Déclassement, manque de reconnaissance… ces enseignants qui veulent changer de métier

auteur

  1. Sophie DevineauProfesseure des universités en sociologie, Université de Rouen Normandie

Déclaration d’intérêts

Sophie Devineau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Quand leur métier n’est plus une source de reconnaissance, certaines enseignantes cherchent des portes de sorties vers les services «enfance» de collectivités.

 

Y aurait-il une crise des vocations vers l’enseignement ? Régulièrement, face aux problèmes de remplacements de profs, exacerbés par la crise du Covid, les médias soulèvent cette question. Lors des concours de recrutement d’enseignants en 2021, un certain nombre de postes sont restés non pourvus. Et la baisse du nombre d’admissibles pour cette session 2022 a alerté les syndicats.

En novembre dernier, un article du Monde pointait ainsi un autre phénomène, celui des démissions : encore discret du point de vue statistique, il aurait cependant triplé entre 2013 et 2018, pour atteindre 1648 démissions en 2020-2021. Une donnée qui peut cacher un mouvement plus vaste comme le rappelaient Magali Danner, Géraldine Farges et leurs co-autrices dans la revue Education et Sociétés :

« la démission n’est pas la seule manière de quitter la classe ; d’autres existent, moins visibles, tels la disponibilité – permettant de quitter temporairement la fonction publique – les mobilités vers d’autres corps, les détachements dans des associations ou des services administratifs. »

Sur le terrain, nombreux pourtant sont encore les lycéennes et les lycéens, les étudiantes et les étudiants qui expriment l’envie d’embrasser cette profession, surtout dans le premier degré. C’est donc plus en aval dans les parcours que se joueraient les désaffections. Celles-ci concernent des enseignants dont la vocation était très forte au départ et qui commencent à douter, une fois en poste, face aux conditions d’exercice du métier, comme le pointait un numéro de la Revue internationale de sociologie de l’éducation autour des professions éducatives à l’heure des réformes.

Plusieurs facteurs matériels et symboliques d’une désaffection du professorat ont ainsi pu être identifiés dans les recherches récentes, qu’il s’agisse du faible niveau des rémunérations en regard des diplômes exigés, du manque de reconnaissance des difficultés du métier et du niveau important de responsabilité envers les élèves et les familles. Des éléments structurels auxquels s’ajoutent de profonds bouleversements dans les politiques publiques qui ont instauré un système managérial inédit dans le domaine de l’éducation, vecteur d’effets négatifs sur l’attachement des professeurs à leur activité professionnelle.

Par exemple, la quantification des actes pédagogiques comme celle des compétences acquises par les élèves et leur évaluation en continu, en se multipliant, empiète sur le temps consacré aux échanges avec les élèves, technicisant à outrance la relation éducative. Celle-ci se trouve soumise à des contrôles dont la cadence nie le temps long nécessaire aux apprentissages.

Bureaucratisation croissante

Nous avons pu éclairer cette fragilisation des vocations dans une étude auprès de femmes enseignantes en reprise d’études dans un master professionnel de la petite enfance. Leur but étant de « sortir de l’école, quitter leur métier ». Le fait que le professorat dans le premier degré soit très féminisé (80 % en moyenne) justifie cette focalisation de l’enquête sur les enseignantes.

Surtout, il s’agit d’explorer les déterminants sociaux qui pèsent sur la remise en cause d’un choix de métier à l’origine très solide, fréquemment, forgé dès l’enfance et vécu sur le mode de la vocation et de l’amour des enfants du fait des mécanismes de genre assignant les femmes aux métiers du care (éducation des enfants et soin à autrui).

Les profils sociologiques des enseignantes sont ceux de bonnes élèves qui se sont conformées avec application aux injonctions sexuées d’orientation vers l’enseignement, de telle manière qu’elles ont été éduquées à vivre leur choix du professorat comme un destin professionnel parfait pour les femmes, contrairement aux hommes, déclarant des motivations plus utilitaires comme la sécurité de l’emploi.

Les observations recueillies pour l’étude concernent des enseignantes de maternelle et d’éducation spécialisée âgées de 30 à 50 ans, entrées dans ce métier d’abord longtemps rêvé au fil de leurs études, puis réalisé avec fierté, mais ensuite vécu dans la souffrance au travail et les désillusions. Dans cette perturbation de la vocation, on retrouve les motifs de la dégradation des conditions de travail ou l’incertitude entretenue sur le statut des fonctionnaires, de leur rémunération et les droits à la retraite.

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Mais apparaît aussi la découverte d’autres milieux professionnels comme les services « Enfance » dans les villes, et d’autres façons de travailler ouvrant la perspective d’une mobilité sociale ascendante pour ces femmes très diplômées. Parmi les conditions favorisant cette envie d’une bifurcation professionnelle et son passage à l’acte figurent des leviers non négligeables comme une vie de couple égalitaire et le féminisme de certaines.

Les réformes qui ont imposé une bureaucratisation croissante des actes éducatifs sont en toile de fond de ces remises en question. Chronophage, le pilotage par contrats d’objectifs et indicateurs de performance érode le temps long nécessaire à la pédagogie. L’injonction à monter des projets implique de sortir des préoccupations strictement centrées sur les contenus à transmettre et de les intégrer dans une architecture large d’actions et de partenariats de tous ordres comme les projets de cité éducative ou d’innovation pédagogique.

Manque de reconnaissance

Faute de temps et de moyens, les enquêtées disent ne plus supporter de devoir faire autre chose que veiller à l’accompagnement patient et bienveillant des apprentissages fondamentaux. Selon elles, l’éloignement de leur cœur de métier produit de la perte de sens et entame leur passion initiale, au point de les pousser à changer de secteur, voir même à rejeter tout métier de la relation directe à l’enfant.


À lire aussi : Le boom des profs non titulaires, un tournant pour l’Éducation nationale ?


Plus encore, l’expérience imposée de partenariats avec de nombreux services d’éducation périscolaires à travers le montage de projets éducatifs conduit à des remaniements identitaires non négligeables. L’école, la professeure, perdant leur position centrale et quasi exclusive de la question pédagogique, les professionnelles vont reconsidérer les avantages de leur statut et découvrir les atouts d’autres métiers dans le champ éducatif. En sorte qu’un nouvel horizon s’est ouvert pour les plus jeunes, quand pour les plus âgées il s’agit d’emprunter une voie de secours pour tenir jusqu’à la retraite.

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En effet, le spectre d’une période d’activité allongée pose le problème de l’énergie nécessaire au quotidien pour faire face à des groupes importants d’élèves dont les familles éprouvent de grandes difficultés sociales. Dès lors, incarnant des modèles de renoncement professionnel, ces femmes ne jouent plus le rôle attractif qu’elles avaient auprès des candidates au professorat. De figure sociale admirée et enviée, le professorat perd de son aura et ne sort pas vainqueur de la comparaison avec d’autres métiers moins exposés, moins prenants et mieux rémunérés.

La désaffection est bien entendu multifactorielle. Il est ainsi remarquable d’observer dans notre échantillon que ces ruptures biographiques touchent des enseignantes d’origine populaire dont l’école a pu constituer une première étape d’ascension sociale, et à l’inverse des femmes d’origine favorisée vivant mal le déclassement du métier. Quand l’enseignement n’est plus une source de reconnaissance et de satisfaction à la hauteur, elles cherchent des portes de sortie vers des directions de services « enfance » dans des collectivités locales ou le pilotage de dispositifs éducatifs variés développés par la Caisse d’allocations familiales par exemple.


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Levier d’émancipation, la qualification élevée des enseignantes peut être mobilisée dans cet objectif de réalisation de soi autrement que dans le professorat. Mais cela concerne surtout celles qui bénéficient de rapports de genre favorables, en tant que fille réussissant dans la famille et conjointe dont la place est égale dans le couple. Elles peuvent ainsi imposer leur projet et recevoir les soutiens indispensables pour se décharger de l’articulation contraignante entre tâches domestiques et impératifs professionnels, qui pèse d’abord sur les femmes.

En somme, la déstabilisation des vocations observée à travers les réorientations des enseignantes a l’avantage d’éclairer les effets des transformations de l’activité sur des choix pourtant fermement ancrés au départ, autant que les besoins féminins d’une meilleure valorisation de leurs compétences

« France périphérique », abstention et vote RN : une analyse géographique pour dépasser les idées reçues

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auteur

  1. François LuciardiDoctorant, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Déclaration d’intérêts

François Luciardi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Zone commerciale La Croix-Blanche à Sainte-Geneviève-des-Bois en France. Lionel AlorgeCC BY-NC-ND

En France, les commentaires qui ont ponctué la décennie 2010 sur la montée du vote pour le Front national (désormais Rassemblement national) et de l’abstention s’inscrivent dans une perspective plus large de crise des grandes démocraties occidentales.

Dans le cadre de cette crise, le vote populiste (a fortiori de droite) et l’abstention iraient de pair. Récemment, le géographe français Christophe Guilluy, en introduisant le concept controversé de « France périphérique », a tenté de fournir une clef de lecture géographique à ces maux. La mondialisation, en favorisant en Occident une économie des services dans laquelle les « villes-mondes » ont la part belle, a conduit à fracturer chaque territoire national. Deux espaces se feraient désormais face. Dans chaque pays, aux grandes métropoles s’opposerait le reste du territoire. C’est cette périphérie qui serait le terreau de l’abstention et du vote nationaliste émanant de ceux qui ont fait sécession avec le système.

Les géographies de l’abstention et du vote Front national (devenu Rassemblement national en 2018) recoupent-elles toutes deux le concept de France périphérique ? Une analyse (publication à venir) de la dernière élection présidentielle permet de nuancer cette idée au moment où la force politique lepéniste confirme sa dynamique au parlement.

La France périphérique selon Guilluy

Pour vérifier la pertinence de l’approche de Guilluy pour l’analyse de l’abstention et du vote FN, nous avons pris la définition de la France périphérique donnée en 2015 dans son livre éponyme.

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Celle-ci s’appuie sur une base communale. La France métropolitaine correspond aux communes des vingt-cinq plus grandes métropoles françaises en s’appuyant sur le zonage en aires urbaines 2010 de l’Insee. La France périphérique correspond au reste du pays auquel s’adjoignent les communes périurbaines les plus fragiles des vingt-cinq grandes métropoles françaises : Paris, Lyon, Marseille – Aix-en-Provence, Toulouse, Lille (partie française), Bordeaux, Nice, Nantes, Strasbourg (partie française), Grenoble, Rennes, Rouen, Toulon, Douai – Lens, Montpellier, Avignon, Saint-Étienne, Tours, Clermont-Ferrand, Nancy, Orléans, Caen, Angers, Metz et Dijon.

L’ajout de ces communes périurbaines a pour but de distinguer le périurbain pauvre du périurbain aisé des grandes villes et est réalisé en calculant pour chaque commune périurbaine un indice quantifiant le niveau de fragilité sociale de la population locale et combinant plusieurs grandeurs socio-économiques comme le taux d’ouvriers et d’employés ou le niveau de vie.

