Des pépins archéologiques éclairent l’histoire viticole en Champagne

  1. Vincent BonhommeChercheur en biologie évolutive, Université de Montpellier

Déclaration d’intérêts

Vincent Bonhomme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Résidus de marc issus du. site de Troyes « Place de la Libération » dans l’Aube. Les restes végétaux ont été. préservés gorgés d’eau car ils sont issus de la base d’un puits. On distingue des pépins de raisin, des pédicelles, des fragments de rafles et des fragments de limbes foliaires. Véronique Zech- Matterne, CC BY-SA

Qui dit région Champagne dit… champagne. Symbole voire synonyme de la fête et du luxe, la réputation de ce vin effervescent n’est plus à faire.

Au XVIIe siècle, son inventeur présumé, le moine cellérier dom Pérignon, aurait dit à ses frères moines après sa première dégustation : « Venez vite, je goûte les étoiles ». Ces fameuses bulles sont induites par la « prise de mousse », c’est-à-dire la transformation contrôlée d’un vin tranquille en un vin effervescent.

L’histoire moderne du champagne est largement documentée. Mais que buvait-on en Champagne, avant son invention ? Dans une étude parue dans Scientific Reports, une équipe de chercheurs dont je fais partie s’appuie sur une série exceptionnelle de pépins archéologiques pour tâcher d’éclairer quinze siècles de viticulture en région Champagne, avant l’apparition dudit champagne.

15 siècles de pépins

Le projet scientifique « viniculture », dont notre étude, coordonnée par l’Institut des sciences de l’évolution à Montpellier (ISEM), combine les approches archéoscientifiques pour mieux comprendre l’histoire de la viticulture et de la viniculture françaises, depuis leurs origines.L’histoire en bulles : comment est né le champagne ? (France 24, 12 janvier 2019).

Dans ce cadre, notre équipe, qui étudie les histoires biologiques et culturelles d’espèces domestiquées, a eu accès à une série de 572 pépins de raisin, datés du 1er au XVe siècle de notre ère. Immergés depuis lors, ils ont été mis à jour par des collègues archéologues à la faveur de recherches en archéologie préventive précédant des travaux d’aménagement à Reims et à Troyes.

Retracer l’histoire des vignes

Pour comprendre ce que l’on peut en tirer, rappelons que la vigne est une espèce domestiquée. Autrement dit, l’humain dirige largement sa reproduction, l’extrayant de la sélection purement « naturelle », pour l’améliorer, plus ou moins consciemment, selon ses propres critères de sélection.

Du loup au yorkshire, la diversité des formes induites par la domestication et la sélection qui s’ensuit sautent aux yeux. La forme des organismes est un point central de nombreuses disciplines, particulièrement en botanique et en archéologie.

À l’intersection de ces deux dernières, l’archéobotanique étudie les restes biologiques végétaux, pour mieux comprendre l’histoire des plantes consommées par les sociétés du passé. La forme est, bien souvent, la seule donnée utilisable quoique l’ADN ancien puisse être parfois exploité.

Vigne sauvage et vigne domestique

Mathématiquement, la forme est ce qui demeure « invariant à la translation, à la rotation et à la déformation isotrope ». Autrement dit, « tous les carrés ont la même forme, mais pas tous les triangles ».

Penchons-nous sur la forme des pépins, chez la vigne actuelle. Ceux de la vigne sauvage, aujourd’hui en péril, ont une forme arrondie avec un « bec » peu marqué. Ceux de la vigne domestique en revanche, cultivée pour la table ou la cuve, ont une forme allongée, avec un bec plutôt marqué. Et, au sein de la vigne domestique, la forme des pépins des différentes variétés diffère elle aussi.

Grappes de pinot noir et de chardonnay avant extraction des pépins. Matériel échantillonné au Centre de ressources biologiques de la vigne de Vassal, Montpellier. Sarah Ivorra

Cette variabilité, présente aussi sur les pépins archéologiques, peut être exploitée pour sonder l’histoire de la viticulture. Dans le registre archéobotanique, on retrouve des différences entre pépins allongés et pépins plus ronds.

Pour mesurer la rondeur, l’allongement, en bref les caractéristiques morphologiques des pépins, nous adoptons une approche à la fois mathématique et statistique.

À partir de pépins – modernes ou archéologiques – nous déterminons si la vigne qui les a produits était une vigne sauvage ou une variété domestique et, dans ce dernier cas, ses origines historico-géographiques.

Une signature numérique pour chaque pépin

Concrètement, comment est-ce que l’on s’y prend ?

Chaque pépin archéologique, préalablement daté, est pris en photo individuellement, de face et de profil. Les coordonnées de leurs silhouettes sont extraites et ces géométries sont converties en variables quantitatives à l’aide de transformations mathématiques appropriées.

Ces variables de forme ont l’avantage de capturer la totalité de l’information morphologique, sans a priori sur ce que l’on cherche – pas seulement la stature ou l’embonpoint. Cet atout est majeur car les différences sont si subtiles que l’on ne sait pas à l’avance dans quelle direction chercher.

L’approche « actualiste » et ses limites

Les pépins archéologiques étant désormais convertis en signatures morphologiques numériques, on les compare à celles de collections de pépins modernes, constituées de variétés domestiques et sauvages prélevées dans leur habitat.

On compare, au sein de chaque assemblage archéologique (ensemble issu d’une même période et d’un même site), les populations de formes observées à celle de nos collections modernes : on en tire alors des proportions vigne sauvage/vigne domestique mais aussi les affinités géographiques (plutôt méridionales ou septentrionales) de chaque pépin pour chaque site, et au cours du temps.

Cette approche est dite « actualiste » : la diversité actuelle peut éclairer celle du passé. Mais attention, elle n’y suffit pas !

D’abord, les siècles ont pu modifier la forme initiale du pépin. Ensuite, la ressemblance morphologique ne garantit pas l’identité biologique : un pépin archéologique semblable à celui d’un pinot noir actuel ne garantit pas leur parenté. De plus, l’absence de données archéologiques dans un site à une période donnée ne signifie pas forcément l’absence de viticulture. Enfin, même lorsque du matériel archéologique est retrouvé, il est toujours en quantité limitée et il faut s’en contenter. Par exemple, notre série de 15 siècles présente 7 siècles sans aucune donnée.

Pour autant, la description de la forme fournit un éclairage puissant pour sonder l’histoire des plantes domestiquées.

Innovation viticole à la période gallo-romaine

Appliquons maintenant cette approche à nos pépins archéologiques champenois. À partir de la série dont nous disposons, nous avons pu éclairer deux grandes phases historiques.

Toute une partie des pépins date de la période gallo-romaine, soit les trois premiers siècles de notre ère. S’ensuit une lacune de sept siècles. Puis à nouveau, une période de cinq siècles allant de l’an mil à la fin du Moyen-Âge.

La période gallo-romaine présente des pépins de types sauvages et domestiques. L’utilisation de vigne sauvage est d’ailleurs attestée historiquement à cette époque dans le sud de la Gaule. Les variétés domestiques alors utilisées en région Champagne étant d’affinité méridionale, il est possible que ce soit les mêmes que celles développées et utilisées à cette époque bien plus au Sud.

Des études utilisant l’ADN ancien révèlent par ailleurs la présence concomitante au sud et au nord de la Gaule des mêmes individus génétiques. Le climat d’alors, plutôt doux, a sans doute favorisé ces migrations variétales.

Au cours de cette période, la diversité morphologique augmente également, laissant penser que la diversité variétale cultivée progresse en même temps et laisse supposer le déploiement d’expérimentations viticoles.

Au Moyen-Âge, la persistance des vignes sauvages, écho du climat et des sociétés passées

Passons à la seconde période historique concernée, qui commence au tournant de l’an mil. Alors que les cépages sont disponibles depuis déjà un millénaire au moins, on constate pourtant la présence de pépins de type sauvage, parfois même majoritairement dans certains de ces assemblages.

Pour l’expliquer, nous faisons l’hypothèse d’un recours aux populations sauvages lors de cette période qui correspond à la « révolution agricole médiévale », marquée par d’intenses changements économiques et sociétaux.

Trois tonneaux découverts à Reims sur le chantier du boulevard Henrot, datés de la seconde moitié du Iᵉʳ siècle après J.-C. et restaurés grâce au mécénat de la maison de champagne Taittinger. Philippe Rollet

Comme pour les premiers siècles de notre ère, les types domestiques montrent également des affinités méridionales. Là aussi, ces résultats sont corrélés avec le climat d’alors, que l’on appelle l’« optimum climatique médiéval » : un réchauffement de quelques dixièmes de degré qui affecte l’Europe occidentale pendant plusieurs siècles. De telles conditions semblent avoir joué un rôle déterminant dans l’histoire de l’encépagement et du vin champenois, et dans d’autres régions viticoles.

À cette période succède « le petit âge glaciaire », avec les premières apparitions archéologiques de types adaptés au froid et caractéristiques des régions bourguignonne et champenoise, un peu plus de deux siècles avant l’invention du champagne.

Ces résultats apportent un éclairage inédit à l’histoire viticole champenoise et mettent en évidence une dynamique variétale jusqu’alors insoupçonnée et ses liens étroits avec les événements historiques et les changements climatiques passés.

« Décennie de l’océan » : une résolution de l’ONU peut-elle initier une révolution scientifique ?

  1. Peter M. HauganProgramme director IMR Global Development, Institute of Marine Research, professor, University of Bergen
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Tortue de mer nageant à côté de petits poissons.
L’océan abrite une biodiversité précieuse menacée par les activités humaines. Chun Yu Chen/Flickr, CC BY

En absorbant une part importante de nos émissions de CO2, l’océan régule les effets du changement climatique ; il abrite aussi une biodiversité précieuse et fournit de la nourriture à des millions de personnes.

Mais tous ces services sont aujourd’hui menacés par la pollution et les activités humaines.

En juin 2017, la Commission océanographique intergouvernementale (COI) de l’Unesco a adopté une résolution pour proposer une « décennie de l’océan ». En décembre de la même année, l’Assemblée générale des Nations unies proclamait la période 2021-2030 comme la « Décennie des sciences océaniques pour le développement durable ».

La COI a été chargée de coordonner cette initiative, la mise en œuvre étant assurée par une collaboration entre toutes les parties intéressées et pertinentes au sein du système des Nations unies et au-delà.

Quelles sont ces solutions ? Et comment peuvent-elles être développées d’ici 2030 ?https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH0sInRmd192ZGxfY2hpcnBfMTI3OTQiOnsiYnVja2V0IjoiY29udHJvbCIsInZlcnNpb24iOjN9fQ%3D%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1379011045889605636&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fdecennie-de-locean-une-resolution-de-lonu-peut-elle-initier-une-revolution-scientifique-162885&sessionId=ce5ef502103e90e7a06936ff0d11ebacfe9a1df7&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=1890d59c%3A1627936082797&width=550px

Transformer notre relation à l’océan

Une transformation radicale de notre relation à l’océan est nécessaire si nous voulons atteindre les objectifs de la « Décennie » : un océan propre, sain, résilient, productif, sûr, accessible, inspirant et engageant.

Certaines pistes prometteuses, qui pourront profiter à l’homme, la nature et l’économie ont déjà été identifiées.

C’est le cas de « l’agriculture océanique régénératrice » qui consiste à se concentrer sur des espèces telles que les mollusques et les algues qui ne nécessitent pas d’apports d’intrants pour leur développement. Ce type de culture est bien développée dans certaines régions d’Asie, mais pas encore à l’échelle mondiale.

L’initiative Greenwave, menée par Bren Smith, pêcheur devenu agriculteur océanique régénérateur aux États-Unis, témoigne de ce type d’action. Avec un investissement limité, il a créé une entreprise rentable combinant varech, palourdes, coquilles Saint-Jacques, moules et huîtres. Une telle approche pourra être développée au sein de fermes, proches les unes des autres, et collaborant sur les écloseries, la transformation et le soutien scientifique.Vidéo sur les pratiques de cultures régénératrices (GreenWave, 2020).

La gestion durable des pêcheries et de la mariculture est également nécessaire. Elle réclame une action politique soutenue avec un partage des données, des informations et de la connaissance scientifique.

