Pêche : ce que la science nous dit de l’impact du chalutage sur les fonds marins

  1. Sandrine Vazchercheuse en écologie marine, Ifremer
  2. Pascal LaffargueCadre de recherche en écologie marine, Ifremer

Déclaration d’intérêts

Sandrine Vaz a reçu des financements de Ifremer, l’Union européenne, France Filière Pêche et la région Occitanie pour financer ses recherches sur ce sujet.

Pascal Laffargue a reçu des financements de Ifremer, l’Union européenne, France Filière Pêche et des régions Bretagne et Pays de la Loire.

Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (Ifremer) apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

En 2001, campagne de pêche à la langoustine au large des côtes bretonnes à bord du chalutier Gwenvidik. Marcel Mochet/AFP

En augmentation constante depuis les années 1960, la consommation mondiale de produits de la mer est passée de 9 kilos dans ces années à plus de 20 kilos par personne en moyenne en 2018 – soient 17 % des protéines animales consommées.

La moitié environ provient de captures de ressources sauvages marines, illustrant l’importance de la pêche dans l’alimentation mondiale et européenne.

Comme toute activité humaine, l’extraction des ressources marines vivantes s’accompagne d’effets plus ou moins marqués sur ces ressources, mais également d’effets collatéraux sur des espèces et des habitats non ciblés. Ainsi, parmi les nombreuses activités humaines ayant des impacts prononcés sur les écosystèmes marins, la pêche – et tout particulièrement le « chalutage de fond » – représente actuellement l’une des pressions la plus répandue et intense sur les fonds marins des plateaux continentaux, notamment européens.

La prise de conscience récente de l’érosion de la biodiversité résultant de la plupart des activités humaines s’est étendue au milieu marin. Et l’acceptabilité de certaines pratiques de pêche, dont les effets s’avéreraient irréversibles, fait désormais débat.

Méthodes de pêche fixes ou traînantes

La pêche inclut une large diversité de techniques en fonction des espèces ciblées ou des zones exploitées.

Parmi ces techniques, on distingue les « arts fixes », déployant des engins statiques – palangres, casiers, filets – et les « arts trainants », utilisant des engins tractés dans la colonne d’eau ou sur le fond – chaluts.

Ces arts traînants ciblant les espèces vivant sur les fonds marins ou à proximité doivent rester en contact permanent avec le fond, comme le montre la figure ci-dessous. Ces engins de pêche sont donc munis d’un système de lest et d’écartement (panneaux, perche) et d’une partie raclant le sol (bourrelet, racasseur, chaînes, dents) soulevant ou déterrant les espèces ciblées. Ce système est complété par un filet ou une grille permettant de ramener les captures ; il est généralement remorqué par le navire via des câbles d’acier.

Schéma d’un chalut de fond à panneaux. Extrait de G. Deschamps, et coll. (2003)

Les parties des engins les plus dommageables pour les fonds marins sont par exemple les racasseurs qui pénètrent de plusieurs centimètres dans les sédiments ou encore les panneaux des chaluts, parfois de plusieurs tonnes, agissant sur une surface réduite mais relativement profonde (jusqu’à plusieurs dizaines de centimètres sur certains sédiments meubles).

Les surfaces abrasées dépendent de la taille de l’engin et de la durée de la pêche ; sur une action de pêche, elles peuvent ainsi atteindre plusieurs centaines de milliers de m2.

Le chalutage, cette technique millénaire

Le chalutage est une méthode de pêche ancienne : l’ancêtre du chalut peut être considéré dès l’antiquité romaine où l’on traînait déjà des filets lestés sur le fond.

On peut dater précisément l’origine des premiers chaluts à perche à 1376, ce dont témoigne une plainte déposée auprès du roi Édouard III réclamant déjà à l’époque l’interdiction de cette « nouvelle et destructive » méthode de pêche. Suite à cette plainte, également motivée par la compétition entre les activités de pêche de l’époque, le chalutage a été banni de la zone des 3 milles (6 km environ) et repoussé plus au large.

Ce tout premier exemple de gestion spatialisée des activités, s’est largement répandu et perdure encore aujourd’hui dans les réglementations des pêches européennes.

Depuis la fin du XIXᵉ, une empreinte toujours plus intense

Le développement du chalut s’est accéléré à la fin du XIXe siècle avec l’apparition des chalutiers à vapeur.

Limitée initialement aux eaux peu profondes, l’empreinte de la pêche s’est ensuite considérablement étendue vers le large au cours du XXe siècle, dépassant les frontières des plateaux continentaux.

En mer Méditerranée, l’histoire du chalutage intensif est plus récente, avec un développement important vers les années 1960-1970. L’impact des pêcheries s’est en outre accentué sur les habitats profonds ces dernières décennies en réponse au déclin de nombreuses populations exploitées sur le plateau continental.

Actuellement, les art traînants et notamment le chalut, avec seulement 11 % de chalutiers et 3 % de dragueurs sur l’ensemble du nombre total de navires européens, revêtent une importance considérable avec près de 60 % de la biomasse de captures de ressources vivantes marines européennes.Les différents engins de pêche. (Wageningen Marine Research, 2018).

Sur la façade atlantique, plus de 40 % des navires français pratiquent les arts traînant de façon exclusive ou occasionnelle. Ces techniques de pêche ciblent une grande diversité d’espèces et d’habitats marins ; ils fournissent les principales ressources capturées en valeur ou en biomasse pour les pêcheries françaises (merlu, baudroies, sole, langoustine, coquilles Saint-Jacques).

Des zones particulièrement impactées

L’activité de chalutage est actuellement distribuée sur la quasi-totalité des plateaux continentaux de France métropolitaine. Cette distribution est hétérogène avec des concentrations remarquables sur certains habitats ciblés par la pêche – comme la zone de pêche à langoustines dite de la « grande vasière » du golfe de Gascogne – où les fonds marins subissent parfois une pression de chalutage plusieurs dizaines de fois par an, comme en témoigne la figure ci-dessous.

Image sonar d’empreintes de chalut de fond dans la partie nord du golfe de Gascogne (zone de la grande vasière), réalisée en 2013 lors de la campagne Ifremer FEBBE (projet européen Benthis). P. Laffargue/IfremerCC BY-NC-ND

En parallèle, les connaissances sur les habitats marins et les organismes vivants qui les utilisent (appelés « communautés benthiques »), même si les premières observations sont relativement anciennes, restent limitées dans la plupart des zones, à l’exception de la Manche ou la mer du Nord qui sont mieux suivies.

Ainsi, l’effort de suivi systématique de ces communautés, notamment au large, est relativement récent et s’opère donc dans un environnement déjà fortement impacté, et ce depuis une longue période.

Quels sont les effets du chalutage ?

Nous nous attacherons ici à ne décrire que les effets des activités de chalutage sur les habitats benthiques et pas ceux, plus classiques, sur les ressources marines exploitées.

Si les conséquences du chalutage sur les écosystèmes marins étaient perceptibles dès les premiers usages, la mesure et la compréhension fine des effets sont bien plus récentes. Lorsque le zoologiste Louis Joubin en fait mention en 1922, c’est plus pour cartographier les risques pour la pêche que représentent alors les coraux profonds considérés comme une menace pour les chalutiers s’aventurant au large.

Dès le début du XXe siècle, le constat est pourtant celui d’une large distribution de la pression de chalutage sur les plateaux continentaux et de premiers témoignages montrent l’impact significatif sur les fonds marins. Ces effets sont multiples et d’intensité variable en fonction notamment des engins utilisés, de la fréquence des passages ou encore des caractéristiques des habitats et des espèces touchés.Les impacts du chalutage varient en fonction des espèces habitant les fonds marins (Wageningen Marine Research, 2018).

Les impacts peuvent être directs par les effets physiques immédiats des engins sur les espèces : ils provoquent leur arrachement pour celles qui sont fixées, l’écrasement, l’enfouissement ou encore une exposition hors de l’eau pour les individus pris dans les filets et remontés à la surface.

Ces impacts directs sont connus et relativement bien documentés sur les habitats benthiques et les organismes qu’ils abritent.

Chaque espèce subira de façon variable les effets du chalutage. Leur fragilité, leur nature fixée ou non sur le fond, leur capacité d’enfouissement mais aussi de recolonisation (permettant leur récupération après l’impact) définissent leur vulnérabilité. Les connaissances sur la biologie des espèces, leurs modes de vie ou encore de leur rôle dans les écosystèmes sont ainsi essentielles pour évaluer l’impact du chalutage.

Des habitats plus ou moins sensibles

Les effets directs ne concernent pas que les organismes vivants mais aussi leurs habitats. La pression physique des engins sur le fond conduit à des remaniements et remises en suspension des sédiments. Du fait des grandes surfaces altérées et de la récurrence des passages, la morphologie des fonds peut être modifiée et mener à une diminution de leur complexité.

On peut distinguer des habitats moins sensibles, soumis naturellement à des perturbations fortes liées aux courants ou aux marées par exemple, jusqu’aux habitats les plus vulnérables, tels les habitats dits « biogéniques » (herbiers, coraux) dont les structures formées par les organismes vivants eux-mêmes peuvent témoigner après une action de pêche de dommages durables.Zoom sur la sensibilité des habitats des fonds marins. (Wageningen Marine Research, 2018).

Des décennies sont alors nécessaires pour une reconstitution éventuelle ; parfois, la perte est définitive. Ces changements de nature des habitats peuvent durablement affecter les organismes qui n’y trouvent plus les conditions adéquates de vie avec des répercussions à plus large échelle sur le fonctionnement des écosystèmes.

Réactions en chaîne

À ces impacts directs s’ajoutent donc des effets indirects et une modification durable des habitats et des espèces.

Ainsi, les organismes vivants montrent une interdépendance plus ou moins prononcée, notamment par des liens d’alimentation, et toute modification peut affecter en chaîne ces communautés d’espèces liées entre elles. Les impacts répétés peuvent amener à la perte d’organismes vivants essentiels assurant des fonctions clefs des écosystèmes marins (comme le recyclage de la matière organique facilité par certains oursins fouisseurs mais fragiles).

De façon moins perceptible, la chimie des fonds est elle-même bouleversée et les cycles de la matière de ces écosystèmes benthiques peuvent être modifiés de façon profonde. Une remise en suspension du sédiment superficiel pourra ainsi avoir pour conséquence d’augmenter localement la turbidité, de libérer des contaminants ou de la matière organique enfouie dans les sédiments, de modifier les processus biogéochimiques ayant lieu à l’interface eau-sédiment, voire de favoriser la reminéralisation du carbone sédimentaire en CO2 participant ainsi à l’acidification des océans et à l’augmentation du CO2 atmosphérique responsable du réchauffement climatique…

Comment évaluer ces perturbations ?

La mesure plus précise de l’intensité et de l’étendue de la pression exercée par le chalutage est relativement récente ; elle bénéficie notamment de sources de données telles que la géolocalisation (VMS) obligatoire pour les navires de plus de 12 mètres. Après traitement de ces données, on peut ainsi quantifier et localiser précisément une partie significative de l’intensité de l’activité de pêche.

Distribution et intensité de la pression de pêche sur les façades atlantiques et méditerranéennes françaises. L’intensité est exprimée en fréquence de passage sur une année (2016). C. Jac, S. Vaz

En consultant les données 2021 de l’International Council for the Exploration of the Sea (ICES), on apprend ainsi qu’entre 0 et 200 mètres de profondeur, ce sont en moyenne 66 % de la surface du Golfe de Gascogne et des côtes ibériques, 53 % des mers celtiques et 62 % de la Manche et mer du Nord qui ont fait l’objet d’une pression de chalutage pour la période 2013-2018.

Une meilleure connaissance des effets physiques des différents engins (étendue de la pression exercée sur les fonds par les différents éléments les constituant et profondeur de pénétration dans les sédiments) permet aussi de mieux caractériser les impacts directs sur les habitats.

Si la pression de pêche est maintenant mieux quantifiée, la mesure des modifications des communautés benthiques et plus généralement de l’impact sur les écosystèmes est plus délicate. Après des décennies d’activité de pêche, ces communautés animales sont déjà fortement modifiées (« semi-naturelles ») sous l’effet de la pression de chalutage et parfois même adaptées à cette pression. À l’instar du milieu terrestre européen, il est désormais difficile d’identifier des zones de référence (naturelles ou pristines) sur de nombreux types d’habitats marins.

Mieux observer pour mieux protéger

Un effort de recherche important a été mené tout particulièrement au cours de la dernière décennie pour développer des indicateurs de l’état et de la vulnérabilité des communautés benthiques aux effets du chalutage.

Ces indicateurs s’appuient sur les connaissances scientifiques relatives à la nature et la distribution des habitats et à la composition en espèces associées. Les caractéristiques biologiques des espèces permettent notamment de déterminer leur sensibilité au chalutage (taille, forme, longévité, fragilité). La relation entre la pression de chalutage et les modifications engendrées sur les assemblages d’espèces renseigne ainsi sur leur réponse à la pression et permet une détermination de l’état des écosystèmes.

La connaissance du fonctionnement des écosystèmes permet également des approches prédictives aidant à mieux caractériser de potentiels effets du chalutage avant que l’impact n’ait lieu.

Les données de terrain sont indispensables pour évaluer l’état des écosystèmes benthiques. Un ensemble d’outils d’observation est traditionnellement utilisé par les scientifiques pour étudier les organismes benthiques : les chaluts eux-mêmes, des dragues ou encore des bennes qui permettent de collecter, identifier, dénombrer et peser les différents organismes présents sur ou proche du fond.

Exemples d’habitats et de communautés benthiques : sables et graviers avec Ophiures (A), vases avec crinoïdes et oursin (B), vases à langoustines (C), cailloutis à éponges (D). Ces observations ont été réalisées lors de campagnes CGFS 2019 (A et D) et IDEM-VIDEO 2018 (B et C) conduites en Manche Ouest et en Méditerranée (Golfe du Lion) respectivement. Ifremer

S’ajoutant aux méthodes classiques d’observation, de nouveaux outils moins impactant ont vu le jour avec notamment le développement de l’utilisation de la vidéo pour le monitoring.

De la Manche au golfe du Lion

Les premières évaluations à grande échelle sur la façade atlantique révèlent une situation contrastée avec des états généralement altérés par le chalutage (voir à ce propos les données 2017 de Convention internationale OSPAR et celles de 2020 de l’ICES).

La détermination de l’état des habitats doit cependant prendre en compte à la fois leur capacité naturelle à résister aux impacts de la pêche (résistance) ainsi que leur propension à s’en remettre pour revenir à leur état initial (résilience).

