sérologiques de 12 000 participants. Ceux-ci montrent qu’en mai-juin, la séroprévalence était de 4,5 % en France. Le Haut-Rhin et Paris concentraient les taux les plus importants de personnes testées positives (respectivement 10,8 % et 9 %), tandis que les taux les plus faibles ont été relevés en Occitanie ou en Normandie (1,9 %).

Une autre enquête, SAPRIS, a porté sur trois cohortes en population générale (Constances, E3N-E4N, NutriNet-Santé et Elfe-Epipage2), totalisant 14 600 résultats sérologiques. Selon ses résultats, la proportion d’habitants des régions Grand-Est, Île-de-France et Nouvelle-Aquitaine possédant des anticorps anti-SARS-CoV-2 est respectivement de 9 %, 10 % et 3,1 % (ce qui est cohérent, la région Nouvelle-Aquitaine ayant été moins touchée par la première vague).

Les limites de ces données de mortalité et d’enquêtes de séroprévalence

L’utilisation de telles données par pays présente quelques limites. On sait notamment qu’il existe une importante variabilité au sein d’un pays en termes de transmission de l’infection, comme l’ont montré les situations des diverses régions françaises durant la première vague.

Il peut également y avoir des personnes qui ne se séroconvertissent jamais, ou qui développent uniquement une réponse impliquant des lymphocytes T, et qui seront « manqués » par les tests sérologiques. Par ailleurs, certains cas asymptomatiques peuvent avoir leur niveau d’anticorps qui diminue rapidement au cours du temps.

Un autre point limitant concerne l’attribution des causes de décès. Il peut s’avérer difficile de distinguer les patients décédés des suites directes d’une infection par le coronavirus SARS-CoV-2, et les décès associés, dus par exemple à un manque d’accès aux interventions médicales ou aux traitements (dans le cas de patients asthmatiques ou diabétiques par exemple).

Une Covid-19 non diagnostiquée peut aussi aboutir à l’exacerbation d’une maladie préexistante, ce qui peut entraîner un décès prématuré. Les retards dans le diagnostic et le traitement de divers types de cancer, par exemple, peuvent permettre la progression du cancer et affecter la survie des patients. Autre exemple : la peur de l’exposition au virus a empêché de nombreux patients atteints de problèmes cardiaques de se rendre à l’hôpital, les exposant à un risque accru de complications à long terme d’infarctus du myocarde.

Pour tenir compte de ces cas indirects, la surmortalité – l’excès de décès par rapport à la normale – constitue un bon indicateur. Elle est calculée en comparant les décès hebdomadaires de l’année en cours à une « valeur attendue » fondée sur la moyenne des cinq années précédentes. De cette façon, il est possible d’englober la mortalité indirecte due au Covid-19.

Enfin, dernier point limitant dans l’utilisation des données de mortalité et de séroprévalence : dans certains pays où les tests ont manqué et dont le système de surveillance est insuffisamment développé, il peut être difficile de se faire une idée précise de la situation. Les auteurs des travaux publiés dans la revue Nature soulignent par exemple qu’il a été estimé que, pour 6 des pays inclus dans leur analyse, les décès dus à la Covid-19 ont pu être sous-évalués (jusqu’à 40 %) ou surévalués (jusqu’à 10 %). Pour cette raison, certains spécialistes estiment que, quand le système de soins de santé a dépassé ses capacités, tous les décès peuvent être attribués, d’une manière ou d’une autre, à la pandémie.

Toutefois, malgré ces incertitudes sur le nombre de décès, ces travaux démontrent qu’il est possible d’obtenir des estimations robustes à partir des données de séroprévalence à l’échelle mondiale. Cette approche peut s’avérer utile pour les pays ou les régions qui n’ont pas les moyens de mettre en place une enquête de séroprévalence.

La parole des professeurs fait-elle encore autorité ?

  1. Bruno RobbesProfesseur des universités en sciences de l’éducation, CY Cergy Paris Université

Bruno Robbes est co-président de l’Association des Enseignant.e.s et Chercheur.e.s en Sciences de l’Éducation.

CY Cergy Paris Université

CY Cergy Paris Université apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

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Collège la Grange aux Belles, à Paris, lundi 2 novembre 2020. Thomas Samson/AFP

L’effroyable assassinat de Samuel Paty peut conduire à penser que la parole professorale ne fait plus autorité dans certaines situations où les professeurs enseignent des savoirs figurant dans les programmes scolaires, mais contestés par une partie du corps social. Quelles sont les causes et les conséquences d’un tel affaiblissement ? Sur quelles ressources les professeurs peuvent-ils s’appuyer ? Mais aussi, quelles limites à leur action ?


