Comprendre le phénomène des bandes et ses évolutions

Auteur

  1. Thomas SauvadetSociologue, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Thomas Sauvadet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Des jeunes et des policiers.
Des jeunes et des policiers, le 12 janvier 2012 au domaine de Bassens dans le nord de Marseille. Gérard Julien/AFP

Le 15 janvier dernier, dans le quartier de Beaugrenelle, à Paris, un adolescent a été violemment agressé par d’autres jeunes. Ce passage à tabac, dont la vidéo a largement circulé sur les réseaux sociaux, a de nouveau braqué les projecteurs sur le phénomène des bandes.

Un phénomène que j’ai eu l’occasion d’observer lors de mes recherches ethnographiques du début des années 2000 puis lors de collaborations avec des équipes d’éducateurs de la prévention spécialisée, que j’accompagnais en « travail de rue », toujours dans des quartiers prioritaires de la politique de la ville et principalement dans des cités HLM de banlieue, depuis 2006 jusqu’à aujourd’hui. Au cours de ces recherches, j’ai observé un espace public très peu investi par les habitants.

Le contrôle social adulte s’étiole

Au tournant des années 1980-90, François Dubet et Didier Lapeyronnie comparaient le contrôle social adulte dans les quartiers populaires d’une vieille ville ouvrière (Seraing, province de Liège, en Belgique) à celui des nouveaux quartiers de logements sociaux en France :

« La rue était une aire soumise au contrôle diffus des adultes, chaque voisine pouvait ‘jeter un œil’ sur les enfants et surtout, elle se donnait le droit d’intervenir dans ce monde relativement ‘accordé’ par des normes communes. À Seraing encore, les adultes interpellent directement les adolescents qui se livrent à des jeux intempestifs ; chacun connaît les jeunes et ne se prive pas de menacer les plus turbulents d’en parler à leur père’. Ce contrôle social s’étiole dans les nouveaux quartiers. Comment intervenir auprès d’enfants dont on ne connaît pas les parents, dont on souhaite souvent ignorer l’existence et dont on veut se démarquer afin de préserver son image et son quant-à-soi ? Aussi, très vite, les jeunes apparaissent-ils comme des étrangers et comme un groupe plus ou moins menaçant, un groupe dont les réactions sont imprévisibles et face auquel il importe de se protéger. Avec la disparition de la rue, tous les espaces intermédiaires entre le public et le privé s’étiolent. Le privé se replie sur l’appartement qui devient une forteresse, et le public devient hostile. De ce point de vue, les jeunes et les enfants paraissent être les seuls véritables habitants de la cité, les propriétaires des espaces ouverts comme les parkings, les pelouses, les caves et les cages d’escaliers ».

https://www.youtube.com/embed/kOXaEjwtSkM?wmode=transparent&start=01981 : La vie aux Canibouts à Nanterre | Archive INA.

Ce constat correspond au tournant des années 80. La fragilisation du contrôle social adulte sur les bandes de jeunes n’a cessé, depuis, de s’aggraver dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. La disparition d’une culture ouvrière commune, selon une analyse sociologique devenue classique avec les travaux de Dubet et Lapeyronnie, explique en partie cette évolution.

Jeunesse invisible

Ces jeunes et ces enfants correspondent en réalité à une petite minorité de la jeunesse locale : environ 10 % de la jeunesse masculine de moins de trente ans selon mes enquêtes dans les QPV (quartiers prioritaires de la politique de la ville) de la région parisienne. L’immense majorité de la jeunesse s’avère « invisible » : « Les invisibles se distinguent par leur absence ou leur grande distance par rapport à l’investissement de l’espace de proximité. Les réseaux de sociabilité se font en dehors des connaissances locales », a ainsi montré le sociologue Éric Marlière.

Les jeunes « visibles », c’est-à-dire les 10 % qui utilisent l’espace public de leur quartier comme lieu de vie et non uniquement comme un lieu de passage, bien que minoritaires, se présentent comme les représentants légitimes de « la » jeunesse du quartier.

Des jeunes dans le hall d'un immeuble de la cité de la Grande Borne à Grigny, en juillet 2002.
Des jeunes dans le hall d’un immeuble de la cité de la Grande Borne à Grigny, en juillet 2002.

Dans la rue, ils forment des groupes que les journalistes, les sociologues ou tout simplement les habitants du quartier appellent des « bandes » . Mais la bande ne constitue pas le seul mode juvénile de socialisation. On observe également des petits groupes d’amis, des rencontres aléatoires, des regroupements générationnels.

La bande se différencie du simple groupe de copains du fait de la « ségrégation réciproque » qui s’opère entre elle et son environnement immédiat comme l’observaient Philippe Robert et Pierre Lascoumes dans « Les bandes d’adolescents » : « un double processus se développant en spirale où des perceptions négatives et stéréotypées s’établissent de part et d’autre, renforçant d’un côté la stigmatisation sociale et de l’autre l’adhésion au groupe ». La socialisation en bande est profondément marquée par une recherche de puissance, de confrontation avec les autres jeunes mais aussi avec les adultes et les représentants institutionnels. Le conflit aboutit à la « ségrégation réciproque », sorte de « Guerre froide » miniature.

Développement du trafic de stupéfiants

Mais, en France, les bandes ont bien changé en quelques décennies. La première évolution correspond à l’arrivée de la consommation puis du trafic de stupéfiants , trafic amateur dans un premier temps puis professionnalisé dans un deuxième temps, à partir des années 1980/1990, du moins dans certains QPV.

Le développement du trafic de stupéfiants a professionnalisé différents savoir-faire traditionnels des bandes, en particulier le « capital guerrier » et le contrôle du territoire, en lien avec le capital guerrier.https://www.youtube.com/embed/s4ndM72lmbA?wmode=transparent&start=0Drogue: Marseille connection – Reporters 27/06/2013.

Une professionnalisation qui a abouti à l’émergence d’un grand banditisme dans certains quartiers résidentiels qui n’avaient, jusqu’alors, jamais connu un tel niveau d’organisation criminelle. En témoigne l’arrestation de Gaye Yatera à Bobigny au début des années 2000 ou les révélations de Jérôme Pierrat  sur les caïds des banlieues françaises.

Le temps dans la bande s’est allongé

Le chômage, la précarité du travail et l’allongement de la scolarité  ont entraîné une seconde évolution majeure : la socialisation dans la bande, qui s’arrêtait auparavant avec le service militaire et l’entrée sur le marché du travail entre 18 et 20 ans, dure à présent jusqu’à la trentaine, au moins pour le « noyau dur » des bandes des QPV.

Des bandes de jeunes adultes, parfois transformées en réseaux de trafic, transmettent ainsi aux plus jeunes des savoir-être et savoir-faire liés à des activités délinquantes, voire criminelles, beaucoup plus structurées que celles des « voleurs de mobylette » des années 1960.

Culture transgressive

Enfin, la dernière évolution correspond à l’émergence et la structuration d’une industrie culturelle sans aucune « comparaison possible » avec les modes lancées par les « Apaches », ces premières « bandes de jeunes » du Paris de la Belle-Époque, ou les « Blousons noirs » des années 1950.

Le Petit Journal, 20 octobre 1907 : « L’apache est la plaie de Paris » Auteur inconnu

Cette industrie culturelle médiatise et popularise les codes culturels des bandes délinquantes voire criminelles. Venue principalement des États-Unis, elle a gagné des milliards de dollars en vendant la culture « transgressive » des gangs américains. En témoignent les succès du mythique label de rap américain Death Row Records dans les années 1990.

Dès le milieu du 20ème siècle, le sociologue Robert Merton donnait des pistes pour analyser ces transgressions, dans son ouvrage Éléments de théorie et de méthode sociologique :

« Bien que notre idéologie des classes ouvertes et de la mobilité sociale persiste à le nier, pour ceux qui sont situés au plus bas de la structure sociale, la civilisation impose des exigences contradictoires. D’une part on leur demande d’orienter leur conduite vers la richesse et d’autre part on leur en refuse les moyens légaux. La conséquence de cette incohérence est une proportion élevée de comportements déviants ».

Cette culture transgressive a été popularisée à travers séries, films, jeux vidéo, réseaux sociaux, ou encore clips de gangsta-rap. Au prétexte de la dénoncer, la culture des gangs ou des bandes, quand ce n’est pas celle des mafias, y est souvent glorifiée. Exemples : le jeu vidéo GTA, les clips de Snoop Doggy Dog ou de Booba, les séries comme « La commune » ou « The Wire » et «Gomorra », des films comme « La cité de Dieu »…https://www.youtube.com/embed/apZQlqPp6Hs?wmode=transparent&start=0Bande-annonce de la première saison de The Wire, une série américaine sur le trafic de drogue à Baltimore, diffusée sur HBO entre 2002 et 2008.

Par ailleurs, un jeune de 15 ans peut aujourd’hui se connecter en permanence aux « histoires de bande » grâce à un simple téléphone portable, là où les jeunes de ma génération attendaient pendant des mois la sortie d’un film comme « La Haine » (Kassovitz, 1995).

Grâce aux réseaux sociaux, il reste également connecté aux conflits, continue de se moquer et d’insulter, de provoquer et d’organiser des rendez-vous ou guet-apens.

Montée en puissance

Il s’agit donc d’une montée en puissance des bandes, à la fois économique et culturelle, rendue possible en raison de la précarisation et la fragmentation économique et culturelle des classes populaires, qui elle-même renvoie aux évolutions économiques et culturelles des sociétés européennes, française en l’occurrence.

En France, cette montée en puissance est liée au marché français gigantesque des stupéfiants, du cannabis en particulier, et à la célébration de la « transgression » par l’industrie culturelle. Avec Jean-Claude Michéa, on interrogera ainsi « la fascination pour le mauvais garçon », pour la « fièvre généreuse du délinquant » comme disait Michel Foucault, et pour une culture libérale-libertaire « qui détermine les conditions symboliques et imaginaires d’un nouveau rapport des sujets à la Loi ».

Dans l’Antiquité, il existait déjà des automates sophistiqués

  1. Jérôme NicolleIngénieur d’études au Centre Interdisciplinaire de Réalité Virtuelle, Université de Caen Normann

Université de Caen Normandie
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Contextualisation de deux automates antiques.

Dans le monde moderne, un automate est défini comme une machine « qui, au moyen de dispositifs mécaniques, pneumatiques, hydrauliques, électriques ou électroniques, est capable d’actes imitant ceux de corps animés ». Cette brève définition peut également s’appliquer aux machines de l’Antiquité. Nous vous proposons de découvrir deux restitutions virtuelles d’automates antiques, élaborées après une analyse des sources anciennes qui décrivent leur fonctionnement.