L’étude de ces processus doit conduire à la détermination de valeurs seuils au-delà desquelles la communauté est tellement dégradée, qu’elle est durablement (si ce n’est définitivement) remplacée par une communauté semi-naturelle totalement adaptée à la pression.

En Manche, les dernières études soulignent que si les communautés benthiques montrent des états d’altérations importants (77 à 88 % des surfaces des habitats étudiés sont dégradées), elles y sont plus résistantes en raison de contraintes naturelles plus fortes. En Méditerranée, en revanche, la même étude illustre un état généralement très dégradé (89 à 96 % des surfaces des habitats sont dégradées, durablement modifiées voir perdues dans le golfe du Lion), probablement dû à une faible résilience potentielle de ce milieu plus fragile car naturellement peu perturbé et plus limité en ressources.À la découverte des fonds marins du golfe du Lion en Méditerranée. (Ifremer, 2018).

Comment les limiter ?

S’il semble difficile de se passer du chalutage de fond à court et moyen terme en raison de son efficacité revendiquée par les pêcheurs et surtout de son importance pour l’approvisionnement alimentaire, un certain nombre de mesures permettent d’en réduire les impacts non désirés.

La réduction de l’empreinte du chalutage de fond peut passer par l’utilisation d’engins existants moins « impactants » tels des engins de pêche fixes (lignes, filets, nasses à poissons). En parallèle, sont développés des engins alternatifs tels que des chaluts à panneaux « volants » sans contact prolongé avec les fonds, ou encore des chaluts « intelligents » ne se fermant ou ne raclant le fond qu’au moment voulu.

Le chalut électrique, alternative proposée par les Pays-Bas pour limiter les dommages physiques directs sur le fond (et la consommation de fioul des navires), a cependant été interdit dans les eaux européennes, notamment du fait des effets non complètement quantifiés des impulsions électriques sur les organismes et les fonds marins à moyen et long terme.

Par ailleurs, en plus des coûts pour les pêcheurs de la conversion vers une nouvelle technique de pêche, l’utilisation d’engins de pêche parfois globalement moins efficaces ou moins adaptés à la capture des espèces ciblées peut profondément modifier les performances économiques et la viabilité de certaines pêcheries.

Soustraire des zones au chalutage

Une autre voie de réduction des impacts passe par une meilleure planification spatiale définissant quelles zones sont chalutables, avec quelle intensité et quelles autres ne le doivent pas en regard de leur fragilité.

Les efforts de gestion des ressources vivantes marines visent encore généralement à respecter les objectifs d’exploitation durable (rendement maximum durable) des populations d’espèces ciblées. Ces modes de gestion conduisent souvent à réduire directement ou indirectement l’intensité globale des activités de pêches mais ne régulent pas l’accès aux zones exploitées.

Ces réductions d’intensité, durables ou temporaires, bénéficient aux fonds marins dans les zones où la résilience du milieu permet une récupération rapide de l’écosystème après un impact. En revanche, ils ne permettent pas la protection ou la restauration des habitats les plus sensibles et des espèces les plus fragiles ne tolérant que des impacts physiques très faibles, voire l’absence d’impact.

La gestion spatiale des activités de pêche est déjà partiellement mise en œuvre avec par exemple l’interdiction côtière (zones des 3 milles marins, soit 6 km) du chalutage de fond, hors dérogation pour certains métiers, ou encore l’interdiction plus récente de l’accès aux zones profondes (800 mètres en 2017 en Atlantique, 1000 mètres en 2005 en Méditerranée).

La nécessité de faire évoluer la gestion spatiale des pêches

En Méditerranée, des aires de pêche restreintes ont été proposées avec pour objectif la protection des écosystèmes marins vulnérables. En France, des zones de cantonnements bannissant les engins de pêche entrant en contact avec le fond ont également été mises en place, par exemple dans le golfe du Lion. Cependant l’amplification récente de la création d’aires marines protégées ne signifie pas forcément une protection efficace des fonds marins.

L’accent mis par exemple récemment sur l’impact du chalut sur les habitats profonds cache malheureusement une gestion plus timide des habitats plus « ordinaires » mais néanmoins importants des zones côtières et du plateau continental. Ainsi, moins de 1 % des zones métropolitaines classées comme « aires marines protégées » sont actuellement concernées par une protection significative.

En outre, la fermeture de zones à certaines techniques de pêche, jugées trop dommageables, résulte généralement en un simple déplacement de l’effort dans des zones non protégées, accroissant mécaniquement les impacts néfastes dans ces dernières. La mise en place de zones de fermetures doit donc faire l’objet d’une réflexion globale et prendre en compte, pour les éviter, les effets indirects sur les habitats non protégés.

Alternativement, des idées nouvelles émergent comme des crédits d’accès en fonction de la vulnérabilité des zones et de nombreuses autres initiatives de gestion ont été développées pour tenter de traiter ce problème.Différentes pistes pour réduire les effets du chalutage. (Wageningen Marine Research, 2018).

Finalement, un compromis semble nécessaire entre l’exploitation des ressources marines vivantes et la protection de l’intégrité des fonds marins. Une étude récente des patrons d’exploitation de la Manche et de la mer du Nord a ainsi révélé qu’une proportion importante des captures et des revenus provenait d’une partie relativement restreinte des zones de pêche.

Il serait ainsi possible de mettre au point des modes de gestion spatialisés permettant de réduire l’empreinte spatiale du chalutage de fond sur les fonds marins pour un coût relativement faible pour les pêcheries.

L’illusion du retour à un état originel

Le constat général est celui d’un état généralement dégradé, et ce depuis longtemps, des écosystèmes marins benthiques exploités.

L’accès relativement récent à des données détaillées de distribution des navires a constitué un tournant majeur dans l’évaluation des impacts générés par la pêche. De façon générale, l’accès et la diffusion des données sont des éléments clefs du suivi et de la gestion des impacts du chalutage et des autres activités humaines sur les écosystèmes marins.

Les perspectives d’outils d’observation scientifiques plus performants, moins destructifs et de données plus simples à acquérir renforcent encore nos capacités de suivi de l’état des écosystèmes et de leur gestion.

Les progrès en termes de connaissances scientifiques ont été considérables et les recherches actuelles visent à mieux comprendre le lien entre les habitats et les impacts pour protéger les habitats les plus fragiles, abritant des diversités remarquables ou des fonctions essentielles pour les écosystèmes marins.

Actuellement une difficulté majeure reste la définition de seuils de pressions ou d’impacts acceptables pour assurer un fonctionnement pérenne des écosystèmes. Il s’agit notamment de trouver une articulation délicate entre des objectifs parfois conflictuels de conservation de la biodiversité et d’exploitation durable des ressources marines.

Ainsi, la prise en compte des effets néfastes de certaines pratiques de pêche sur les habitats des fonds marins, sur l’érosion de la biodiversité et sur le fonctionnement de ces écosystèmes marins, est devenue une préoccupation importante.

Cependant, la protection ou restauration de ces biotopes passera nécessairement par l’interdiction de certaines pratiques dans des zones couvrant des surfaces bien plus importantes qu’elles ne le sont à l’heure actuelle. Si le retour à un état originel est illusoire sur des zones déjà fortement et depuis longtemps modifiées, nous avons un besoin impérieux de surveiller et ajuster nos pratiques pour en limiter les impacts sur le long terme et ainsi garantir des écosystèmes fonctionnels et une exploitation durable.

Bonnes feuilles : « La forêt vierge d’Amazonie n’existe pas »

  1. Stéphen RostainArchéologue spécialiste de l’Amazonie, Directeur de recherche au CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Déclaration d’intérêts

Stéphen Rostain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Depuis trop d’années, le grave état de santé de l’Amazonie inquiète. Déforestation sauvage, incendies, élévation de la température… Autant de symptômes d’un fatal déséquilibre aux prochaines implications climatiques globales, et irrémédiables. En cause ? Une destruction systématique menée, depuis trois siècles à peine, par les sociétés occidentales. Mais celles-ci, contrairement aux idées reçues, ne menacent pas seulement la plus grande forêt tropicale du monde, mais également les Amérindiens, qui ont pourtant toujours vécu en interaction avec leur milieu naturel.

Dans cet essai original d’écologie historique, Stéphen Rostain brosse un panorama complet de ces relations et des puissantes dynamiques à l’œuvre. Il se propose, plutôt que d’en rester à un constat d’échec, de comprendre les divers usages qui ont été faits de cette nature sylvicole – du plus néfaste au plus bénéfique –, ouvrant des horizons face à la chronique habituelle d’une mort annoncée. Nous vous en proposons ici les bonnes feuilles.


À l’ombre des soutanes, gavée de textes sacrés ou classiques, éblouie pas l’éclat de l’or et assourdie par le vacarme des canons, la jugeote occidentale est longtemps restée sclérosée et imperméable à toute autre appréhension du monde. Il faut avouer que le globe avait un autre visage il y a cinq cents ans, au moment de la découverte de l’Amérique.

Curieusement, cette opinion méprisante n’a souvent pas fondamentalement changé depuis. Pendant la quasi-totalité du XXe siècle, on a considéré l’Amazonie comme une forêt tropicale uniforme et vierge. Elle n’aurait ainsi été peuplée que d’indigènes indigents, soumis depuis des temps immémoriaux aux caprices de la nature. Selon la théorie de l’écologie culturelle, l’environnement forestier tropical, perçu a priori comme hostile et défavorable, aurait ainsi décidé des degrés culturels et de progrès humains. Le paradigme du déterminisme écologique voulait ainsi que la géographie conditionnât la culture. Cette théorie se développa aux États-Unis durant la première moitié du XXe siècle, jusqu’à dominer la pensée anthropologique.

L’archéologue Betty Meggers et son époux Clifford Evans étaient de farouches défenseurs de la théorie du déterminisme environnemental en Amazonie qui considérait que la géographie commandait le niveau culturel. Author provided

Elle fut notamment portée par Julian Steward, qui édita, entre 1946 et 1949, un Manuel des Indiens d’Amérique du Sud (Handbook of South American Indians) en cinq volumes, dans lesquels il classait les sociétés d’Amérique du Sud en cinq grands types. Ces derniers, établis à partir de généralisations, définissaient pour chaque société son niveau de complexité, mis en relation avec une aire géographique déterminée et des stratégies d’adaptation supposées. Pour l’Amazonie, on trouvait, entre autres critères : la culture du manioc sur brûlis, l’occupation de l’espace avec mobilité périodique ou encore l’utilisation de ressources fluviales comme protéines de base. Le modèle « tribu de forêt tropicale », appliqué sans discernement à l’ensemble du peuplement amazonien, se rapportait à des communautés semi-nomades, obligées de cultiver temporairement des parcelles de forêt déboisées par le feu pour en augmenter la fertilité trop basse et pêchant dans les rivières pour compléter en protéines la consommation des tubercules de manioc. Le problème que posent les aspects ainsi retenus pour édifier un tel modèle, c’est qu’ils ne cernent que des sociétés amérindiennes coloniales déjà fortement déstructurées par le choc de la conquête, et en cours de recomposition. Quoi qu’il en soit, le déterminisme environnemental connut un ample succès, et ce modèle domina la pensée anthropologique pendant un demi-siècle.

Sur la base ce cette vision néo-évolutionniste, on s’en tenait, pour l’Amazonie, à une distinction simpliste entre terra firme et várzea, la première correspondant aux aires inter-fluviales forestières – soit l’essentiel de l’Amazonie –, supposément pauvres et impropres au bon développement humain ; la seconde aux plaines alluviales longeant l’Amazone et ses principaux affluents, plaines qui, grâce à l’apport annuel en riches limons arrachés aux pentes des Andes lors des hautes eaux, auraient favorisé l’apparition d’une agriculture productive et l’émergence de sociétés plus complexes. Rares sont ceux qui défendent aujourd’hui cette vision manichéenne et réductrice.

Les Amérindiens sont très friands de poisson, ce qui a longtemps conduit les anthropologues à la retenir comme source unique de protéine dans leur « modèle de tribu de forêt tropicale ». Franz Keller-Leuzinger, 1874, Author provided

Plus que les autres scientifiques, les archéologues ont peut-être été ceux qui ont le plus colporté une telle idée faussée, sans doute parce que leur discipline les poussait à évaluer l’interaction entre l’humain et le milieu. La cheffe de file de l’archéologie amazonienne durant la seconde moitié du XXe siècle, Betty Jane Meggers, a bâti sa carrière sur cet environnementalisme prégnant. Elle publia en 1970 un livre qui se voulait définitif quant au potentiel amazonien : Amazonie. Homme et culture dans un paradis contrefait (Amazonia. Man and Culture in a Counterfeit Paradise). Elle s’ingéniait à y démontrer que les basses terres infertiles avaient entraîné la stagnation culturelle des habitants de l’Amazonie. Aucune société n’aurait pu y connaître de développements complexes en raison d’un milieu défavorable, et toute innovation culturelle était considérée comme un apport extérieur. Elle expliquait, plus encore, que des communautés « avancées » étaient descendues vers l’est depuis les Andes pour peupler la grande forêt, la traversant jusqu’à atteindre son embouchure. Là, à Marajó – une île de la superficie de la Suisse –, elles avaient fleuri un temps, édifiant d’impressionnants tertres de terre le long des rivières et fabriquant de grosses urnes funéraires au décor anthropomorphe raffiné. Hélas, les miasmes délétères de ce milieu tropical humide avaient eu raison d’elles et anéanti leur culture avant l’arrivée des Européens. L’exemple de tentatives avortées d’implantation à grande échelle d’industries nord-américaines durant la première moitié du XXe siècle confortait son obsession de la stérilité tropicale. Laissées dans un état catastrophique, elles saisirent les imaginations et convainquirent beaucoup de chercheurs, qui acceptèrent alors l’idée du désert vert, incapable d’héberger des populations prospères.