Dans ce contexte, la combinaison d’approches agricoles expérimentales et de tests scientifiques sur les espèces ainsi que l’analyse des nutriments et des contaminants semble très prometteuse.

Transport maritime et énergies renouvelables

Outre la pêche et l’aquaculture, le transport océanique constitue un secteur clé de l’économie mondiale.

Même si le transport océanique a une empreinte environnementale considérablement plus faible que le transport terrestre ou aérien, son intensification de réduire et à terme d’éliminer les émissions de gaz à effet de serre qui y sont associées.

Les navires disposés à proximité du rivage et le transport maritime à courte distance, utilisant des batteries électriques, ont déjà fait leurs preuves ; des solutions basées sur les piles à hydrogène pour ces applications sont en train d’émerger.

Pour la navigation en haute mer, une possibilité intéressante consiste à alimenter les navires en énergie renouvelable, d’origine océanique. Sur la base du potentiel géophysique, technique et économique, l’énergie éolienne en mer devrait être multipliée au moins par 40 d’ici 2050 (par rapport à 2018).

Une partie de cette électricité peut être convertie en hydrogène et en ammoniac dans les stations de ravitaillement en mer utilisées par les navires. Cela peut sembler de la science-fiction, mais plusieurs projets menés par l’industrie sont en cours, notamment en mer du Nord.

Accélérer l’innovation pour concrétiser ces possibilités suffisamment tôt afin d’éviter la catastrophe climatique mondiale devrait être une priorité.

Les effets cumulatifs de nos activités

Outre le fait qu’il est susceptible de fournir une part substantielle de l’approvisionnement mondial en protéines et en nutriments, d’alimenter les transports maritimes et les activités terrestres, l’océan offre nombre d’autres possibilités.

La protection des côtes contre les tempêtes et les tsunamis par le maintien et la restauration des mangroves permet également de stocker du carbone, tout comme d’autres types de forêts dites « bleues » – les herbiers marins, les marais salants et les laminaires.

Herbier marin à la Réunion. WikimediaCC BY-SA

Les aires marines protégées ont fait leurs preuves en matière de conservation de la biodiversité et de durabilité de la pêche commerciale à proximité. Après tout, le tourisme côtier dépend de régions océaniques et côtières propres et attrayantes, et leur conservation a un impact positif sur le bien-être humain.

Nombre de ces questions ont en commun le fait qu’elles ne peuvent être traitées isolément. Il faut au contraire adopter une approche intégrée, fondée sur la science. Par exemple, l’éolien en mer est très prometteur, mais il doit être implanté là où il n’entre pas en conflit avec d’autres utilisations.

Les impacts cumulatifs des activités humaines doivent être considérés ensemble dans le cadre d’une approche fondée sur les écosystèmes.

Un cadre pour l’innovation scientifique

Apporter un soutien scientifique à la planification durable des océans constitue un défi majeur pour la communauté scientifique.

Cette révolution nécessaire elle déjà en marche, non seulement dans l’innovation technologique pour l’énergie, l’alimentation ou le transport, dans la caractérisation biogéographique de l’environnement océanique, y compris sa biodiversité, mais aussi dans la façon dont nous orchestrons toute l’interface science-politique-société.

Si nous souhaitons gérer durablement la production de produits de la mer, atténuer le changement climatique, enrayer la perte de biodiversité, saisir les opportunités de relance économique et gérer l’océan de manière holistique, une série de révolutions scientifiques s’impose.

La « Décennie de l’océan » représente dans ce contexte une occasion unique à saisir pour tous les océanologues.

Apprendre à « grandir », un combat à mener avec Susan Neiman

  1. Charles HadjiProfesseur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes (UGA)
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Pour grandir, il faut avoir fait l’expérience du « gouffre », ou du « fossé », qui, à la fois, sépare, et unit, le réel et l’idéal. Shutterstock

Que veut dire « grandir » ? La question devrait hanter tous les parents, et tous ceux qui ont pour tâche d’accompagner les enfants dans leur chemin vers l’âge adulte. Elle est pourtant rarement posée. Pourquoi ? Peut-être, répond la philosophe américaine Susan Neiman, parce que la peur de grandir cache la peur de vieillir, qui elle-même cache la peur de mourir, c’est-à-dire, paradoxalement, la peur de vivre !

Dans une société fascinée par les images de la jeunesse, un double combat contre notre « réticence à grandir » est alors nécessaire. Ce combat, Susan Neiman s’y engage résolument, et courageusement, dans un ouvrage que tout éducateur devrait lire, et dont les éditions Premier Parallèle proposent une traduction depuis ce 2 septembre 2021. Sous-titrée Éloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilisesa réflexion vise à montrer la réalité du « grandir », comme processus inéluctable pour une vie humaine, et sa légitimité, comme objectif incontournable de l’action éducative. Car grandir est à la fois un fait, indiscutable ; et un idéal, « qui mérite qu’on s’y attelle ».

Dans ce livre qui « se veut utile », la philosophe entend montrer ce que signifie « mûrir comme il se doit », afin de pouvoir dire comment on peut « accompagner intelligemment une vie ». Son sujet est le même que celui de l’Émile ou De l’éducation, de Rousseau, « la seule œuvre philosophique intégralement consacrée au fait de grandir », estime-t-elle.

Une nécessité à accepter

L’ouvrage nous rappelle ainsi que, du fait de l’inachèvement humain, grandir est une nécessité fondamentale. Nous naissons complètement démunis, et notre survie dépend de toute une série de conquêtes (d’ordre cognitif, moteur, affectif, et social) qui s’effectuent non seulement pendant l’enfance et l’adolescence, mais tout au long de la vie. Le « processus » qui fait de chacun un être (pleinement) humain est « un processus qui ne finit jamais ». L’enfant est en ce sens « l’affirmation vivante de la transcendance humaine », selon les mots de Simone de Beauvoir, en apportant quelque chose de radicalement neuf, et en n’étant jamais réductible à ce qu’il est à un moment déterminé.

Certes, le vieillissement est à l’horizon de la plus belle vie mais, à tout âge, la créativité se renouvelle. Shutterstock

Si l’on n’accepte pas de reconnaître la positivité immédiate du « grandir », c’est souvent parce que l’on refuse l’appauvrissement et le rétrécissement qui seraient la marque de l’âge « adulte ». Mais il faut distinguer lucidité et résignation. Être adulte, ce n’est pas se résigner à une vie étriquée, et de moindre intérêt. On doit accepter les incertitudes, et renoncer à certains rêves, en quittant le monde de l’illusoire pour celui de la réalisation de soi.

Certes, la vieillesse est à l’horizon de la plus belle vie du monde, et elle a souvent été perçue comme un naufrage. Mais elle peut avoir « de l’éclat », et « l’humanité, la créativité et le développement de soi se poursuivent, au-delà des flops, des chutes, des excès et des erreurs ».

Des mécanismes sociaux d’infantilisation

Toutefois, la question « à quoi bon grandir ? » surgit d’une façon cruelle si l’on prend en compte ce que Susan Neiman désigne comme « l’horreur conceptuelle de notre monde », autrement dit la négativité d’une époque où triomphe le néo-libéralisme. Car « les structures sociales dans lesquelles nous évoluons sont conçues pour que nous restions puérils ».

On aimerait alors en savoir plus sur les mécanismes qui nous maintiennent dans l’aliénation de l’immaturité, et nous font patauger dans « les marécages de l’adolescence ». Ces mécanismes « destinés à infantiliser les sujets » sont désormais « plus subtils mais pas moins puissants, et certainement plus envahissants » que les mécanismes de type féodal. Il n’est pas sûr qu’il suffise de désigner l’État, qui voudrait nous empêcher de « penser de manière indépendante », et la culture dominante, « qui ne veut pas d’adultes ».« Why we need to grow up », Susan Neiman (Institute of Art and Ideas, 2019).

C’est la question de la possibilité même du changement qui est posée. L’espoir de passer d’une société qui infantilise à une société qui permet de grandir n’est-il pas illusoire ? Il faudrait pouvoir changer à la fois les individus, et les structures.

On rejoint la difficile question de la formation des formateurs. Seuls des individus libres pourraient construire une société de liberté. Mais d’où peuvent provenir ces adultes, dans une société qui infantilise et aliène ? Tel est le paradoxe sur lequel s’est penché Rousseau. Qui pourra commencer ? D’où viendra le miracle ? Susan Neiman ne répond pas vraiment. On peut retenir en tout cas que, si un tel miracle de l’émergence d’une société adulte dans un monde qui n’en veut pas n’a rien de certain, ni même de probable, il n’est pas impossible. Guy Béart ne chantait-il pas : « Le miracle vient de partout » ? Mais toute « solution » ne peut être que « partielle ».

Un gouffre entre idéal et réalité

Il ne suffit pas de vouloir grandir, et d’avoir la possibilité de le faire. Encore faut-il savoir comment s’y prendre. L’un des grands mérites de l’ouvrage de Suzan Neiman est d’apporter des réponses concrètes, en proposant, et en décrivant minutieusement, trois voies privilégiées pour « devenir adulte », à savoir l’éducation, les voyages, et le travail.

Les pages consacrées à ces trois voies proposent des analyses aussi fouillées que passionnantes, sur la crise de l’éducation, la difficulté d’être parent, l’importance de la lecture, les dangers d’Internet et des écrans, l’intérêt et les inconvénients des voyages, l’avenir du travail ; et permettent à l’auteur de préciser sa critique de l’économie néo-libérale.

Mais avant (ou, à tout le moins, grâce à ces trois « expériences »), il faut, pour grandir, avoir fait l’expérience du « gouffre », ou du « fossé », qui, à la fois, sépare, et unit, réel et idéal. Il faut « reconnaître l’abîme qui sépare le “est” du “devrait être” tout en essayant de préserver chacun de ces deux modes ».

L’éducation, les voyages et le travail sont trois voies pour grandir. Shutterstock

L’expérience cardinale du devenir adulte est la prise de conscience « du gouffre qui sépare ce qui est de ce qui devrait être ». C’est l’expérience de la réalité, mais en même temps, de l’insuffisance, des choses. Et aussi l’expérience de la transcendance (car « le “devrait” n’appartient pas au monde ») et de la valeur de l’exigence morale, à travers la découverte des « idéaux de la raison ». C’est la découverte de la « dimension normative » de l’existence humaine. On pourrait dire, avec Alain : se savoir esprit.

Être adulte, c’est donc accepter de continuer à vivre un pied dans le réel, et un pied dans l’idéal, en ayant compris que ces deux « modes » sont d’égale importance. Dans un « équilibre fragile, sur lequel nous devons sans cesse veiller ».

Grandeur et limites d’un combat philosophique

En posant la question du sens du processus « grandir », on est conduit à s’interroger sur la possibilité même de dire le sens. Qui est qualifié pour cela ? L’acharnement à imaginer un monde qui fasse sens n’a-t-il pas quelque chose d’insensé ? L’auteur distingue deux types d’ouvrages : les ouvrages philosophiques, et les autres, qu’on peut qualifier d’empiriques. Le livre Grandir appartient aux deux catégories. L’ouvrage prétend à la vérité des travaux empiriques, qui présentent des données factuelles, vérifiables. Mais aussi à la pertinence des travaux philosophiques, qui visent un autre type de vérité. Laquelle ?

La réponse qu’apporte l’auteur éclaire aussi bien le travail philosophique que le travail éducatif. La philosophie est « l’éducation des adultes », en ce sens qu’elle cherche à répondre à des questions auxquelles on pensait avoir déjà répondu grâce à l’éducation reçue comme enfant, puis comme adolescent. Elle est remise en question de réponses qui, dans leur dimension de « vérités » allant de soi, étouffaient les questions existentielles auxquelles on pensait avoir pu répondre à peu de frais.


À lire aussi : Aider un enfant à prendre confiance en lui : les conseils de trois grands philosophes


Cette remise en question radicale est présentée comme la tentative d’atteindre « l’Inconditionné », « ce point où le monde en tant que tout ferait entièrement sens », et où il n’y aurait plus besoin de poser des questions. Un point que personne ne peut prétendre atteindre, sauf à s’abandonner à un fondamentalisme difficilement défendable, qu’il soit religieux et/ou économique. Mais un « Inconditionné » jouant le rôle d’un « idéal régulateur » au sens de Kant, et dont l’identification et la poursuite sont comme des devoirs pour l’être humain.

