Municipales : la France peut-elle se mettre au vert ? Conversation avec Simon Persico

 

Une bannière EELV à Marseille lors du premier tour des municipales. Gerard Julien/AFP

Dans de nombreuses villes françaises se dessinent aujourd’hui des listes d’alliances entre partis de gauche et Europe Écologie-Les Verts (EELV). Vous l’avez notamment souligné dans une note qui relève une explosion du nombre de listes depuis 2014. Cette tendance est-elle inédite pour l’histoire des partis verts en France ?

Simon Persico : Un premier point est important pour comprendre la dynamique électorale et la capacité d’attraction d’EELV. Les écologistes occupent une partie de l’espace laissé vide par le Parti socialiste depuis 2017. Pendant plus de 30 ans, le PS a structuré le système partisan français et dominé la gauche. Son affaiblissement apparaissait déjà aux municipales de 2014, lors desquelles il avait obtenu de mauvais résultats qu’on pouvait alors mettre sur le compte de la sanction à l’égard d’un gouvernement très impopulaire. Mais la sentence de 2017 – 6,4 % des voix – fut une déflagration dont le PS ne s’est pas vraiment remis.

Cet affaiblissement des socialistes s’est opéré, en 2017, au bénéfice d’Emmanuel Macron, sur sa droite, et de Jean‑Luc Mélenchon, sur sa gauche. Mais la France Insoumise (LFI) n’est pas parvenue à s’imposer comme un acteur pivot de cette recomposition. Notamment lors des élections européennes de 2019, où le parti n’avait obtenu que 6,31 % des voix, une tendance qui s’est confirmée également lors du premier tour des municipales de 2020. Le faible nombre de listes estampillées LFI et leur score assez modeste dans l’essentiel des communes où elles étaient présentes en témoignent. En parallèle, La République en marche (LREM) a perdu la majeure partie de son électorat inscrit à gauche – le choix de l’alliance avec la droite dans 85 % des fusions de second tour confirme et devrait conforter cet ancrage du parti présidentiel à droite de l’échiquier politique.

Les Verts ont profité en partie de cet espace laissé vacant. Évidemment, EELV est encore très loin du PS « des belles années ». Il n’y a pas grand-chose de comparable, aujourd’hui encore, entre les deux partis que ce soit dans le nombre de militants, d’élus, d’attachés d’élus, d’anciens ministres ou de moyens financiers. Le PS conserve encore une belle longueur d’avance organisationnelle sur EELV. La bonne tenue des listes emmenées par un·e candidat·e socialiste au premier tour dans plusieurs communes, surtout celles de taille moyenne ou dans lesquelles il disposait de sortants, témoignent également d’une certaine résistance locale. Il n’en demeure pas moins que, dans ce champ politique en bouleversement, EELV est sur la pente ascendante.

Le score de 13,5 % obtenu par EELV lors des élections européennes de 2019 avait commencé à renforcer sa légitimité au sein de ce grand bloc à la gauche d’Emmanuel Macron. Dans un contexte où aucun autre parti de cet espace ne dépassait 7 %, ce score a permis à EELV de retrouver et de recruter de nouveaux (ou d’anciens) militants, attirés par la dynamique retrouvée ; et cela a positionné plusieurs candidats Verts du point de vue local comme des interlocuteurs crédibles. Dans un espace politique affaibli et déstructuré, ils sont parvenus à convaincre de leur crédibilité.

Ce dynamisme s’observe dans le record de candidatures autonomes ou soutenues par d’autres forces de gauche au premier tour (152, dans les villes de plus de 30 000 habitants). Il s’observe aussi dans le score moyen obtenu par ces nombreuses listes, 16,4 %, plus de 6 points de plus qu’en 2014, et surtout leurs très bons scores dans les grandes métropoles les plus connectées à la vie politique nationale. Ces scores les mettent en capacité de se maintenir au second tour dans de très nombreux cas, en tête de la gauche dans plusieurs d’entre elles.

Le second tour sera donc déterminant. Alors que les alliances de second tour devant ou derrière le Parti socialiste (PS), le Parti communiste français (PCF) et, dans une moindre mesure, La France insoumise (LFI), sont la norme – à l’exception notable de Lille et Strasbourg –, cette dynamique se transformera-t-elle en victoires ? Combien de (grandes) villes les Verts vont-ils conquérir et conserver ? Ne conquérir aucune ou une seule ville en plus de Grenoble serait un demi-échec. Toute victoire au-delà de ce seuil sera sans doute perçue comme une victoire, même s’il faudra bien raison garder. Si la part d’élus écologistes dans les conseils municipaux augmentera considérablement seule une dizaine de communes de plus de 30 000 habitants pourrait être, dans le meilleur des cas, gouvernée par un maire écologiste au lendemain du 25 juin.

Comment les têtes de listes écologistes mènent-elles leur campagne et leurs listes, sur quels arguments et avec quelle légitimité ?

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, , , , … Ces villes qui peuvent basculer aux municipales https://www.nouvelobs.com/elections-municipales-2020/20200615.OBS30063/toulouse-lyon-marseille-annecy-nancy-ces-villes-qui-peuvent-basculer-aux-municipales.html 

Toulouse, Lyon, Marseille, Annecy, Nancy… Ces villes qui peuvent basculer aux municipales

Marseille à gauche ? Toulouse aux mains des écolos ? Dans de nombreuses grandes villes de France, les jeux restent très ouverts pour le second tour du 28 juin.

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Sur la forme, les têtes de listes écologistes et leurs équipes se sont sans doute professionnalisées. Une attention plus importante que précédemment a été portée sur la communication politique, y compris dans le choix des candidates et candidats. Ce changement est lié au souhait d’apparaître comme crédible dans la conquête des mairies. Sur le fond, en revanche, les listes écologistes n’ont pas tellement changé d’argumentaire : les positions écologistes – sur les mobilités, l’énergie, la biodiversité ou l’alimentation – sont désormais beaucoup plus centrales dans le débat public. Ces enjeux ont aussi acquis une importance inédite aux yeux des citoyens.

Quel sera l’effet de la crise du Covid-19 sur cette situation ? D’un côté, on remarque l’apparition d’un cadrage de la crise centré sur le « monde d’après ». Ce cadrage promeut la relocalisation et la transformation des activités de production et de consommation, pour tenir compte des exigences écologiques. Il est porté par les organisations (ONG, syndicats, cellules de réflexion), les intellectuel·le·s et les responsables politiques d’une nébuleuse qui regroupe les champs de la gauche et de l’écologie, sans qu’on puisse vraiment les distinguer désormais. De l’autre, on voit que certains acteurs font primer l’urgence économique (et sociale : l’argument des emplois de court terme est très puissant) sur l’urgence écologique. Le second tour donnera une réponse provisoire à cette question, même si les dynamiques proprement locales, ainsi que les effets du Covid-19 sur la participation et la mobilisation, rendront hasardeuse toute lecture univoque des résultats.

L’écologie sociale : une forme de renouveau ?

Du côté du parti Europe Écologie Les-Verts (EELV), je ne pense pas non plus qu’on puisse parler de renouveau. Dès leur origine, et avant même le choix explicite de l’ancrage à gauche, en 1994, les Verts ont pris des positions très claires (voire radicales) en matière de politiques économiques et sociales : pour la réduction du temps de travail, le partage des richesses et le revenu minimum d’existence, par exemple.

Si leur priorité est la transition écologique, cela fait de très nombreuses années que l’on peut les classer à gauche sur la plupart des enjeux : inégalités socio-économiques, services publics, égalité femmes-hommes, droit des minorités, etc. Ce positionnement à gauche de l’échiquier politique se constate d’ailleurs pour la quasi-totalité des partis verts en Europe, mais il est encore plus marqué dans le cas des Verts français. Il se manifeste également dans les choix stratégiques. Si l’autonomie de l’écologie est mise en avant par certains de ses responsables, on voit que les nombreuses alliances qui ont été tissées dès le premier tour des municipales ne l’ont jamais été avec une force de droite.

Là où l’on peut percevoir une évolution, cependant, c’est plutôt dans le champ de la société civile écologiste. Les grandes ONG de l’environnement – Greenpeace, le WWF, la Fondation Nicolas Hulot, etc. – adoptent désormais des positions plus offensives sur la régulation du capitalisme ou à la réduction des inégalités. Depuis 2018-2019, sans doute favorisées par les mouvements des gilets jaunes et des marches pour le climat, les initiatives et prises de position qui réunissent les syndicats, les ONG de l’environnement et les grandes associations solidaristes ou humanitaires se multiplient, la crise du Covid-19 a également accéléré cette tendance. Tous ces acteurs semblent désormais converger dans l’idée que la lutte contre les inégalités et la lutte environnementale vont de pair. Dans le fond, rien d’étonnant : il est établi que les plus riches sont aussi, et de loin, les plus pollueurs.

Vous avez néanmoins montré que les droites en France ont toujours eu une relation ambivalente avec l’écologie jusqu’en 2015 comme vous le montrez dans votre article. Les mouvements actuels de « relocalisation », de « localisme » vont aujourd’hui de pair avec des discours identitaires et souverainistes. N’y a t-il pas un risque de « récupération » possible des enjeux écologiques par la droite française, et au-delà, par l’ensemble des forces en présence ?

La récupération de l’écologie est presque aussi ancienne que l’écologie elle-même ! Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande… : venus de la droite comme de la gauche, les discours enflammés sur la planète qui brûle se sont succédé depuis le début des années 1990. Cela a permis des avancées concrètes – la Charte de l’environnement, le Grenelle, pour ne citer que deux exemples – mais limitées. Deuxième problème : cette récupération est cyclique, avec des hauts et des bas – même si l’on ne retombe jamais aussi bas que lors de la phase précédente. Aujourd’hui, l’écologie atteint des records de visibilité dans les programmes et les discours de la plupart des responsables politiques. Il se peut que le soufflé retombe temporairement avant de se regonfler encore plus vigoureusement dans quelques années.

(De gauche à droite) Les membres du groupe parlementaire Écologie-Démocratie-Solidarité, Albane Gaillot, Yolaine de Courson, Sabine Thillaye, Cedric Villani, Delphine Batho et Fréderique Tuffnell, pour la plupart anciens membres de La République en marche (LREM), posent devant l’Assemblée nationale à Paris le 19 mai 2020. François Guillot/AFP

La récupération des enjeux environnementaux par les autres forces politiques est d’autant plus facile que l’écologie peut être politisée de manière très consensuelle, en s’en tenant à des déclarations d’intentions ou des promesses qui portent sur le long terme. C’est dans la mise en œuvre de ces promesses et la capacité à arbitrer pour l’environnement contre les intérêts économiques de court terme, que l’on peut évaluer la réalité de cette « conversion ». De ce point de vue, l’on voit bien où se situent les points de discussion les plus conflictuels entre les écologistes et les socialistes dans l’entre-deux tours : grands projets d’urbanisation, centres commerciaux, piétonnisation, etc. Et l’on voit aussi des différences importantes entre les politiques menées par Nicolas Florian à Bordeaux, Gérard Collomb à Lyon, Anne Hidalgo à Paris, ou encore Eric Piolle à Grenoble.

De manière plus générale, et malgré leur tentative d’apparaître parfois plus verts que les Verts, LREM, comme le PS ou Les Républicains (LR) avant elle, ont un bilan gouvernemental plus que nuancé sur le front de la transition écologique. Les Verts ne sont pas dans cette situation et n’ont encore jamais exercé de responsabilités exécutives de premier plan au niveau national. Dans un contexte de défiance à l’égard des responsables politiques, cela explique en partie pourquoi EELV est le parti dont les personnes interrogées dans les sondages ont la meilleure opinion.