Monotone et pourtant toujours renouvelée, tel est l’un des paradoxes de la forêt amazonienne. Stéphen Rostain, Author provided

Sur la base de longues enquêtes de terrain, quelques anthropologues commencèrent cependant à battre en brèche ce fatalisme. Les Amérindiens sont apparus, bien au contraire, comme ayant réussi à tisser une relation de réciprocité profitable avec ce milieu à mauvaise réputation. L’opinion péjorative à l’égard de l’environnement sylvicole se révéla être l’apanage des Occidentaux. L’un des premiers à contredire l’opinion de Meggers fut l’archéologue Donald Lathrap, qui fouillait alors en haute Amazonie, au Pérou. Dans son ouvrage Le Haut Amazone (The Upper Amazon) publié en 1970 – la même année que l’ouvrage de Meggers qui clamait le contraire, donc –, il affirma que, loin d’avoir été un simple réceptacle d’influences, l’Amazonie centrale avait été un foyer important de développement culturel et aurait fonctionné comme un cœur irradiant de flux de peuplement dans diverses directions. Selon lui, l’Amazonie n’était pas débitrice de grands courants extérieurs, mais bien créatrice d’une dynamique culturelle propre. Une décennie plus tard, grâce aux observations accumulées durant leurs séjours dans des villages autochtones, les anthropologues William Balée, Robert Carneiro, Philippe Descola et Darell Posey démontrèrent mousse et pampre qu’elle était en réalité beaucoup moins « sauvage » qu’en apparence : les Amérindiens exercent une action déterminante sur leur environnement. Par la suite, les recherches des archéologues, botanistes, pédologues et écologues, prouvèrent que c’était également le cas autrefois, et d’une ampleur plus conséquente encore à l’époque précolombienne.

S’inscrivant dans cette mouvance de remise en cause des idées préconçues, c’est une femme qui, au nom d’une archéologie renouvelée, prit le flambeau de la contestation. Dans les années 1980, Anna Roosevelt lança de gros programmes de fouille, d’abord sur le moyen Orénoque au Venezuela, puis dans le bas Amazone au Brésil. Moins engoncée dans les codes de la typologie stricte, Roosevelt s’appuya plutôt avec bonheur sur son intuition scientifique. Alors que les données de terrain demeuraient parfois impénétrables, Roosevelt eut des éclairs de lucidité qui lui permirent de connecter des informations dispersées et proposer des interprétations novatrices.

Ce fut notamment le cas lors de son projet au Venezuela. Son premier coup d’épée ne tomba pas dans l’eau. Bien au contraire, à la fin de l’envoi, elle toucha. Ses fouilles minutieuses permirent de récupérer des dizaines de grains de maïs, quand on estimait comme inespéré de retrouver des restes botaniques dans les sites archéologiques, du fait de l’acidité des sols. Elle put faire dater ces plantes carbonisées et suivre leur occurrence au cours du temps, entre 600 avant notre ère et 1500 de notre ère. Roosevelt s’aperçut dès lors que le maïs avait prédominé dans le régime des Précolombiens au cours des derniers siècles précédant la conquête européenne.

Elle balaya ainsi la vieille certitude selon laquelle le manioc avait été de tout temps la plante dominante de la diète amazonienne. L’archéologue suggéra que si le manioc avait été, originellement, la principale plante cultivée sur les champs surélevés – de petites buttes de terre disposées géométriquement dans les savanes saisonnièrement inondées –, il avait été ensuite remplacé par le maïs, il y a 1 200 ans environ. Et ce changement de diète correspondait, d’ailleurs, à l’expansion vers l’est, jusqu’à la côte des Guyanes, des agriculteurs sur champs surélevés. La carte agricole du dernier millénaire avant la conquête européenne se compliquait donc un peu, ne laissant plus l’espace au seul manioc. L’Amazonie n’avait pas été occupée par des tribus uniformes de cultivateurs de tubercule : les consommateurs de maïs se distinguaient des consommateurs de manioc, les chasseurs n’étaient pas forcément pêcheurs, les priorités nutritives variaient notablement d’un groupe à l’autre. Décrire les habitudes alimentaires des premiers habitants demandait donc plus de subtilité et moins de rigidité qu’on ne le pensait.

Les découvertes de Roosevelt contredirent ainsi radicalement les affirmations de Meggers. Loin de n’être que de passives marionnettes de la forêt, les Amérindiens avaient développé des cultures très avancées, tout en profitant des bienfaits insoupçonnés de leur environnement. Bien plus, les berges des grands fleuves avaient connu un peuplement dense, formé le berceau d’innovations spectaculaires, comme la céramique ou la domestication de nombreuses plantes. La plus ancienne poterie des Amériques fut ainsi élaborée en aval de l’Amazone, dans des abris sous roche et sur des tertres de coquillage. Ces sites, fouillés par Roosevelt, détrônèrent ceux de Valdivia, sur la côte pacifique d’Équateur, longtemps considérés comme le premier foyer de céramique. 1 500 ans auparavant, vers 4500-6000 ans avant notre ère, les Amazoniens s’essayaient déjà à la terre cuite. Ces idées furent, aux yeux de Meggers, de véritables crimes de lèse-majesté. Aussi entama-t-elle une guerre intellectuelle sans merci contre sa concitoyenne hérétique.

À partir des années 1980, les deux chercheuses se livrèrent un combat mutuel, aucune n’épargnant son adversaire pour faire admettre son opinion au plus grand nombre. Meggers prenait un malin plaisir à recenser dans des revues scientifiques chaque nouvelle publication de sa meilleure ennemie. Par exemple, elle cassait sans pitié la pertinence de ses fouilles en montrant que des niveaux stratigraphiques ne se joignaient pas sur un dessin de coupe ou que les comptages ne correspondaient pas. De son côté, Roosevelt s’appliquait à démonter pièce par pièce les argumentaires de Meggers, contredisant l’hypothèse de l’introduction de la poterie depuis le Japon tout en défendant l’existence du foyer céramique plus ancien qu’elle avait fouillé en Amazonie inférieure. Les noms d’oiseaux fusaient, mais cela ne volait pas toujours très haut. Armée du même bâton qu’affectionnait son illustre arrière-grand-père président, Theodore Roosevelt, pour mener ses débats, l’archéologue imposa peu à peu son point de vue. Un irréconciliable conflit opposait donc systématiquement Meggers à Roosevelt, la première proclamant que le « paradis contrefait » de l’Amazonie ne pouvait soutenir de fortes populations, sa contradictrice affirmant au contraire que cette forêt sempervirente tropicale avait connu de fortes démographies et des avancées technoculturelles essentielles. Les récentes découvertes de la recherche donnent plutôt raison à cette dernière.

Les longues expéditions en forêt n’empêchent pas de se sustenter correctement. Jules Crevaux, 1879, Author provided

La polémique ne s’est pas éteinte aujourd’hui pour autant, mais a intégré plusieurs disciplines scientifiques tout en se déplaçant vers le champ de l’écologie. Ainsi, toute publication émanant des adeptes de l’écologie historique – une approche qui observe les dynamiques paysagères induites par l’interaction entre l’humain et le milieu sur le temps long – provoque immédiatement une réponse des écologues plus stricts, et vice versa. En fait, cette opposition est surtout formelle, leurs acteurs étant souvent en grande partie d’accord sur le fond. Cette controverse a au moins l’avantage d’enrichir le débat tout en rendant particulièrement visible, par l’abondance de publications qu’elle suscite, l’interaction précolombienne entre humains et nature en Amazonie. Même si les découvertes postérieures ont, à partir des années 1990, invalidé certaines des inférences de Roosevelt, comme celle de denses communautés peuplant des villages très étendus, il faut reconnaître que sa vision d’une Amazonie précolombienne prospère est beaucoup plus convaincante que son opposée.

Le terreau de l’archéologie amazonienne moderne s’est donc formé sur un violent conflit opposant des écoles de pensée radicales, conduit par deux femmes aux convictions fermes.

Aujourd’hui, on n’en continue pas moins à s’étriper à volées de noms d’oiseaux, se tirer des salves de soupçons et se lyncher à coups de diatribes vénéneuses. À l’occasion, la science en Amazonie tient un peu des jeux du cirque. Mirmillons de l’archéologie, rétiaires de l’écologie et secutors de la botanique s’affrontent dans les arènes de la tropicalité ancienne. Ces joutes intellectuelles se sont intensifiées depuis une quinzaine d’années, car c’est vraiment avec le nouveau millénaire que l’écologie historique et l’interdisciplinarité se sont popularisées et imposées chez les scientifiques d’Amazonie.

Des voies alternatives sont envisageables, cependant. Faut-il vraiment jeter le néo-évolutionnisme avec l’eau du bain ? L’écologue Doyle McKey et ses collaborateurs proposent de combiner certains éléments de l’écologie historique à d’autres de l’écologie culturelle, afin de façonner une approche intermédiaire plus cohérente que les versions caricaturales de chacune de ces « demi-approches ». En partant des données écologiques et archéologiques, ils soutiennent que les contraintes environnementales façonnent les contours, les limites et la diversité de l’adaptation culturelle humaine. Ainsi, le concept de « construction de niche culturelle » marie positivement l’influence environnementale et l’agencement humain, sans accorder une primauté à l’une ou l’autre.


À lire : La forêt vierge d’Amazo

La correspondance de Marie-Antoinette aux rayons X

  1. Anne MichelinMaître de conférences du Muséum national d’histoire naturelle, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Déclaration d’intérêts

Anne Michelin a reçu des financements de la Fondation des Sciences du Patrimoine/LabEx PATRIMA (ANR-10- LABX-0094-01) pour le financement d’un contrat post-doctoral.

Sorbonne Université apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

Muséum National d’Histoire Naturelle apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Comment s’assurer qu’une correspondance reste secrète et qu’aucun regard indiscret ne viendra révéler nos secrets les plus intimes, sans pour autant la détruire entièrement ? En la caviardant, c’est-à-dire en dissimulant les parties compromettantes. Par exemple, sous des boucles resserrées à l’encre noire, comme celles utilisées par le censeur des lettres de Marie-Antoinette et de son ami et confident, le comte de Fersen.

Une technique qui a fait ses preuves : depuis leur publication dans la première moitié du XIXe siècle par le petit-neveu du comte de Fersen, personne n’avait réussi à lire le contenu des passages dissimulés… jusqu’à maintenant.

Les Archives Nationales détiennent depuis 1982 une partie de cette correspondance (21 lettres de Marie-Antoinette au comte de Fersen, dont 7 caviardées et 27 lettres de Fersen à Marie-Antoinette, dont 8 caviardées), écrite entre fin juin 1791 et fin juin 1792, alors que la tension politique culmine et que la famille royale est en résidence surveillée aux Tuileries.

La curiosité est grande de lire ces passages qu’on a cherché à dissimuler, les sources fiables d’informations sur la vie de Marie-Antoinette n’étant pas si nombreuses… D’autant plus que Marie-Antoinette attise encore aujourd’hui les passions !

Première phase : l’exploration technique

Lorsqu’on démarre un tel projet, il faut tout d’abord cerner la technique la plus efficace pour le document concerné : on ne choisira pas la même technique en fonction de la nature chimique des matériaux. Il s’agit dans tous les cas d’une technique d’imagerie, visant à faire ressortir uniquement l’encre originale (ayant servi à écrire la lettre) et à la séparer de l’encre de caviardage (qui recouvre la précédente). Plus les encres sont différentes, et plus il est facile de les séparer.

Malheureusement, les deux encres utilisées dans la correspondance de Marie-Antoinette sont toutes deux des encres ferrogalliques, mélanges de sulfate de fer et de tannins issus de noix de galle diluées dans de la gomme arabique. En outre, l’encre de caviardage utilisée, noire, absorbe l’essentiel de la lumière visible, empêchant d’utiliser un certain nombre de techniques optiques pour récupérer l’information sous-jacente.

Nous avons alors dû nous prêter à un jeu d’hypothèses. Est-ce que la superposition des deux encres crée une surépaisseur qu’une technique de microscopie 3D pourrait révéler ? Est-ce que la réponse thermique des encres est différente et pourrait être captée par une caméra ayant une bonne résolution temporelle ?…

Pour la correspondance de Marie-Antoinette, cette phase d’évaluation/exploration technique a duré quasiment un an !

Une technique de choix, un équipement à trouver…

Finalement, nous avons réussi à identifier une technique adaptée : la spectroscopie de fluorescence des rayons X. Connue de longue date et utilisée dans à peu près tous les domaines scientifiques, elle permet d’accéder à la composition élémentaire des objets analysés. On peut ainsi savoir quels sont les éléments chimiques présents et en quelles proportions.

Une première phase a montré que les deux encres, sous-jacente et de caviardage, n’avaient pas toujours la même composition et pouvaient présenter des différences certes peu importantes mais suffisantes pour isoler les deux matériaux. L’époque n’est pas encore à la standardisation : les recettes de fabrication et les minerais utilisés entraînent des variations de composition de la partie inorganique (les molécules organiques n’ont pas été analysées dans cette étude). Au-delà de la présence de fer, on peut ainsi trouver du cuivre, du zinc…

Mais trouver la bonne technique ne suffit pas : il faut également trouver le bon équipement. Dans notre cas, un scanner de fluorescence des rayons X. Il permet d’enregistrer un spectre en chaque point de la surface analysée, pour lequel les pics présents correspondent aux éléments chimiques. En associant une échelle de couleur à l’intensité des pics d’un élément, il est possible d’obtenir une cartographie, c’est-à-dire de visualiser la distribution de cet élément dans le document. La très petite taille des pixels (environ 100 µm ou 200 µm) permet d’avoir une résolution spatiale suffisante pour lire un texte. En revanche, le temps d’analyse est long.

Lettre manuscrite donc certain passages sont caviardés, analysées par un instrument d’optique vivement éclairé
Photographie du scanner XRF Bruker M6 Jetstream pendant l’analyse de la lettre du 25 octobre 1791 écrite par le comte de Fersen pour la reine Marie-Antoinette. Anne Michelin, © CRC, Fourni par l’auteur

Ainsi, malgré l’utilisation d’un scanner, 95 journées de scanner auront été nécessaires pour traiter une centaine de lignes caviardées, sans compter le temps de traitement de données !

Le défi des traitements de données

Car au-delà de l’aspect technique, le véritable défi scientifique concerne le traitement de données : comment faire pour séparer des matériaux à la composition très proche ?

Dans les cas simples où un élément comme le cuivre est présent dans l’encre sous-jacente et absent de l’encre de caviardage, une simple cartographie de l’élément cuivre met en évidence le texte caché.

Mais la plupart du temps, les mêmes éléments sont présents dans les deux encres et diffèrent simplement par leur proportion. On peut alors faire appel à différents traitements pour aider à la séparation de l’information : des traitements de l’image à partir des cartographies (ratio des images, seuillage…), des traitements statistiques comme l’analyse en composantes principales, ou des techniques de décomposition spectrale pour extraire la contribution de chaque matériau (des deux encres et du papier) en chaque point de la zone analysée.

D’une lettre à l’autre, les encres utilisées ne sont pas les mêmes. De légères variations peuvent même apparaître au sein d’une même lettre. Un seul et même traitement n’a donc pas permis de révéler le contenu de chaque lettre. Il a fallu choisir le plus adapté à la matérialité de la lettre (voire du mot) ainsi que les nombreux paramètres qui lui sont associés. Un vrai travail de fourmi, qui s’est révélé payant : au final, les passages caviardés de 8 lettres sur les 15 du corpus ont pu être lus. Malgré tous les efforts déployés, les 7 autres sont restés impénétrables.