C’est pourquoi l’analyse philosophique est si précieuse. Et pourquoi l’on prendra tant de plaisir à suivre Susan Neiman dans sa présentation si généreuse, et si pertinente, de travaux essentiels (entre autres) de Rousseau, de Kant, et d’Hannah Arendt. « La philosophie, pratiquée correctement, participe pleinement à l’art de devenir adulte », assure-t-elle. Nous ne pouvons que remercier l’auteur de « Grandir » d’en avoir fait la démonstration, par l’exemple…

La carte de la crise économique ne se superpose pas à celle des « gilets jaunes »

  1. Jean-Noël BarrotEnseignant-chercheur en économie, HEC Paris Business School
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Malgré son dynamisme d’avant-crise, le bassin d’emplois de la Tarentaise, en Savoie, fut l’un des plus impactés en France.

Il semble assez facilement envisageable d’observer les impacts différenciés de la crise selon les secteurs d’activité. Cela apparaît de façon assez immédiate pour ceux ayant connu des fermetures comme les restaurants. On peut, pour d’autres, identifier une baisse durable de la demande, par exemple en ce qui concerne le tourisme d’affaires ou l’aéronautique.

L’exercice s’avère cependant beaucoup moins aisé en ce qui concerne les territoires. De nouvelles fractures géographiques ont-elles fait leur apparition ? Telle est la question que le gouvernement nous posait au mois de janvier dans l’objectif d’ajuster les politiques publiques de soutien aux entreprises. Cette interrogation a fait l’objet du rapport remis au mois de juin au premier ministre Jean Castex.

Inspiré par nos travaux portant sur l’importance des variables territoriales sur le coût des fermetures durant la pandémie aux États-Unis, il met en évidence de fortes disparités dans l’Hexagone. Fait surprenant, elles n’ont pas forcément à voir avec des fragilités préexistantes à la crise.

Impact territorialisé et ressenti

En six mois de mission, nous nous sommes déplacés dans les treize régions de France métropolitaine et avons mobilisé des données de l’Insee et de la Dares dans des calculs statistiques et économétriques. Il s’agissait de distinguer ce qui, dans la baisse d’activité, provenait de la spécialisation industrielle des territoires et des facteurs purement locaux qui ne sont pas spécifiques à l’industrie.

En utilisant pour indicateur la baisse de la masse salariale, une hétérogénéité saisissante apparaît. Les 10 % des bassins d’emplois qui ont été les plus touchés par la crise ont ainsi connu une baisse d’activité qui est deux fois et demie supérieure à la moyenne.

Cet impact différencié de la crise d’un territoire à l’autre ne se résume pas à des différences sectorielles. Autrement dit, une entreprise d’un même secteur a connu une baisse d’activité très différente selon qu’elle est localisée à Roissy, dans la montagne, dans le Maine-et-Loire ou en Haute-Loire.

Ceci se reflète dans le ressenti des habitants. En France, il n’existe pas d’enquête qui permette de le mesurer en continu et selon des zones géographiques précises. Pour l’observer, nous avons téléchargé tout au long de la crise quelque 20 millions de messages Twitter géolocalisés dont nous avons interprété le caractère positif ou négatif à partir de la nature des emojis ou de la connotation des mots qui étaient utilisés.

Globalement, l’optimisme baisse très fortement au moment des confinements et des couvre-feux au niveau national. Mais nous avons aussi pu vérifier aussi qu’à un niveau très local, celui-ci avait particulièrement baissé pendant les 12 premiers mois de la crise à Roissy, dans la montagne, à Toulouse… c’est-à-dire dans des zones particulièrement touchées par la crise économique.

Une crise aveugle aux dynamiques préexistantes

Nous avons ensuite comparé cette géographie de la baisse d’activité avec la géographie des fragilités structurelles que l’on détectait en France. Celles-ci s’étaient notamment manifestées au moment de la crise des « gilets jaunes ».

Un effet assez inattendu a pu être mis en évidence. La géographie de la baisse d’activité ne recouvre pas la géographie des fragilités structurelles. Autrement dit, la carte de la crise économique ne se superpose pas avec celle des « gilets jaunes », du chômage ou de la pauvreté. La crise a touché de manière équivalente des territoires qui étaient assez prospères avant la crise (par exemple, les zones de montagnes) et des territoires qui étaient plus fragiles.

Les bassins d’emploi les plus fragiles avant la crise… (Le degré de fragilité agrège taux de chômage, taux de pauvreté et solde migratoire des actifs) Fourni par l’auteur
… ne sont pas nécessairement les plus durement frappés. Fourni par l’auteur

Par exemple, parmi les 300 bassins d’emplois français, les deux qui ont connu la plus forte baisse d’activité entre mars 2020 et février 2021, sont un bassin d’emplois situé à la montagne (la Tarentaise) et un bassin d’emploi de la région parisienne (Roissy). Or, avant la crise, le premier bassin s’avérait prospère et l’autre plutôt fragile.

Il n’y a ainsi pas vraiment de corrélation entre l’impact de la crise et les fragilités d’avant. La crise a touché aveuglément des territoires dynamiques et atones.

L’amorce d’un exode urbain

Il semble par ailleurs que les grandes villes soient les grandes perdantes de la crise, alors que les tendances précédentes étaient à la métropolisation. La baisse d’activité y a été près de deux fois supérieure à celle que l’on a observée dans tous les autres territoires.

L’écart entre les grandes métropoles et le reste du territoire s’est même accru au moment de la première levée des restrictions à l’été 2020. Elle s’est accompagnée de l’amorce d’un exode urbain très marqué en provenance du cœur de ses grandes métropoles et à destination des départements périphériques plus ruraux et moins denses.

Par exemple à Paris, entre le 2e semestre 2019 et le 2e semestre 2020, les acquisitions par des Parisiens de maisons dans un autre département ont globalement progressé de plus de 30 %, avec des pics dans des départements comme l’Eure (plus 150 %), le Loiret (plus 150 %), l’Orne (plus de 100 %), et l’Eure-et-Loir (plus de 70 %).

Le même phénomène se produit autour de Lyon, vers les départements de l’Ain, de l’Isère, ou de la Loire. Idem pour les départements du Var et du Vaucluse qui accueillent des habitants en provenance de Marseille, en provenance de Toulouse pour les départements du Gers et de l’Aude, et en provenance de Nantes pour les départements du Maine-et-Loire et de la Vendée.

C’est aussi dans cette mesure que la crise actuelle semble devoir aussi être l’occasion d’interroger en profondeurs les modalités d’intervention de l’État en soutien des territoires fragiles.

Comment plusieurs études montrent qu’Instagram peut nuire au bien-être des jeunes

  1. Christia Spears BrownProfessor of Psychology, University of Kentucky

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Instagram encourage indirectement les adolescents à faire des comparaisons malsaines. Pexels

Le 14 septembre 2021, le Wall Street Journal a révélé qu’une étude interne avait informé la direction de Facebook en mars 2020 qu’Instagram, le réseau social de prédilection des adolescents, était nocif pour l’image corporelle et le bien-être des adolescentes. Facebook aurait préféré taire ces résultats et faire comme si de rien n’était, a ajouté le Wall Street Journal.

Cette politique basée sur le profit suivie par Facebook, en dépit des préjudices avérés, a amené certains à faire une comparaison avec l’industrie américaine du tabac, qui a continué à nier jusqu’au XXIe siècle le caractère cancérigène de ses produits, alors qu’elle en avait la preuve depuis les années 1950. Ceux qui s’intéressent à l’utilisation que les ados font des réseaux sociaux n’ont pas attendu une étude interne censurée pour savoir qu’Instagram peut leur nuire. De nombreuses études le démontrent.

Vu le temps passé en ligne chaque jour par la grande majorité des adolescents, il est important de comprendre l’impact qu’ont sur eux les réseaux sociaux. D’après un sondage du Pew Research Center, 89 % des adolescents disent être en ligne « presque constamment » ou « plusieurs fois par jour ».

Les adolescents sont plus susceptibles de se connecter à Instagram qu’à n’importe quelle autre plate-forme. Elle fait partie intégrante de leur quotidien. Pourtant, les études montrent invariablement que plus les ados vont sur Instagram, plus leur bien-être général, leur confiance en soi, leur satisfaction à l’égard de la vie, leur humeur et l’image qu’ils ont de leur corps se dégradent. Une étude a montré que si les étudiants utilisaient davantage Instagram un jour donné, leur humeur et leur appétit de vivre étaient au plus bas ce jour-là.

Des comparaisons malsaines

Mais ce n’est pas seulement à cause de sa popularité qu’Instagram pose problème. Deux des caractéristiques de la plate-forme semblent la rendre particulièrement dangereuse.

D’abord, elle permet à ses utilisateurs de suivre aussi bien leurs camarades que des célébrités, qui renvoient, les uns comme les autres, l’image retouchée à coups de filtres d’un corps idéalisé et l’impression particulièrement soignée d’une vie parfaite.

Même si tous les réseaux sociaux permettent à chacun d’être sélectif dans ce qu’il montre, Instagram est connue pour sa capacité à retoucher et les photos et les agrémenter de filtres. C’est en outre la plate-forme de prédilection des célébrités, mannequins et influenceurs. Sur Facebook, il n’y a plus que les parents et les grands-parents. Pour les adolescents, cette intégration harmonieuse de célébrités et de versions retouchées d’adolescents comme eux les pousse à se comparer à ceux qui sont « mieux » qu’eux.

En règle générale, c’est en regardant les autres que l’être humain évalue sa propre vie et apprend à s’adapter. Les adolescents sont particulièrement vulnérables à ces comparaisons sociales. Qui ne s’est pas fait du souci au sujet de son intégration au lycée ? Instagram exacerbe ces craintes. C’est déjà difficile de se comparer à un top model superbe (quoique retouché) ; c’est encore pire quand l’élément de comparaison n’est autre qu’une fille du lycée.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=christiabrown&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1438065105481183236&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fcomment-plusieurs-etudes-montrent-quinstagram-peut-nuire-au-bien-etre-des-jeunes-168514&sessionId=c9c66a587dec430dfd1e38c87080d1fdc5919960&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=1890d59c%3A1627936082797&width=550px

Se comparer aux autres de façon négative conduit à être envieux de la vie et du corps de ceux qui semblent « plus chanceux ». Récemment, des chercheurs ont même cherché à combattre cet effet en rappelant aux utilisateurs d’Instagram que ces publications ne sont pas réalistes.

En vain. Les comparaisons négatives, pratiquement impossibles à freiner, conduisent inéluctablement à l’envie et à la dévalorisation de soi. Et même quand les adolescentes participant à une étude savent qu’on leur montre des photos retouchées sur Instagram, elles n’en dénigrent pas moins leur corps. Pour celles qui ont tendance à se livrer à un grand nombre de comparaisons sociales, les conséquences sont encore plus désastreuses.

Réification et image du corps

L’autre danger possible avec Instagram, c’est que l’accent mis sur l’image du corps conduit ses utilisateurs à se focaliser sur la façon dont ils seront perçus. Notre étude montre que pour les jeunes filles, et pour de plus en plus de garçons, considérer son corps comme un objet de photo conduit à s’inquiéter démesurément du regard des autres et à développer des complexes. Le simple fait de prendre un selfie destiné à être mis en ligne nuit à l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

Être un objet offert à la vue de tous n’aide pas cette « génération selfie » à se sentir sûre d’elle ; bien au contraire. Il ne s’agit pas là de questions de santé insignifiantes, car une mauvaise image du corps à l’adolescence se traduit presque systématiquement par de futurs troubles de l’alimentation.

Facebook a reconnu en interne ce que les chercheurs constatent depuis des années : Instagram peut représenter un danger pour les adolescents. Les parents peuvent les aider en leur parlant régulièrement des différences entre apparence et réalité, en les encourageant à interagir en personne avec leurs semblables et à utiliser leur corps de manière active au lieu de se cantonner aux selfies.

La grande question, c’est de savoir comment Facebook va gérer ces résultats fâcheux. L’histoire et les tribunaux n’ont pas été indulgents avec la politique de l’autruche adoptée par l’industrie américaine du tabac.