Reste la tentative d’incorporer l’environnement à la pensée de la droite radicale, autour d’une conception identitaire de la souveraineté et du « localisme ». Celle-ci peut s’appuyer sur une doctrine développée historiquement dans le cadre de cercles de réflexion d’extrême droite, autour du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) notamment. Mais ces tentatives achoppent sur le fait que les électeurs de la droite radicale, au Rassemblement national comme à la droite de LR, attachent très peu d’importance aux questions environnementales. L’écologie, c’est le « fonds de commerce » des Verts. Pour la droite radicale, le fonds de commerce est tout autre : il s’agit du trio insécurité, immigration, islam. Que le RN tente de se constituer un corpus programmatique autour de l’environnement, n’a rien de surprenant. Mais il ne faut pas se tromper sur ce qui constitue son cœur de métier.

Existe-t-il un leadership crédible au sein de EELV pour mener ces programmes et les réaliser au sein d’un gouvernement (notamment suite aux échecs de personnalités comme Nicolas Hulot) ?

La leçon de l’expérience de Nicolas Hulot au gouvernement, et de tous les ministres issus du champ de l’écologie avant lui (Corinne Lepage, Dominique Voynet, Cécile Duflot, Pascal Canfin,etc.) est double : premièrement, aussi haut soit-il dans le rang protocolaire, un ministre écologiste ne peut pas faire grand-chose face à un Président, un Premier ministre et un ministre de l’économie et des finances qui ne font pas de la transition écologique leur priorité. Toutes et tous ont décrit leurs nombreuses défaites dans les arbitrages gouvernementaux. Deuxièmement, indépendamment de la couleur politique du gouvernement, tous les ministres de l’environnement ont témoigné des résistances très fortes de l’appareil étatique et des principaux acteurs industriels, financiers et agricoles. C’est sur ce diagnostic d’impuissance que s’est construite l’ambition affichée par les écologistes quant à la conquête du pouvoir national.

Se pose alors la question de savoir si EELV dispose de candidates ou de candidats qui pourraient bien figurer, voire remporter l’élection présidentielle. A priori, cela relève de la gageure. Cette élection cardinale n’a jamais était favorable, et c’est un euphémisme, aux écologistes, puisque le meilleur score en date est celui de Noël Mamère en 2002, où il avait obtenu 5,3 % des voix.

Cela étant dit, la radicalité des transformations de la vie politique, en France comme ailleurs, empêche d’être catégorique. Après tout, la dernière élection a vu la percée inattendue de Jean‑Luc Mélenchon dans le camp de la gauche. Plus prosaïquement, elle a permis l’élection d’un Président de la République inconnu d’une large majorité de Français trois ans auparavant. Dans un tel contexte, une ou un candidat issu des rangs d’EELV, qui serait parvenu à contenir le nombre et la crédibilité d’autre candidatures de gauche au premier tour, comme les écologistes ont parfois su le faire aux élections municipales, soit par des alliances, soit, plus rarement, en s’imposant dans la campagne, pourrait avoir de réelles chances.

EELV dispose d’un vivier très limité de candidates ou de candidats crédibles a priori, ce qui s’explique par la faiblesse organisationnelle dont on a parlé, et une tradition de turn-over, de trahison ou d’éloignement parmi les cadres dirigeants. Deux personnalités semblent toutefois ressortir à ce stade : Eric Piolle, maire EELV de Grenoble, et Yannick Jadot, député européen.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que ces deux personnalités incarnent des lignes stratégiques légèrement divergentes : plus tournée vers les autres forces de gauche, dans les partis comme la société civile, pour le maire de Grenoble ; plus orientée autour de l’autonomie de l’écologie politique pour le député européen. À ces candidats issus du parti EELV en tant que tel, il faut aussi ajouter des personnalités de la société civile ou même, c’est moins probable, de la gauche plus classique, qui pourraient représenter ce camp lors de l’élection présidentielle.

Quel est le poids des jeunes dans ce mouvement politique, notamment depuis l’émergence des Marches pour le climat et de différents mouvements portés par les jeunes ?

L’âge est, parmi les variables sociodémographiques explicatives du vote « écolo », l’un des plus déterminants du vote. C’était déjà vrai jadis : les plus jeunes ont toujours plus voté « écolo » que leurs aînés. Cela étant rappelé, on observe un mouvement assez massif de la dernière génération, celle des 18-24 ans qui, si elle s’abstient très largement, « survote » aussi pour les écologistes – aux Européennes comme aux municipales.

La jeunesse se mobilise contre le réchauffement climatique à Strasbourg le 24 mai 2019, lors des Marches pour le climat qui ont émergé un peu partout en France en 2019, à l’initiative des 14-25 ans. Frederick Florin/AFP

L’avenir nous dira si ce phénomène relève d’une mobilisation conjoncturelle d’électrices et d’électeurs volatiles ou s’il s’agit d’un réalignement de plus grande ampleur, avec l’entrée dans le corps électoral de jeunes générations pour lesquelles l’écologie est déterminante. À l’inverse, les catégories de la population les plus âgées, socialisées aux élections dans des temps où les enjeux structurants n’étaient pas les mêmes, sont les moins susceptibles de voter écologiste. Le niveau de diplôme joue aussi un rôle important – plus on est diplômé, plus on est susceptible de voter pour EELV. À l’inverse, le revenu est loin d’être la variable la plus importante pour expliquer le vote pour les écologistes.

Quel est l’enjeu du New Green Deal ? Et quels sont les prochains jalons pour une politique verte ?

La question du moment, c’est celle l’impact écologique des politiques de sortie de crise. Le contexte de récession prononcé pour faire suite au ralentissement temporaire, mais brutal, des économies, a ouvert un espace à la confrontation des idées. Faut-il relancer tous les secteurs de l’économie indépendamment de leur impact écologique ? L’affrontement entre des cadrages antagonistes de la crise, dont je parlais précédemment, se retrouve à toutes les échelles : au niveau local, dans le cadre de cette campagne pour les municipales.

Au niveau national, ce débat est particulièrement vif, et il va retrouver de la vigueur avec la présentation des propositions de la Convention citoyenne pour le climat, dont le sort dira beaucoup de la volonté de respecter cette innovation démocratique et d’engager la transition écologique. Du point de vue européen, la Commission européenne promet 1 000 milliards d’euros pour son Green Deal, mais une série de questions demeure : la mission de la Banque centrale européenne sera-t-elle élargie pour tenir compte de l’urgence ? Comment engager le désinvestissement à l’égard des industries fossiles ou les plus dépendantes du pétrole ? Comment garantir une forme de prospérité qui ne passe pas par la croissance d’une grande partie des secteurs de l’économie qui dépendent intrinsèquement des énergies fossiles ou de la surexploitation des ressources naturelles ?

Poser ces questions, c’est mesurer les difficultés qui ne manqueront pas de se présenter aux gouvernants, s’ils souhaitent être conséquents en matière de politiques économiques et environnementales. Si les écologistes souhaitent justement être les gouvernants, il faut aussi qu’ils apportent des réponses concrètes et crédibles à ces épineuses questions et qu’ils démontrent leur capacité à les mettre en œuvre. On voit l’ampleur de la tâche.

Almeida Prado, compositeur cosmique du XXᵉ siècle

 

Faune et flore brésiliennes, citations de la Bible, dieux des religions afro-brésiliennes, arts plastiques et paysages naturels… Voilà l’étonnant mélange qui peuple l’imaginaire du compositeur Almeida Prado et ses partitions pour piano. Outre ces références particulièrement surprenantes, le compositeur brésilien est connu pour ses morceaux aux connotations astronomiques. Il a essayé de traduire le cosmos en musique pour piano à travers des œuvres qui explorent les nombreuses possibilités techniques de l’instrument.

Né en 1943 à Santos, ville portuaire dans l’état de São Paulo, José Antonio Rezendede Almeida Prado de son nom complet s’est initié à la musique avec sa sœur Thereza Maria et sa mère Ignez. Cette initiation familiale lui a sans doute valu sa passion pour le piano et pour le répertoire du XIXe siècle. Ses divers hommages à Chopin témoignent de l’influence des compositeurs romantiques sur son œuvre.

Almeida Prado s’est formé auprès de Dinorá de Carvalho – sa professeur de piano de 1953 à 1958 – et Camargo Guarnieri – son professeur de composition de 1960 à 1965. Les compositions de cette période restent dans la continuité de l’œuvre de ses maîtres, en évoquant souvent la culture brésilienne par son folklore et ses rythmes.

Séjour en Europe

En 1969 Almeida Prado gagne le premier prix au concours de composition du premier Festival de Música da Guanabara, ce que lui permet de financer ses études en Europe. Ce séjour commence par un stage d’été à Darmstadt avec György Ligeti et Lukas Foss. Puis Almeida Prado s’installe à Paris pour suivre des cours de composition avec Nadia Boulanger et Olivier Messiaen, deux célèbres maîtres français qui auront influencé toute une génération de compositeurs. Messiaen, qui fait aussi référence au cosmos dans ses compositions comme dans l’œuvre Des canyons aux étoiles, a clairement influencé l’approche d’Almeida Prado quand il évoque la nature en musique.

Lors d’une conférence à l’Académie brésilienne de musique, il raconte son parcours de compositeur et l’évolution de son écriture musicale à cette période de sa vie, ainsi que l’influence du grand compositeur brésilien Villa-Lobos. Après son séjour en Europe, ses évocations de la nature et ses références au folklore brésilien se fondent dans un langage plus universel et moins traditionnel.

« J’ai eu un choc en écoutant les œuvres de Messiaen et quand je suis arrivé à Paris je voulais écrire cette musique, je ne sais pas comment, mais je voulais écrire cette musique. […] Messiaen avait reçu du Brésil mes partitions et il les avait beaucoup appréciés. […] J’ai commencé a composer une œuvre où j’essayais de mélanger toute cette base nationaliste qui respirait déjà un autre air, mais sans nier beaucoup de bonnes choses que j’avais apprises avec Guarnieri, qui consistait à traiter le folklore, savoir comment travailler un thème folklorique. Quand j’ai commencé à me tourner vers l’écologie, la faune et la flore brésiliennes comme source d’inspiration, ce n’était plus le folklore, mais les animaux, les fleurs, les orchidées, l’Amazonie.

C’est là qu’arrive le Villa-Lobos des années 1920, les années les plus fructueuses, la Prole do Bebê n° 2. Comme le disait Messiaen, “Prole 2 est déjà mon Catalogue des oiseaux, c’est le germe”. D’ailleurs, tous les compositeurs de ce siècle ont été influencés par Messiaen, personne n’a échappé à ça, que ce soit sur la conception rythmique, la nouveauté des permutations, toute la beauté des couleurs que l’œuvre de Messiaen contient. Cela m’a donné un amalgame, un mélange éclectique. Je ne voulais absolument pas cesser d’avoir ce mélange éclectique, je voulais être un compositeur multiple. »

À son arrivée à Darmstadt, Almeida Prado commence à écrire sa Sonata pour piano n° 2 qu’il termine à Paris. C’est une œuvre pleine de difficultés techniques qui contient plusieurs annotations très emblématiques de son œuvre, autour de la thématique de la lumière, que le compositeur transformera plus tard en thématique astronomique.

Almeida Prado, Sonata n° 2. Fernando Corvisier/University of Houston

Partitions annotées

L’emploi de mentions verbales est récurrent dans toute l’œuvre d’Almeida Prado ; Ces annotations souvent poétiques ne se rattachent pas toujours à la thématique astronomique. Ces indications de jeu au sein de la partition sont très nombreuses dans son œuvre et évoquent des contenus extra-musicaux complètement différents : “comme une matinée lavée après la pluie” dans les Momentos, « comme le chant du vent du désert » ou même « érotique » dans Poesiludios et peuvent contenir des citations de la Bible comme dans les 3 Profecias em forma de estudos.

Almeida Prado n’est pas le premier compositeur à utiliser ce genre de notation : cette pratique témoigne de l’héritage français que porte son œuvre. On trouve de nombreuses annotations du même type dans les partitions de Debussy et de Satie. Ces informations intègrent l’écriture musicale et ouvrent tout un éventail de possibilités d’interprétations différentes, par leurs contenus souvent très subjectifs et imagés.