À lire aussi : Lettre aux enseignants, en première ligne pour défendre les valeurs de la République


Pour mieux comprendre les enjeux qui se posent en salle de classe, il faut d’abord revenir sur les différentes conceptions de la vérité qui se sont croisées au cours de l’histoire, celle des savoirs, celle des informations et celle des croyances.

Rappelons qu’avant 1789, sous l’Ancien Régime, le savoir émanait d’une transcendance (Dieu), dont certains hommes – le roi avant tout – tenaient leur autorité. À la Renaissance, l’imprimerie, le protestantisme et les libres penseurs ont contribué à remettre en cause le principe de transcendance au profit du principe de rationalité : le savoir se légitime alors du fait de la cohérence des énoncés.

Depuis la période des Lumières, le développement continu des sciences assoit davantage encore le principe de rationalité. Mais il n’empêche pas que les savoirs soient interrogés voire contestés. Plusieurs raisons l’expliquent :

  • Premièrement, l’idée que la vérité des savoirs scientifiques reste temporaire est largement partagée. Les savoirs reflètent l’état actuel de nos connaissances, évolutives par essence. De plus, au cours du XXe siècle, l’idée d’un progrès humain continu grâce à la raison, à la science et à la « civilisation » a été considérablement mise à mal, lorsque la rationalité technique a été mise au service des guerres mondiales et coloniales ou des systèmes totalitaires. Ces éléments ont contribué à délégitimer les savoirs.
  • Deuxièmement, l’essor des technologies numériques – et avec elles le projet d’une « société de la connaissance » – assimile la science à la connaissance et la réduit à une information. Acquérir des connaissances revient à traiter des informations, sans lien avec les questions humaines fondamentales à l’origine des savoirs accumulés au fil des générations. Or, c’est l’inscription des savoirs dans la culture qui aide à comprendre le monde contemporain.
  • Troisièmement, les croyances n’ont pas disparu avec l’essor des sciences. Elles apportent des réponses à certaines questions humaines essentielles, d’une nature différente des réponses scientifiques. Mais contrairement aux sciences qui produisent des savoirs dans des conditions bien particulières, les croyances ne se démontrent pas. On y adhère ou pas, ce qui ne signifie pas qu’elles ne font pas l’objet de débats d’interprétation.

Fin du monopole scolaire ?

L’une des difficultés actuelles vient des confusions – parfois ouvertement entretenues – entre savoirs, croyances, informations et opinions. Certes, des groupes religieux fondamentalistes situant leurs croyances au même niveau que des savoirs, déclarent qu’elles disent le vrai au détriment de ceux-ci, mais ils ne sont pas les seuls. À l’ère de la post-vérité, des responsables politiques de premier plan en ont fait une pratique d’exercice du pouvoir, diffusant de fausses informations ou privilégiant des travaux scientifiques sujets à caution, parfois avec la complicité de chercheurs.

En substance, trois conceptions de la vérité s’opposent :

  • la vérité des savoirs scientifiques est une vérité classique (quelque chose est vrai s’il a été démontré à l’aide d’un raisonnement scientifique) ;
  • la « société de la connaissance » va de pair avec une vérité pragmatiste (quelque chose est vrai s’il produit des effets immédiats tangibles) ;
  • les croyances reposent sur une vérité révélée, non démontrable (quelque chose est vrai s’il émane d’une transcendance, de paroles transcrites dans des textes sacrés).

Or à l’école, c’est la première conception qui prévaut. Elle n’en est pas moins en concurrence avec les deux autres. Les savoirs scolaires ne peuvent s’enseigner comme des croyances. L’autorité des professeurs ne peut plus se fonder uniquement sur les savoirs qu’ils détiennent et énoncent.

En clair, être savant est une condition nécessaire, mais non suffisante pour faire apprendre des élèves, qui contestent davantage qu’autrefois les savoirs au nom d’autres autorités (familiales, amicales, religieuses…). Lorsque c’est possible, la démarche expérimentale, mais aussi l’histoire des sciences, sont de précieux moyens d’enseignement.

De plus, avec la « révolution numérique », l’école n’a plus l’exclusivité de la transmission des savoirs et les professeurs n’ont plus le monopole du savoir fiable, la plupart des élèves pouvant accéder à des connaissances diversifiées et vérifiables.https://platform.twitter.com/embed/index.html?creatorScreenName=RobbesB&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1248265282499555328&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fla-parole-des-professeurs-fait-elle-encore-autorite-149023&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Cependant, ce n’est pas parce que les savoirs sont disponibles sur Internet que les élèves y accèdent et les acquièrent. Ainsi, les professeurs doivent-ils repenser leur pédagogie, pour aider leurs élèves à faire le tri entre savoir (spécifié par les conditions de sa production), information (vraie ou fausse), opinion ou croyance, notamment en identifiant les sources consultées. La recherche documentaire devient un enseignement fondamental.

