Salvador : le pari à haut risque du président sur le bitcoin

  1. Jean-Michel ServetHonorary professor, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)
Graduate Institute - Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)
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Le gouvernement de Nayib Bukele offre l’équivalent de 30 dollars en bitcoin à celles et ceux qui ouvrent un compte via le portefeuille électronique dédié Chivo. Marvin Recinos / AFP

Lors du Bitcoin 2021, principale conférence annuelle consacrée aux cryptoactifs réunie les 4 et 5 juin 2021 à Wynwood, un quartier branché de Miami, Nayib Bukele, président du Salvador depuis 2019, a créé la surprise en annonçant dans une vidéoconférence que son pays allait adopter le bitcoin comme monnaie légale. Une décision immédiatement actée par une loi approuvée le 9 juin par 64 parlementaires sur 82. Le 7 septembre, le Salvador sera ainsi le premier pays à s’engager dans cette voie.

StatistaCC BY

Cette annonce a effectivement de quoi surprendre. Tout d’abord, ce qui se passe au Salvador s’inscrit à rebours des décisions d’autres États, et non des moindres, qui non seulement limitent fortement mais interdisent même parfois l’usage du bitcoin en tant que moyen de paiement (comme la Bolivie, le Maroc, l’Algérie, l’Égypte, le Népal et le Bangladesh, l’Indonésie, la Turquie et le Vietnam) ou dans les transactions bancaires (comme la Chine, le Cambodge, le Canada, l’Équateur, le Nigeria, l’Arabie saoudite et la Jordanie).

Ensuite, bien souvent, les pays dont un pourcentage significatif de la population adopte le bitcoin comme moyen de paiement sont soumis à une forte inflation (tels le Liban, le Nigeria ou le Venezuela). Ce n’est en rien la situation du Salvador, où la hausse des prix, en rythme annuel, après avoir été négative au second semestre 2020, a été depuis cantonnée au-dessous de 3 %.

En outre, pour ce qui est de l’usage, on peut douter que le Salvador, où l’exclusion bancaire frappe 70 % des habitants et où plus de 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, soit seul capable de créer les conditions techniques d’un usage généralisé du bitcoin et son acceptation sociale.

La population peu convaincue

Pour favoriser l’usage de la principale cryptomonnaie, le gouvernement a décidé que celui ou celle qui s’enregistrera sur l’app Chivo (un portefeuille électronique) permettant de payer en bitcoin et d’en recevoir, verra son compte crédité l’équivalent de 30 dollars… en bitcoin.

On peut remarquer que ceux et celles qui ouvriront ce compte pourront immédiatement demander sa conversion… en dollars. Peut-être doit-on douter de l’efficacité de la mesure en termes de changement des habitudes de paiement ; mais non de son coût pour les finances publiques… à moins que l’initiative doive être comprise comme une mesure de relance économique par la demande… une sorte de revenu universel via le bitcoin !

D’ailleurs, l’annonce du président n’a pas convaincu : selon la Chambre de Commerce du Salvador, 92 % de plus de 1 600 enquêtés ont déclaré leur hostilité à l’acceptation du bitcoin et 93,5 % ont déclaré qu’ils ne voulaient pas être payés en bitcoin, devise qui se distingue par sa forte volatilité.

Selon une étude menée par le Francisco Citizens Research Center (CEC) à l’Université de Gavidia, 53,5 % des Salvadoriens pensent en outre que les mesures visant à établir le bitcoin comme monnaie légale ne sont « pas du tout correctes » et pour 24 % elles sont juste « un peu correctes ».

Au Salvador, 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Marvin Recinos/AFP

Pourquoi le pays se lance-t-il dès lors dans l’inconnu en adoptant la cryptomonnaie comme devise officielle ? L’un des principaux arguments du gouvernement salvadorien est que la mesure vise à réduire le coût des transferts des migrants. En 2019, ils représentaient 20,9 % du PIB dans le principal pays du Sud en matière de transferts des migrants. Ces transferts bénéficient à un million de familles qui reçoivent en moyenne 195 dollars par mois.

Il y a 20 ans, le pays avait d’ailleurs abandonné sa monnaie nationale au profit du dollar américain (comme l’Équateur) en raison de l’importance des remesas, les fonds envoyés par les migrants salvadoriens installés principalement aux États-Unis (en particulier à Washington, Los Angeles, Houston et New York).

Or, ce coût pourrait au contraire doubler voire tripler par rapport aux méthodes traditionnelles d’envoi. Cela tient à ce que l’usage interne du dollar fait qu’à la commission d’envoi (en moyenne 2,85 %, soit la plus basse d’Amérique latine et des Caraïbes et l’une des plus basses au monde) ne s’ajoute aucune commission de change en monnaie nationale vu l’usage interne du dollar. Et la commission de change du dollar en bitcoin est à minima de 5 %.

L’ombre de la mara salvatrucha

Selon le gouvernement, l’adoption du bitcoin doit également doper l’économie du pays alors que les dépenses publiques pour l’éducation ont diminué de 4,6 % à 3,6 % du PIB depuis 2010… et que les dépenses pour la santé sont tombées de 8,24 % du PIB à 7,1 %.

Encore faut-il pour cela que les infrastructures soient à la hauteur des exigences technologiques pour le fonctionnement d’une cryptomonnaie. Seulement 45 % de la population salvadorienne a aujourd’hui accès à Internet et il n’existe dans tout le pays que deux bornes pour changer les bitcoins en dollars ou acquérir des bitcoins contre dollar.

Le bilan de l’utilisation du bitcoin comme moyen local de paiement dans la zone balnéaire d’El Zonte, en 2019, reste mitigé. Stanley Estrada/AFP

En 2019, El Zonte, une station balnéaire connue sous le nom de Bitcoin beach, avait adopté le bitcoin comme moyen local de paiement. Mais le succès n’a pas été à la hauteur des espérances des promoteurs, notamment en raison d’un accès à Internet très défectueux.

Le gouvernement a toutefois annoncé engager une dépense d’un million de dollars pour l’installation de 1 500 bornes afin de faire face à la demande de change en bitcoins. On peut donc considérer avant tout dans l’immédiat l’annonce de Nayib Bukele, 39 ans, comme un coup de pub pour apparaître branché. Mais il est aussi possible de le soupçonner, comme Washington, d’avoir scellé un pacte avec les gangs locaux.

Le 1er juillet, les États-Unis, qui accusent cinq proches de Nayib Bukele de corruption, ont ainsi mis en garde le pays contre les risques du bitcoin, s’appuyant notamment sur l’exemple de la cyberattaque et demande de rançon dont venait d’être victime la compagnie pétrolière Colonial Pipeline quelques semaines plus tôt.

Le Salvador présente en effet un taux de criminalité parmi les plus élevés au monde, hors conflits armés : 81,2 meurtres pour 100 000 habitants en 2016. Un sombre record, mais un chiffre en baisse continue depuis. Le président du Salvador est en effet soupçonné de négocier secrètement avec le principal gang, la mara salvatrucha, qui se livre localement au racket et au trafic de drogue tout en ayant de nombreuses ramifications internationales, pour faire baisser le nombre d’homicides.

Le président Nayib Bukele est soupçonné de négocier secrètement avec le puissant gang de la mara salvatrucha. Marvin Recinos/AFP

C’est ce qui expliquerait l’appui politique dont le président a pu bénéficier lors des dernières élections législatives de février 2021 et sa large popularité actuelle dans le pays.

Début juillet, Alicia Bárcena, secrétaire exécutive de la CEPALC, la Commission régionale des Nations unies pour l’Amérique latine et les Caraïbes, a mis en garde le gouvernement du Salvador contre les risques macroéconomiques, financiers et juridiques, mais aussi de blanchiment d’argent que pouvait constituer l’adoption du bitcoin comme monnaie légale. La commission régionale de l’ONU a en particulier souligné qu’aucune analyse technique n’avait été réalisée pour évaluer l’impact de cette adoption du bitcoin.

Quant à la Banque mondiale, elle a refusé d’apporter l’aide demandée par le pays afin de mettre en place la généralisation de son usage. En réponse à la dénonciation du caractère énergivore du bitcoin, le président a annoncé l’utilisation d’électricité « propre » pour miner le bitcoin dans le pays grâce à la géothermie des volcans. Le pays pourra en effet sans doute rapidement bénéficier du bannissement du bitcoin de Chine, pays qui réalisait jusqu’à ce printemps 65 % du minage de la cryptomonnaie.

Climat : pourquoi agir sur les gaz à effet de serre de courte durée peut faire la différence

Climat : pourquoi agir sur les gaz à effet de serre de courte durée peut faire la différence

  1. Katsumasa TanakaSenior researcher, Université Paris-Saclay
  2. Johannes MorfeldtPostdoctoral Researcher, Chalmers University of Technology
  3. Olivier BoucherDirecteur de recherche au CNRS, Sorbonne Université

Katsumasa Tanaka is a senior researcher at the Laboratory of Climate Sciences (LSCE), Gif-sur-Yvette, and the National Institute for Environmental Studies (NIES), Tsukuba, Japan. This work was supported by a government grant managed by the Agence Nationale de la Recherche under the Investissements d’Avenir program with the reference ANR-19-MPGA-0008 and by the Environmental Restoration and Conservation Agency (Japan) under the Environmental Research and Technology Development Fund program (JPMEERF202002).

Johannes Morfeldt is a researcher in the Physical Resource Theory section at Chalmers University of Technology, Gothenburg, Sweden, and has previously worked for the Swedish government. The views expressed in this article are those of the authors and do not reflect the official position of the Swedish government.

Olivier Boucher is deputy director of the Institut Pierre-Simon Laplace (IPSL) and head of its Climate Modelling Centre. He has received funding from the French Ministry of Ecological Transition, the French Ministry of Research and the French National Research Agency. He is occasionally a consultant for public organizations and private companies.

Université Paris-Saclay
Sorbonne Université
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Le dioxyde de carbone, émis notamment par la combustion des énergies fossiles, a une longue durée de vie dans l’atmosphère. Effective stock photos/Shutterstock

Pour contenir les effets délétères du dérèglement climatique, l’Accord de Paris signé en 2015 stipule que nous devons globalement limiter le réchauffement bien en dessous des 2 °C ; et nous efforcer d’atteindre, au maximum, une augmentation de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels (première moitié du XIXe siècle).