Que nous révèlent ces passages ?

Les textes masqués appartiennent au registre des sentiments (bien-aimé, tendre ami, adorer, à la folie), comme en témoignent ces deux courts extraits, retranscrits tel quels :

J’ai pleuré de ce que vous voulé passer l’hyver à Bruxelles. Comptez, mon bien aimé, que mon coeur sent bien tout ce que vous faites pour moi, mais ceci seroit trop exiger, je n’ai nul inquiétude je ne dois point en avoir, vous êtes trop aimant, trop parfait pour moi pour que je puisse avoir des craintes, ne vous privé donc pas du plaisir de voir vos parents, votre père sera peut-être fâché et Sophie m’en voudra j’avoue qu’après la perte votre amour c’est l’idée que je supporterois le moins.
(Lettre de Marie-Antoinette au comte de Fersen, datée du 26 septembre 1791)

[…] je puis vous dire, ma bien tendre et chère amie, combien je vous aime, c’est le seul plaisir que j’ai […], votre situation doit être horrible et qu’allons-nous devenir, ma tendre amie, songeons-y, sans vous il n’est point de bonheur pour moi l’univers n’est rien sans vous. Le roi de Suède m’a voulu donner la place de grand maitre et un régiment d’hussards, j’ai tout refusé, je ne veux pas être lié, vous voir, vous aimer et vous consoler c’est tout ce que je désire.
(Lettre du comte de Fersen à Marie-Antoinette, datée du 10-12 octobre 1791)

Ces passages témoignent ainsi d’une relation intime qui, pour le comte de Fersen, n’avait pas encore été attestée. Attention cependant : aussi tentant que cela puisse l’être, ces passages ne permettent pas de trancher définitivement quant à la nature véritable de leurs sentiments, l’interprétation des textes étant toujours sujette à caution.

Pour les historiens, il s’agit surtout de restaurer l’intégrité de cette correspondance et de reconstituer l’histoire chaotique de son élaboration et de sa transmission. Il s’agit en effet d’un témoignage précieux d’une époque troublée, et de la manière dont les événements politiques tragiques exacerbent les sentiments, notamment dans les écrits personnels, ici dans ces passages caviardés. Il est également intéressant de noter comment s’entremêlent aspects intimes et questions purement politiques : les lettres mêlent effusions sentimentales (qui sont expurgées), commentaires sur l’actualité et considérations politiques.

Qui est l’auteur du caviardage ?

Dans ce corpus, très peu de lettres sont de la main de Marie-Antoinette. À cette époque, réaliser des copies des lettres envoyées ou reçues est une pratique courante (notamment à des fins d’enregistrement, de conservation et de traçabilité de l’intégralité des échanges). Le copiste aurait ainsi pu vouloir archiver le contenu de cette correspondance sans pour autant y associer la main de la Reine (ce qui aurait pu représenter un risque politique pour elle). Ici, la main et donc l’encre de la plupart des lettres sont celles de Fersen.

Lettre manuscrite dont des passages sont recouverts de boucle resserrées qui empêchent la lecture
Le caviardage aura tenu bon quelques centaines d’années, mais livre enfin une partie de ses secrets. Archives Nationales, Fourni par l’auteur

Or, il existe une proximité quasi systématique entre la composition de l’encre utilisée par Fersen pour écrire ses brouillons ou pour recopier les lettres de la reine et l’encre de caviardage utilisée sur d’autres lettres. Une lettre présente même un passage ajouté de la main de Fersen, au-dessus d’un passage caviardé, et avec l’encre de caviardage. Autrement dit, il semble que Fersen lui-même ait caviardé les passages les plus compromettants des lettres quelques semaines ou quelques mois après les avoir écrites. Le comte aurait ainsi voulu conserver cette correspondance, pour des raisons sentimentales ou pour des raisons politiques afin de s’en servir pour défendre la famille royale, tout en conservant son honneur et celui de la Reine.

Pendant plusieurs mois, il semble que la composition des encres utilisées par Fersen change beaucoup (peut-être a-t-il des difficultés d’approvisionnement ?), les encres sous-jacentes et de caviardage ont donc des compositions différentes. À partir du mois de décembre 1791, la composition des encres semble ne plus évoluer, ce qui explique que les traitements n’aient pas abouti pour les 7 dernières lettres : les deux encres sont identiques.

Éloge de la lenteur

Marie-Antoinette et le comte de Fersen ont tout fait pour garder secrète leur correspondance : encre sympathique, cryptage, caviardage… Cette dernière technique a fonctionné pendant plus de deux cents ans, mais une partie de ces messages cachés peut finalement être lue. Il faut parfois savoir prendre son temps pour répondre aux énigmes de l’Histoire !

Notre travail permet ainsi de découvrir une autre facette de ces personnages historiques, dans un registre intime et loin du monde de la représentation politique. Mais également de se rappeler, par la lecture des passages non caviardés, des enjeux politiques de l’époque.

Si l’attrait de la relation amoureuse a pu amener de nombreux lecteurs à lire cet article jusqu’ici, peut-être cela lui permettra-t-il, par la lecture de cette correspondance enfin restituée dans son intégralité, d’appréhender le personnage de Marie-Antoinette différemment : non pas un personnage superficiel et frivole telle qu’on se le représente encore souvent, mais une personne complexe, reine, mère, amante, ayant des convictions politiques (même si on ne les partage en rien) et qui tente d’agir en ces temps de crise.

Motricité, attention, anxiété : la réalité virtuelle peut améliorer la qualité de vie des personnes âgées

  1. Hajer RmadiDoctorante, Université de Paris
  2. Emmanuelle DuronAP-HP
  3. Romain ArticoUniversité Paris-Saclay

Déclaration d’intérêts

Doctorante à l’Institut des Sciences du Sport-Santé de Paris (URP3625 – I3SP), Hajer Rmadi a reçu un financement de la Région Île-de-France pour sa thèse, portée par le Gérontopôle d’Ile-de-France (Gérond’if).

Emmanuelle Duron et Romain Artico ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

Université Paris-Saclay apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

Université de Paris apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Dans 20 ans, si l’on en croit les projections de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques), un quart des Français seront âgés de 65 ans et plus. Naturellement, ce vieillissement de la population constitue l’une des préoccupations de nos gouvernements, qu’il s’agisse d’anticiper la perte d’autonomie des personnes âgées, de les accompagner, ou encore d’adapter la société à cette évolution. Or du point de vue de l’accompagnement, les nouvelles technologies, et plus précisément la réalité virtuelle, semblent présenter différents atouts.

Objet phare des nouvelles technologies, la naissance de la réalité virtuelle est étroitement liée à l’évolution de l’informatique et du domaine de synthèse des images : il s’agit en effet d’exploiter l’informatique et des interfaces comportementales pour permettre à une ou plusieurs personnes une activité sensori-motrice et cognitive dans un monde artificiel. Ses premières expériences remontent à 1962 : grâce au « sensorama », un spectateur pouvait avoir l’impression de faire une promenade à bicyclette dans Brooklyn, se retrouvant immergé dans une scène réelle filmée au préalable, à la fois par la vue, les bruits, le souffle du vent, les odeurs, la température ou l’illusion de mouvement.

Le dispositif Sensorama/Brevet de Morton Heilig – publié en octobre 1960.

Depuis, les outils dédiés à la réalité virtuelle ont évolué. On dispose désormais, parmi les interfaces utilisées : du système CAVE (Cubic Automatic Virtual Environment) avec une image projetée sur les six faces d’une pièce cubique, mais aussi d’écrans dits autostéréoscopiques permettant de voir une image en 3D sans dispositifs supplémentaires, ou encore de casques stéréoscopiques accessibles au grand public et autorisant une immersion totale. Quant aux objectifs, ils sont éminemment variés…

Dans l’industrie, elle permet d’étudier l’ergonomie, l’assemblage et l’esthétique de nouveaux produits. En architecture, on l’utilise pour tester l’impact des matériaux d’une future construction, mais aussi mieux estimer son coût. Mais la réalité virtuelle rend aussi possible la visualisation du déplacement des astres ou des organes humains en 3D. Et de fait, elle s’est réellement imposée en tant qu’outil thérapeutique en médecine, entre autres pour la rééducation motrice et les troubles psychologiques, notamment dans le domaine de la gériatrie.

Vos dons donnent de la voix aux chercheur•euses

Faire un don

Avec l’âge, l’attention et la rapidité à traiter de nouvelles informations ont en effet tendance à se détériorer, la perception de soi peut être modifiée et l’anxiété s’installer (à la suite de deuils ou séparations, d’un évènement traumatique ou du placement en maison de retraite). Et l’on sait par ailleurs que le risque de chutes devient plus important, avec le risque de faire basculer le vieillissement du normal vers le pathologique. Et tous ces problèmes sont autant de motifs de se tourner vers la réalité virtuelle : elle pourrait notamment s’avérer utile pour prévenir ou remédier aux troubles de l’anxiété, de l’équilibre et de la marche.

Stimuler des ressources préservées

On peut par exemple stimuler des ressources motrices ou cognitives préservées, grâce à un environnement imitant une situation donnée : c’est ce qu’a révélé une étude immergeant virtuellement des personnes âgées dans un supermarché où d’autres personnes faisaient leurs courses. Et comparée aux programmes de rééducation classiques, la réalité virtuelle limite alors les risques d’abandon, augmentant donc le succès thérapeutique : le caractère innovant des séances pourrait susciter la curiosité de certains patients et les pousser à se motiver et s’impliquer dans la thérapie.

Autre intérêt de la réalité virtuelle : elle permet d’agir à des fins thérapeutiques de façon ludique. Les classiques exercices longs et répétitifs des centres de rééducation peuvent en effet être réalisés sous forme de jeux, améliorant les performances du participant sans qu’il en ait conscience : c’est le cas, par exemple, de squats d’esquives de branches d’arbre dans une forêt virtuelle, qui remplacent avantageusement les exercices de renforcement musculaire préconisés à la suite d’un traumatisme du genou.

Qui plus est, la gamme d’environnements virtuels est très large, et adaptable à des objectifs déterminés : on peut ainsi simuler, de façon sécurisée et à moindre coût, des scènes qui sur le plan pratique sont difficiles à réaliser dans la vraie vie, pour traiter certaines formes de phobie (avion, hauteur ou reptiles). Sans compter qu’on peut aussi ajuster ces environnements aux déficits à corriger, en suivant l’évolution du patient. Par exemple, lors d’une séance de rééducation pour l’épaule, la scène virtuelle peut être programmée de façon à s’approcher au plus près des conditions de vie quotidienne : s’il s’agit de permettre au participant de saisir un livre sur une étagère, le thérapeute fixera les amplitudes articulaires recherchées (la hauteur de l’étagère) et les modifiera au fur et à mesure des séances.

Dernier atout et non des moindres : la réalité virtuelle offre la possibilité de mesurer et de contrôler de façon fine et codifiée non seulement les caractéristiques de la stimulation, mais aussi celles de la réponse. Ainsi, la position de la tête pourra être tracée grâce à des capteurs intégrés dans le casque, ce qui permet de mesurer en temps réel les amplitudes articulaires du rachis lors d’une atteinte cervicale. Ou bien, on pourra mesurer l’équilibre d’une personne lors d’une tâche de déséquilibration virtuelle, et repérer la position de différents segments corporels pendant l’exercice. Ou encore, on notera l’activité cardiaque lors d’une expérience virtuelle stimulant une phobie, ou la dépense énergétique lors d’une séance nécessitant un effort physique, ou la force musculaire lors d’un exercice de rééducation suite à un accident vasculaire cérébral.

Au-delà de l’efficacité : tolérance et acceptabilité

En pratique, l’efficacité de la réalité virtuelle a été démontrée dans l’amélioration des capacités motrices et de l’équilibre, le traitement de l’anxiété et des troubles phobiques ou dans la stimulation des fonctions exécutives et de l’attention. Mais plusieurs points méritent encore d’être approfondis.

En dépit de son utilité, la réalité virtuelle peut en effet être mal tolérée et acceptée par les personnes âgées. Et c’est ce qu’a voulu explorer le projet VIRTUAGE, initié en novembre 2019 dans le cadre d’une collaboration entre le gérontopôle d’Île-de-France Gérond’if, l’institut des Sciences du Sport-Santé de Paris et deux start-up de réalité virtuelle (Lumeen et KineQuantum).

La réalité virtuelle y a été expérimentée avec l’aide de visiocasques dans deux situations différentes, avec un objectif ultime : sécuriser son usage auprès des personnes âgées.

La première expérience visait à l’amélioration du bien-être des personnes vivant en Ehpad. Pendant trois séances de réalité virtuelle, les participants pouvaient visualiser différents paysages (forêt, animaux dans la nature, Grand Canyon…), tout en écoutant une musique douce. Et pour en évaluer les effets secondaires, on mesurait leur pression artérielle et leur fréquence cardiaque avant, pendant et après chaque séance, tout en les invitant à remplir un questionnaire portant sur l’intensité des cybermalaises et un autre sur la satisfaction.

La deuxième expérience avait pour objectif de mieux apprécier l’intérêt de la thérapie d’exposition à la réalité virtuelle en complément de la kinésithérapie, chez des des patients âgés présentant un syndrome de désadaptation psychomotrice (syndrome post-chute) : une peur du vide antérieur et un trouble de l’équilibre, faisant suite à une chute et exposant au risque de nouvelles chutes. Et ce, grâce aux mesures de la tension artérielle et la fréquence cardiaque, mais aussi des tests cliniques de posture et d’équilibre et un questionnaire portant sur la peur de tomber.

Des risques d’inconfort, de malaises, de confusions…

On sait que la mauvaise acceptation de la réalité virtuelle peut venir d’un inconfort lié au graphisme et à l’aspect conflictuel et multisensoriel des séances d’immersion. Et cet inconfort peut même se traduire par des cybermalaises se rapprochant du mal des transports, et affectant à des degrés variables les participants (avec selon les cas une fatigue visuelle et des céphalées, une perte temporaire des repères visuospatiaux et des vertiges, ou encore des nausées, voire des malaises vagaux). S’ils sont le plus souvent sans gravité, ces malaises doivent naturellement être repérés, et pour les prévenir, des séances de courte durée sont recommandées chez les personnes âgées.

Autre point à surveiller : le risque de confusion entre le monde réel et le monde virtuel (dans lequel l’utilisateur a la sensation d’être réellement présent). Pour le prévenir, l’immersion dans l’environnement virtuel doit se faire de manière progressive.