Georgia O’Keeffe, une artiste libre, hors-cadre et visionnaire

  1. Samantha LemeunierDoctorante, École normale supérieure (ENS) – PSL
École Normale Supérieure (ENS)
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Georgia O’Keeffe, Ram’s Head, White Hollyhock — Hills (1935), huile sur toile. The New York Times Company (2004).

« Je ne suis pas certaine que notre vision de l’art concorde véritablement avec notre époque », écrivait Georgia O’Keeffe au romancier Sherwood Anderson. Trente-cinq ans après la mort de l’artiste américaine, la première rétrospective qui lui est consacrée par le Centre Pompidou semble lui donner raison.

Dans sa monographie Georgia O’Keeffe : une icône américaine (2021), Marie Gerraut présente Georgia O’Keeffe comme une artiste anticonformiste qui a rejeté l’art purement figuratif pour établir ses propres règles, et, parfois, aller à l’encontre du canon moderniste et des idées avant-gardistes de son temps.

Si l’exposition du Centre Pompidou associe principalement Georgia O’Keeffe à l’art moderne américain des années 1910 et à la peinture des années 1930, d’autres mouvements satellitaires y sont évoqués à l’instar du romantisme, du paysagisme, du minimalisme, de l’orientalisme et de l’art engagé. Georgia O’Keeffe semble bel et bien être une « artiste unique, à l’œuvre inclassable », pour reprendre les mots de Marie Gerraut.

Alfred Stieglitz, Georgia O’Keeffe (1932), MOMA. Alfred Stieglitz et de Artists Rights Society (ARS), New York (2021).

Le culte de l’« hyper »

Si de son temps, l’œuvre de Georgia O’Keeffe semblait difficile à classer, les dernières avancées théoriques, notamment en ce qui concerne le dépassement de la modernité, ses causes et ses modalités, nous invitent à percevoir l’artiste sous un angle nouveau : celui d’une visionnaire préfigurant l’hypermodernité.

L’hypermodernité, terme popularisé par le sociologue Gilles Lipovetsky pour décrire une société fragilisée par les crises du XXe siècle, est marquée par trois notions : la perte identitaire, l’urgence et l’excès, qui défigurent le réel.

Et les tableaux les plus connus de l’artiste – des gros plans hyperfocaux de fleurs hypertrophiques – esquissent justement un « culte de l’hyper ».

Donner à voir une identité ambivalente

Si l’hypermodernité évoque la disparition de l’identité, l’œuvre de Georgia O’Keeffe ne semble a priori pas entrer dans cette catégorie. La thématique de l’identité y est foisonnante et démultipliée sous l’effet de la symétrie axiale. Ses peintures sont notamment hantées par la figure du double, tandis que chaque coup de pinceau est dupliqué dans ses tableaux, qu’il s’agisse de crânes de buffles dont la forme suit une ligne de symétrie verticale comme dans Ram’s Head, White Hollyhock-Hills (1935) ou de paysages dont les couleurs se répondent en suivant une ligne de symétrie oblique comme dans Nature Forms – Gaspé (1932).

Cette esthétique symbolise peut-être aussi le désir d’être mère de l’artiste, qui n’a pas eu d’enfant. Si la spécularité – soit l’action de regarder dans sa dimension de fascination – associée à des pétales de fleurs ou à des crânes de buffle dont les formes rappellent l’appareil reproducteur féminin, fait écho aux thèmes de l’enfantement, de la pulsion de vie et de la reproduction, les ossements peuvent évoquer quant à eux la stérilité et la pulsion de mort, tout autant que les paysages désertiques chers à l’artiste, bien qu’elle y insuffle de la vie par la peinture.

La peintre nous donne à voir une identité ambivalente, aussi fertile que destructrice.

Abstraction et art hyperfocal

Georgia O’Keeffe, Grey Lines with Black, Blue and Yellow (1923). Georgia O’Keeffe Museum (2016).

Le deuxième pilier de l’hypermodernité est l’urgence ; Georgia O’Keeffe souligne sans cesse l’urgence qu’il y a à voir, au moyen d’un art hyperfocal. Néanmoins, ces très gros plans sur des détails de fleurs ou d’ossements relèvent-ils de l’abstraction ? L’étymologie du mot « abstraire » vient du latin abstractus qui signifie « séparer de ». Les fleurs de Georgia O’Keeffe sont en effet extraites de leur environnement naturel et constituent, dès lors, une représentation microcosmique qui peut sembler abstraite de prime abord, mais que l’on ne peut s’empêcher de rapprocher de formes connues, souvent associées à l’anatomie féminine.

Pourtant, comme le podcast de l’exposition du Centre Pompidou le souligne, Georgia O’Keeffe était fascinée par « la puissance du cosmos », et ses œuvres forment en réalité une synthèse du microcosme et du macrocosme, montrant son désir de dépassement de la dichotomie opposant le proche et le distant, et par conséquent l’art abstrait et l’art réaliste. L’artiste déclarait même:

« Je suis toujours surprise de voir comment les gens séparent l’abstraction du réalisme. La peinture réaliste n’est jamais bonne si elle n’est pas réussie d’un point de vue abstrait. »

L’œuvre de Georgia O’Keeffe se trouve au carrefour des représentations, mais également des sens.

Un art éminemment sensoriel

Le syncrétisme à l’œuvre dans l’art de Georgia O’Keeffe crée des raccourcis topographiques (la proximité d’une fleur fait prendre conscience au spectateur de l’étendue du cosmos), culturels (les ossements évoquent à la fois des reliques païennes et la liturgie chrétienne), et sensoriels : Georgia O’Keeffe est en effet très inspirée par l’essai « Du Spirituel dans l’Art » (1912), dans lequel Vassily Kandinsky – synesthète notoire – établit les fondements picturaux de l’orphisme et de l’instrumentisme hérité de René Ghil en déclarant notamment que « les couleurs sont les touches d’un clavier, les yeux sont les marteaux, et l’âme est le piano lui-même, aux cordes nombreuses, qui entrent en vibration ». Cet enthousiasme pour les correspondances entre les arts se retrouve dans la synesthésie que suggèrent les titres des tableaux de Georgia O’Keeffe, à l’instar de Blue and Green Music (1919-1921).

Cette esthétique du raccourci entre les arts s’aligne avec le concept d’urgence hypermoderne, forme d’hédonisme contemporain qui pousse l’individu à vouloir tout voir, tout faire, tout ressentir simultanément. Dans la théorie hypermoderne, ce culte de l’urgence s’associe en outre à celui de l’excès et du débordement qui se traduit par des œuvres qui s’étendent au-delà d’elles-mêmes – de leur parergon, dirait Derrida – chez Georgia O’Keeffe.

Voir au-delà du cadre

Si les gros plans de l’artiste dérangent, c’est autant par la crudité de leurs évocations que par le hors-cadre, ou l’inconnu, qu’ils suggèrent.

Georgia O’Keeffe, Nude Series VIII (1917), aquarelle sur papier. Fourni par l’auteur

Où s’arrête l’œuvre de Georgia O’Keeffe ? Peut-elle vraiment se limiter au cadre qui lui est prédéfini ? La texture des tableaux de l’artiste suggère premièrement une œuvre qui s’échappe de son cadre : le relief formé par la toile plissée dans Nude Series VIII (1917), la technique de l’aquarelle qui, par définition, s’étend au-delà des formes qui lui sont prédéfinies, et les traits de pinceaux saccadés de Series I, No. 3 (1918) révèlent que les techniques de la peintre suivent un mouvement de rapprochement et d’éloignement semblable au tissage, phénomène pictural comparable à ce que Jacques Derrida nomme la « stricture » dans La Vérité en Peinture (1978), cette contraction et cette dissémination paradoxale de l’œuvre. Les toiles hypertrophiques de Georgia O’Keeffe nous invitent dès lors à voir au-delà des délimitations fixées par le cadre, répondant ainsi au principe d’excès hypermoderne.

Georgia O’Keeffe, Series I, No. 3 (1918), huile sur toile. Fourni par l’auteur

D’autres œuvres comme Pelvis (1943) cherchent à représenter l’irreprésentable, ou le néant, dans un mouvement méta-artistique de mise en abyme de cadres constitués par les béances d’ossements au sein desquelles le sens est mis un instant en court-circuit pour permettre à la sensation d’opérer. Le spectateur n’est plus passif mais actif face au tableau, phénomène grâce auquel l’œuvre excède sa fonction contemplative, faisant à nouveau écho au concept d’excès hypermoderne, et préfigurant des idées qui seront développées bien plus tard, comme la participation active du public dans la création de l’œuvre d’art.

Georgia O’Keeffe, Pelvis (1943), huile sur toile. Georgia O’Keeffe Museum (2020), Fourni par l’auteur

Georgia O’Keeffe, artiste visionnaire

Somme toute, l’exposition du Centre Pompidou s’inscrit comme le prologue d’un regard hypermoderne sur l’ouvre de Georgia O’Keeffe, champ de recherche aussi novateur que fertile. Les œuvres de l’artiste ne répondent en effet pas aux prérogatives du modernisme : Georgia O’Keeffe ne rejette pas le réalisme mais l’exagère au moyen de gros plans.

Son art préfigure dès lors les symptômes d’une crise de la modernité qui marque l’émergence de l’ère hypermoderne : perte identitaire, urgence et excès donnent lieu à un art hyperpolarisé, hyperfocal et hypertrophique qui définit Georgia O’Keeffe comme une artiste visionnaire.

Ses techniques ne cessent en effet d’influencer des artistes des XXe et XXIe siècles : en occupant intégralement l’espace de la toile et en suggérant l’immensité cosmique, ses plans rapprochés sur des détails inspirent les artistes maximalistes tels que Julian Schnabel tandis que son audace enthousiasme nombre de féministes, y compris Mary Beth Edelson, artiste contemporaine récemment disparue. Georgia O’Keeffe était ainsi en avance sur son temps, et ce n’est qu’aujourd’hui qu’il devient possible d’identifier et de théoriser toute l’étendue de son œuvre.

Concessions d’autoroutes : démêler le vrai du faux dans le débat présidentiel

  1. Jean-Baptiste VilaMaître de conférences en droit public, Université de Bordeaux
  2. Yann WelsDirecteur juridique SPL, enseignant vacataire, Aix-Marseille Université (AMU)
Aix-Marseille Université
Université de Bordeaux
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Contre toute attente, le sujet des concessions d’autoroutes n’aura pas disparu avec le rapport de la Commission d’enquête du Sénat rendu en septembre 2020. À la faveur du début de la campagne présidentielle, certains candidats déclarés à l’Élysée, Marine Le Pen (Rassemblent national), Arnaud Montebourg (ancien ministre socialiste), Fabien Roussel (Parti communiste) ou Sandrine Rousseau (Europe Écologie–Les Verts), entre autres, ont d’ores et déjà fait de la renationalisation des autoroutes une promesse.

Les débuts de cette campagne n’échappent donc pas à la règle du débat récurrent depuis leur privatisation sous le gouvernement Villepin en 2005, notamment en raison du fait que cette activité rapporterait « gros » aux sociétés. Il est vrai que le dernier rapport du Sénat a pu alimenter les sujets de discussion, en estimant le montant des dividendes versés par Vinci, Eiffage et les autres opérateurs à 40 milliards d’euros entre l’année 2022 et la date de fin des concessions.

Pas d’inventaire

Si nous devons résumer le débat public actuel, deux positions s’opposent : soit « renationaliser » sans attendre la fin de ces contrats en invoquant la nécessité de reprendre en main cette activité (certains candidats) ; soit attendre la fin des concessions initialement prévues dans les contrats, car « cela coûterait zéro euro à l’État », position exprimée notamment par le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, dans une interview à LCI le 13 septembre, et par le ministre délégué aux Transports Jean‑Baptiste Djebbari, sur France Info le 14 septembre.https://www.dailymotion.com/embed/video/x845ju4

Combien coûterait de mettre un terme à ces contrats dès aujourd’hui ? À l’inverse, attendre leur fin normale coûterait-il vraiment « zéro euro » ? N’existe-t-il pas d’autres solutions qui ne sont pas pour le moment évoquées ? Comment et sur quelles bases prendre une décision politique ? Il nous semble essentiel de démêler succinctement le vrai du faux sur ces questions et positions car le sujet est trop important pour supporter l’approximation.