Cela nécessite de réduire les émissions de dioxyde de carbone, actuellement de l’ordre de 40 000 millions de tonnes par an jusqu’à atteindre la neutralité carbone (ou autrement dit des « émissions net zéro ») ; mais aussi de réduire autant que possible les émissions des autres gaz à effet de serre dont le méthane.

Cette transition nécessite des investissements colossaux. Le GIEC estime que les investissements supplémentaires dans le secteur de l’énergie se montent en moyenne à environ 800 milliards dollars par an jusqu’en 2050 si on veut limiter le réchauffement à 1,5 °C.

Cependant la fourchette est large, entre 150 et 1700 milliards de dollars selon les modèles. La question se pose donc de comment atteindre cet objectif au meilleur coût ?

Nous avons tenté de répondre à cette question dans une étude parue en mai 2021 dans la revue Science Advances.

Nos travaux ont montré que nous pouvons limiter un peu ce coût si nous changeons la façon dont nous évaluons les différents gaz à effet de serre qui s’accumulent dans l’atmosphère et contribuent au réchauffement.

Des gaz de plus ou moins longue durée

Tous les gaz à effet de serre (GES) n’affectent en effet pas la température globale de la même manière.

Les gaz dits de longue durée s’accumulent dans l’atmosphère sur une période étendue ; ceux de courte durée disparaissent relativement vite de l’atmosphère après leur émission.

Le dioxyde de carbone, qui est émis principalement par la combustion des énergies fossiles dans les secteurs de l’énergie et du transport, est de longue durée de vie. Le méthane, qui est émis par l’agriculture mais aussi par le secteur de l’énergie, est de courte durée de vie.

Autrement dit, les émissions de dioxyde de carbone provoquent une augmentation de la température pendant des siècles ; celles du méthane affectent la température pour quelques dizaines d’années seulement. Nous devons donc évaluer les GES sur des échelles de temps différentes.

Un impact sur les coûts de réduction

Le coût financier des actions climatiques – que l’on mesure en tonnes de réduction d’émissions – dépend du type d’action mis en œuvre et de la date d’entrée en vigueur.

Prenons l’image suivante : pour limiter son empreinte environnementale, un citoyen peut être incité à isoler sa maison – grâce à un ensemble de technologies ayant fait leurs preuves – ou à acquérir une voiture électrique – une solution moins mature et encore relativement coûteuse. Il sera logiquement moins coûteux de choisir la première option et de remettre la seconde à plus tard. Les nouvelles technologies deviennent en effet de moins en moins chères et de plus en plus efficaces à mesure qu’elles évoluent dans le temps.

Il nous faut ainsi identifier ce qu’il faut faire et quand il est pertinent de le faire pour agir efficacement.

Cette démarche s’applique aux gaz à effet de serre : les valeurs respectives du dioxyde de carbone et du méthane devraient être modulées en fonction de l’échelle de temps et des différents scénarios de réchauffement climatique auxquels nous sommes confrontés.

Si les émissions de dioxyde de carbone doivent sans conteste être drastiquement réduites, notre étude montre que, à un moment donné, il peut être utile de se concentrer plus ou moins sur la réduction des gaz à effet de serre de plus courte durée de vie.

Les potentiels de réchauffement

La métrique utilisée aujourd’hui pour comparer les effets des différents gaz à effet de serre s’appelle le « potentiel de réchauffement planétaire ».

Ce potentiel aide à mesurer la façon dont l’équilibre énergétique de la Terre se trouve modifié par les émissions de chaque gaz à effet de serre et cela sur une échelle de temps donnée.

En fonction de l’horizon temporel choisi, les gaz à effet de serre de courte ou longue durée de vie seront plus ou moins déterminants.

Depuis l’adoption du règlement de Paris en 2018 à la COP24 de Katowice (Pologne), cette métrique est devenue commune à tous les pays et s’applique sur un horizon de 100 ans, comme stipulé dans le cinquième rapport d’évaluation du GIEC.

Cette méthode est non seulement utilisée pour les statistiques d’émissions mais également dans l’élaboration des scénarios futurs, dans les plans nationaux de réduction des émissions et pour mettre en place des politiques climatiques, comme la Directive européenne sur les énergies renouvelables.

Le fait que cette méthode soit commune à tous les pays constitue un grand pas en avant pour faciliter les comparaisons des émissions et les actions.

François Hollande, Ban Ki-moon, Laurent Fabius, Segolene Royal and Harlem Desir waiting Heads of state during the arrival at the Paris COP21
Atteindre les objectifs de l’Accord de Paris pourrait être moins coûteux si nous abordions l’action dans le temps des gaz à effet de serre plus précisément. Frederic Legrand/Shutterstock

Adapter l’horizon temporel

On vient de le voir, l’horizon temporel du potentiel de réchauffement de la planète est de 100 ans ; ce choix de 100 ans a été critiqué car il ne permet pas de traduire sans équivoque les objectifs de l’Accord de Paris en politiques climatiques.

Dans notre étude, nous avons toutefois constaté qu’il n’était pas nécessaire de modifier fondamentalement ce concept de quantification des gaz à effet de serre : il suffit juste d’adapter l’horizon temporel utilisé pour calculer ce potentiel, sans chercher à le maintenir à 100 ans.

Les scénarios de dépassement

Nos conclusions sont particulièrement pertinentes pour un « scénario de dépassement ». Dans un tel scénario, nous nous plaçons dans l’hypothèse où ne parviendrions pas à maintenir l’augmentation de la température mondiale en dessous de 1,5 °C (ou 2 °C) ; nous dépasserions l’objectif pendant une certaine période avant de ramener l’augmentation à un niveau inférieur.

Or, dans ce scénario, les réductions des émissions de méthane pourraient jouer un rôle important, et cela tout particulièrement au moment où il faudra réduire les températures. Rappelons en effet qu’une molécule de méthane a un effet « réchauffant » beaucoup plus intense qu’une molécule de dioxyde de carbone.

Notre graphique ci-dessous montre cinq trajectoires pour la température moyenne mondiale (voir le premier panneau). Le dépassement moyen de 1,5 °C et la stabilisation à 2 °C peuvent être considérés comme conformes aux objectifs de l’Accord de Paris ; les autres scénarios de dépassement montrent les cas où ces objectifs ne sont pas atteints.

Nous avons couvert un large éventail de scénarios futurs, y compris un scénario avec un pic de réchauffement jusqu’à environ 3 °C, correspondant aux conséquences des politiques climatiques actuelles.

La figure montre quel calendrier d’action permettrait de suivre chaque scénario au coût le plus bas (voir le second panneau).

A graph showing strategies for global warming potential in various overshoot scenarios
Tanaka Katsumasa, CC BY-NC-ND

Adapter la valeur de réchauffement

Nous constatons ici un passage progressif d’un horizon de 100 ans à un horizon de 20 ans, à mesure que nous approchons de l’année du dépassement.

Dans un tel scénario, nous pourrions agir spécifiquement sur le méthane pour faire redescendre le niveau de température une fois l’objectif dépassé. Pour cela, il faut attribuer à ce GES une valeur de réchauffement plus élevée pendant cette période : une tonne de méthane vaut 28 tonnes de dioxyde de carbone pour une période de 100 ans, mais 84 tonnes pour une période de 20 ans.

En attribuant au méthane une valeur plus élevée de réchauffement pendant un temps déterminé, nous pourrions émettre moins pendant la période de dépassement et faire baisser plus rapidement les températures. Cela inciterait aussi à plus de réduction des émissions de dioxyde de carbone au début de la période.

Nos travaux montrent que l’horizon des 100 ans fonctionne assez bien dans tous les scénarios que nous avons analysés pour les prochaines décennies. Changer d’horizon temporel n’est donc pas une question urgente. Mais se laisser la possibilité de le faire est un garde-fou important pour nous permettre de revenir sur la bonne voie à un coût relativement faible si nous entrons dans un scénario de dépassement.

Une démarche évolutive

À la lumière de nos résultats, nous suggérons donc d’évaluer les coûts de l’utilisation de différents horizons temporels pour les potentiels de réchauffement planétaire, au fur et à mesure de l’évolution de notre trajectoire de température.

Si nous faisons ces ajustements temporels en temps voulu, nous économiserons sur les coûts et cela nous permettra une plus grande efficacité pour gérer les effets du changement climatique grâce aux indispensables mesures d’atténuation.

Derrière Pegasus ou le mode d’emploi d’un logiciel espion

  1. Thierry BerthierMaitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges
Région Nouvelle-Aquitaine
CC BY NDNous croyons à la libre circulation de l’information

Un consortium de médias, dont Le Monde et la cellule investigation de Radio France, coordonné par l’organisation Forbidden Stories, a eu accès à plus de 50 000 numéros de téléphone potentiellement ciblés et espionnés par une dizaine d’états, via le logiciel israélien Pegasus.

L’affaire fait grand bruit car on y retrouve, pêle-mêle, des journalistes, des chefs d’entreprise, des opposants politiques et autres figures de la vie publique.

Retour sur la technique derrière ce logiciel. Quand est né Pegasus ? Comment l’utilise-t-on ? Pourquoi a-t-il pris une telle ampleur ?

Comment fonctionne Pegasus

Le logiciel Pegasus est développé par l’entreprise israélienne NSO Group. C’est un logiciel espion (spyware) visant les smartphones dont l’objectif est de siphonner l’ensemble de ses données : coordonnées GPS, contenus des messages, écoute des appels, bref tout ce qui passe par votre téléphone est vu, lu et entendu par le logiciel et transmis à son utilisateur (l’attaquant). Ce logiciel espion évolue depuis plusieurs années et s’adapte aux évolutions de niveaux de sécurité des téléphones.

Dans ses précédentes versions, l’attaquant envoyait un message contenant un lien, qui, lorsque l’utilisateur cliquait dessus, déclenchait l’installation de Pegasus. Cette technique, un peu grossière, peut fonctionner avec des personnes peu habituées ou non formées à la cybersécurité. Mais qui, avec des cibles de haut niveau (publiques ou privées) est beaucoup plus hasardeuse. Ainsi NSO a développé une nouvelle version qui est capable d’installer le « mouchard » sans clic, ce que l’on appelle une attaque « zero click ».

Comment installer un logiciel à l’insu du propriétaire du téléphone ? La méthode la plus efficace, version film d’espionnage, est tout simplement de se saisir du téléphone, lors d’un moment d’inattention et de l’intégrer dans la machine.

Il existe également une méthode plus subtile, et plus technologique : utiliser une faille de sécurité de l’appareil pour prendre le contrôle du téléphone pendant un court laps de temps pour y installer le spyware à distance.