Dans l’Antiquité, de nombreux ingénieurs ont travaillé sur l’étude et la conception de mécanismes automatiques). Aujourd’hui, il ne reste aucune trace archéologique de ces machines et très peu de textes les décrivant). Notre étude est basée sur des automates conçus pendant une période comprise entre le IIIe siècle avant J.-C. et le Ier siècle après J.-C. Dans ce laps de temps, trois traités techniques sur le sujet ont survécu et peuvent nous informer au sujet des automates et de leur fonctionnement. Ils ont été écrits par Philon de Byzance (250 avant J.-C.) et Héron d’Alexandrie (Ier siècle après J.-C.).https://www.youtube.com/embed/bkrmy6Nlpuc?wmode=transparent&start=0

L’étude de ces deux traités permet de dresser une liste de cinq automates qui peuvent être virtuellement restitués. Chaque automate dispose d’un système mécanique spécifique et les cinq automates fournissent un catalogue représentatif des différentes techniques antiques utilisées (pneumatique, hydraulique, système de poids, contrepoids, etc.). Ainsi, nous avons modélisé :

La servante automatique de Philon de Byzance

L’automate de la servante automatique distribuant de l’eau et du vin est décrit au paragraphe 30 des Pneumatiques de Philon de Byzance. Cependant, aucun texte grec n’est disponible aujourd’hui pour ce traité, seules les versions arabes sont parvenues jusqu’à nous. Avant de comprendre le fonctionnement du mécanisme, il est utile de préciser qu’il est caché à l’intérieur du corps de la servante et donc invisible pour le public. Le texte nous dit que l’automate est entièrement en cuivre ou en argent, et que la servante est représentée debout, avec une aiguière dans la main droite (voir figure 2).

Il nous dit aussi que le bol est alourdi par un lest à sa base et que le mélange distribué est constitué des deux tiers de vin et d’un tiers d’eau. En effet, pendant l’Antiquité, le vin était stocké dans un état très concentré et il fallait le diluer avec de l’eau pour qu’il devienne buvable. Ceci explique la présence des deux réservoirs dissimulés à l’intérieur de la servante puisque le mélange n’est pas préparé à l’avance mais bien réalisé par l’automate.

Mécanisme interne (droite) et restitution virtuelle (gauche) de la servante automatique. Author provided

Lorsque le bol est placé sur la main gauche de la servante, le bras gauche est abaissé. Ce bras est relié à une crosse par deux tourillons. En mécanique, un tourillon est une pièce cylindrique autour de laquelle une pièce reçoit un mouvement de rotation. L’un des tourillons (A) est fixe et sert d’axe de rotation pour la crosse. L’autre (B) relie le bras à la crosse (C) avec une tige (D). Cette crosse est alourdie à sa base, servant ainsi de contrepoids au mécanisme et maintien le bras en place. Lorsque le bras est abaissé, il tire sur l’extrémité de la crosse, le tourillon qui n’est pas fixe fait office de levier et le mécanisme démarre. Deux tuyaux (E, F) sortent du réservoir, l’un pour le vin et l’autre pour l’eau. Deux tiges pleines (H, G) forment l’extrémité de la crosse et sont emboîtées dans ces deux tuyaux.

Lorsque le mécanisme est activé, les tiges glissent dans les tuyaux à l’aide de joints en cuir. Ceux-ci permettent un fonctionnement silencieux de la machine, de sorte que les clients utilisant la servante ne soupçonnent pas la présence d’un mécanisme à l’intérieur. Une fente est présente sur chaque tige pleine. La tige qui entre en contact avec le tuyau à vin (G) est la plus longue. La fente à l’extrémité est deux fois plus longue que celle de l’autre tige (H). Lorsque la fente est au niveau du tuyau, elle permet à l’air d’y pénétrer pendant un certain temps. Lorsque la fente a terminé son passage à travers le tuyau, la tige pleine bloque l’entrée et le passage de l’air.

La cuve, dimensionnée de la tête à la poitrine, est divisée en deux parties égales servant de réserve pour le vin et l’eau. La tête est un couvercle étanche et offre la possibilité de remplir les réservoirs. L’air entre dans la cuve par les deux tuyaux, remplace le vide et chasse le liquide (vin et eau) qui s’écoule vers l’aiguière par deux tuyaux cachés dans l’avant-bras de la servante. Les deux fentes sont de dimensions inégales de manière à respecter le rapport des deux tiers du vin et du tiers de l’eau. Lorsque l’écoulement des liquides est terminé, le client peut reprendre sa tasse. Le contrepoids présent dans la courbure de la crosse permet au bras de revenir à sa position initiale.

Une démonstration du fonctionnement de cet automate a été réalisée lors d’une conférence des Nocturnes du Plan de Rome et retransmise en direct sur YouTube le 4 avril 2018.

Le jeu miniature d’Héraclès et Ladon

Cet automate est décrit au paragraphe 41 du livre 1 des Pneumatiques d’Héron d’Alexandrie. Il s’agit d’un jeu miniature, où le contrôleur est représenté par une pomme posée sur une base qui déclenche un mécanisme caché. L’automate illustre le conflit mythologique entre le demi-dieu Héraclès et le dragon Ladon. Ce mythe fait partie du onzième des douze œuvres d’Héraclès consistant à ramener les pommes d’or du jardin des Hespérides (voir figure 3). L’ensemble du système mécanique de l’automate est construit sur une base étanche. Cette base est séparée au milieu par un diaphragme.

Mécanisme interne (droite) et restitution virtuelle du jeu miniature d’Héraclès et Ladon. Author provided

C’est une paroi étanche qui permet de diviser la structure en deux réservoirs identiques. Le haut de la base a un bouchon de remplissage, tandis que le bas du réservoir inférieur possède un robinet de vidange. Une ouverture est pratiquée au centre du diaphragme et un « cône tronqué creux » y est attaché. La petite ouverture du cône est orientée vers le fond du réservoir. Il y a juste assez de place pour laisser couler l’eau. Dans ce cône est inséré un autre cône, qui est plein. Ce deuxième cône ferme le premier réservoir pour permettre à l’eau d’y rester.

Ce système de nidification en cône est similaire à celui de nos éviers actuels, où le bouchon nous permet de maintenir l’eau en place. Dans l’alignement des cônes, une pomme dorée est placée sur la base de l’automate à l’extérieur. Il faut percer un petit trou en dessous pour pouvoir connecter la pomme aux cônes. La pomme agira comme un déclencheur. Une petite chaîne de cuivre relie la pomme à l’extrémité supérieure du cône. Lorsque la pomme est soulevée, le cône bouge et permet à l’eau de s’écouler dans le deuxième réservoir. Sous la représentation d’Héraclès, et sur le diaphragme, une petite poulie est installée qui permet d’ajuster une corde. Cette corde relie la gâchette de l’arc du héros au cône. La corde se resserre lorsqu’elle est attachée à la détente de l’arc. Cette corde, qui est cachée à l’intérieur de la sculpture, sort de la main d’Héraclès.

Pour l’empêcher de s’échapper à l’intérieur, une boucle se forme. C’est cette boucle qui permet à l’utilisateur de tendre l’arc et la corde. Or, quand on soulève la pomme, le bouchon formé par le cône supérieur se soulève et tire le cordon. Cette action libère la gâchette de l’arc qui lance sa flèche. Une dimension supplémentaire s’ajoute avec la présence du son dans l’automate. Un tuyau creux est installé ; il est caché à l’intérieur de l’arbre et descend dans le deuxième réservoir. Lors du mouvement de l’eau, il permet à l’air contenu dans le réservoir de s’échapper. Un petit sifflet est placé au sommet de ce tuyau. L’air qui le traverse aide à imiter le sifflement de douleur du dragon.

Énergie, climat : la transition est-elle vraiment « en panne » en France ?

  1. Patrick CriquiDirecteur de recherche émérite au CNRS, Université Grenoble Alpes (UGA)
  2. Carine SebiProfesseure Associée et coordinatrice de la Chaire « Energy for Society », Grenoble École de Management (GEM)
Université Grenoble Alpes
Grenoble École de Management (GEM)

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À Nantes, en octobre 2020, lors d’une manifestation contre le trafic aérien. Sebastien SALOM-GOMIS / AFP

Alors que le tribunal administratif de Paris vient de reconnaître dans le cadre de l’« Affaire du siècle » une « carence fautive » de l’État face au changement climatique, la transition énergétique est aujourd’hui présentée comme « en panne ». En tous cas, insuffisante par rapport aux engagements pris, notamment avec l’Accord de Paris.

Et pourtant la France a beaucoup œuvré pour la conclusion de cet accord. Et elle dispose d’une feuille de route détaillée pour la décarbonation de son économie : la stratégie nationale bas carbone. Suite à la publication en 2018 du rapport 1,5 °C du GIEC, cette stratégie a été revue pour marquer l’adoption de l’objectif plus ambitieux de « neutralité carbone » en 2050. Pour atteindre cette neutralité, la France devra diviser par 6 ses émissions de gaz à effet de serre (par rapport à 1990).

Comment expliquer cet écart à la fois entre les intentions et les actes et entre les actes et les résultats concrets ?

Est-ce par manque de vision, de volonté politique, de moyens, ou d’adhésion des citoyens ? Est-ce encore parce que, comme l’avancent certains, les lobbys industriels feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour freiner cette transition qui menacerait leurs modèles d’activité et leurs profits ? La réalité est, comme toujours, plus complexe !

Observatoire climat énergie
Les émissions nettes de gaz à effet de serre en France.

https://www.youtube.com/embed/SCcssPYHT8E?wmode=transparent&start=0Présentation du rapport annuel 2020 du Haut Conseil pour le climat. (HCC/Youtube, juillet 2020).

Les « quatre piliers » de la transition

Toutes les explications déjà avancées ont sans doute une part de vérité. Mais ce serait facilité, ou paresse, que de s’arrêter là et de ne pas examiner avec plus de soin les leviers de la transition, mais aussi les difficultés rencontrées et les défis à relever.

Pour les difficultés, on pourrait les résumer en reprenant le titre de l’ouvrage du sociologue Michel Crozier paru en 1979 : on ne change pas la société par décret. Pour les solutions, il y a tout lieu de penser qu’il n’y a aucune formule miracle, ni du côté des options à mettre en œuvre, ni de celui des moyens à mobiliser par les politiques publiques.

Il faut cesser par exemple d’opposer solutions technologiques et solutions comportementales : le débat entre « technophiles » et « comportementalistes » est certainement plus paralysant qu’utile. Le défi climatique est tellement difficile à relever qu’il demandera ET des changements de comportement ET des innovations technologiques ET des améliorations des institutions pour la gouvernance de la transition.

Exclure une de ces options serait le plus sûr moyen de rater la cible.

Toutes les études de prospective explorant les voies de la « décarbonation profonde » des économies concourent pour identifier quatre leviers principaux : la sobriété, l’efficacité, la décarbonation de l’énergie et, enfin, les « transferts d’usage » – soit le remplacement des équipements alimentés aux énergies fossiles par ceux utilisant de l’électricité ou des gaz décarbonés.

Pilier 1 : la sobriété, nécessaire, mais non suffisante

C’est pour faire face aux chocs pétroliers que les premières mesures de sobriété énergétique ont été avancées dans les années 70. Les citoyens étaient incités – voire contraints – à réduire leurs consommations via des changements de comportement.

C’était l’époque de la « chasse au gaspi » et des campagnes de l’Agence française de la maîtrise de l’énergie (l’actuelle Ademe) demandant aux automobilistes de réduire l’allure et aux habitants de mettre un pull ! Plus tard dans les années 2000, avec la conscience grandissante de la nécessité de réduire la consommation d’énergie pour lutter contre le réchauffement climatique, la sobriété énergétique gagne de l’importance. En France, c’est notamment l’association NegaWatt qui popularise ce concept.https://www.youtube.com/embed/jXIaQLCVB2M?wmode=transparent&start=0Réussir la transition énergétique en France avec le scénario négaWatt. (Association négaWatt/Youtube, 2017).