Ajoutons que dans une « société de la connaissance », tous les savoirs enseignés à l’école ne sont plus regardés comme pertinents. Les savoirs scolaires sont investis différemment selon les élèves et leurs familles, du fait des possibilités d’orientation qu’ils permettent ou de leur utilité sociale immédiate. Pourtant, certaines disciplines – par exemple les disciplines artistiques – sont indispensables au développement d’esprits critiques, d’ouverture et de créativité.

Apprendre à apprendre

Mais la parole des professeurs entre encore en concurrence avec les valeurs individualistes et productivistes des sociétés néo-libérales. Les multinationales industrielles et financières les diffusent en contrôlant les moyens de communication audiovisuels et numériques. Ces nouvelles autorités « dictent » les valeurs et les comportements des jeunes. Elles captent leur attention, pour satisfaire leurs pulsions primaires de plaisirs immédiats et illimités, posséder pour exister et être comme les autres, dans la passivité et sans effort.

Or, apprendre nécessite une attitude inverse : l’élève doit contrôler a minima ses pulsions, tolérer la frustration et différer son plaisir, accepter une discipline qui lui permettra d’être en condition d’activité cognitive, mais aussi faire des efforts dans la durée.https://www.youtube.com/embed/ovbeMGfSO2M?wmode=transparent&start=0Génération écrans, génération malade ? (Documentaire de Raphaël Hitier, 2020/Arte).

Par conséquent, l’autorité des professeurs ne se fonde plus seulement sur leur parole et l’exercice du métier change en profondeur. C’est en mettant en œuvre des compétences didactiques (organisation et présentation des contenus de savoir) et pédagogiques (organisation de l’espace, du temps, des relations en classe, aspects matériels et techniques), qu’ils créent, dans leurs cours, des conditions permettant à leurs élèves d’apprendre sans se contenter seulement de ce qu’ils disent, les croire « sur parole ».

Pour autant, les élèves n’ont pas à « redécouvrir » ou à « ré-inventer » les savoirs. La situation d’enseignement/apprentissage doit les aider à se décentrer des représentations incomplètes ou erronées qu’ils en ont, tout en leur permettant de se poser d’autres questions. Un nouveau savoir fera sens pour eux s’il leur apporte des réponses à ces questions, rejoignant leur expérience humaine.

La réflexivité des élèves sur les savoirs devient donc un enjeu majeur à l’école, non seulement pour légitimer l’autorité des professeurs, mais aussi pour que les élèves accèdent à un rapport au savoir subjectif, critique et émancipateur.https://www.youtube.com/embed/848g0DzaMeM?wmode=transparent&start=0Un bon professeur, qu’est-ce que c’est ? (Ina Actu).

Certains professeurs sont devenus des experts dans l’enseignement des thèmes sensibles des programmes scolaires. Des dispositifs de formation permettant d’analyser ces situations existent aussi. Des pédagogues, des chercheurs, le Ministère de l’Éducation nationale lui-même relèvent le défi de la formation des élèves à l’esprit critique.

Enjeux sociaux et politiques

Des ressources existent, mais tous les professeurs n’y sont pas formés, et ce n’est pas la formation continue, sinistrée, qui y remédie. On ne s’étonnera donc pas que certains renoncent à aborder ces savoirs qui les mettent en difficulté, surtout s’ils subissent des pressions de leur chef d’établissement où les remontrances de leurs inspecteurs.

La parole des responsables politiques à propos de l’autorité des professeurs n’apporte pas plus de soutien. En laissant constamment entendre – comme le fait l’actuel ministre de l’Éducation nationale – que les professeurs auraient besoin que « la science » détermine les « bonnes pratiques » qu’ils n’auraient qu’à appliquer ensuite, on méprise leurs qualifications et leurs capacités d’améliorer collectivement leurs pratiques. Ces discours, qui font des professeurs de simples exécutants, discréditent leur autorité aux yeux de l’opinion publique.


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Plus globalement, les difficultés récurrentes qu’a notre représentation nationale à définir les finalités que la société assigne à son école (par exemple à travers la fréquence des changements de programmes scolaires), sans corriger les inégalités de réussite scolaire selon l’origine sociale, ne font qu’accroître son discrédit auprès des milieux populaires.

Enfin, face à un attentat comme celui qu’a subi notre collègue, la réponse est d’abord politique. Elle relève d’une cohérence des paroles et des décisions, pour une résistance de l’ensemble de la société au projet totalitaire de l’islamisme politique, contraire à nos valeurs.