Nous avons ainsi reconstitué la France périphérique et la France métropolitaine de Guilluy en utilisant les données communales socio-économiques de 2017.

Cette dichotomie territoriale est ensuite comparée aux géographies de l’abstention et du vote FN au premier tour de la présidentielle de 2017.

Figure 1 : La France périphérique (en bleue). Géographie de l’abstention VS géographie du vote RN. La visualisation des géographies de l’abstention et du vote RN pour le premier tour de la présidentielle de 2017 suggère que leur recoupement avec la France périphérique n’est pas immédiat. Outil « statistiques locales » de l’Insee, Fourni par l’auteur
Figure 2 : taux d’abstention par commune au 1ᵉʳ tour de l’élection présidentielle de 2017. Ministère de l’Intérieur, Observatoire des votes en France
Figure 3 : taux d’abstention par région au 1ᵉʳ tour de l’élection présidentielle de 2017. Ministère de l’Intérieur, Observatoire des votes en France

La géographie de l’abstention à l’échelle communale montre des dynamiques spatiales diverses. Pour certaines aires métropolitaines (Paris et Lyon), il semble effectivement se dessiner un gradient kilométrique positif : l’abstention semble plus forte autour du centre métropolitain, sans pour autant que cela soit très net.

Figure 4 : taux d’abstention par commune en région parisienne au 1ᵉʳ tour de l’élection présidentielle de 2017. Ministère de l’Intérieur, Observatoire des votes en France

Mais pour la majorité des métropoles (Bordeaux, Toulouse, Lille, Poitiers, Marseille, Clermont-Ferrand), la modalité dominante est celle de centres qui s’abstiennent plus que leurs alentours. Cela fait écho à la configuration « nord-américaine » des métropoles de province, où la fragilité sociale se concentre plutôt dans le centre et les couronnes proches, du fait notamment de la présence de quartiers d’habitat social et de populations immigrées.

Surtout, une géographie régionale apparaît. L’abstention est très forte en Corse, dans le Nord et dans l’Est. Elle l’est moins en Bretagne et dans le Sud-Ouest, même si l’on repère quelques poches abstentionnistes (par exemple, le Médoc également connu pour être une terre frontiste). La géographie régionale de l’abstention (sur la base des grandes régions de 2015) permet de révéler plus clairement ce phénomène en retrouvant le fameux axe Le Havre-Marseille qui sépare la France de l’Est historiquement industrielle, plus dense et territoire d’immigration de la France de l’Ouest historiquement moins dense et plus rurale.


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Une analyse de la variance

Nos constats visuels sont précisés par une analyse de la variance (test de Fisher). Cette méthode statistique permet d’estimer le poids de différentes échelles spatiales dans l’abstention. Elle indique aussi quelles échelles sont significatives. Nous la déployons ici pour deux échelles : les régions de 2015 et la France périphérique.

Tableau 1 : contribution à la variation de l’abstention de chaque échelle spatiale significatif au seuil de 5 % selon un test de Fisher. F. Luciardi, Fourni par l’auteur

Les données électorales sont pondérées par la population des communes pour gommer au mieux les différences de taille. Il apparaît ainsi dans nos analyses statistiques que la France périphérique a un poids bien inférieur à celui des régions.

Par ailleurs, sa significativité pourrait tout aussi bien renvoyer à l’abstention forte dans plusieurs centres urbains par rapport à leurs alentours, dichotomie inverse de celle de Guilluy. Enfin, nous constatons qu’une grande partie de l’abstention (résidus), et donc de la participation, reste à éclairer par d’autres échelles, qui pourraient être par exemple la concentration de retraités, au comportement électoral souvent assidu, sur certains littoraux, notamment dans le Sud, ou la haute participation dans les petites communes rurales.

Si le concept de France périphérique n’explique que peu l’abstention, il en est autrement pour le vote FN.

Des espaces régionaux bien identifiés

En visualisant la géographie du vote FN à l’échelle communale, on observe, plus clairement que pour l’abstention, une concurrence entre une géographie régionale et une géographie distinguant les grandes métropoles de leurs alentours.

Nous retrouvons les espaces régionaux qui constituent les traditionnelles zones de force du FN : le Nord et l’Est, où l’industrie a été mise en difficulté, et le littoral méditerranéen.


À lire aussi : Le Rassemblement national par ses électorats


Nous retrouvons également ses zones de faiblesse comme l’ancien Limousin, le Sud-Ouest (excepté une implantation FN dans la vallée de la Garonne) et la Bretagne. En effet, l’ouest de la France a été, à partir des années 1970, une zone d’implantation pour le Parti socialiste (PS), tandis que le Limousin renvoie au passé des « campagnes rouges » où des structures agricoles coopératives favorisaient un communisme rural. La Bretagne et l’extrême Sud-Ouest (le Béarn) font aussi penser à l’implantation historique de la démocratie chrétienne. Les zones de faiblesse du RN témoignent donc de la persistance de cultures politiques régionales qui font que l’échelle régionale continue de compter dans la géographie électorale française.

Une nouvelle géographie frontiste

Mais face à cette géographie régionale, le concept de France périphérique semble aussi avoir de l’intérêt dans la géographie frontiste. On repère assez clairement les aires d’influence des grandes métropoles françaises (Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Rennes, Nantes…) dont le vote FN est faible et entourées par des territoires plus favorables à ce parti.

Figure 5 : vote RN par commune au 1ᵉʳ tour de la présidentielle 2017 ( % des inscrits). Ministère de l’Intérieur, Observatoire des votes en France

L’analyse de la variance réalisée sur le vote FN montre cette fois-ci que la France périphérique est un facteur significatif dans ce phénomène. Sa contribution n’est pas négligeable bien qu’inférieure à l’échelle régionale. De plus, en répétant ce traitement statistique pour les présidentielles de 2002 et 2012 (2007 est mise de côté du fait de l’affaiblissement du FN dû à Sarkozy) nous constatons que l’échelle de la France périphérique n’a fait que gagner en puissance sur la période 2002-2017.

Tableau 2 : contribution à la variation du vote RN de chaque échelle spatiale pour plusieurs présidentielles, *significatif au seuil de 5 % selon un test de Fisher. F. Luciardi, Fourni par l’auteur

Deux comportements électoraux à distinguer

L’abstention et le vote extrémiste, bien que présentés comme deux symptômes de la crise des démocraties occidentales, sont deux comportements très différents tant politiquement, que socialement et spatialement. C’est le constat qui ressort de l’analyse par le prisme de la France périphérique.

L’abstention est équivoque et procède de multiples mécanismes à la fois spatiaux et sociaux (régions en difficulté, pauvreté dans les centres urbains, déclassement social, défiance vis-à-vis du politique).

À l’inverse, la France périphérique semble compter davantage dans la structuration du vote FN. Une logique centre-périphérie semble ainsi gagner en puissance dans la structuration de ce comportement. Reste à savoir si cette logique s’enracine plutôt dans une opposition centres urbains vs périurbain ou grandes métropoles vs périphéries déclassées (y compris des centres urbains), comme l’invite à réfléchir le récent mouvement des « gilets jaunes ».


L’auteur effectue sa thèse sous la direction de Gilles Van Hamme (Université Libre de Bruxelles, faculté des sciences) et Jean-Michel De Waele (Université Libre de Bruxelles, faculté de philosophie et sciences sociales).

Ce que les dessins d’enfants nous disent de la société de consommation

auteur

  1. Pascale Ezanprofesseur des universités – comportements de consommation – alimentation – réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie

Déclaration d’intérêts

Pascale Ezan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Trois enfants dessinent sur une grande feuille de papier
Les dessins des enfants nous renseignent sur la manière dont ils perçoivent leur environnement. Shutterstock

 

Dessiner est une des activités préférées des enfants. Du gribouillage aux productions plus abouties, leurs dessins nous renseignent sur leur environnement. Or les enfants sont immergés dans une culture de consommation et les travaux académiques convergent pour souligner que la société de consommation est particulièrement investiguée par eux quand ils dessinent.

Partant de ce constat, les chercheurs qui s’intéressent à ce domaine ont de plus en plus souvent recours à ces supports graphiques pour saisir ce que les enfants apprennent et comprennent de la consommation.

Dessin d’enfant
Dessin d’enfant collecté pour une recherche. Recherche sur le dessin comme langage de l’enfant, Fourni par l’auteur

Compte tenu de leurs capacités cognitives, les enfants traitent prioritairement l’information via des éléments visuels. Ainsi, dans le cadre d’ateliers, les chercheurs qui demandent à des enfants âgés de 7 à 12 ans (stade opératoire concret, selon le psychologue du développement Jean Piaget) de dessiner des produits ou des situations de consommation, font tous les mêmes constats. Les enfants convoquent de nombreux détails, témoignant d’une bonne interprétation et mémorisation des attributs spécifiques qui catégorisent les produits et discriminent les marques : logo, charte graphique, mascotte, packaging…

De même, lorsqu’ils sont présents aux côtés des jeunes participants, les chercheurs relèvent une grande application des enfants à reproduire les couleurs et les formes qui caractérisent les marques.

Contextes de consommation

D’ailleurs, même quand l’enfant n’est pas sollicité par le chercheur sur une consigne spécifique, il n’est pas rare de trouver dans un dessin une ou plusieurs marques. Celles-ci sont alors mobilisées pour renforcer le réalisme de la production, illustrant sans doute l’importance que les enfants leur accordent dans leur quotidien.

Certains des participants ajoutent des slogans, soulignant dès lors, leur compréhension du lien existant entre marques et publicité. La présence des produits, des marques associées à des messages de promotion dans les productions enfantines montre à quel point ces différents éléments constituent des ressources dans la construction de leur culture de la consommation.

Au-delà de leur connaissance des produits et des marques, les enfants savent différencier les contextes dans lesquels ils sont consommés. Ainsi, ils représentent les lieux physiques de consommation mais aussi les environnements sociaux qui en découlent. Ils sont capables de distinguer des produits qui sont consommés au sein du foyer – et dessinent alors les membres de leur famille – d’autres produits qui sont utilisés dans des endroits hors domicile.

D’un statut de repas perçu comme anodin, le goûter est passé à celui de temps fort de la convivialité familiale avec les périodes de confinement. Shutterstock

À lire aussi : Alimentation : le retour en grâce du goûter


Par exemple, dans un repas pris à la cantine figureront diverses tables et chaises pour signifier un repas pris dans un cadre collectif. On trouvera également de nombreux enfants pour rendre compte de la commensalité induite par ces repas pris en commun. Autre exemple, si l’on demande à des enfants de dessiner un goûter sans détailler la consigne, ils produiront des dessins où ils se figureront en train de manger, où ils représenteront leur propre goûter mais ils pourront également dessiner un goûter d’anniversaire où seront mis en scène de nombreux artefacts soulignant le caractère occasionnel et festif de ce repas.

Chaque situation dessinée est alors reliée à des produits types, témoignant de leurs compétences à identifier les « bons » objets et les « bonnes » personnes en fonction des circonstances. L’inventaire des objets associés aux personnages (famille, pairs, éducateurs…) suggère aussi que les enfants perçoivent très tôt les dimensions symboliques et sociales attachées à la consommation.