La sobriété énergétique regroupe à la fois des comportements individuels (porter un pull plutôt que surchauffer en hiver son logement à 21 ou 22 degrés) et collectifs (aménagement des territoires en faveur des mobilités douces). Elle concerne tous les secteurs, peut s’appliquer par différents moyens avec plus ou moins d’intensité. Elle suppose un effort d’information et d’éducation important, permettant de limiter les gaspillages et de réaliser, au passage, des économies financières.

La généralisation de ces comportements n’est toutefois pas sans poser problème : tout le monde ne souhaite pas ou ne peut pas être sobre par un simple effort de volonté.

Il y a ceux qui sont dans une situation de précarité. Dans les situations les plus extrêmes, certains ménages sont contraints à sous-chauffer leur logement ou à limiter leurs déplacements. Il y a aussi ceux qui n’ont pas les moyens techniques de devenir plus sobres en énergie. Pensons à la dépendance à l’automobile de beaucoup des gilets jaunes. Enfin une partie de la population ne souhaite pas faire ces efforts et préfère le confort du statu quo.

Pilier 2 : l’efficacité à la rescousse !

Si la sobriété énergétique permet de réduire les consommations énergétiques par des changements de comportements, l’efficacité énergétique y parvient grâce à des améliorations technologiques, à niveau de confort inchangé. Tout comme la sobriété, elle concerne tous les secteurs.

Pour reprendre l’exemple précédent du chauffage, l’installation d’une chaudière performante, permettra, moyennant investissement, de réduire les consommations sans pour autant modifier la température de chauffe du logement. Les scénarios de l’Ademe indiquent que si « partout et toujours » les équipements les plus efficaces étaient employés, alors nous obtiendrions une très forte réduction des consommations énergétiques.

Mais les potentiels mobilisables ne sont pas toujours les potentiels théoriques et l’efficacité énergétique rencontre aussi des difficultés d’application et de résultats.

L’isolation des parois peut par exemple représenter un investissement très important avec, parfois, un faible retour sur investissement, ce qui limite son application.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1318658567738712066&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fenergie-climat-la-transition-est-elle-vraiment-en-panne-en-france-154963&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=889aa01%3A1612811843556&width=550px

Plus important peut-être : lorsque les mesures sont appliquées, les gains énergétiques sont souvent compensés par des gains dits de confort : “le logement est mieux isolé et, à facture égale, il y fait plus chaud… on va enfin pouvoir se chauffer correctement !”

Il faut alors parvenir à combiner les actions de sobriété et d’efficacité énergétique pour obtenir des résultats significatifs. Et reconnaître l’importance d’une offre énergétique décarbonée…

Pilier 3 : « en même temps », décarboner les énergies

Pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C comme le préconisent les experts du GIEC dans leur rapport de 2018, il faut viser la neutralité carbone mondiale, soit l’équilibre entre les émissions résiduelles et les absorptions de carbone induites par l’homme dans les forêts, les sols ou des réservoirs souterrains. Et cela peu après le milieu du siècle.

La France et l’Europe ont fixé cet objectif dès 2050. Il impose clairement de changer du tout au tout nos sources d’énergie en remplaçant quasi totalement les énergies fossiles par des énergies non carbonées.

Parmi ces dernières, les énergies éolienne et solaire ont aujourd’hui « le vent en poupe ». Elles sont abondantes, mais présentent l’inconvénient d’être intermittentes. Cette variabilité naturelle, pour des énergies transformées en électricité, pose le problème de l’adéquation en permanence entre l’offre et la demande sur le réseau.

Il existe d’autres sources renouvelables « pilotables » (c’est-à-dire produisant « à la demande »), comme l’hydraulique et la biomasse. Elles sont utiles, mais présentent des limites en matière de capacités : le potentiel hydraulique est largement équipé en France, la production des bioénergies entre en compétition avec l’agriculture pour l’utilisation des sols ou le maintien des forêts.

Il faut donc explorer de nouveaux systèmes technologiques qui permettront de stocker, en grande quantité et de manière intersaisonnière, voire interannuelle, les “énergies renouvelables variables” lorsqu’elles sont en excédent. Et elles seront d’autant plus souvent excédentaires que les capacités installées seront importantes. Les stations de pompage, les batteries (y compris celles des véhicules électriques), l’hydrogène et le méthane de synthèse constituent les principales « briques technologiques » à explorer.

Ces systèmes énergétiques du futur constituent un élément central dans le débat entre les tenants d’un futur 100 % renouvelables et ceux qui maintiennent que le nucléaire constitue un atout maître pour la décarbonation à long terme des systèmes énergétiques. Cela parce que c’est une source d’énergie bas carbone, dense et pilotable.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=839138655306461184&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fenergie-climat-la-transition-est-elle-vraiment-en-panne-en-france-154963&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=889aa01%3A1612811843556&width=550px

Mais pour ce faire, le nucléaire devra retrouver des conditions de compétitivité économique qui ont été perdues avec les premiers réacteurs de troisième génération. Ceux-ci pourront-ils être optimisés ou l’avenir viendra-t-il de l’innovation et des nouveaux concepts – les petits réacteurs modulaires ou encore la « quatrième génération » avec les réacteurs à sels fondus ?

Le débat sur l’équilibre à trouver entre renouvelables et nucléaire s’inscrit dans de multiples dimensions : le rapport des potentiels renouvelables à la demande totale ; les coûts des différentes options de production, et de plus en plus des dispositifs associés (stockage, électrolyseurs pour produire de l’hydrogène, usines de gaz de synthèse) ; la question de la sûreté des installations et des déchets. Enfin, dans une perspective internationale, on ne peut ignorer les enjeux industriels de la maîtrise des différentes technologies.

Pilier 4 : s’assurer que les usages sont adaptés aux énergies de demain

Dans tous les cas, les équipements chez l’utilisateur devront être adaptés pour consommer principalement de l’électricité et du gaz décarboné.

C’est particulièrement le cas du transport terrestre qui représente aujourd’hui en France le premier secteur pour les émissions de CO2. Pour les véhicules légers utilisés principalement pour de courts trajets quotidiens et qui restent de nombreuses heures à l’arrêt, la conversion du parc de véhicules thermiques vers l’électrique a commencé, et elle devra s’accélérer. Elle permettra par ailleurs de stocker, via les batteries des véhicules, de l’énergie renouvelable intermittente.

Concernant les trajets de plus longue distance et/ou pour des véhicules plus lourds, la conversion du parc vers des véhicules à « hydrogène » équipés de piles à combustible, constitue une solution… à condition évidemment que l’hydrogène soit produit à partir d’une électricité elle-même décarbonée.


À lire aussi : L’hydrogène sera vraiment révolutionnaire si il est produit à partir des renouvelables


La difficulté est ici de savoir comment synchroniser le développement de ces nouvelles solutions énergétiques, d’une part avec le déploiement des énergies renouvelables, d’autre part avec le développement des infrastructures de recharge ou, pour l’hydrogène, de transport-distribution.

Le timing des différents investissements doit absolument être maîtrisé, au risque de perdre des technologies dans la « vallée de la mort des innovations ».

Dans le cas de la mobilité hydrogène, le projet Zero Emission Valley en Auvergne Rhône-Alpes fait précisément le pari du développement en phase de la production d’hydrogène vert et du déploiement des bornes de recharge pour les véhicules compatibles.

« Que fleurissent les cent fleurs ! » (Mao Tse Toung)

S’il est clair que la transition passe par le désinvestissement des énergies fossiles, qui permettra de dégager d’énormes potentiels de financement, l’investissement dans les solutions décarbonées doit aujourd’hui rester diversifié.

Car aucun des quatre piliers ne constitue en lui-même une « balle en argent » qui permettrait de terrasser les énergies fossiles ! Répétons-le : aucune technologie n’apporte de solution miracle, car chacune se heurte à des contraintes d’acceptabilité, de potentiel, d’économie, de fiabilité ou de sécurité.

Les quatre piliers ne peuvent donc constituer que des éléments complémentaires dans un « bouquet » de solutions.

C’est bien de ce point de vue qu’il faut se garder de l’opposition entre les tenants de « la sobriété au-dessus de tout » (les comportementalistes) et les tenants de « la technologie avant tout » (les technophiles). Devant l’urgence qui augmente et les difficultés rencontrées, seules des stratégies mobilisant tous les moyens, dans un équilibre efficace, mais adaptatif, peuvent conduire à un (relatif) succès.

Deuxième article du dimanche : 3.- Histoire de Mirmande (tous les dimanches)

(Suite « Voyage du patrimoine)

L’ histoire de France distingue deux longues périodes dans le processus de formation et de renouvellement des élites urbaines :
celle d’abord des dominants de l’argent, du XIIe siècle au milieu du XIVe siècle, celle ensuite des dominants du pouvoir et de la
culture, du milieu du XIVe siècle à la fin du XVe siècle. Cette remarque s’applique plus aisément aux élites du nord de la France
qu’à celle du midi. Il ne peut s’adapter aux sociétés méridionales qu’à condition d’y insérer deux spécificités.

– Ce sont les chevaliers urbains qui, comme guerriers ou agents administratifs, ont constitué les premières élites urbaines jusqu’à
l’ascension, à partir de la fin du XIIe siècle, des praticiens, hommes d’expérience.

– La seconde spécificité tient à l’émergence précoce d’une aristocratie du savoir, celle des juristes, aux côtés des chevaliers et
des marchands enrichis des XIIe et XIIIe siècles. Dans les petites villes, le groupe de notables, aussi bien dans sa configuration, et ses fonctions que dans son évolution, se rattache, au-delà de toute considération d’échelle ou de taille, au modèle des élites des
grandes villes.

L’argent est la principale préoccupation: richesse sur le grand commerce, le capital accumulé, les rentes, les prêts usuraires,
l’immobilier, le change. Le pouvoir est urbain; le système est clos avec l’appareil militaire, la gestion de l’approvisionnement, le
marché, la fiscalité, les statuts, le droit, la juridiction. Il y a une solidité du lignage, et des gens de métiers. C’est l’embellie
économique du Moyen Age XIV, XVe, et il n’y a pas de crise majeure.

On peut constater l’opulence et le nombre des édifices domestiques des XIIIe et XIVe siècles, l’extraordinaire diffusion des demeures urbaines, et la diversité d’un fait urbain qui s’exprime dans des regroupements de faibles dimensions.

Le XIIIe siècle vit s’ouvrir sur le monde paysan une demande croissante de crédit, pour l’investissement et la consommation,
pour l’achat des franchises, pour le paiement en numéraires des redevances et impôts .. Ainsi s’établit sur la terre paysanne une
domination économique d’une nature nouvelle qui opérait comme la seigneurie d’importantes ponctions sur le revenu paysan, au
profit, cette fois, des bourgeois; sans compter aussi que les patriciats ou grandes familles ont souvent choisi d’investir dans la
terre, les profits du commerce.

Les élites de la petite ville ont développé des formes de gestion de la terre qui leurs assuraient le contrôle effectif de ceux qui les
cultivaient. Les campagnes proches des villes ont souvent abandonné ou négligé la polyculture pour les besoins du marché :
vigne, plantes tinctoriales ou textiles( lin, safran, pasteL.)