Almeida Prado, Louvor Universal dos Rios e dos Mares. Coleção Almeida Prado CDMC Unicamp
Erik Satie, Gnossienne n° 1. IMSLP

Musique et astronomie

Les premières œuvres « astronomiques » datent de 1974, quand la mairie de São Paulo commande à Almeida Prado une œuvre musicale pour servir de fond sonore lors d’événements au Planétarium Municipal de l’Ibirapuera. Juste après les premiers pas de l’homme sur la lune, la fascination pour l’espace concerne aussi les compositeurs. Messiaen écrit Des canons aux étoiles lors d’un voyage aux États-Unis entre 1971 et 1974. Almeida Prado écrit le premier volume des Cartas Celestes pour piano, une composition fondée sur la vue du ciel depuis le Brésil en août et septembre. Dans sa thèse de doctorat à l’Université de Campinas le compositeur raconte son processus de composition avec son langage poétique habituel.

“La lumière est vibration. Le son est vibration. J’avais besoin de tenter l’absurdité de l’impossible, mettre en musique le chant des foyers célestes, le ciel que l’homme a toujours désiré comme objet de ses transcendances, la possibilité de matérialiser en son l’inatteignable.

J’ai parcouru l’« Atlas céleste » de Ronaldo Mourao, notre génial astronome-poète, qui a essayé de donner à l’amateur en astronomie la possibilité d’acquérir a sa manière, le scénario pour parcourir le ciel, en cherchant la joie de trouver les constellations.

Dans le discours musical, j’essaierais la même chose. »

Almeida Prado crée des accords qui correspondent aux 24 lettres de l’alphabet grec qui représenteront plus tard les étoiles dans son discours musical. Il s’appuie sur l’Atlas celeste de l’astronome brésilien Ronaldo Mourão pour les références au cosmos. Pour chaque constellation, le compositeur travaille avec les accords attribués aux lettres de l’alphabet grec.

Almeida Prado, Cartas Celestes, volume 3. Instituto Piano Brasileiro

Même si les galaxies et leurs étoiles sont le fil conducteur des Cartas Celestes, Almeida Prado décrit musicalement d’autres corps célestes comme les planètes de notre système solaire, des satellites naturels et même les trous noirs. Dans le mouvement « Buraco Negro » (Trou noir) des Cartas Celestes volume 4, le compositeur attribue à un si bémol le rôle de centre gravitationnel qui attire toutes les autres notes vers le centre du piano à toute vitesse.

On retrouve ces allusions au cosmos dans The Planets, œuvre symphonique de Gustav Holst emblématique par les relations entre musique et astronomie. La description musicale de la planète Mars coïncide chez les deux compositeurs avec une ambiance dramatique et même agressive, qui correspond à la façon dont la planète rouge est décrite par les astronomes.

Dans le mouvement « Cruzeiro do Sul » (Croix du Sud) du volume 5 des Cartas Celestes le compositeur ajoute aux accords correspondants aux étoiles de la constellation l’hymne grégorien qui est chanté en adoration à la croix le Vendredi saint, selon les traditions catholiques. La foi religieuse du compositeur est également évidente sur d’autres œuvres pour piano comme le Rosário de Medjugorge dont la forme musicale est basée sur la forme d’un chapelet.

Almeida Prado, Noturno n° 12. Thiago de Freitas Câmara Costa, A edição crítica e revisada dos noturnos para piano de Almeida Prado, Universidade de São Paulo » align=

Almeida Prado s’est éteint en 2010 à São Paulo à l’âge de 67 ans et nous a laissé 718 œuvres dont 373 œuvres pour piano solo d’après le catalogue de l’Académie brésilienne de musique. Il aura incarné le personnage romantique du pianiste-compositeur, tout en créant des œuvres qui s’intègrent parfaitement dans le courant artistique de son époque. Au-delà d’une simple évocation du cosmos, ses œuvres reflètent ses questionnements sur le sens de la vie.

« Dans l’œuvre que j’ai composée, c’est le son qui commence et qui termine, créant une illusion de l’éternel, dans la finitude d’une œuvre périssable. Le sans-temps du Cosmos.

Tout est possible dans un moment de rêve, de fantaisie, de folie.

Le transcendantal devient accessible, le Cosmos, une possibilité qui se tient dans la paume d’une main.

L’infiniment grand et l’infiniment petit ne connaissent pas de frontières.

Donc, j’ai pu oser. Sans pudeur. Sans peur.

Et ainsi, j’ai créé des illusions sonores capables de réveiller dans l’écoute des émotions d’un voyage cosmique sans frontières. »

Et si les artisans s’emparaient du photovoltaïque ?

 

Les artisans sont absents de l’installation solaire, secteur capté par des grands groupes et des entreprises de taille intermédiaire. Shutterstock

Le secteur du photovoltaïque, qui bénéficiait déjà de mesures favorables depuis 2019, devrait recevoir comme de nombreux autres secteurs de l’économie, des aides financières de la part de l’État dans le cadre du plan de relance.

Rappelons qu’en 2019, la part de l’énergie d’origine solaire dans le mix énergétique français s’élevait à 1,9 % – contre 5,1 % pour l’éolien.

Après une période faste en 2009 et 2010, le secteur a connu un effondrement massif et brutal, dont les causes sont multiples : concurrence des produits chinois, opportunisme financier de certains opérateurs, baisse des subventions et arnaques à répétition des particuliers par des entreprises commerciales sans réelles qualifications techniques.

De nombreux producteurs de panneaux solaires français ont alors fait faillite, comme Auversun dans le Puy-de-Dôme ou Solarezo dans les Landes… Aujourd’hui, neuf des dix plus grands fabricants de panneaux solaires dans le monde sont Chinois. La production française est quant à elle amorphe, avec quelques acteurs encore en place comme Voltec, Sillia ou encore Photowatt, racheté par EDF à la demande de l’État en 2012.

La crise pourrait être l’occasion de donner au secteur une nouvelle impulsion en encourageant les artisans à investir la filière d’installation, ce qui favoriserait également la relocalisation de la production de panneaux solaires.

Les vertus de l’artisan

Jusqu’ici quasiment absents du secteur solaire au profit des grands groupes (Engie, EDF) et d’entreprises de taille intermédiaire comptant sur une force commerciale importante, les artisans pourraient devenir le fer de lance de la nouvelle dynamique solaire française.

Ils jouissent en effet d’une bonne confiance auprès de leurs clients et se fournissent majoritairement localement, là où les entrepreneurs commerciaux et les grands groupes explorent la concurrence étrangère et préfèrent acheter moins cher à l’autre bout du monde. L’émergence d’une demande « made in France » chez les Français joue également en faveur des artisans.

Les pouvoirs publics ont ici l’occasion de surfer sur la crise pour recréer la filière solaire, en évitant les erreurs du passé. Écarter les acteurs opportunistes qui ne visent que le profit au détriment de la qualité d’installation et génèrent des litiges commerciaux, favoriser l’artisanat local pour créer une filière d’installation stable, solide et fiable et nouer une relation de confiance avec les consommateurs. Cela permettrait de créer des débouchés commerciaux pour une industrie de fabrication.

Un secteur encore peu accessible aux artisans

Un tel changement de direction implique de lever trois obstacles. Le premier concerne les barrières à l’entrée que sont le prix des assurances (décennales et sinistres, par exemple) et les « labels » obligatoires pour devenir installateur agréé (qui permettent aux particuliers d’accéder au crédit d’impôt). Bien qu’utiles pour sécuriser les travaux, ces derniers demandent beaucoup de temps et d’argent, deux ressources fort précieuses voire rares pour les très petites entreprises de l’artisanat.

Le deuxième frein est la maîtrise de l’offre : pour que les artisans soient en mesure de proposer et commercialiser, il sera nécessaire de diriger vers ce public des actions de formations importantes sur l’aspect commercial et administratif. Car avant d’installer et de vendre, il faut convaincre. Et pour convaincre dans le solaire, il faut savoir présenter aux clients les subventions, les réglementations, les démarches administratives préalables à l’installation, les conditions de revente ou d’autoconsommation… Bref, un ensemble complexe mais indispensable d’informations.

Enfin, les clients des artisans devront pouvoir accéder à des financeurs. L’installation solaire coûte très cher et les grosses entreprises qui s’en chargent pour l’instant proposent souvent une offre dans laquelle sont inclus la pose et le crédit pour financer les travaux. Il s’agirait pour l’État d’octroyer aux clients des artisans des prêts à taux zéro facilement accessibles, afin de soutenir la filière.

Une stratégie gagnant-gagnant

Une fois ces trois freins levés, les artisans pourront investir un secteur qui leur est actuellement presque inaccessible.

L’État a tout à gagner en orientant fortement la filière solaire vers l’artisanat : création de petites entreprises et d’emplois de proximité (dont on sait qu’ils sont durables et peu délocalisables), achats de panneaux solaires fabriqués en France, diminution des gaz à effets de serre, valorisation du parc immobilier des particuliers…

Rappelons enfin que l’artisanat du bâtiment, qui représente tout de même près de 2 % du PIB national, est le secteur économique français qui dégage le moins de marge, avec à peine 11 %. Rediriger une activité à forte valeur ajoutée comme le solaire serait salvateur pour des milliers de petites entreprises dans les mois et les années à venir.

Bonnes feuilles : « Les fans. Une approche sociologique »

 

A Graceland, la maison-musée d’Elvis Presley. Flickr / Ian McKellarCC BY-SA

Les fans ont mauvaise presse mais ont souvent les faveurs des médias. Ils intriguent, inquiètent, surprennent, amusent, indignent, émeuvent… Ces passionnés passionnent. Pourtant, on sait relativement peu de choses les concernant. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi et comment devient-on fan ? Qu’est-ce qu’être fan ? Quel en est le prix à payer ? Peut-on en retirer quelque profit ? Être fan est-il dangereux, pour soi ou pour les autres ? C’est à ces questions que l’ouvrage de Gabriel Segré, « Les Fans. Une approche sociologique » ambitionne de répondre. Il lève le voile sur ces passionnés, leurs pratiques et leur engouement. Extrait.


On aurait tort de penser que le phénomène des fans ne naît qu’avec la société des loisirs, du spectacle et de la consommation de masse. On peut faire remonter loin dans le temps les premières formes d’admiration et de dévotion. Shakespeare fait l’objet d’une passion qui se traduit, depuis la moitié du XVIIIe siècle, par la visite de son lieu de naissance à Stratford-Upon-Avon qui attire encore 400 000 visiteurs par an. Duffett compare les admirateurs de l’époque victorienne et leurs pratiques aux fans de Presley qui se rendent à Graceland.

En 1923, la foule immense, « ardente et recueillie », évaluée à un million d’admirateurs éplorés, qui vient rendre hommage à Sarah Bernhardt lors de ses funérailles à Paris préfigure celles qui célébreront Claude François puis Johnny Hallyday un siècle plus tard. La chanteuse lyrique suédoise Jenny Lind a fait l’objet, à la fin du XIXe siècle, d’une véritable Lind Mania et vu ses admirateurs aller jusqu’à acheter des mèches de ses cheveux.

Pour Antoine Lilti (2014), le XVIIIe siècle voit l’invention de la célébrité, produit de consommation collective par des admirateurs que l’historien n’hésite pas à appeler « fans » et qui déjà peuvent se montrer bien envahissants et parfois hystériques. Les figures de la littérature et de la pensée (Voltaire, Rousseau), du théâtre (Mademoiselle Clairon, Garrick, Sarah Siddons, Joseph Talma) comme celles de la Révolution (Marie-Antoinette, Voltaire, Rousseau, Cartouche, Mirabeau, Marat, Charlotte Corday) ont leurs fans, leurs portraitistes, leurs caricaturistes, leurs effigies dans les musées de cire. Elles suscitent déjà admiration, fascination, identification, curiosité, désir de proximité chez ces premiers fans, qui écrivent des lettres (à Rousseau par exemple, qui compte des centaines de fans), et veulent accéder à l’intimité de la vedette. Des compositeurs, au XIXe siècle, comme Franz Liszt, ou des poètes comme Lord Byron vont accéder à cette même célébrité et se voir adulés par des fans, déjà décrits comme malades, hystériques, hypnotisés.