Monde de transitions

Les enfants vivent dans un monde de transitions et cette prise de conscience se laisse voir dans leurs dessins. Baignés par des normes et des valeurs qui s’efforcent de rendre la consommation plus responsable, plus vertueuse, les enfants s’attachent à les véhiculer dans leurs dessins.

Compte tenu des enjeux liés à une alimentation saine et durable sur leur santé et leur bien-être, les enfants sont souvent sollicités sur ce sujet par chercheurs et spécialistes de la consommation. Les dessins réalisés permettent d’accéder à leur répertoire alimentaire et à leurs préférences individuelles. Ils révèlent également les produits et les marques qui sont associés au bien manger ou sont facteurs pour eux de bien-être.

Dessin d’enfant
Les conseils pour une alimentation saine vus par le jeune participant d’une étude. Recherche sur le dessin comme le langage de l’enfant, Fourni par l’auteur

En outre, les dessins montrent que les enfants connaissent les codes utilisés par les industriels agro-alimentaires pour signifier aux consommateurs qu’un produit est sain : mobilisation des couleurs vertes ou jaunes, reproduction de labels ou du Nutri-score… Leurs dessins interrogent alors sur les bons leviers à activer pour encourager des changements de comportements. Certains enfants donnent d’ailleurs eux-mêmes quelques solutions à adopter dans leurs productions : « donner des bons points, éviter la publicité, fabriquer des bonbons qui n’abîment pas les dents »…

Dans le même esprit, notre étude empirique portant sur la conscience écologique des enfants, réalisée auprès de 42 d’entre eux âgés de 7 à 12 ans (17 filles et 25 garçons) montre que les causes principales du réchauffement climatique qu’ils identifient relèvent toutes de la consommation. Des couleurs noires et grises sont utilisées pour mettre en scène des fumées émanant de voitures ou d’usines. Ce qui tend à suggérer qu’ils ont intériorisé le fait que les activités humaines polluent et que cela met en danger la planète, qui est représentée sous forme d’un visage triste parfois couvert de larmes.

Si les enfants présentent des réactions affectives fortes face au réchauffement climatique, leurs dessins retracent peu de solutions pour lutter contre ce phénomène. Sans doute faut-il y voir leur difficulté, tout comme les adultes, à évoluer dans une société de consommation sous tensions.

De la représentation à l’imaginaire

Si les dessins rendent compte de la manière dont les enfants se saisissent de la société de consommation, ils permettent aussi de capturer leurs imaginaires, de cerner leurs aspirations et d’analyser les décalages avec l’existant. Par exemple, dans le cadre d’une recherche sur les enseignes de distribution, 95 enfants ont été invités à représenter « le magasin idéal, le magasin de ses rêves » à partir d’une feuille A4 et de 32 feutres, 18 crayons de couleur et des crayons de papier.


À lire aussi : Sur les écrans, aider les enfants à devenir des consommateurs avertis


Les chercheuses constatent que tous les enfants ont laissé libre cours à leur créativité, s’affranchissant de contraintes rationnelles au profit de considérations ludiques, poétiques, voire féériques. Les magasins ont été dessinés comme des lieux sublimant une expérience d’achat enchantée et dans lesquels ils se sentent bien accueillis et considérés. Ces productions ancrées dans une pensée divergente constituent sans doute des sources d’inspirations pour les managers qui souhaitent innover en tenant compte des attentes de leurs jeunes clients.

Les imaginaires de consommation ont également été convoqués dans le cadre d’une étude portant sur les représentations des enfants autour de l’ingestion d’insectes. Les enfants proposent dans leurs dessins des recettes à base d’insectes et soulignent, de ce point de vue, que leur consommation suscite moins de dégoût que chez les adultes et pourrait donc être envisagée dans un futur proche en activant les bons leviers.

Loin d’être un objet banal suscitant la fierté de parents attendris, les dessins d’enfants sont des productions culturelles et constituent à ce titre des ressources scientifiques pour accéder à leurs pratiques et à leurs représentations en tant que jeunes consommateurs. L’analyse de ces productions enfantines peut nourrir des réflexions, concevoir des actions en phase avec leur point de vue, susceptibles d’accroître leur bien-être dans une société de consommation qui leur fait jouer des rôles centraux en tant que prescripteurs et futurs citoyens mais dont les avis sont finalement peu réclamés et peu suivis.

Cette activité « naturelle » des enfants est aujourd’hui revisitée chez les adultes au travers d’approches par le design qui envisagent la mise en forme (par le dessin ou la maquette) comme un outil de transformation permettant de capturer des imaginaires, innover ou encore construire des futurs souhaitables autour de la consommation. Preuve sans doute qu’un « un bon croquis vaut mieux qu’un long discours ».

Pourquoi fait-il froid la nuit dans les déserts chauds ?

auteur

  1. Karl JoulainProfesseur de physique et d’énergétique, Université de Poitiers

Déclaration d’intérêts

Karl Joulain a reçu des financements de la fondation de recherche pour l’aéronautique et l’espace.

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Les déserts comme le Sahara, le Kalahari, ou le grand désert australien sont le lieu de très fortes amplitudes thermiques sur une journée.

Alors que la température peut atteindre une cinquantaine de degrés sous un soleil de plomb du Sahara dans une ville comme Djanet en Algérie, celle-ci peut descendre d’une trentaine de degrés la nuit suivante.

Comment se fait-il qu’en certains lieux, comme dans les îles au milieu de l’océan la température ne varie quasiment pas entre le jour et la nuit alors qu’en d’autres comme les déserts la variation de température est si forte ?

Conduction, convection et rayonnement

Les transferts de chaleur s’effectuent selon trois modalités. La conduction, qui correspond à un transport de chaleur dans la matière des hautes vers les basses températures, la convection, qui est un transfert de chaleur associé à un mouvement de fluide et le rayonnement qui correspond à un transfert d’ondes électromagnétiques entre corps chauffés. Pour prendre en compte les échanges thermiques, il convient de prendre en compte également l’inertie thermique qui désigne la capacité d’un matériau à emmagasiner de la chaleur.

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Le bilan thermique dans les déserts est fortement dominé par les échanges radiatifs (liés au rayonnement thermique). Sur Terre, la principale source d’énergie provient du soleil qui est un corps dont la température de surface est de 6000 °C et qui émet du rayonnement dans le domaine visible.

De jour, en l’absence de couverture nuageuse comme sur n’importe quel point à la surface de la planète, le sol du désert reçoit et absorbe le rayonnement thermique du soleil. Comme tout corps chauffé à des températures ordinaires, le sol chauffé émet lui principalement dans le domaine infrarouge et rayonne vers l’atmosphère terrestre et le ciel. Or, si l’atmosphère terrestre est bien transparente pour le rayonnement visible, tel n’est pas le cas pour le rayonnement infrarouge. L’atmosphère empêche en effet une partie de ce rayonnement de repartir vers l’espace. C’est le fameux effet de serre qui permet à notre planète d’avoir une température moyenne de 15 °C, qui serait de -18 °C en l’absence de ce phénomène. De jour, l’absorption du rayonnement solaire est bien supérieure à l’émission du sol à travers l’atmosphère si bien qu’au final le sol chauffe sur une faible épaisseur dizaine de centimètres. La nuit, l’absorption du rayonnement solaire n’a plus lieu et le sol se refroidit vers le ciel à travers l’atmosphère.

Une atmosphère plus ou moins transparente

La transparence de l’atmosphère dépend de plusieurs paramètres. Elle dépend du rayonnement considéré (visible, infrarouge), de la concentration en certains gaz à effets de Serre (CO2, Méthane, Vapeur d’eau), de son épaisseur et de la couverture nuageuse. Ainsi, dans l’infrarouge, plus l’atmosphère est sèche et plus l’atmosphère est fine (par exemple en altitude) plus elle sera transparente. Au contraire, une atmosphère contenant des nuages est pratiquement opaque au rayonnement infrarouge. Dans un désert l’humidité peut descendre à des niveaux très bas l’été jusqu’à quelques pourcents d’humidité relative. Dans ces conditions l’atmosphère est quasiment transparente si bien que le sol échange directement avec l’espace dont la température n’est que de quelques degrés au-dessus du zéro absolu. Les conditions sont alors réunies pour un refroidissement radiatif très important.

D’autres paramètres peuvent encore augmenter ce phénomène. Tout d’abord, l’émission thermique du sol dépend de sa composition. Le sable et la neige émettent ainsi beaucoup plus que la végétation notamment celle constituant les plaines et les forêts. D’autre part, la présence de vent accroît les échanges entre l’air et le sol.

Nous sommes alors en présence d’un transfert thermique par convection. Si au cours de la nuit l’air devient plus chaud que le sol, celui-ci réchauffera le sol et réduira donc son refroidissement. Au contraire, l’absence de vent réduira les transferts par convection et conduira à des conditions très favorables au refroidissement.

De plus, le sable constituant le sol du désert a une inertie thermique relativement faible. Autrement dit, la quantité de chaleur stockée par le sable chauffé à une certaine température est plus faible que pour un matériau comme de la terre, humide, du béton ou de l’eau. Pour un refroidissement donné, plus la quantité de chaleur stockée est faible et plus l’évacuation de la chaleur s’effectuera rapidement conduisant à une baisse brutale de la température durant la nuit. Ainsi, la faible humidité des déserts, leur absence de couverture nuageuse et leur constitution d’un matériau très émissif et présentant une faible inertie thermique sont responsables du fort refroidissement nocturne et de la grande amplitude thermique observée dans ces espaces.

Les considérations précédentes permettent également d’expliquer d’autres situations ou l’amplitude thermique journalière peut être très importante. Ainsi le village de Mouthe (Doubs) dans le massif du Jura détient le record de froid (-36,7 °C) et d’amplitude thermique journalière en France (37,8 °C). Sa situation l’hiver sur un plateau enneigé en fait un site qui émet fortement vers l’espace quand l’humidité est très faible. Cette configuration de plateau est également plus favorable à l’absence de vent contrairement à celle de communes de montagnes où des différences de température à des altitudes variables déclenchent des courants de convection atténuant le refroidissement du sol.

A contrario les îles comme Ouessant qui connaissent moins d’un jour de gel par sont connues pour être des lieux de faible amplitude thermique. Ouessant a un climat très venteux, nuageux et est située au milieu de la mer. L’océan dont la température est uniforme sur une grande épaisseur possède une forte inertie thermique. Sa température ne varie pratiquement pas à l’échelle de la journée. Au final, les conditions pour un fort refroidissement nocturne (absence de vent, nuit claire, faible humidité et faible inertie thermique) ne sont quasiment jamais réunies. Tous ces éléments qui limitent le refroidissement radiatif font que la température dans les îles et plus généralement en bord de mer varie beaucoup moins à l’échelle de la journée qu’à l’intérieur des terres.