Enfin, il importe de prendre en compte les éventuelles déficiences sensorielles (surdité, troubles de la vue), une bonne perception permettant d’améliorer la qualité de l’immersion. Mais aussi, d’obtenir l’adhésion des participants, un certain niveau de motivation étant nécessaire pour se plonger dans une séance et y demeurer. Et soulignons-le : aussi fascinant soit cet outil, il ne doit en aucun cas mettre en jeu la santé de la personne.


Les auteurs remercient Gérond’if, porteur du Domaine d’Intérêt Majeur (DIM) Longévité & Vieillissement de la Région Île-de-France qui finance le projet de recherche VIRTUAGE. Merci aussi aux chercheurs de l’Institut des Sciences du Sport-Santé de Paris (URP3625 – I3SP) : Sylvain HannetonPauline Maillot et Gilles Dietrich pour l’encadrement et la codirection de ce travail.

La Russie, une nation en suspens

  1. Sergei FediuninDocteur en science politique de l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), attaché temporaire d’enseignement et de recherche en civilisation russe, Sorbonne Université

Sergei Fediunin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Sorbonne Université apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Vladimir Poutine salue les représentants des nombreuses confessions religieuses présentes en Russie sur la place Rouge à Moscou, le 4 novembre 2019, jour de l’Unité nationale. Evgenia Novozhenina/AFP

Ce mois de décembre marque le trentième anniversaire d’un événement d’envergure mondiale : la dislocation de l’URSS. Parmi les quinze États qui en sont issus, la Fédération de Russie reste à bien des égards une exception, au-delà de sa superficie, de son poids démographique ou de son influence politique dans la région. En effet, sa trajectoire sociopolitique unique distingue également la Russie des autres ex-républiques soviétiques.

Existe-t-il une identité nationale russe ? Les politiques mises en œuvre depuis trente ans n’ont pas permis d’apporter de réponse claire à cette question – il est vrai particulièrement complexe dans ce pays d’une grande diversité ethnique et culturelle, et cultivant un rapport pour le moins ambigu au passé soviétique et impérial.

Un passé soviétique toujours présent

Contrairement à l’Ukraine voisine, le passé soviétique continue de fournir un ancrage identitaire fort à l’État russe. Tout comme la Biélorussie avec laquelle elle poursuit depuis vingt ans l’édification d’un « État d’union », la Russie n’a pas glorifié la sortie de la période soviétique en tant que mythe de fondation ou de renaissance nationale.

La « Grande Victoire » du 9 mai 1945 y est commémorée comme le principal évènement rassembleur, qui tient lieu de fête nationale, bien plus que la « journée de la Russie », célébrée depuis 1992 en mémoire de l’adoption de la déclaration de souveraineté de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) le 12 juin 1990, ou la « journée de l’unité nationale (ou populaire) ». Cette dernière est célébrée le 4 novembre depuis 2005 pour commémorer la libération en 1612, par les milices populaires, de Moscou occupée par des troupes polonaises, et la fin du « Temps des troubles » avec l’élection ultérieure du premier tsar de la dynastie des Romanov.

Les dirigeants actuels de la Russie, nés dans les années 1950 et 1960, ont progressivement élevé la mémoire de la période soviétique tardive – les années Brejnev (1964-1982) – au rang d’idéal normatif, celui de la « bonne » Union soviétique (khorochiï Sovetskiï Soïouz). Pour le politologue Vladimir Guelman, il s’agit d’une image embellie du système soviétique dépourvu de ses défauts inhérents, comme les pénuries ou la violation systémique des libertés civiles. En invoquant la nostalgie de cet « âge d’or » soviétique, Vladimir Poutine et son entourage ne cessent de qualifier l’effondrement de l’URSS de « tragédie » et de « catastrophe ».

Plus encore, l’Union soviétique symbolise, aux yeux des autorités russes, la puissance géopolitique d’antan que Moscou exerça sur une partie du monde de l’après-Seconde Guerre mondiale. Des références publiques à l’URSS permettent ainsi à la Russie contemporaine de justifier ses ambitions actuelles, tout en préservant son « aura » de grande puissance, attestée notamment par le statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Cet état d’esprit, porté par le Kremlin depuis des années, fut consacré sur le plan juridique à l’occasion de la révision de la Constitution russe, en 2020, son article 67.1 stipulant désormais que la Fédération de Russie est l’« héritière », ou le « successeur en droit » (pravopreemnik), de l’Union soviétique.

La fin d’un Empire ?

Contrairement aux récits historiques mis en œuvre par les autres pays postsoviétiques, la nouvelle Russie entretient un rapport ambigu à son histoire impériale. Trente ans après la chute de l’URSS et plus d’un siècle après celle de l’Empire des Romanov, la question « où s’arrête l’empire et où commence la nation ? » demeure sans réponse définitive dans les débats russes. Les dirigeants de la Russie postsoviétique ont favorisé la promotion d’une lecture continuiste de l’histoire nationale, qui relie l’époque contemporaine au tsarisme et au communisme au nom du maintien d’un État fort et pérenne dans un vaste espace eurasien.

Il n’en est pas moins vrai que, même aujourd’hui, la Russie constitue un État de la taille d’un empire, quoique « diminué », qui englobe des régions autrefois réunies par conquête ou par consentement plus ou moins volontaire. Ces régions, ayant bénéficié du statut de territoires autonomes aux débuts de l’époque soviétique et appelées depuis « républiques » (respoubliki), sont des foyers à forte concentration de communautés ethniques avec leurs langues, leurs cultures et leurs mœurs, différentes de celles de la majorité ethnique du pays. Les relations entre les chefs locaux et le Kremlin évoquent le système de gouvernement impérial plutôt que fédéral, dans la mesure où l’exercice du pouvoir sans partage par ces chefs est conditionné par la déclaration d’une loyauté pleine et entière, sinon de la soumission, vis-à-vis du chef suprême : Vladimir Poutine.

Le maintien de cet espace mosaïque, qualifié par le président d’ « acte héroïque » (podvig) des Russes, représente une importante source de légitimité pour le régime politique en place. C’est au moment de la « deuxième guerre de Tchétchénie » que Poutine, fraîchement nommé premier ministre avant de succéder à Boris Eltsine à la tête de l’État, jette les bases de son image d’homme fort capable d’endiguer la menace séparatiste et de garantir l’ordre et la sécurité pour tous. Par la suite, les dérives autoritaires du régime sont justifiées par cette stabilisation, dont l’un des objectifs serait d’éviter une nouvelle phase de désintégration du pays.

Vladimir Poutine, alors premier ministre, et Akhmad Kadyrov, grand mufti de Tchétchénie devenu l’homme lige de Moscou dans la république à partir de 2000. Après son assassinat en 2004, son fils Ramzan Kadyrov lui succède. Il se trouve toujours à la tête de la Tchétchénie aujourd’hui et se pose en « premier parmi les poutiniens ». Itar-Tass/AFP

Toutefois, on a vu cette peur d’une dislocation de l’État s’estomper au fil des années, l’intégrité territoriale du pays « coûte que coûte » étant progressivement devenue sujet à controverse. Songeons au slogan « Arrêtons de nourrir le Caucase », lancé par des nationalistes russes au début des années 2010 et soutenu par l’opposant Alexeï Navalny pour protester contre les transferts budgétaires, jugés disproportionnés, que reçoivent les républiques musulmanes du Nord-Caucase. Un autre exemple, plus récent : le vif échange entre Vladimir Poutine et le cinéaste Alexandre Sokourov, membre du Conseil présidentiel russe pour les droits de l’homme, qui a proposé de « laisser partir » les territoires « ne souhaitant plus vivre avec nous dans le même État » et selon les mêmes lois fédérales. Dans sa réponse, le président russe a mis en garde contre la reproduction du « scénario yougoslave » en Russie, faisant référence aux guerres ethniques qui se sont déroulées sur le territoire de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990.

Une unité nationale fragile

Si la construction nationale en Russie reste profondément marquée par le passé impérial du pays, les autorités cherchent à mobiliser des valeurs censées rassembler le plus grand nombre. Ce sont les valeurs patriotiques et conservatrices, ou « traditionnelles », promues par l’État et les acteurs paraétatiques, dont l’opposition parlementaire loyale au Kremlin, l’Église orthodoxe russe ou les autorités spirituelles musulmanes. Ce supposé « consensus conservateur » n’est pourtant pas la baguette magique qui permettrait d’outrepasser les divisions internes.

L’une d’elles est symbolisée par un écart persistant entre ethnos et demos, la communauté ethnoculturelle et la communauté de citoyens. Cette distinction est d’abord terminologique : ce qui est « russe » (rousskiï, l’adjectif relatif à la langue, à la culture et à l’ethnicité) n’est pas égal à ce qui est « de Russie » (rossiïskiï, l’adjectif relatif à l’État et au domaine public). Mais elle reflète aussi une réalité tangible : sur près de 146 millions d’habitants du pays, trente millions environ appartiennent à des groupes ethniques (ou « nationalités ») minoritaires. Une bonne partie de ces groupes se désignent comme des nations et peuvent, à certains égards, être décrits comme tels.

La diversité intrinsèque au contexte russe s’exprime également sur le plan religieux. Aux côtés d’une grande majorité de citoyens – jusqu’à 70 %, soit cent millions de personnes – se déclarant comme chrétiens orthodoxes (bien qu’il s’agisse d’une identification culturelle plutôt que religieuse), vingt millions d’habitants de la Russie sont de culture ou de religion musulmane. La proportion de ces populations musulmanes est d’ailleurs susceptible de s’accroître dans les prochaines décennies, en raison des tendances démographiques et du facteur migratoire, ce qui aura des conséquences majeures sur les débats identitaires dans le pays.

Des musulmans assistent à une prière matinale pour marquer l’Aïd al-Adha (ou Aïd el-Kebir,) dans une rue à Moscou, le 12 septembre 2016. Alexander Utkin/AFP

La promotion de l’appartenance à une communauté des citoyens de Russie pourrait permettre de transcender ces différences ethnoculturelles. Or, en pratique, elle se heurte à la persistance d’une xénophobie « diffuse » qui vise les minorités dites visibles et couramment appelées « personnes d’apparence non slave ».

Cette xénophobie n’épargne pas les citoyens de Russie ethniquement non russes, dont les représentants font systématiquement l’objet de stigmatisation et de discrimination. Les minorités, qu’elles soient autochtones ou issues de l’immigration récente (par exemple, des pays d’Asie centrale), sont les cibles d’émeutes ethniques ou raciales, comme ce fut le cas à Kondopoga, en Carélie, en 2006, ou à Birilouliovo, banlieue du sud-ouest de Moscou, en 2013.

Il est par ailleurs difficile de parler d’une communauté nationale qui adhère consciemment à l’État et à ses lois, pour reprendre la définition classique de la nation proposée par Marcel Mauss, dans un contexte où de nombreux Russes accordent une faible confiance aux institutions publiques. Ainsi, plus de 50 % des interrogés ne font pas confiance à la police, aux pouvoirs régionaux et locaux, tandis que le taux de méfiance envers le gouvernement, le Parlement et les partis politiques dépasse, lui, les 60 %.

Les choix ambigus des autorités russes

Ces dynamiques discordantes trouvent un écho dans l’ambiguïté des stratégies adoptées par les autorités russes pour y faire face.

D’abord, les autorités russes condamnent publiquement toute expression de xénophobie, mais contribuent en pratique à la légitimation des attitudes xénophobes via l’usage de notions comme « criminalité ethnique » ou le déploiement d’un discours anti-immigration. Par exemple, le maire de Moscou Sergueï Sobianine considère la « criminalité ethnique » comme « l’un des principaux problèmes » de la capitale russe et souhaite remplacer des travailleurs migrants sur les chantiers par des gens « d’une qualité supérieure », c’est-à-dire des citoyens de Russie issus des régions avoisinantes de Moscou. Toutefois, depuis le début des années 2010, les autorités russes ont réprimé les groupuscules ultranationalistes et cherchent, dans le nouveau contexte géopolitique marqué par une confrontation aiguë entre la Russie et l’Occident, à canaliser la haine éprouvée par de nombreux habitants à l’égard des migrants et des minorités ethniques pour la projeter sur les pays occidentaux. En effet, l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, a provoqué une baisse significative de la xénophobie interne, celle-ci ayant été partiellement redirigée vers les États-Unis et l’Ukraine.

Ensuite, les dirigeants russes mettent systématiquement en valeur le discours sur la Russie en tant qu’État « pluriethnique et multiconfessionnel », en insistant sur l’égalité des citoyens d’appartenances ethniques ou religieuses diverses. Mais en même temps, aujourd’hui ils s’investissent davantage dans la promotion du terme rousskiï, et non rossiïskiï, dans l’objectif de renforcer leur politique d’influence vis-à-vis de la diaspora russe dans l’espace de l’ex-URSS, et au-delà. La décision de Vladimir Poutine de mettre fin à l’apprentissage obligatoire des langues minoritaires dans les écoles publiques situées sur le territoire des républiques autonomes contredit ce discours officiel et sème les germes de conflits futurs.

Enfin, la crise ukrainienne, dont l’issue reste indéterminée, a mis un terme définitif à l’idée d’un éventuel projet d’intégration nationale entre la Russie et l’Ukraine. La seconde s’émancipe de la première, que ce soit sur un plan politique, économique, culturel ou même spirituel (avec la création de l’Église orthodoxe d’Ukraine, en décembre 2018, rattachée au Patriarcat de Constantinople). Cette séparation de deux pays historiquement et culturellement proches pourrait donner un nouvel élan à la construction nationale en Russie, comme c’est déjà le cas en Ukraine. Cependant, depuis l’annexion de la Crimée, la Fédération de Russie se retrouve dans la situation d’un État dont les frontières sont, et resteront, contestées depuis l’extérieur du pays.

Aussi peut-on remarquer que, trente ans après la fin de l’URSS, les structures identitaires de la société russe demeurent indéfinies, et les obstacles à la consolidation nationale encore nombreux.

La réalité virtuelle au secours des athlètes

  1. Galen ClavioAssociate Professor of Sports Media; Director of the National Sports Journalism Center, Indiana University

Déclaration d’intérêts

Galen Clavio travaille avec le Cuban Center for Sports Media and Technology pour apporter aux étudiants son expérience de la VR et d’autres technologies.

Indiana University apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation US.