La période de l’âge d’or de Hollywood et du star-system, dans les années 1920 et 1930 voit se développer le phénomène de la célébrité et des fans. Ceux-ci, déjà, collectionnent les photos des stars, les coupures de journaux et tout ce qui a trait à la vedette, poursuivent celle-ci pour un autographe, mais aussi des fétiches divers, une mèche de cheveux, un bout de tissu. Ils fondent des fan-clubs. Parfois même ils se suicident, éperdus d’amour (quand disparaît Rudolf Valentino) ou se livrent à des scènes d’hystérie collective (à l’occasion des funérailles du chanteur).

À la fin des années 1920, les studios hollywoodiens reçoivent plus de 32 millions de lettres de fans par an destinées aux stars masculines comme féminines. Les stars les plus populaires de l’époque, Clara Bow et Mary Pickford reçoivent plus de mille lettres par jour. Les studios créent des services destinés à répondre à ces courriers. Edgar Morin constate l’avidité de connaissance et de collecte de tout ce qui touche à la vedette. Il analyse déjà les rapports d’identification et de projection qui lient les fans aux stars et rend compte de l’amour déclaré à la vedette, vénérée comme une idole, admirée comme un être d’exception, chérie comme un amour, imitée comme un modèle, et suivie comme un guide.

Mark Duffett observe, lui, que très tôt, les fans, regroupés dans des fan-clubs puissants (celui de l’actrice et cantatrice Jeanette MacDonald, créé dès 1937 ou celui de Clark Gable entre autres), se montrent solidaires (ils se regroupent et se cotisent pour aider l’un de leurs membres) et influents (ils exercent du lobbying pour imposer leur vedette au casting d’un film). Le public féminin, dès le début des années 1940, se livre à des manifestations d’enthousiasme durant les concerts de Sinatra, qui constitueront un modèle repris par les fans d’Elvis puis de quantité de vedettes.

La Presleymania ou la Beatlesmania, et la ferveur qui accompagne les rock stars et groupes de rock voient se développer et se généraliser les pratiques de fans (dévotion, mimétisme, quête de reliques, scènes de ferveur collective, expression spectaculaire et ostentatoire de l’admiration…). Le phénomène s’étend à l’univers des séries cultes et sagas cinématographiques ou littéraires, alors que naissent et se développent des communautés de passionnés, toujours plus actifs et fervents.

État de l’art

Le sociologue français Edgar Morin (1957), est le premier en France à prendre au sérieux les fans et leurs pratiques et à proposer une analyse de la religion des stars (de cinéma) et du culte des vedettes (hollywoodiennes). Marie-Christine Pouchelle (1983) prolonge l’analyse (et l’analogie religieuse) en prenant pour objet les fans du chanteur populaire Claude François. Pierre Bourdieu (1979), s’il ne se focalise pas sur ces fans, dépeint pourtant un consommateur militant, dominé et aliéné, antithèse de l’amateur d’art et des produits culturels légitimes, distingué et distancié.

Dominique Pasquier (1999) propose une analyse compréhensive des toutes jeunes téléspectatrices de la série télévisée Hélène et les Garçons, ouvrant la voie à toute une série de travaux sur les fans de séries, entrepris en sociologie ou en sciences de l’information et de la communication. À sa suite, Philippe Le Guern (2002), Jean‑Pierre Esquenazi (2002), étudient les fans des séries Le Prisonnier et Friends. Sébastien François (2009), Martial Martin (2011), Mélanie Bourdaa (2012), se penchent sur ceux de la saga Harry Potter, et des séries Lost et Battlestar Galactica, soulignant notamment l’activité créatrice des fans.

Emmanuel Ethis (2008), dans les traces de Morin, s’intéresse aux fans des stars de cinéma et au processus d’identification. Christian Le Bart et Jean‑Claude Ambroise (2000) prolongent l’analyse des fans de musique et notamment de rock (les Beatles), avant que Gabriel Segré (2003, 2007), Juliette Dalbavie (2012) ou encore Pauline Guedj (2012) ne se livrent à l’étude de ceux d’Elvis Presley, Georges Brassens ou Prince.

Ces travaux restent peu nombreux. Force est de reconnaître que sociologues et anthropologues français se montrent peu sensibles à l’engouement que les fans suscitent et que cet objet de recherche demeure parmi les objets illégitimes et impensés. Il l’est d’autant plus que les objets de ces passions appartiennent à la culture populaire (comme Elvis Presley ou Claude François) et que les passionnés eux-mêmes appartiennent aux catégories les plus populaires, présentant des profils souvent bien éloignés de celui du chercheur.

Depuis une quinzaine d’années se développent des travaux plus nombreux sur les fans de séries télévisées ou de la culture geek entrepris souvent par des chercheurs fans eux-mêmes (les aca-fans), dans le prolongement des travaux de Jenkins, et le sillon des fan studies ou cultural studies anglo-saxonnes.

La présence des aca-fans et des fan scholars (ces fans qui poursuivent des études et recourent au savoir universitaire dans leurs écrits et productions à destination de la communauté de fans) témoigne de la proximité de ces adeptes avec les catégories supérieures et du rapprochement de l’objet de leur passion avec la sphère des objets de la culture légitime, ou, pour le moins, du processus de reconnaissance culturelle des objets en question

Aux États-Unis, une abondante littérature académique entreprend très tôt d’étudier de réhabiliter les fans, de rendre raison de leur activité, de valoriser leur participation à leur culture, à sa production comme à sa diffusion et à sa promotion. Ces travaux entrepris au sein des cultural studies, par des théoriciens de la culture, des spécialistes des médias, voire des études folkloriques ou musicales, ont en commun de rompre avec des écrits (de journalistes et de psychologues notamment) qui tendaient à marginaliser et stigmatiser les fans, les présentant comme immatures, excessifs, déviants, dédiés au culte fanatique d’une idole ou d’une œuvre et victimes des industries culturelles.

Les travaux, entre autres, de John Tulloch (1995), Henry Jenkins (1992) Lisa Lewis (1992), Camille BaconSmith (1991) ou John Fiske (1989a, 1989b, 1992), puis ceux de Matt Hills (2002) illustrent cette entreprise de réhabilitation des fans et cette démarche ethnographique, caractérisée par une observation de l’intérieur des communautés de fans par des chercheurs parfois fans eux-mêmes (les aca-fans), ou des fans issus du monde académique (les fan scholars).

L’influence de chercheurs issus de l’École de Birmingham (Stuart Hall, David Morley) mais également de l’université française (Michel de Certeau) est grande et assumée, pour penser la façon dont les fans adaptent les contenus, les interprètent, les transforment. La réception est pensée comme activité, performance, participation, ensemble de négociations, bricolages et créations. En témoignent les concepts et outils d’analyse que vont produire et utiliser ces chercheurs : « culture participative », « productivité », « braconniers » du texte (textual poachers).

Si elles portent sur des passions très diverses, beaucoup de ces recherches sur les fans se focalisent sur les publics de la télévision et du cinéma, qui forment des communautés particulièrement actives et investies et constituent des terrains très riches : Doctor WhoDallasStar WarsStar TrekTwin PeaksHarry PotterMatrixBatman

Ces travaux ont d’abord pris le contre-pied des analyses disqualifiant et marginalisant les fans, pour éclairer la dimension résistante de leur rapport aux contenus. De plus en plus, sous l’impulsion notamment de Henry Jenkins, ils rendent raison de la dimension participative de l’activité des fans, dans un contexte de développement des nouvelles technologies et du numérique.

Beaucoup réinterrogent les frontières entre l’objet et le récepteur, le créateur-professionnel et l’amateur. Ils témoignent notamment de la grande diversité des créations et productions des fans, comme en atteste un champ lexical qui s’enrichit sans cesse de nouveaux termes particulièrement significatifs : fan art (production d’œuvres picturales), fan fiction (production d’écrits fictionnels), fansubbing (élaboration de sous-titres), cosplay (réalisation de costumes), filk music (détournement ou création de chansons), fan video (réalisations de vidéos), fanadvertising (réalisation de publicités et de matériel promotionnel).

Les fans. Une approche sociologique.

Ces recherches sur les fans expliquent le pouvoir grandissant des fans qui deviennent des interlocuteurs privilégiés des industries culturelles, et peuvent parfois engager avec elles des bras de fer ou collaborer avec elles. À présent, se développent en effet des travaux sur les liens toujours plus importants entre les industries culturelles et les fans, et sur la participation de ceux-ci au travail de promotion et aux actions marketing (Nike, Lego). Ils montrent comment entreprises, éditeurs, producteurs, et diffuseurs exploitent les créations des fans et leur désir participatif pour la promotion de leurs produits, auteurs, séries… à l’ère de la « culture de la convergence » où « anciens et nouveaux médias entrent en collusion, où médias amateurs et médias professionnels se rejoignent, où pouvoir du producteur et celui du consommateur interagissent… ».

Bourses : le Covid-19 aura encore confirmé la déconnexion avec l’économie réelle

 

Des traders de la New York Stock Exchange (bourse de New York) observent une baisse historique des cours des actions, le 18 mars dernier. Bryan R. Smith / AFP

Lundi 8 juin, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelait au sujet de la pandémie du Covid-19 que « la plus grande menace est désormais le laisser-aller. […] la plupart des gens dans le monde sont encore susceptibles d’être infectés. […] Nous en sommes à six mois depuis le début de la pandémie, ce n’est pas encore le moment de lever le pied ».

Le même jour, la bourse américaine débutait sa quatrième semaine de hausse consécutive. L’indice américain S&P 500 a même retrouvé le niveau qui était le sien en début d’année. Au cours du premier semestre 2020, on a donc successivement atteint des niveaux records en février, puis une dégringolade historique de près d’un tiers de la capitalisation boursière, avant un rebond presque aussi brutal que ne l’avait été la chute.

C’est tout simplement du jamais vu, comme l’illustre la figure ci-dessous.

La figure compare l’évolution de l’indice boursier au cours du dernier semestre, à ce que l’on a connu lors d’autres krachs récents. Au printemps, il a suffi d’un mois pour que le S&P 500 perde un tiers de sa valeur (courbe bleue), contre un an dans le cas de la crise des subprimes en 2007 (courbe jaune), et un an et demi pour l’éclatement de la bulle Internet en 2000 (courbe verte). Capelle-Blancard G. & Desroziers A., 2020, The stock market is not the economy ? Insights from the Covid-19 crisis, Covid economics vetted and real-time papers No.28, CEPR Press

Depuis le début de la crise, les marchés semblent n’en faire qu’à leur tête. Ils ont d’abord longtemps ignoré la pandémie, puis se sont pris de panique quand l’Europe en est devenue l’épicentre. Ils se comportent désormais comme si les millions de personnes infectées, les 400 000 morts, et le confinement de la moitié de la population mondiale n’aura finalement aucun impact sur l’économie.

Dans un article récent de la série Covid Economics du Centre for Economic Policy Research (CEPR), nous explorions le lien entre les fondamentaux (sanitaires, économiques, institutionnels) et la performance des marchés boursiers dans le monde pendant la crise. En réunissant des dizaines de milliers d’observations sur plus de 70 pays, nous confirmons une nouvelle fois qu’il n’existe qu’un lien très lâche entre ces fondamentaux et les marchés boursiers internationaux.

Une oscillation entre cupidité et peur

Car au fond, ce n’est pas si nouveau. L’évolution des cours de bourses n’a jamais cessé de surprendre. Déjà, en 1720, le physicien et mathématicien génial Isaac Newton concédait, avec une certaine amertume, être capable de « calculer le mouvement des corps célestes, mais pas la folie des foules ».