Les lignages chevaleresques dans le midi du XIIIO siècle ont progressivement cessé d’exister au XIV et XVe siècle.

De la fin du XIIIe siècle à la fin du XVe siècle, il n’est guère possible de suivre les destinées des familles bourgeoises.

La famille dominante d’une petite ville se caractérisait par son appartenance à un réseau protéiforme et à géométrie invariable:
protéiforme, car les liens étaient des liens d’affaires, de famille, de solidarité, de politique; et à géométrie invariable, car le patricien y côtoyait toujours à la fois, les partenaires issus des mêmes petites
villes, et les autres issus des grandes villes.

Au XVIIe Siècle, Changement très important dans l’agriculture de la vallée du Rhône : Car l’entrée du mûrier dans les campagnes
méridionales, et dans la vallée du Rhône a une signification industrielle, et non alimentaire comme la tradition agricole l’a imposee.

Le système agricole millénaire est mis à mal par l’introduction des premiers mûriers due au Seigneur d’Allan, sur ses terres de
Montélimar, au retour des expéditions en Italie, selon la légende. Dès le XVIIe siècle, les entreprises séricicoles paraissent liées à de grands domaines; la résistance des paysans ne tombera que tardivement.

(A suivre)

Culture en Amérique : des désastres à l’espoir

  1. Anne GombaultProfesseur de management stratégique, directrice des programmes du MSc Arts & Creative Industries Management à Paris et de la partie française de l’Institut Franco-Chinois de Management des Arts et du Design à Shanghai, Kedge Business School
  2. Philippe RavanasProfesseur Agrégé et Titulaire Emérite de la Chaire de Gestion des Arts du Columbia College de Chicago. Professeur Invité de l’Académie Centrale d’Art Dramatique de Pékin, d’HEC Montréal et de Kedge Business School., Columbia College Chicago

les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

Kedge Business School
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
La poétesse Amanda Gorman lit un texte lors de l’investiture de Joe Biden, le 20 janvier 2021, au Capitole, à Washington, DC. Andrew Caballero-Reynolds/AFP

Le secteur culturel américain sort exsangue de deux désastres : la politique de Donald Trump et la pandémie. L’élection de Joe Biden suscite un grand espoir, mais la route est encore longue pour sortir de cette crise sans précédent.

Donald Trump, sa famille, son entourage et son administration ont représenté et revendiqué une forme aiguë d’anti-intellectualisme, ce mal typiquement américain identifié comme « un ressentiment envers la vie de l’esprit et ceux qui en sont considérés comme ses représentants, et une disposition à minimiser constamment la valeur de cette activité » par le grand historien Richard Hofstadter.

Dans un livre fondateur, couronné par le Prix Pulizer en 1964, Hofstadter trouve en partie les racines de ce mal dans le protestantisme évangélique américain qui privilégie l’esprit et l’émotion à la rigueur intellectuelle.

La fin du cauchemar de l’anti-intellectualisme

Par calcul politique et inclinaison personnelle, le président sortant a revendiqué haut et fort son désintérêt total voire son hostilité pour la chose culturelle, dont les tenants et acteurs sont systématiquement jugés beaucoup trop à gauche par la droite républicaine. Trump avait même fait de l’arrêt de tout financement fédéral de la culture une promesse de campagne.

Manifestation anti-Trump-Pence
Une brosse de toilettes à l’effigie de Donald Trump déposée sur son étoile du Walk of Fame à Hollywood lors d’une manifestation le 20 juin 2020. Mark Ralston/AFP

Ce rejet est nourri par une intolérance réciproque : il est devenu professionnellement suicidaire pour tout membre de la sphère culturelle et médiatique de se présenter comme soutien de l’ancien président. L’acteur Antonio Sabato, Jr. a déclaré récemment que ce soutien avait effectivement détruit sa carrière : « J’ai été mis sur la liste noire. Tous mes représentants m’ont quitté, des agents aux managers. J’ai littéralement dû déménager, trouver un nouvel emploi pour survivre et m’occuper de mes enfants. C’est terrible. C’est époustouflant. C’est une honte. C’est difficile, car si vous êtes dans cet environnement à Hollywood et que vous avez quelque chose à dire qu’ils n’aiment pas, ils vont vous le faire savoir. » Le placard politique est maintenant une nécessité pour beaucoup dans une industrie qui est parmi les plus à gauche du pays.

Affirmer que la communauté artistique américaine est soulagée par le départ de Trump est un euphémisme. « Notre long cauchemar national s’achève » déclare l’artiste peintre Deborah Kass. « L’élection a été un triomphe pour notre pays et pour la démocratie », ajoute Robert Lynch, président du groupe de pression American for the Arts. De fait, la mobilisation des communautés artistiques pour élire Joseph Biden Jr. et Kamala Harris a été sans précèdent. Durant sa campagne, ils ont ainsi reçu le soutien d’une multitude de célébrités : Bruce Springsteen, Brad Pitt, Taylor Swift, John Legend, George Clooney, Lady Gaga, Tom Hanks, Billie Eillish, Jennifer Hudson, Dwayne Johnson et bien d’autres encore.

Que signifie, pour le secteur, « en ce moment périlleux, d’avoir quelqu’un dans le Bureau ovale qui considère la culture comme essentielle […] La réponse est courte :potentiellement tout. ». Dans la tradition démocrate, de Kennedy à Obama, les attentes de célébration de la puissance symbolique de l’art sont à leur comble en ce début du mandat de Biden.

Un secteur culturel dévasté par la pandémie

Mais « la réalité modère le soulagement » comme le déclare l’artiste William Powhida. « La tâche qui attend cette administration est immense : pandémie, racisme et changement climatique dans un pays profondément divisé. »

Le secteur culturel a été dévasté par la situation sanitaire. Dès les premiers mois de la pandémie, le taux de chômage parmi les artistes a dépassé 60 %. Les créateurs sont confrontés à des taux de chômage bien supérieurs à la moyenne nationale – plus de 52 % des acteurs et 55 % des danseurs étaient sans travail au troisième trimestre de l’année, à un moment où le taux de chômage national était de 8,5 %.

En Californie, les domaines des arts et du divertissement ont même généré un pourcentage plus élevé de demandes de chômage que le secteur de l’hôtellerie. Plusieurs centaines de salles de musique indépendantes ont déjà fait faillite ; nombre de galeries d’art et de compagnies de danse ont elles aussi définitivement fermé leurs portes. Et la crise n’affecte pas que les artistes. Les industries culturelles américaines emploient 5,1 millions de personnes, et 95 % d’entre elles ont déclaré une perte significative de revenu. Un désastre pour un secteur économique qui représente plus de 4,5 % du produit intérieur brut du pays, selon le Bureau of Economic Analysis des États-Unis.

Dans cette phase d’intense crise économique, le secteur craint de passer encore pour la cinquième roue du carrosse. Les organisations telles qu’American for the Arts se mobilisent pour que les arts soient inclus dans le plan de relance de près de deux trillions de dollars que la nouvelle administration entend bientôt présenter au Congrès américain (Chambre des Représentants et Sénat). Mais la majorité démocrate y sera très courte, et l’opposition républicaine probablement féroce.https://www.youtube.com/embed/l8v6DcsDsfA?wmode=transparent&start=0Présidentielle américaine : « La pandémie a doublé le chômage aux États-Unis ».

On reparle de la création d’un ministère de la culture, sans vraiment trop y croire ou même le souhaiter : « Dans les pays en déclin démocratique – catégorie dans laquelle, après le siège du Capitole, je lutte pour ne pas inclure les États-Unis – les ministères de la Culture sont récemment devenus des instruments de colère politique » constate Jason Farago, critique artistique du New York Times. « En Pologne, régie par le parti de droite Droit et justice, le ministre de la Culture a licencié ou refusé de renommer de nombreux directeurs de musée ; l’année dernière, il a nommé un compagnon de voyage d’extrême droite à la tête du principal centre d’art contemporain de Varsovie. Le gouvernement hongrois a utilisé ses règles de financement pour contrôler ce qui apparaît sur les scènes de théâtre ; au Brésil, le dernier ministre de la Culture a repris la rhétorique de Joseph Goebbels. Un ministère de la Culture, sous une future présidence américaine, pourrait être aussi antagoniste à la culture que l’Agence de protection de l’environnement de l’administration sortante l’a été pour la protection de l’environnement ».

L’espoir Biden

Tout au long de sa campagne, le nouveau président a vanté le New Deal de Franklin D. Roosevelt comme modèle de renouveau américain. Pour que l’administration fasse preuve de cette sorte de résolution rooseveltienne – et, avec le contrôle du Sénat, elle peut se le permettre – elle va devoir soutenir financièrement des millions d’Américains et parmi eux des artistes, des musiciens et des acteurs. « Bon sang, ils doivent manger comme les autres », déclara Harry Hopkins, Ministre du Commerce du gouvernement Roosevelt, quand un fonctionnaire lui demanda si les artistes méritaient un soutien fédéral.

La pression s’accentue sur l’administration Biden pour qu’elle agisse rapidement afin de soulager le secteur artistique en difficulté, notamment en rouvrant les lieux culturels fermés, en assurant la santé de la National Endowment for the Arts et par diverses mesures de soutien. « Nous avons besoin d’aide maintenant », demande par exemple le dramaturge Jeremy O. Harris (auteur de Slave Play) avec un programme national sur le modèle du projet de théâtre fédéral de l’époque du New Deal.

Lady Gaga chante l’hymne national
Lady Gaga interprète l’hymne national avant la prestation de serment de Joe Biden, le 20 janvier 2021 au Capitole à Washington, DC. Brendan Smialowski/AFP

Joe Biden n’a pas une réputation d’esthète, mais il a toujours compris l’intérêt économique, social et politique du secteur artistique. Bien qu’il n’ait jamais fait de la culture un élément important de ses propositions de loi au sénat, il a souvent voté en faveur du soutien et du financement du secteur. Vice-président pendant la crise économique de 2008, il a fait débloquer une enveloppe de 50 millions de dollars pour soutenir le secteur artistique, contre l’avis du Sénat. Dans un récent entretienBiden a déclaré : « les arts sont le futur de ce que nous sommes. Ils sont le reflet de notre âme ». Bien qu’il soit trop tôt pour définir précisément quelle sera la relation de cette nouvelle administration avec le secteur culturel, elle ne peut être que meilleure que celle entretenue par l’administration sortante.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1351995663475728386&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fculture-en-amerique-des-desastres-a-lespoir-154581&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=889aa01%3A1612811843556&width=550px

Amanda Gorman, la jeune poétesse afro-américaine qui fut la révélation des cérémonies d’investiture de la nouvelle administration, est peut-être le plus beau symbole de cette fin des hostilités entre pouvoir et culture. À peine 22 ans et déjà lauréate du concours national du jeune auteur de poésie en 2017, elle est devenue la plus jeune poète à écrire et à réciter une de ses œuvres lors d’une investiture présidentielle, suivant les traces plus expérimentées de Maya Angelou et Robert Frost. Et ses mots de renouer avec l’éternel optimisme américain :

« D’une manière ou d’une autre,
nous avons résisté et vu
une nation qui n’est pas brisée,
mais simplement inachevée.
Nous les successeurs d’un pays et d’un temps
où une frêle fille noire,
descendante d’esclaves
et élevée par une mère célibataire,
peut rêver de devenir présidente. »

GameStop : quand les gamers activistes mettent à genoux les Goliaths de la finance

8 février 2021, 21:14 CET

  1. Julien PillotEnseignant-Chercheur en Economie et Stratégie (Inseec U.) / Pr. et Chercheur associé (U. Paris Saclay), INSEEC Grande École
  2. Julien Pillot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
INSEEC Business School
INSEEC U.