Voir les partenaires de The Conversation France

Langues

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Séance sportive assistée par réalité virtuelle. Indiana University, Author provided

En 2016, la réalité virtuelle (RV) semble prête à prendre d’assaut le monde du divertissement. En plus du très connu Oculus Rift, des compagnies majeures comme Facebook, Sony et Samsung se préparent cette année à mettre sur le marché des casques RV de grande qualité. Après des années de discussions présentant la RV comme étant le « prochain grand truc », cette année pourrait voir les consommateurs disposer de produits réellement fonctionnels.

Il se trouve que quelques athlètes ont déjà exploré les promesses de la RV. Des équipes sportives à la fois professionnelles et universitaires se servent des qualités offertes par la vidéo RV pour étudier le jeu de façon nouvelle et unique. Par exemple, le système STRIV de Stanford fournit des services à ses équipes, à celles de l’université Clemson et de plusieurs clubs de la Ligue nationale de football américain.

En tant que chercheur et professeur des nouvelles technologies des médias dans le domaine du journalisme sportif, j’ai vu mon jugement sur la réalité virtuelle se transformer radicalement au cours de l’année dernière. Mon sentiment initial était que la RV ne constituait qu’une nouvelle mode vouée à la disparition de la même façon que la télévision 3D. Mais après avoir utilisé cette technologie et avoir regardé ses applications, j’ai complètement changé d’avis. La RV se démarque totalement de la vidéo traditionnelle et elle a des myriades d’applications à la fois pour le consommateur de média et pour la pratique du sport.

Nous constatons déjà comment certains sports tirent profit de ces applications. Au Centre Mark Cuban pour les médias sportifs et la technologie de l’université de l’Indiana, cinq équipes se servent activement de la RV, dont celles, masculines, des basketteurs et des footballeurs. Selon le vidéographe du centre, Patrick Dhaene, ce nombre va doubler l’année prochaine.

Vos dons donnent de la voix aux chercheur•euses

Faire un don

Réalité virtuelle et entraînement sportif

Depuis de nombreuses générations, les entraîneurs et les joueurs utilisaient la vidéo traditionnelle à deux dimensions en comptant généralement sur une caméra à grand angle pour capter l’intégralité d’une formation ou d’un match. Ce qui risque de créer une distance entre les joueurs et ce qu’ils étudient.Session vidéo traditionnelle d’entraînement d’une équipe de football.

Avec la réalité virtuelle cependant, le joueur peut mettre un casque et se sentir dans le jeu de façon bien plus rapprochée, comme s’il était au milieu de la partie en train de se dérouler.

Un sportif avec un casque RV peut prendre un cliché simulé et tourner la tête physiquement à droite ou à gauche en temps réel au fur et à mesure que la partie se déroule. Cela l’aide à connaître à la fois la progression de ceux à qui il peut passer le ballon et aussi le positionnement de la défense.

Grâce à la RV, les joueurs n’ont même pas à aller sur le terrain : elle les aide à mémoriser les façons de jouer et les formations en observant de façon répétée, à l’intérieur du casque, les différents aspects des phases de matchs enregistrées en boucle. Les entraîneurs se félicitent des avantages procurés aux joueurs utilisant la RV pour pratiquer des répétitions de jeu en évitant de se blesser comme il peut arriver lorsqu’on est sur le terrain d’entraînement.

Comment ça marche ?

La vidéo que les athlètes et les entraîneurs regardent dans un cadre de réalité virtuelle est construite différemment d’une vidéo habituelle. Le fait d’immerger son utilisateur dans son environnement requiert différents types d’objectifs et de caméras, avec à l’appui des ordinateurs.

La vidéo RV typique consiste en séquences provenant de caméras multiples, filmant et enregistrant de façon synchronisée. Elles sont généralement fixées à un gréement maintenant la caméra en place. Lui-même est alors arrimé à un piédestal qui assure son immobilité pendant le tournage.

Un gréement de caméra en RV. Indiana University athletics, Author provided

Pour réaliser un film en RV d’un entraînement de football centré sur l’utilisation offensive du ballon, par exemple, l’installation portant la caméra est placée près du joueur à l’arrière du terrain. Chaque épisode de jeu se déroule de façon habituelle avec le porteur de ballon filmeur qui progresse vers l’avant et effectue une passe.

Une fois l’entraînement fini, le vrai travail commence pour l’équipe vidéo. Pour chaque phase de jeu, le producteur RV doit assembler les séquences provenant de l’ensemble des caméras en un seul panorama visuel de 180 ou 360 degrés. Ce processus est connu sous le nom de stitching (« couture », une étape du montage en vidéo VR). Il s’agit là, à coup sûr, de la partie la plus importante du procédé RV, car une opération mal faite peut rendre la vidéo inutilisable.

Dès lors qu’une partie est convenablement assemblée, les joueurs peuvent l’avoir sous les yeux par l’intermédiaire d’un casque RV, ce qui leur permet de se concentrer sur différentes zones de jeu. Les joueurs peuvent même détourner leur tête de la ligne de mêlée et se voir en train de lancer le ballon, cela dans le but d’évaluer leur mécanique de jeu.

Cela aide-t-il ?

La recherche académique sur l’efficacité de l’entraînement sportif assisté par la RV n’en est encore qu’à ses débuts. Les commentaires ont été presque unanimement positifs de la part des sportifs universitaires et professionnels ayant expérimenté cette technique. Mais c’est seulement maintenant que les scientifiques entrent dans une phase où une adoption plus étendue de cette technologie permettra une évaluation appropriée des impacts psychiques et psychologiques de la méthode.

La RV connaît quelques limitations quand elle s’applique à l’entraînement sportif. Les installations de caméras et les ordinateurs pour la produire sont coûteux et leur maniement difficile à apprendre. Les porte-caméras doivent rester stables pendant le tournage, faute de quoi la vidéo donnerait le mal de mer à ses utilisateurs. Et la nécessité d’un piédestal rend les séquences du jeu filmé en RV difficiles à utiliser pour l’instruction des joueurs. De plus, la RV n’est pas la panacée pour la pratique dans le monde réel. Utiliser l’entraînement avec RV ne conduit probablement pas à des tirs parfaits ni à des défenseurs qui anticipent chaque phase du jeu avant même qu’elle ne se produise.

Les commentaires des joueurs, des entraîneurs et des spécialistes en RV démontrent toutefois un potentiel considérable. Ce procédé offre aux joueurs une perspective inédite de jeu, qui se prolonge du terrain d’entraînement jusqu’à la salle de montage. Pendant que cette technologie continue à s’affirmer, on peut s’attendre à ce que les équipes utilisant la RV y gagnent en compétitivité.

« Dis moi, pourquoi il faut se protéger contre le Covid-19 ? »

  1. Anne GoffardMédecin, Professeure des Universités – Praticienne Hospitalière, Université de Lille

Université de Lille et Université Lille Nord-Europe (ULNE) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Respecter les gestes barrières reste essentiel pour lutter contre le virus. Ann131313.s/Shutterstock

https://embed.acast.com/616d319f6b128c0018f49c05/619c91bb4e4d730012b87ff4


À lire aussi : Comment écouter les podcasts de The Conversation ?


Le Covid-19 est la maladie provoquée par le virus appelé SARS-CoV-2. Les enfants peuvent l’attraper, mais heureusement, dans l’immense majorité des cas, ce n’est pas grave : on parle de forme asymptomatique. C’est à dire que la personne qui a la maladie ne s’en rend même pas compte. Mais, même dans ce cas, elle peut tout de même la transmettre. C’est pourquoi il est essentiel de bien respecter les gestes barrières : porter le masque lorsque c’est demandé, bien se laver les mains, et aérer les pièces régulièrement.


Les enfants posent naturellement beaucoup de questions, ce qui correspond à un besoin essentiel de comprendre l’environnement dans lequel ils évoluent. Depuis 2019, notre média propose des articles de vulgarisation scientifique à destination des plus petits et de leurs parents. Réalisés avec des chercheurs, ils répondent à des questions posées par les enfants et apportent des explications claires et ludiques à leurs interrogations. Retrouvez l’ensemble des réponses à ces questions dans « Dis-moi, pourquoi… ? » Le podcast qui répond simplement aux questions des enfants.

Crédits : Une production Making Noise par Making Waves et The Conversation France. Conception, Benoît Tonson et Fabrice Rousselot. Direction artistique, Alexandre Plank. Coordination, Hervé Marchon. Réalisation, Romain Masson assisté de Rodrigue Dibanzila et Momar Fall. Musique, Emma Esdourrubailh. Mixage, Martin Delafosse.

Étudier en prison aide à sortir des circuits de délinquance

  1. Patrizia Pacini VolpeATER en science politique, Sciences Po Rennes

Republier cet article

A l’intérieur de la section universitaire de la prison des Deux Palais à Padoue, Italie. Elton Kalica, Fourni par l’auteur

À rebours des discours sécuritaires foisonnants en période de pré-campagne électorale, le garde des Sceaux Éric Dupont-Moretti a récemment défendu la vocation de réinsertion de la prison lors d’un déplacement en Alsace. Différents modes de réinsertion existent en effet en France depuis la loi pénitentiaire de 2009 (Loi n ° 2009-1436, ministère de la Justice) qui, en vue d’assurer la réinsertion des détenus, fixe un nouveau principe pour les pratiques d’éducation et de formation des détenus et les soumet à une obligation d’activité. Parmi eux l’école et l’enseignement universitaire, à distinguer de la formation professionnelle.

Si l’école est active et présente de manière diffuse dans tous les établissements pénitentiaires français, les effets du parcours éducatif sur le processus de réhabilitation des détenus et sur la prévention de la récidive ne sont, apparemment, pas immédiats : la littérature sur le sujet est faible et il manque encore des études longitudinales qui peuvent le confirmer pleinement.

Ils ne sont pas non plus aussi évidents par rapport à ceux obtenus par la formation professionnelle bien qu’ils soient plus incisifs et plus profonds comme il ressort des études en cours de l’auteur (voir aussi L’exercice effectif du droit aux études universitaires en milieu carcéral. L’expérience française. Rassegna italiana di criminologia, en cours de publication).

L’étude en milieu carcéral ne se limite pas aux concepts d’apprentissage : elle offre bien plus et de manière transversale en contribuant à l’amélioration de plusieurs aspects de la vie quotidienne. Des observations effectuées sur le terrain et des résultats des entretiens réalisés au cours de mes recherches menées pendant 4 ans dans les prisons de France et d’Italie, et les études mises en évidence par le courant d’études de la Convict Criminology ont montré contrairement à l’opinion apparemment la plus répandue, que l’étude en prison produit des effets immédiats et à long terme.

Vos dons donnent de la voix aux chercheur•euses

Faire un don

Des effets sur la santé

Les effets les plus immédiats se retrouvent dans le domaine de la santé mentale et physique de la personne détenue. Dès les premières semaines de scolarité, les observations effectuées sur le terrain donnent lieu à une estime de soi croissante, à un soin particulier de la personne, à l’apparence physique et à une amélioration de l’humeur.

En conséquence, les effets s’étendent à des sphères plus profondes : l’amélioration du sommeil, la réduction des cigarettes chez les fumeurs compulsifs. De nombreux détenus et médecins témoignent également d’un moindre recours aux calmants et aux médicaments psychotropes et la volonté de se désintoxiquer. L’étude interrompt en effet un dialogue intérieur fait de colère et de désespoir.

Par les nombreux témoignages de médecins, psychologues et psychiatres pénitentiaires, il ressort que les détenus ont moins recours aux médicaments parce que ce vide qui produit de l’angoisse et de la consternation est compensé, et permet au détenu d’échapper d’une négligence existentielle parce qu’on se confronte avec les autres, on a moins recours aux provocations constantes parce qu’on prend conscience qu’il y a une autre façon de réagir et d’obtenir les choses. Enfin, l’étude écarte la pensée de la mort, de la dépression, du suicide. Alors que les actes d’automutilation, comme des brûlures, coupures sur la peau, avaler des lames ou des substances toxiques sont courants en prison, on observe qu’ils diminuent chez les personnes engagées dans un processus éducatif (L’exercice effectif du droit aux études universitaires en milieu carcéral. L’expérience française. Rassegna italiana di criminologia, en cours de publication).

Intéressant à cet égard le témoignage S., 31 ans, détenu en Maison d’arrêt :

« La dépression est un vortex capable de tout aspirer, c’est pourquoi il faut le bloquer au plus vite en s’accrochant à une pensée, à une chose à faire. Quand je ressentais cette angoisse grandir en moi, je me levais de ma couchette et j’allais étudier. L’anxiété s’apaisait peu après et les choses que je faisais me faisaient me sentir utile » (entretien fait le 6 juin 2019).

L’amélioration des relations interpersonnelles

La recherche actuelle de l’auteur s’est concentrée sur un échantillon de 35 ex-détenus (hommes et femmes) qui ont effectué un parcours d’études en présentiel en milieu carcéral (principalement en maisons d’arrêt) en référence surtout aux études supérieures et universitaires.

La relation avec d’autres personnes, la confrontation avec d’autres modes de pensée, la comparaison des modèles positifs et l’échange de communication avec l’enseignant génèrent une attente constructive qui motive et guide. Se donner un but, un objectif, se préparer à la prochaine rencontre avec le professeur rend le temps de la prison moins accablant.

En fonction des résultats de la recherche empirique menée on remarque moins de conflits avec les agents de surveillance et moins de bagarres entre détenus à l’intérieur des quartiers de prisons comme en témoigne un surveillant-chef d’une maison d’arrêt.

« Parmi les détenus qui se trouvent en prison, ceux qui vont à l’école sont moins violents et moins agressifs que les autres. Le changement est perceptible dès les premiers mois. Les détenus respectent davantage les règles, demandent les choses avec plus de gentillesse, ils améliorent leur langage, leur façon de se comporter envers les autres devient de plus en plus compréhensif, patients. Nous comprenons tout de suite, avant même les professeurs, qui continuera et qui est réellement motivé à poursuivre ses études » (M., 50 ans, en service depuis 1991, entretien réalisé le 6 novembre 2019).

La culture par le biais de l’éducation assume donc un rôle : elle est vécue comme facteur de rachat et inclusion, favorise un savoir-faire réflexif, un parcours introspectif, une nouvelle idée d’ordre, une nouvelle planification de vie. Pour cette raison, parier sur la culture et la formation peut être un élément important pour promouvoir la réadaptation et la réinsertion des détenus.

Les effets sur les familles

L’engagement culturel, ponctuel et continu, de la personne qui décide d’étudier en prison a un effet étonnamment positif sur les dynamiques familiales. L’étude stimule un dialogue constructif, le lexique utilisé dans les rencontres est meilleur, la façon de poser les questions change, la personne est moins agressive, les rapports sont moins tendus et les enfants sont les premiers à apprécier ce type de changement.