L’exploitation des failles de sécurité

Pour prendre le contrôle d’un smartphone à distance, il est indispensable d’exploiter une faille de sécurité. Cette dernière peut provenir du matériel (hardware), par exemple une puce électronique, ou logiciel (software) en passant par les systèmes d’exploitation iOS ou Android. Les clients de NSO, en général des états, n’ont pas à chercher les failles eux-mêmes, ils n’ont besoin que du numéro de téléphone de la cible et Pegasus s’occupe du piratage et de l’exfiltration des données. Pour chaque cible visée, le client paye une licence à NSO de quelques dizaines de milliers d’euros.

On va généralement cibler des failles « zero day » (jour 0), on les appelle comme cela car elles n’ont jamais été publiées ni exploitées. La plupart des logiciels vendus dans le commerce peuvent avoir des failles. D’ailleurs, leurs éditeurs organisent régulièrement des concours ouverts aux hackers pour les débusquer. Si une personne découvre une faille, elle peut la vendre sur des « marchés zero day ». Cela ressemble à une bourse internationale dans laquelle les produits sont des failles. En général, elles sont achetées par les éditeurs eux-mêmes qui ont intérêt à les corriger le plus rapidement possible. Une faille sur un système d’exploitation iOS peut se négocier à plusieurs millions de dollars. Ces marchés sont légaux. Le but est d’éviter qu’un hacker, ayant trouvé une faille aille la vendre à un groupe cybercriminel.

Schéma de l’attaque du téléphone du journaliste Tamer Almisshal par Pegasus. Traduit du rapport « The Great iPwn », CC BY

Un exemple concret a été reporté par The Citizen Lab (le laboratoire d’Amnesty International et de l’université de Toronto qui a travaillé sur le récent scandale) fin 2020. Le journaliste d’investigation travaillant pour Al Jazeera, Tamer Almisshal suspectait que son téléphone ait été piraté. Pour le prouver, le laboratoire a enregistré toutes ses métadonnées pour suivre à quoi il se connectait. Ils ont en effet trouvé des connexions très suspectes : son téléphone a visité plusieurs fois un site connu comme étant un mode d’installation de Pegasus.

Cette visite aurait été provoquée par les pirates en exploitant une faille du système de messagerie de l’iPhone (faille depuis corrigée), le journaliste n’a cliqué sur aucun lien suspect, c’est une attaque « zero click ». Il a aussi été démontré que des données ont été exfiltrées. La société NSO a nié toute participation.

Un tunnel d’exfiltration de données

Une fois que Pegasus est installé, il doit renvoyer les données vers le commanditaire. Comment s’y prend-il ? il va créer un tunnel. Si le « pirate » est physiquement proche de sa cible, il lui est possible de récupérer les données via des techniques « radiofréquence ». Le téléphone va émettre des informations, par exemple via wifi qui seront captées à l’aide d’une antenne.

Les failles de sécurité touchant les cartes SIM peuvent être exploitées par un attaquant pour prendre le contrôle du téléphone ou pour installer un logiciel espion. Par exemple, la faille SIMjacker concerne plus d’un milliard de téléphones. Elle permet à partir d’un simple SMS de prendre le contrôle total d’un smartphone et de collecter des données. Concrètement, l’attaquant envoie un SMS contenant un code spécifique qui ordonne à la carte SIM de prendre les commandes du téléphone et d’exécuter certaines commandes provoquant l’exfiltration de données.

Il est également possible d’utiliser les liaisons classiques 3G ou 4G. Même si le téléphone se trouve dans des zones où le débit est limité, la bande passante sera plus lente, et donc le transfert plus long, mais il sera quand même possible d’exfiltrer des données.

On pourrait se dire que des transferts massifs de données pourraient être détectés par l’utilisateur, en observant ses flux de données. C’est là où Pegasus est très performant, car il peut agir sans être détecté. Les données qu’il envoie à partir du téléphone sont chiffrées, on ne peut donc pas savoir ce qui a été envoyé. De plus il va mélanger ces envois au milieu de vos propres transferts de données, par exemple, vous effectuez un paiement en ligne, vous allez envoyer des données chiffrées à votre banque ou à votre vendeur, et à ce moment-là le logiciel en profite pour envoyer des informations à l’attaquant.

Il est donc très difficile de savoir, réellement, ce qui a été envoyé, une fois que l’on a été victime de l’attaque. D’autant plus qu’une fois que la mission a été remplie Pegasus peut s’autodétruire et ne laisser aucune trace, selon son éditeur.

Cette dernière information est contredite par Amnesty International qui dit avoir détecté des traces du logiciel sur plusieurs téléphones analysés dans les journaux d’évènements qui enregistrent une partie de l’activité du système.

D’une manière générale, la rétro-analyse du fonctionnement d’un tel logiciel espion demeure toujours très complexe à réaliser. De la même façon, l’analyse fine de l’attaque demande d’importants moyens techniques, analytiques incluant de l’expertise humaine de très haut niveau et du temps.

Il convient de rester prudent sur les déclarations des uns et des autres attribuant l’origine d’une attaque ou affirmant qu’un téléphone a été compromis en particulier par un logiciel par nature furtif.

Prévisions, climat, gestion des risques… Les crues mortelles d’Allemagne et de Belgique en sept questions

  1. Vazken AndréassianHydrologue, directeur de l’unité de recherche HYCAR, ingénieur en chef des ponts, eaux & forêts, Inrae
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Le 17 juillet 2021 à Erftstadt (Allemagne), des militaires recherchent des victimes des inondations. SEBASTIEN BOZON / AFP

Selon un dernier bilan provisoire, établi ce dimanche 18 juillet, plus de 175 personnes ont péri dans les violentes intempéries qui ont touché une partie de l’Europe centrale en ce début juillet. L’Allemagne paie le plus lourd tribut avec plus de 150 morts ; suivie par la Belgique, où l’on compte des dizaines de décès. Les recherches pour retrouver les disparus sont toujours en cours, laissant présager un bilan plus lourd.

Comment une catastrophe naturelle peut-elle faire autant de victimes quand elle a été prévue avec autant d’anticipation ? Quel est le rôle du dérèglement climatique dans cette situation ? Comment anticiper au mieux ce type d’événements ? Autant de questions auxquelles nous allons tenter d’apporter des réponses.

1. Comment expliquer ces crues subites en Allemagne, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas ?

Elles s’expliquent par les très fortes pluies qui se sont produites les 13 et 14 juillet sur ces régions. À titre d’exemple, le Deutsche Wetterdienst (DWD, le service météorologique allemand) a enregistré 154 mm de pluie à Cologne le 14 juillet, ce qui correspond à 154 litres d’eau tombée par mètre carré ! Un véritable déluge qui, en raison de sa forte intensité, ne peut s’infiltrer, alimentant directement les cours d’eau par ruissellement.

Pour aggraver le tout, cette pluie succédait à une journée du 13 juillet particulièrement pluvieuse, avec des sols déjà humidifiés donc par les pluies des derniers jours.

Quant à la situation météorologique qui a permis de telles pluies, elle est relativement classique pour l’Europe centrale, même si sa durée est exceptionnelle.

Il s’agit d’une poche d’air froid isolée – les météorologues l’appellent « goutte froide » – qui a une tendance naturelle à se bloquer au-dessus d’une large zone. Ce blocage favorise des cumuls pluviométriques très importants sur un espace restreint. Autour de la dépression froide, l’air chaud (avec un fort contenu en vapeur d’eau) vient se condenser et occasionne des chutes d’eau importantes.https://www.youtube.com/embed/bODnGIdMZsI?wmode=transparent&start=0Près de 130 morts et de nombreux disparus dans des crues dévastatrices en Allemagne et en Belgique (France 24, 17 juillet 2021).

2. Comment expliquer de telles inondations en été ?

Pour un Français, ce qui frappe dans ces inondations – au-delà du lourd bilan humain – c’est avant tout la saison : nous associons en effet plutôt les inondations à l’hiver (rappelons que la grande crue de 1910 dans le Nord de la France a eu lieu en janvier), éventuellement à l’automne en zone méditerranéenne.

Mais avant de s’exclamer qu’il n’y a plus de saisons, il faut accepter de regarder au-delà de nos frontières pour voir que les grandes crues d’Europe centrale se produisent bien généralement en été : on peut citer récemment la grande crue de l’Elbe de juin 2013, les grandes crues du Danube de juin 1965 et de juin 2013, la grande crue de l’Oder de juillet 1997. Dans la vallée de la rivière Ahr, particulièrement touchée par les inondations de ces derniers jours, les grandes crues de référence datent de juillet 1804, juin 1910 et juin 2016.

L’hydrologue français Maurice Pardé avait créé pour ces événements une classe spéciale – « les crues de type Europe centrale » – qu’il expliquait déjà par un phénomène de « goutte froide » semblable à celui observé ces derniers jours.

3. Le changement climatique joue-t-il un rôle dans cette situation ?

Le phénomène qui s’est produit ces derniers jours peut être dit « classique », aussi bien du point de vue météorologique qu’hydrologique. À première vue, pas besoin d’invoquer le rôle du changement climatique pour l’expliquer.

En revanche, ce qui peut et doit retenir notre attention, c’est que les intensités de pluies relevées (et les cumuls) sont à proprement parler « extra-ordinaires ».

Cette évolution correspond à ce que les météorologues prévoient comme conséquence de l’élévation des températures, en vertu de la loi de Clausius Clapeyron qui relie la quantité maximale de vapeur d’eau que peut contenir l’atmosphère et la température de cette dernière ; et qui laisse prévoir une augmentation de 7 % de la quantité totale de vapeur d’eau dans l’atmosphère par degré Celsius supplémentaire : c’est cette augmentation que l’on peut redouter pour les fortes pluies.

D’autres travaux récents sur les crues peuvent également nous éclairer : dans un article publié en juillet 2020 dans la revue Nature, le professeur Günther Blöschl (Université technique de Vienne) a ainsi montré que si la période actuelle n’est pas unique dans l’histoire de l’Europe par l’abondance des phénomènes de crues et d’inondations, elle est unique par sa température.

En effet, si d’autres périodes relativement « riches » en crues ont existé en Europe dans le passé (1560–1580, 1760–1800 et 1840–1870), elles étaient toutes plus froides que la moyenne, alors que la période récente se démarque par une température nettement en hausse par rapport aux moyennes de long terme.