Reprenons d’abord les positions exprimées. L’idée de « renationaliser » les autoroutes est d’abord impropre car il ne s’agit pas tant, dans l’esprit des candidats, de racheter/renationaliser les sociétés concernées (aucun motif ne semble le justifier) que de mettre un terme plus rapidement que prévu aux contrats en cours. Or, comme l’a relevé le débat public, les sociétés gestionnaires disposeront dans ce cas d’un droit à indemnisation.

Mais attention, seuls deux éléments ont été consacrés par le Conseil d’État pour le calcul de l’indemnité : le manque à gagner, jusqu’à l’échéance initialement prévue pour chaque contrat, et la valeur résiduelle du patrimoine (la valeur des biens à la date de fin prématurée des contrats).

À ce stade, notons que tout autre aspect financier (comme la valeur marché de ces contrats, la dette des sociétés qui semble être un choix de gestion puisque la distribution de dividendes a été préférée voire financée grâce à celle-ci) n’a jamais été pris en compte par le Conseil d’État. En revanche, tout surplus financier qui n’était pas dû par l’État ou les usagers, pour lesquels nos récents travaux de recherche se sont déjà prononcés en partie, peuvent venir amoindrir le montant de l’indemnité.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=jbvila&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH0sInRmd192ZGxfY2hpcnBfMTI3OTQiOnsiYnVja2V0IjoidmRsX29ubHkiLCJ2ZXJzaW9uIjozfX0%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1356507651857874944&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fconcessions-dautoroutes-demeler-le-vrai-du-faux-dans-le-debat-presidentiel-168320&sessionId=f73128215c2c595a075ff56f739776a5d2df4d39&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=1890d59c%3A1627936082797&width=550px

À combien pourrait-elle alors s’élever ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord se pencher du côté de la seconde position et sur le chiffre situé entre 40 et 50 milliards d’euros avancé par l’exécutif depuis plusieurs années. Notons immédiatement qu’un delta de 10 milliards d’euros n’est tout de même pas insignifiant… Il laisse même supposer que le chiffre n’a pas ou insuffisamment été expertisé. L’origine de ce chiffre confirme ce constat.

Rappelons que la somme de 40 ou 50 milliards apparaît pour la première fois en 2014 dans le rapport Chanteguet à l’Assemblée nationale en précisant qu’il n’a pas pu être expertisé depuis et qu’il a simplement été fourni « par les services de l’État » sans justification.

Il est repris en 2015 lors de l’audition du ministre de l’Économie et des finances d’alors, Emmanuel Macron, qui suggérait d’isoler 20 milliards dans une caisse d’amortissement). Il est repris le 6 mai 2021 par le ministre délégué aux Transports, Jean‑Baptiste Djebbarri, lors d’une séance publique au Sénat et, depuis quelques jours, par le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire. Les chiffres évoqués depuis lors souffrent donc toujours d’une imprécision éloquente.

Au surplus, pour connaître le montant de cette indemnité potentielle, encore faudrait-il savoir combien pèse le patrimoine autoroutier aujourd’hui (sa valeur résiduelle). Or, le ministre délégué aux Transports Jean‑Baptiste Djebbari annonçait au Sénat que l’État ne disposait pas d’inventaire de ce patrimoine, ce qu’impose pourtant la loi.

Si le patrimoine est la première composante selon le Conseil d’État, l’absence d’inventaire rend donc impossible de chiffrer l’indemnité potentielle… De la même manière, l’affirmation selon laquelle attendre la fin normale « coûterait zéro euro » à l’État ne tient pas. En effet, le Conseil d’État avait énoncé en 2012 qu’attendre la fin normale du contrat ne dispensait pas l’État de s’acquitter d’une indemnité aux partenaires au titre du patrimoine. Cela pourrait pourtant être le cas, notamment si de nouveaux investissements venaient s’ajouter aux contrats d’ici à leur échéance (les projets de décarbonation des autoroutes par exemple, ou encore l’idée récente de contrats multimodaux pour acheminer des marchandises par des voies de transports différents, etc.).

Autres voies

Dépassons maintenant ces deux premières positions pour envisager les autres options possibles. À notre sens, le débat public est incomplet car il en existe au moins deux hypothèses supplémentaires.

La première pourrait consister à résilier les contrats avant la fin, indemniser les sociétés, passer de nouveaux contrats (pour définir un nouvel équilibre horizon 2040/2050) et intégrer dans ces derniers l’éventuel poids financier de l’éventuelle indemnité. Dans ce cas, l’indemnité de rupture des précédents contrats (actuels) deviendrait un « droit d’entrée » des futurs contrats. Les textes applicables aux concessions le permettent. La solution financière (si indemnité il y a) pourrait être alors optimale pour les finances publiques, tout en conservant la qualité du réseau et en préservant les intérêts économiques. On notera simplement que les nouveaux contrats devront être construits avec (plus de) précision.

La seconde consisterait à réviser les contrats existants pour les mener ensuite à leur terme. C’est la position par exemple de la Commission d’enquête sénatoriale de 2020 qui suggère de renégocier afin d’obtenir un rééquilibrage, voire des investissements supplémentaires à réaliser avant la fin et sans contrepartie. L’enjeu tiendrait ici non seulement à cette renégociation, mais aussi aux éventuels recours qui pourraient être introduits par les opérateurs (le Conseil d’État concluant en principe que les nouveaux investissements doivent être indemnisés).

On le comprend, le débat public ne peut se contenter de la dichotomie actuelle et d’inverser la méthode du discours en discours sur la méthode. Revenons à plus de rationalité pour « dépasser les certitudes » (qui, selon Friedrich Nietzsche, rendent fou) actuelles du débat public.

D’ailleurs, il nous paraît essentiel d’attirer l’attention sur un dernier point fondamental passé sous silence jusque-là : le périmètre des autoroutes concédées qui pourrait faire l’objet d’une rupture de contrat.

En effet, tous les contrats d’autoroutes n’ont pas été conclus en même temps.

Résilier les plus récents (qui représentent à peu près 7/8 % du réseau actuel concédé) pourrait, après expertise, être effectivement coûteux. Leur date d’échéance se situant aux alentours de 2070, cela gonflerait l’indemnisation du manque à gagner des sociétés (seconde composante de l’indemnité).

Mais résilier les plus vieux contrats (dont certains datent des années 1960 ! – on note d’ailleurs que la privatisation opérée entre 2002 et 2006 aurait dû conduire à la conclusion de nouveaux contrats…) pourrait se faire contre un coût relatif, voire très relatif (l’échéance étant plus rapprochée – entre 2031 et 2036). Or, ils représentent 92/93 % du réseau concédé ! Le diable se cache dans les détails…

Début et fin prévisionnelle des contrats de concession en cours au 31 décembre 2019. Autorite-transports.fr

L’absence évidente de chiffrage contradictoire et sérieux de l’éventuelle indemnité (qui conditionne pourtant une décision politique), des inventaires inexistants (empêchant son calcul), des aspects financiers jamais évoqués par le Conseil d’État (par exemple, la dette des sociétés, ici estimée à 25/20 milliards d’euros et dont une partie a permis de financer 5 milliards d’euros de dividendes), la mise à l’écart des conclusions de la Commission du Sénat, l’éviction de certains sujets sensibles (comme les augmentations annuelles de tarifs dont les bases légales sont fragiles)… Tous ces éléments rendent maintenant nécessaire de poser sur la table toutes les questions liées à ces contrats, d’expertiser de manière fiable les options et de présenter les avantages et inconvénients de chaque hypothèse.

C’est ce que tentera de faire le colloque organisé par l’Université de Bordeaux et l’Institut Léon Duguit au Sénat le 14 février 2022 en réunissant les experts, les autorités administratives et les professionnels du secteur.

Le djihad dans le centre du Mali : lutte de classes, révolte sociale ou révolution du monde peul ?

  1. Julien AntoulyChargé de projets LMI MaCoTer, Institut de recherche pour le développement (IRD)
  2. Bokar SangaréLMI Macoter, Institut de recherche pour le développement (IRD)
  3. Gilles HolderAnthropologue, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Institut de Recherche pour le Développement (IRD)
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Panneau stipulant que "L'application de la Charia, c'est la route du bonneheur, c'est la route du paradis" au milieu d'un trottoir de terre battue avec une route derrière et une femme en robe noir à sa gauche tenant un seau jaune.
Au Mali, la notion de djihad ne peut se comprendre qu’en relation avec l’histoire complexe du pays. Gao, 30 janvier 2013. Sia Kambou/AFP

Peu de gens le savent, mais le centre du Mali est marqué par une histoire politique et religieuse d’importance majeure. C’est dans cette région que les derniers États précoloniaux indépendants – l’État islamique de Hamdallahi, puis ceux de Ségou et de Bandiagara – se sont imposés à travers deux djihads successifs au XIXe siècle. C’est aussi une zone écologiquement riche et contrastée de presque 80 000 km2, où vivent quelque 2,8 millions d’habitants – Dogons, Peuls, Bozos, Bambaras, Songhays, etc. – qui constituent ensemble une mosaïque de communautés socioprofessionnelles interdépendantes.

Dans un contexte où les histoires se superposent, les ressources naturelles sont en partage et les cultures enchâssées, les sources de conflits sont multiples. La région est vue de Bamako comme « le nord » : pour les habitants d’une capitale hors sol, préservée des affres des conflits, tout ce qui se trouve au-delà de la région de Ségou (située à environ 200 km de Bamako) est perçu comme tel, c’est-à-dire linguistiquement et culturellement différent et potentiellement « rebelle ».

Politiquement marginalisée depuis l’époque coloniale et sous-administrée, la zone a vécu de profonds bouleversements qui ont impacté les structures sociales, mais aussi, de façon plus spécifique, les modes de régulation entre communautés. Colonisation, abolition de l’esclavage, indépendance, sécheresses, démocratie, décentralisation, croissance démographique, politiques de développement qui peinent à articuler agriculture et élevage : autant de facteurs qui déstabilisent les relations intercommunautaires. S’y ajoute le conflit qui a éclaté dans le nord du pays en 2012, où la défaite de l’armée malienne a marqué symboliquement la fin du monopole légitime de la violence par l’État.

L’interprétation par le djihad : les limites de l’expertise et de l’analyse par catégorie

Dès les années 2000, le Mali fait l’objet d’une attention particulière du fait de l’implantation d’une katiba (terme militaire arabe désignant une brigade ou une compagnie) du GSPC algérien dans le nord-est et de l’enlèvement d’Occidentaux. De nombreux rapports et études sont commandés par les acteurs institutionnels, principalement étrangers, qui proposent autant de grilles de réflexion sur les dynamiques conflictuelles et modélisent les solutions.

Du côté de la France, principal acteur occidental impliqué, les analyses traduisent une vision sécuritaire, souvent importée d’autres contextes : le Mali a d’abord été inclus dans un « Arc de crise » qui couvrait une large partie du monde musulman, avant d’être qualifié d’« État failli » et de devenir le théâtre de la « guerre contre le terrorisme » menée par la France.

Ces grilles de lecture par le haut, qui questionnent peu le postulat « djihadiste », ont été remises en question au profit d’approches fondées sur des facteurs locaux et non nécessairement religieux, notamment à la suite de ce qu’on a appelé le « glissement » du djihad vers le centre à partir de 2015. En 2012, l’attention internationale était en effet focalisée sur les groupes djihadistes qui opéraient dans les régions septentrionales du pays. À partir de 2015, la présence de groupes se réclamant du djihad s’est intensifiée dans le centre, ce qui a été présenté comme une « dissémination », une « contagion » depuis le nord.

Parmi ces approches, l’hypothèse du conflit intercommunautaire a été proposée, surtout avec l’apparition de la katiba Macina dirigée par Hamadoun Koufa. Initialement dénommé par les médias « Front de libération du Macina », ce groupe affilié à l’organisation Ansâr ed-Dîn est apparu début 2015 et a revendiqué plusieurs attaques, notamment celle ayant visé l’hôtel Radisson de Bamako en novembre 2015. Les populations peules, ou identifiées comme telles parce qu’elles sont de langues peules – selon les critères de filiation assignés par les Peuls de statut libre, tous les groupes fulaphones ne sont pas considérés comme Peuls stricto sensu ; c’est notamment le cas des esclaves –, sont accusées de pactiser avec les groupes djihadistes, entraînant en réaction la formation de groupes d’autodéfense (dogons, bambaras, mais aussi peuls selon les régions) sur des bases communautaires.Le fantasme d’une « communauté peule » radicalisée, France 24, 6 septembre 2018.