Trois siècles plus tard, c’est à Paul Krugman, lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2008, de reprendre le flambeau dans le New York Times :

« Ce qui est mauvais pour l’Amérique est parfois bon pour le marché. […] vous devez vous rappeler trois règles. Premièrement, le marché boursier n’est pas l’économie. Deuxièmement, le marché boursier n’est pas l’économie. Troisièmement, le marché boursier n’est pas l’économie […]. La relation entre la performance des actions – largement déterminée par l’oscillation entre la cupidité et la peur – et la croissance économique réelle a toujours été à mi-chemin entre molle et inexistante. »

Paul Krugman

@paulkrugman

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Un autre prix « Nobel » d’économie, Robert Shiller, a lui aussi mis l’accent sur les rumeurs et les humeurs – aussi contagieuses que le virus lui-même – qui rythment le marché :

« Les prix spéculatifs ne sont pas si étroitement liés à de véritables informations […]. Les histoires contagieuses sur le coronavirus ont leur propre dynamique interne qui n’est que vaguement liée à la réalité de l’information. »

Les propos de Krugman et de Shiller ne surprendront certainement pas le grand public, mais leurs voix détonnent de celle de la plupart des économistes. La dynamique des cours boursiers pendant la pandémie peut, à première vue, sembler absurde, irrationnelle, voire démente.

Mais en y regardant de plus près, il ressort que les marchés n’ont pas réagi complètement aveuglément.

A quoi ressemblera l’analyse financière demain ?

Plusieurs auteurs parmi les plus éminents (Augustin Landier, professeur à HEC Paris ; David Themar, professeur au MIT ; Ross Levine, professeur à Berkeley ; René Stulz, ancien éditeur en chef du très prestigieux Journal of Finance) ont récemment montré que les investisseurs avaient su distinguer les entreprises les plus exposées. Que celles-ci soient plus fragiles financièrement, soumises à la rupture des chaînes de valeur internationales, ou vulnérables en matière de responsabilité sociale des entreprises, la réaction des marchés reste cohérente avec les prévisions des analystes, à moyen terme en tous cas.

En outre, le rebond est sans conteste lié à l’action incroyable des banques centrales, au premier rang desquels la Réserve fédérale américaine qui a injecté des centaines de milliards dans l’économie. Il est vrai aussi que la situation sanitaire et économique s’améliore (un peu) en Europe et aux États-Unis. Enfin, certaines entreprises, dont les fameux GAFAM, ont su tirer leur épingle du jeu.

Mais comment imaginer que cette incroyable pandémie ne laisse pas de séquelles profondes ? Le problème des études précitées est qu’elles tendent à voir le verre à moitié plein. Certes, en cherchant bien, on peut lier l’évolution de la bourse à certains fondamentaux, mais une très grande part des variations observées restent inexplicables. Le verre est bien plus qu’à moitié vide.

Une chose est sûre, le Covid-19 accentue lourdement la défiance du public envers la recherche, que ce soit en épidémiologie ou en économie. Les débats d’experts doivent intégrer cette nouvelle donne, dans un contexte marqué par les crises, la montée des populismes, l’essor des réseaux sociaux, où il y a souvent peu de place pour la demi-mesure.

Paul Robeson, l’acteur afro-américain qui vint au secours des mineurs anglais

 

Paul Robeson chante pour des mineurs écossais, en 1959. Youtube, capture d’écran.

« Ne sommes-nous pas tous noirs dans la fosse ? » (réplique du film « The Proud Valley », 1940).

Au moment où des manifestions et des émeutes antiracistes ont lieu aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France, notamment, souvenons-nous comment l’Afro-américain Paul Robeson s’est lancé, dans les années 1930-1950, dans le combat pour défendre les mineurs anglais en quête de justice sociale.

Fils d’un esclave libéré, Paul Robeson est né à Princeton (New Jersey) en 1898. Diplômé en droit de l’Université de Columbia, footballeur évoluant dans la National Football League, acteur – en 1930 il joue dans Othello de Shakespeare –, chanteur – son interprétation de « Old man River » est mondialement connue –, il devint un activiste politique au contact des « prolétaires » britanniques et un militant antiraciste. Celui qui bâtit sa carrière dans une Amérique ségréguée est la première véritable star noire de l’histoire. C’est à la fin des années 1920 qu’il tisse, par le plus grand des hasards, ses premiers liens avec la classe ouvrière anglaise, quasi exclusivement blanche à cette époque.

Un soir d’hiver 1929, alors qu’il fait partie de la troupe de la comédie musicale Show boat qui se donne au Royal Theatre à Londres, Paul Robeson croise une chorale de mineurs gallois de la vallée de Ronddha, victimes de la longue grève de 1926 et de la crise, dont les membres crient leur faim dans les rues de la capitale. Il rejoint la manifestation sur-le-champ.

Il partira, par la suite, chanter pour leurs familles à Cardiff, à Neath et à Aberdare. Cette rencontre fortuite, est à l’origine d’une longue fraternité avec les mineurs du Pays de Galles, un bassin minier dans lequel il revient régulièrement. Le 22 septembre 1934, alors qu’il donne un récital au Pavilion à Caernarfon (), la nouvelle de l’explosion au cours de laquelle 266 mineurs ont trouvé la mort à Gresford, près Wrexham lui parvient. Il décide de faire don de son cachet à la caisse de secours créée pour venir en aide aux veuves et aux orphelins des victimes de la catastrophe.

Dans The Proud Valley (1940), un film réalisé par Penn Tennyson et produit par les célèbres Ealing Studios, l’acteur joue le rôle d’un marin déserteur afro-américain qui erre dans une vallée minière galloise à la recherche d’un travail. Le chef du chœur des mineurs qui l’entend chanter se propose de l’accueillir au sein de la petite communauté, dont les membres n’ont jamais vu un homme de couleur. Certains d’entre eux sont surpris, d’autres jugent que dans la fosse tout le monde est noir et l’adoptent.

Quelques années plus tard, le 13 mai 1949, il est l’invité de la section écossaise du Syndicat national des mineurs (NUM). La visite commence par un après-midi à la Houillère de Woolmet, à Danderhall, dans les environs d’Édimbourg, dans laquelle travaillent près de 1000 ouvriers. Robeson est accompagné par un représentant de la compagnie et un dirigeant syndical. Au cours du repas, pris avec les travailleurs à la cantine, ceux-ci lui demandent de chanter. Choisie pour l’occasion la célèbre folksong « I dreamed I saw Joe Hill last night », dédiée à un syndicaliste américain accusé de meurtre et exécuté en 1915, remporte un succès unanime auprès de ce public conquis à l’avance. Dans la soirée le baryton, dont la voix est considérée comme étant l’une des plus belles de son temps, donne un grand concert dans la prestigieuse salle du Usher Hall à Édimbourg. Arrivés de partout, par le rail et par la route, plusieurs milliers de mineurs sont là pour écouter leur « camarade » afro-américain, venu de loin soutenir la cause des ouvriers anglais opprimés.

Ceux-ci lui seront très fidèles. Lorsqu’en 1950 son passeport lui est retiré par les autorités américaines, lorsqu’accusé d’appartenir au Parti communiste américain, il témoigne devant la House Committee on Un-American Activities, le 12 juin 1956, les mineurs gallois sont parmi les protestataires.

Ils s’efforcent de faire du lobbying auprès du gouvernement américain, en faveur de leur frère de combat noir américain. Bien que devenu une vedette internationale, connu notamment pour avoir interprété les hymnes chinois, russe et bien d’autres encore, pour avoir tourné des dizaines de films, Robeson est toujours victime de ségrégation raciale dans son pays. Il ne peut donc pas être physiquement présent le 5 octobre 1957 au Grand Pavilion de Porthcawl.

C’est installé dans un studio à New York qu’il chante, par le truchement du téléphone, pour les 5 000 personnes réunies à cette occasion. Accompagné par la chorale du village de Treorchy, il interprète l’hymne national gallois. Enfin en 1958, après que son passeport lui a été rendu, Robeson retrouve une nouvelle fois les mineurs gallois, pour une série de récitals à Porthcawl le 5 octobre, à Cardiff le 4 novembre, à Swansea le 23, ainsi qu’au National Eisteddfod – une compétition d’origine barde qui se tient chaque année et qui regroupe plusieurs milliers de participants, ainsi que des dizaines de milliers de spectateurs – à Ebbw Vale.

Le souvenir de cet homme exceptionnel, mort très affaibli en 1976 à l’âge de 77 ans, est toujours présent au Pays de Galles. Une grande exposition a été organisée en 2001 à Pottypride, un petit village creusé dans la pierre le long de la rivière Taff. En octobre 2015, l’homme avec lequel les mineurs partageaient le même combat contre l’exploitation et le même idéal de justice est de nouveau à l’honneur dans cet ancien bourg minier, là où des hommes ont été, jour après jour, condamnés à travailler confinés au fond, comme le sont aujourd’hui encore les gueules noires dans plusieurs mines de Silésie Pologne, où l’épidémie de Covid-19 sévit dangereusement.

Quelle sociabilité pour les Français en période de Covid-19 ?

Un panier de solidarité le 6 avril 2020, Paris, durant le confinement. JOEL SAGET / AFP

Le confinement lié à la pandémie de Covid-19 a-t-il modifié les relations de voisinage et le sentiment d’isolement des Français ?

S’appuyant sur une enquête  que nous avons menée lors de la 7e semaine de confinement (l’enquête Coconel), nous décrivons ici les services rendus et reçus par les uns et les autres, avant et pendant le confinement, et leurs variations selon la catégorie sociale et l’âge.

Recevoir et rendre des services dans le quartier fait partie de la sociabilité de voisinage des Français. Pour autant, ces échanges ne sont ni symétriques, ni également répartis dans la population, comme l’a montré la première grande enquête sur le voisinage menée en France en 1983.

Ils répondent à des usages sociaux que le confinement ne bouleverse pas, sauf quand il s’agit d’aider les plus âgés et les familles.

Comme le montre notre enquête, en matière d’échanges de services, les Français ont beau être actifs, ils ne sont pas égaux.

La composition de notre entourage dépend de notre milieu social

Comment l’entourage des Français se compose-t-il dans un rayon d’un kilomètre autour du domicile ? (Dans notre enquête nous avons retenu le même rayon que celui défini par les autorités pour limiter les déplacements lors du confinement.) Dans cet espace, 21 % déclarent la présence d’un membre de la famille, 31 % celle d’un ami et 45 % celle d’un voisin qu’ils connaissent personnellement. Au total, 66 % des Français déclarent avoir au moins une connaissance personnelle dans le voisinage immédiat.

Cette composition varie toutefois avec le milieu social : les ménages « à dominante-cadre » ne sont que 13 % à déclarer des parents dans ce rayon, mais ils compensent l’éloignement familial avec d’autres relations (figure 1). Leur sociabilité, faite de contacts plus nombreux et plus diversifiés que les autres catégories sociales, s’étend plus souvent à l’échelle du territoire national comme l’ont montré des recherches précédentes. Pour eux, la « famille étendue dispersée » compte plus que la « famille entourage locale ».

Figure 1. Composition de l’entourage selon la position sociale du ménage. Anne Lambert et al., Population & Sociétés n° 578, INED, juin 2020.Author provided

À l’opposé, les ménages pauvres et les catégories populaires vivent plus souvent à proximité de leur famille, qui joue un rôle protecteur majeur face à la précarité (entraide informelle, garde des enfants, etc.). Les ménages à dominante indépendante et ceux composés d’un seul actif – employé ou ouvrier – vivent plus souvent proches de la parenté. Avec l’âge et l’ancienneté résidentielle, la part de la famille recule, tandis qu’augmente celle des amis et, plus encore, des voisins connus personnellement (figure 2).