4. Cet événement extrême avait-il été prévu ?

Ce qui frappera sans doute le plus les spécialistes dans cet événement de juillet 2021, c’est que le caractère exceptionnel des pluies qui se sont abattues sur l’Ouest de l’Allemagne et la Belgique avait été prévu dès le 12 juillet : le Centre européen de prévision du temps à moyenne échéance (ECMWF) avait en effet annoncé la très forte probabilité de pluies exceptionnelles et émis une alerte transmise au service météorologique allemand (DWD).

Ces prévisions paraissaient d’autre part particulièrement fiables, ce qui est assez inhabituel.

Voici ce qui nous permet de l’affirmer : en raison de la grande difficulté de la modélisation atmosphérique, les prévisions du temps s’appuient sur des « ensembles » (on dit que la prévision est probabiliste). On obtient ces ensembles en perturbant légèrement les conditions initiales du calcul et en générant simultanément plusieurs dizaines de prévisions, ce qui permet d’en évaluer le degré de certitude.

Dès lundi 12 juillet, plus de la moitié des scénarios indiquaient la possibilité de pluies extrêmes, ce qui est rare et a certainement attiré l’attention des prévisionnistes allemands. On peut ainsi se demander si le message d’alerte (et surtout, le caractère exceptionnel des précipitations à venir) est bien arrivé à l’échelon local. D’autant plus qu’il ne suffit pas d’alerter, il faut que la population puisse se mettre à l’abri et que les autorités locales déclenchent les actions de protection et secours. Or s’assurer de la bonne communication des alertes et de l’organisation des services de secours reste une prérogative locale.

Le 16 juillet 2021, à Pepinster en Belgique. Bruno Fahy/Belga/AFP

5. Et du côté français, doit-on s’inquiéter ?

Les crues en cours dans l’Est de la France sont d’une amplitude bien moins importante qu’en Allemagne même si, près de la Belgique, on a parfois atteint des niveaux historiques. Ces crues ont en général été bien prévues par les Services de prévision des crues (SPC) qui en ont la responsabilité.

Sur le site vigicrues.gouv.fr, les crues ont été anticipées plusieurs jours à l’avance, même si les niveaux extrêmes des pointes de crue n’ont pu être évalués que 24 heures à l’avance sur les petits bassins ; les cumuls mesurés se sont en effet révélés être les plus élevés parmi ceux qu’indiquaient les prévisions d’ensemble.

6. Peut-on empêcher les crues exceptionnelles ?

Il n’existe aucun moyen de retenir les pluies diluviennes, et dès lors que ces pluies sont tombées, stocker l’eau pour écrêter les crues devient un problème technique et économique.

Il n’est clairement pas possible d’imaginer construire des barrages ou des digues pour écrêter les crues sur toutes les petites rivières, et il faut donc se résoudre à n’y avoir que des systèmes d’alerte, et à mettre en place des mesures de prévention – ne construire que hors des zones inondables, travailler à diminuer la vulnérabilité des constructions déjà présentes en zone inondable, mieux informer les populations sur la conduite à tenir en cas de crue…

Sur des rivières plus importantes, à l’amont de plus grandes agglomérations, il est possible de limiter les débordements grâce à des barrages-réservoirs et des digues. Ces solutions ont un coût, elles consomment de l’espace, et il faut donc raisonner leur construction en comparant coûts et bénéfices.

L’aménagement du territoire, notamment lorsqu’il s’agit d’interdire la construction en zone inondable, est la solution « de bon sens »… qui se heurte cependant aux intérêts particuliers.

Quant aux solutions dites « d’hydraulique douce », prônées par les défenseurs de la nature (plantation de haies, bandes enherbées, etc.), elles n’ont aucun effet sur des crues de grande ampleur causées par les pluies exceptionnelles, comme celles que l’Allemagne a connues ces derniers jours.

7. Comment faire face à ce type d’événements ?

Comme on l’a vu, parvenir à prévoir (même plusieurs jours à l’avance) des crues exceptionnelles ne suffit pas : étant donné l’incertitude qui accompagnera toujours les prévisions hydrologiques et météorologiques, le défi principal est celui de mettre en place une véritable culture du risque, afin de garantir une réaction rapide à des phénomènes auxquels la population n’a jamais été confrontée.

Garder une population mobilisée et prête à réagir est possible si le risque est fréquent (c’est le cas pour les tremblements de terre au Japon par exemple). Cela semble plus difficile à organiser pour des événements réellement exceptionnels de crue.

Il semble donc essentiel de poursuivre les efforts dans plusieurs directions : amélioration des systèmes de prévision, amélioration de l’usage de ces prévisions, de la communication de crise. Et en dehors des crises, il reste essentiel de poursuivre les efforts sur le bâti en zone inondable.

Football : avec la  victoire de l’Italie, une Europe qui rebondit

Auteur

  1. Sylvain KahnProfesseur agrégé d’histoire, docteur en géographie, Centre d’histoire de Sciences Po, Sciences Po
Sciences Po
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L’équipe italienne en pleine euphorie collective. AFP

Qu’on soit amateur de football ou spécialiste de l’UE, comment résister à la tentation du tournoi reflet de la politique ? Pour commenter la victoire de l’équipe d’Italie sur celle d’Angleterre en finale du Championnat d’Europe des nations dimanche soir, Jean Quatremer, correspondant permanent de Libération à Bruxelles a twitté « UE 1 – Brexit 0 ». Pourtant, si l’Angleterre l’avait emporté, les Brexiters auraient bien sûr exulté

Surdéterminer les faits politiques et sociaux par les résultats footballistiques est un jeu. Ce jeu permet d’évoquer de façon libératrice et jubilatoire des phénomènes sérieux, un peu à la façon du cadavre exquis et de la libre association d’idées pratiqués au sein du mouvement surréaliste. Ici, comme sur une boule à facettes, le spectacle de l’Euro de football expose des fragments de l’Europe du moment. En voici quelques exemples.

Les Européens retrouvent la joie de vivre

Dans une vue d’ensemble, ce tournoi de football a montré le rebond de l’Europe. La phase finale de ce championnat qui se joue tous les quatre ans depuis 1960 était programmée en 2020. L’UEFA, qui organisait ce tournoi continental, a tenu à nommer cette compétition jouée en 2021 « Uefa euro 2020 ». Avec cette dénégation, l’UEFA ne pouvait mieux rappeler qu’en 2020 l’Europe était sinistrée par le Covid-19 : elle en était alors l’épicentre. Près d’un an et demi après le début de la pandémie, au moment de cet euro de foot, le nombre de décès sur le continent européen approche 1 300 000. L’UE et ses 27 pays ont été bien plus touchés que d’autres pays comparables de l’OCDE : on compte 750 000 décès, dont 130 000 en Italie, dans l’UE.

Le nombre de décès est également de 130 000 au Royaume-Uni, dont le départ de l’UE a coïncidé avec la crise sanitaire. L’euro de foot a pu être reporté à 2021 car la courbe des décès s’est singulièrement ralentie dans une grande partie du continent européen, et notamment dans l’UE et au Royaume-Uni. Car, après avoir été l’une des entités les plus frappées en nombre de cas et de décès en 2020, l’UE est devenue en 2021 l’un des territoires dont les habitants sont le plus vaccinés. Elle l’est notamment plus que ceux des pays de l’OCDE qui, ayant su en 2020 et sans confiner déjouer l’épidémie quand les Européens ne parvenaient à s’en protéger, n’ont pas donné un an plus tard la priorité à la vaccination. Il s’agit par exemple du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande qui sont aujourd’hui exposés et un peu coupés du monde avec leur politique « Covid free ».

L’euro de football a montré que les Européens s’étaient en grande partie extraits de cette tragique nasse pandémique : joie de vivre, stades à jauges pour partie remplis, voyages avec gestes barrières et masques des supporters entre les onze villes à matchs. Il a aussi montré la cristallisation d’une société européenne : l’UEFA a voulu interdire dans les stades de l’euro de foot la contestation d’une nouvelle loi hongroise qui assimile la pédophilie à l’homosexualité et qui prétend cacher aux mineurs la pluralité des orientations sexuelles au profit d’une norme unique.

Cette interdiction a suscité dans toute l’Europe un tollé et un débat jusques et y compris au Conseil européen des chefs d’États et de gouvernement des 27 fin juin 2021. Viktor Orban s’est fait copieusement admonester par un grand nombre de ses homologues, prêts à se battre politiquement pour que l’UE soit une terre de libertés, de joie et de pluralisme pour tous les Européens sans exception.

L’Angleterre du Brexit rate sa finale

La squadra azzura a offert aux Italiens un moment de fête libérateur bien mérité après tant de mois marqués par la litanie des décès, des hospitalisations, des covids longs, des confinements et du chômage partiel. Il le fut d’autant plus que la prospère et industrieuse Lombardie fut la première région européenne à être, spectaculairement et tragiquement, victime du Covid-19 en février 2020. On avait pu voir dans le flamboyant parcours de l’Atalante Bergame en Ligue des champions, la compétition européenne des meilleurs clubs de football, la résistance de toute une région ; puis dans son élimination par le Paris-Saint-Germain le symbole de l’ampleur stupéfiante prise par la pandémie dans cette ville.

Pour autant, si l’Angleterre l’avait emporté, ou bien l’Espagne (éliminée en demi-finale par l’Italie), on aurait pu faire le même commentaire tant ces deux pays ont été durement frappés par la pandémie. À dire vrai, la plupart des pays de l’UE, ou de son système territorial qui inclut les quatre pays de l’AELE (association européenne de libre-échange), la Turquie (en union douanière) et même encore, de façon bien sûr distendue, le Royaume-Uni (traité de commerce et de coopération) ont un nombre élevé de décès pour 100 000 habitants. Ce ratio est faible surtout au Danemark (dont l’équipe fut le quatrième demi-finaliste), en Finlande, en Norvège, et en Islande.

Un mot sur cette Islande. Cette petite nation ne s’est pas qualifiée pour la phase finale qui vient de s’achever. Mais elle avait fait sensation lors du précédent euro qui s’était joué en 2016 en France : elle avait sorti l’Angleterre en huitième de finale le 27 juin, soit quatre jours après le référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE.