Législatives : La vie politique bouleversée par un scrutin inattendu

auteur

  1. Mathias BernardHistorien, Université Clermont Auvergne (UCA)

Déclaration d’intérêts

Mathias Bernard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Un homme rentre dans l'isoloir scrutin législatif du 19 juin 2022
Un homme se rend dans l’isoloir au Touquet pour le second tour de l’élection législative le 19 juin 2022. Ludovic Marin / AFP

 

La campagne du second tour des élections législatives a mis aux prises deux programmes antagonistes – celui de la majorité présidentielle et celui d’une gauche rassemblée autour de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) – qui correspondent à deux visions radicalement différentes de la société et de la position de la France dans le monde.

Mais les résultats ont aussi désigné très clairement et confirmé le poids d’une troisième force plus discrète cette semaine : le RN qui obtient désormais un groupe parlementaire, événement historique depuis 1986, avec 89 députés élus. L’espoir d’une majorité absolue comme en 2017 pour « Ensemble » dans la logique institutionnelle qui a dominé la Ve République, est désormais enterré. Celui d’une cohabitation classique aussi.

Or la majorité relative qui se dessine, un « impensé » pour les macronistes, va impulser de nouvelles stratégies d’alliances notamment entre la coalition présidentielle et Les Républicains (64 sièges). Avec un risque de paralysie évident.

La campagne de l’entre-deux-tours a ainsi été marquée par une incertitude inédite depuis les législatives de 1997, issue de la dissolution décidée par le président Chirac.

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Ces résultats constituent aussi un revers pour les deux forces politiques qui ont dominé le débat public lors de ce scrutin : la coalition macroniste enregistre un recul de près de 100 sièges et se situe très loin de la majorité absolue ; la NUPES peine à amplifier la dynamique qui avait été la sienne au premier tour et n’atteint pas la barre symbolique des 150 sièges.

En revanche, le parti LR, très discret tout au long de la campagne, sauve 64 sièges grâce à l’implantation de ses élus locaux. Il est toutefois distancé par le RN qui est le seul vrai vainqueur du scrutin. La nouvelle Assemblée nationale est constituée de quatre blocs inégaux, le premier d’entre eux étant bien la coalition majoritaire qui détient une majorité relative.

Une histoire de compromis ancienne

La situation institutionnelle provoquée par ces résultats n’est pas totalement inédite. Une fois déjà, dans l’histoire de la Ve République, les élections législatives ont abouti à l’émergence d’une majorité relative. C’était en 1988. Réélu président de la République après deux années de cohabitation qui lui avaient permis d’endosser un rôle d’arbitre, au-dessus de la mêlée politique, François Mitterrand avait fait le choix de dissoudre l’Assemblée nationale élue en 1986 et dominée par les deux principaux partis de droite (RPR et UDF).

Il espérait ainsi obtenir une majorité à l’appui de la politique d’« ouverture » au centre qu’il avait prônée au cours de sa campagne électorale et que son nouveau Premier ministre, Michel Rocard, devait incarner. Il ne souhaitait donc ni revenir à l’union de la gauche entre socialistes et communistes, qui constituait le socle du gouvernement « du changement » conduit par Pierre Mauroy entre 1981 et 1984), ni s’appuyer, comme entre 1984 et 1986, sur une majorité constituée par le seul Parti socialiste.

« Il n’est pas bon qu’un Parti gouverne seul » avait-il même déclaré lors de la campagne des législatives de 1988, lors de la rituelle ascension de la roche de Solutré organisée comme chaque année lors du week-end de la Pentecôte.

François Mitterrand fait l’ascension de la Roche de Solutré le 18 mai 1986
François Mitterrand fait l’ascension de la Roche de Solutré le 18 mai 1986 suivi du maire de Dordogne Roland Dumas et du maire de Blois Jack Lang. Eric Feferberg/AFP

Il espérait sans doute obtenir le ralliement d’une partie des centristes que rebutaient les positions jugées alors trop droitières de Jacques Chirac et de son parti le RPR. Le résultat des élections de juin 1988 semblait créer le contexte de cette reconfiguration politique. Avec 275 sièges à l’Assemblée, le PS échouait – à quatorze sièges près – à obtenir la majorité absolue. Mais il s’affirmait clairement comme le premier parti de France.

Il lui revenait clairement de structurer une majorité, en appui au Président et à son gouvernement. La création d’un groupe centriste autonome – l’Union du centre –, distinct de celui de l’UDF, tout comme la bienveillance affichée par Raymond Barre à l’égard du Président réélu et de son Premier ministre, pouvait laisser penser qu’une coalition socialo-centriste permettrait de dégager une majorité absolue dans cette Assemblée. Il n’en fut pourtant rien.

Un gouvernement difficile

Les gouvernements conduits par Michel Rocard (1988-1991) puis par Édith Cresson (1991-1992) et Pierre Beregovoy (1992-1993) durent réunir des majorités pour faire adopter chaque texte de loi, tantôt avec les communistes, tantôt avec les centristes et les non-inscrits.

Le recours à l’article 49-3 de la Constitution permit aussi de sortir de certaines situations de blocage, puisqu’il permet au Premier ministre de faire adopter un projet de loi sans vote, à condition que les oppositions de droite et de gauche ne se rejoignent pas pour voter une motion de censure.

L’article 49-3 fut utilisé à 39 reprises pendant cette législature. En cinq ans, seul le budget 1989 a été adopté sans recourir à cet article. La procédure n’est pas sans risque. À deux reprises, le gouvernement a failli être renversé par une motion de censure. En 1990, il a manqué cinq voix pour que Michel Rocard soit renversé lorsqu’il a mobilisé l’article 49-3 pour faire adopter la Contribution sociale généralisée (CSG). En 1992, le gouvernement de Pierre Bérégovoy a été confronté à une motion de censure sur la question de réforme de la Politique agricole commune, qui a failli être adoptée à trois voix près.

Gouverner avec une majorité relative

Gouverner avec une majorité relative n’est donc pas impossible. La législature ouverte en 1988 en apporte l’exemple. Elle fut marquée par une certaine stabilité ministérielle et par la mise en œuvre d’importantes réformes (RMI, CSG, éducation…) dans un contexte international en pleine mutation (effondrement du bloc communiste, signature du traité de Maastricht, première guerre du Golfe).

La gestion d’une majorité relative suppose toutefois, de la part de l’exécutif, un art consommé de la négociation parlementaire et un sens du compromis, dont surent faire preuve aussi bien le ministre des Relations avec le Parlement, un poste-clef dans ce contexte (occupé alors par Jean Poperen), que le conseiller parlementaire du Premier ministre, le constitutionnaliste Guy Carcassonne.

Elle conduit forcément à des renoncements et à demi-mesures qui furent assez nettement sanctionnées par les électeurs. Lors des législatives de 1993, le PS perdit sa majorité relative et obtint même le pire résultat de son histoire… jusqu’en 2017 !

Une nécessaire culture du compromis

Ce précédent historique peut éclairer la situation politique présente. Comme son lointain prédécesseur, le Président peut difficilement espérer le ralliement d’un des groupes d’opposition pour constituer une majorité stable. Les partis de gauche sortent renforcés d’un scrutin dans lequel leurs électeurs ont montré leur attachement à une dynamique unitaire, clairement située dans l’opposition : il n’est donc pas dans leur intérêt de rejoindre le pouvoir. Les députés RN, qui sont susceptibles de constituer le premier groupe parlementaire d’opposition à l’Assemblée nationale, se situent dans une opposition frontale à un exécutif qui, depiuis 2017, s’est construit en désignant l’extrême droite comme son adversaire principal. Aucun ralliement n’est donc à attendre de ce côté.

Quant à certains parlementaires LR qui, comme les centristes de 1988, pourraient être tentés de s’allier à une majorité dont ils ne sont séparés par aucun antagonisme fondamental, ils risquent fort de privilégier la logique de reconstruction d’une droite de gouvernement, dans la perspective de l’anti-macronisme. De son côté, le Président n’incarne pas naturellement cette « culture du compromis » nécessaire dans un tel contexte, comme le souligne l’historien Christian Delporte. Et il ne dispose pas des mêmes atouts que ses prédécesseurs. En effet, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, le recours à l’article 49-3, critiqué comme le rappelle le chercheur Francesco Natoli, est très strictement limité. Ainsi, écrit Natoli, « hormis les projets de loi de finances ou de financement de la sécurité sociale, ce dispositif ne peut être mis en œuvre que sur un seul texte au cours d’une même session parlementaire ».

Un système démocratique de plus en plus fragile

Emmanuel Macron se trouve toutefois confronté à une situation plus délicate que François Mitterrand. Il doit faire face à des oppositions radicalisées, à gauche (avec la NUPES) comme à droite (avec le RN), qui n’ont aucun intérêt à ce qu’il mette en œuvre son projet. Sa majorité est surtout bien plus relative que celle de son lointain prédécesseur. Il lui manque en effet plus de 50 sièges pour obtenir une majorité absolue dans une Assemblée nationale dont on pourrait penser qu’elle a été élue au scrutin proportionnel, tant elle reproduit la tripolarisation de la vie politique à l’œuvre depuis le premier tour de la présidentielle de 2022. La majorité macroniste se retrouve ainsi dans une position inconfortable – celle d’un centre soumis à la double pression d’une gauche et d’une droite chacune dominée par son aile la plus radicale (LFI et le RN).

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La cohérence politique de cette majorité est aussi plus fragile que celle du PS de la fin des années 1980. Le parti présidentiel, désormais nommé « Renaissance », n’a pas la même implantation territoriale que le PS d’il y a trente ans, aussi bien termes de militants que de cadres et d’élus locaux. Et il doit compter sur des alliés – le MoDem de François Bayrou et Horizons d’Edouard Philippe – beaucoup plus jaloux de leur autonomie et de leur influence que ne l’étaient le Mouvement des radicaux de gauche ou Génération Écologie de Brice Lalonde.

Enfin, cette majorité relative intervient alors même que le système démocratique français est beaucoup plus fragile qu’il y a quarante ans et suscite une réelle défiance auprès d’une partie croissante de la population.

La légitimité des élus et des institutions est affaiblie par la montée de l’abstention (30 % aux législatives de 1988, 52 % à celles de 2022). L’effondrement successif des partis qui avaient structuré la vie politique française dans la seconde moitié du XXe siècle (le communisme, le gaullisme, le socialisme…) a laissé la place à un paysage politique fragmenté et changeant.

La montée de l’extrême droite (14.5 % aux présidentielles de 1988, plus de 30 % si l’on additionne les électeurs de Le Pen et Zemmour en 2022) est également l’un des symptômes de l’essor des populismes et de la crise que connaissent aujourd’hui les partis de gouvernement. Il ne faudrait pas qu’à ces problèmes multiples s’ajoute une crise du parlementarisme et des institutions démocratiques que pourrait engendrer le résultat d’un scrutin qui semble ressusciter le spectre de la IVᵉ République.