Par exemple, la femme d’un détenu me confie que son fils craignait son père, même s’il n’avait jamais été violent envers lui, ni envers son épouse, mais à chaque fois il inventait des prétextes parce qu’il ne voulait pas aller lui rendre visite en prison. Les deux se connaissaient très peu et le mari, complètement pris par ses soucis, n’était pas en mesure de vraiment parler. Il n’y avait pas de dialogue. Après que son mari ait commencé le parcours éducatif, il s’est montré plus intéressé aux problèmes de l’enfant, à sa vie. Il l’écoutait plus, savait parler de manière plus douce et plus attentive reprenant peu à peu le contact avec son fils, entraînant un cercle vertueux. De fait, la colère et l’incompréhension des membres de la famille se traduisent souvent par l’absence de visite, ce qui fait que le détenu est plus nerveux et irascible en section ou fortement déprimé. La famille est une aide et un point de référence substantiel pour ceux qui vivent en détention et toutes les modalités pour renforcer ce type de liens doivent être absolument encouragées.

Avec l’étude, on acquiert un langage plus approprié, à mieux maîtriser la colère réprimée et la frustration. Ces compétences acquises augmentent progressivement la capacité de communication et la confiance en soi permettant au détenu-étudiant d’avoir plus de chances de trouver un emploi mieux rémunéré une fois libéré comme il ressort des nombreux exemples étudiants détenus italiens qui ont fait leurs études universitaires en prison.

Elton Kalica, chercheur en sociologie à l’université de Padoue et auteur de deux livres : La pena di morte viva. Ergastolo, 41 bis e diritto penale del nemico, Meltemi, Roma, 2019 et a dirigé avec Simone Santorso, Farsi la galera. Spazi e culture del penitenziario, Ombre Corte, Verona, 2018. E.Kalica, Fourni par l’auteur

Nous citerons ainsi le cas de Elton Kalica condamné à de nombreuses années de prison qui a obtenu un diplôme en prison en poursuivant ses études de doctorat en sociologie une fois libre. Il est actuellement chercheur à l’Université de Padoue.

Pensons aussi à W.F., détenu pour des délits politiques, qui, une fois diplômé en prison et fort de l’habilitation nécessaire, a obtenu un emploi de professeur de lettres dans l’école publique. C’est aussi le cas de M., condamné à une longue peine. Après avoir obtenu un diplôme en philosophie et publié certains livres, il est actuellement rédacteur d’une importante revue littéraire suisse. L’expérience de C., est également intéressante. Détenu extracommunautaire, diplômé en ingénierie en milieu carcéral, il est depuis deux ans employé dans une entreprise technique très réputée. Nos enquêtes ont montré qu’il ne s’agit pas de cas isolés.Philippe Maurice, ancien détenu et gracié en 1981 est devenu chercheur au CNRS et spécialiste en histoire médiévale.

En France, l’histoire de Philippe Maurice est certainement célèbre. Cet ancien détenu, condamné à mort par la justice française en 1980 puis gracié, est devenu historien au cours de sa détention après avoir obtenu son doctorat à l’université de Tours.

Il s’est spécialisé en histoire médiévale et est désormais chargé de recherche au CNRS. À cet égard, on pourrait aussi citer des cas internationaux déjà connus par les médias tels Darrion Cockrell ancien membre de gang devenu l’un des meilleurs enseignants du Missouri.

Les obstacles

Malgré la reconnaissance désormais unanime de l’étude dans le parcours de réinsertion des condamnés, la réalité reste plutôt contrastée et les parcours d’études se heurtent à de nombreuses difficultés.

En effet, comme je l’ai observé dans mes recherches, bien que les prisonniers soient fortement motivés pour obtenir un diplôme ou reprendre les parcours de formation culturelle prématurément interrompus, l’étude en milieu carcéral se produit souvent par « stop et go ». En effet les nombreuses fragilités psychologiques et émotionnelles, amplifiées par l’incarcération, entravent souvent le processus d’apprentissage.

Ainsi tel a peur d’être trompé par sa femme ou angoisse à l’idée de ne pouvoir revoir ses enfants. Tel autre est miné par le décès d’un parent, un rapport disciplinaire jugé injuste, une audience qui a mal tourné… Ces facteurs peuvent provoquer un état de profonde dépression mettant souvent fin au travail entrepris.

Des obstacles de type technico-gestionnaire et sécuritaires parasitent voire paralysent aussi le processus.

La mise en place et déroulement des cours dépendent largement de la surveillance et des moyens économiques attribués à cette activité. Or les recherches font état d’une forte disproportion entre moyens sécuritaires et services éducatifs (et même psychologiques) au regard des besoins réels des prisonniers et de leur réinsertion future dans la société.

Un caprice culturel ?

L’étude en prison, en particulier le parcours universitaire, est considérée à divers titres par l’administration pénitentiaire comme un caprice culturel bénéficiant à quelques heureux élus, et donc comme une perte de temps, en particulier pour les surveillants.

Les surveillants montrent une certaine réticence face à la présence d’externes, capables d’émettre un jugement critique sur la prison. De cette manière, les cours prévus par la loi se limitent dans la plupart des cas à des cours essentiels en privilégiant nettement les cours à distance, bien que, comme il a été remarqué lors de cette recherche, ils n’aient pas les mêmes effets sur les détenus.

Le droit d’étudier : une mesure à élargir ?

En l’Italie, l’expérience des études universitaires en prison est répandue et implique à ce jour 31 universités, environ 1000 détenus-étudiants inscrits et 70 pénitenciers. En France seule l’université Paris Diderot propose des cours au sein de la prison de la Santé et de Fresnes.

Par ailleurs, la possibilité d’étudier n’est pas donnée à tous : ce sont les éducateurs du SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation) qui font une sélection préalable parmi ceux qui peuvent accéder aux cours, or souvent les détenus n’ont même pas connaissance de ces dispositifs.

Ces derniers font l’objet de communication assez aléatoire, souvent en fonction de l’ouverture d’esprit du directeur et du commandant de la sécurité et non des droits que devraient protéger les détenus.

C’est en partant de ce constat que j’ai proposé, avec le soutien du Centre de Recherches en Histoire des Idées de l’Université Côte d’Azur et le laboratoire Mesopolhis d’Aix-Marseille Université, de lancer une initiative expérimentale afin de sensibiliser les universités françaises et la direction de l’Administration pénitentiaire (DAP) pour essayer de créer un circuit éducatif semblable au circuit italien. L’objectif étant de sensibiliser les professionnels et instaurer un dialogue avec l’aide d’experts français et italiens pour promouvoir de nouvelles lignes d’intervention.

Bonnes feuilles : « Les mystères du corps humain : petits et grands secrets de nos organes »

  1. Bernard SablonnièreNeurobiologiste, professeur des universités − praticien hospitalier, faculté de médecine, Inserm U1172, Université de Lille

Université de Lille et Université Lille Nord-Europe (ULNE) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Nous vous proposons un extrait du chapitre « L’immunité : une armée de combattants bien équipée », de l’ouvrage « Les mystères du corps humain : petits et grands secrets de nos organes », de Bernard Sablonnière aux éditions Odile Jacob.


La défense de l’organisme humain face aux envahisseurs est sophistiquée. Si vous aimez jouer aux petits soldats de plomb, vous allez adorer l’immunologie, la science qui étudie les mécanismes de nos défenses. Nos soldats de l’immunité emploient des armes destructives comme les anticorps, recrutent de nombreux fantassins ou lymphocytes capables d’exercer un rôle précis selon le type d’armes ou la stratégie de défense qu’ils utilisent. Dans d’autres circonstances, les équipes de surveillance utilisent des espions, les lymphocytes-mémoire, qui possèdent l’identité de l’intrus et pourront tenter de le traquer et de le neutraliser parfois pendant plusieurs années. La découverte de la vaccination permettra, dans certaines maladies, de susciter une véritable réaction de défense au moyen de leurres et d’une scène de combat factice mimant l’intrusion du véritable ennemi.

Les fonctionnaires de la défense

Les défenseurs sont nombreux. Ce sont d’abord les cellules circulantes du sang, les leucocytes et les lymphocytes. Il y a aussi, fixés dans leur citadelle pour une mission de surveillance parfois très longue, les macrophages et les cellules dendritiques. Parmi les leucocytes, leurs grades et leurs fonctions sont différents, leur costume aussi, reconnaissable par coloration, lors d’une prise de sang et d’une analyse hématologique. Les plus nombreux sont les polynucléaires neutrophiles, dénommés souvent « poly neutro » sur votre feuille d’analyses. Ce sont des gendarmes mobiles capables de migrer depuis le sang vers le foyer d’infection où l’arrivée d’intrus microbiens est détectée. Ils encerclent et neutralisent l’adversaire.

Ensuite on trouve les polynucléaires éosinophiles. Ils sont impliqués dans les réactions allergiques, et s’en prennent surtout aux parasites qu’ils détestent. Enfin, il reste les lymphocytes, un groupe d’élite à part, avec plusieurs niveaux de compétences. Il s’agit soit de lymphocytes B soit de lymphocytes T. Les B relèveraient plutôt de la marine : ils libérant des anticorps qui sont des sortes de torpilles, tandis que les T font penser à des fantassins partant en campagne dans les tissus. Quant aux monocytes, ce sont de jeunes apprentis fraîchement appelés qui attendent leur lettre de mission et circulent dans le plasma avant de recevoir l’ordre de rejoindre le champ de bataille dans l’organe qui leur a été assigné.

Vos dons donnent de la voix aux chercheur•euses

Faire un don

Une panoplie d’armes

Ces combattants disposent de toute une gamme d’armes variées. Il y a des balles classiques, des engins d’encerclement comme les macrophages, et aussi des lances incendiaires responsables d’une activation de l’inflammation : les cytokines. On trouve aussi des torpilles comme les anticorps neutralisants libérés par les lymphocytes B, et parfois des missiles sol-air comme certaines immunoglobulines libérées dans les bronches et les muqueuses. Enfin n’oublions pas ceux qui utilisent des mines, c’est-à-dire les lymphocytes tapis dans les ganglions, prêts à immobiliser l’ennemi. Parfois, le commandement suprême situé dans la moelle osseuse recrute aussi des tueurs professionnels : il s’agit des lymphocytes T « tueurs ». Il n’y a pas encore d’armes nucléaires mais il existe des armes chimiques surtout libérées par les macrophages. D’autres armes plus sournoises sont utilisées par les espions ou contre-espions, les lymphocytes T régulateurs dont les méthodes sont parfois peu orthodoxes.

Les fossoyeurs du combat

Il s’agit des phagocytes, dont celles qui agissent en première ligne de la défense : les globules blancs, et les macrophages contenus dans tous les organes. Elles captent et digèrent les microbes au niveau du site d’infection et ensuite nettoient les débris et les cellules mortes issues de l’inflammation. Elie Metchnikoff, bactériologiste russe, décrivit pour la première fois le mécanisme de phagocytose en 1882.

Des armes chimiques efficaces

Nos grands-mères déjà utilisaient l’eau de javel pour tuer les bactéries et les virus : mais nos cellules l’avaient découverte bien avant elles ! Les phagocytes qui mangent les bactéries les détruisent en produisant deux substances chimiques fortement bactéricides : l’eau oxygénée et l’acide hypochloreux, qui n’est autre que le constituant actif de l’eau de Javel.

C’est rouge, ça gonfle et ça fait mal

À l’endroit d’une piqûre au bout du doigt, 3 signes sont révélateurs d’une inflammation, au lieu précis où se livre une bataille contre les intrus. C’est rouge, car les vaisseaux sanguins sont dilatés par les signaux d’alerte libérés par les gendarmes locaux. Ensuite, ça gonfle, car la paroi des vaisseaux laisse passer de l’eau et des lymphocytes permettant de préparer la défense sur le terrain. Ça fait mal : c’est dû à l’activation des détecteurs sensitifs, qui sont sensibles à la pression qui augmente localement sous l’effet de la dilatation des vaisseaux. Ces détecteurs cutanés alertés envoient alors au cerveau un signal qu’il « traduit » sous la forme d’une perception douloureuse localisée à l’endroit où siège l’inflammation.

Les torpilles et les missives

Notre système de défense utilise des anticorps, qui agissent un peu comme des torpilles. Il s’agit de grosses molécules libérées par les lymphocytes B. Elles peuvent se déplacer dans tout le courant circulatoire et agir à une grande distance. Certaines sont munies de 2 charges : les IgG, d’autres de 5 charges, les IgM. Les IgM sont plus destructives, elles sont produites lors d’une infection récente. Une fois les macrophages prévenus de l’infection, ceux-ci sont capables aussi d’envoyer des missives sur la sévérité du combat en direction d’autres organes, eux aussi impliqués à terme dans la lutte contre l’ennemi.

Les ganglions, casernes de combattants

Il existe environ 800 ganglions lymphatiques, de la taille d’un pois chiche, répartis dans l’ensemble du corps. Ils se comportent comme de minuscules casernes qui préparent leurs combattants – les lymphocytes T et lymphocytes B – à l’action. On y trouve aussi des gradés : macrophages et lymphocytes T mémoire. En cas de détection de bactéries ou de virus circulant dans le système lymphatique, les ganglions s’activent et gonflent. Le médecin parle alors d’une adénopathie, signe d’infection localisée à leur voisinage. Ces ganglions détectent des débris de la bataille, les antigènes, qui sont autant d’indices ou de restes d’armes provenant de l’ennemi.

Les agents secrets et les réservistes

Différents types de lymphocytes complètent notre arsenal de défense. On connait les lymphocytes T tueurs, qui agissent souvent seuls, prêts à dégainer furtivement en cas de rencontre d’une cellule étrangère. Il y a aussi des lymphocytes T « régulateurs ». Ceux-là veillent à éviter que se produisent certains événements rares : des opérations de sabordage de certaines unités qui détruisent leurs propres soldats et conduiront aux maladies auto-immunes, où les combattants détruisent les propres cellules d’un organe, quand le « soi » est confondu avec un « autre » hostile et se détruit lui-même. Enfin, il existe des cellules T « mémoire ». Il s’agit de quelques vieux combattants rescapés d’une bataille terminée qui finissent comme réservistes. N’ayant pas oublié leurs réflexes, ils sont capables de se remobiliser et de reprendre le combat jusqu’à plusieurs années après l’infection.