INSEEC Business School et INSEEC U. fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
L’action coordonnée des amateurs de jeux vidéo a poussé le cours de l’action à 347,51 dollars le 27 janvier dernier alors qu’il s’échangeait à 4,15 dollars début 2020. Rafapress / Shutterstock

Si vous êtes un cinéphile averti ou tout simplement amateur, peut-être avez-vous vu The Big Short : le casse du siècle ?. Ce film de 2015 réalisé par Adam McKay et fort d’un casting 5 étoiles relate les aventures de quelques insiders (initiés) de la finance qui, au milieu des années 2000, découvrent qu’une bulle financière sans précédent est sur le point d’éclater en raison d’une accumulation colossale d’actifs de très mauvaise qualité dans le bilan des banques.

À la base de ces actifs de mauvaise qualité, nous trouvons des crédits immobiliers non garantis (les fameux subprimes), mais aussi des actifs synthétiques (les titres structurés et tranchés de créances, ou CDO) mêlant des prêts de qualité avec des prêts médiocres, créant ainsi des produits aux fondements instables et ne demandant qu’à s’écrouler. La suite de l’histoire, nous la connaissons. L’effondrement du marché résidentiel américain a été l’étincelle qui a mis le feu à la finance mondiale.

Pour autant, cette crise ne fit pas que des perdants. C’est justement le cas de nos insiders. Ces derniers ont fait partie des très rares à miser sur l’effondrement du marché immobilier, contre la quasi-totalité des investisseurs institutionnels. Concrètement, ils ont shorté le marché, c’est-à-dire qu’ils ont contracté auprès des investisseurs institutionnels des couvertures de défaillances (aussi appelés Swaps ou CDS) avec des titrisations hypothécaires comme sous-jacents.

Autrement dit, ils ont emprunté aux banques des CDS pour les vendre au prix de marché constaté à l’instant « t », pour les racheter à l’instant « t+1 » avec obligation de les rendre à leurs propriétaires d’origine. Évidemment, l’investisseur engagé dans une telle stratégie espère que le prix de l’actif aura baissé entre « t » et « t+1 » de façon à pouvoir empocher la différence.https://www.youtube.com/embed/lKOC_kmBsJU?wmode=transparent&start=0Bande-annonce du film « The Big short : le casse du siècle » (Paramount Pictures France, 2015).

De leur côté, les banques ne pouvaient qu’accepter ces deals car, franchement, quel individu sensé pourrait miser sur l’effondrement d’un marché résidentiel réputé particulièrement solide, et too big to fail car soutenu par l’ensemble des grandes places financières du fait de leurs engagements se comptant en centaines de milliards de dollars ?

Alors, me direz-vous, que diable vient faire The Big Short en introduction d’un papier consacré au décryptage du cas GameStop ? Tout simplement, car nous y retrouvons des mécanismes en partie similaires, mais aussi un protagoniste que le film d’Adam McKay a élevé au rang d’icône de la pop culture : le docteur Michael J. Burry (interprété par Christian Bale à l’écran), manager du hedge fund Scion Capital, présenté comme celui qui, le premier, découvrit les faiblesses inhérentes aux subprimes.

Une victime idéale et des usual suspects

GameStop est un groupe américain bien connu des gamers du monde entier. Spécialiste de la distribution physique de jeux vidéo, il détient plus de 5 000 magasins aux États-Unis,ou encore l’enseigne Micromania en France. Un spécialiste de la distribution physique sur un marché où souffle fort le vent de la dématérialisation ? Le tout dans un monde où les mesures de confinement découlant de la crise sanitaire ont favorisé la distribution numérique au détriment des acteurs traditionnels ? Il n’en fallait pas plus pour aiguiser l’appétit des requins de la finance de tous bords qui ont misé comme d’un seul homme sur la chute du titre.

Évolution du cours de l’action GameSoft. Yahoo ! Finance

Or, que devrait-il se passer quand de grands noms de la finance font tous le même calcul au même moment ? Réponse : ils créent les conditions d’une prophétie autoréalisatrice où l’événement prédit finit par se réaliser du simple fait du poids (direct ou indirect) que lesdits acteurs exercent sur le marché.

Alors dans ces conditions, comment expliquer que, bien loin de s’effondrer face à l’action conjointe de ces usual suspects, le titre GameStop se soit au contraire envolé ces dernières semaines, jusqu’à coter 347,51 dollars le 27 janvier, là où il s’échangeait à quelque 4,15 dollars un an auparavant ?

Reddit et les néo-actionnaires activistes

Pour comprendre les origines de ce résultat contre-intuitif, il faut nous intéresser à la communauté des gamers. Outre de partager des caractéristiques communes, comme un intérêt marqué pour la pop culture et une fascination partagée pour ses icônes, les membres de cette dernière restent très actifs sur les forums et les réseaux sociaux.

Si en France, les espaces de discussions du site spécialisé jeuxvideo.com défraient souvent la chronique, aux États-Unis, c’est sur Reddit que ça se passe. Et plus spécifiquement, sur le sous-forum r/WallStreetBets (qui compte à lui seul plus de 8,6 millions d’abonnés) où un gamer a relayé début 2020 une lettre d’un investisseur renommé qui annonce être monté au capital de GameStop à hauteur de 3 %, et se lancer dans une opération de short squeeze déterminée, c’est-à-dire une opération visant à forcer les short-sellers à liquider leurs positions selon une mécanique que nous décrirons plus loin. Cet investisseur… c’est Michael J. Burry !

Mais un gamer n’est pas nécessairement un as de l’investissement me direz-vous ? Effectivement. Et c’est bien pourquoi, toujours sur Reddit, un autre membre de la communauté va poster un plan d’attaque coordonnée, expliquant par le détail la procédure à suivre pour « pousser les investisseurs institutionnels à la faillite » dans le but de soutenir la société GameStop, mais aussi de livrer une bataille idéologique contre une certaine conception de la finance déconnectée de la réalité (et, soyons honnête, d’empocher un petit pactole au passage, histoire de joindre l’utile à l’agréable). L’idée consiste à appliquer une stratégie visant à contrer la mécanique décrite dans The Big Short, autrement dit à suivre la stratégie de short squeeze de Michael J. Burry pour lui donner encore plus d’ampleur.

Le sous-forum r/WallStreetBets de la plate-forme Reddit compte quelque 8,6 millions d’abonnés. Tada Images/Shutterstock

Concrètement, cette stratégie de short suqeeze a amené nos néo-investisseurs activistes ont mené deux actions simultanées. D’une part, ils ont acheté en masse des actions GameStop, ce qui a eu pour effet de doper le cours du titre. Cette appréciation du titre a poussé les investisseurs institutionnels engagés dans une stratégie baissière à racheter des titres de façon à compenser en partie leurs pertes… ce qui a en retour contribué à renforcer la valorisation de GameStop.

D’autre part, les gamers ont également pris des « options », c’est-à-dire des titres dont la valeur est indexée à celle d’une action donnée, en l’espèce l’action GameStop. Ces options ont joué un rôle catalyseur, étant interprétés par les investisseurs tiers – humains comme algorithmes – comme de signaux de confiance dans la valeur GameStop.

Épiphénomène ou changement de paradigme ?

Cette affaire GameStop est encore loin d’avoir livré son verdict. Car si les investisseurs activistes sont effectivement parvenus à contrer la stratégie baissière des investisseurs institutionnels – leur occasionnant des pertes importantes quand, dans le même temps, le fond de Michael J. Burry affichait un bénéfice insolent de 1 500 % – on observe sur les derniers jours un reflux de la valeur de GameStop, probablement consécutif à la prise de profits des néo-boursicoteurs. Mais, l’important n’est pas là.

Les investisseurs estimaient que la distribution physique de jeux vidéo n’avait pas d’avenir et misaient sur l’effondrement de GameSoft. C’était sans compter sur la mobilisation des games… Spencer Platt/AFP

De mémoire d’économiste, jamais dans l’histoire nous n’avions encore assisté à pareille rébellion sur le front de la finance, voyant des millions d’investisseurs amateurs retourner les stratégies de marché contre leurs instigateurs. Au-delà de la perte financière, pour ces acteurs habitués à être price makers (faiseurs de prix), le camouflet est terrible. Et les enseignements nombreux :

  • contrairement à The Big Short, la stratégie n’est pas à mettre au crédit d’insiders rompus aux mécanismes de la finance, mais à des investisseurs amateurs… certes guidés par quelques relais d’influence et initiés ;
  • l’espérance de gain semble être une motivation de second rang dans cette affaire, relativement à la bataille idéologique sous-jacente et la volonté farouche de soutenir l’enseigne GameStop à laquelle les gamers sont très attachés ;
  • Cette attaque coordonnée a été rendue possible par la mobilisation d’une communauté particulièrement importante quant à son ampleur, et agissante. Elle s’inscrit en cela dans la droite ligne des grands mouvements tels #MeToo et autres #GiletsJaunes et #BlackLivesMatter qui ont pris naissance et se sont organisés sur les réseaux sociaux.

En d’autres circonstances, nous avons déjà eu l’occasion de souligner le changement de paradigme qu’entraîne la massification des audiences introduite par les réseaux sociaux couplée à la constitution de communautés se définissant aussi à travers les relais d’influence qu’elles contribuent à ériger comme tels. Mais si ce constat est plutôt partagé pour des marchés jugés « accessibles », la technicité de la finance semblait mettre ses acteurs à l’abri de l’agissement des foules.

Pourtant, le cas GameStop pourrait bien amener les investisseurs institutionnels à se discipliner ou, à tout le moins, à réviser certaines de leurs pratiques jugées non éthiques par les communautés activistes. Car, dans l’ombre de l’affaire GameStop, il se murmure sur les forums que des opérations similaires seraient en cours pour sauver d’anciennes gloires de l’industrie au fort pouvoir émotionnel, tels que Nokia et Blackberry, des griffes des shorts-sellers…

Femmes dealeuses : des profils atypiques, mal identifiés et méconnus

  1. Sarah PerrinDoctorante en sociologie, Université de Bordeaux

Sarah Perrin a reçu des financements de l’Université de Bordeaux (France) et de l’Université de Sherbrooke (Canada)

Université de Bordeaux

Université de Bordeaux apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Voir les partenaires de The Conversation France

CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information
Weeds, la série de Jenji Kohan diffusée en 2005 a connu un succès fulgurant: la protagoniste est une dealeuse bien intégrée socialement… Allocine- Randy Tepper/SHOWTIME

Alors que l’Assemblée nationale a récemment mis en ligne une consultation citoyenne sur le cannabis dit « récréatif », il apparaît nécessaire de s’interroger sur nos représentations des drogues et de ceux qui les vendent.