Ce point de vue a été critiqué pour son approche ethnicisante et sa partialité, les groupes d’autodéfense étant perçus comme autochtones et, pour certains, progouvernementaux, là où les Peuls étaient collectivement considérés comme allochtones et djihadistes. Partant, une autre hypothèse s’est imposée plus récemment : celle d’une crise des modes de production et du pastoralisme qui expliquerait la paupérisation et la marginalisation des éleveurs.

Si ces analyses ne sont pas sans pertinence, elles ne sont pas non plus sans défauts, surtout lorsqu’elles reposent sur des catégories préconstruites qui labellisent les acteurs (groupes terroristes, milices d’autodéfense…).

Au-delà de ce biais méthodologique, le travail de catégorisation a aussi des conséquences lorsqu’il faut concevoir une sortie de conflit : d’une part, on ne conclut pas (ou difficilement) la paix avec des terroristes, et d’autre part, la catégorisation se traduit souvent par l’importation non contextualisée de solutions externes, dont on voit les limites ici comme ailleurs : processus de DDR (désarmement, démobilisation et réintégration), initiatives de réconciliation communautaire, déradicalisation…

Enfin, ces lectures par catégorie ont un corollaire : l’analyse de contexte. Il faut certes en tenir compte, mais le biais de cette démarche assez spécifique au marché de l’expertise est de considérer la dimension sociohistorique comme un facteur parmi d’autres du contexte, au profit d’une analyse court-termiste qui réifie les situations.

Le djihad ou la rhétorique de la lutte contre les « exploiteurs »

En réalité, dans cette région qui fait le lien entre nord et sud, les luttes de pouvoir visant la stratification sociale et la chefferie sont au cœur de la conflictualité et ont pavé la voie à la poussée « djihadiste ». L’appel au djihad lancé en 2015 par Hamadoun Koufa illustre bien cette situation : sa rhétorique contestataire contre les élites – autant politiques que traditionnelles – rencontre l’attention d’une partie des populations peules, essentiellement pasteurs nomades et descendants d’esclave.

De ce constat émerge une hypothèse peu mise en avant, mais qui éclaire autrement la violence des groupes se réclamant du djihad, et plus globalement la conflictualité au centre du Mali : la fragmentation du monopole légitime de la violence par l’État a mis à jour des antagonismes non réglés et permis aux groupes sociaux dominés ou déclassés d’opérer une sorte de retour sur l’histoire, sous forme de règlement de comptes des régimes de domination sociale et politique qui se sont maintenus au fil des époques.

Partie prenante du monde peul et incarnant l’idéal poétique du nomade sahélien suivant son troupeau, les griefs de certains pasteurs nomades sont dirigés contre les lignages détenant les droits d’accès aux herbages depuis le XIXe siècle – les Jooro’en –, qui ont imposé depuis plusieurs décennies des taxes disproportionnées avec la complicité de certains agents de l’administration.

Dans le Delta intérieur du Niger et jusqu’au Hombori, des pasteurs ont ainsi constitué ou rallié des katibas qui ciblent l’aristocratie et les élites communautaires, au nom de ce qu’ils considèrent comme une lutte pour la libération.

Dans le Guimbala (région de Niafunké), des pasteurs servent plutôt d’auxiliaires au service des katibas et sont chargés de prélever la zakat, l’impôt religieux, sur les troupeaux des propriétaires. D’autres acteurs participent de cette économie du djihad, notamment les voleurs de bétail – les terere –, qui connaissent les circuits commerciaux parallèles et assurent la vente des animaux prélevés.

Outre les pasteurs nomades, les katibas recrutent au sein d’une communauté liée au monde peul, mais historiquement marquée par l’économie esclavagiste de celui-ci. Il s’agit des Riimaybe, terme devenu un ethnique, mais qui signifie littéralement « ceux qui ne sont pas nés » par opposition aux Rimbe, « ceux qui sont nés ». Il s’agit là d’une opposition quasi structurale entre l’individu qui appartient à un autre et qui n’est donc né de personne si ce n’est de son maître, et l’individu qui est de statut libre parce qu’il s’inscrit dans une filiation peule avérée (lignage, clan et tribu).

Ces communautés d’origine servile se sont autonomisées économiquement et ont massivement opté pour la scolarisation des enfants. Pourtant, les Riimaybe conservent une sorte de stigmate de la servitude aux yeux des anciens maîtres, qui les déclasse socialement et les écarte du pouvoir. Ces descendants d’esclaves constituent la base d’un second mouvement de lutte au centre du Mali.

Dans le Sanari (région de Djenné) et le Macina (région de Mopti), d’autres Riimaybe ont noué des alliances avec des groupes d’autodéfense non peuls qui se réclament de la confrérie des chasseurs traditionnels donso, se présentant comme rempart contre les « Peuls esclavagistes ».

Le besoin de protection apparaît ici comme la première motivation des ralliements auprès des groupes armés qui exercent localement le monopole de la violence. Mais dans les zones de Nantaka et Koubi, au nord de Mopti, c’est l’arbitrage des djihadistes qui est recherché pour dénouer des conflits fonciers.Comprendre la guerre au Sahel, Les cartes du Monde Afrique, 11 janvier 2020.

Au-delà des logiques de protection et d’arbitrage, les différents recours sont toujours locaux et opportunistes, témoignant d’une conflictualité liée à la mobilité sociale.

Les violences des groupes djihadistes renvoient à des luttes d’émancipation au sein même du monde peul : statutaire et politique pour le cas des Riimaybe, économique pour celui des pasteurs nomades. Ces luttes visent toujours ceux qui sont vus comme « exploiteurs », qu’ils soient d’anciens maîtres ou qu’ils exercent des droits indus sur les pâturages.

Si cette hypothèse est recevable, il faut alors s’interroger sur la genèse historique de cette violence et sa spécificité. Les ressorts de la conflictualité dans le centre du Mali mettent en jeu des alliances officielles, des pactes implicites et des histoires parallèles mal connues ou négligées par les études de contexte, alors qu’elles induisent une fragmentation des rapports de force.

Le djihad ou l’histoire de l’État islamique qui ne passe pas

Ces histoires s’enracinent dans le djihad conduit par l’État islamique de Hamdallahi – Diina en langue peule –, qui a bouleversé le XIXe siècle et constitue aujourd’hui encore la référence historique de la communauté peule, mais aussi des autres communautés de la région, pour qui l’époque était particulièrement dure.

Toutefois, cette mémoire parfois traumatique tient moins aux dimensions religieuse et politique de l’État islamique qu’à la reconfiguration socio-économique forcée qu’il a opérée en sédentarisant la population peule d’une part, et en mettant en place une administration de la servitude d’autre part.

La politique de sédentarisation a concerné l’ensemble des clans peuls qui ont été contraints de former des localités – les wuro – et de mettre en valeur un terroir incluant des communautés d’agriculteurs assujettis et des Riimaybe.

Si ces chefferies possédaient toujours des troupeaux, elles ne participaient plus à la vie pastorale. Celle-ci revenait à un groupe socioprofessionnel constitué par l’État, qui forme encore aujourd’hui une communauté fermée et fortement endogame, exerçant un monopole sur le confiage d’animaux. Cette activité économique consiste à confier les troupeaux de différents propriétaires à un pasteur qui, en retour, est rémunéré soit en argent, soit en nature (une partie du croît des animaux). Quoiqu’antérieur à cette époque, ce système a été codifié au XIXe siècle, par l’État islamique de Hamdallahi.

Mais depuis quelques décennies, marquées par les insuffisances de la décentralisation, ces pasteurs, qu’on qualifie de « Peuls rouges » (Fulbe wodebe) en raison de la couleur claire de leur peau, subissent une pression fiscale croissante des chefferies qui contrôlent l’entrée des grands herbages, accélérant leur paupérisation et leur déclassement social.

Quant à la question de l’esclavage, elle est en partie la conséquence des besoins générés par l’État islamique pour ses activités stratégiques qui étaient assurées par des groupes serviles : batellerie, construction de bâtiments, comptage de la monnaie de cauris… Mais elle est également liée à la sédentarisation et aux besoins agricoles des nouvelles localités peules, qui agrègent une main-d’œuvre servile restant à demeure et une masse d’esclaves « casés » dans des villages de culture.

Il n’existe pas de chiffres pour le centre du Mali, mais au Nord, l’administration coloniale estimait que 75 % de la population était de statut servile au début du XXe siècle. Jean‑François Bayart note le même phénomène au nord du Nigeria, où les descendants d’esclaves constituent la base sociale du djihadisme.

Au sein du monde peul, où la distinction entre libres et non libres est quasi structurale, la question de l’esclavage par ascendance est sensible et a entraîné des conflits durement réprimés par un État malien pour qui l’esclavage n’existe tout simplement pas.Mali : Kayes, l’esclavage en héritage, TV5 Monde, 13 mai 2019.

Au Mali comme ailleurs au Sahel, ce phénomène a une profondeur historique qui l’écarte de la notion d’« esclavage moderne ». Il ne s’agit pas en effet de condition sociale et économique de la personne exploitée, mais de son statut juridique, qui fait d’elle une propriété meuble dénuée de responsabilité morale au sein de la société des maîtres. Or, quelle que soit sa condition sociale – riche ou pauvre, éduqué ou analphabète –, son statut servile perdure indépendamment de l’affranchissement collectif qui a eu lieu lors de la chute de l’État islamique – s’il était esclave d’État relevant du trésor public, le Beyt el-mal –, ou de l’Accord de Ténenkou de 1903 entre les maîtres et les Riimaybe.

Le djihad et la démocratie : balle au centre

En soumettant la notion préconstruite du djihad à la complexité sociale et à l’histoire, on voit que les violences et les acteurs impliqués sont davantage liés à une logique de révolte qu’une question religieuse. Cela ne signifie pas que le djihad soit une notion importée ou que les groupes djihadistes n’aient rien à voir avec l’islam.

D’une part, le djihad contemporain est un label performatif. D’autre part, le Sahel a vu une série de formations politiques au cours des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles qui ont surgi au nom du djihad, et dont la particularité est d’avoir mobilisé parmi les populations peules marginalisées.

Le chercheur Christian Coulon rappelait que les religions peuvent être des appareils idéologiques que les classes subalternes s’approprient et adaptent à leur situation, de sorte que cet islam-là porte la marque des dominés. Mais il ajoutait que le champ islamique n’est pas immobile ; il évolue en fonction des changements au sein du groupe dominant et des rapports que celui-ci entretient avec celui des dominés.

Face à la radicalisation des maîtres et des propriétaires fonciers qui ne veulent pas disparaître de l’histoire, « ceux qui ne sont pas nés » et ceux qui vivent en brousse se sont radicalisés à leur tour. Or la question est de savoir de quelle nature est cette radicalisation, quel est son projet, et pourquoi elle intervient aujourd’hui.

Modibo Galy Cissé rapporte les propos d’un administrateur civil qui expliquait : « L’idéal islamorévolutionnaire […] est en voie de concrétisation dans le Delta. On a pris les faibles en leur donnant des Kalachnikov, transformant ainsi leur faiblesse en force, et on a pris les pauvres en leur donnant des pétrodollars, transformant ainsi leur pauvreté en richesse. On a ainsi créé un nouvel homme qui n’a peur de rien. »

De nombreux indices tendent à montrer que l’idéologie de la révolte qui a cours dans le monde peul (au Mali, au Burkina Faso, au Niger…) n’est pas l’islam, même s’il est évident que le djihad contribue à mobiliser une sémantique de la libération.

Il permet d’animer, de verbaliser et finalement d’armer une lutte pour l’émancipation à l’égard de l’histoire, celle d’un État islamique qui aura fait des uns, des maîtres et des propriétaires, et des autres, des esclaves et des prolétaires. De même, le projet démocratique et ses promesses de liberté et d’individualité offrent une légitimité paradoxale au djihad à l’égard de cette sémantique de la libération.