Vacciner : leurrer les défenses pour les doper

La vaccination est un moyen efficace de tromper nos défenses… pour mieux les renforcer. Il s’agit d’introduire dans le corps un faux-microbe, c’est-à-dire un virus ou une bactérie inactivée : il ou elle garde son uniforme de combattant étranger et est donc reconnu comme un intrus hostile par les sentinelles de notre défense, mais en réalité ses armes sont inoffensives. En cas d’intrusion ultérieure d’ennemis du même type, mais cette fois offensifs et bien armés, les lymphocytes et les macrophages, les ayant déjà rencontrés, sauront immédiatement les repérer et identifier la menace. La vaccination adoptée dans le monde entier, depuis les travaux de Jenner puis de Pasteur a permis de combattre la variole, qui sévissait depuis au moins 3000 ans, et qui fut déclarée complètement éradiquée en 1980. Elle a bien sûr été utilisée contre beaucoup d’autres maladies, notamment la rage, et aujourd’hui la Covid.

Couverture de l’ouvrage : Les Mystères du corps humain aux éditions Odile Jacob.

Les mécanismes de nos défenses utilisent des armes nombreuses et une organisation de combattants complexe. L’équilibre entre la surveillance des intrus et l’action défensive est délicat. Il peut y avoir des débordements en cas d’excès de la réponse devenue pro-inflammatoire. De façon silencieuse, elle peut alors aboutir à une dégradation de plusieurs organes : os, articulations, vaisseaux sanguins. Le surpoids, si courant actuellement dans beaucoup de régions du monde, est un facteur de risque du dérèglement pro-inflammatoire des macrophages, qui peut conduire à l’apparition de maladies cardio-vasculaires.

La Russie, une nation en suspens

  1. Sergei FediuninDocteur en science politique de l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), attaché temporaire d’enseignement et de recherche en civilisation russe, Sorbonne Université

Déclaration d’intérêts

Sergei Fediunin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Reproduisez nos articles gratuitement, sur papier ou en ligne, en utilisant notre licence Creative Commons.

Republier cet article

Vladimir Poutine salue les représentants des nombreuses confessions religieuses présentes en Russie sur la place Rouge à Moscou, le 4 novembre 2019, jour de l’Unité nationale. Evgenia Novozhenina/AFP

Ce mois de décembre marque le trentième anniversaire d’un événement d’envergure mondiale : la dislocation de l’URSS. Parmi les quinze États qui en sont issus, la Fédération de Russie reste à bien des égards une exception, au-delà de sa superficie, de son poids démographique ou de son influence politique dans la région. En effet, sa trajectoire sociopolitique unique distingue également la Russie des autres ex-républiques soviétiques.

Existe-t-il une identité nationale russe ? Les politiques mises en œuvre depuis trente ans n’ont pas permis d’apporter de réponse claire à cette question – il est vrai particulièrement complexe dans ce pays d’une grande diversité ethnique et culturelle, et cultivant un rapport pour le moins ambigu au passé soviétique et impérial.

Un passé soviétique toujours présent

Contrairement à l’Ukraine voisine, le passé soviétique continue de fournir un ancrage identitaire fort à l’État russe. Tout comme la Biélorussie avec laquelle elle poursuit depuis vingt ans l’édification d’un « État d’union », la Russie n’a pas glorifié la sortie de la période soviétique en tant que mythe de fondation ou de renaissance nationale.

La « Grande Victoire » du 9 mai 1945 y est commémorée comme le principal évènement rassembleur, qui tient lieu de fête nationale, bien plus que la « journée de la Russie », célébrée depuis 1992 en mémoire de l’adoption de la déclaration de souveraineté de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) le 12 juin 1990, ou la « journée de l’unité nationale (ou populaire) ». Cette dernière est célébrée le 4 novembre depuis 2005 pour commémorer la libération en 1612, par les milices populaires, de Moscou occupée par des troupes polonaises, et la fin du « Temps des troubles » avec l’élection ultérieure du premier tsar de la dynastie des Romanov.

Les dirigeants actuels de la Russie, nés dans les années 1950 et 1960, ont progressivement élevé la mémoire de la période soviétique tardive – les années Brejnev (1964-1982) – au rang d’idéal normatif, celui de la « bonne » Union soviétique (khorochiï Sovetskiï Soïouz). Pour le politologue Vladimir Guelman, il s’agit d’une image embellie du système soviétique dépourvu de ses défauts inhérents, comme les pénuries ou la violation systémique des libertés civiles. En invoquant la nostalgie de cet « âge d’or » soviétique, Vladimir Poutine et son entourage ne cessent de qualifier l’effondrement de l’URSS de « tragédie » et de « catastrophe ».

Plus encore, l’Union soviétique symbolise, aux yeux des autorités russes, la puissance géopolitique d’antan que Moscou exerça sur une partie du monde de l’après-Seconde Guerre mondiale. Des références publiques à l’URSS permettent ainsi à la Russie contemporaine de justifier ses ambitions actuelles, tout en préservant son « aura » de grande puissance, attestée notamment par le statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Cet état d’esprit, porté par le Kremlin depuis des années, fut consacré sur le plan juridique à l’occasion de la révision de la Constitution russe, en 2020, son article 67.1 stipulant désormais que la Fédération de Russie est l’« héritière », ou le « successeur en droit » (pravopreemnik), de l’Union soviétique.

La fin d’un Empire ?

Contrairement aux récits historiques mis en œuvre par les autres pays postsoviétiques, la nouvelle Russie entretient un rapport ambigu à son histoire impériale. Trente ans après la chute de l’URSS et plus d’un siècle après celle de l’Empire des Romanov, la question « où s’arrête l’empire et où commence la nation ? » demeure sans réponse définitive dans les débats russes. Les dirigeants de la Russie postsoviétique ont favorisé la promotion d’une lecture continuiste de l’histoire nationale, qui relie l’époque contemporaine au tsarisme et au communisme au nom du maintien d’un État fort et pérenne dans un vaste espace eurasien.

Il n’en est pas moins vrai que, même aujourd’hui, la Russie constitue un État de la taille d’un empire, quoique « diminué », qui englobe des régions autrefois réunies par conquête ou par consentement plus ou moins volontaire. Ces régions, ayant bénéficié du statut de territoires autonomes aux débuts de l’époque soviétique et appelées depuis « républiques » (respoubliki), sont des foyers à forte concentration de communautés ethniques avec leurs langues, leurs cultures et leurs mœurs, différentes de celles de la majorité ethnique du pays. Les relations entre les chefs locaux et le Kremlin évoquent le système de gouvernement impérial plutôt que fédéral, dans la mesure où l’exercice du pouvoir sans partage par ces chefs est conditionné par la déclaration d’une loyauté pleine et entière, sinon de la soumission, vis-à-vis du chef suprême : Vladimir Poutine.

Le maintien de cet espace mosaïque, qualifié par le président d’ « acte héroïque » (podvig) des Russes, représente une importante source de légitimité pour le régime politique en place. C’est au moment de la « deuxième guerre de Tchétchénie » que Poutine, fraîchement nommé premier ministre avant de succéder à Boris Eltsine à la tête de l’État, jette les bases de son image d’homme fort capable d’endiguer la menace séparatiste et de garantir l’ordre et la sécurité pour tous. Par la suite, les dérives autoritaires du régime sont justifiées par cette stabilisation, dont l’un des objectifs serait d’éviter une nouvelle phase de désintégration du pays.

Vladimir Poutine, alors premier ministre, et Akhmad Kadyrov, grand mufti de Tchétchénie devenu l’homme lige de Moscou dans la république à partir de 2000. Après son assassinat en 2004, son fils Ramzan Kadyrov lui succède. Il se trouve toujours à la tête de la Tchétchénie aujourd’hui et se pose en « premier parmi les poutiniens ». Itar-Tass/AFP

Toutefois, on a vu cette peur d’une dislocation de l’État s’estomper au fil des années, l’intégrité territoriale du pays « coûte que coûte » étant progressivement devenue sujet à controverse. Songeons au slogan « Arrêtons de nourrir le Caucase », lancé par des nationalistes russes au début des années 2010 et soutenu par l’opposant Alexeï Navalny pour protester contre les transferts budgétaires, jugés disproportionnés, que reçoivent les républiques musulmanes du Nord-Caucase. Un autre exemple, plus récent : le vif échange entre Vladimir Poutine et le cinéaste Alexandre Sokourov, membre du Conseil présidentiel russe pour les droits de l’homme, qui a proposé de « laisser partir » les territoires « ne souhaitant plus vivre avec nous dans le même État » et selon les mêmes lois fédérales. Dans sa réponse, le président russe a mis en garde contre la reproduction du « scénario yougoslave » en Russie, faisant référence aux guerres ethniques qui se sont déroulées sur le territoire de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990.

Une unité nationale fragile

Si la construction nationale en Russie reste profondément marquée par le passé impérial du pays, les autorités cherchent à mobiliser des valeurs censées rassembler le plus grand nombre. Ce sont les valeurs patriotiques et conservatrices, ou « traditionnelles », promues par l’État et les acteurs paraétatiques, dont l’opposition parlementaire loyale au Kremlin, l’Église orthodoxe russe ou les autorités spirituelles musulmanes. Ce supposé « consensus conservateur » n’est pourtant pas la baguette magique qui permettrait d’outrepasser les divisions internes.

L’une d’elles est symbolisée par un écart persistant entre ethnos et demos, la communauté ethnoculturelle et la communauté de citoyens. Cette distinction est d’abord terminologique : ce qui est « russe » (rousskiï, l’adjectif relatif à la langue, à la culture et à l’ethnicité) n’est pas égal à ce qui est « de Russie » (rossiïskiï, l’adjectif relatif à l’État et au domaine public). Mais elle reflète aussi une réalité tangible : sur près de 146 millions d’habitants du pays, trente millions environ appartiennent à des groupes ethniques (ou « nationalités ») minoritaires. Une bonne partie de ces groupes se désignent comme des nations et peuvent, à certains égards, être décrits comme tels.

La diversité intrinsèque au contexte russe s’exprime également sur le plan religieux. Aux côtés d’une grande majorité de citoyens – jusqu’à 70 %, soit cent millions de personnes – se déclarant comme chrétiens orthodoxes (bien qu’il s’agisse d’une identification culturelle plutôt que religieuse), vingt millions d’habitants de la Russie sont de culture ou de religion musulmane. La proportion de ces populations musulmanes est d’ailleurs susceptible de s’accroître dans les prochaines décennies, en raison des tendances démographiques et du facteur migratoire, ce qui aura des conséquences majeures sur les débats identitaires dans le pays.

Des musulmans assistent à une prière matinale pour marquer l’Aïd al-Adha (ou Aïd el-Kebir,) dans une rue à Moscou, le 12 septembre 2016. Alexander Utkin/AFP

La promotion de l’appartenance à une communauté des citoyens de Russie pourrait permettre de transcender ces différences ethnoculturelles. Or, en pratique, elle se heurte à la persistance d’une xénophobie « diffuse » qui vise les minorités dites visibles et couramment appelées « personnes d’apparence non slave ».

Cette xénophobie n’épargne pas les citoyens de Russie ethniquement non russes, dont les représentants font systématiquement l’objet de stigmatisation et de discrimination. Les minorités, qu’elles soient autochtones ou issues de l’immigration récente (par exemple, des pays d’Asie centrale), sont les cibles d’émeutes ethniques ou raciales, comme ce fut le cas à Kondopoga, en Carélie, en 2006, ou à Birilouliovo, banlieue du sud-ouest de Moscou, en 2013.

Il est par ailleurs difficile de parler d’une communauté nationale qui adhère consciemment à l’État et à ses lois, pour reprendre la définition classique de la nation proposée par Marcel Mauss, dans un contexte où de nombreux Russes accordent une faible confiance aux institutions publiques. Ainsi, plus de 50 % des interrogés ne font pas confiance à la police, aux pouvoirs régionaux et locaux, tandis que le taux de méfiance envers le gouvernement, le Parlement et les partis politiques dépasse, lui, les 60 %.

Les choix ambigus des autorités russes

Ces dynamiques discordantes trouvent un écho dans l’ambiguïté des stratégies adoptées par les autorités russes pour y faire face.

D’abord, les autorités russes condamnent publiquement toute expression de xénophobie, mais contribuent en pratique à la légitimation des attitudes xénophobes via l’usage de notions comme « criminalité ethnique » ou le déploiement d’un discours anti-immigration. Par exemple, le maire de Moscou Sergueï Sobianine considère la « criminalité ethnique » comme « l’un des principaux problèmes » de la capitale russe et souhaite remplacer des travailleurs migrants sur les chantiers par des gens « d’une qualité supérieure », c’est-à-dire des citoyens de Russie issus des régions avoisinantes de Moscou. Toutefois, depuis le début des années 2010, les autorités russes ont réprimé les groupuscules ultranationalistes et cherchent, dans le nouveau contexte géopolitique marqué par une confrontation aiguë entre la Russie et l’Occident, à canaliser la haine éprouvée par de nombreux habitants à l’égard des migrants et des minorités ethniques pour la projeter sur les pays occidentaux. En effet, l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, a provoqué une baisse significative de la xénophobie interne, celle-ci ayant été partiellement redirigée vers les États-Unis et l’Ukraine.

Ensuite, les dirigeants russes mettent systématiquement en valeur le discours sur la Russie en tant qu’État « pluriethnique et multiconfessionnel », en insistant sur l’égalité des citoyens d’appartenances ethniques ou religieuses diverses. Mais en même temps, aujourd’hui ils s’investissent davantage dans la promotion du terme rousskiï, et non rossiïskiï, dans l’objectif de renforcer leur politique d’influence vis-à-vis de la diaspora russe dans l’espace de l’ex-URSS, et au-delà. La décision de Vladimir Poutine de mettre fin à l’apprentissage obligatoire des langues minoritaires dans les écoles publiques situées sur le territoire des républiques autonomes contredit ce discours officiel et sème les germes de conflits futurs.

Enfin, la crise ukrainienne, dont l’issue reste indéterminée, a mis un terme définitif à l’idée d’un éventuel projet d’intégration nationale entre la Russie et l’Ukraine. La seconde s’émancipe de la première, que ce soit sur un plan politique, économique, culturel ou même spirituel (avec la création de l’Église orthodoxe d’Ukraine, en décembre 2018, rattachée au Patriarcat de Constantinople). Cette séparation de deux pays historiquement et culturellement proches pourrait donner un nouvel élan à la construction nationale en Russie, comme c’est déjà le cas en Ukraine. Cependant, depuis l’annexion de la Crimée, la Fédération de Russie se retrouve dans la situation d’un État dont les frontières sont, et resteront, contestées depuis l’extérieur du pays.

Aussi peut-on remarquer que, trente ans après la fin de l’URSS, les structures identitaires de la société russe demeurent indéfinies, et les obstacles à la consolidation nationale encore nombreux.