Judith, figure biblique de la « veuve noire »

auteur

  1. Christian-Georges SchwentzelProfesseur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Déclaration d’intérêts

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Judith décapitant Holopherne. Tableau du Caravage, vers 1598-1602. Galleria Nazionale d’Arte Antica, Rome. Détail. Wikipédia

Le livre de Judith fait partie des écrits deutérocanoniques admis dans le canon biblique par les Églises catholique et orthodoxe. Il s’agit d’un récit édifiant qui doit montrer au lecteur comment il est possible, en des circonstances dramatiques, de rester fidèle à Dieu.

Malgré les divergences entre les commentateurs de cette œuvre, on s’accorde généralement à reconnaître qu’elle a été écrite entre 160 et 60 av. J.-C., c’est-à-dire à l’époque des Hasmonéens, dynastie de souverains juifs qui régna sur la Judée, entre la fin de la domination séleucide et la conquête romaine.

Judith, par Jean-Joseph Benjamin Constant, vers 1886. National Gallery of Art, Washington.

Le livre se réfère, de manière allusive, à la guerre de libération menée contre le roi séleucide Antiochos IV Épiphane par Judas Maccabée, héros fondateur de la dynastie hasmonéenne.

L’auteur a dissimulé son dessein édifiant sous le voile du passé : il situe l’action au temps de Nabuchodonosor, souverain babylonien du VIe siècle av. J.-C. Mais, toute ressemblance avec des personnages et des faits du IIe siècle av. J.-C. n’est nullement fortuite.

Deux époques superposées

L’auteur superpose deux époques, suivant un procédé qui sera encore exploité, bien plus tard, par Sergueï Eisenstein dans Alexandre Nevski (1938). Le film, bien que se situant au Moyen Âge, n’en fait pas moins implicitement référence au contexte contemporain de sa réalisation : la menace de l’expansionnisme nazi. Dans un but propagandiste, le passé est mis au service du présent.

Judith et Holopherne. Tableau de Franz von Stuck, 1927. Gemäldegalerie, Schwerin. Wikimedia

Le roi Nabuchodonosor, ennemi des Juifs, n’est autre que la transposition littéraire d’Antiochos IV Épiphane. Le livre de Judith évoque aussi le principal haut fait de Judas Maccabée : la purification du Temple de Jérusalem et de son autel, après leur profanation par le roi séleucide qui avait consacré le sanctuaire des Juifs à Zeus Olympien.

« Depuis peu tout le peuple de Judée avait été rassemblé et les ustensiles, l’autel et la maison de Dieu avaient été consacrés après leur profanation (Judith 4, 3) ».

Il s’agit d’une référence au 25 kislew (mois du calendrier hébraïque) 165 ou 164 av. J.-C. et à l’instauration de la fête de Hanoucca qui fut ensuite célébrée chaque année.

Conquérir « toute la terre d’Occident »

Le livre de Judith s’ouvre sur une évocation de Nabuchodonosor. L’orgueilleux roi, avide de guerres et de pillages, lance le général en chef de son armée, Holopherne, à la conquête de « toute la terre d’Occident » (Judith 2, 6), c’est-à-dire du Proche-Orient méditerranéen. Les Juifs, effrayés par la menace qui pèse sur eux, n’en décident pas moins de résister à l’envahisseur.

Holopherne, qui souhaite en savoir davantage sur l’identité de ces Juifs qui osent lui tenir tête, interroge à ce sujet un officier ammonite nommé Akhior, commandant de troupes auxiliaires recrutées en Transjordanie.

Akhior déconseille formellement à Holopherne de s’attaquer aux Juifs « de peur que leur Seigneur et Dieu ne les protège » (Judith 5, 21). Mais le général méprise cet avertissement : selon lui, Nabuchodonosor est un dieu bien plus puissant que le dieu d’Israël (Judith 6, 2).

Pour punir Akhior de l’insolence de ses propos, Holopherne ordonne à ses hommes de ligoter l’officier et d’aller l’abandonner au pied de la colline où s’élève la ville de Béthulie. Une localité juive, inconnue par ailleurs, sans doute inventée par l’auteur.


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Akhior est recueilli et bien traité par les habitants, tandis qu’Holopherne commence le siège de la ville. Bientôt la population n’a plus de quoi se nourrir et envisage de se rendre à l’ennemi.

Et Dieu créa Judith

C’est alors qu’intervient une belle veuve nommée Judith. Pourquoi une veuve ? L’auteur veut souligner le fait qu’elle échappe à toute tutelle masculine dans un cadre matrimonial. C’est une femme libérée de la domination des hommes, mais non de Dieu. Judith possède aussi une expérience qui va lui permettre de mener à bien sa mission. De plus, comme les filles juives étaient alors mariées dès l’adolescence, il n’est pas difficile pour le lecteur d’imaginer une jeune et pimpante veuve.

Judith prend la parole : elle prédit aux habitants de Béthulie leur prochain salut, car, dit-elle, « le Seigneur visitera Israël par mon entremise (Judith 8, 33) ». Après une prière, accompagnée de sa servante, la veuve quitte Béthulie pour se rendre dans le camp ennemi. Elle est vêtue comme pour un jour de fête. Elle s’est enduit le corps d’un baume parfumé, a entouré sa chevelure d’un bandeau, a chaussé des sandales, mis « ses colliers, ses bracelets, ses bagues, ses boucles d’oreilles et toutes ses parures » (Judith 10, 4).

Parfum, coiffure et bijoux contribuent à façonner une figure prête à séduire, de la tête aux pieds, « les yeux des hommes qui la verraient ».

Judith et Holopherne. Tableau de Lucas Cranach l’Ancien, vers 1530. Jagdschloss Grunewald. Wikimedia

L’appât féminin

Quand elle se présente à l’entrée du camp ennemi dans cet irrésistible accoutrement, la jeune femme attire aussitôt tous les regards. Subjugué par l’appât, Holopherne l’invite à entrer dans sa tente, comme un cheval de Troie féminin. Assurée de son succès, la sublime veuve se permet une touche d’ironie : « Dieu m’a envoyée réaliser avec toi des affaires dont toute la terre sera stupéfaite », lance-t-elle à sa proie (Judith 11, 16).

Après un banquet bien arrosé, Holopherne, ivre, s’assoupit. L’assistance se retire, laissant le chef seul avec Judith. La belle soulève la lourde épée que le général a déposée près de son lit. Elle saisit Holopherne par les cheveux et, frappant de toutes ses forces, lui tranche le cou. Puis elle sort de la tente et confie la tête à sa suivante qui la met dans son sac.

Toutes deux s’en retournent alors à Béthulie avec leur trophée. Ravis de cet exploit, les assiégés accrochent la tête d’Holopherne à la muraille de la ville. Lorsqu’ils découvrent l’assassinat de leur chef, les ennemis, frappés de stupeur, se hâtent d’abandonner leur camp.

Judith. Tableau de Gustav Klimt, 1901. Musée du Belvédère, Vienne. Détail. Wikimedia

La belle tueuse

Bien après l’Antiquité, le livre de Judith fascina nombre de lecteurs et d’artistes. Son attrait repose notamment sur le renversement de situation qu’il opère entre le dominant et le prétendu faible, qui sort finalement vainqueur de la confrontation.

Ce schéma asymétrique est comparable au duel entre le jeune David et le géant Goliath, thème biblique qui connut un engouement similaire.

La figure de Judith rencontra aussi un grand succès en raison des deux thèmes, en apparence contradictoires, qui fusionnent en elle : la séduction et la mort. Elle incarne la femme dangereuse, mais dans un sens positif, car elle agit pour la bonne cause. C’est une sorte de Salomé inversée.


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À partir du XVe siècle, la veuve de Béthulie devint un sujet d’inspiration pour nombre de peintres, comme le Caravage (vers 1598-1602) qui la représente en train de décapiter sa proie.

Sandro Botticelli préfère montrer les conséquences de l’acte : l’effroi des officiers d’Holopherne découvrant le corps amputé de leur maître, ou encore Judith rentrant à Béthulie, suivie de sa servante qui porte la tête d’Holopherne sur sa propre tête, comme une femme revenant du marché.

On ne compte pas les nombreuses Judith posant en compagnie de leur macabre trophée, de Lucas Cranach l’Ancien (vers 1530) à Gustav Klimt (1901). Quant à Franz von Stuck (1927), il choisit d’illustrer l’instant fatidique où la lame tranchante va s’abattre sur le cou du chef ennemi.

Le retour de Judith à Béthulie. Tableau de Sandro Botticelli, vers 1470. Galerie des Offices, Florence. Wikimedia

L’odalisque armée

À la fin du XIXe siècle, Benjamin Constant, suivant la mode orientaliste du moment, imagine une odalisque aux longs cheveux noirs, sertie de bijoux, et armée d’un puissant cimeterre.

Le livre de Judith inspira aussi Flaubert. Comme l’héroïne de Béthulie, Salammbô pénètre dans la tente de l’ennemi, dans le chapitre 11.

« Au chevet du lit, un poignard s’étalait sur une table de cyprès ; la vue de cette lame luisante l’enflamma d’une envie sanguinaire ».

La Carthaginoise songe un instant à tuer Mâtho endormi, avant de se raviser.


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Dans l’imaginaire occidental de l’époque, toutes ces figures de femmes fatales, de Judith à Salammbô, en passant par Salomé, se rejoignent et se confondent en un même rêve d’Orient érotique et cruel.

Pourra-t-on faire pousser des plantes sur la Lune ? Des indices avec les échantillons ramenés par Apollo

auteur

  1. Monica GradyProfessor of Planetary and Space Sciences, The Open University

Déclaration d’intérêts

Monica Grady est Professeur de Sciences Planétaires et Spatiales à l’Open University. Elle reçoit des financements du STFC et de la UK Space Agency. Elle est Chancellor of Liverpool Hope University et Senior Research Fellow at the Natural History Museum.

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De quoi avez-vous besoin pour faire pousser votre jardin ? D’un bon ensoleillement et de légères averses, d’abeilles et de papillons pour polliniser, mais aussi d’un bon sol, riche en minéraux essentiels.

Imaginez que vous n’ayez ni sol riche, ni averses, ni abeilles, ni papillons, et que le soleil soit trop fort et trop direct, ou totalement absent, menant à des températures glaciales. Des plantes pourraient-elles pousser dans un tel environnement ? Si oui, lesquelles ?

C’est une question à laquelle les colons de la Lune (et de Mars) devront répondre si (ou quand) l’exploration humaine des planètes voisines se poursuit. Une étude publiée récemment commence à apporter des réponses.

Image d’Arabidopsis thaliana
Arabidopsis thaliana sur Terre. Wikipedia, CC BY-SA

Les chercheurs à l’origine de cette étude ont cultivé la plante à croissance rapide Arabidopsis thaliana dans des échantillons de « régolithe » lunaire (c’est le nom du sol de la Lune), rapportés de trois endroits différents de la Lune par les astronautes des missions Apollo dans les années 1970.

Un sol lunaire sec et stérile

Ce n’est pas la première fois que l’on tente de faire pousser des plantes dans le régolithe lunaire, mais c’est la première fois que l’on démontre pourquoi elles ne prospèrent pas.