De cette lecture se dégage alors quelque chose de révolutionnaire dans la crise au centre du Mali, dont il faut sans doute prendre la mesure : s’il s’agit bien de révolution, et il faut alors la considérer au sein même du monde peul, le processus d’un retour à une situation antérieure est probablement non négociable.

Il n’y aura pas d’Europe verte sans politique industrielle à Bruxelles

  1. François LévêqueProfesseur d’économie, Mines ParisTech
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L’objectif d’une réduction de 55 % des émissions de carbone par rapport au niveau de 1990 à atteindre d’ici 2030 requiert des centaines de milliards d’euros d’investissements supplémentaires.

L’Union européenne s’est fixé des objectifs ambitieux pour le climat. Elle ne peut espérer les atteindre sans une politique industrielle d’une même ambition. Drôle de thèse ! N’est-ce pas l’industrie qui pollue et s’active pour défendre ses intérêts dans les couloirs de la Commission européenne ? Et puis, les politiques industrielles se décident à Paris, Rome ou Berlin. Est-ce l’affaire de Bruxelles ? Ne fleurent-elles pas bon aussi la planification bureaucratique et le protectionnisme économique ? Les tentatives de la Commission de créer des Airbus de tous poils – des batteries pour véhicules électriques à l’avion zéro carbone en passant par l’hydrogène propre – ne sont-elles pas dès lors inévitablement vouées aujourd’hui à l’échec ? Eh bien non !

Il est difficile de saisir l’ampleur des transformations industrielles qu’exige le passage à une économie européenne complètement décarbonée pour le milieu du siècle. Déjà, l’étape intermédiaire en 2030, qui prévoit une réduction de 55 % des émissions de carbone (par rapport au niveau de 1990), suppose des mouvements tectoniques. Imaginez un parc de véhicules pour moitié fabriqués sans moteur thermique contre environ 1 % aujourd’hui. Imaginez encore des usines d’aluminium, d’acier ou d’ammoniac passées à l’électricité ou à l’hydrogène verts. Vous n’y arrivez pas ? Disons alors qu’il faudrait 5 réacteurs nucléaires ou 10 000 éoliennes pour remplacer seulement le dihydrogène produit à partir de produits pétroliers ou de charbon et utilisé aujourd’hui en France par l’industrie. Si j’alignais les centaines de milliards d’euros d’investissements supplémentaires nécessaires pour la seule augmentation de l’objectif à atteindre en 2030 qui a été décidée cet été (de 47 à 55 % de réduction), cela ne vous parlerait sans doute pas plus.

Emplois en moins

Oublions donc les chiffres un instant et rappelons-nous des révolutions industrielles de nos manuels scolaires d’histoire, qualifiées de première et de seconde, ou plus joliment nommées de la machine à vapeur et de l’électricité. Eh bien, décarboner l’économie revient à réaliser intentionnellement une révolution industrielle et lui fixer en plus une date butoir. Une date très proche de surcroît puisque nous nous laissons maintenant un peu moins de 30 ans pour accomplir ce tour de force.

La référence à la notion de révolution industrielle permet également de prendre conscience de la déflagration destructrice qui l’accompagne : pas de révolution industrielle sans élimination de pans entiers d’activités, de technologies dépassées et de compétences et métiers devenus inutiles.

Évolution de l’emploi après l’abandon du programmé du charbon en Allemagne. Coal phase-out in Germany: Implications and policies for affected regions (2020).

Pour rester dans la tonalité historique et offrir un seul exemple prenons celui de l’abandon programmé du charbon et du lignite en l’Allemagne. Il revient à déclasser une technologie qui représente plus du quart de la production d’électricité du pays, entraîne une perte de 200 000 emplois directs, en particulier du secteur minier, et retire plusieurs milliards d’euros de valeur ajoutée à l’économie de trois petites régions.

Il convient donc d’accompagner cette nouvelle révolution d’aides publiques massives à la reconversion des personnes, des entreprises et des territoires condamnés au déclin. L’Union européenne l’envisage déjà à travers le Fonds pour une transition juste destiné aux régions et secteurs à forte intensité de carbone. Ce volet social et économique, essentiel pour limiter les effets négatifs considérables de la transition, ne doit cependant pas être vu comme un pilier central de la politique industrielle verte. Il n’en est même pas une composante dès lors que l’on en adopte une définition resserrée, à savoir une intervention publique ciblée sur des technologies et des secteurs pour accroître leur rôle dans l’économie de demain ainsi que la productivité, le moteur de sa croissance.

En d’autres termes, la politique industrielle vise à orienter le système productif vers des activités qui offrent les meilleures perspectives. Il ne faut pas la comprendre comme l’ensemble des actions de l’état qui affectent l’industrie et les entreprises et inclurait donc la taxation des profits ou la politique de concurrence. Dans le jargon économique, ces interventions sont dites horizontales car elles affectent toutes les entreprises et industries, tandis que la politique industrielle est sélective parce que centrée sur certaines d’entre elles. Elle est verticale.

Pas de boules de cristal fiables…

Sur le plan théorique, la politique industrielle ne manque pas de justifications économiques. Le changement structurel d’un système productif se heurte en effet à de nombreux effets externes qui freinent et rendent moins efficaces les initiatives privées. Les principaux concernent les retombées de l’innovation et les bénéfices de la coordination. Les innovations sont souvent utiles à d’autres entreprises que les pionnières et même à d’autres industries que celles où elles sont nées.

Ces bénéfices n’entrant pas dans la poche des innovateurs, le niveau d’investissement dans les nouvelles techniques pour les inventer, les développer ou encore les déployer sera insuffisant par rapport aux besoins de la société. De même lorsqu’une entreprise investit dans telle zone ou dans tel segment d’activité, d’autres vont en profiter, et ce manque à gagner individuel pénalisera la constitution d’écosystèmes industriels cohérents et efficaces. La politique industrielle sert à pallier de telles externalités.

Cette légitimation n’empêche pas des prises de position défavorables à l’idée même de politique industrielle, y compris de la part de nombreux économistes. Elles trouvent leur source dans des obstacles à sa mise en œuvre, jugés rédhibitoires : faute des bonnes informations et de boules de cristal fiables, la puissance publique est incapable de sélectionner les technologies de demain ainsi que les entreprises qui en seront les futures championnes ; elle devient dès lors la proie rêvée des lobbies les plus puissants et aide finalement ceux qu’il ne faut pas. La meilleure politique industrielle serait alors de ne pas en avoir.

Cette vision d’un remède pire que le mal est de moins en moins partagée, même parmi les économistes, car les gouvernements adoptent des approches nouvelles et plus avisées : transparence des discussions, approfondissement des motivations, suivi et contrôle des aides, évaluation d’étape, clause d’extinction, ou encore subvention remboursable sont devenues choses courantes.

Quelque 10 000 éoliennes seraient nécessaires pour remplacer seulement le dihydrogène produit à partir de produits pétroliers ou de charbon et utilisé aujourd’hui en France par l’industrie. Ina Fassbender/AFP

La politique industrielle verte s’inscrit dans ce cadre général, même si elle connaît quelques particularités. En premier lieu, d’autres externalités les justifient. Il s’agit principalement de l’absence d’un prix du carbone suffisamment élevé et d’une visibilité sur sa trajectoire future. En second lieu, elle concerne un ensemble technologique et industriel très large : du secteur de l’énergie (infrastructures, production, services) en passant par les activités de l’économie circulaire et de la gestion de l’eau jusqu’aux industries qui sont obligées de verdir leurs procédés et leurs produits (chimie, automobile, transport aérien, etc.). En troisième lieu, elle doit permettre de réaliser des gains de productivité y compris en capital naturel, c’est-à-dire en économisant les ressources naturelles.

Les premiers penseurs de l’économie, les physiocrates, considéraient seule la Terre comme facteur de production de richesse ; leurs successeurs uniquement le travail et le capital. L’état de la planète exige d’ajouter le facteur Terre, mais cette fois comprenant aussi bien l’atmosphère et l’océan que le sol nécessaire à la production agricole. Ces ressources étant le plus souvent d’accès peu restreint et exploitables à bon marché, tout l’enjeu des politiques climatiques est d’en réduire l’accès et d’en renchérir l’utilisation pour inciter à les économiser. Mais elles doivent s’accompagner de politiques industrielles pour y parvenir plus vite et de façon plus efficace, et surtout sans que ces gains soient obtenus par pure substitution en utilisant plus de capital et plus de travail.

J’espère vous avoir éclairé sur le bien-fondé des politiques industrielles et la pertinence d’en lancer des vertes mais reste alors la question de l’implication de Bruxelles. L’Union européenne n’est pas un État souverain et la politique industrielle n’est pas de son ressort, contrairement, par exemple, à la politique de concurrence. La Commission a pourtant pris début 2020 une série d’initiatives, un « paquet de politique industrielle » dans le jargon bruxellois qui comprend explicitement un volet pour aider la transition verte. Il contient une série d’objectifs, comme la création de marchés porteurs pour les technologies propres, ainsi qu’une série de programmes d’action dans certains domaines à l’instar de celui de l’acier zéro carbone. Dans le cadre du plan de relance post-Covid (750 milliards d’euros sur 2021-2024), l’UE a également requis que près du tiers soit consacré à des investissements verts.

Ces exemples illustrent bien l’un et l’autre deux façons d’agir au niveau européen, soit classiquement par une politique verticale, soit en « verticalisant » une politique horizontale. Pour cette dernière, citons aussi le fléchage du programme de R&D européen à hauteur de 35 % de son budget pour les travaux liés à la conservation de la planète et son climat.

Stratégie d’alliance

On aurait pu aussi mentionner le Semestre européen, instance de discussion et de coordination des politiques nationales et son agenda sur les politiques industrielles vertes. Pour la première façon d’agir, développons le cas des alliances. Il porte sur l’instrument le plus spécifique et novateur de la politique industrielle européenne ainsi que le plus emblématique de son volet vert. La première du genre, « l’Airbus des batteries » en langage journalistique, a été lancée en 2017. Elle a depuis été suivie par la création d’alliances industrielles dans l’économie circulaire des plastiques, des matières premières et de l’hydrogène propre.

Le principe des alliances est de constituer des chaînes de valeur transnationales en favorisant la création de consortiums européens. Elles mettent en réseau les acteurs privés et publics, les laboratoires et entreprises impliquées dans les différents stades de l’innovation ainsi que les entreprises intervenant aux différentes étapes de la chaîne de valeur.

L’alliance des batteries pour les véhicules électriques réunit ainsi dans une communauté de la connaissance et de l’innovation près d’un demi-millier de participants. Cet instrument original de politique industrielle ne propose pas de financement mais il ouvre les portes pour en obtenir via le dépôt de projets d’intérêt européen commun et la Banque européenne d’investissement.

L’hydrogène propre, l’un des secteurs sur lequel l’UE veut monter en puissance grâce à une stratégie d’alliance. Jean‑François Monier/AFP

C’est astucieux, car l’absence de guichet attitré permet de limiter le lobbying des chasseurs de subvention et facilite ainsi la formation de consortiums pertinents sur le plan des complémentarités techniques et industrielles. En outre, la perspective d’obtenir des fonds dans un second temps augmente les incitations des entreprises à se découvrir, s’échanger des informations, se réunir et élaborer des projets communs innovants et risqués.

Les projets de l’alliance des batteries bénéficient aujourd’hui d’un engagement de 20 milliards d’euros de financement, dont 6 d’aide publique. Celle-ci provient essentiellement des pays membres et la Commission s’est assurée que ces aides d’État étaient bien compatibles avec le maintien d’une concurrence loyale sur le marché européen.

La jeunesse des alliances industrielles rend difficile leur évaluation empirique en particulier la mesure de leur efficacité. Il me semble cependant que le succès devrait être aux rendez-vous. Elles correspondent en effet à l’approche nouvelle de la politique industrielle et leurs premiers résultats en matière de coordination et de diffusion des connaissances sont encourageants.