C’est un aspect de mon travail de thèse en sociologie, intitulé « Les mondes cachés de la drogue. L’invisibilité des femmes insérées socialement », qui s’intéresse aux trajectoires de femmes en logement, en emploi ou en études dans les « mondes de la drogue », à savoir les milieux des ventes et des usages, les institutions sanitaires, les institutions répressives et les politiques publiques.

Dans cet article, les résultats s’appuient sur des entretiens réalisés avec 26 femmes consommatrices et/ou vendeuses de drogues insérées socialement et avec 10 policiers, à Bordeaux, et présentent des portraits inattendus bien loin de l’image type associée au dealer.

Des femmes sous-représentées dans les statistiques policières

Dès lors qu’on commence à questionner la pertinence d’une légalisation de certaines drogues en France, apparaît l’argument selon lequel cette légalisation entraînerait une paupérisation des banlieues.

S’il est vrai que certains quartiers de France sont en grande partie alimentés par le trafic de drogues, il est intéressant de constater à quel point nous rattachons la vente de drogues aux zones périphériques urbaines, au masculin et aux « classes dangereuses », selon l’expression employée par Michel Kokoreff dans son article « Drogues, trafics, imaginaire de la guerre. Des quartiers aux cartels » paru dans la revue Multitudes en 2011.

L’image du dealer est celle d’un jeune homme vivant en cité, issu de l’immigration, intégré dans des réseaux structurés et hiérarchisés de groupes criminels. Cette image est aussi celle qui nous est renvoyée par les statistiques policières : 92 % des interpellés pour Infraction à la Législation sur les Stupéfiants (ILS) sont des hommes.

Les femmes seraient donc sous-représentées au sein des individus mis en cause pour ILS, puisqu’elles sont 16 % dans la population totale des mis en cause, toutes infractions confondues, selon la thèse de Kathia Barbier datant de 2017.

Les statistiques policières ne sont cependant pas représentatives de la réalité, et sont davantage le reflet des pratiques policières qui criminalisent certaines catégories de la population (jeunes, racisées, masculines, précaires) et en ignorent d’autres. Certains policiers interrogés admettent qu’ils se dirigent d’eux-mêmes vers ces profils où ils savent qu’ils trouveront des « clients » (c’est-à-dire, dans ce contexte, des vendeurs de drogues et autres délinquants).

Des trajectoires spécifiques pour des femmes peu ciblées

Il est frappant de constater à quel point les policiers rencontrent peu de femmes dans les affaires liées aux drogues. Tous les policiers interrogés s’accordent pour dire que les femmes représentent une infime part des mis en cause pour ILS, en partie car elles ne correspondent pas au profil type des populations qu’ils ciblent.

Quand elles sont impliquées, c’est en tant que mules (c’est-à-dire des personnes transportant sur elles des drogues, qui sont le plus souvent étrangères et en situation de grande pauvreté), nourrices (des personnes gardant chez elles des drogues, soit car elles sont sous contrainte, soit en échange d’une rémunération) ou complices (le plus souvent cette catégorie concerne les femmes de trafiquants qui bénéficient du trafic sans y participer directement). Des rôles subalternes et passifs, donc, quasiment perçus comme des victimes du trafic, mais qui peuvent tout de même faire l’objet de poursuites.

Weeds, série phare des années 2005-2012 mettant en scène une jeune femme « comme il faut » vendeuse d’herbe. Allociné

Les femmes dealeuses que j’ai rencontrées sont pourtant bien éloignées des figures préalablement décrites. Elles se présentent comme volontaires dans leur choix de vendre des drogues. Leurs trajectoires sont bien différentes de celles des dealers de cités qui expliquent le plus souvent vendre des drogues par manque d’opportunités professionnelles licites.

Des usagères-revendeuses bien insérées dans la société

Les femmes interrogées sont toutes insérées socialement : elles ont des diplômes, des revenus, un habitat stable, une vie sociale qui ne se cantonne pas à la marginalité et la déviance. Elles vivent dans des appartements, seules, en couple ou en colocation, dans des zones du centre-ville ou de calmes banlieues pavillonnaires. Leurs revenus sont majoritairement issus de leurs activités professionnelles licites (bourses étudiantes, revenus salariés, etc.).

Si elles vendent des drogues, c’est d’abord parce qu’elles en consomment. Elles s’inscrivent dans une trajectoire d’usage-revente : toutes ont commencé par consommer du cannabis, puis parfois d’autres drogues (le plus souvent de la cocaïne et des amphétamines, parfois aussi des hallucinogènes), dans des contextes de sociabilité juvénile.

Cette consommation ayant un coût (le gramme d’herbe coûte en moyenne 7 euros, le gramme de cocaïne 80 euros et le gramme de MDMA 60 euros), les interrogées ont cherché à le limiter. Pour cela, il leur suffisait d’acheter davantage de produits (le prix des drogues étant inversement proportionnel à la quantité de drogues achetée : plus on achète, moins c’est cher), puis d’en revendre une partie, afin de consommer gratuitement.

Certaines se sont arrêtées là, d’autres ont choisi d’intensifier leurs pratiques de revente pour en tirer des bénéfices économiques : on sort alors du modèle de l’usage-revente.

Leurs clients sont essentiellement des amis, des partenaires de consommation ; leur nombre est restreint, la confiance étant un élément essentiel pour limiter les risques liés à cette activité illicite. Elles vendent chez elles, ou dans des espaces festifs ; jamais dans la rue. On est bien loin de l’image du dealer en bas de sa tour vendant au tout-venant.

Ces pratiques d’usage-revente ne sont pas propres aux femmes, et concernent une part importante de consommateurs insérés socialement. Être une femme vendeuse de drogues comporte néanmoins des spécificités qui méritent d’être soulignées.

Prouver qu’on a sa place

Le milieu du deal est, comme on l’a dit, rattaché à la violence, au danger, à la force, à des valeurs virilistes. Quand on est une femme, il faut prouver qu’on y a sa place. En effet, plusieurs stéréotypes pèsent sur les femmes dans les mondes de la drogue : on les pense moins aptes à négocier et à s’imposer, on les juge moins crédibles.

Des clients et fournisseurs peuvent tenter des approches oscillant tantôt entre drague et harcèlement sexuel, puisqu’une femme qui consomme et vend des drogues est forcément une femme de mauvaise vie, amorale et donc disponible sexuellement. Fiona Hutton, dans son article « Up for it, mad for it ? Women, drug use and participation in club scenes », publié en 2004 dans la revue Health, Risk and Society, analyse ce cliché de la femme droguée qui veut forcément avoir des rapports sexuels, et la manière dont la drogue fournit une excuse aux hommes pour justifier la pression sexuelle qu’ils font subir aux femmes.

On imagine aussi les dealeuses fragiles et innocentes, et donc moins capables de réagir face à des menaces de violences. Les femmes interrogées rapportent ainsi des stratégies pour s’imposer, affirmer leurs connaissances des produits qu’elles vendent, leurs capacités à ne pas se laisser impressionner par de fréquentes démonstrations de virilité. Il s’agit de faire preuve de répartie, de « tchatche », mais aussi parfois d’agressivité. Certaines expliquent se masculiniser au maximum, à travers l’habillement, la manière de parler, de se tenir, pour contrer le stigmate de genre.

Mais être une femme qui vend des drogues peut aussi comporter des avantages, et il serait réducteur d’imaginer les femmes dealeuses comme dépourvues de ressources. Elles peuvent aussi retourner le stigmate de genre pour en tirer parti.

De nombreuses dealeuses opèrent dans des espaces festifs, boites de nuit, bars et festivals (image d’illustration). Martin Lopes/PexelsCC BY

Certaines interrogées expliquent ainsi profiter des tentatives de séduction de leurs interlocuteurs masculins pour vendre plus cher ou acheter moins cher, selon le contexte. Elles vont jouer de leur stéréotype d’innocence et de fragilité pour escroquer, misant sur le fait qu’on n’imagine pas une femme arnaquer car elle aurait forcément peur des représailles.

Le fait d’être une femme est aussi un avantage certain face à la police : aucune femme interrogée n’a été mise en cause pour ILS, mais toutes connaissent des hommes qui ont eu affaire à la police pour usage ou vente de drogues.

Pour passer inaperçues, elles s’habillent de manière féminine lorsqu’elles transportent des drogues dans l’espace public. En cas de contrôle, plusieurs interrogées m’ont rapporté avoir singé le stéréotype de la fille naïve et innocente, en feignant d’être impressionnées face aux forces de l’ordre, voire parfois en rentrant dans un jeu de séduction avec les agents.

Comprendre les trajectoires de femmes dans le deal permet de mieux saisir la réalité des trafics, bien plus diversifiée que le laissent à penser nos représentations.

Harriet Tubman sur les billets de 20 dollars : les États-Unis peuvent-ils se réconcilier avec leur passé esclavagiste ?

7 février 2021, 18:24 CET

  1. Erick CakpoHistorien, chercheur, Université de Lorraine

Erick Cakpo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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une peinture murale de l'abolitionniste américaine et ancienne esclave Harriet
Les gens passent devant un bus avec une peinture murale de l’abolitionniste américaine et ancienne esclave Harriet Tubman, alors qu’ils arrivent pour assister à l’exposition publique de George Floyd à l’église Fountain of Praise à Houston, Texas, le 8 juin 2020. Andrew Caballero-Reynolds/AFP

Le 25 janvier dernier, la nouvelle administration du 46e président des États-Unis a annoncé sa volonté de concrétiser le projet de faire figurer la militante antiesclavagiste Harriet Tubman (vers 1820-1913) sur les billets de 20 dollars. Ainsi, selon les déclarations de la porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki :

« Le département du Trésor prend des mesures pour reprendre ses efforts pour insérer Harriet Tubman sur le recto des nouveaux billets de 20 dollars. Il est important que nos billets, notre argent […] reflètent l’histoire et la diversité de notre pays, et l’image d’Harriet Tubman ornant la nouvelle coupure de 20 dollars les reflète de façon évidente. »

Dans un climat sociopolitique marqué depuis ces dernières années par le mouvement Black Lives Matter, ce projet est-il une énième tentative de réparation ou un véritable acte vers la reconnaissance durable des Noirs dans un pays qui a du mal à panser l’héritage de son histoire esclavagiste ?

Harriet Tubman : le visage d’une vie de combats sur un billet ?

La militante antiesclavagiste, antiraciste et féministe Harriet Tubman est bien connue aux États-Unis où, depuis plusieurs années, sur fond de restauration de l’histoire des Noirs américains, sa mémoire est rappelée à travers des actes de portée symbolique. En 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale, son nom est donné à un navire de la Marine américaine. En 1978, elle est la première femme noire à avoir son effigie sur un timbre. Depuis le 13 mars 1990, une loi américaine fait du 10 mars le « Harriet Tubman Day » (Journée d’Harriet Tubman).

C’est dans cette ligne que s’inscrit le projet de faire apparaître son effigie sur un billet de dollar. Ce projet, porté dans un premier temps par Barack Obama en 2016, par la suite remis en cause par Donald Trump, est désormais ranimé par le gouvernement Biden.https://www.youtube.com/embed/wJoUYQ1vq0Y?wmode=transparent&start=0Biden relance le billet de 20 dollars avec Harriet Tubman, que Trump avait bloqué.