Cette année encore, on peut bien entendu voir dans l’échec des Anglais un nouvel écho au Brexit : sortir de l’UE ne vous rend pas plus fort, il y a donc une morale politique au sport. Les Anglais en effet furent comme tétanisés, déjouant tout au long du match, gérant leur avantage intial (but de Shaw dès la 2e minute) sans chercher à attaquer ni à faire la différence, avant de ne réussir que deux penaltys sur cinq dans l’épreuve finale de tirs au but. Tout cela alors que les clubs anglais brillent dans les compétitions européennes de clubs et que cette finale se jouait à domicile, dans le fameux stade de Wembley à Londres.

L’équipe d’Italie, une image du renouveau européen

L’équipe qui l’a finalement emporté est donc celle d’Italie. La squadra azzura n’avait pas remporté cette compétition depuis 1968. Elle avait perdu deux fois en finale, en 2000 contre la France et en 2012, par quatre buts d’écart, contre l’Espagne. Elle n’était pas même parvenue à se qualifier pour le mondial russe en 2018 – une affliction nationale.

On peut voir dans cette équipe nouvelle la représentation du rebond européen. Contrairement à ses illustres devancières ayant remporté la coupe du monde en 1982 et en 2006, elle n’est emmenée ni par une star ni par un de ces héros dont la planète football aime à célébrer les exploits. Pas de Paolo Rossi (1982). Pas d’Andrea Pirlo (2006). Pas de Marco Materrazzi (à l’origine de l’expulsion de Zidane en 2006). Cette équipe est d’abord un collectif. L’entraîneur, Roberto Mancini, l’a assez répété : les joueurs de son équipe peuvent jouer à tous les postes ou presque ; ce qui compte c’est le système de jeu, la vision commune et l’interdépendance des joueurs entre eux.

On peut y voir une métaphore tant de l’UE que du gouvernement italien. Ce dernier est depuis février 2021 un gouvernement d’union nationale qui ne dit pas son nom : certes caractérisé par la présence d’experts, tous les partis sauf un s’y trouvent et le soutiennent. Le président du conseil des ministres est Mario Draghi. Ancien président de la BCE (2011-2019) il systématisa le sauvetage de la zone euro par une politique hétérodoxe de rachat des dettes publiques des États membres par la BCE sur le marché secondaire : la BCE ferait ce qu’il faut quoi qu’il en coûte, avait-il expliqué (« what ever it takes »). Une attitude alors innovante, une prise de risque audacieuse, et un pari gagnant.

C’est ce que font aujourd’hui les Européens de façon globale. Depuis mars 2020, les chefs d’État et de gouvernement, le collège des commissaires, la présidente de la BCE, le parlement européen n’ont jamais autant joué collectif et ne cessent de réinventer leur jeu européen. Le fameux plan de relance de l’économie européenne est très hardi. Il l’est par son montant, par son financement par des bons du Trésor européens (une dette publique commune) et aussi car il va de pair avec une suspension à l’unanimité des fameux critères de Maastricht.

Il se trouve que l’Italie est le pays qui est le plus grand bénéficiaire de ce plan nommé Next generation EU que parvient à incarner Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Mentionnons-le au passage : la Commission est un gouvernement collégial ; elle prend ses décisions collectivement avec ses 27 membres ensemble. Les Italiens étaient fâchés avec la construction européenne depuis une quinzaine d’années ; ils étaient nombreux à la trouver trop peu solidaire. Ils estimaient que l’UE n’était plus une équipe. En 2018, les électeurs italiens avaient d’ailleurs donné une majorité des sièges de députés à des formations politiques eurosceptiques.

Durant l’euro de football, l’Italie a donné le sentiment de prendre du plaisir à jouer. Elle a brillé par son jeu vif, imaginatif et sa réussite offensive. À l’image du plaisir retrouvé des Italiens d’être dans l’UE. Une UE dont la pandémie a révélé les fragilités mais aussi les ressources et la capacité à se serrer les coudes pour faire face à la crise sanitaire et ses conséquences économiques. À l’image de la cohésion des joueurs de l’équipe d’Italie qui, s’ils n’ont emporté demi-finale et finale qu’à l’épreuve des tirs au but, n’ont jamais rien lâché et ont cru jusqu’au bout en eux et à leur collectif.

Génération : un concept à utiliser avec modération ?

  1. Angéline Escafré-DubletMaîtresse de conférences en science politique, Université Lumière Lyon 2
  2. Lionel KesztenbaumChercheur, Institut National d’Études Démographiques (INED)
Institut National d'Études Démographiques (INED)
Université Lumière Lyon 2
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L’une des définitions du mot “génération” insiste sur l’homogénéité de destin que traduit le fait d’être né une année plutôt qu’une autre.(Photo de classe vers 1920/1930 – Photographe David et Vallois – Lycée Voltaire, Paris° Wikimedia Commons

Baby-boomers, millennials, génération Z… Les termes se multiplient pour identifier des groupes au sein des sociétés occidentales et désigner des ensembles d’individus du même âge qui partageraient des pratiques et expériences communes, distinctes de celles et de ceux qui les ont précédés.

On peut penser que ce regain d’intérêt récent pour l’idée de générations, dans le monde scientifique comme dans le grand public, tient, au moins en partie, au contexte socio-économique du tournant du XXIe siècle où se trouve battue en brèche l’idée implicite d’une amélioration du niveau de vie entre parents et enfants (de « génération en génération », comme on dit).

Depuis le dernier quart du XXe siècle, l’entrée des jeunes sur le marché du travail, morcelée, incertaine, déstabilise l’ensemble du cycle de vie, conduisant à des difficultés pour se loger, fonder une famille, construire une carrière professionnelle, etc.


À lire aussi : Y aura-t-il une génération Covid ?


Pourtant cette grille de lecture par « générations » est loin de faire consensus, ce qui tient autant au terme lui-même – semi-savant, il est couramment employé par scientifiques et profanes – qu’à sa polysémie : l’idée de génération peut désigner un âge de la vie (autour du passage à l’âge adulte généralement), une cohorte de naissance (l’ensemble des personnes nées la même année), les membres, souvent les descendants, d’une même famille, enfin l’écart temporel entre parents et enfants, notamment dans l’étude des phénomènes migratoires.

Revenir sur ces différents sens et leurs usages permet de situer les débats actuels sur l’existence de différentes générations, mais également de remettre en perspective l’idée d’une « génération Covid » qui a émergé récemment.

Fêtes de conscrits

L’idée de génération renvoie à (au moins) deux visions distinctes et quasi antagonistes du passage du temps. La première insiste sur l’homogénéité de destin que traduit le fait d’être né une année plutôt qu’une autre, ce que les démographes qualifient de cohorte.

Un exemple emblématique, superbement illustré et analysé par Michel Bozon (Les Conscrits), est l’organisation en classes de conscrits qui a rythmé la vie des communautés villageoises françaises durant la majeure partie des deux derniers siècles.

Nés la même année, les jeunes hommes (et les jeunes femmes lorsqu’apparaissent, au XXe siècle, les conscrites) préparent ensemble le moment du tirage au sort (au XIXe siècle) ou du conseil de révision (au XXe siècle) en reproduisant rites et coutumes établies avant eux et qu’ils perpétuent, faisant du service militaire une cérémonie de passage à l’âge adulte.https://www.youtube.com/embed/Gd5nMnFu2t8?wmode=transparent&start=0Les conscrits de Villefranche-sur-Saône en 1955 (INA).

Après le service lui-même apparaissent les amicales, associations de conscrits composées d’individus nés la même année et habitant le village ou la ville, fondées quand ils ont 19 ans et s’éteignant à la mort du dernier survivant,

« elles suivent toutes le même cycle d’activité : à leurs débuts, elles organisent surtout des bals et des activités sportives, puis, avec l’âge mûr, elles se consacrent davantage aux voyages organisés, aux banquets, aux parties de boules et de cartes. » (Bozon, p. 38).

Aujourd’hui, l’entrée sur le marché du travail a remplacé le passage au service militaire mais l’idée reste la même : l’entrée dans la vie adulte, moment décisif à plus d’un titre, est à la fois un déterminant puissant de la trajectoire ultérieure et déterminé fortement par la date où elle a lieu (donc, lié, peu ou prou, à l’année de naissance).

Se « faire une place »

Il faut noter que cette première définition, qui insiste sur l’homogénéité de destin, renvoie autant à l’idée de continuité et de transmission, (comme dans le cas des conscrits) qu’à celle de rupture, qu’elle soit sociétale, « les baby-boomers », politique, la « génération Mitterrand » ou technique, « la génération des digital natives ».

C’est particulièrement clair lorsque l’on s’écarte du monde social pour d’autres univers, par exemple le monde de l’art ou de la politique, où le concept de génération est une forme de présentation de soi qui traduit la nécessité pour les nouveaux entrants de se démarquer de leurs ainés, symboliquement et littéralement : il leur faut se « faire une place » dans un milieu déjà bien structuré.

On le voit par exemple au sein du mouvement féministe, où l’affirmation d’une « troisième vague » dans les années 1990 a pu symboliser la nécessité de se démarquer des militantes du Mouvement de libération des femmes des années 1970 ; ou parmi les militants antiracistes des années 1980, où la notion de seconde génération de l’immigration n’est pas tant une manière de se distinguer de ses parents que d’affirmer un nouveau combat contre les discriminations.

On le voit également dans le monde de l’art, où la thèse récente d’Élisa Capdevila montre comment les artistes américains des années 1960 à Paris (Niki de Saint Phalle, Phil Glass, etc.) se sont distingués des autres artistes américains venus se former auprès des maîtres de l’École de Paris qu’étaient Picasso, Matisse ou Brancusi, en s’affirmant comme une avant-garde artistique made in USA.https://www.youtube.com/embed/-j3yTJIkbz4?wmode=transparent&start=0Des Américains à Paris – Artistes et bohèmes dans la France de l’après-guerre (Armand Colin).

Dans une seconde acceptation, la notion de génération permet d’opérer un lien entre événement historique et expérience des individus. On passe alors de la dimension démographique (la cohorte) à la dimension historique : le fait de se situer collectivement par rapport à un événement majeur. On parle de « génération du feu », pour ceux qui ont combattu pendant la guerre de 14-18 ; de « génération Mai 1968 », pour ceux qui se sont mobilisés pendant ces événements.

Le sociologue allemand Karl Mannheim a théorisé cette notion en 1928 dans son célèbre ouvrage, Le problème des générations (traduit en français en 1990, réédité en 2011). Il distingue la situation générationnelle (le fait d’être né au même moment) de l’unité générationnelle (le fait d’avoir conscience de faire l’expérience commune d’un événement).