Les alliances industrielles illustrent plus largement l’intérêt de l’implication de l’Union européenne en matière de politique industrielle en général, et verte en particulier : elle permet de coordonner les politiques nationales, de limiter une compétition stérile entre les États à coup de subventions au détriment des voisins, tout en tirant bénéfice d’une émulation entre pairs, et d’inciter au développement de relations pan-européennes entre entreprises.

La politique industrielle verte fait le pari que l’industrie, bien que faisant partie du problème, est aussi une partie de la solution. L’Europe l’a compris et son implication en la matière est nécessaire pour espérer atteindre les objectifs climatiques ambitieux qu’elle s’est fixés.

Eric Zemmour ou comment introduire un discours clivant dans le débat public

  1. Julien LonghiProfesseur des universités en sciences du langage, AGORA/IDHN, CY Cergy Paris Université

Julien Longhi a reçu des financements de l’ANR, de l’IUF, du DIM STCN. Il est membre de Draine, « Haine et rupture sociale : discours et performativité », un groupe pluridisciplinaire de chercheuses et chercheurs qui travaillent autour des discours de haine et des discours radicaux ainsi que les genres respectifs qui leur sont liés.

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L’éditorialiste Eric Zemmour au tribunal à Paris, le 6 novembre 2015, entendu dans le cadre de poursuites à son encontre pour provocation à la haine raciale. Il a été récemment relaxé en appel pour des propos anti-islam et anti-immigration tenus en 2019. Bertrand GUAY / AFP

Le mercredi 8 septembre, la Cour d’appel de Paris a relaxé Éric Zemmour, qui avait été condamné, en première instance, pour des propos « anti-islam et anti-immigration » datant de 2019, à une peine de 10 000 euros d’amende.

Lors de la condamnation, la présidente de la 17e chambre correctionnelle avait jugé :

« Les opinions, même choquantes, doivent pouvoir s’exprimer, néanmoins les faits reprochés vont plus loin et outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion. »

À l’inverse, la cour d’appel a indiqué :

« Aucun des propos poursuivis ne vise l’ensemble des Africains, des immigrés ou des musulmans mais uniquement des fractions de ces groupes […] Il n’est nullement justifié de propos visant un groupe de personnes dans son ensemble en raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. »

Dans ces extraits de décisions juridiques sont convoquées des notions telles que la liberté d’expression, l’injure, ou plus généralement le discours de haine, ce qui renvoie à une approche juridictionnelle des discours de haine qui :

« témoigne du travail méticuleux de conciliation effectué par les juridictions françaises entre la protection de la liberté d’expression, celle des droits d’autrui, et la préservation de l’ordre public ».

Si Éric Zemmour a été pour sa part condamné à deux reprises, en 2011 et 2019 puis relaxé, on voit que le travail juridique est complexe, soumis à discussion, et peut donner lieu à des interprétations divergentes.

La récente relaxe pourrait laisser croire que ces discours ont leur place dans le débat public. Ils deviennent par ce biais « entendables » par le grand public, si ce n’est « acceptables » par les soutiens de l’éditorialiste.

Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un discours qualifié initialement d’injurieux envers une communauté. Or, comme Dominique Lagorgette l’a bien montré, « l’injure blesse », et elle relève « du domaine des attaques contre la persona » : aussi, les processus par lesquels ces types de discours se sont imposés dans le débat doivent être examinés, puisque ces attaques blessent ceux qui en sont l’objet, générèrent des oppositions dans la société, et créent des clivages.

Pour être précis, il faut prendre en compte aussi bien les propos, leur contexte, et leurs interprétations possibles.

Ce qui est retenu du discours d’Éric Zemmour

Les propos du polémiste sont rapportés dans divers médias, tel qu’ici :

« Lors d’une “convention de la droite” organisée par des proches de l’ex-députée du Front national (devenu Rassemblement national) Marion Maréchal le 28 septembre 2019, Éric Zemmour avait prononcé un discours fustigeant des immigrés “colonisateurs” et une “islamisation de la rue”. L’éditorialiste y avait également décrit le voile et la djellaba comme “les uniformes d’une armée d’occupation”. »

Ou  :

« La justice donne raison à Éric Zemmour. Poursuivi depuis 2019 pour des propos virulents contre l’Islam et l’immigration, le polémiste a été relaxé par la Cour d’appel de Paris ce mercredi 8 septembre. »

Comme le note Nathalie Droin dans son article au titre éclairant, « L’appréhension des discours de haine par les juridictions françaises : entre travail d’orfèvre et numéro d’équilibriste » :

« La loi sur la presse du 29 juillet 1881 qui, depuis 1972, permet la répression des injure, diffamation et provocation à la discrimination, à la haine et à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. »

Elle note d’ailleurs un certain paradoxe, puisque le juge doit à la fois se livrer à « une lecture stricte et objective des infractions pour apprécier, avec une certaine neutralité, le caractère préjudiciable du propos » et prendre en compte « son contexte de prononciation ou diffusion afin d’adopter la solution la plus juste et la plus adaptée au regard des intérêts en jeu ».

Pour voir la manière dont les juges ont pris en compte ces deux dimensions, nous pouvons revenir plus précisément aux propos en question. Ils sont prononcés à la fin de cette séquence :https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=jlonghi1&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1309606782738857985&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Feric-zemmour-ou-comment-introduire-un-discours-clivant-dans-le-debat-public-167824&sessionId=08e53b2a436deddfb95e30bdd3d05fb9d596341c&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=1890d59c%3A1627936082797&width=550px

Précisément, dans cet extrait, ce qui est en jeu, c’est la mise en relation de « les femmes voilées et les hommes en djellaba » avec « les uniformes d’une armée d’occupation ». Le terme « armée » ouvre sur la thématique de la guerre, et « occupation » celle de l’envahisseur. On comprend alors la complexité de la décision de justice : faut-il considérer ces propos vis-à-vis des « femmes voilées » et des « hommes en djellaba » comme injurieux, ou les entendre comme ciblant seulement une partie de la communauté visée ? S’il n’est pas question ici de produire une analyse supplémentaire de cette séquence, il est utile d’ouvrir sa prise en compte par d’autres champs.

« Les linguistes au tribunal »

Dans un numéro de la revue Langage et société publié en 2010 intitulé « Linguistique légale et demande sociale : les linguistes au tribunal », Dominique Lagorgette constatait que « la pénalisation des actes de langage est sans cesse croissante » mais regrettait « qu’en France, contrairement aux pays anglo-saxons, les linguistes ne soient que très rarement encore sollicités pour livrer une analyse des faits de langue incriminé ». Elle rappelait notamment que la Forensic Linguistics « a plus de quarante ans d’existence derrière elle dans de nombreux pays » mais qu’elle reste en France et dans les pays relevant traditionnellement du droit romain « totalement ignorée, et des personnels de la magistrature, et des linguistes eux-mêmes ».

Depuis cette date, ce type de travaux a connu un certain essor, dans le domaine académique, notamment autour du groupe de recherche Draine en ce qui concerne le discours de haine, avec une importante bibliographie et sujets d’application.

Ainsi, à propos du paradoxe entre interprétation littérale et contextualisation des propos, il est intéressant de considérer la phrase d’Éric Zemmour à propos de Renaud Camus : « j’aime la formule de Renaud Camus entre vivre ensemble il faut choisir » qui suit juste les propos soumis à discussion.

On trouve cette « formule » sur le compte Twitter de Renaud Camus avec la mention #OccupantDégage et une référence aux attentats islamistes :https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=jlonghi1&dnt=false&embedId=twitter-widget-1&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=949930041206558720&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Feric-zemmour-ou-comment-introduire-un-discours-clivant-dans-le-debat-public-167824&sessionId=08e53b2a436deddfb95e30bdd3d05fb9d596341c&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=1890d59c%3A1627936082797&width=550px

Il n’est pas aisé d’interpréter l’intérêt de cette formule par le polémiste, mais en cherchant des informations sur Renaud Camus on peut lire sur Wikipédia :

« Il écrit de nombreux textes au sujet de ce qu’il nomme le “grand remplacement” des peuples européens par l’immigration, ce qui le rend influent au sein de la droite identitaire. En 2015, il rejoint le parti Souveraineté, identité et libertés. Il est candidat aux élections européennes de 2014 puis de 2019, désavouant toutefois la liste qu’il mène peu avant ce dernier scrutin. »

Il est accusé d’antisémitisme en 2000 dans le cadre de l’« affaire Camus » et en 2014, il est condamné pour provocation à la haine et à la violence contre les musulmans. Pour l’analyste du discours, ce « co-texte » fait « contexte ». Ainsi, en ajoutant l’adhésion à une formule proposée par un écrivain déjà condamné pour des faits proches de ceux dont il est accusé, la citation a aussi une fonction de connivence auprès d’auditeurs/lecteurs familiers de ces thèses, et porte une forme d’autorité (soutien du propos).

Mais la dimension haineuse du propos est dissimulée, partiellement déléguée de manière allusive à Renaud Camus, et prise en charge par une mémoire du discours qui s’adjoint à l’interprétation littérale. Cela rejoint donc ce que développent les chercheuses Fabienne Baider et Maria Constantinou :

« Les discours de haine peuvent être aussi masqués et s’accompagner ou non de violence verbale, c’est ce qui est appelé le discours de haine dissimulée. »

Et d’ajouter : « leur performativité n’en reste pas moindre » : cela signifie que ces discours ont des conséquences, car ils irriguent le champ politique, ils ont une dimension clivante qui oppose des populations, et créent un climat de guerre, puisqu’ils mettent en scène une armée de colonisation.

Dissimuler la haine ?

Dans ce contexte, comme le rappellent ces deux spécialistes, le discours de haine dissimulée pourrait se définir « comme toute manifestation discursive ou sémiotique pouvant de manière implicite ou masquée inciter à la haine, à la violence et/ou à l’exclusion de l’autre ».

Et on comprend bien que cette dissimulation pose problème pour les juristes, puisqu’elle met notamment en œuvre des procédés d’implicite. Comme le relève la chercheuse Camille Bouzereau qualifiant ce phénomène de « néologisme lepénien », la dimension linguistique (le choix des mots, leur construction, l’organisation de la syntaxe, etc.) doit pouvoir être prise en compte. Dans le cadre du Front/Rassemblement national, elle ajoute notamment :

« Jean-Marie Le Pen a été condamné à 18 reprises pour le contenu de ses propos (apologie de crimes de guerre, provocation à la haine raciale, diffamation) et Marine Le Pen une fois pour diffamation en 2008, faisant suite à des propos soutenus en 2010 sur la comparaison entre l’occupation nazie et les prières de rue des musulmans, elle a été jugée pour incitation à la haine mais se trouve relaxée en 2015 par le tribunal correctionnel de Lyon. »

Nous voyons une énumération de condamnations pour faits de langue (apologie de crimes de guerre, diffamation, incitation à la haine), ce qui nous permet d’élargir plus largement cette question des discours de haine au-delà du cas d’Éric Zemmour.

L’acceptabilité des discours

Mais ce qui est en jeu, comme esquissé au fil de cet article, c’est la question de l’acceptabilité de ces discours. En effet, alors que les discours de Jean-Marie Le Pen semblaient éminemment transgressifs et avaient un rôle polémique, ceux d’Éric Zemmour semblent bien plus « entendables », du point de vue de la justice (relaxe) et aussi du point de vue de l’opinion publique. Certes les chiffres annoncés n’ont rien de scientifique, mais le martèlement d’une majorité qui « penserait comme » semble faire son chemin :https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=jlonghi1&dnt=false&embedId=twitter-widget-2&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1436999053477302276&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Feric-zemmour-ou-comment-introduire-un-discours-clivant-dans-le-debat-public-167824&sessionId=08e53b2a436deddfb95e30bdd3d05fb9d596341c&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=1890d59c%3A1627936082797&width=550px

On peut donc en conclure que si ces propos peuvent être rendus « entendables », c’est qu’ils ont plusieurs propriétés : dimension linguistique de la haine dissimulée (implicite notamment) ; intégration dans un discours idéologique déjà martelé depuis des années et qui a imprégné le champ politique ; voix présente sur la scène médiatique.

Avec la possible entrée en campagne d’Éric Zemmour, ces différents paramètres vont être bouleversés, et il sera intéressant d’observer les manières dont ses discours vont continuer à être reçus et interprétés.