En effet, le régolithe lunaire est très différent des sols terrestres : il ne contient pas la matière organique caractéristique du sol terrestre (vers, bactéries, matières végétales en décomposition), et il est très sec.

Mais ceci mis à part, il est composé des mêmes minéraux que les sols terrestres. Donc, en supposant que le manque d’eau, de lumière et d’air soit compensé par la culture des plantes à l’intérieur d’un habitat lunaire (une serre par exemple), le régolithe pourrait avoir le potentiel de faire pousser des plantes.

Cette étude montre que c’est effectivement le cas. Les graines de Arabidopsis thaliana ont germé à la même vitesse dans le régolithe ramené par Apollo que dans le sol terrestre. Mais alors que les plantes du sol terrestre ont développé des racines et des feuilles, les semis des échantillons Apollo étaient rabougris et leurs racines ont mal poussé.

L’objectif principal de l’étude était d’examiner les plantes au niveau génétique et d’identifier spécifiquement les facteurs environnementaux (stress) qui suscitent les réponses génétiques les plus importantes. Les scientifiques ont découvert que la plupart des réactions au stress dans les plants Apollo provenaient des sels, de métaux et de l’oxygène très réactif dans les échantillons lunaires – les deux derniers n’étant pas courants dans le sol terrestre.

Image des plantes cultivées dans l’expérience
Résultats de l’expérience, avec deux puits différents pour chaque type de sol (terrestre à gauche, lunaire pour les trois échantillons de droite). Paul et al, CC BY-SA

Les plants cultivés dans les échantillons Apollo ont été affectés à des degrés différents : ceux des échantillons d’Apollo 11 ont été les plus lents à se développer. Les compositions chimiques et minéralogiques des trois sols lunaires étaient assez similaires entre eux et aussi à la composition de l’échantillon terrestre. Les chercheurs ont donc soupçonné que les nutriments n’étaient pas la seule force en jeu.

En fait, le « sol terrestre », appelé JSC-1A, n’était pas un sol ordinaire, mais un mélange de minéraux préparé spécifiquement pour simuler la surface lunaire. Il ne contenait donc aucune matière organique. Le matériau de départ de JSC-1A était du basalte (tout comme dans le régolithe lunaire), auquel les scientifiques ont ajouté du verre volcanique naturel, pour jouer un rôle analogue à celui des « agrégats vitreux », ces petits fragments minéraux mélangés à du verre fondu qui sont abondants dans le régolithe lunaire.

Les scientifiques pensent que ces agrégats sont une des raisons potentielles du manque de croissance des semis dans le sol lunaire par rapport au sol terrestre, et qu’ils expliquent aussi les différents schémas de croissance entre les trois échantillons lunaires.

Les agrégats sont communs à la surface de la Lune. Ironiquement, ils sont formés par un processus appelé « jardinage lunaire », ou « altération spatiale » : il s’agit de la façon dont le régolithe change à cause du bombardement de la surface de la Lune par les rayons cosmiques, le vent solaire et de minuscules météorites. Comme il n’y a pas d’atmosphère pour ralentir les minuscules météorites qui frappent la surface, elles s’écrasent à grande vitesse, provoquant une fusion puis une trempe (c’est-à-dire un refroidissement rapide) au site d’impact.

Progressivement, de petits agrégats de minéraux se forment, maintenus ensemble par du verre. Ils contiennent également de minuscules particules de fer métallique (du fer « nanophasé ») formées par le processus d’altération spatiale.

C’est ce fer qui constitue la plus grande différence entre les agrégats vitreux des échantillons Apollo et le verre volcanique naturel de l’échantillon terrestre. C’est également la cause la plus probable du stress associé aux métaux, qui a été identifié dans les profils génétiques des pousses.

Ainsi, la présence d’agrégats dans les substrats lunaires a causé la difficulté des semis Apollo par rapport aux semis cultivés dans JSC-1A, en particulier ceux d’Apollo-11. En effet, l’abondance des agrégats dans un échantillon de régolithe lunaire dépend de la durée d’exposition du matériau à la surface du sol lunaire, ce que l’on appelle sa « maturité ».

Les sols les plus matures sont exposés à la surface depuis longtemps, à des endroits où le régolithe n’a pas été perturbé par des impacts récents ; tandis que les sols immatures se trouvent autour de cratères d’impacts récents et sur les pentes les plus abruptes des cratères, où des matériaux se trouvant initialement sous la surface se retrouvent exposés.

Les trois échantillons des missions Apollo avaient des maturités différentes, le matériau d’Apollo 11 étant le plus mature. Il contenait le plus de fer nanophasé et les pousses d’Arabidopsis thaliana cultivées dans ces échantillons présentaient les marqueurs de stress associés aux métaux les plus élevés dans leur profil génétique.

L’importance d’un sol jeune

L’étude conclut que le régolithe plus mature était un substrat moins efficace pour la croissance des jeunes plants que le sol moins mature. Cette conclusion est importante, car elle démontre que des plantes pourraient être cultivées dans des habitats lunaires en utilisant le régolithe comme ressource, mais que l’emplacement de l’habitat doit être guidé par la maturité du sol.

Et une dernière réflexion : il m’a semblé que ces conclusions pourraient également s’appliquer à certaines régions pauvres de notre monde. Je ne veux pas répéter le vieil argument « Pourquoi dépenser tout cet argent pour la recherche spatiale alors qu’il pourrait être mieux dépensé pour les écoles et les hôpitaux ? » – ce serait le sujet d’un tout autre article.

Mais existe-t-il des développements technologiques issus de ces recherches qui pourraient être applicables sur Terre ? Ce que l’on a appris sur les modifications génétiques liées au stress pourrait-il être utilisé pour développer des cultures plus résistantes à la sécheresse ? Ou des plantes qui pourraient tolérer des niveaux plus élevés de métaux ?

Si le fait de faire pousser des plantes sur la Lune permettait d’aider les jardins à devenir plus verts sur Terre, ce serait une grande réussite.

La carte la plus précise de la Voie Lactée s’enrichit encore

auteur

  1. Céline ReyléAstronome à l’Institut UTINAM, Observatoire des Sciences de l’Univers THETA Franche-Comté Bourgogne., Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC)

Déclaration d’intérêts

Céline Reylé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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L’Agence spatiale européenne (ESA) vient de sortir la dernière version de la carte la plus précise de la Voie Lactée.

Outre la position des étoiles, leur mouvement, leur brillance et leur couleur, elle contient de plus en plus de détails sur leurs propriétés physiques comme leur température de surface, leur composition chimique, leur âge notamment, qui permettent d’aborder des grandes questions scientifiques.

Ces informations permettent de comprendre l’histoire de notre galaxie, et en particulier l’impact des mécanismes d’accrétion (ou de «fusion») de galaxies naines sur la formation et l’évolution de la Voie Lactée. Ce nouveau catalogue offre également le plus grand catalogue d’étoiles binaires, donne les propriétés de millions d’étoiles variables, des informations sur la matière interstellaire, mais aussi les caractéristiques d’astéroïdes dans le système solaire et celles de galaxies et quasars dans l’Univers très lointain.

Il offre ainsi une moisson de données utiles à tous les champs disciplinaires de l’astrophysique.

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Le satellite astrométrique Gaia de l’Agence spatiale européenne a été lancé le 19 décembre 2013. Il opère depuis un balayage systématique du ciel dans le but de le cartographier, pour une durée initialement prévue de 5 ans. Les conditions technologiques permettant le fonctionnement de la mission étant toujours opérationnelles, elle sera poursuivie jusqu’en 2025.


À lire aussi : Recenser toutes les étoiles dans le voisinage du Soleil


L’astrométrie est la branche la plus ancienne de l’astronomie, qui vise à mesurer les positions et les mouvements des astres. Sur la voûte céleste, on ne mesure évidemment pas les distances à l’aide d’un mètre, tout se traduit par une mesure d’angle, entre deux astres, ou entre un astre et une position de référence définie sur le ciel. La force de Gaia est sa capacité à mesurer des angles minuscules. Doté de deux télescopes dont la position relative est très stable, ainsi que d’un détecteur à 1 million de pixels, et situé en dehors de l’atmosphère terrestre qui brouille l’observation, le satellite Gaia peut ainsi résoudre des détails angulaires aussi petits que trois milliardièmes de degrés (la taille d’une pièce d’un euro vue depuis la Lune). Cette précision inégalée permet à Gaia de mesurer la position des étoiles et leur déplacement sur la voûte céleste, et d’estimer leur distance par la méthode de la parallaxe, pour presque deux milliards d’étoiles dans la Voie lactée.

Le déplacement de la Terre autour du Soleil en une année induit un mouvement apparent des étoiles, appelé effet de parallaxe. Ce déplacement apparent est inversement proportionnel à la distance de l’étoile : plus elle est proche, plus son déplacement semble grand, de la même façon que l’arbre à proximité de la voie ferrée semble plus se déplacer que la montagne éloignée pour le voyageur en train. L’étoile la plus proche, Proxima du Centaure, a un déplacement apparent qui couvre un angle très petit : prenons le degré, la petite graduation d’un rapporteur, et divisons-la par 5140, et nous aurons une idée de son déplacement apparent au cours de l’année.

Une extraordinaire moisson de données

Les données du satellite sont traitées au sol par le Data Processing and Analysis Consortium (DPAC), dans lequel de nombreuses équipes françaises sont impliquées à tous les niveaux de la chaîne de traitement des données. Il en ressort des catalogues successifs, appelés DR pour « data release », qui sont publiés au cours de la mission : DR1 en septembre 2016, DR2 en avril 2018, puis DR3 en juin 2022.Découvrez les cartes du ciel présentées par Céline Reylé à l’observatoire de Besançon, Des observatoires astronomiques (Lieux de Science épisode 1, Grand Labo).

Les trois premiers catalogues ont déjà impacté fortement tous les champs de la discipline astrophysique, avec près de 5 000 résultats publiés dans des revues scientifiques spécialisées (découvertes de nouveaux astres par milliers tels que des naines blanches, des naines brunes, des astéroïdes…). Chaque nouveau catalogue offre la promesse de nouvelles découvertes. Il apporte une précision, une exactitude et une homogénéité qui constituent des avancées majeures dans la connaissance de la Voie lactée, et au-delà.


À lire aussi : On peut enfin voir le trou noir au centre de notre galaxie et c’est un exploit


Un long chemin entre les observations et les données publiées

La production de chaque catalogue est un projet à part entière. Il apporte un nouveau niveau de complexité qui demande la conception et la mise en œuvre de méthodes innovantes dans le traitement des données. Les raisons en sont l’augmentation du nombre d’observations à traiter, la production de nouveaux paramètres astrophysiques à chaque version, ainsi que l’amélioration de la précision des mesures qui nécessite de considérer des effets de plus en plus fins.