Quand on se réfère à la vie et à l’action menée par Harriet Tubman, il y a de quoi adhérer au projet. La mémoire de la militante noire s’illustre à travers des actes emblématiques concernant la lutte abolitionniste et féministe. Réduite en esclavage dès l’âge de 6 ans, Aramintha Ross, de son nom de naissance, n’a qu’un objectif : échapper à cette condition.

Elle met ce projet en action en 1849 en s’enfuyant de la plantation Poplar Neck (Caroline County) pour effectuer, à pied, un long périple estimé à 160 km vers la Pennsylvanie. Soutenue dans sa fuite par des membres de l’Underground Railroad, un réseau informel qui aide les esclaves à s’échapper, elle s’attelle à son tour à libérer des esclaves. On estime qu’entre 1849 et 1859, Harriet Tubman effectue 19 missions d’évasion pendant lesquelles elle réussit à libérer 300 esclaves. L’espoir de libération qu’elle fait renaître auprès des esclaves lui vaut le surnom de Moïse noire.https://www.youtube.com/embed/wIp5NeHy8go?wmode=transparent&start=0Harriet Tubman, la « Moïse noire »- #CulturePrime.

Lors de la guerre de Sécession, profitant d’une loi autorisant les « personnes de couleur » à s’engager dans l’armée, elle aurait pris la direction d’une troupe de 150 soldats, s’illustrant ainsi comme la seule femme (noire) à jouer ce rôle à cette époque. Cette mission lui fournit l’occasion de libérer davantage d’esclaves en Géorgie. Après la guerre, elle poursuit un combat inlassable pour le droit des femmes en s’engageant aux côtés des suffragistes pour le droit de vote des femmes, droit qu’elle ne connaîtra jamais.

Une initiative pas si simple

Eu égard à ces actes, Harriet Tubman a recueilli une majorité de voix devant d’autres femmes comme l’ex–première dame Eleanor Roosevelt ou Rosa Parks pour figurer sur un billet de dollar en guise de reconnaissance de son activisme antiesclavagiste et de son engagement féministe. En dépit de cette adhésion majoritaire, le projet a suscité dès sa première annonce des interrogations voire des polémiques quant à certaines contradictions qu’il met en exergue.

Dans un article bien documenté paru en 2018 et intitulé « Harriet Tubman and Andrew Jackson on the 20-dollar bill : A monstrous intimacy », deux universitaires américains, Sheneese Thompson et Franco Barchiesi, relèvent les contresens entourant certains aspects du projet par rapport à la question de réparation ou de restauration de la mémoire des esclaves et de leurs descendants.

La statue d’Andrew Jackson
La statue d’Andrew Jackson devant la Maison Blanche à Washington, DC, le 5 mars 2015. Jim Watson/AFP

« L’intimité monstrueuse » dont parle l’article dans son titre concerne la cohabitation envisagée sur le billet de 20 dollars entre l’ancien président américain Andrew Jackson – dont le soutien à l’esclavage est avéré à travers la déportation des Amérindiens – et Harriet Tubman. Le controversé président figure depuis 1928 au verso de l’actuel billet alors que l’effigie d’Harriet Tubman est pressentie pour le recto, voire pour remplacer celle d’Andrew Jackson. La cohabitation des deux personnes ou le remplacement de l’une par l’autre sur le billet ont donné lieu à des polémiques. À travers ces polémiques, Thompson et Barchiesi dénoncent l’incapacité de parler d’Harriet Tubman sans comparer son histoire avec celle d’un Blanc comme si sa condition de femme noire ne lui permet pas une souveraineté.

Une autre raison de « l’intimité monstrueuse » pointée par l’article est la représentation de Tubman sur l’objet, l’argent, qui conditionnait le statut de possession et de marchandise des esclaves noirs. Ainsi, le projet suscite des interrogations malgré ses velléités de réparation : le visage d’Harriet Tubman peut-il orner l’objet même de sa réduction en propriété captive ? Puisqu’on parle d’argent comme support de la cause des Noirs, à qui profite le projet si ce n’est au système capitaliste ? Dans ce sens, Thompson et Barchiesi demandent si le projet ne s’apparente pas davantage à « un symbolisme déformant visant à utiliser Tubman comme une marque du capitalisme racial ».

L’irrésoluble question des réparations

une citation de Harriet Tubman
Un visiteur du National Underground Railroad Freedom Center face à une citation de Harriet Tubman le 20 août 2004 à Cincinnati, Ohio. Mike Simons/AFP

Les interrogations et polémiques suscitées par le projet depuis sa première annonce traduisent les difficultés que présente la question des réparations qui sont au cœur des problématiques concernant l’esclavage et ses héritages. Aux États-Unis, dans une société marquée par des rapports sociaux profondément racialisés, le problème des réparations se manifeste de manière particulière à travers la question de la justice sociale. Ainsi, comme le souligne l’historienne Myriam Cottias, la mobilisation du passé, souvent subordonnée aux revendications de réparations, sert à réclamer une nouvelle définition de la citoyenneté et à dénoncer le racisme et les discriminations.

Ce constat pousse à se questionner sur l’aboutissement des initiatives allant dans le sens de réparations, surtout quand ces dernières portent sur la volonté d’une reconnaissance des Noirs, à l’exemple du projet dont il est question dans cette contribution. Faut-il en conclure à l’impossible réconciliation de la Nation américaine ? Cette réconciliation doit-elle forcément passer par une démarche de réparations, qu’elles soient financières ou mémorielles ? En tout cas, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, face aux violences et discriminations dont font l’objet les Afro-Américains, a demandé aux États-Unis de réfléchir à des formes de réparations diverses afin de lutter contre le racisme systémique.

Avec ce projet de voir la première femme noire sur un billet de dollar, l’ancien président américain Barack Obama pensait faire entrer les États-Unis dans l’ère post-raciale. On se rend compte que le chemin vers cette ère reste long, même si l’élection du « premier président noir des États-Unis » en a constitué l’une des étapes principales. Le travail à effectuer pour y entrer, loin de la question des réparations comme seule condition, nécessite une vraie réflexion sur la construction d’une nation, dans le sens premier du terme, se caractérisant par la conscience qu’a un peuple de son unité et de sa volonté de vivre ensemble.

Des recherches pour convertir le CO₂ émis vers l’atmosphère en carburant

  1. Andrei KhodakovDirecteur de recherche au CNRS, Université de Lille
  2. Sara Navarro JaénChercheuse dans le domaine de la science de matériaux et la catalyse hétérogène, Université de Lille

Andrei Khodakov a reçu des financements du programme européen Interreg 2 Mers

Sara Navarro Jaén a reçu des financements du programme européen Interreg 2 Mers

Université de Lille
Université Lille Nord-Europe (ULNE)

Université de Lille et Université Lille Nord-Europe (ULNE) fournissent des financements en tant que membres adhérents de The Conversation FR.

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Centrale de production électrique à base de charbon à Datteln en Allemagne. Il y a quatre sites de production d’électricité à partir de charbon en France. Arnold Paul, WikimediaCC BY-SA

Dans l’Union européenne, la production et à la consommation d’énergie sont actuellement responsables de plus de 75 % des émissions de gaz à effet de serre. Le Green Deal européen propose de réduire les émissions de gaz à effet de serre en Europe d’au moins 55 % d’ici 2030, par rapport aux niveaux de 1990, afin d’atteindre l’objectif de neutralité climatique d’ici 2050. « Neutralité climatique » est une initiative lancée en 2015 par l’ONU afin d’atteindre l’objectif d’un monde neutre sur le plan climatique avant le milieu du siècle, conformément à l’Accord de Paris.

Pour atteindre cette neutralité climatique, des efforts conjoints des gouvernements, des entreprises et des institutions sont nécessaires. Actuellement, outre la limitation des émissions, il existe deux stratégies pour faire face à l’augmentation constante de la teneur en CO2 dans la biosphère : le captage et le stockage du carbone (en anglais, Carbon Capture and Storage, CCS) et le captage et l’utilisation du carbone (en anglais, Carbon Capture and Utilisation, CCU).

Le stockage (CCS) repose sur le piégeage du CO2, y compris sa séparation, sa compression et son transport, en vue de son stockage permanent dans une couche géologique. Il s’agit de capter le CO2 des centrales électriques et des installations industrielles (par exemple, des centrales au charbon, des usines d’aluminium), de le concentrer, de le pressuriser et de le stocker ensuite sous terre dans des formations géologiques ou de l’utiliser pour la récupération assistée du pétrole. Toutefois, la faisabilité technologique et économique à plus grande échelle de cette stratégie n’a pas été démontrée.

La réutilisation (CCU) implique soit l’utilisation technologique directe du CO2, dans les boissons non alcoolisées ou les extincteurs par exemple, soit sa conversion chimique ou biologique en produits et combustibles à valeur ajoutée. La conversion du CO2 en carburants pourrait être très intéressante. Il convient de souligner que les carburants sont des sources majeures d’émissions de dioxyde de carbone et que la majeure partie du CO2 émis dans l’atmosphère provient de leur combustion.

Présentation schématique du projet européen Interreg E2C : à partir d’électricité renouvelable et de dioxyde de carbone dégagé par des installations industrielles, on procède à l’extraction du carbone afin de fabriquer soit des carburants à base de carbone « recyclé » soit des molécules carbonées d’intérêt pour l’industrie.

Dans le cadre du projet européen E2C (« Electrons to high value chemical products ») notre équipe est impliquée dans la conversion directe du CO2 en diméthyle éther (DME). Le DME est un carburant oxygéné de formule CH3-O-CH3. Son indice de cétane élevé, son taux zéro de soufre et sa faible production des particules et des oxydes d’azote en font un carburant plus « propre » que le gasoil. Les constructeurs automobiles Shanghai Diesel Co, AB Volvo, Isuzu Trucks et Nissan Diesel développent activement des véhicules utilitaires lourds alimentés au DME. Le DME produit à partir de CO2 en utilisant de l’électricité renouvelable aurait une faible empreinte carbone et impacterait très peu le climat.

Produire de l’hydrogène par électrolyse avec des énergies renouvelables

Le DME peut être produit directement par catalyse à partir de CO2 et de H2. Pour que le processus soit durable, encore faut-il que les différents ingrédients le soient aussi. On peut le produire le dihydrogène par électrolyse de l’eau en appliquant un courant électrique pour extraire les atomes d’hydrogène et d’oxygène de la molécule d’eau. C’est là qu’intervient l’électricité renouvelable. Mais ceci ne suffit pas : certains défis technologiques doivent être relevés, comme l’efficacité, la durabilité des électrolyseurs, ainsi que leur rendement. À l’heure actuelle, le coût élevé de cet hydrogène « propre » peut présenter un défi pour la synthèse directe du diméthyle éther à partir du CO2. Le fait que les prix de l’électricité renouvelable baissent contribue à rendre cette option envisageable financièrement dans le futur. Le succès de la production de l’hydrogène à grande échelle par l’électrolyse de l’eau repose sur la disponibilité d’électricité renouvelable bon marché et de règles politiques favorables.