Figure 2. Composition de l’entourage selon l’âge. Anne Lambert et al., Population & Sociétés n° 578, INED, juin 2020.Author provided

Les échanges de services sont liés à la composition de l’entourage : 45 % des Français en moyenne échangent des services (reçus ou rendus) dans leur quartier. Mais s’ils ont des proches à proximité (parent, ami ou voisin), la proportion monte à 56 %, contre 25 % dans le cas contraire. La période de confinement n’a rien changé sur ce point. L’enquête Coconel s’étant limitée aux relations de proximité, on ne peut exclure le recours à des aides plus lointaines, au-delà du quartier ou avec d’autres types de relations (les collègues de travail notamment).

Solidarité, activité professionnelle, etc. : démêler le vrai du faux

Contrairement à une certaine vision enchantée de la solidarité qui a pu prévaloir pendant la crise sanitaire de 2020, l’intensité des échanges de services est restée stable durant le confinement.

Comme pour le mois précédent, quatre Français sur dix déclarent avoir rendu un service dans leur quartier, et 29 % disent en avoir reçu. Même si l’on pense en général rendre plus de services qu’on n’en reçoit, quels que soient l’âge et le milieu social, la réciprocité domine : 83 % des personnes, femmes ou hommes, qui déclarent avoir reçu un service en ont elles-mêmes rendu un.

La crise sanitaire a toutefois désorganisé l’activité professionnelle et amputé les revenus d’une partie des ménages. Les cadres et chefs d’entreprise ont le plus continué à travailler pendant le confinement, 85 %, suivis des professions intermédiaires, 80 %. Parmi ces dernières, la moitié a travaillé à l’extérieur de son domicile, contre un cadre sur cinq. Tous âges réunis, les revenus du ménage ont diminué pour 55 % des petits indépendants, 40 % des ouvriers, 31 % des employés, 23 % des professions intermédiaires, 20 % des cadres et chefs d’entreprise. La sociabilité de crise s’en est diversement ressentie (figure 3).

Figure 3. Proportion de personnes déclarant avoir rendu et avoir reçu un service dans le voisinage, avant et pendant le confinement, selon la catégorie sociale. Anne Lambert et al., Population & Sociétés n° 578, INED, juin 2020.Author provided

la crise sanitaire accentue aussi les inégalités en matière de sociabilité

Pendant le confinement, les écarts entre groupes sociaux se sont légèrement réduits, mais on retrouve aujourd’hui les disparités sociales déjà observées dans l’enquête Contacts (Insee/Ined, 1983) et plus récemment, en 2018, dans l’enquête Mon quartier, mes voisins : la pratique est plus fréquente chez les cadres et les professions intermédiaires (tableau 1).

Ainsi, les cadres figurent en tête des échanges tandis que les professions intermédiaires, habituellement les plus investies dans la vie de quartier et les échanges de proximité, sont légèrement en retrait (figure 3). Les autres catégories sociales (employés, ouvriers, artisans et commerçants) se sont mises à échanger davantage de services dans le quartier. Pour autant, la hiérarchie sociale des échanges n’a pas disparu : les artisans et commerçants, les ouvriers et les inactifs restent nettement en deçà en matière de services échangés. C’est pour ce dernier groupe, hétérogène, composé d’étudiants et de fractions précaires des classes populaires, que la sociabilité de voisinage s’est le plus rétractée.

Les employés et les ouvriers ont pu utiliser le temps libéré pour s’adonner aux échanges locaux, alors que les professions intermédiaires ont souvent continué à travailler hors du domicile, dans un contexte où les déplacements domicile-travail étaient plus difficiles. Chez les employés et les ouvriers, la sociabilité par temps de crise peut aussi être motivée par la nécessité de compenser les chutes de revenus. Pour les plus précaires, en revanche, la crise réduit encore les échanges de services et renforce leur isolement.

Tableau 1. Part des individus qui rendent ou reçoivent un service dans le voisinage (en %) Anne Lambert et al., Population & Sociétés n° 578, INED, juin 2020.Author provided

Aides, échanges ou services : disparités entre familles, personnes âgées et isolées

Si 63 % des personnes qui reçoivent un service pendant le confinement en avaient déjà reçu un le mois précédent, le profil des bénéficiaires évolue avec la pandémie : des personnes qui ne recevaient pas de services avant le confinement se mettent à en recevoir. Le confinement s’est traduit par une forte hausse des services rendus par le voisinage aux personnes les plus âgées, surtout celles qui peuvent compter sur un proche vivant à proximité (figure 4).

Mais il leur est difficile de rendre la pareille : parmi les personnes âgées de 75 ans ou plus ayant reçu un service du voisinage, seules 58 % ont elles-mêmes rendu un service pendant le confinement, contre 82 % en temps normal. Cette asymétrie traduit évidemment leur vulnérabilité et leur forte dépendance en matière d’aide et d’approvisionnement, en même temps qu’elle reflète les consignes sanitaires dont elles ont été l’objet pendant la pandémie.

Figure 4. Proportion de personnes ayant reçu un service du voisinage selon l’âge (%) Anne Lambert et al., Population & Sociétés n° 578, INED, juin 2020.Author provided

De leur côté, les 60-74 ans ont joué un rôle central de pourvoyeur d’aides pendant la crise sanitaire. Leurs échanges avec le voisinage se sont intensifiés à l’occasion du confinement, mais, à l’inverse de leurs aînés, davantage en offrant des services qu’en en recevant.

Les familles (ensemble des personnes seules ou en couple vivant avec des enfants) en revanche, qui sont les plus engagées dans les échanges de proximité en temps normal, ont moins souvent bénéficié d’aides de leur voisinage pendant le confinement : 25 % d’entre elles seulement ont reçu un service dans cette période, contre 34 % avant. Du fait de la fermeture des écoles, elles ont dû affronter la surcharge des tâches domestiques et pédagogiques sans pouvoir s’appuyer sur le réseau des proches et parents, en même temps que leurs besoins de garde ont été restreints par la limitation des sorties.

« L’effet confinement » amplifie le sentiment d’isolement

Sans surprise, les mesures de confinement décidées en mars 2020 ont fortement accru le sentiment d’isolement dans la population : il a bondi de 16 % à 38 %. La part des personnes se sentant « très isolées » est passée de 3 % à 9 %. Le phénomène touche d’abord les femmes seules et les jeunes, alors que la vie en couple a un effet protecteur.

En temps normal, la sociabilité de voisinage, mesurée par l’existence de liens avec un parent, un ami ou un voisin proche dans le quartier, réduit le sentiment d’isolement (tableau 2). Mais le confinement a changé la donne. C’est parmi les personnes confinées ayant rendu ou reçu des services dans le voisinage que le sentiment d’isolement s’est le plus répandu.

Il progresse fortement chez les 60-74 ans, la classe d’âges qui rend le plus de services, et chez les 75 ans et plus, qui reçoivent pourtant le plus d’aides depuis le début de la crise sanitaire. L’interdiction des visites familiales et du contact avec les petits-enfants semble avoir fortement pesé sur le sentiment d’isolement des personnes âgées, sans que l’aide du voisinage – pourtant plus fréquente – ait pu le compenser. Au total, le confinement a bouleversé les habitudes de vie des personnes qui avaient le plus de liens avec le quartier et qui ont dû les réduire.

Tableau 2. Part des individus qui se sentent isolés dans leur logement ou leur quartier (en %) Anne Lambert et al., Population & Sociétés n° 578, INED, juin 2020.Author provided

La sociabilité répond à des normes sociales qui conditionnent le sens et les règles des échanges. Dans la société française, les services donnés et reçus sont plus fréquents, nombreux et diversifiés au sommet de la hiérarchie sociale, malgré l’éloignement des membres de la parenté. Au contraire, les classes populaires vivent plus souvent à proximité de la famille, mais échangent moins de services avec le reste de leur voisinage. Si le confinement a bousculé les modes de vie et accru fortement le sentiment d’isolement, il n’a guère ébranlé les dures lois de la sociabilité.

Le jour d’après : Briser trois mythes sur l’état du monde après la pandémie

 

Des gens applaudissent lors d’une cérémonie le 11 juin 2020 marquant le redémarrage de la fontaine historique de Genève, connue sous le nom de « Jet d’Eau », après 83 jours d’extinction. Fabrice Coffrini/AFP

Décideurs et penseurs s’accordent pour affirmer que la pandémie du Covid-19 transformera radicalement et durablement le monde dans lequel nous vivons. Évènement majeur, à l’instar des moments clés de l’histoire récente tels que la chute du mur de Berlin ou les attentats du 11 septembre 2001, ses conséquences politiques et économiques ne seront véritablement visibles qu’à long terme.

Les écrits se multiplient pour alerter sur les risques et plaider pour des orientations politiques, laissant apparaître les luttes idéologiques à l’œuvre dans les différentes capitales. D’aucuns distordent les perceptions sur trois évolutions clés : le monde post-coronavirus marquerait la victoire de l’autoritarisme sur la démocratie ; il favoriserait la recrudescence des États faibles ou faillis ; il accélérerait le déclin de l’ordre libéral et renforcerait la compétition entre les grandes puissances. Ces théories continuent de voir le monde à travers les yeux de Thucydide pour qui l’épidémie de la « peste » d’Athènes, au Ve siècle avant notre ère, conduisit à un cataclysme et à une désintégration sociétale.

À rebours de ces discours, l’objectif de ce texte est d’effectuer une estimation des changements à venir en fonction des tendances actuelles et des connaissances scientifiques sur les raisons pour lesquelles les pandémies peuvent susciter des dynamiques plus positives.

Mythe n° 1 : la revanche de l’autoritarisme sur la démocratie

Une idée reçue qui prend de l’ampleur ces temps-ci est que les régimes autoritaires seraient mieux armés pour lutter contre la propagation de la pandémie. Certes, pris de panique et insuffisamment préparés, certains gouvernements ont dû prendre des mesures radicales, contraires aux valeurs de la démocratie libérale, fermant les frontières, restreignant les échanges, confinant les populations. Certains hommes politiques, à l’instar de Viktor Orban en Hongrie, ont instrumentalisé la crise pour accentuer la dérive autoritaire en renforçant un pouvoir devenu absolu pour un temps indéterminé.

Cependant, n’oublions pas que la crise actuelle a été provoquée par un régime autoritaire. Malgré des avertissements constants, la Chine n’a pas pris les mesures nécessaires pour réguler les marchés d’animaux aux conditions sanitaires déplorables où sont nés plusieurs virus graves des dernières décennies. Le régime chinois a également manipulé les informations, censuré les premiers médecins qui avaient détecté le virus et a retardé l’édiction de mesures qui s’imposaient, favorisant ainsi la diffusion de la maladie non seulement en Chine, mais aussi à travers le monde entier.

Par contraste, les régimes démocratiques voisins comme le Japon, la Corée du Sud et Taiwan ont réussi à limiter l’expansion de l’épidémie, non pas en concentrant le pouvoir ou en niant le danger, mais en privilégiant la transparence et en suivant les prescriptions d’organismes scientifiques autonomes, afin de faciliter l’acceptation par la population d’un sacrifice commun difficile. Une étude de The Economist publiée en février tend à démontrer que les démocraties font mieux : le taux de mortalité provoqué par les maladies épidémiques y est plus faible que dans les États non démocratiques.

Des visiteurs se préparent à la réouverture imminente du parc à thème Universal Studios Japan, Osaka, le 4 juin 2020. Str/Jiji Press/AFP

Même si quelques régimes autoritaires ont réussi à développer des systèmes de santé efficaces – à l’instar de la Chine, de Cuba et de l’Arabie saoudite, il est désormais bien établi que l’absence de démocratie a des effets désastreux sur la prévention, le contrôle et le traitement des épidémies. Pour assurer la santé de la population en période d’épidémie, il convient au contraire d’établir de nouvelles normes de responsabilité publique, de renforcer la capacité des citoyens à exprimer des désaccords et des doléances, de rendre les informations librement disponibles, de coopérer au niveau international et de développer la recherche scientifique indépendante.