Densité d’étoiles sur la voûte céleste observées par Gaia, à gauche, et prédite par le modèle de la Voie lactée utilisé dans le simulateur de Gaia, basé sur le modèle de la Galaxie de Besançon, à droite. Les régions de plus forte densité, dans le centre de la Voie lactée et le plan galactique, sont représentées en rouge. Celles de plus faible densité sont en bleu. C. Reylé, Gaia DPAC, ESA

Enfin, chaque catalogue exige la validation de données plus nombreuses et plus précises, par exemple en comparant avec d’autres observations ou avec des simulations calculées à partir de modèles. Ainsi, plus de deux années s’écoulent entre le moment où les dernières observations sont acquises et la livraison du catalogue à la communauté scientifique (pour être plus précis, le catalogue est libre d’accès à tous, pas seulement les scientifiques, même si ce sont eux surtout qui vont l’exploiter).

L’aventure continue

Le DPAC travaille maintenant à la production de DR3 dont la publication est prévue au printemps 2022. Il sera suivi de deux autres, DR4 fin 2025 et DR5 fin 2030. Un saut supplémentaire sera effectué avec ces derniers catalogues, avec de nouveaux produits ajoutés. DR3 sera ainsi complété par des paramètres physiques tels que la température, le rayon, la masse…) de 300 millions d’étoiles, des courbes de lumière de sept millions d’étoiles variables, des paramètres orbitaux d’étoiles binaires, des classifications morphologiques de deux millions de galaxies et quasars, un catalogue dédié aux Nuages de Magellan. DR4 quant à lui s’accompagnera du catalogue très attendu de dizaines de milliers d’exoplanètes, principalement des planètes géantes gazeuses.

Le centre attrape-tout d’Emmanuel Macron

auteur

  1. Thomas FrinaultMaître de conférences en science politique, Université Rennes 2

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Visage d'Emmanuel Macron
Emmanuel Macron est-il vraiment un centriste ? Image prise lors de sa visite au salon Eurosatory à Villepinte dans le nord de Paris le 13 juin 2022 à l’entre-deux tours des élections législatives. Ludovic marin/AFP

 

Lors d’une interview sur France Culture (18 avril 2022), Emmanuel Macron qualifia son projet politique d’« extrême centre », par opposition aux deux autres blocs politiques. Le macronisme a-t-il trouvé là sa définition ?

Dans L’extrême-centre ou le poison français, 1789-2019, l’historien Pierre Serna, rappelait comment les « matrices des politiques possibles » avaient toutes étés inventées durant la période révolutionnaire. En effet, le centre politique n’existerait pas sans la droite et la gauche, soit des catégorisations politiques nées d’une pratique d’assemblée et d’une topographie parlementaire apparues à la fin du XVIIIe siècle. Le philosophe Marcel Gauchet a quant à lui bien démontré le rôle de l’offre politique et sa structuration historique.

<img src="https://images.theconversation.com/files/468740/original/file-20220614-16-g1c5ap.jpeg?ixlib=rb-1.1.0&q=45&auto=format&w=237&fit=clip&quot; alt="Estampe du XVIII<sup>e</sup> illustrant le roi de France acceptant la Constitution française" source=“BNF/RMN” caption=“Le Roi aceptant la Constitution, au milieu de l’Assemblée nationale le 14 septembre 1791.” zoomable=“true”/></p> <p>C’est notamment avec le débat sur l’octroi du veto au roi que
BNF/RMN

l’hémicycle s’est départagé entre sa partie gauche (hostile au veto royal) et sa partie droite (favorable au veto). Si la Révolution refusait alors le clivage droite/gauche au nom de la souveraineté nationale, de l’expression unanimiste d’une Nation tendue vers le gouvernement de la Raison, c’est véritablement sous la Restauration que la géographie gauche-droite a été scellée avec la constitution d’un parti ultra(royaliste), défenseur du caractère sacré de la royauté.

Le début d’un système de positions fixes

C’est alors le début d’un système de positions fixes qui se réunit au gré des élections et des renouvellements au sein de l’espace parlementaire, avant que le clivage droite ne se généralise à l’ensemble du pays, pour se penser et se situer en politique, avec le surgissement de l’affaire Dreyfus à la fin du XIXe siècle.

Il faut également remonter à la période révolutionnaire pour trouver de très de nombreux députés de la Convention siéger au sein de la Plaine (aussi appelé Marais) en référence à sa position au centre et en bas de l’hémicycle, par opposition aux Montagnards assis sur les bancs en haut et à gauche de l’hémicycle. Ces très nombreux députés, le plus souvent issus de la bourgeoisie libérale et républicaine, sont attachés aux conquêtes de 1789 (se démarquant des monarchistes) tout en refusant les excès révolutionnaires des Montagnards.

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Considérant ce système de position, l’entreprise politique contemporaine de conquête et d’exercice du pouvoir d’Emmanuel Macron s’apparente bien à l’idée de centre, soit une force politique à la fois centrale et intercalée se présentant sous le jour d’un rassemblement de Républicains modérés.

Une nouvelle Troisième Force

Le macronisme occupe d’autant mieux cette position centrale qu’il a ressuscité des logiques tripartites observées au cours des précédentes républiques parlementaires, lorsque la formation de blocs centraux visait, entre autres choses, à neutraliser les ailes « indésirables ». On pense ainsi au cabinet de Jules Méline (1896-1898), union de modérés écartant aussi bien les tenants à droite d’un déracinement de la République que les ennemis à l’extrême gauche de l’ordre social libéral ; ou à la coalition de la Troisième force, sous la IVe République, ayant pour dessein d’écarter du pouvoir aussi bien les communistes que les gaullistes.

Portrait de Jules Méline homme politique sous la IIIᵉ République
Jules Méline, homme politique sous la IIIᵉ République, ministre de l’Agriculture en 1883 sous le deuxième gouvernement Ferry. BNF/Wikimedia

Cette tripartition contemporaine prend à revers le dualisme institué sous la Ve République, chaque force politique étant ici conduite, par son idéologie et/ou par ses alliances, à s’ancrer dans le camp de la droite ou dans celui de la gauche.

En 2022, plus encore qu’en 2017, cet attelage de sensibilités dites « modérées » aime à se présenter comme le seul rempart efficace face à l’hypothèse d’une gauche radicale rangée derrière Jean-Luc Mélenchon d’un côté et d’une droite nationale de l’autre.

En contribuant à déplacer plus à gauche et plus à droite les alternatives politiques, affaiblissant du même coup le PS, l’UDI et LR (et ralliant leurs dissidents), la majorité présidentielle en vient à les assimiler quant au danger qu’elles constitueraient pour la France. Là où nous étions déjà habitués à la logique anti-cartel du RN, dénonçant l’UMPS sur le registre du bonnet blanc et du blanc bonnet, c’est désormais une majorité modérée qui en vient à endosser le discours des équivalences, justifiant ainsi le refus des consignes de vote au second tour des élections législatives.

C’est de plus en plus ce rapport à l’extérieur qui nourrit la cohérence de la majorité présidentielle tant son accordéon politique interne se déplie, et alimente les candidatures dissidentes se réclamant de la majorité présidentielle aux élections législatives de juin 2022.

« Gouverner au centre » : l’exemple Giscard

Au jeu des comparaisons et des analogies, il a pu être tentant de rapprocher Emmanuel Macron de l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing, tous deux énarques, Inspecteurs des Finances, jeunes ministres en charge de l’économie et élus présidents de la République à un âge inhabituellement jeune. Porteurs (ou se présentent comme tels) d’une expertise économique et libérale, ils ont été confrontés durant leur mandat à un choc exogène et perturbateur (l’après-crise pétrolière pour l’un, le Covid pour l’autre). Une analogie supplémentaire concerne leur stratégie de conquête du pouvoir. Dans son discours de Charenton (8 octobre 1972), VGE avait comparé la société française à un « grand groupe central avec des ailes » et déclaré « La France souhaite être gouvernée au centre. » Cela signifiait-il « être gouvernée par les centristes » ?

Jacques Chirac, alors ministre de l’agriculture, Valéry Giscard d’Estaing, ministre de l’Économie et des Finances et Pierre Messmer, premier ministre, quittent l’Élysée le 4 septembre 1972 après un déjeuner avec le président Georges Pompidou
Jacques Chirac, alors ministre de l’agriculture, Valéry Giscard d’Estaing, ministre de l’Économie et des Finances et Pierre Messmer, premier ministre, quittent l’Élysée le 4 septembre 1972 après un déjeuner avec le président Georges Pompidou. AFP

Représentant d’une droite orléaniste modérée et progressiste, son « centrisme » ressort incertain. Mais il sait en tout état de cause rallier les forces centristes, comme le Centre démocrate fondé par Jean Lecanuet en 1966 (après sa candidature à l’élection présidentielle) pour conquérir le pouvoir au détriment de l’héritier du gaullisme, Jacques Chaban-Delmas. C’est après le scrutin présidentiel de 1974 que le Centre se retrouvera presque systématiquement allié avec la droite.

Emmanuel Macron semble avoir fait le même pari pour sa première élection présidentielle de 2017, prétendant gouverner au centre sans être lui-même une parfaite incarnation centriste. De même, il réussit à mobiliser le centre par l’entremise et grâce au soutien de François Bayrou, celui qui n’a jamais été homme de gauche, mais a su réaffirmer une autonomie centriste au moyen de sa critique du sarkozisme.

Le centrisme introuvable d’Emmanuel Macron

Une manière commode de conclure à ce qu’Emmanuel Macron n’est pas un centriste est de rappeler qu’il n’a lui-même jamais revendiqué cette étiquette, pas davantage qu’il n’a convoqué les figures centristes du passé dans la présentation de soi (de Jean Lecanuet à Jacques Delors). Au demeurant, n’a-t-il pas revendiqué son ubiquité politique, tantôt de droite, tantôt de gauche, plutôt qu’un centrisme invariant ?

Étalonner Emmanuel Macron sur l’échelle du centrisme supposerait de pouvoir se doter préalablement d’une définition sans équivoque du centrisme, quand son expression ressort contingente des époques et des configurations historiques, multiple et pluraliste. Elle peut aussi bien déborder au centre gauche (social-démocratie ouverte au marché) qu’au centre droit (droite humaniste et sociale), ou correspondre à un centrisme écologique explicitement revendiqué par l’Union des centristes et des écologistes (UDE), ou « L’Écologie au centre », anciennement Alliance écologiste indépendante. Mais son incarnation la plus forte est à rechercher du côté de la démocratie-chrétienne (du MRP à François Bayrou).

Une juxtaposition d’héritages et d’influences

Avec Emmanuel Macron, nous avons ainsi davantage affaire à une juxtaposition – savante ou bricolée ? – d’héritages et d’influences multiples. Si l’écologie politique est quasi-absente, l’identité démocrate-chrétienne apparaît ténue, malgré le compagnonnage intellectuel revendiqué avec le philosophe Paul Ricœur, ancien président du mouvement du christianisme social.

Le social-libéralisme ressort a contrario de manière plus marquée, les inclinaisons libérales d’Emmanuel Macron le portant vers un capitalisme entrepreneurial davantage que d’héritiers. Elles sont également observées du côté de sa vision du secteur public, avec une pensée administrative et des réformes institutionnelles sous influence de l’anglosphère et du New public management. Ce qu’illustrent aussi bien l’extension l’introduction législative des contrats de projet (recrutement d’agents publics en CDD pour réaliser un projet ou une opération en particulier) que sa vision de l’éducation nationale (transformer les directeurs d’établissements scolaires en véritables managers selon le credo let the managers manage, mise en cause des concours nationaux comme porte d’entrée dans le métier d’enseignant).