Nos partenaires de l’université d’Exeter au Royaume-Uni travaillent sur la réduction du coût de l’hydrogène en élaborant une gamme de nouveaux catalyseurs pour les électrolyseurs. De plus, des équipes de Polytech Lille sont en train de développer de nouvelles méthodes algorithmiques afin d’optimiser l’utilisation du surplus d’électricité issue des énergies renouvelables (quand il y a trop de vent par exemple) pour produire de l’hydrogène par électrolyse.

Convertir le CO₂ de l’atmosphère en carburant

Pour convertir directement du CO2 en DME, il y a deux étapes : dans la première, le CO2 est hydrogéné pour former du méthanol, tandis que dans la seconde, le méthanol est déshydraté pour former du DME.

Étape 1 : Hydrogénation du CO2 : CO2 + 3H2 ↔ CH3OH + H2O

Étape 2 : Déshydratation du méthanol : 2CH3OH ↔ CH3OCH3 + H2O

Une des missions de notre équipe lilloise est d’hydrogéner le CO2 et de déshydrater ensuite le méthanol en même temps dans un seul réacteur et avec un seul catalyseur. Il faut concevoir pour cela des catalyseurs « hybrides », ceux qui contiennent deux fonctions catalytiques pour ces deux étapes de synthèse de DME.

Les catalyseurs à base de nanoparticules de cuivre se sont révélés être d’excellents systèmes pour la première étape, à savoir la conversion du CO2 en méthanol. Toutefois, leur stabilité est limitée en raison du « frittage » des nanoparticules pendant la réaction : la catalyse est un phénomène de surface et le frittage conduit à l’augmentation de la taille de nanoparticules métalliques et à la diminution de la surface active de catalyseur. Dans le cadre du projet E2C, nous avons élaboré de nouveaux nanocatalyseurs d’hydrogénation bimétalliques, à base de cuivre promu au palladium, qui montrent une sélectivité et une stabilité améliorées par rapport aux catalyseurs classiques pour l’hydrogénation du CO2 en méthanol.

Pour réaliser la deuxième étape, la déshydratation du méthanol, des catalyseurs acides tels que les zéolites, des aluminosilicates cristallins microporeux, ont été ajoutés à la formulation du catalyseur. Nous avons optimisé leur acidité afin d’obtenir un rendement maximal – c’est-à-dire augmenter la quantité de DME produite par gramme de CO2.

Principe de la technologie SEDMES.

Ces nouveaux catalyseurs ont permis d’obtenir des rendements en DME proches des valeurs maximales définies par la thermodynamique. En outre, la production de produits indésirables tels que le monoxyde de carbone ou les hydrocarbures a été supprimée. Ces résultats démontrent la faisabilité de l’application d’un tel processus dans la pratique à l’échelle de laboratoire.

Afin d’augmenter davantage le rendement en DME et de passer à l’échelle industrielle, nous développons des systèmes catalytiques pour la synthèse de diméthyle éther « améliorée par sorption » (en anglais, Sorption-Enhanced-DME-Synthesis, SEDMES). Cette méthode permet de modifier l’état d’équilibre thermodynamique, selon le principe de Le Chatelier, et d’obtenir une conversion du dioxyde de carbone proche de 100 % avec une sélectivité d’environ 80 % en DME, grâce à l’adsorption de l’eau formée pendant la réaction. Ce procédé est en cours de développement à l’échelle industrielle chez le partenaire ECN-TNO, aux Pays-Bas. Ces collaborations entre laboratoires universitaires et centres industriels sont indispensables pour accélérer le développement de ces nouvelles technologies.

« Affaire du siècle » : les promesses climatiques risquent d’engager ceux qui les font

  1. Mathilde Hautereau-BoutonnetProfesseur de droit, Aix-Marseille Université (AMU)

Mathilde Hautereau-Boutonnet a reçu des financements du CNRS et de la mission de recherche « Droit et justice ».

Aix-Marseille Université

Aix-Marseille Université apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

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À Paris, mi-janvier 2021, une manifestation de soutien à l’Affaire du siècle. Thomas SAMSON / AFP

Depuis quelques jours, on ne compte plus les commentaires réagissant à « l’Affaire du siècle ». Il est vrai que la décision de justice rendue par le tribunal administratif de Paris, mercredi 3 février 2021, a d’ores et déjà marqué les esprits.

Répondant à une requête déposée par plusieurs ONG, cette décision vient condamner l’État pour son manquement en matière de lutte contre le changement climatique et lui impose de réparer en nature le préjudice écologique qui en résulte.

Certes, il faudra attendre encore deux mois pour connaître le résultat de l’instruction ayant pour finalité de déterminer les mesures permettant de prévenir l’aggravation du préjudice. Mais la « révolution » est bien là : un juge français admet, pour la première fois, que le climat subit un préjudice, celui résidant dans la « modification de l’atmosphère et de ses fonctions écologiques », et que l’État en est pour une part responsable.https://www.youtube.com/embed/u3CitdoQnFE?wmode=transparent&start=0Climat : L’Affaire du siècle devant la justice française. (Euronews/Youtube, février 2021).

Si le jugement suscite de multiples interrogations juridiques – qu’est-ce qu’une carence fautive ? Qu’est-ce qu’un préjudice écologique ? Comment le réparer ? Quelles mesures d’injonctions le juge peut-il prescrire ? –, en creux, il dit bien plus.

Avec une lecture plus politique, il nous parle aussi de la portée qu’il convient d’accorder aujourd’hui à un nouveau type de gouvernance : la gouvernance des engagements.

S’engager, une forme de communication

Les juristes sont familiers des « engagements » et n’ont de cesse de s’interroger sur leur qualification et portée juridiques. En droit, on les trouve en général dans des actes juridiques individuels souscrits par des personnes dans l’intention de créer des obligations au bénéfice d’une autre personne. L’étudiant de première année aura en tête l’exemple type du testament.

Aujourd’hui, les engagements dépassent toutefois ce cadre interpersonnel. Ils se nichent dans des normes générales, celles qui ont vocation à réguler l’ensemble des citoyens de manière impersonnelle, notamment ces règles adoptées par l’État, dites « programmatoires ». Alors que le droit est considéré sur la forme comme un ensemble de règles générales et abstraites, les normes contenant des engagements se montrent au contraire plus concrètes, remplies d’objectifs à atteindre, souvent chiffrés et datés.

Pour ceux qui y ont recours, ce droit d’engagements présente un double intérêt. Dans le champ politique, il rassure les citoyens. En s’engageant à remplir certains objectifs, l’État atteste de sa volonté d’agir, d’aller de l’avant, de prendre des décisions, de se montrer efficace. Sur le plan juridique – et parce que « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent », pour reprendre les mots du président Jacques Chirac – l’engagement peut laisser penser à l’État qu’il n’est pas véritablement contraint par les objectifs énoncés. Aucun créancier précis n’étant identifié, comment pourrait-il être débiteur d’une quelconque obligation ?

L’engagement peut ainsi être ainsi perçu comme une nouvelle forme de « communication » par le droit.

Des objectifs non atteints

Avec l’Affaire du siècle cependant, au-delà de la condamnation de l’État pour le préjudice qu’il cause au climat, on assiste bien au procès de ce type de gouvernance.

Évoquant ici les « engagements », là les « objectifs », le juge n’hésite pas à mettre l’État face à ses responsabilités. Ses mots ont un sens. Relisons-les : l’État « a choisi de souscrire des engagements », il « s’est engagé à atteindre […] des objectifs », il se les ait « lui-même fixés », il « a reconnu sa capacité à agir », etc.

Certes, ce n’est qu’au regard des engagements pris en matière de réduction d’émissions de gaz à effet de serre que l’État se trouve condamné. Toutefois, s’agissant aussi bien de l’amélioration de l’efficacité énergétique que de l’augmentation de la part des énergies renouvelables dans la consommation finale brute d’énergie, le juge est clair : l’instruction atteste du fait que les objectifs que l’État s’est fixés n’ont pas été atteints.https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1358347342211121155&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Faffaire-du-siecle-les-promesses-climatiques-risquent-dengager-ceux-qui-les-font-154800&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Les gouvernements et les entreprises

Certains penseront sans doute qu’il n’y a pas péril en la demeure. La copie était mauvaise, mais c’est sans conséquence…

Justement pas. Une décision de justice ne se comprend pas uniquement au regard de la condamnation de la personne qu’elle vise. Elle se comprend aussi au regard de ce que dit le juge pour y parvenir. Et avec cette « Affaire du siècle », la chose est entendue : dans le domaine énergétique, l’État a failli. À l’État de réagir et à la société civile, aux citoyens, aux opposants politiques de prendre acte de cette vérité judiciaire, d’en faire ou non un argument du débat ou combat politique.

Surtout, en admettant la possibilité de regarder de plus près ces engagements, le juge pourrait bien avoir ouvert la boîte de Pandore. Car en matière environnementale, l’entreprise raffole tout comme l’État des engagements.

On les rencontre à la lecture de certains documents qu’elle adopte et n’hésite pas à mettre en ligne, tels les chartes éthiques ou les codes de bonne conduite. Fruit de l’adhésion à des instruments de normalisation ou des référentiels internationaux, ils relèvent de ce nouveau monde normatif que l’entreprise s’est elle-même fabriqué, un monde de normes sur mesure : celui de la responsabilité sociale des entreprises, la RSE.

Ici, une entreprise s’engage à réduire les émissions de gaz à effet de serre issus de son activité ; là, une autre entend mettre sur le marché des obligations vertes tournées vers le développement des énergies renouvelables ; là encore, une banque promet de ne plus investir dans les énergies fossiles. À l’avenir désormais, il se pourrait que, comme l’État, les entreprises aient elles aussi à rendre des comptes devant les juges et que, piochant dans la boîte à outils du droit, les plaideurs trouvent les clés de leur condamnation.

Toutes les potentialités de l’engagement

Là encore, la parade ne semble pas très compliquée à trouver : il suffira d’adopter de « fausses promesses ». Mais l’État et les entreprises ont-ils encore le choix de ne pas s’engager ?

L’Affaire du siècle est à ce titre éloquente : c’est en tant que signataire de l’Accord de Paris sur le climat et membre de l’Union européenne que l’État français, pour respecter les obligations qui lui sont imposées, doit à son tour s’engager de manière précise, avec des objectifs particuliers et datés – appelés « contributions déterminées au niveau national ». Dans ce cadre, la France vise la « neutralité carbone » pour 2050, impliquant une division par 6 des émissions de gaz à effet de serre (par rapport à 1990).

C’est de son côté en tant que destinataire de lois, lui imposant de communiquer les engagements qu’elle adopte en matière environnementale et climatique – le fameux reporting qui ne cesse de se sophistiquer depuis la loi NRE du 15 mai 2001 –, mais aussi de mettre en œuvre un plan de vigilance comportant les mesures prises pour éviter les atteintes à l’environnement – loi sur le devoir de vigilance du 27 mars 2017 – que l’entreprise se trouve obligée de s’engager.

Coincés dans les mailles du filet d’un ordre juridique qui les contraint à agir, ces deux acteurs se retrouvent aujourd’hui comme « pris au piège » de l’engagement.

Au-delà de ses aspects techniques, le jugement du tribunal administratif de Paris invite à prendre cette nouvelle gouvernance au sérieux. Loin de le dénigrer, ce sont bien toutes les potentialités de l’engagement qu’il met à l’honneur.