Mythe n° 2 : davantage d’États faillis

Les États faibles ou faillis souffrent d’un triple déficit : d’autorité, de légitimité et de capacité. Ils peuvent dès lors constituer une menace pour la sécurité internationale. D’aucuns soutiennent que la crise sanitaire pourrait balayer sur son passage ces États incapables de protéger leur population. En réalité, cette crise met aussi en exergue la vulnérabilité des États perçus comme solides : les puissances européennes manquent cruellement de masques, de tests, de matériels médicaux, etc. Mais rien ne garantit que les conséquences de la pandémie soient uniformément négatives pour l’État.

Les rancunes, divisions et affiliations ethno-politiques ont été mises de côté en Bosnie-Herzégovine pour lutter plus efficacement contre la pandémie. Milorad Dodik, le chef des Serbes de Bosnie et avocat de la sécession de la Republika srspka, a lui-même appelé à un effort uni. Face à une crise provenant de l’extérieur, plutôt que fabriquée par les élites politiques locales, les institutions étatiques se révèlent cruciales pour limiter la propagation du virus, ce qui nécessite une prise de décision conjointe. Il est probable que ce moment soit de courte durée : les tensions ethno-politiques pourraient revenir, les élites continuant à instrumentaliser les nationalismes. Cette pandémie démontre toutefois que les divisions peuvent être surmontées pour le bien commun et que l’action d’une structure institutionnelle légitime est nécessaire pour assurer la sécurité.

Par ailleurs, les capacités de ces États sont souvent mal évaluées, notamment en Afrique, en raison des difficultés à mesurer des fonctionnements complexes et différents. En conséquence, on néglige souvent que la flexibilité, l’inventivité et l’adaptabilité combinées à des initiatives intelligentes permettent aux sociétés d’être résilientes, plus efficaces et de sortir de la crise plus rapidement qu’attendu. Ces politiques intelligentes se font parfois par mimétisme grâce à la diffusion des bonnes pratiques, mais aussi grâce à une meilleure préparation des structures ayant eu affaire à d’autres épidémies infectieuses telles qu’Ebola récemment.


À lire aussi : Covid-19, le retour de l’État en Afrique ?


Un simple coup d’œil sur les scènes nationales présentes et passées permet de constater que les développements institutionnels les plus profonds ont été précédés par des crises et scandales sanitaires. Ces crises poussent l’État à développer ses capacités, à créer et gérer des organisations complexes et spécialisées, à mobiliser ses ressources et, enfin, à renforcer son pouvoir de contrôle sur l’usage de la contrainte. Les populations elles-mêmes se tournent vers les entités étatiques pour les protéger, renforçant ainsi la légitimité et la raison d’être de celles-ci : la pandémie contribue donc à accroître les fonctions sécuritaires de l’État wébérien, faisant de la sécurité sanitaire un bien public et une mission régalienne.

Mythe n° 3 : la fin de l’ordre international libéral

La crise peut paraître propice au repli sur soi, au renforcement des mouvements nationalistes et à l’intensification de la compétition entre grandes puissances. Les premiers réflexes semblent en apparence donner raison aux tenants de cette vision. Pour eux, l’interdépendance rend les États plus vulnérables et crée davantage de problèmes qu’elle n’apporte de solutions. Cependant, cette forme de protectionnisme engendre des coûts considérables et se révèle à long terme néfaste pour tout le monde. La fermeture des marchés augmente les coûts des produits et empêche de lutter efficacement contre la pandémie, menace à terme les intérêts des États et contribue à dégrader profondément les relations interétatiques.

En réalité, si l’on sort du flux quotidien de l’actualité pour prendre un peu de recul en mobilisant nos savoirs, il n’y a aucune raison logique de penser que l’ordre post-coronavirus serait moins libéral et se déplacerait vers l’Est. Pour qu’une telle transformation se réalise, il faudrait que la crise actuelle décime largement les ressources de la puissance américaine – inégalée à ce jour – tout en épargnant celles de la Chine, et que de surcroît la puissance émergente se positionne radicalement contre l’ordre international qui prévaut.

De fait, la crise actuelle prouve le caractère profondément interconnecté du monde. L’interdépendance implique avant toute chose de construire et d’intensifier l’infrastructure globale de coopération multilatérale. Des initiatives sont prises, un peu partout dans le monde, pour coordonner la réaction à la pandémie.

Des formes (in)formelles et transnationales de coopération ont émergé pour aider les hôpitaux à faire face à l’afflux de malades, gérer la recherche sur la pandémie, partager les informations essentielles et lancer des fonds de secours. Les organisations internationales se mobilisent pour répondre à la pandémie. La solidarité européenne se met en route, les États s’entraident.

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L’UE a commencé à prendre des mesures pour relancer l’économie durement touchée. Le G20 prépare un plan d’aide aux pays en développement. L’Inde, quant à elle, a pris l’initiative d’élaborer une réponse régionale commune avec les autres pays de l’Asie du Sud. L’Assemblée générale de l’ONU a approuvé par consensus début avril une résolution appelant à la coopération internationale et au multilatéralisme.

Cette situation rappelle que les acteurs internationaux rationnels sont incités à privilégier des actions multilatérales susceptibles de déboucher sur de meilleurs résultats. Le monde a réalisé de grandes choses dans le passé en travaillant ensemble – l’éradication de la variole en est un exemple du domaine des maladies infectieuses. Un simple détour par l’histoire démontre que de nouveaux modes de coopération internationale succèdent aux grandes situations de crise : le « comité d’hygiène » de la SDN, ancêtre de l’OMS, est né suite à la grippe espagnole.

Vers une meilleure coopération internationale ?

La coopération n’est certes pas automatique : pour que chaque État joue son rôle, il doit s’assurer que les autres feront de même. Dans les faits, une puissance ascendante telle que la Chine défend certains aspects du libéralisme intergouvernemental et économique. Elle est surtout opposée au libéralisme politique susceptible de menacer la légitimité de son régime autoritaire. Pour ces raisons, il est probable que l’ordre international libéral soit préservé et consolidé dans certains domaines, en particulier la santé et l’économie. Le renforcement des capacités mondiales de résistance aux maladies infectieuses et le redressement économique global passent par des traités et accords multilatéraux, par les organisations internationales et les institutions qui font les règles et normes, surveillent leur respect, résolvent les problèmes, et fournissent des biens publics mondiaux.

En ce sens, loin d’accroître les rivalités de puissance, l’hégémon américain est incité à reprendre sa place de leader sur la scène mondiale et à s’engager activement en faveur de la coopération car cela lui permettra 1) de limiter l’impact du coronavirus, d’en sortir plus rapidement, de se prémunir et de mieux lutter contre les pandémies à l’intérieur de ses frontières ; et 2) de maintenir sa place dominante à long terme dans le monde, en reproduisant l’écart qui sépare sa position de celle de ses rivaux potentiels. Même si elles demeurent modestes à ce stade, l’assistance et l’aide américaine aux institutions multilatérales telles que le FMI ont été revues à la hausse. Et lorsque Donald Trump a décidé de suspendre le financement de l’OMS, il a aussi souligné la nécessité de réformer l’organisation pour la rendre plus efficace.

Malgré l’imprévisibilité de l’administration Trump et ses préoccupations électorales de court terme, il est plausible que les États-Unis sortent progressivement d’une compréhension isolationniste de l’approche « America first » pour exercer de nouveau leur leadership et leur influence sur le monde en soutenant la gouvernance globale. Les États-Unis demeureront une puissance globale, et la pandémie du coronavirus leur rappelle qu’elles ont toujours des « intérêts globaux ».

La pandémie n’effacera pas les défis préexistants. Ils persisteront dans le monde post-coronavirus. Les conflits n’ont pas cessé et les tensions subsisteront. Il est peu probable que les différences de visions sur certains aspects de l’ordre international soient effacées. Cependant, cette situation nous rappelle l’existence de jeux à somme positive. Tout le monde gagne à y coopérer. En renforçant les autres, on assure en retour sa propre sécurité.

Appropriation culturelle : peut-on « voler » une culture ?

 

Nouveau rebondissement en février 2020 dans l’affaire des frises du Parthénon d’Athènes, qui avaient été emportées par Lord Elgin en 1802 et depuis sont exposées au British Museum en Angleterre : le gouvernement grec pourrait demander la restitution de ces œuvres lors des négociations du Brexit entre l’Europe et l’Angleterre.

Depuis moins de dix ans, des polémiques sur l’appropriation culturelle sont de plus en plus souvent relayées en France, depuis les mondes anglophones. Il est reproché à des artistes blancs et occidentaux de tirer profit de l’art et de la culture de minorités ethnoraciales et de populations non occidentales. Il existe bien, dans le monde de la culture, de véritables violences et inégalités socioéconomiques et ethnoraciales. S’il faut les analyser et les critiquer, on ne peut pas pour autant considérer la culture comme la propriété privée de certaines communautés que s’approprient d’autres. Des échanges culturels se sont toujours produits dans l’histoire de l’humanité et se poursuivent. Comment reconnaître cette fluidité culturelle tout en gardant un point de vue critique sur ce qui est décrié comme de l’appropriation ?

Des cultures spoliées par les Occidentaux

En 1976, l’historien de l’art Kenneth Coutts-Smith parle de colonialisme et d’appropriation culturelle pour mettre en avant le lien entre production artistique, exploitation de classe et colonialisme en Occident. Il estime que le capitalisme a imposé une conception élitiste, bourgeoise et eurocentrée de l’art et de la culture et rappelle que l’art occidental se nourrit d’appropriations d’objets et de pratiques d’autres cultures, représentées de manière stéréotypée.

Depuis, dans le débat public, l’appropriation culturelle désigne le plus souvent deux ordres de phénomènes. Le premier concerne les objets acquis par les pays européens dans leurs colonies dans des circonstances troubles et qui sont encore aujourd’hui la propriété de certains grands musées.

La seconde question, le plus souvent médiatisée, a trait à l’utilisation, par des artistes ou quidams catégorisés et/ou s’identifiant comme blancs, de pratiques culturelles (vêtements, coiffures ou musiques et danses) ayant émergé au sein de populations non occidentales et de minorités ethnoraciales, ou qui leur sont, en tout cas, attribuées.

Les Inrockuptibles

@lesinrocks

Miley Curys, Taylor Swift… Les pop stars blanches ont-elles le droit de twerker ? http://ow.ly/B1Gt4  par @CaroleBoinet

Les pop stars blanches ont-elles le droit de twerker?

Les pop-stars Taylor Swift, Miley Cyrus, Sky Ferreira, Lily Allen ont été taxées de racisme pour…

lesinrocks.com

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La restitution de la culture matérielle et immatérielle des populations autochtones préconisée par les Nations unies vise à restaurer le dommage causé par une acquisition qui s’est produite et se poursuit parfois dans un contexte de domination (post)coloniale.

Cette logique ne peut cependant être complètement transposée aux transferts, emprunts et autres imitations de pratiques culturelles. Cela reviendrait à dire que chaque population constitue un groupe bien délimité qui a sa culture propre. Ce que l’on appelle culture renvoie à des mécanismes beaucoup plus complexes.

Dépasser les frontières culturelles pour penser les échanges

À la fin du 19e siècle, les anthropologues commencent à parler de culture pour se référer aux manières de faire et de penser des populations. Ils invalident ainsi les approches qui invoquent l’hérédité et la race pour hiérarchiser les sociétés. Ces travaux en venaient parfois à considérer les cultures comme des blocs isolés sans toujours tenir compte du rôle essentiel des contacts et des échanges.

Aujourd’hui certains considèrent qu’imitations, emprunts et réinterprétations sont à l’origine de toutes cultures et en garantissent la vitalité. Ces emprunts, tels que l’utilisation du cheval par les populations autochtones des Amériques, ou celle de la hache en métal en Mélanésie, sont d’ailleurs loin d’être à sens unique et de ne se produire qu’entre Occidentaux et non-Occidentaux.