Ce qui est important pour Mannheim est que l’identité de génération est pensée comme telle par les acteurs : ils ont conscience d’appartenir à une génération (de même que Karl Marx insiste sur la naissance de la conscience de classe ouvrière au XIXe siècle). C’est en cela que l’on peut parler d’une génération Covid à la lecture des nombreux témoignages de jeunes gens ayant le sentiment de faire partie d’une génération sacrifiée ou « meurtrie ».

Un groupe homogène ?

Cependant, qui dit expérience commune, ne dit pas homogénéité du groupe. C’est pourquoi Jean‑François Sirinelli évoque « la pluralité des générations 68 » pour distinguer les presque trentenaires nés pendant la guerre qui en fournirent les cadres du mouvement des baby-boomers, ces « piétons de 68 » pour qui mai 68 constitua l’événement politique fondateur. Enfin, seulement 12,25 % des Français ont accédé au Bac en 1966, et la jeunesse étudiante est donc sûrement la partie émergée de l’iceberg.

En définitive, le mot génération est aussi bien utilisé pour souligner les ressemblances que les différences, ce qui le rend à la fois utile et complexe : dans certains cas, il permet d’insister sur les formes que prennent les différentes étapes de la vie et la façon dont certaines générations les vivent plus difficilement que d’autres ; dans d’autres, ce sont les mécanismes d’appartenance à une génération qui sont mis en lumière et la façon dont un même événement historique s’ancre dans l’esprit de ceux qui le vivent.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfX0%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1319013767909343239&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Fgeneration-un-concept-a-utiliser-avec-moderation-161040&sessionId=02ee8be35d61cdadedf3f67f16e960fe0ef82e4a&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=82e1070%3A1619632193066&width=550px

Ces différentes acceptations du mot génération partagent pourtant des éléments – au-delà bien entendu de l’idée principale d’un « destin commun » – dont le principal est l’effet d’homogénéisation, qui accentue les liens entre ceux qui partagent une date de naissance ou le vécu d’un événement et minimise, voire masque totalement, les différences, tout particulièrement sociales, entre eux.

À ce titre, la situation des jeunes frappés par la crise provoquée par la Covid illustre parfaitement l’ambiguïté et les difficultés de maniement du concept de génération. D’un côté, le mot permet d’insister sur les différences entre groupes d’âge au moment de la crise : l’impact est très différent en fonction du moment de la vie où chacun se situe. De l’autre côté, on va mettre en avant les fortes variations dans le vécu de la crise au sein d’une même génération (par exemple les plus jeunes), selon leur position dans la société : milieu social, lieu de vie à la campagne ou en ville, type d’emploi exercé, etc.

Au final, le concept de génération traduit une réalité aussi bien qu’il contribue à la créer. Surtout, dans des sociétés occidentales de plus en plus diverses mais aussi de plus en plus polarisées – socialement, économiquement, politiquement – il tend à écraser les différences pour fournir une grille de lecture simple des rapports sociaux. Utile, donc, mais à utiliser avec modération.

Bonnes feuilles : « Grossophobie, sociologie d’une discrimination invisible »

  1. Solenne CarofMaîtresse de conférences en sociologie, Sorbonne Université

Sorbonne Université
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Donna sdraiata, Fernando Botero.

Cet extrait, qui traite de la réappropriation esthétique de la grosseur, est issu du livre « Grossophobie, sociologie d’une discrimination invisible », publié aux éditions de la Maison des sciences de l’homme le 10 juin 2021. Avec cet ouvrage, Solenne Carof signe une des premières études sociologiques sur la grossophobie en France. Que vivent les personnes très corpulentes dans une société comme la nôtre ? Que révèle le stigmate de gros ou de grosse des normes qui pèsent différemment sur les hommes et sur les femmes ? Quelles conséquences cette stigmatisation a-t-elle sur les personnes concernées ? Au fil de son enquête, l’autrice dévoile les rapports de pouvoir qui se nichent dans la question du poids et structurent les hiérarchies propres à notre société.


Que la prise de poids soit linéaire ou fluctue dans le temps, certaines personnes choisissent de se réapproprier leur corporalité. Les forums et les blogs peuvent dans ce contexte être utilisés pour se rassurer, évacuer une souffrance intime ou découvrir des modèles positifs d’hommes et de femmes « grosses et heureuses ». Les groupes de partage anonyme, l’engagement dans une association, une rencontre amoureuse, la famille proche, une grossesse, la lecture d’ouvrages féministes, un suivi psychologique ou encore un soutien amical, sont autant d’événements, de supports ou de ressources qui permettent de transformer positivement le rapport au corps. Deux espaces ont ainsi été investis par Paula, auxiliaire de crèche d’une trentaine d’années très corpulente, pour se réapproprier son corps : les pratiques esthétiques et la transformation de sa représentation des rondeurs.

La réappropriation de son corps passe ainsi par une revalorisation de la grosseur, en particulier du corps maternel comme rond et charnu, ce qui participe cependant d’une forme d’essentialisation du corps féminin. L’image de la femme pulpeuse, aux rondeurs bien placées, permet de défendre une féminité grosse sexualisée et de vanter le pouvoir d’attraction qu’exercerait sur les hommes un corps plantureux. Certaines femmes mettent ainsi en avant leurs rondeurs et leurs courbes en opposition aux lignes rigides des mannequins. La poitrine, la taille, les hanches et les fesses opposent les femmes « qui ressemblent à des femmes » aux « corps brindilles » des adolescentes. D’autres laissent entendre que leurs formes importantes, inspirant la confiance, facilitent leur relation aux autres ou que leurs rondeurs apportent également des avantages physiques. Capucine explique ainsi que sa peau est moins fragile face au froid, moins sèche et surtout qu’elle n’a quasiment aucune ride du fait de sa forte corpulence :

« Non, non, je veux dire, ma collègue est bien proportionnée, mais elle a plus de problèmes à la limite que moi et on a six mois de différence, elle est plus jeune que moi de six mois, et la plupart des personnes lui donnent facilement cinq à dix ans de plus que moi. Donc moi, effectivement, mon âge, quand je le dis, souvent les gens tombent de l’armoire et je dis je sais que moi j’aurais moins de problèmes de rides et voilà… Donc c’est un avantage… »

Cette mise en valeur des avantages liés à ce qui est socialement perçu comme un défaut peut être interprétée à la lumière du concept goffmanien de « retournement du stigmate ». Dans ce contexte, la grosseur étant perçue comme ayant des caractéristiques positives, elle ne doit pas être un obstacle à la féminité. Paula raconte :

« Non, moi, ce n’est pas parce que je suis ronde que je dois me laisser aller, mais c’est vrai que… Ouais s’habiller, pas s’arranger, parce que même si moi je suis ronde, je sais très bien m’arranger. Ce n’est pas parce que je suis ronde que je vais m’habiller comme un sac. Il n’en est pas question ! »

Mais, dans une société patriarcale, ces pratiques esthétiques comportent le risque de remplacer l’injonction d’être mince par celle d’être belle. C’est ce que Toril Moi, philosophe et chercheuse en littérature appelle le « dilemme beauvoirien » : aux prises avec le partriarcat les femmes sont toujours partagées entre se fondre dans une universalité pensée comme masculine, qui les force donc à nier leur corporalité pour y appartenir ou s’enfermer dans une subjectivité (stéréotypée) sexuée. Face à cette ambivalence, la valorisation de nouvelles normes esthétiques – hors des cadres de la minceur, de la blancheur ou de l’hétérosexualité – permet d’étendre, détourner, voire même dénoncer les normes de beauté occidentales.

En outre, la défense des soins du corps (massage, hammam), des séances de relooking et de photographie ainsi que le partage de son apparence physique sur les réseaux sociaux sont autant de moyens pour les individus de déplacer l’injonction de la minceur vers une valorisation plus large du bien-être physique et mental. Les pratiques sportives peuvent dans ce contexte aider à percevoir le corps différemment, non plus uniquement comme un objet esthétique ou de séduction, mais aussi comme un moyen de se dépasser, de se défouler ou simplement de s’amuser. Le sociologue Pierre Bourdieu affirmait ainsi, dans La domination masculine, que « la pratique intensive d’un sport détermine chez les femmes une profonde transformation de l’expérience subjective et objective du corps ».

Covid-19 : que sait-on du variant Lambda, désormais présent dans 29 pays ?

  1. Tara HurstLecturer, Biomedical Science, Birmingham City University
Birmingham City University
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Le Pérou est de loin le pays qui compte le plus grand nombre de décès dus au Covid-19 par habitant. 596 décès sur 100 000 habitants sont dus à la maladie. Ce bilan est presque deux fois plus élevé que celui du second pays le plus touché par la pandémie, la Hongrie, qui enregistre 307 décès pour 100 000 habitants. Ces piètres résultats du Pérou face à la pandémie ont plusieurs origines : système de santé mal financé et insuffisamment préparé, avec notamment trop peu de places en soin intensifs] d’un système de santé mal financé et insuffisamment préparé, avec trop peu de lits pour les soins intensifs, déploiement lent de la vaccination, capacité de test limitée, économie informelle importante (un nombre élevé d’habitants ne pouvant pas se permettre de ne pas travailler), logements surpeuplés…

En outre, le pays a également été confronté au variant Lambda. Signalé pour la première fois dans la capitale, Lima, en août 2020, celui-ci représentait représentait en avril 2021 97 % de toutes les séquences de coronavirus analysées au Pérou. Ce variant Lambda est désormais présent dans le monde entier. Selon un récent rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) du 15 juin 2021, il a été identifié dans 29 pays. On peut notamment lire dans ce document que le variant Lambda « a été associé à des taux substantiels de transmission communautaire dans de multiples pays, avec une prévalence croissante dans le temps, parallèlement à l’augmentation de l’incidence du COVID-19. » Le 14 juin 2021, l’OMS a déclaré que le variant Lambda était un variant d’intérêt. Public Health England lui a emboîté le pas le 23 juin, le désignant comme un « variant sous invertigation », en raison de son expansion mondiale et de la présence de plusieurs mutations notables.

Pas de diminution massive de l’efficacité des anticorps

Un variant d’intérêt est un virus présentant des mutations dont on sait ou prévoit qu’elles peuvent affecter des caractéristiques tels que la transmissibilité (la facilité avec laquelle le virus se propage), la gravité de la maladie, la capacité à échapper à l’immunité conférée par une infection antérieur ou la vaccination, ou encore la possibilité d’échapper aux tests diagnostics.