Une verticalité du pouvoir assumée

Autant Emmanuel Macron peut convoquer différentes traditions, toutes congruentes avec l’idée de modération qui sied au centre, autant l’héritage gaullien qu’il revendique prend à revers l’histoire du centre. Au-delà des inimitiés conjoncturelles entre De Gaulle et les notables centristes, les forces politiques du centre répugnent à la dimension centraliste, verticale, voire autoritaire du pouvoir, autant d’attributs qui se retrouvent condensés dans l’expression de « présidence jupitérienne », supposée qualifier un style d’exercice du pouvoir.

Cette verticalité se retrouve dans le fonctionnement politique de sa majorité. Traditionnellement, les forces politiques centristes connaissent un modèle d’autorité politique personnelle et décentralisée, une « démocratie des notables » sans organisation forte pour reprendre la vulgate duvergérienne du parti de cadre, qu’il convient de nuancer. Si l’organisation politique n’est pas massive dans le cas de LREM/Renaissance, l’appareil relève bien en revanche d’une supervision centraliste (et présidentielle) qui joue d’autant plus que les grands notables locaux font et continuent de faire défaut à la suite des échecs électoraux aux scrutins intermédiaires.

C’est finalement sur un soutien indéfectible à la construction européenne que tradition centriste et macronisme se rejoignent de la manière la plus forte.

Un président transformiste

Au pluralisme de la majorité présidentielle (allant de la social-démocratie jusqu’aux gaullistes modérés) répond l’art du transformisme présidentiel (en référence au performer qui change plusieurs fois de costumes sur scène).

Si les circonstances (Gilets jaunes, Covid) expliquent et commandent des adaptations (report de la réforme des retraites, dépense publique), il n’est pas rare que la stratégie et le calcul politiques l’emportent sur le reste. L’agenda et les prises de parole d’Emmanuel Macron se sont réajustées à mesure que son électorat a glissé vers la droite (ce qui ressortait notamment d’une enquête IFOP-JDD publiée en juillet 2021), allant jusqu’à accorder une interview exclusive au magazine de la droite ultra conservatrice Valeurs actuelles. Son libéralisme culturel sur les questions d’identité, de laïcité, d’immigration ou de dépénalisation des drogues « douces » recule. Mais lorsque le contexte électoral le presse d’envoyer des signes aux électeurs de gauche, il n’hésite pas à promouvoir Pap Ndiaye au poste de ministre de l’Éducation nationale, soit l’exact opposé de son prédécesseur Jean-Michel Blanquer en termes d’image et de symboles (car il faudra attendre pour pouvoir juger des politiques). C’est ainsi un centrisme attrape-tout auquel nous avons affaire.

Le lourd impact de l’épidémie de Covid sur la santé mentale des médecins libéraux en France

auteurs

  1. Ariel FrajermanMd- PhD, medical psychiatrist at Hopital Kremlin-Bicêtre, Inserm
  2. Jean-François Costemale-LacostePsychiatre clinicien et docteur en Neurosciences spécialiste des troubles de l’humeur , chercheur (équipe « MOODS »), Inserm

Déclaration d’intérêts

Ariel Frajerman a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-17-CE37-003-01EPI jeune) et par l’Agence Régionale de Santé (contrat ARS 2020-10-37- FRAJERMAN) Ile de France. Il est actuellement employé par l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris (AP-HP). Ariel Frajerman a rédigé des rapports pour la fondation Jean Jaurès et a collaboré avec les associations d’étudiants en médecine (ANEMF, ISNAR IMG et ISNI) pour une étude scientifique.

Jean-François Costemale-Lacoste est membre du syndicat Avenir Spé / Le Bloc, et de l’URPS Auvergne Rhône-Alpes.

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Dès le début de la pandémie de Covid-19 début 2020, des psychiatres ont alerté sur le risque d’augmentation de troubles psychiatriques. Très tôt, des études ont ainsi été réalisées chez les jeunes (adolescentsétudiants et étudiants en santé), chez les soignants hospitaliers et également en population générale).

Mais, paradoxalement, peu d’études se sont intéressées aux médecins libéraux.

Une souffrance qui précède la pandémie

La souffrance psychologique des médecins libéraux est une problématique apparue et connue bien antérieurement à la récente pandémie. En effet, elle était déjà étudiée depuis au moins 20 ans, avec notamment les travaux du Dr Didier Truchot et le rapport au Conseil National de l’Ordre des médecins du Dr Leopold en 20036. Avant la pandémie, la prévalence du burn-out chez les médecins généralistes français était évaluée à 48 % dans cette population.

Le burn-out des médecins est un problème de santé publique non seulement pour les médecins qui en souffrent, mais également pour leurs patients en raison des conséquences sur la qualité des soins délivrés : moins d’empathie, plus de risque d’erreurs médicales… Ainsi, une étude sur des médecins généralistes anglais retrouvait une association entre une durée importante à réaliser des tâches administratives et un faible niveau de bien-être/haut niveau de burn-out qui était lui-même associé à un risque plus important d’erreurs médicales.

Une mauvaise santé mentale est aussi associée à une élévation du désir d’arrêter d’exercer. La souffrance psychologique des médecins pourrait donc être un facteur indirect aggravant la pénurie de professionnels.

En France, au 1er janvier 2021, les médecins libéraux représentaient 41,8 % des médecins actifs réguliers soit une baisse de 11 % par rapport à 2010. Cette aggravation de la pénurie de médecins libéraux a pour conséquence un accroissement de la charge de travail pour ceux qui restent. De plus, il y a un vieillissement des médecins : la moitié ont plus de 60 ans contre seulement 30 % en 2010.

Cela parait très inquiétant pour les années à venir, avec un taux de départ à la retraite qui sera élevé.

La pandémie comme révélateur

La pandémie mondiale a eu un impact sur la santé mentale des populations et a mis en lumière l’importance de ce sujet en population générale.

Dans un précédent article, nous avions expliqué les problèmes liés aux modes de mesure et à la définition de la « Santé mentale ». Dans ce nouveau texte, nous parlerons de symptômes dépressifs et anxieux, évalués par l’échelle HADS (hospitalisation and depression scale) qui est validée en langue française et très utilisée dans le monde.

Nous aborderons également la question du burn-out, terme créé en 1974 pour désigner l’épuisement professionnel des soignants et depuis élargi à d’autres populations. Et nous traiterons de l’insomnie mesurée par l’index de sévérité du sommeil (ISI), une échelle de mesure reconnue et utilisée pour les études sur ce sujet dans le monde.

Durant la première vague, 46,6 % des médecins travaillant dans les unités de réanimation et soins intensifs souffraient de symptômes anxieux, et 25 % de symptômes dépressifs (score HAD>7) ; ils étaient 47,4 % et 30,8 % respectivement durant la seconde vague.

La question de la souffrance des médecins libéraux pendant la pandémie a moins été étudiée probablement du fait que la problématique première était de trouver des lits d’aval pour les patients souffrant de symptômes sévères. Pendant la première vague, une étude retrouve 30,6 % de symptômes dépressifs chez des radiologues français et une autre 49,6 % de sentiment d’anxiété chez des médecins généralistes.

Notre étude a évalué la souffrance psychologique de 1992 médecins libéraux français, toutes spécialités confondues, dont 48 % de médecins généralistes, inscrits sur Doctolib, pendant la seconde vague (novembre 2020). 73 % des répondants avaient entre 30 et 60 ans et 25 % avaient plus de 60 ans ; 58 % étaient des femmes.

Nous avons repris les mêmes échelles que pour une étude réalisée sur les médecins hospitaliers de l’AP-HP en 2017-2018 : nous avons évalué la présence de symptômes anxieux et dépressifs avec la HADS (score HAD>7), la présence de burn-out avec la Copenhagen Burnout Inventory (CBI) et l’insomnie avec l’Insomnia Severity Index.

Dans notre étude, 71 % des médecins souffraient de burn-out, 46 % d’insomnie, 59 % de symptômes anxieux et 27 % de symptômes dépressifs. Cette souffrance psychologique avait un impact important : au cours de la dernière année, 31 % avaient pris des psychotropes (anxiolytique, antidépresseurs, somnifères…) et 28 % avaient augmenté leur consommation d’alcool ou de tabac.

Les médecins généralistes déclaraient en outre souffrir significativement plus de burn-out que les autres spécialités (75 % versus 68 %) et consommer davantage de médicaments psychotropes (34 % versus 28 %).

Plusieurs raisons, dont certaines anciennes, mais accentuées par la pandémie, peuvent expliquer ces chiffres inquiétants : la charge de travail importante liée notamment au manque de médecins, la part croissante de la charge administrative, la souffrance des patients et de leurs proches, la peur de contracter le virus et de le transmettre à leur famille, l’absence de recommandations claires pour la prise en charge des patients face à une maladie émergente.

Une autre raison est le climat de violence envers les médecins. Comme l’indique une étude anglaise récente, l’augmentation des actes d’agression est antérieure à la pandémie. En France, sur les quatre dernières années (2017-2020), l’observatoire de la sécurité des médecins recense en moyenne plus de 1000 incidents par an. Plus récemment, les opposants à la vaccination ont été jusqu’à menacer de mort des praticiens.

Et une opportunité de changement ?

Comme le soulignait un éditorial de la revue médicale britannique

The Lancet, le Covid-19 a représenté un défi pour le bien-être des médecins, mais il peut également servir d’opportunité pour une prise de conscience du problème et le développement d’actions pour y remédier.

En effet, même s’il existe depuis 2018 un numéro vert pour les médecins en difficulté et quelques unités d’hospitalisation pour les soignants en burn-out, le sujet reste tabou. La culture médicale étant de souffrir en silence, avec une stigmatisation des médecins qui reconnaissent avoir des troubles psychologiques.

Le site de l’ordre des médecins recense toutefois quelques associations régionales d’entraide pour les soignants comme le Réseau ASRA (Aide aux Soignants Auvergne-Rhône-Alpes) ou l’association MOTS (Mieux être pour mieux soigner). Mais les structures de ce type restent peu nombreuses.

La prise de conscience liée à la pandémie peut donc être l’occasion de briser le tabou et de développer des actions qui ont déjà fait la preuve de leur efficacité : thérapies de réduction du stress, discussions en petits groupescommunautés de soutien par les pairs… Conformément aux recommandations internationales, les psychiatres devraient être sollicités pour développer et organiser ces actions.

Le développement de ces actions nécessite des moyens financiers, et cela n’a pas été abordé lors du Ségur de la Santé. Au niveau de l’organisation, il serait possible de s’appuyer sur les Conseils de l’ordre de médecins départementaux et sur les Unions Régionales des Professionnels de Santé (URPS) représentatives des médecins libéraux sur tout le territoire.