Néanmoins, les définitions de la culture et les utilisations politiques qui en sont faites nous poussent encore à la considérer comme un objet appartenant à une population. C’est le principe de base des nationalismes de tous bords qui considèrent qu’un État représente un peuple et que chaque population détient une culture bien distincte de celle des autres.

En Europe et aux États-Unis, les mouvements ultranationalistes se réfèrent encore à une culture et à des origines occidentales chrétiennes et blanches pour exclure les minorités. Dans une tout autre logique, comme le remarquait le psychiatre et militant anticolonialiste Frantz Fanon, afin d’en découdre avec la domination politique et culturelle européenne, certains mouvements de décolonisation ont cherché, de manière parfois stratégique, à définir des identités nationales pures.

Aujourd’hui, c’est une conception similaire de la culture que mobilisent certains critiques de l’appropriation culturelle. À titre d’exemple, l’auteure afro-américaine Sierra Mannie reprochait il y a quelques années aux gays blancs de s’approprier la culture des femmes noires. De la dénonciation des représentations stéréotypées et de l’exploitation commerciale des cultures minoritaires par des populations dominantes ou privilégiées, on passe à une rhétorique de guerre des « civilisations « . Comme si, aux États-Unis, les femmes noires et les hommes gays blancs appartenaient à des groupes/cultures si différents.

Comment penser et critiquer les emprunts et imitations insultantes et opportunistes tout en se débarrassant de cette définition injuste et politiquement dangereuse de la culture ?

L’art face aux inégalités et préjugés raciaux

Au cœur de polémiques sur l’appropriation culturelle, le wax est un tissu hybride dont l’identité est multiple. De l’Indonésie au Ghana en passant par les Pays-Bas, découvrez les différentes vies de ce tissu chatoyant, porté dans la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne et depuis peu sur les podiums des défilés parisiens, le 26 novembre 2018.

Reconnaître que l’appropriation d’éléments culturels issus d’autres cultures est une constante de l’histoire humaine, ne signifie pas que ces appropriations ne peuvent pas être inégalitaires ou prendre la forme de domination et d’exploitation. Dans les sociétés issues de la traite et de l’esclavage, de nombreuses pratiques culturelles sont le fruit de la créolisation d’apports africains, européens, autochtones, asiatiques et autres.

De la langue à la musique en passant par l’usage de la pharmacopée, ces pratiques sont souvent partagées par les différentes composantes de ces sociétés. Ces dernières sont pourtant très inégalitaires en termes de classe et de race. Métissages ou transferts culturels ne riment donc pas forcément avec relations sociales harmonieuses. Des personnes et populations blanches ont ainsi pu tirer profit de la commercialisation ou de l’utilisation politique de pratiques culturelles marquées par l’apport de populations minoritaires, notamment d’ascendances africaines, sans leur être exclusive.

Aux États-Unis et au-delà, le rock and roll est-il bien plus souvent associé au nom d’Elvis Presley qu’à celui de ses prédécesseurs et contemporains noirs. À Cuba, en Colombie ou encore en Argentine, la salsa, la cumbia et le tango ont été transformés en symboles nationaux par des élites blanches qui minimisaient voire occultaient dans le même temps la présence noire dans leur pays.

Plus généralement, y compris dans les cas où des éléments sont empruntés à des populations étrangères dans le cadre de rapports sociaux inégaux, ce ne sont pas l’imitation et les emprunts qui posent problème en soi, mais plutôt la domination sur laquelle elle se fonde. Qu’il s’agisse de récupération politique ou d’usage marchand, cette utilisation participe à la reproduction d’inégalités matérielles, mais aussi de stéréotypes ethnoraciaux.

Dans le cadre de la production capitaliste de l’art et de la culture, des tenues, coiffes et autres styles musicaux sont détachés de leur contexte socioculturel. Ils sont alors considérés comme des objets marchands qui servent à étoffer un style vestimentaire ou musical ou encore une autre pratique artistique afin de le rendre innovant.

L’enjeu principal n’est donc pas de tracer des frontières culturelles imperméables, mais de combattre la reproduction de ces inégalités ou, au moins, d’en limiter le plus possible l’impact. Un premier aspect concerne la protection des populations autochtones historiquement exposées à l’utilisation commerciale peu scrupuleuse de leurs pratiques culturelles. Il s’agit également de décoder et de condamner systématiquement la popularisation de représentations stéréotypées voire racistes des cultures extraoccidentales et minoritaires ou l’invisibilisation de ceux qui participent à leur création.

L’intelligence du corbeau : anthropomorphisme ou réalité ?

 

Maître corbeau sur son poteau perché. Jpmckenna/Flickr

Il devient de plus en plus connu des scientifiques, mais aussi du grand public que les corvidés (dont les corbeaux et corneilles) sont des animaux aux capacités cognitives remarquables.

De nombreuses vidéos sur Internet ou des émissions télé nous ont déjà montré des corbeaux qui peuvent imiter des voix, ou qui savent résoudre des casses têtes complexes. Mais ces oiseaux sont-ils aussi intelligents que ce que l’on dit ?

Le corbeau est l’animal le plus intelligent ? – ZAPPING SAUVAGE.

Le casse-tête des casse-noix

Un exemple de leur intelligence est le cas très souvent cité des corbeaux qui se serviraient de voitures comme casse-noix. Des chercheurs californiens ont décrit dans les années 90 que des corneilles d’Amérique jetaient leurs noix sur la route, attendaient qu’une voiture les écrase et se régalaient ensuite sans effort des fruits éclatés.

Cependant, bien que repris de nombreuses fois par les médias et même par d’autres chercheurs, ce cas illustre parfaitement qu’étudier le comportement des animaux peut malheureusement nous amener, de façon souvent involontaire, à faire de l’anthropomorphisme (c’est-à-dire à assigner aux animaux des capacités ou des pensées similaires aux humains, alors que leur comportement est en réalité expliqué par des processus différents).

Corneille d’Amérique lançant son appel. Walter Siegmund/WikimediaCC BY

Pour vérifier que les corbeaux utilisaient vraiment les voitures comme des casse-noix, et comprenaient la relation de causalité entre l’arrivée de la voiture et l’ouverture du fruit, des chercheurs de l’Université de Californie ont mené des observations précises de ces comportements. Ils ont émis l’hypothèse que, si les corbeaux comprenaient que les voitures ouvraient les noix en passant, alors les animaux devraient placer leurs noix sur la route et ne pas l’enlever quand une voiture approchait.

Cependant, les chercheurs ont remarqué que les corbeaux ne jetaient pas plus leurs noix sur la route lorsqu’une voiture arrivait que lorsque la route était vide. De plus, sur les 200 cas étudiés, les chercheurs n’ont jamais vu de voiture écraser une noix. Cela a montré que la théorie comme quoi les corbeaux utilisaient de façon consciente les voitures comme des casse-noix était en réalité fausse : les corbeaux font tomber leurs noix sur des surfaces dures pour les casser (comme les routes) et il arrive qu’une voiture en écrase une. Ceci est une coïncidence heureuse pour le corbeau, qui ne fait toutefois pas le lien entre la voiture et son repas.

Des capacités cognitives démontrées

Cependant, des études plus récentes, menées de façon plus rigoureuse afin de limiter l’anthropomorphisme, redorent l’image d’intelligence du corbeau. Par exemple, on a longtemps pensé que seuls les primates savaient se servir d’outils, mais des études récentes montrent que plusieurs autres espèces en sont capables, tels que les dauphins, les poulpes, les corvidés (dont les corbeaux) et même récemment… les cochons !

Les corvidés restent des manieurs d’outils très sophistiqués grâce à leur capacité à choisir, voire manufacturer des outils, comme des brindilles, de la bonne longueur et du bon diamètre pour la tâche qu’ils veulent accomplir. Ils sont par exemple capables de façonner des crochets en manipulant des matériaux pliables.

Les corbeaux ont aussi une mémoire des visages impressionnante. Des chercheurs de l’Université de Washington, à Seattle, ont testé cette capacité en revêtant un masque pour capturer puis relâcher des corneilles d’Amérique. Les oiseaux sauvages poussaient alors des cris agressifs à chaque fois qu’ils voyaient le masque, et ce plus de 2 ans après la capture ! Même les corbeaux qui n’avaient pas été capturés apprenaient à reconnaître et éviter ce personnage menaçant, en observant le comportement de leurs compagnons. Cette étude est la première à montrer que des animaux sauvages (et non domestiqués) ont la capacité de reconnaître un humain par son visage et peuvent s’en souvenir pendant plusieurs années et transmettre cette information aux congénères. L’étendue de cette reconnaissance est tout à fait remarquable, à la fois d’un point de vue temporel et social.

Maître Corbeau et la maîtrise de soi

Dans une autre expérience, publiée récemment dans le journal Animal Cognition, Rachael Miller et ses collègues de l’université de Cambridge ont comparé la maîtrise de soi des corbeaux calédoniens à celle d’enfants de 3 à 5 ans. La maîtrise de soi, c’est ce qui nous permet par exemple de se raisonner lorsqu’on veut regarder un dernier épisode de notre série, afin de ne pas être fatigué le lendemain. C’est un aspect du contrôle exécutif, qui nous permet de prendre des bonnes décisions et de prévoir pour l’avenir. Les adultes sont généralement capables d’utiliser la maîtrise de soi sans trop de difficulté, mais les enfants ne commencent à développer cette capacité qu’entre 3 et 5 ans.

L’expérience testait un aspect spécifique de la maîtrise de soi : la gratification différée, qui intervient lorsque l’on doit choisir entre une récompense médiocre, mais immédiate et une récompense bien meilleure, mais pas immédiatement disponible. Un exemple typique de gratification différée est l’expérience du marshmallow.

Dans l’expérience de Miller, les enfants et les corbeaux étaient face à un plateau tournant qui contenait deux récompenses (des autocollants pour les enfants, des friandises pour les corbeaux) : l’une des deux récompenses était plus intéressante pour le sujet, soit parce qu’elle était plus grosse, soit parce qu’elle était de meilleure qualité. En tournant, le plateau rendait d’abord la récompense la moins précieuse atteignable par les sujets, qui pouvaient alors s’en saisir. S’ils la saisissaient, le plateau arrêtait de tourner. Cependant, s’ils attendaient que la première récompense passe, alors la seconde, bien plus intéressante, leur devenait accessible. L’expérience comprenait deux conditions : soit les deux récompenses étaient visibles en permanence, soit elles n’étaient visibles que jusqu’à ce que le plateau ne se mette à tourner. Dans cette deuxième condition, plus difficile, la seconde récompense, la plus convoitée, n’était pas visible pendant que la première récompense passait devant les sujets, qui devaient alors faire usage de leurs capacités mémorielles en plus de leur maîtrise de soi. Dans la première condition, les corbeaux et les enfants étaient tous les deux capables d’attendre la meilleure récompense. Mais dans la condition plus difficile, les enfants ont surpassé les corbeaux, car ces derniers n’étaient pas capables d’attendre une récompense qu’ils ne voyaient plus.

Cette expérience est d’ailleurs l’une des seules qui a tenté de directement comparer les animaux et les enfants en termes de capacités cognitives en utilisant la même tâche pour les deux espèces. Ces résultats sont donc très intéressants et nous donnent une meilleure perspective sur l’intelligence des corbeaux.

Cependant, il faut garder à l’esprit le fait qu’on teste souvent les animaux sur les capacités que nous, en tant qu’humains, trouvons importantes, et dans lesquelles nous excellons. Notre vision biaisée des capacités des autres espèces nous pousse donc à penser que nous sommes les plus intelligents sur Terre. Mais si des corbeaux nous testaient sur des terrains où ils sont très intelligents, comme la mémoire visuelle, la navigation dans un espace en 3D ou la perception du champ magnétique terrestre, pourrions-nous rivaliser ?