La « combinaison inhabituelle » des mutations portées par le variant Lambda fait craindre à de nombreux scientifiques qu’il puisse être plus transmissible. Le protéine Spike (ou S) du variant Lambda présente en effet sept mutations (pour mémoire, la protéine Spike, dont la forme rappelle celle d’un champignon, est présente en de nombreux exemplaires sur l’enveloppe externe du virus. Elle s’accroche à la protéine ACE2 présente sur nos cellules, permettant au coronavirus de les envahir). Ces mutations pourraient non seulement permettre au variant lambda de se lier plus facilement à nos cellules, mais aussi compliquer la tâche de nos anticorps en limitant leur accroche sur le variant, et donc sa neutralisation.

Il faut toutefois se souvenir que les anticorps neutralisants ne sont la seule arme de défense de notre système immunitaire (mais ils s’agit de la plus facile à étudier) : les lymphocytes T, qui interviennent à la fois dans la destruction des cellules infectées, la coordination de la réponse immunitaire et la mémorisation des infections, jouent également un rôle essentiel. De sorte qu’une poignée de mutations – aussi inhabituelles soient-elles – pourraient ne pas suffire pour permettre au variant Lambda d’échapper complètement à notre système immunitaire.


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Ses mutations rendent-elles le variant Lambda plus dangereux que le coronavirus original ?

Actuellement, les preuves scientifiques disponibles pour de répondre à cette question : il n’existe qu’une poignée de « preprint », autrement dit des articles dont la méthodologie et les résultats n’ont pas encore été revus par d’autres scientifiques (examen par les pairs). Autrement dit, aucune étude sur le variant Lambda n’a encore été réellement publiée.

L’un de ces preprints présente les résultats obtenus par des chercheurs de la Grossman School of Medicine de l’Université de New York. L’objectif de ces travaux était de vérifier la capacité de neutralisation de sérums de patients convalescents et de sérum contenant des anticorps induits par la vaccination sur des virus possédant une protéine Spike comportant les mêmes mutations que celle du variant lambda. Les résultats semblent indiquer que ces virus sont environ 2,3 plus résistants à la neutralisation par le sérum de patients vaccinés par le vaccin à ARN de Moderna, 3 fois plus résistants à la neutralisation par le sérum de patients vaccinés par le vaccin à ARN de Pfizer, et 3,3 fois plus résistants à la neutralisation par le sérum de patients qui avaient eu la Covid-19 avant l’émergence de Lambda.

Il faut cependant souligner qu’il ne s’agit pas là d’une diminution massive d’efficacité des anticorps neutralisants. Les chercheurs concluent d’ailleurs que leurs résultats suggèrent que les vaccins actuellement utilisés resteront protecteurs contre le variant Lambda. Des chercheurs de l’Université du Chili ont quant à eux étudié l’effet du vaccin Sinovac (également connu sous le nom de « CoronaVac ») contre le variant lambda. Ils ont également constaté une réduction par trois de l’efficacité des anticorps neutralisants induits par le vaccin contre ce variant par rapport au virus original.

Le fait que ces deux études aient constaté que la neutralisation par les anticorps est au moins partiellement conservée est prometteur, notamment parce qu’il ne s’agit que d’une facette de la réponse immunitaire induite par la vaccination. À l’heure actuelle, les huit cas confirmés de variant Lambda au Royaume-Uni, la plupart ont pu être reliés à des voyages à l’étranger.

Selon le dernier rapport d’évaluation des risques de Public Health England, en date du 8 juillet, le variant Lambda n’a pour l’heure supplanté le variant Delta dans aucun pays des pays où les deux variant circulent (mais les auteurs insistent sur la nécessité de surveiller attentivement la situation épidémiologique du Pérou et du Chili). D’autres études sont en cours, toutefois pour l’instant, le variant Lambda reste donc un « variant d’intérêt », et non un « variant préoccupant ».

Le cours du bitcoin condamné à toujours plus de volatilité

  1. David BourghelleMaître de conférences, Université de Lille
  2. Fredj JawadiProfesseur des Universités, Université de Lille
  3. Philippe RozinMaître de conférences, Université de Lille

Université de Lille
Université Lille Nord-Europe (ULNE)
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Entre avril et juin 2021, le bitcoin a perdu près de la moitié de sa valeur. Marco Bello / AFP

Première cryptomonnaie d’envergure, le bitcoin a été créé par un groupe anonyme de développeurs en 2008. En raison de sa nature décentralisée et des profits colossaux qu’il a rapidement générés, l’attention que lui portent les médias, les universitaires et les praticiens n’a cessé de croître ces dernières années.

Pourquoi le bitcoin semble-t-il aussi attractif ? Plusieurs arguments peuvent être avancés. D’abord, le bitcoin et, de manière plus générale les cryptomonnaies, restent des actifs purement spéculatifs sans rémunération ni ancrage fondamental. Les gains à l’achat ne reposent ici que sur la perspective de plus-value de cessions, exacerbant ainsi les dynamiques autoréférentielles propres au fonctionnement des marchés financiers. Avec un tel actif à leur disposition, les investisseurs ont été naturellement attirés par les possibilités de rendements hors normes, à deux, voire trois chiffres, et par l’avantage d’enrichir leurs portefeuilles.

Deuxième argument, la cryptomonnaie a rapidement fait l’objet d’un processus de légalisation. Certains pays comme l’Allemagne, le Japon, la Corée du Sud, etc. ont finalement validé le statut légal du bitcoin et d’autres l’ont même adopté comme monnaie de référence.

Enfin, le secteur privé est entré dans la partie. De nombreuses entreprises célèbres telles que Microsoft, Dell, Enercity, et récemment Tesla, ont accepté les transactions en bitcoin. Un nombre croissant de banques centrales sont aujourd’hui enthousiastes à l’idée d’employer des cryptomonnaies. Certaines bourses ont même introduit des contrats à terme sur le bitcoin, comme le Nasdaq, le Chicago Mercantile Exchange et la bourse de Tokyo.

Lorsque le bitcoin avait fait irruption en 2009, les premiers détenteurs l’avaient vanté comme un moyen sûr, décentralisé et anonyme d’effectuer des transactions en dehors du système financier traditionnel. Les cryptomonnaies et leurs plates-formes de transaction se sont alors répandues comme une traînée de poudre.

De l’euphorie à la défiance

Avec le bitcoin, fini les rigidités des monnaies centrales et les préoccupations suscitées par la liquidité des marchés. Enfin était venu le temps d’une monnaie littéralement extraite des déterminants de l’économie réelle.

Conséquence moins avouable, les criminels, qui opèrent souvent dans les recoins cachés de l’Internet, ont aussi afflué vers le bitcoin pour accélérer les volumes de leurs affaires illicites, en bénéficiant d’un parfait anonymat (du moins le croyaient-ils). La monnaie numérique est ainsi rapidement devenue aussi populaire auprès des trafiquants de drogue et des fraudeurs fiscaux que des libertaires.

Dans ces conditions, entre une offre connue et limitée (l’encours total de bitcoins en circulation ne dépassera jamais 21 millions de dollars américains) et une demande, certes fluctuante, mais sans cesse croissante, tout prédisposait au déclenchement d’une dynamique spéculative incontrôlable et, potentiellement, à la croissance durable et sans bornes du prix du bitcoin.

Si l’on revient sur la décennie qui vient de s’écouler, on s’aperçoit que le cours du bitcoin est ainsi passé de près de zéro à environ 20 000 dollars entre 2009 et décembre 2017, puis, après un premier ajustement en 2018, de moins de 6 000 dollars en juin 2018 à pratiquement 65 000 en avril 2021, avec parfois des hausses quotidiennes de plus de 10 %. Ces trajectoires exceptionnelles et sans précédent et l’extrême volatilité qui les ont accompagnées ont considérablement accru les appétits.https://datawrapper.dwcdn.net/2jzrD/1/

Pour autant, les causes provoquant toujours les mêmes effets dans un monde marqué par l’instabilité intrinsèque de la finance, les bulles successives des cryptomonnaies se sont évidemment retournées.

Pour la dernière en date, de loin la plus significative, le cours du bitcoin a été brutalement divisé par deux entre mi-avril et juin 2021. Il est passé alors sous la barre des 30 000 dollars pour la première fois depuis janvier après une terrifiante semaine, au cours de laquelle la cryptomonnaie a perdu près de 30 % de sa valeur. Il a suffi pour cela que des dirigeants d’entreprises (à l’instar de celui du patron de Tesla, Elon Musk) ou d’autres responsables politiques lancent une série de tweets menaçant le bitcoin pour déclencher une chute libre.

Cette baisse est par ailleurs intervenue alors que la Chine intensifie sa répression contre le bitcoin, considéré comme une cryptomonnaie non endogène. Le gouvernement chinois, espérant accroître son contrôle des flux de capitaux dans le pays, a méticuleusement préparé l’éviction du bitcoin et d’autres cryptomonnaies, engendrant un cataclysme sur les prix.

Traduction de cette volonté politique, l’activité de traitement sur le réseau bitcoin, connue sous le nom de « hashrate », une mesure de la puissance de calcul consacrée au traitement de la cryptomonnaie, a nettement diminué. Et la banque centrale chinoise a déclaré récemment qu’elle avait convoqué les banques et les fintech, les start-up de la finance, pour leur rappeler que le commerce de cryptomonnaies dans le pays était désormais interdit.

Émotions collectives

Cet épisode montre que les marchés des cryptomonnaies apparaissent de plus en plus sensibles à des chocs inattendus et à des changements d’états émotionnels, ce qui se traduit généralement par des changements brutaux dans la volatilité des prix de marché. Une des méthodes pour tenter de comprendre l’évolution de cette instabilité vise à cerner les sentiments qui s’emparent des investisseurs.

À cet égard, il est intéressant d’étudier l’évolution d’un indice comme le fear and greed Index. Cet indice fournit en effet des indications précieuses sur la dynamique de la volatilité du bitcoin. Il agrège un certain nombre d’informations sur les sentiments des marchés des cryptomonnaies et compile chaque jour un résultat compris entre 0 (peur extrême) et 100 (avidité extrême).

Le suivi attentif de cet indicateur composite, qui fait l’objet de notre dernier Working paper (à paraître) permet de traquer les évolutions possibles de la volatilité du bitcoin et d’anticiper d’éventuels retournements de prix. Il permet surtout de voir à quel point, en l’absence de valeur d’ancrage basée sur des fondamentaux économiques, les dynamiques de prix du bitcoin sont régies par des logiques autoréférentielles déstabilisantes.https://datawrapper.dwcdn.net/mr0t2/1/ https://datawrapper.dwcdn.net/815xk/1/

Nos analyses des interactions entre les émotions collectives et la volatilité du bitcoin confirment des effets de « lead-lags » actifs, qui s’observent lorsque la valeur d’un actif en influence d’autres. Cette force de rappel exercée par les émotions est plus significative quand l’on s’intéresse à cette interaction entre le bitcoin et le sentiment dans les temps de la Covid-19.

Peut-on alors considérer les crises du bitcoin comme des accidents de parcours consécutifs à l’hypersensibilité des investisseurs aux émotions collectives et aux sentiments de marché ? Une hypothèse de travail consiste en effet à penser que les épisodes de forte volatilité, de bulles et de crises vont progressivement s’atténuer sur les cryptomonnaies, à mesure que les investisseurs gagneront en maturité et contribueront à stabiliser le marché.

Instabilité intrinsèque

Récemment, deux chercheurs chinois font apparaître un tout autre scénario. En effet, ces auteurs ont identifié et caractérisé de nombreux épisodes de bulles et krachs successifs sur le marché du bitcoin entre 2011 et 2019. Ils ont également montré que la durée de ces krachs et l’intervalle de temps qui les sépare peuvent être très courts et que, contre toute attente, le nombre de krachs augmente au fur et à mesure que la hausse tendancielle du prix du bitcoin se déploie à long terme.

Ainsi, à l’instar de l’ensemble des actifs faisant l’objet d’une cotation en continu sur un marché, la forte volatilité dont souffrent les cryptomonnaies semble être la conséquence inévitable d’une instabilité intrinsèque des marchés financiers comme régime structurel, une instabilité galopante produite par les structures mêmes de la finance déréglementée.

L’effondrement actuel du prix du bitcoin, à la hauteur de l’ampleur de la hausse vertigineuse qui l’a précédée, marquera-t-il l’anéantissement définitif du rêve d’une monnaie virtuelle définitivement libérée du carcan des États-nations ou ne sera-t-il que le prélude à un nouvel épisode spéculatif de grande ampleur ?

Alimentation : les réseaux sociaux aident-ils les ados à repenser leurs modes de vie ?

  1. Pascale Ezanprofesseur des universités – comportements de consommation – alimentation – réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie

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Les jeunes photographient et mettent en scène leur quotidien sur les réseaux sociaux pour obtenir la validation de leurs pairs. PexelsCC BY

Décrypter les pratiques de consommation des adolescents est un enjeu important pour les acteurs de l’éducation mais aussi pour les marques qui cherchent à identifier par des signaux faibles les tendances de demain. Or, pour cette génération, baptisée Z, pratiques de consommation et pratiques numériques sont fortement imbriquées. Nés avec Internet, 99 % des adolescents fréquentent les réseaux sociaux avec une présence moyenne sur 3,9 réseaux parmi lesquels figurent Facebook, YouTube, Instagram, Snapchat ou encore TikTok (étude IFOP 2021).

Ces réseaux sociaux scandent le quotidien de ces jeunes consommateurs qui y consacrent 5 heures par jour pour se divertir, échanger et commenter des contenus avec leurs amis. Ils sont devenus le creuset d’une sociabilité numérique, faisant émerger une culture de consommation qui se construit entre pairs. Ainsi, les jeunes se mettent en scène pour obtenir la validation de leurs copains et cette visibilité s’apprécie à l’aune des « likes », des commentaires ou des partages obtenus.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3R3ZWV0X2VtYmVkX2NsaWNrYWJpbGl0eV8xMjEwMiI6eyJidWNrZXQiOiJjb250cm9sIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1213446843482492928&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Falimentation-les-reseaux-sociaux-aident-ils-les-ados-a-repenser-leurs-modes-de-vie-162276&sessionId=c863f0a2793b15922f1ab788cdae473467b33d96&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=82e1070%3A1619632193066&width=550px

Ces formes de reconnaissance participent à la structuration d’une identité de groupe qui se laisse voir dans l’adoption de marques, de produits, de pratiques similaires. Certains adolescents sont d’ailleurs érigés au statut d’influenceurs et deviennent des modèles façonnant, au gré des contenus qu’ils publient, les attitudes de leurs semblables. Ces nouvelles figures d’autorité qui jouent sur une forte proximité sociale avec leurs homologues sont ainsi à l’origine de normes, auxquels les adolescents sont invités à se conformer pour faire partie du groupe.

Ces mécanismes ne sont pas sans rappeler les travaux de Bandura sur l’apprentissage social, soulignant notamment comment l’observation de pratiques répétées au sein d’une communauté favorise l’acquisition et l’intériorisation d’habitudes permettant à un individu d’en devenir membre et d’écarter ainsi tout risque de marginalisation.

Nouveaux choix culinaires

Parmi les posts publiés et partagés sur les réseaux sociaux, l’alimentation constitue une des thématiques privilégiées par les adolescents. Lors du premier confinement provoqué par la crise sanitaire, les consultations des publications portant sur le « bien manger » avaient augmenté de 30 % (étude Médiamétrie 2020).

Sensibilisés dès leur plus jeune âge au bénéfice d’une bonne hygiène de vie, les adolescents utilisent à présent les ressorts du numérique pour accroître leurs connaissances, confronter leurs expériences personnelles, trouver des recettes et des astuces en matière culinaire et plus globalement devenir acteurs de leurs choix alimentaires.


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En particulier, la tendance « healthy » portée par de nombreuses communautés en ligne, qui encouragent une alimentation saine alliée à une activité physique régulière, rencontre un fort engouement chez cette génération. Les expositions de plats, les mises en scène de soi conjuguées aux nombreuses recommandations qui y sont véhiculées font écho aux aspirations qui animent les adolescents : appétence au « bien manger », quête d’un corps sculpté conforme aux normes en vigueur, reconnaissance d’une expertise « générationnelle » autour de la consommation valorisant l’entre-soi.

Ces communautés diffusent des repères et des modèles, invitant à adopter de nouvelles pratiques de consommation qui vont bien au-delà du cadre strict de l’alimentation. Pour ces individus en quête d’autonomie que sont les adolescents, la nourriture y est envisagée comme une ressource répondant au désir de prendre sa vie en main en changeant des habitudes acquises durant l’enfance. Ces velléités de changements s’ancrent dans l’adhésion réelle ou sublimée à des régimes nutritionnels : végétarisme, véganisme, flexitarisme… Dans une enquête de FranceAgriMer menée en 2018, 11 % des répondants âgés de 18 ans à 34 ans se considéraient d’ailleurs comme végétariens, végétaliens ou végans, contre 5,6 % dans le reste de la population.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-1&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3R3ZWV0X2VtYmVkX2NsaWNrYWJpbGl0eV8xMjEwMiI6eyJidWNrZXQiOiJjb250cm9sIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=928484156245512192&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Falimentation-les-reseaux-sociaux-aident-ils-les-ados-a-repenser-leurs-modes-de-vie-162276&sessionId=c863f0a2793b15922f1ab788cdae473467b33d96&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=82e1070%3A1619632193066&width=550px

La volonté de changement se laisse voir également dans la promotion de nouveaux produits : graines de chia, konjac, compléments alimentaires… au détriment de denrées plus conventionnelles. Elle se prolonge enfin dans l’adoption d’un style de vie fondé sur le contrôle de soi et de son apparence comme vecteur de réussite sociale. Pour cette génération, l’alimentation s’envisage comme un moyen d’améliorer sa vie, de montrer que l’on dispose des codes à l’origine d’une existence sereine, comblée, qui mérite dès lors d’être exhibée en ligne.

Conscience sociétale

Pour certains adolescents, les contenus diffusés sont des sources de motivation pour adopter de nouveaux comportements propices à leur bien-être. En naviguant jour après jour sur les comptes auxquels ils sont abonnés, ils développement un sentiment d’efficacité personnelle qui est d’autant plus renforcé qu’ils mettent en pratique ces conseils.

Pour d’autres, ces contenus sont perçus comme de véritables injonctions à se conformer et induisent, dès lors, de fortes pressions. Cela peut aller jusqu’à affecter l’estime de soi. Les standards alimentaires, les performances sportives perçues comme trop difficiles à atteindre pour obtenir un corps « idéal » favorisent, en effet, des mécanismes de comparaison sociale susceptibles de mettre en péril leur santé.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-2&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3R3ZWV0X2VtYmVkX2NsaWNrYWJpbGl0eV8xMjEwMiI6eyJidWNrZXQiOiJjb250cm9sIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1011583539022835713&lang=en&origin=https%3A%2F%2Ftheconversation.com%2Falimentation-les-reseaux-sociaux-aident-ils-les-ados-a-repenser-leurs-modes-de-vie-162276&sessionId=c863f0a2793b15922f1ab788cdae473467b33d96&siteScreenName=FR_Conversation&theme=light&widgetsVersion=82e1070%3A1619632193066&width=550px

Que les impacts des réseaux sociaux soient positifs ou négatifs pour les adolescents, ils apparaissent comme des vecteurs de transformation. Ils invitent les adolescents à penser leur consommation, à revisiter leur mode de vie si celui-ci n’est pas en cohérence avec leurs valeurs.

Au-delà des choix individuels modelés dans ce huis clos virtuel, les contenus diffusés autour de l’alimentation, contribuent à véhiculer chez eux une forte conscience sociétale, intéressant non seulement leur propre génération mais les générations à venir. Celle-ci se donne voir dans des publications militantes visant les causes auxquelles la plupart des adolescents sont sensibles : promotion du bien-être animal, lutte contre le gaspillage, protection de la planète…


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Ainsi, l’alimentation donne l’opportunité aux adolescents de reconsidérer leur rôle de consommateur pour se penser comme des citoyens à part entière, capables d’agir pour anticiper les transitions à venir. Les contenus que s’échangent les adolescents dans le domaine de l’alimentation témoignent de leur prise de conscience quant au rôle que le bien manger peut jouer dans leur existence.

Si ces contenus constituent un support de socialisation majeur pour cette population en quête identitaire, ils représentent sans doute une mine d’informations à convoquer pour prendre en compte, dans les actions de prévention ou de sensibilisation à mener sur le sujet, le potentiel de co-création des adolescents et leur aptitude à envisager le monde d’après.